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dimanche 24 mars 2019

Jours de Colères Edouard Philippe_ Emmanuel Macron, les Gilets Jaunes, le Grand débat


Suite aux manifestations assez destructrices, notamment sur les Champs-Elysées de l’acte XVIII (quand même !) des gilets jaunes, une série de déclarations assez « martiales » (dixit Le Monde, 20 mars 2019) d’Edouard Philippe, visiblement sous pression de Macron.

Extraits, en commençant par le plus gratiné : les Lanceurs de Balles de Défense

« Les polémiques sur l’usage des LBD (lançeurs de balles de défense ont conduit à ce que des consignes inappropriées soient passés pour réduire leur usage », s’est plaint le chef du gouvernement, en référence aux cartouches moins puissantes qui auraient été confiées samedi aux policiers.

Rappelons quand même ceci : la répression policière (certes nécessaire), c’est une morte, plus de 140 blessés graves, plus de 2000 blessés, un bilan répressif inégalé depuis la guerre d’Algérie ! Selon même Laurent Nunez, Secrétaire d’Etat à l’Intérieur : «  Depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, plus de 13 000 tirs ont été enregistrés (83 enquêtes sont en cours) et 2 200 manifestants ont été blessés ».

Les LBD, interdits dans la quasi-totalité des pays européens, c’est l’appel du Conseil de l’Europe et celui du comité de l’ONU pour les droits de l’homme à enquêter sur ces pratiques policières en France e, matière de maintien de l’ordre !

C’est l’appel des ophtalmologistes français à un moratoire sur leur utilisation : « Le grand nombre de balles tirées avec une force cinétique conservée à longue distance et l'imprécision inhérente à cette arme devaient nécessairement entraîner un grand nombre de mutilations… Notre démarche est uniquement celle de médecins, purement humaniste, avec pour seul but d'éviter d'autres mutilations. Un appel d’abord adressé à Macron, puis, faute de réponse, publié dans le JDD du 11 mars.
Et le Préfet de Police de Paris, Michel Delpuech « un fusible idéal » est immédiatement débarqué ; et dans la foulée, son directeur de cabinet et le patron de la Direction de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne (DSPAP). Et trois de chute. Pourquoi : il leur est reproché  de ne pas avoir été au courant d’une note de la DSPAP qui donnait comme instruction aux policiers de limiter leur usage du LBD. Les instructions demandaient aux forces de l'ordre de ne pas utiliser cette arme controversée "pour le maintien de l'ordre".

S’il n’y avait pas eu à Paris le préfet Grimaud, courageux et lucide qui sut et put résister aux jusqu’au boutistes du gouvernement, il y aurait eu des morts dans le Paris de mai 68. Alors, ce gouvernement ferait bien de garder ses nerfs !

Et déjà, dans la foulée, des dérapages bien inquiétants.

Sentinelle – les militaires responsables du maintien de l’ordre ?

Tiens, une nouveauté, l’appel aux militaires. Le gouvernement annonce martialement : « La mission antiterroriste militaire Sentinelle sera donc mobilisée de manière renforcée ce samedi pour une nouvelle journée potentiellement à hauts risques dans la crise des «gilets jaunes».

Panique, et le moins que l’on puisse dire c’est que les militaires n’apprécient pas –certains ou leurs proches vont jusqu’à envisager un refus d’obéissance. Car leur fonction n’est pas le maintien de l’ordre- que feront-ils si des manifestants viennent forcer leurs barrages ou s’en prendre à eux ? Tirer à balles réelles ou se laisser désarmer ? ils n’ont pas beaucoup d’autres options ! L(armée conre le peuple ?

Retropédalage du gouvernement : en fait, il n’y a rien de changé, les militaires, comme précédemment, auront  pour mission de protéger les bâtiments officiels et autres points fixes, ce qui permettra aux forces de l'ordre de se concentrer pleinement sur la manifestation…Bon, ben alors ?

Re Panique le vendredi  : « Le général Bruno Leray, gouverneur militaire de Paris, a affirmé ce vendredi 22 mars, que les soldats de l’opération Sentinelle, appelés en renfort lors de la 19e journée de mobilisation des Gilets jaunes, ont le droit de tirer avec leur arme, si leur vie ou celle des gens qu’ils protègent est menacée. »

Laurent Nunez, le Secrtéire d’Etat, devant l’Assemblée, le mardi 19 mars : « Le secrétaire d'État à l'Intérieur Laurent Nuñez a annoncé la décision des autorités de considérer toute personne participant aux manifestations des Gilets jaunes comme «émeutier», Pour l'avenir et dès samedi prochain, nous partons du principe que ces rassemblements sont des rassemblements d'émeutiers qui ne visent qu'à causer des troubles»,.

Mazette !

Certes, il parait que le gouvernement s’est pris une avoinée de Macron, contraint de rentrer prématurément de son séjour pyrénéen au ski, mais là ils perdent la tête ! 
En attendant, Parisiens, ou même provinciaux : si vous avez un gilet jaune dans votre sac, un simple gilet jaune, à un endroit où ça plait pas aux policiers, mais vous, vous le savez même pas), juste une promenade avec un gilet jaune dans le sac à dos, eh bien c’est 135 euros ! Premières amendes distribuées samedi 23 mars ! (mais ça, c’est parce les manifestants étaient paisibles ! Quand ils seront bien énervés, on verra !). Pour porter un pull avec un slogan « oui au RIC »( referendum d’initiative citoyenne : 135 euros !

