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dimanche 20 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_93_ Portait de Marat

Portrait de Marat, de la manie ambitieuse et l’échec social à la manie des complots et à à la manie homicide ; il a été dans le droit fil de la Révolution, lucide à force d’aveuglement

Marat : la manie ambitieuse et l‘échec social

Parmi les Jacobins, trois hommes, Marat, Danton, Robespierre, ont mérité la prééminence et possédé l’autorité : c’est que, par la difformité ou la déformation de leur esprit et de leur cœur, ils ont rempli les conditions requises. - Des trois, Marat est le plus monstrueux ; il confine à l’aliéné, et il en offre les principaux traits, l’exaltation furieuse, la surexcitation continue, l’activité fébrile, le flux intarissable d’écriture, l’automatisme de la pensée et le tétanos de la volonté, sous la contrainte et la direction de l’idée fixe ; outre cela, les symptômes physiques ordinaires, l’insomnie, le teint plombé, le sang brûlé, la saleté des habits et de la personne  , à la fin, et pendant les cinq derniers mois des dartres et des démangeaisons par tout le corps  . Issu de races disparates, né d’un sang mêlé et troublé par de profondes révolutions morales , il porte en lui un germe bizarre ; au physique, c’est un avorton ; au moral, c’est un prétendant, qui prétend aux plus grands rôles. Dès la première enfance, son père, médecin, l’a destiné à être un savant ; sa mère, idéaliste, l’a préparé pour être un philanthrope, et, de lui-même, il a toujours marché vers cette double cime. « À cinq ans , dit-il, j’aurais voulu être maître d’école, à quinze ans professeur, auteur à dix-huit, génie créateur à vingt, ensuite et jusqu’au bout, apôtre et martyr de l’humanité. Dès mon bas âge, j’ai été dévoré par l’amour de la gloire, passion qui changea d’objet pendant les diverses périodes de ma vie, mais qui ne m’a pas quitté un seul instant. » Pendant trente ans, il a roulé en Europe ou végété à Paris, en nomade ou en subalterne, écrivain sifflé, savant contesté, philosophe ignoré, publiciste de troisième ordre, aspirant à toutes les célébrités et à toutes les grandeurs, candidat perpétuel et perpétuellement repoussé : entre son ambition et ses facultés, la disproportion était trop forte…
Partant, lorsqu’il essaye d’inventer, il copie ou il se trompe. Son traité de l’Homme est un pêle-mêle de lieux communs physiologiques et moraux, de lectures mal digérées, de noms enfilés à la suite et comme au hasard  , de suppositions gratuites, incohérentes, où les doctrines du dix-septième et du dix-huitième siècle s’accouplent, sans rien produire que des phrases creuses. « L’âme et le corps sont des substances distinctes, sans nul rapport nécessaire, et uniquement unies entre elles par le fluide nerveux ; » ce fluide n’est pas gélatineux, car les spiritueux qui le renouvellent ne contiennent pas de gélatine ; l’âme est mue par lui et le meut ; à cet effet, elle réside dans « les méninges ». – Son Optique   est le contre-pied de la grande vérité déjà trouvée par Newton depuis un siècle et vérifiée depuis par un autre siècle d’expériences et de calculs. – Sur la chaleur et l’électricité, il ne produit que des hypothèses légères et des généralités littéraires : un jour, mis au pied du mur, il introduit une aiguille dans un bâton de résine pour le rendre conducteur, et il est pris par le physicien Charles en flagrant délit de supercherie scientifique  .
Il n’est pas même en état de comprendre les grands inventeurs, ses contemporains, Laplace, Monge, Lavoisier, Fourcroy ; au contraire, il les diffame, à la façon d’un révolté, usurpateur de bas étage, qui, sans titre aucun, veut prendre la place des autorités légitimes. – En politique, il ramasse la sottise en vogue, le Contrat social fondé sur le droit naturel, et il la rend plus sotte encore, en reprenant à son compte le raisonnement des socialistes grossiers, des physiologistes égarés dans la morale, je veux dire, en fondant le droit sur le besoin physique…

 Du délire ambitieux à la manie des persécutions

Dans les sciences supérieures, qui traitent de la nature en général ou de la société humaine, il est allé au bout. « Je crois avoir épuisé à peu près toutes les combinaisons de l’esprit humain sur la morale, la philosophie et la politique  . » Non seulement il a trouvé la théorie vraie de l’État, mais il est homme d’État, praticien expert, capable de prévoir l’avenir et de le faire. Il prédit, et toujours juste, en moyenne deux fois par semaine : aux premiers jours de la Convention  , il compte à son acquis déjà « trois cents prédictions sur les principaux événements de la Révolution, justifiées par le fait ». – En face des Constituants qui démolissent et reconstruisent si lentement, il se fait fort de tout défaire, refaire et parfaire à la minute. « Si j’étais tribun du peuple et soutenu par quelques milliers d’hommes déterminés  , je réponds que, sous six semaines, la Constitution serait parfaite, que la machine politique marcherait au mieux, que la nation serait libre et heureuse, qu’en moins d’une année elle serait florissante et redoutable, et qu’elle le serait tant que je vivrais. »
En d’autres termes, aux yeux de Marat, Marat, unique entre tous par la supériorité de son génie et de son caractère, est l’unique sauveur.
À de pareils signes, le médecin reconnaîtrait à l’instant un de ces fous lucides que l’on n’enferme pas, mais qui n’en sont que plus dangereux   ; même il dirait le nom technique de la maladie : c’est le délire ambitieux, bien connu dans les asiles. – Deux prédispositions, la perversion habituelle du jugement et l’excès colossal de l’amour-propre  , en sont les sources, et nulle part ces sources n’ont coulé plus abondamment que dans Marat. Jamais homme, après une culture si diversifiée, n’a eu l’esprit si incurablement faux. Jamais homme, après tant d’avortements dans la spéculation et tant de méfaits dans la pratique, n’a conçu et gardé une si haute idée de lui-même. En lui, chacune des deux sources vient grossir l’autre : ayant la faculté de ne pas voir les choses telles qu’elles sont, il peut s’attribuer de la vertu et du génie ; persuadé qu’il a du génie et de la vertu, il prend ses attentats pour des mérites, et ses lubies pour des vérités. - Dès lors et spontanément, par son propre cours, la maladie se complique : au délire ambitieux s’ajoute la manie des persécutions. En effet, des vérités évidentes ou prouvées, comme celles qu’il apporte, devraient, du premier coup, éclater en public ; si elles font long feu et s’éteignent, c’est que des ennemis ou des envieux ont marché dessus ; manifestement, on a conspiré contre lui, et contre lui les complots n’ont jamais cessé. Il y eut d’abord le complot des philosophes : quand le traité de l’Homme fut expédié d’Amsterdam à Paris  , « ils sentirent le coup que je portais à leurs principes et firent arrêter le livre à la douane ». Il y eut ensuite le complot des médecins : « ils calculaient avec douleur la grandeur de mes gains.... Je prouverais, s’il en était besoin, qu’ils ont tenu des assemblées fréquentes pour aviser aux moyens les plus efficaces de me diffamer ». Il y eut enfin le complot des académiciens, « l’indigne persécution que l’Académie des Sciences n’a cessé de me faire pendant dix ans, lorsqu’elle se fut assurée que mes découvertes sur la lumière renversaient ses travaux depuis des siècles, et que je me souciais fort peu d’entrer dans son sein.... Croirait-on que les charlatans de ce corps scientifique étaient parvenus à déprécier mes découvertes dans l’Europe entière…
Naturellement, le soi-disant persécuté se défend, c’est-à-dire qu’il attaque. Naturellement, comme il est l’agresseur, on le repousse et on le réprime, et, après s’être forgé des ennemis imaginaires, il se fait des ennemis réels, surtout en politique où, par principe, il prêche tous les jours l’émeute et le meurtre. Naturellement enfin, il est poursuivi, décrété par le Châtelet, traqué par la police, obligé de fuir et d’errer de retraite en retraite, de vivre des mois entiers à la façon d’une chauve-souris, dans « un caveau, dans un souterrain, dans un cachot sombre   ». Une fois, dit son ami Panis, il a passé « six semaines assis sur une fesse », comme un fou dans son cabanon, seul à seul avec son rêve. – Rien d’étonnant si, à ce régime, son rêve s’épaissit et s’appesantit, s’il se change en cauchemar fixe, si, dans son esprit renversé, les objets se renversent, si, même en plein jour, il ne voit plus les hommes et les choses que dans un miroir grossissant et contourné, si parfois, quand ses numéros sont trop rouges et que la maladie chronique devient aiguë, son médecin   vient le saigner pour arrêter l’accès et prévenir les redoublements.
Mais le pli est pris : désormais les contre-vérités poussent dans son cerveau comme sur leur sol natal ; il s’est installé dans la déraison, et cultive l’absurdité, même physique et mathématique….
– Par suite, ainsi que ses confrères de Bicêtre, il extravague incessamment dans l’horrible et dans l’immonde : le défilé des fantômes atroces ou dégoûtants a commencé . Selon lui, les savants qui n’ont pas voulu l’admirer sont des imbéciles, des charlatans et des plagiaires. Laplace et Monge, simples « automates », ne sont que des machines à calculs ; Lavoisier, « père putatif de toutes les découvertes qui font du bruit, n’a pas une idée en propre », pille les autres sans les comprendre, et « change de système comme de souliers ». Fourcroy, son disciple et son trompette, est encore de plus mince étoffe. Tous sont des drôles…

La monomanie homicide : dans le droit fil de la Révolution, lucide à force d’aveuglement

