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dimanche 20 octobre 2019

No Fake Science : Théologie naturelle et Sélection Naturelle, ou pourquoi il faut enseigner le Dessein Intelligent.


J’ai dit à quel point l’initiative No Fake Science me paraissait la plus intelligente, la plus utile, la plus indispensable, la plus juste, la plus courageuse des initiatives intellectuelles et médiatiques depuis longtemps et déjà publié quelques réflexions à ce sujet sur ce blog (cf. https://vivrelarecherche.blogspot.com/search?q=No+Fake+Science)*

Bon un peu de promo  personnelle sur ce blog. J’ai apporté ma contribution à la cause, contribution certainement intello il est vrai (mais la science et la technique elles aussi réfléchissent) sous la forme d’un article intitulé Théologie naturelle et Sélection Naturelle ; les traités Bridgewater ou pourquoi il faut enseigner le Dessein Intelligent paru dans l’excellente revue Alliage (n°80, été 2019), une des rares revues où scientifiques, écrivains, artistes, philosophes peuvent s’exprimer côte à côte et dialoguer.

Si vous voulez savoir qui était le Comte de Bridgewater, l’histoire de son legs et ce que sont les traités Bridgewater, reportez-vous à Alliage (n°80, été 2019).

Je vais juste ici m’expliquer sur le titre, afin qu’il ne prête pas à confusion : il ne s’agit évidemment pas d’enseigner le Dessein Intelligent (Intelligent Design), doctrine créationniste, en parallèle à la théorie de l’évolution, mais dans une perspective d’histoire et de philosophie des sciences, comme une étude de cas particulièrement révélatrice, pour que les élèves apprennent  à distinguer ce qui est de la science de ce qui n’en n’est pas encore, n’en n’est plus ou n’en n’a jamais été ; et qu’ils sachent que cette distinction, à un instant donné, n’est pas toujours aisée, en particulier pour une science émergente,  mais qu’il existe cependant des critères que l‘histoire des sciences et qu’une culture minimale permettent de mettre en évidence.

« Que nous apprend l’histoire de la théologie naturelle et des traités Bridgewater , parus entre 1833 « et 1840? Les arguments des partisans du Dessein Intelligent ont été exprimés dès cette époque dans leur plus haute perfection et n’ont pas depuis varié d’une virgule. Au contraire, la théorie de l’évolution a pris en compte les objections qu’on lui a faites et a elle-même…évolué. Ainsi, la théorie synthétique de l’évolution a intégré les apports de la génétique et expliqué, notamment grâce à la découverte des gènes homéotiques, pourquoi, contrairement à ce que pensait Darwin, la nature fait des sauts évolutifs – tous les chainons manquants n’existent pas […]. C’est une première différence entre un dogme théologique, immuable sauf intervention divine, et une théorie scientifique.

 La théorie de l’évolution prédit correctement le résultat d’expériences de génétique, on attend toujours des expériences à l’appui du Dessein Intelligent.

L’admiration d’une prétendue perfection de la nature est un présupposé qui repose souvent sur une ignorance réelle ou volontaire ; si elle constitue un sentiment esthétique parfaitement admissible (et sans lequel peut-être aucun naturaliste, Darwin le premier, n’exercerait son métier !), elle n’est pas une démarche scientifique acceptable. Comte appelait ainsi à la méfiance envers « l‘admiration aveugle et illimitée qu’inspire l’ordre général de la nature » et notait ironiquement : « Lorsque des astronomes se livrent aujourd’hui à un tel genre d’admiration, il porte sur l’organisation des animaux, qui leur est essentiellement étrangère, tandis que les anatomistes, au contraire, qui en connaissent toute l’imperfection, se rejettent sur l’arrangement des astres dont ils n’ont aucune idée approfondie »[1].

Lorsqu’un savant indique que, dans son domaine, il est plus pertinent de considérer les moyens et les fins que les causes et les effets, c’est là encore le signe d’une dérive théologique. L’échelle encyclopédique des sciences de Comte et la dépendance, mais aussi la différence irréductible, de ses barreaux successifs (mathématique, physique, chimie, biologie, sociologie) mérite d’être prise au sérieux. Un biologiste qui affirme que les phénomènes biologiques échappent aux lois chimiques, ou un chimiste, que les phénomènes chimiques ne sont pas soumis aux lois physiques etc. s’apprêtent à sortir de la science. De même pour les doctrines finalistes : un physicien qui affirme que les lois de la physique sont faites pour que les atomes puissent s’organiser en molécules complexes ou un chimiste qui affirme que les lois de la chimie sont faites pour favoriser la vie, dérivent vers la théologie. A l’inverse, les réductionnistes qui affirment que la biologie peut se réduire à la chimie, ou la chimie à la physique, quittent également le domaine scientifique, cette fois en direction des idéologies matérialistes.