En politique, où les débats sont des combats, c’est pis : l’Ami du peuple ne peut avoir que des scélérats pour adversaires. Louer le courage et le désintéressement de La Fayette, quelle ineptie ! S’il est allé en Amérique, c’est par dépit amoureux, « rebuté par une Messaline » ; il y a gardé un parc d’artillerie, « comme les goujats gardent le bagage » : voilà tous ses exploits ; de plus, il est un voleur. Bailly aussi est un voleur, et Malouet « un paillasse ». Necker a formé « l’horrible entreprise d’affamer et d’empoisonner le peuple, il s’est rendu pour toujours l’exécration des Français et l’opprobre du genre humain ». – Qu’est-ce que la Constituante, sinon un ramas « d’hommes bas, rampants, vils et ineptes » ? – « Infâmes législateurs, vils scélérats, monstres altérés d’or et de sang, vous trafiquez avec le monarque de nos fortunes, de nos droits, de nos libertés et de nos vies ! »…

A la suite du délire ambitieux, de la manie des persécutions et du cauchemar fixe, la monomanie homicide s’est déclarée. Dès les premiers mois de la Révolution, elle s’est déclarée chez Marat ; c’est qu’elle lui était innée, inoculée d’avance ; il l’avait contractée à bon escient et par principes….... Point de quartier ; je vous propose de décimer les membres contre-révolutionnaires de la municipalité, des justices de paix, des départements et de l’Assemblée nationale  . » — Au commencement, un petit nombre de vies aurait suffi : « il fallait faire tomber 500 têtes après la prise de la Bastille, alors tout aurait été bien ». Mais, par imprévoyance et timidité, on a laissé le mal s’étendre, et plus il s’étend, plus l’amputation doit être large. — Avec le coup d’œil sûr du chirurgien, Marat en donne la dimension ; il a fait ses calculs d’avance. En septembre 1792, dans le Conseil de la Commune, il estime par approximation à 40 000 le nombre des têtes qu’il faut abattre  . Six semaines plus tard, l’abcès social ayant prodigieusement grossi, le chiffre enfle à proportion : c’est 270 000 têtes qu’il demande  , toujours par humanité, « pour assurer la tranquillité publique, » à condition d’être chargé lui-même de cette opération, et de cette opération seulement, comme justicier sommaire et temporaire. — Sauf le dernier point, tout le reste lui a été accordé ; il est fâcheux qu’il n’ait pu voir de ses yeux l’accomplissement parfait de son programme, les fournées du Tribunal révolutionnaire de Paris, les massacres de Lyon et de Toulon, les noyades de Nantes. — Dès l’abord et jusqu’à la fin, il a été dans le droit fil de la Révolution, lucide à force d’aveuglement, grâce à sa logique de fou, grâce à la concordance de sa maladie privée et de la maladie publique, grâce à la précocité de son délire plein parmi les autres délires incomplets et tardifs, seul immuable, sans remords, triomphant, établi du premier bond sur la cime aiguë que ses rivaux n’osent pas gravir ou ne gravissent qu’en tâtonnant…


vendredi 18 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_80_ Vers l’Etat Montagnard

La vie dans Paris aux mains des Montagnards ; comités de surveillance et cartes de civismes. Contrôle policiers, persécutions et confiscations. Une tentative de résistance ; les manifestations du 4 et du 5 mai. La Convention échoue à mettre Marat en accusation et tente de sauver 22 Girondins décrétés d’accusation. Le terrible mot de septembriseur devient d'emploi courant

La vie dans Paris aux mains des Montagnards ; comités de surveillance et cartes de civismes
                                                              
Il me semble, écrit un observateur ironique , vous entendre dire à la faction : Tenez, nous avons des moyens, mais nous ne voulons pas en faire usage contre vous ; il n’y aurait pas de cœur à vous attaquer lorsque vous n’êtes pas en force. La force publique émane de deux principes, de l’autorité légale et de la force armée. Eh bien, nous allons d’abord créer des comités de surveillance dont nous vous établirons les chefs, parce que, avec cette verge, vous pourrez donner le fouet à toutes les personnes honnêtes de Paris et régler l’esprit public. Nous voulons faire plus, car le sacrifice ne serait pas complet : nous voulons vous faire présent de notre force armée, en vous autorisant à désarmer les gens qui vous seront suspects. Quant à nous, nous sommes prêts à vous rendre jusqu’à nos couteaux de poche   ; nous restons isolés avec nos vertus et nos talents. Mais prenez-y garde. Si, manquant à la reconnaissance, vous osiez attenter à nos personnes sacrées, nous trouverions des vengeurs dans les départements. — Eh, que vous importe ce que pourront faire les départements déchaînés l’un contre l’autre, lorsque vous ne serez plus ? »
 — Rien de plus exact que ce résumé ni de mieux fondé que cette prédiction. Désormais, et en vertu des décrets de la Convention elle-même, les Jacobins ont non seulement le pouvoir exécutif tout entier, tel qu’on le rencontre dans les pays civilisés, mais aussi le pouvoir discrétionnaire du tyran antique ou du pacha moderne, cette main-forte arbitraire qui, choisissant l’individu, s’abat sur lui pour lui prendre ses armes, sa liberté et son argent. À partir du 28 mars, on voit recommencer à Paris le régime qui, institué le 10 août, s’est achevé par le 2 septembre. Dès le matin, le rappel est battu ; à midi, les barrières sont fermées, les ponts et les passages interceptés, un factionnaire est au coin de chaque rue, nul ne peut « sortir des limites de sa section » ; nul ne peut circuler dans sa section sans montrer sa carte de civisme ; les maisons sont investies, nombre de personnes sont arrêtées  , et, pendant les deux mois qui suivent, l’opération se poursuit sous l’arbitraire des comités de surveillance…. D’autre part, grâce à la faculté d’accorder ou refuser les cartes de civisme, chaque comité barre à son gré, de sa seule autorité, et à tous les habitants de sa circonscription, non seulement la vie publique, mais encore la vie privée. À qui n’obtient pas sa carte  , impossible d’avoir un passeport pour voyager, s’il est commerçant ; impossible de garder sa place, s’il est employé public, commis d’administration, avoué ou notaire ; impossible de sortir de Paris ou de rentrer tard. Si l’on se promène, c’est au risque d’être arrêté et ramené entre deux fusiliers devant le comité de la section ; si l’on rentre chez soi, c’est avec la chance d’être visité comme receleur de prêtres ou de nobles. Un Parisien qui ouvre le matin ses fenêtres s’expose à voir sa maison cernée par une escouade de carmagnoles, s’il n’a pas en poche le certificat indispensable  . Or, aux yeux d’un comité jacobin, il n’y a de civisme que dans le jacobinisme, et l’on imagine s’il en délivre volontiers le brevet à des adversaires ou même à des indifférents, par quels examens il les fait passer, à quels interrogatoires il les soumet, combien d’allées, de venues, de sollicitations, de comparutions et d’attentes il leur impose, avec quelle persistance il atermoie, avec quel plaisir il refuse. Buzot s’est présenté quatre fois au comité des Quatre-Nations pour obtenir une carte à son domestique, et n’a pu en venir à bout  . – Autre expédient plus efficace encore pour tenir les malveillants en bride. Dans chaque section, c’est le comité qui, avec l’aide d’un membre de la Commune  , désigne les réquisitionnaires pour l’expédition de Vendée, et il les désigne, nominativement, un à un, à son choix : cela purgera Paris de douze mille antijacobins et pacifiera les assemblées de section où les opposants sont parfois incommodes
Tandis qu’une main tient ainsi l’homme au collet, l’autre main fouille dans ses poches. Dans chaque section, le comité de surveillance, toujours assisté par un membre de la Commune  , désigne les gens aisés, évalue leur revenu à son gré ou d’après la commune renommée, et leur envoie l’ordre de payer tant, à proportion de leur superflu, selon une taxe progressive. Le nécessaire admis est de 1 500 francs par an pour un chef de famille, outre 1 000 francs pour sa femme et 1 000 francs pour chacun de ses enfants ; si l’excédent est de 15 000 à 20 000 francs, on en requiert 5 000 ; s’il est de 40 000 à 50 000 francs, on en requiert 20 000 ; en aucun cas, le superflu conservé ne pourra être au-dessus de 30 000 ; tout ce qui dépasse ce chiffre est acquis à l’État. De cette contribution subite, on exige le premier tiers dans les quarante-huit heures, le second tiers dans la quinzaine, le dernier tiers dans le mois, et sous des peines graves. Tant pis pour l’imposé si la taxe est exagérée, si son revenu est aléatoire ou imaginaire, si ses rentrées sont futures, s’il ne peut se procurer d’argent comptant, si, comme Francœur, entrepreneur de l’Opéra, « il n’a que des dettes ». — « En cas de refus, lui écrit le comité de la section Bon-Conseil, tes meubles et immeubles seront vendus par le comité révolutionnaire, et ta personne sera déclarée suspecte…

Une tentative de résistance ; les manifestations du 4 et du 5 mai

Le 4 et le 5 mai, deux bandes de cinq ou six cents jeunes gens, bien vêtus et sans armes, se sont formées aux Champs-Élysées et au Luxembourg, afin de protester contre l’arrêté de la Commune qui les choisit pour l’expédition de Vendée   ; ils crient : Vive la république ! Vive la loi ! A bas les anarchistes ! Au diable Marat, Danton, Robespierre ! Naturellement, la garde soldée de Santerre disperse ces muscadins ; on en arrête un millier, et dorénavant les autres s’abstiendront de toute manifestation bruyante sur la voie publique. Alors, faute de mieux, on les voit à plusieurs reprises, surtout dans les premiers jours de mai, revenir aux assemblées de section ; ils s’y trouvent en majorité et prennent des délibérations contre la tyrannie jacobine : à la section Bon-Conseil, aux sections de Marseille et de l’Unité, Lhuillier est hué, Marat menacé, Chaumette dénoncé  . — Mais ce n’est là qu’un feu de paille ; pour dominer à demeure dans ces assemblées permanentes, il faudrait que les modérés, comme les sans-culottes, fussent assidus et prêts à faire le coup de poing tous les soirs. Par malheur, les jeunes gens de 1793 n’ont pas encore l’expérience douloureuse, la rancune profonde, la rudesse athlétique qui les soutiendra en 1795. « Après une soirée où presque partout les chaises ont été cassées   » sur le dos des contendants, ils faiblissent, ils ne reviennent plus, et, au bout de quinze jours, les tape-dur de profession triomphent sur toute la ligne. — Pour mieux terrasser les résistances, les assommeurs se sont ligués par un acte exprès, et vont, de section en section, au secours les uns des autres  . Sous le nom de députation ou sous prétexte d’empêcher les troubles, une troupe de gaillards solides, envoyée par la section voisine, arrive dans la salle et, subitement, y change la minorité en majorité, ou, à force de vociférations, maîtrise le vote. Parfois, à l’heure tardive où la salle est presque vide, ils se déclarent assemblée générale, et, au nombre de quinze ou vingt, rétractent la délibération du jour. D’autres fois, comme par la municipalité ils ont la police, ils appellent à leur aide la force armée et obligent les récalcitrants, à déguerpir. Et, comme il faut des exemples pour imposer le silence définitif, les quinze ou vingt, qui se sont érigés eux-mêmes en assemblée plénière, les cinq ou six, qui forment le comité de surveillance, décernent des mandats d’arrêt contre les plus notables des opposants.

La Convention échoue à mettre Marat en accusation et tente de sauver 22 Girondins décrétés d’accusation

Pourtant, si énergique et si persistante que soit l’obsession, la Convention, qui cède sur tant de points, ne consent pas à se mutiler elle-même. Elle déclare calomnieuse la pétition présentée contre les Vingt-Deux ; elle institue une commission extraordinaire de douze membres pour rechercher dans les papiers de la Commune et des sections les preuves légales de la conspiration permanente que les Jacobins trament à ciel ouvert contre la représentation nationale ; le maire Pache est mandé à la barre ; des mandats d’arrêt sont lancés contre Hébert, Dobsent et Varlet. – Puisque les manifestations de la volonté populaire n’ont pas suffi et que la Convention, au lieu d’obéir, se rebelle, il ne reste plus à employer que la force.
« Depuis le 10 mars, dit Vergniaud à la tribune  , on ne cesse de provoquer publiquement au meurtre contre vous. » – « Ce moment est terrible, écrit le 12 mai un observateur , et ressemble beaucoup à ceux qui ont préparé le 2 septembre ». – Le même soir, aux Jacobins, un membre propose « d’exterminer tous les scélérats avant de partir »…
Conclusion : le jour, l’heure, le moment où l’insurrection aura lieu sera sans doute celui où la faction croira pouvoir utilement et sans risque mettre en jeu tous les brigands de Paris  , » et à la mairie, à l’Évêché, aux Jacobins, les énergumènes de bas étage arrangent déjà le plan du massacre  .
On choisira une maison isolée, avec trois pièces au rez-de-chaussée, en enfilade, et une petite cour par derrière ; on enlèvera de nuit les vingt-deux Girondins, et on les mènera dans cet abattoir préparé d’avance ; on les poussera tour à tour dans la dernière pièce ; là on les tuera, puis on jettera leurs corps dans une fosse creusée au milieu de la cour, on versera dessus de la chaux vive ; ensuite on les supposera émigrés et, pour prouver le fait, on imprimera des correspondances fausses  . Un membre du comité municipal de police déclare que l’opération est facile : « Nous les septembriserons, non pas nous-mêmes, mais nous avons des hommes tout prêts que nous payerons bien. » — Nulle objection de la part des Montagnards présents, Léonard Bourdon et Legendre ; celui-ci remarque seulement qu’on ne doit pas toucher aux Girondins dans la Convention ; hors de la Convention, « ce ne sont que des scélérats dont la mort sauverait la république », et l’acte est licite ; il verrait « périr à côté d’eux tous les coquins du côté noir, sans s’opposer à leur destruction ». – Plusieurs, au lieu de vingt-deux députés, en demandent trente ou trente-deux, et quelques-uns trois cents ; on y adjoindra les suspects de chaque section, et dix ou douze listes de proscrits sont déjà faites. Par une rafle générale, exécutée la même nuit, à la même heure, on les conduira aux Carmes près du Luxembourg, et, « si le local est insuffisant, » à Bicêtre ; là « on les fera disparaître de la surface du globe   ».
Un autre septembriseur  , commandant du bataillon du Jardin-des-Plantes, Henriot, rencontrant des ouvriers du port, leur dit de sa voix rauque : « Bonjour, camarades ; nous aurons bientôt besoin de vous, et pour un meilleur ouvrage ; ce n’est pas du bois, ce sont des cadavres que vous transporterez dans votre tombereau. — Eh bien, eh bien, c’est bon, répond un manœuvre, d’un ton demi-ivre ; nous ferons comme nous avons déjà fait le 2 septembre ; cela nous fera gagner des sous. » — « On fabrique des poignards chez Cheynard, maître serrurier, machiniste de la Monnaie..., et les femmes des tribunes en ont déjà reçu deux cents. » — Enfin, le 29 mai, aux Jacobins  , Hébert propose « de courir sus aux membres de la commission des Douze », et un autre Jacobin déclare que « ceux qui ont usurpé le pouvoir dictatorial », entendez par là les Girondins, « sont hors de la loi ».

Tout cela est excessif, maladroit, inutile, dangereux, ou du moins prématuré, et les chefs de la Montagne, Danton, Robespierre, Marat lui-même, mieux informés et moins bornés, comprennent qu’un massacre brut révolterait les départements déjà à demi soulevés  . Il ne faut pas casser l’instrument législatif, mais l’employer :

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_78_ Girondins et Montagnards

La lutte entre jacobins Girondins et Montagnards se prépare.  Illusions, irréalisme, légalisme  des Girondins ou pourquoi ils ont perdu la partie d’avance. Indifférence des Parisiens vis-à-vis de la Convention. Comment les Montagnards contrôlent Paris; leurs méthodes électorale et leur financement. Comment ils vont, bien que minoritaires, contrôler la Convention.

Les illusions, le légalisme et l’isolement des Girondins, ou comment la partie face aux Montagnards était perdue dès le début

Voilà le dernier mot et le chef-d’œuvre de la théorie ; Condorcet, le savant constructeur, s’est surpassé ; impossible de dessiner, sur le papier, une mécanique plus ingénieuse et plus compliquée ; par cet article final d’une Constitution irréprochable, les Girondins croient avoir découvert le moyen de muscler la bête et de faire prévaloir le souverain.
Comme si, avec une Constitution quelconque, surtout avec une Constitution pareille, on pouvait museler la bête ! Comme si elle était d’humeur à tendre le cou pour recevoir la muselière qu’on lui présente ! A l’article de Condorcet, Robespierre, au nom des Jacobins, répond par un article contraire   : « Assujettir à des formes légales la résistance à l’oppression est le dernier raffinement de la tyrannie... Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection du peuple entier et de chaque portion du peuple est le plus saint des devoirs. » Or, contre cette insurrection toujours grondante, l’orthodoxie politique, l’exactitude du raisonnement et le talent de la parole ne sont pas des armes. « Nos philosophes, dit un bon observateur  , veulent tout gagner par la persuasion ; c’est comme si l’on disait que c’est par des arguments d’éloquence, par de brillants discours, par des plans de Constitution, qu’on gagne des batailles. Bientôt, suivant eux..., il suffira de porter au combat, au lieu de canons, une édition complète de Machiavel, de Rousseau, de Montesquieu, et ils ne font pas attention que ces hommes-là, comme leurs ouvrages, n’ont été et ne sont encore que des sots à côté d’un coupe-tête muni d’un bon sabre. » – En effet, le terrain parlementaire s’est dérobé ; on est à l’état de nature, c’est-à-dire de guerre, et il ne s’agit pas de discuter, mais d’avoir la force. Avoir raison, convaincre la Convention, obtenir la majorité, faire rendre des décrets, tout cela serait de mise en temps ordinaire, sous un gouvernement pourvu d’une force armée et d’une administration régulière, lorsque, du haut de l’autorité publique, les décrets de la majorité descendent, à travers des fonctionnaires soumis, jusqu’à la population sympathique ou obéissante. Mais, en temps d’anarchie, surtout dans l’antre de la Commune, dans Paris tel que l’a fait le 10 août et tel que l’a fait le 2 septembre, rien de tout cela ne sert….
Et d’abord, dans ce grand Paris, ils sont isolés ; en cas de danger, ils ne peuvent compter sur aucun groupe zélé de partisans fidèles. Car, si la grande majorité est contre leurs adversaires, elle n’est pas pour eux ; dans le secret du cœur, elle est restée « constitutionnelle   ». – « Je voudrais, dit un observateur de profession, me rendre maître de Paris en huit jours et sans coup férir, si j’avais six mille hommes et un valet d’écurie de La Fayette pour les commander. » Effectivement, depuis que les royalistes sont partis ou se cachent, c’est La Fayette qui représente le mieux l’opinion intime, ancienne et fixe de la capitale. Paris subit les Girondins comme les Montagnards, à titre d’usurpateurs ; la grosse masse du public leur tient rancune, et ce n’est pas seulement la bourgeoisie, c’est aussi la majorité du peuple qui répugne au régime établi…
Ni dans le peuple, ni dans la bourgeoisie, la Convention n’a de racines, et, à mesure qu’elle glisse plus bas sur la pente révolutionnaire, elle rompt un à un les fils par lesquels elle se rattachait encore les indifférents.
Après huit mois de règne, elle s’est aliéné toute l’opinion publique. « Presque tous ceux qui ont quelque chose sont modérés   », et tous les modérés sont contre elle. « Les gendarmes qui sont ici parlent ouvertement contre la révolution, jusqu’à la porte du Tribunal révolutionnaire dont ils improuvent hautement les jugements. Tous les vieux soldats détestent le régime actuel  » – Les volontaires « qui reviennent de l’armée paraissent fâchés de ce qu’on ait fait mourir le roi, et, à cause de cela seul, ils écorcheraient tous les Jacobins   ». – Aucun parti de la Convention n’échappe à cette désaffection universelle et à cette aversion croissante. « Si l’on décidait par appel nominal la question de guillotiner tous les membres de la Convention, il y aurait contre eux au moins les dix-neuf vingtièmes » des voix  , et, de fait, telle est à peu près la proportion des électeurs qui, par effroi ou dégoût, n’ont pas voté et ne votent plus. – Que la gauche ou la droite de la Convention soit victorieuse ou vaincue, c’est l’affaire de la droite ou de la gauche ; le grand public n’entre point dans les débats de ses conquérants et ne se dérangera pas plus pour la Gironde que pour la Montagne. Ses anciens griefs lui reviennent toujours « contre les Vergniaud, les Guadet » et consorts   ; il ne les aime point, il n’a pas confiance en eux, il les laissera écraser sans leur porter aide. Libre aux enragés d’expulser les trente-deux, puis de les mettre sous les verrous. « L’aristocratie (entendez par là les propriétaires, les négociants, les banquiers, la bourgeoisie riche ou aisée) ne souhaite rien tant que de les voir guillotinés  . » – « L’aristocratie même subalterne (entendez par là les petits boutiquiers et les ouvriers maîtres) ne s’intéresse pas plus à leur sort que s’ils étaient des bêtes fauves échappées... et qu’on réencage  . » – « Guadet, Pétion, Brissot ne trouveraient pas à Paris trente personnes qui prissent leur parti, qui fissent même la moindre démarche pour les empêcher de périr  . » Au reste, peu importe que la majorité ait des préférences ; ses sympathies, si elle en a, ne seront jamais que platoniques. Elle ne compte plus dans aucun des deux camps, elle s’est retirée du champ de bataille, elle n’est plus que l’enjeu du combat, la proie et le butin du futur vainqueur. Car, n’ayant pu ni voulu se plier à la forme politique qu’on lui imposait, elle s’est condamnée elle-même à l’impuissance parfaite. Cette forme, c’est le gouvernement direct du peuple par le peuple, avec tout ce qui s’ensuit, permanence des assemblées de section, délibérations publiques des clubs, tapage des tribunes, motions en plein air, rassemblements et manifestations dans la rue : rien de moins attrayant et de plus impraticable pour des gens civilisés et occupés. Dans nos sociétés modernes, le travail, la famille et le monde absorbent presque toutes les heures ; c’est pourquoi un tel régime ne convient qu’aux déclassés oisifs et grossiers…
Dès le premier jour, quand la Convention en corps traversait les rues pour se rendre en séance, elle a pu comprendre, à certaines phrases significatives, en quelles mains imbéciles et terribles elle était tombée. « Pourquoi, disait-on sur son passage, pourquoi faire venir tant de gens pour gouverner la France ? N’y en a-t-il pas assez à Paris   ? »…
« Citoyen Danton, écrivait le député Thomas Payne, le danger d’une rupture entre Paris et les départements croît tous les jours : les départements n’ont point envoyé leurs députés à Paris pour être insultés, et chaque insulte qu’on fait aux députés est une insulte pour les départements qui les ont choisis et envoyés. Je ne vois qu’un plan efficace pour empêcher cette rupture d’éclater : c’est de fixer la résidence de la Convention et des futures Assemblées à une distance de Paris... Pendant la révolution américaine, j’ai constaté les énormes inconvénients attachés à la résidence du gouvernement du Congrès dans l’enceinte d’une juridiction municipale quelconque. Le Congrès se tint d’abord à Philadelphie et, après une résidence de quatre ans, trouva nécessaire de quitter cette ville…– Danton sait cela et il est assez clairvoyant pour comprendre le danger ; mais le pli est pris, et il l’a donné lui-même. Depuis le 10 août, Paris tient la France asservie, et une poignée de révolutionnaires tyrannise Paris…