Enfin, lorsque l’intelligence des savants est au moins autant employée à développer des arguments selon lesquels leurs découvertes sont conformes à certains dogmes qu’à l’observation et à l’expérimentation, c’est encore là une marque assez sûre d’une dérive théologique. »
Deux derniers mots

1) J’ai parlé d’histoire des sciences, de philosophie ; n’ayez pas peur ! J‘aurais dû dire qu’il s’agit de proposer aux futurs scientifiques une réflexion minimale nécessaire sur leur activité, et, à tous les futurs citoyens, certains  moyens de distinguer la vraie science de la fausse science.

2) Attention professeurs :  lorsque la théorie de l’Evolution, comme pour beaucoup, au moins de ma génération, m’a été présentée pour la première fois, on m’a invité à m’extasier sur l’extraordinaire beauté et diversité des ailes de papillon, les couleurs des fleurs, les prouesses des caméléons etc ; extraordinaires adaptations qui ne pouvaient résulter que de la sélection naturelle. L’émerveillement n’est pas interdit, sans lui aucune activité intellectuelle ne serait sans doute possible. Sauf que c’est exactement le type d’argument qui fait la force et la séduction des théologiens rétrogrades et des créationnistes ; comme l’expliquait Gould, la sélection naturelle est mise en évidence au contraire, lorsqu’elle bricole de manière assez approximative un pouce opposable du Panda à partir d’excroissances osseuses nullement designées pour cela.

Et beaucoup d’autres articles intéressants dans Alliage (n°80, été 2019), notamment sur Renan la science et le peuple ; s’approprier la science, sur l’art mathématique de Paladino, etc. Merci à Jean-Marc Lévy-Leblond de faire vivre cette délicieuse aventure intellectuelle.

Et No Fake Science !



[1] Cours de Philosophe Positive, 19ème leçon

jeudi 2 avril 2015

Science, créationnisme, positivisme_ Comte oublié


Le Réveil de l’obscurantisme, article contre le créationnisme paru dans La Recherche, (avril 2015) (Véronique Le Ru- repris d’un numéro antérieur). L’article insiste sur la longue marche des scientifiques vers la séparation entre croire et savoir, entre science et théologie et critique justement les créationnistes pour tenter de faire croire que cette distinction n’existe pas, n’ a jamais existé. Ce n’est pas là-dessus que je le reprendrais.
Mais sur ceci : « Ernst Mach, dans La mécanique, publiée en 1904 insiste lui aussi sur l’idée que le principe d’économie ( ie la nécessité pour le chercheur de rendre compte de la réalité à partir des hypothèses les plus simples possibles) ne peut plus être référé à Dieu comme créateur de l’ordre de la nature,  mais doit être référé à la science elle-même… la science vise à présenter, selon la moindre dépense intellectuelle, un maximum d’explication des phénomènes en un minimum de propositions. Cependant, ce calcul de l’optimum n’est plus rapporté par Mach, à un fondement transcendantal qui serait le Dieu parfait créateur du meilleur des mondes possibles, mais à la science elle-même régie par les tendances de l’esprit humain… »
D’accord ; mais sur un tel sujet, pas un mot, pas une phrase mentionnant soit Auguste Comte, soit positivisme !!! Auguste Comte qui avec la loi des trois états ( toutes nos conceptions mentales passent par un stade théologique, un stade métaphysique et un stade positiviste ou scientifique) définit bien une rupture fondamentale entre science et religion ; et quant au principe d’ »économie », ceci  : « la démarche scientifique consiste  à ne jamais imaginer que des hypothèses susceptibles, par leur nature, d’une vérification positive, plus ou moins éloignée mais toujours clairement inévitable, et dont le degré de précision soit en harmonie avec celui que comporte l’étude des phénomènes correspondants… En conservant toujours le degré de précision compatible avec la nature des recherches correspondantes, on ne saurait douter que l’institution de l’hypothèse la plus simple qui puisse satisfaire à l’ensemble des observations actuelles ne soit, pour notre intelligence, non seulement un droit très légitime mais même un véritable devoir impérieusement prescrit par la destination fondamentale de nos efforts spéculatifs «  (Comte, Cours de Philosophie Positive, 58ème Leçon)
Alors, pourquoi citer Mach en oubliant, une fois de plus Comte ? Alors que Ernst Mach se revendiquait, lui,  du positivisme et de Comte ; qu’il contribuait à la Revue Occidentale des positivistes orthodoxes ; et que, pour ceux qui ignorent ou nient les liens entre le Positivisme de Comte et ce qui deviendra le Positivisme de Vienne, Ernst Mach aurait dû présider la délégation autrichienne, et, je crois, la cérémonie elle-même,  de l’inauguration de la statue d’Auguste Comte place de la Sorbonne en 1901, cérémonie qui ne put avoir lieu et fut repoussée d’un an- Mach, ne pouvant se déplacer, fit cependant parvenir un discours.

Oui, Comte oublié, méconnu, et toujours actuel… c’est bien dommage !

Eric Sartori; Le socialisme d'Auguste Comte, aimer, penser, agir au XXIème siècle, L'Harmattan, 2014