Les sections sous Comité de surveillance ; Comment les Montagnards contrôlent Paris et vont contrôler la Convention

Grâce à la composition et à la tenue des assemblées de section, la source première du pouvoir est restée jacobine et se teint d’une couleur de plus en plus foncée ; par suite, les procédés électoraux qui, sous la Législative, avaient formé la Commune usurpatrice du 10 août, se sont perpétués et s’aggravent sous la Convention  . « Dans presque toutes les sections , ce sont les sans-culottes qui occupent le fauteuil, qui ordonnent l’intérieur de la salle, qui disposent les sentinelles, qui établissent les censeurs et reviseurs. Cinq ou six espions habitués de la section, soldés à 40 sous, y sont depuis le commencement jusqu’à la fin de la séance ; ce sont des gens à tout entreprendre. Ces mêmes hommes sont encore destinés à porter les ordres d’un comité de surveillance à l’autre,... de sorte que, si les sans-culottes d’une section ne sont pas assez forts, ils appellent ceux de la section voisine. » – En de pareilles assemblées, les élections sont faites d’avance, et l’on voit comment toutes les places électives demeurent par force ou arrivent forcément aux mains de la faction. À travers les velléités hostiles de la Législative et de la Convention, le conseil de la Commune est parvenu d’abord à se maintenir pendant quatre mois ; puis, en décembre  , quand il est enfin obligé de se dissoudre, il reparaît, autorisé de nouveau par le suffrage populaire, renforcé et complété par ses pareils, avec trois chefs, procureur-syndic, substitut et maire, tous les trois auteurs ou fauteurs de septembre, avec Chaumette, soi-disant Anaxagoras, ancien mousse, puis clerc, puis commis, toujours endetté, bavard et buveur ; avec Hébert, dit le Père Duchesne, et c’est tout dire ; avec Pache, subalterne empressé, intrigant doucereux, qui a exploité son air simple et sa figure de brave homme pour se pousser jusqu’au ministère de la guerre, qui a mis là tous les services au pillage, et qui, né dans une loge de concierge, y revient dîner par calcul ou par goût.
Par delà l’autorité civile, les Jacobins ont accaparé aussi le pouvoir militaire. Aussitôt après le 10 août  , la garde nationale refondue a été distribuée en autant de bataillons qu’il y a de sections, et chaque bataillon est ainsi devenu « la section armée » ; là-dessus, on devine de quoi maintenant il se compose, et quels démagogues il se choisit pour officiers et sous-officiers. « On ne peut plus, écrit un député, donner le nom de garde nationale au ramassis de gens à piques et de remplaçants, mêlés de quelques bourgeois, qui, depuis le 10 août, continuent à Paris le service militaire. » A la vérité, 110 000 noms sont sur le papier ; aux grands appels, tous les inscrits, s’ils n’ont pas été désarmés, peuvent venir ; mais, à l’ordinaire, presque tous restent chez eux et payent un sans-culotte pour monter leur garde. En fait, pour fournir au service quotidien, il n’y a, dans chaque section, qu’une réserve soldée, environ cent hommes, toujours les mêmes. Cela fait dans Paris une bande de quatre à cinq mille tape-dur, dans laquelle on peut démêler les pelotons qui ont déjà figuré en septembre, Maillard et ses 68 hommes à l’Abbaye, Gauthier et ses 40 hommes à Chantilly, Audouin, dit le Sapeur des Carmes, et ses 350 hommes dans la banlieue de Paris, Fournier, Lazowski et leurs 1 500 hommes à Orléans et à Versailles  . – Quant à leur solde et à la solde de leurs auxiliaires civils, la faction n’est pas en peine ; car, avec le pouvoir, elle a pris l’argent. Sans compter ses rapines de septembre  , sans parler des innombrables places lucratives dont elle dispose, quatre cents distribuées par le seul Pache, quatre cents autres distribuées par le seul Chaumette  , la Commune a 850 000 francs par mois pour sa police militaire. D’autres saignées pratiquées au Trésor font encore couler l’argent public dans les poches de sa clientèle…
À ces fonds régulièrement alloués, joignez les fonds qu’elle détourne ou qu’elle extorque. D’une part, au ministère de la guerre, Pache, son complice avant d’être son maire, a institué le gaspillage et le grappillage en permanence : en trois mois d’administration, il parviendra à laisser un découvert de 130 millions, « sans quittances   ». D’autre part, le duc d’Orléans, devenu Philippe-Egalité, traîné en avant par ses anciens stipendiés, la corde au cou, presque étranglé, doit financer plus que jamais et de toute la profondeur de sa bourse ; puisque, pour sauver sa vie, il consent à voter la mort du roi, c’est qu’il est résigné à d’autres sacrifices   ; probablement, des 74 millions de dettes qu’on trouvera à son inventaire, une grosse part provient de là.
 Ayant ainsi les places, les grades, les armes et l’argent, la faction, maîtresse de Paris, n’a plus qu’à maîtriser la Convention isolée   qu’elle investit de toutes parts.
Par les élections, elle y a déjà porté son avant-garde, cinquante députés, et, grâce à l’attrait qu’elle exerce sur les naturels emportés et despotiques, sur les tempéraments brutaux, sur les esprits courts et détraqués, sur les imaginations affolées, sur les probités véreuses, sur les vieilles rancunes religieuses ou sociales, elle arrive, au bout de six mois, à doubler ce nombre  . Sur les bancs de l’extrémité gauche, autour de Robespierre, Danton et Marat, le noyau primitif des septembriseurs attire à lui les hommes de son acabit : d’abord les pourris comme Chabot, Tallien et Barras, les scélérats comme Fouché, Guffroy et Javogues, les enfiévrés et possédés comme David, les fous féroces comme Carrier, les demi-fous méchants comme Joseph Lebon, les simples fanatiques comme Levasseur, Baudot, Jeanbon-Saint-André, Romme et Le Bas, ensuite et surtout les futurs représentants à poigne, gens rudes, autoritaires et bornés, excellents troupiers dans une milice politique, Bourbotte, Duquesnoy, Rewbell, Bentabole, « un tas de b... d’ignorants, disait Danton  , n’ayant pas le sens commun, et patriotes seulement quand ils sont soûls. Marat n’est qu’un aboyeur ; Legendre n’est bon qu’à dépecer sa viande ; les autres ne savent que voter par assis et levé ; mais ils ont des reins et du nerf ». Parmi ces nullités énergiques, on voit s’élever un jeune monstre, au visage calme et beau, Saint-Just, sorte de Sylla précoce, qui, à vingt-cinq ans, nouveau venu, sort tout de suite des rangs et à force d’atrocité se fait sa place  . Six ans auparavant, il a débuté dans la vie par le vol domestique : en visite chez sa mère, il est parti de nuit, emportant l’argenterie et des bijoux qu’il est venu manger dans un hôtel garni, rue Fromenteau, au centre de la prostitution parisienne   ; là-dessus, à la demande des siens, on l’a enfermé six mois dans une sorte de maison d’arrêt...

« Un sang calciné par l’étude », un orgueil colossal, une conscience hors des gonds, une imagination emphatique, sombre, hantée par les souvenirs sanglants de Rome et de Sparte, une intelligence faussée et tordue jusqu’à se trouver à l’aise dans l’habitude du paradoxe énorme, du sophisme effronté et du mensonge meurtrier  , tous ces ingrédients dangereux, amalgamés, dans la fournaise de l’ambition refoulée et concentrée, ont bouillonné en lui longtemps et silencieusement, pour aboutir à l’outrance continue, à l’insensibilité voulue, à la raideur automatique, à la politique sommaire de l’utopiste dictateur et exterminateur. –

mardi 15 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_67_ Les massacres de septembre

Les rôles de Marat et de Danton ; Danton, un vrai conducteur d’hommes : le 10 août et le 2 septembre, c’est moi qui l’ai fait. Les républicains sont une minorité infime. Il faut mettre une rivière de sang entre les Français et les émigrés. Septembre est le début, l’abrégé, le modèle de la Terreur. Les noms des massacreurs et de leurs inspirateurs  
Encore une fois, contrairement à ce qu’affirment pudiquement les « bonnes histoires » de la Révolution, donneurs d’ordre et exécuteurs sont parfaitement connus !

Le plan du Massacre- Marat

Depuis le 23 août  , leur résolution est prise, le plan du massacre s’est dessiné dans leur esprit, et peu à peu, spontanément, chacun, selon ses aptitudes, y prend son rôle, qu’il choisit ou qu’il subit.
Avant tous, Marat a proposé et prêché l’opération, et, de sa part, rien de plus naturel. Elle est l’abrégé de sa politique : un dictateur ou tribun, avec pleins pouvoirs pour tuer et n’ayant de pouvoirs que pour cela, un bon coupe-tête en chef, responsable, « enchaîné et le boulet aux pieds », tel est, depuis le 14 juillet 1789, son programme de gouvernement, et il n’en rougit pas : « tant pis pour ceux qui ne sont pas à la hauteur de l’entendre   ». Du premier coup, il a compris le caractère de la révolution, non par génie, mais par sympathie, lui-même aussi borné et aussi monstrueux qu’elle, atteint depuis trois ans de délire soupçonneux et de monomanie homicide, réduit par l’appauvrissement mental à une seule idée, celle du meurtre, ayant perdu jusqu’à la faculté du raisonnement vulgaire, le dernier des journalistes, sauf pour les poissardes et les hommes à piques, p.720 si monotone dans son paroxysme continu  , qu’à lire ses numéros de suite on croit entendre le cri incessant et rauque qui sort d’un cabanon de fou. Dès le 19 août, il a poussé le peuple aux prisons. « Le parti le plus sûr et le plus sage, dit-il, est de se porter en armes à l’Abbaye, d’en arracher les traîtres, particulièrement les officiers suisses et leurs complices, et de les passer au fil de l’épée. Quelle folie que de vouloir faire leur procès ! Il est tout fait. – Vous avez massacré les soldats ; pourquoi épargneriez-vous les officiers, infiniment plus coupables ? » – Et, deux jours après, insistant avec son imagination de bourreau : « Les soldats méritaient mille morts... Quant aux officiers, ils méritent d’être écartelés, comme Louis Capet et ses suppôts du Manège  . » – Là-dessus la Commune l’adopte comme son journaliste officiel, lui donne une tribune dans la salle de ses séances, lui confie le compte rendu de ses actes, et tout à l’heure va le faire entrer dans son comité de surveillance ou d’exécution.

 Danton :  il dira du 2 septembre aussi justement que du 10 août : « C’est moi qui l’ai fait 

Mais un pareil énergumène n’est bon que pour être un instigateur et un trompette ; tout au plus au dernier moment il pourra figurer parmi les ordonnateurs subalternes. – L’entrepreneur en chef   est d’une autre espèce et d’une autre taille, Danton, un vrai conducteur d’hommes : par son passé et sa place, par son cynisme populacier, ses façons et son langage, par ses facultés d’initiative et de commandement, par la force intempérante de sa structure corporelle et mentale, par l’ascendant physique de sa volonté débordante et absorbante, il est approprié d’avance à son terrible office. – Seul de la Commune, il est devenu ministre, et il n’y a que lui pour abriter l’attentat municipal sous le patronage ou sous l’inertie de l’autorité centrale. – Seul de la Commune et du ministère, il est capable d’imprimer l’impulsion et de coordonner l’action dans le pêle-mêle du chaos révolutionnaire ; maintenant, au conseil des ministres, comme auparavant à l’Hôtel de Ville, c’est lui qui gouverne. Dans la bagarre continue des discussions incohérentes  , à travers « les propositions ex abrupto, les cris, les jurements, les allées et venues des pétitionnaires interlocuteurs », on le voit maîtriser ses nouveaux collègues par « sa voix de Stentor, par ses gestes d’athlète, par ses effrayantes menaces », s’approprier leurs fonctions, leur dicter ses choix, « apporter des commissions toutes dressées », se charger de tout, faire les propositions, les arrêtés, les proclamations, les brevets », et, puisant à millions dans le Trésor public, jeter la pâtée à ses dogues des Cordeliers et de la Commune, « à l’un 20 000 livres, à l’autre 10 000 », « pour la révolution, à cause de leur patriotisme » voilà tout son compte rendu. Ainsi gorgée, la meute des « braillards » à jeun et des « intrigants » avides, tout le personnel actif des sections et des clubs est dans sa main. On est bien fort avec ce cortège en temps d’anarchie ; effectivement, pendant les mois d’août et de septembre, Danton a régné, et plus tard il dira du 2 septembre aussi justement que du 10 août : « C’est moi qui l’ai fait   ».
Non qu’il soit vindicatif ou sanguinaire par nature ; tout au rebours avec un tempérament de boucher, il a un cœur d’homme, et tout à l’heure, au risque de se compromettre, contre la volonté de Marat et de Robespierre, il sauvera ses adversaires politiques, Duport, Brissot, les Girondins, l’ancien côté droit  . Non qu’il soit aveuglé par la peur, la haine ou la théorie avec les emportements d’un clubiste, il a la lucidité d’un politique, il n’est pas dupe des phrases ronflantes qu’il débite, il sait ce que valent les coquins qu’il emploie   ; il n’a d’illusion ni sur les hommes, ni sur les choses, ni sur autrui, ni sur lui-même ; s’il tue, c’est avec une pleine conscience de son œuvre, de son parti, de la situation, de la révolution, et les mots crus que, de sa voix de taureau, il lance au passage ne sont que la forme vive de la vérité exacte : « Nous sommes de la canaille, nous sortons du ruisseau » ; avec les principes d’humanité ordinaire, « nous y serions bientôt replongés   ; nous ne pouvons gouverner qu’en faisant peur ». — Les Parisiens sont des j... f..., il faut mettre une rivière de sang entre eux et les émigrés   » — « Le tocsin qu’on va sonner n’est point un signal d’alarme, c’est la charge sur les ennemis de la patrie... Pour les vaincre, que faut-il ? De l’audace, et encore de l’audace, et toujours de l’audace  . » – « J’ai fait venir ma mère, qui a 70 ans ; j’ai fait venir mes deux enfants, ils sont arrivés hier au soir. Avant que les Prussiens entrent dans Paris, je veux que ma famille périsse avec moi ; je veux que vingt mille flambeaux en un instant fassent de Paris un tas de cendres  . » – « C’est dans Paris qu’il faut se maintenir par tous les moyens. Les républicains sont une minorité infime, et, pour combattre, nous ne pouvons compter que sur eux ; le reste de la France est attaché à la royauté. Il faut faire peur aux royalistes   ! » – C’est lui qui, le 28 août, obtient de l’Assemblée la grande visite domiciliaire par laquelle la Commune emplit ses prisons. C’est lui qui, le 2 septembre, pour paralyser la résistance des honnêtes gens, fait décréter la peine de mort contre quiconque, « directement ou indirectement, refusera d’exécuter ou entravera, de quelque manière que ce soit, les ordres donnés et les mesures prises par le pouvoir exécutif ». C’est lui qui, le même jour, annonce au journaliste Prudhomme le prétendu complot des prisons, et, le surlendemain, lui envoie son secrétaire, Camille Desmoulins, pour falsifier le compte rendu des massacres . C’est lui qui, le 3 septembre, au ministère de la justice, devant les commandants de bataillon et les chefs de service, devant Lacroix, président de l’Assemblée nationale, et Pétion, maire de Paris, devant Clavière, Servan, Monge, Lebrun et tout le conseil exécutif, sauf Roland, réduit d’un geste les principaux personnages de l’État à l’office de complices passifs et répond à un homme de cœur qui se lève pour arrêter les meurtres : « Sieds-toi, c’était nécessaire  . » C’est lui qui, le même jour, fait expédier sous son contre-seing la circulaire par laquelle le comité de surveillance annonce le massacre et invite « ses frères des départements » à suivre l’exemple de Paris  . C’est lui qui, le 10 septembre, « non comme ministre de la justice, mais comme ministre du peuple, » félicitera et remerciera les égorgeurs de Versailles  . – Depuis le 10 août, par Billaud-Varennes, son ancien secrétaire, par Fabre d’Églantine, son secrétaire du sceau, par Tallien, secrétaire de la Commune et son plus intime affidé, il est présent à toutes les délibérations de l’Hôtel de Ville, et, à la dernière heure, il a soin de mettre au comité de surveillance un homme à lui, le chef de bureau Deforgues  . – Non seulement la machine à faucher a été construite sous ses yeux et avec son assentiment, mais encore, au moment où elle entre en branle, il en garde en main la poignée pour en diriger la faux.

Septembre est le début, l’abrégé, le modèle ; on ne fera pas autrement ni mieux au plus beau temps de la guillotine.- les exécuteurs

Il a raison : si parfois il n’enrayait pas, elle se briserait par son propre jeu. Introduit dans le comité comme professeur de saignée politique, Marat, avec la raideur de l’idée fixe, tranchait à fond au delà de la ligne prescrite ; déjà des mandats d’arrêt étaient lancés contre trente députés, on fouillait les papiers de Brissot, l’hôtel de Roland était cerné, Duport, empoigné dans un département voisin, arrivait dans la boucherie. Celui-ci est le plus difficile à sauver ; il faut des coups de collier redoublés pour l’arracher au maniaque qui le réclame. Avec un chirurgien comme Marat, et des carabins comme les cinq ou six cents meneurs de la Commune et des sections, on n’a pas besoin de pousser le manche du couteau, on sait d’avance que l’amputation sera large. Leurs noms seuls parlent assez haut : à la Commune, Manuel, procureur-syndic, Hébert et Billaud-Varennes, ses deux substituts, Huguenin, Lhuillier, M.-J. Chénier, Audouin, Léonard Bourdon, Boula et Truchon, présidents successifs ; à la Commune et aux sections, Panis, Sergent, Tallien, Rossignol, Chaumette, Fabre d’Églantine, Pache, Hassen¬fratz, le cordonnier Simon, l’imprimeur Momoro ; à la garde nationale, Santerre, commandant général, Henriot, chef de bataillon, au-dessous d’eux, la tourbe des démagogues de quartier, comparses de Danton, d’Hébert ou de Robespierre, et guillotinés plus tard avec leurs chefs de file  , bref la fleur des futurs terroristes. – Ils font aujourd’hui leur premier pas dans le sang, chacun avec son attitude propre et ses mobiles personnels, M.-J. Chénier, dénoncé comme membre du club de la Sainte-Chapelle et d’autant plus exagéré qu’il est suspect   ; Manuel, pauvre homme excitable, effaré, entraîné, et qui frémira de son œuvre après l’avoir vue ; Santerre, beau figurant circonspect qui, le 2 septembre, sous prétexte de garder les bagages, monte sur le siège d’une berline arrêtée et y reste deux heures pour ne pas faire son office de commandant général   ; Panis, président du comité de surveillance, bon subalterne, né disciple et caudataire, admirateur de Robespierre, qu’il a proposé pour la dictature, et de Marat, qu’il prône comme un prophète   ; Henriot, Hébert et Rossignol, simples malfaiteurs en écharpe ou en uniforme ; Collot d’Herbois, comédien-poétereau, dont l’imagination théâtrale combine avec satisfaction des horreurs de mélodrame    ; Billaud-Varennes, ancien oratorien, bilieux et sombre, aussi froid devant les meurtres qu’un inquisiteur devant un autodafé ; enfin le cauteleux Robespierre, qui pousse les autres sans s’engager, ne signe rien, ne donne point d’ordres, harangue beaucoup, conseille toujours, se montre partout, prépare son règne, et, tout d’un coup, au dernier moment, comme un chat qui saute sur sa proie, tâche de faire égorger ses rivaux les Girondins  .

Jusqu’ici, quand ils tuaient ou faisaient tuer, c’était en émeutiers, dans la rue ; à présent, c’est aux prisons, en magistrats et fonctionnaires, sur des registres d’écrou, après constatation d’identité et jugement sommaire, par des exécuteurs payés, au nom du salut public, avec méthode et sang-froid, presque aussi régulièrement que plus tard sous « le gouvernement révolutionnaire ». Effectivement Septembre en est le début, l’abrégé, le modèle ; on ne fera pas autrement ni mieux au plus beau temps de la guillotine.

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_65_du 10 août aux massacres de septembre

Marat à la Commune et sa folie homicide_ supprimer 260 000 hommes « par humanité. Pourquoi les Jacobins ont été si dangereux ;  ils traitent leurs adversaires en criminels ; ils héritent d’un appareil d’Etat encore efficace _ le vrai successeur de Richelieu et de Louis XIV est le pilier de club  Jacobin. La bureaucratie : _ avec des écritures correctes et des comptes en règle, on pourra procéder au massacre comme à une opération de voirie. Les progrès des idées homicides _ les Jacobins font peur et ont peur. L’incident Julien déclenche les massacres de septembre.

Marat à la Commune- sa folie homicide

Marat, le monomane homicide, s’est constitué, dès le 23 août, à l’Hôtel de Ville, le journaliste en titre, le conseiller politique, le directeur de conscience de la Commune nouvelle, et le plan qu’il prêche depuis trois ans, sous l’obsession d’une idée fixe, se réduit au meurtre pratiqué en grand, tout de suite et sans phrases. « Donnez-moi, disait-il à Barbaroux  , 200 Napolitains armés de poignards et portant à leur bras gauche un manchon en guise de bouclier ; avec eux je parcourrai la France et je ferai la révolution. » Selon lui, il faut supprimer 260 000 hommes « par humanité » ; car, sans cela, point de salut pour les autres. « L’Assemblée nationale peut encore sauver la France : il lui suffira de décréter que tous les aristocrates porteront un ruban bleu et qu’on les pendra dès qu’on en trouvera trois ensemble. » – Un autre moyen « serait d’attendre dans les défilés des rues et des promenades les royalistes et les Feuillants pour les égorger. Si, sur cent hommes tués, il y a dix patriotes, qu’importe ? C’est quatre-vingt-dix hommes pour dix, et puis on ne peut pas se tromper : tomber sur ceux qui ont des voitures, des valets, des habits de soie, ou qui sortent des spectacles ; vous êtes sûrs que ce sont des aristocrates ». – Il est visible que la plèbe jacobine a trouvé l’état-major qui lui convient ; l’un et l’autre s’entendront sans difficulté ; pour que le massacre spontané devienne une opération administrative, les Nérons du ruisseau n’ont qu’à prendre le mot d’ordre auprès des Nérons de l’Hôtel de Ville

Ce qui a rendu les Jacobins particulièrement dangereux ; ils héritent de l’appareil d’Etat de la monarchie

Ce qu’il y a de pire dans l’anarchie, ce n’est pas tant l’absence du gouvernement détruit que la naissance des gouvernements nouveaux et d’espèce inférieure. En tout État qui s’est dissous, il se forme des bandes conquérantes et souveraines : tel fut le cas en Gaule après la chute de l’empire romain et sous les derniers descendants de Charlemagne ; tel est le cas aujourd’hui en Roumélie et au Mexique. Aventuriers, malfaiteurs, gens tarés ou déclassés, hommes perdus de dettes et d’honneur, vagabonds, déserteurs et soudards, tous les ennemis-nés du travail, de la subordination et de la loi se liguent pour franchir ensemble les barrières vermoulues qui retiennent encore la foule moutonnière, et, comme ils n’ont pas de scrupules, ils tuent à tout propos. Sur ce fondement s’établit leur autorité : à leur tour, ils règnent, chacun dans son canton, et leur gouvernement, aussi brut que leur nature, se compose de vols et de meurtres ; on ne peut attendre autre chose de barbares et de brigands.
Mais jamais ils ne sont si dangereux que dans un grand État récemment dissous, où une révolution brusque leur a mis en main le pouvoir central ;  car alors il se croient les héritiers légitimes du gouvernement déchu, et, à ce titre, ils entreprennent de conduire la chose publique. Or, en temps d’anarchie, la volonté ne vient pas d’en haut, mais d’en bas, et les chefs, pour rester chefs, sont tenus de suivre l’aveugle impulsion de leur troupe  . C’est pourquoi le personnage important et dominant, celui dont la pensée prévaut, le vrai successeur de Richelieu et de Louis XIV, est ici le Jacobin subalterne, le pilier de club, le faiseur de motions, l’émeutier de la rue, Panis, Sergent, Hébert, Varlet, Henriot, Maillard, Fournier, Lazowski, ou, plus bas encore, le premier venu de leurs hommes, le tape-dur marseillais, le canonnier du faubourg, le fort de la halle qui a bu et, entre deux hoquets, élabore ses conceptions politiques  . – Pour toute information, il a des rumeurs de carrefour qui lui montrent un traître dans chaque maison, et, pour tout acquis, des phrases de club qui l’appellent à mener la grande machine. Une machine si vaste et si compliquée, un tel ensemble de services enchevêtrés les uns dans les autres et ramifiés en offices innombrables, tant d’appareils si spéciaux, si délicats et qu’il faut incessamment adapter aux circonstances changeantes, diplomatie, finances, justice, armée, administra¬tion, tout cela déborde au delà de sa compréhension si courte : on ne fait pas tenir un muids dans une bouteille  . Dans sa cervelle étroite, faussée et bouleversée par l’entassement des notions disproportionnées qu’on y verse, il ne se dépose qu’une idée simple, appropriée à la grossièreté de ses aptitudes et de ses instincts, je veux dire l’envie de tuer ses ennemis, qui sont aussi les ennemis de l’Etat, quels qu’ils soient, déclarés, dissimulés, présents, futurs, probables ou même possibles. Il porte sa brutalité et son effarement dans la politique, et voilà pourquoi son usurpation est si malfaisante. Simple brigand, il n’eût tué que pour voler, ce qui eût limité ses meurtres. Représentant de l’État, il entreprend le massacre en grand, et il a des moyens de l’accomplir. – Car il n’a pas encore eu le temps de détraquer le vieil outillage administratif ; du moins les rouages subalternes, gendarmes, geôliers, employés, scribes et comptables, sont toujours à leur place et sous la main. De la part des gens qu’on arrêtera, point de résistance ; accoutumés à la protection des lois et à la douceur des mœurs, ils n’ont jamais compté sur leurs bras pour se défendre, et n’imaginent pas qu’on veuille tuer si sommairement. Quant à la foule, dépouillée de toute initiative par la centralisation ancienne, elle est inerte, passive, et laissera faire. – C’est pourquoi, pendant plusieurs longues journées successives, sans hâte ni encombre, avec des écritures correctes et des comptes en règle, on pourra procéder au massacre comme à une opération de voirie, aussi impunément et aussi méthodiquement qu’à l’enlèvement des boues ou à l’abatage des chiens errants

Les progrès de l‘idée d’homicide- vers les massacres de septembre

Suivons dans le gros du parti le progrès de l’idée homicide. Elle est le fond même du dogme révolutionnaire, et, deux mois après, à la tribune des Jacobins, Collot d’Herbois dira très justement : « Le 2 septembre est le grand article du Credo de notre liberté   ». C’est le propre du Jacobin de se considérer comme un souverain légitime et de traiter ses adversaires, non en belligérants, mais en criminels. Ils sont criminels de lèse-nation, hors la loi, bons à tuer en tout temps et en tout lieu, dignes du supplice, même quand ils ne sont point ou ne sont plus en état de nuire. — En conséquence, le 10 août, on a égorgé les Suisses qui n’avaient point tiré et qui s’étaient rendus, les blessés gisant à terre, leurs chirurgiens, tous les domestiques du château, bien mieux, des gens qui, comme M. de Clermont-Tonnerre, passaient dans la rue, et, en langage officiel, cela s’appelle maintenant la justice du peuple. — Le 11, les soldats suisses recueillis dans le bâtiment des Feuillants manquent d’être massacrés ; la populace rassemblée alentour demande leurs têtes  , « on forme le projet de se transporter dans toutes les prisons de Paris pour y enlever tous les prisonniers et en faire une prompte justice ». – Le 12, aux Halles  , « divers groupes de gens du peuple disent que Pétion est un scélérat ; car il a sauvé les Suisses au Palais Bourbon » ; donc « il faut le pendre aujourd’hui, lui et les Suisses ». — Dans ces esprits renversés, la vérité présente et palpable fait place à son contre-pied : « ce ne sont point eux qui ont attaqué, c’est du château qu’est venu l’ordre de sonner le tocsin ; c’est le château qui a assiégé la nation, et non la nation qui a assiégé le château   ». Les vaincus sont « des assassins du peuple » pris en flagrant délit, et, le 14 août, les fédérés viennent demander une cour martiale « pour venger le sang de leurs frères   » ; encore est-ce trop peu d’une cour martiale. Il ne suffit pas de punir les crimes commis dans la journée du 10 août, il faut étendre la vengeance du peuple sur tous les conspirateurs », sur ce La Fayette, qui n’était peut-être pas à Paris, mais qui aurait pu « y être », sur les ministres, généraux, juges et autres agents, coupables d’avoir soutenu l’ordre légal quand il existait et de n’avoir pas reconnu le gouvernement jacobin quand il n’existait pas encore. Qu’on les traduise, non devant les tribunaux ordinaires qui sont suspects puisqu’ils font partie du régime aboli, mais devant un tribunal d’exception, sorte de « chambre ardente   » nommée par les sections, c’est-à-dire par la minorité jacobine ; que ces juges improvisés, à conviction faite, décident souverainement et en dernier ressort ; point d’interrogatoire préalable, point d’intervalle entre l’arrêt et l’exécution, point de formes dilatoires et protectrices. Surtout, que l’Assemblée se hâte de rendre le décret : sinon, lui dit un délégué de la Commune  , « ce soir, à minuit, le tocsin sonnera, la générale battra ; le peuple est las de n’être pas vengé : craignez qu’il ne se fasse justice lui-même ». – Un instant après, nouvelles menaces, et à plus courte échéance : « Si avant deux ou trois heures,... les jurés ne sont pas en état d’agir, de grands malheurs se promèneront sur Paris. »
Installé sur-le-champ, le nouveau tribunal a beau être expéditif et guillotiner en cinq jours trois innocents, on le trouve lent, et, le 23 août, une section vient, en style furieux, déclarer à la Commune que le peuple, « fatigué et indigné » de tant de retards, forcera les prisons et massacrera les prisonniers  . –

Les Jacobins ont peur à proportion de ce qu’ils font peur- l’incident Julien

Un étranger, bon observateur, qui questionne les boutiquiers chez qui il achète, les marchands avec lesquels il est en affaires, les gens qu’il rencontre au café, écrit qu’il « ne trouve nulle part de dispositions sanguinaires, sauf dans les galeries de l’Assemblée nationale et au club des Jacobins ». Perdus dans cette immense cité, en face d’une garde nationale encore armée et trois fois plus nombreuse qu’eux, devant une bourgeoisie indifférente ou mécontente, les patriotes s’effrayent. En cet état d’angoisse, l’imagination fiévreuse, exaspérée par l’attente, enfante involontairement des rêves qu’elle adopte passionnément comme des vérités, et maintenant il suffit d’un incident pour achever la légende dont la germe a grandi chez eux, à leur insu.
Le 1er septembre, un charretier, Jean Julien  , condamné à douze ans de fers, a été exposé au carcan, et, au bout de deux heures, il est devenu furieux, probablement sous les quolibets des assistants. Avec la grossièreté ordinaire aux gens de son espèce, il a déchargé en injures sa rage impuissante, il s’est déboutonné, il a montré sa nudité au public, et naturellement il a cherché les mots les plus blessants pour le peuple qui le regardait : « Vive le roi ! vive la reine ! vive monseigneur de La Fayette ! au f... la nation ! » Naturellement aussi, il a failli être écharpé, on l’a vite emmené à la Conciergerie, il a été condamné sur-le-champ, et on l’a guillotiné au plus vite comme promoteur d’une sédition qui se rattachait à la conspiration du 10 août. – Ainsi la conspiration dure encore ; le tribunal le déclare et il ne le déclare pas sans preuves. Certainement Jean Julien a fait des aveux : qu’a-t-il révélé ? – Et le lendemain, comme une moisson de champignons vénéneux poussés en une seule nuit, le même conte a pris racine dans toutes les cervelles. « Jean Julien a dit que toutes les prisons de Paris pensaient comme lui, que sous peu on verrait beau jeu, qu’ils avaient des armes, et qu’on les lâcherait dans la ville quand les volontaires seraient partis  . »

Dans les rues on ne rencontre que figures anxieuses : « L’un d’eux dit que Verdun a été livré comme Longwy ; d’autres, hochant la tête, répondent que ce sont les traîtres dans l’intérieur de Paris qu’il faut craindre, et non les ennemis déclarés sur la frontière  . » Le jour suivant, le roman s’amplifie : « Il y a des chefs et des troupes royalistes cachés dans Paris et aux environs ; ils vont ouvrir les prisons, armer les prisonniers, délivrer le roi et sa famille, mettre à mort les patriotes de Paris, les femmes et les enfants de ceux qui sont à l’armée... N’est-il pas naturel à des hommes de pourvoir à la sûreté de leurs enfants et de leurs femmes, et d’employer le seul moyen efficace pour arrêter le poignard des assassins  . » – Le brasier populaire est allumé ; à présent c’est aux entrepreneurs d’incendie public à conduire la flamme

dimanche 13 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_54_ Les élections jacobines et leur élus

Comment les jacobins remportent les élections ;  sous pression, les honnêtes gens s’écartent du scrutin comme d’un coupe-gorge ; généralisation de la violence : « les élections se font avec la plus grande tranquillité, parce que tous les malintentionnés s’en sont volontairement écartés ». La Société des gourdins ferrés; Désormais les Jacobins n’ont qu’à menacer, on sait qu’il en coûte trop de leur résister; Rôle de la presse jacobine, spécialement Marat :  les listes de diffamation peuvent devenir des listes de proscription.
Les élus : Brissot, Cambon, Condorcet : jamais amateur de l’exactitude scientifique n’a mieux réussi à dénaturer le caractère des faits.

Les honnêtes gens s’écartent du scrutin comme d’un coupe-gorge

Telle est la pression sous laquelle on vote en France pendant l’été et l’automne de 1791. Partout les visites domiciliaires, le désarmement, le danger quotidien forcent les nobles et les ecclésiastiques, les propriétaires et les gens cultivés à quitter leur résidence, à se réfugier dans les grandes villes, à émigrer  , ou, tout au moins, à s’effacer, à se clore étroitement dans la vie privée, à s’abstenir de toute propagande, de toute candidature et de tout vote. Ce serait folie à eux que de se montrer dans tant de cantons où les perquisitions ont abouti à la jacquerie ; en Bourgogne et dans le Lyonnais, où les châteaux sont saccagés, où de vieux gentilshommes sont meurtris et laissés pour morts, où M. Guillin vient d’être assassiné et dépecé ; à Marseille, où les chefs du parti modéré sont en prison, où un régiment suisse sous les armes suffit à peine pour exécuter l’arrêt du tribunal qui les élargit, où, si quelque imprudent s’oppose aux motions jacobines, on le fait taire en l’avertissant qu’on va l’enterrer vif ; à Toulon, où les Jacobins fusillent les modérés et la troupe, où un capitaine de vaisseau, M. de Beaucaire, est tué d’un coup de feu dans le dos, où le club, soutenu par les indigents, les matelots, les ouvriers du port et « les forains sans aveu », exerce la dictature par droit de conquête ; à Brest, à Tulle, à Cahors, où, en ce moment même, des gentilshommes et des officiers sont massacrés dans la rue. Rien d’étonnant si les honnêtes gens s’écartent du scrutin comme d’un coupe-gorge.

Les élections se font avec la plus grande tranquillité, parce que tous les malintentionnés s’en sont volontairement écartés

 – Au reste, qu’ils s’y présentent, si bon leur semble : on saura bien s’y débarrasser d’eux. À Aix, on déclare à l’assesseur chargé de lire les noms des électeurs que « l’appel nominal doit être fait par une bouche pure, qu’étant aristocrate et fanatique, il ne peut ni parler ni voter », et, sans plus de cérémonie, on le met à la porte  . Le procédé est excellent pour changer une minorité en majorité ; pourtant en voici un autre plus efficace encore.
A Dax, sous le nom d’Amis de la Constitution française, les Feuillants se sont séparés des Jacobins  , et, de plus, ils insistent pour exclure de la garde nationale « les étrangers sans propriété ni qualité », les citoyens passifs qui, malgré la loi, s’y sont introduits, qui usurpent le droit de vote, et qui « insultent journellement les habitants tranquilles ». En conséquence, le jour de l’élection, dans l’église où se tient l’assemblée primaire, deux Feuillants, Laurède, ci-devant contrôleur des vingtièmes, et Brunache, vitrier, proposent l’exclusion d’un intrus, domestique à gages. Aussitôt les Jacobins s’élancent ; Laurède est jeté contre un bénitier, blessé à la tête ; il veut s’échapper, il est ressaisi aux cheveux, terrassé, frappé au bras d’un coup de baïonnette, mis en prison, et Brunache avec lui. Huit jours après, il n’y a plus que des Jacobins à la seconde assemblée ; naturellement « ils sont tous élus » et forment la municipalité nouvelle, qui, malgré les arrêtés du département, refuse d’élargir les deux prisonniers et, par surcroît, les met au cachot.
A Montpellier, l’opération, un peu plus tardive, n’en est que plus complète. Les votes étaient déposés, les boîtes du scrutin fermées, cachetées, et la majorité acquise aux modérés. Là-dessus, le club jacobin et la Société des gourdins ferrés, qui s’appelle elle-même le Pouvoir exécutif, se portent en force dans les assemblées de section, brûlent un scrutin, tirent des coups du fusil et tuent deux hommes. Pour rétablir la paix, la municipalité consigne chaque compagnie de la garde nationale à la porte de son capitaine, et naturellement les modérés obéissent, mais les violents n’obéissent pas. Au nombre d’environ deux mille, ils parcourent la ville, entrent dans les maisons, tuent trois hommes dans la rue ou à domicile, et obligent les corps administratifs à suspendre les assemblées électorales. De plus, ils exigent le désarmement « des aristocrates », et, ne l’obtenant pas assez vite, ils tuent un artisan qui se promenait avec sa mère, lui coupent la tête, la portent en triomphe, et la suspendent devant sa maison. Aussitôt les autorités persuadées décrètent le désarmement, et les vainqueurs paradent en corps dans les rues : par gaieté ou par précaution, ils lâchent en passant leur coup de fusil à travers les fenêtres des maisons suspectes, et, un peu au hasard, tuent encore un homme et une femme. Dans les trois jours qui suivent, six cents familles émigrent, et les administrateurs écrivent que tout va bien, que la concorde est rétablie : « A présent, disent-ils, les élections se font avec la plus grande tranquillité, parce que tous les malintentionnés s’en sont volontairement écartés, une grande partie d’entre eux ayant quitté la ville   ». On a fait le vide autour du scrutin, et cela s’appelle l’unanimité des voix.

Désormais les Jacobins n’ont qu’à menacer, on sait qu’il en coûte trop de leur résister…

— De telles exécutions sont d’un grand effet, et il n’y a pas besoin d’en faire beaucoup ; quelques-unes suffisent quand elles sont heureuses et restent impunies, ce qui est toujours le cas. Désormais les Jacobins n’ont qu’à menacer : on ne leur résiste plus, on sait qu’il en coûte trop de leur résister en face ; on ne se soucie pas d’aller aux assemblées électorales récolter des injures et des dangers ; on se confesse vaincu, et d’avance. Sans compter les coups, n’ont-ils pas des arguments irrésistibles ? A Paris, dans trois numéros successifs, Marat vient de dénoncer par leurs noms « les scélérats et les coquins » qui briguent pour se faire nommer électeurs  , non pas des nobles ou des prêtres, mais de simples bourgeois, avocats, architectes, médecins, bijoutiers, papetiers, imprimeurs, tapissiers et autres fabricants, chacun inscrit dans le journal avec son nom, sa profession, son adresse et l’une des qualifications suivantes : « tartufe, homme sans mœurs et sans probité, banqueroutier, mouchard, usurier, maître filou », sans compter d’autres que je ne puis transcrire. Remarquez que la liste de diffamation peut devenir une liste de proscription, que dans toutes les villes et bourgades de France des listes semblables sont incessamment dressées et colportées par le club local, et jugez si, entre ses adversaires et lui, la lutte est égale. — Quant aux électeurs de la campagne, il a pour eux des moyens de persuasion appropriés, surtout dans les innombrables cantons ravagés ou menacés par la jacquerie, par exemple dans la Corrèze, où « les insurrections et les dévastations ont gagné tout le département, et où l’on ne parle que de pendre les huissiers qui feront des actes   ». Pendant toute la durée des opérations électorales, le club est resté en permanence ; « il n’a cessé d’appeler ses électeurs à ses séances » ; chaque fois, « il n’y était question que de la destruction des étangs et des rentes, et les grands orateurs se sont résumés à dire qu’il ne fallait point en payer ». Composée de campagnards, la majorité des électeurs s’est trouvée sensible à cette éloquence ; tous ses candidats ont dû se prononcer contre les rentes et contre les étangs ; c’est sur cette profession de foi qu’elle a nommé les députés et l’accusateur public ; en d’autres termes, pour être élus, les Jacobins ont promis aux tenanciers avides la propriété et le revenu des propriétaires. — Déjà, dans les procédés par lesquels ils obtiennent le tiers des places en 1791, on aperçoit en germe les procédés par lesquels ils prendront toutes les places en 1792, et, dès cette première campagne électorale, leurs actes indiquent, non seulement leurs maximes et leur politique, mais encore la condition, l’éducation, l’esprit et le caractère des hommes qu’ils installent au pouvoir central ou local.

Les  élus: Brissot, Cambon, Condorcet


S’il est vrai qu’une nation doit être représentée par son élite, la France a été singulièrement représentée pendant la Révolution. D’assemblée en assemblée, on voit baisser le niveau politique ; surtout de la Constituante à la Législative, la chute est profonde. Les acteurs en titre se sont retirés au moment où ils commençaient à comprendre leurs rôles ; bien mieux, ils se sont exclus eux-mêmes du théâtre, et la scène est maintenant livrée aux doublures. « L’Assemblée précédente, écrit un ambassadeur  , renfermait dans son sein de grands talents, de grandes fortunes, de grands noms ; par cette réunion, elle imposait au peuple, quoiqu’il fut acharné contre toute distinction personnelle. L’Assemblée actuelle n’est presque que le conseil des avocats de toutes les villes et villages de France. » - En effet, sur 745 députés, on y compte « 400 avocats, pris pour la plupart dans les derniers rangs du barreau », une vingtaine de prêtres constitutionnels, « autant de poètes et littérateurs de fort petite renommée, tout cela à peu près sans patrimoine », le plus grand nombre ayant moins de trente ans, soixante ayant moins de vingt-six ans  , « presque tous formés dans les clubs et assemblées populaires ». Pas un noble ou prélat de l’ancien régime, pas un grand propriétaire  , pas un chef de service, pas un homme éminent et spécial en fait de diplomatie, de finance, d’administration ou d’art militaire. On n’y trouve que trois officiers généraux et du dernier rang  , dont l’un nommé depuis trois mois et les deux autres tout à fait inconnus. - Pour chef du comité diplomatique, on a Brissot, journaliste ambulant, qui, ayant roulé en Angleterre et aux États-Unis, semble compétent dans les affaires des deux mondes ; effectivement, c’est un de ces bavards outrecuidants et râpés, qui, du fond de leur mansarde, régentent les cabinets et remanient l’Europe ; les choses leur semblent aussi faciles à combiner que les phrases : un jour , pour attirer les Anglais dans l’alliance française, Brissot propose de mettre entre leurs mains deux places de sûreté, Dunkerque et Calais ; un autre jour, il veut « tenter une descente en Espagne » et en même temps envoyer une flotte pour conquérir le Mexique. – Au comité des finances, le principal personnage est Cambon, négociant de Montpellier, bon comptable, qui plus tard simplifiera les écritures et fera le Grand Livre de la dette, c’est-à-dire de la banqueroute publique ; en attendant, il y pousse de toute sa force, encourageant l’Assemblée à entreprendre la ruineuse et terrible guerre qui va durer vingt-trois ans ; selon lui, on « a plus d’argent qu’il n’en faut   ». À la vérité, le gage des assignats est mangé, les impôts ne rentrent pas, on ne vit que du papier qu’on émet, les assignats perdent 40 pour 100, le déficit prévu pour 1792 est de 400 millions  , mais le financier révolutionnaire compte sur les confiscations qu’il provoque en France et qu’il va instituer en Belgique : voilà toute son invention, le vol systématique pratiqué en grand, à l’intérieur et à l’étranger. – En fait de législateurs et de fabricants de constitutions, on trouve Condorcet, fanatique à froid, niveleur par système, persuadé que la méthode des mathématiques convient aux sciences sociales, nourri d’abstractions, aveuglé par ses formules, le plus chimérique des esprits faux. Jamais homme plus versé dans les livres n’a moins connu les hommes ; jamais amateur de l’exactitude scientifique n’a mieux réussi à dénaturer le caractère des faits. C’est lui qui, deux jours avant le 20 juin, au milieu de la plus brutale effervescence, admirait « le calme » et le bon raisonnement de la multitude : « A la façon dont le peuple se rend compte des événements, on serait tenté de croire qu’il consacre chaque jour quelques heures à l’étude de l’analyse. » C’est lui qui, deux jours après le 20 juin, célébrait le bonnet rouge dont on avait affublé Louis XVI : « Cette couronne en vaut bien une autre, et Marc Aurèle ne l’eût pas dédaignée  . » – Tel est le discernement et le sens pratique des conducteurs…