Une insurrection rampante

Pour revenir sur les incidents du 16 mars sur les Champs, il est tout de même assez étrange que le gouvernement soit incapable d’agir contre le petit nombre d’éléments d’extrême gauche (black block) effectivement décidés à provoquer l’émeute. En est-il vraiment incapable ? Alors, il doit céder la place !
Ou bien laisse-t-il faire pour déconsidérer les vrais Gilets Jaunes ? Ce serait encore plus grave ! En attendant, ceux qui sont arrêtés et jugés immédiatement, ce ne sont pas eux, mais des manifestants beaucoup moins préparés- tous les juges le constatent.

Reste qu’effectivement, un certain nombre de Gilets Jaunes, qui se seraient (qui parfois se sont) opposés au début du mouvement à la violence semblent l’admettre plus facilement. On peut y voir le résultat d’une inquiétante mais assez logique acculturation à la violence, à force de LBD et de grenades de désencerclement, de tabassages, de brimades, comme ces CRS écrasant bien volontairement les lunettes d’un manifestant. Même se faire gazer lorsqu’on manifeste paisiblement n’a rien d’une expérience agréable et peut finir par énerver. De cette violence là, le gouvernement porte aussi sa part de responsabilité.

Tout comme il porte sa part de responsabilité de la violence initiale, ce gouvernement, cette présidence, qui n’a rien voulu voir, rien voulu entendre des manifestations contre les plus rétrogrades régressions des lois du travail depuis un siècle ; qui n’a rien voulu voir, rien voulu entendre d’une des plus longues grèves des services publics des transports, et qui a pris plaisir à humilier et déconsidérer les corps intermédiaires ( syndicats, mais aussi élus locaux), avec ce président , minable imitateur de Trump, signant avec ostentation et plaisir non dissimulé les ordonnances qui lui permettaient d’imposer sans concertation un programme ultra libéral pour lequel il n’avait pas été élu.

Il faudrait ressortir cette célèbre image de mai 68 : la chienlit, c’est lui ! avec Macron remplaçant De Gaulle (oui, je sais, ça fait bizarre). Car la chienlit, c’est lui et ses provocations incessantes, et sa volonté imbécile et maladive à appliquer un programme pour lequel il n’a pas été élu ! La répression, à un point inégalé jusqu’alors, c’est lui ! la justice tordue jusqu’ à infliger des interdictions préalables de manifester, c’est lui !  La volonté de contrôler l’information, en décidant ce qui est une fake news  c’est lui !, les attaques contre les corps intermédiaires, bases de la démocratie, et leur mise à l’écart systématique, c’est lui !

Les lanceurs de balles de défense, intérdits dans la quasi-totalité des pays européens, c’est lui,  c’est lui ! Les grenades de désencerclement, interdits partout ailleurs, c’est lui, une morte, plus de 140 blessés graves, plus de 400 blessés, un bilan répressif inégalé depuis longtemps c’est lui, l’appel du parlement européen contre les violences policières, l’appel du comité de l’ONU pour les droits de l’homme à une enquête sur ces violences c’est lui !

Les manifestations des Gilets Jaunes ? En réalité, le pays est en état d’insurrection rampante (cf. la grève du zèle très pénalisante mais peu médiatisée des douaniers) Et le gouvernement ferait bien de ne pas perdre ses nerfs et de rechercher une issue politique. Ou de partir !

La Farce du Grand Débat, opération de communication présidentielle

Et la solution ne viendra probablement pas du Grand Débat. Le gouvernement annonce fièrement un grand succès avec 1,9 million de contributions sur  le site dédié . Problème : Selon les chiffres du collège des "garants" du Grand Débat, mi-février, c’est en réalité 210.000 personnes qui ont contribué, quelques-uns étant visiblement des stakhanovistes de la contribution. C’est loin d’être le succès proclamé ! 10.452 réunions locales ? Avec combien de participants chacune? Et qui ? ça, on le sait  Surtout des retraités, très peu de jeunes, très peu d’actifs, et encore moins gilets jaunes…

D’où ce coup de gueule de l’un des garants, le plus averti des choses politiques, le politologue Pascal Perrineau, qui a regretté sur Europe 1 "la communication présidentielle et gouvernementale…On comprenait très bien qu’au début du processus, il y ait cette communication, puisque le 'grand débat' était quelque chose de nouveau. On aurait ensuite préféré que la communication présidentielle et gouvernementale baisse en intensité. Ça n’a pas été le cas » ,. Chargés de veiller à l'indépendance du débat, les "garants" avaient recommandé au départ du processus que l'exécutif se tienne en retrait."Un frein à une participation encore plus importante". "Il y a une grande méfiance dans le pays de tout ce qui vient d’en haut. Le 'grand débat' a été pris à l’initiative du président de la République. Le collège des garants considérait qu’en faisant cette recommandation de bien dissocier la communication gouvernementale et le 'grand débat', on protégeait le gouvernement et le président contre eux-mêmes", a poursuivi Pascal Perrineau. "Le gouvernement et le président, et c’est leur droit, n’ont pas choisi cette voie. Cela a peut-être été un frein à une participation encore plus importante »

Et cette critique de Chantal Jouanno : « Ce qu'Emmanuel Macron et le gouvernement ont organisé, ce n'est pas un débat public, mais une opération de communication politique». Parmi les réserves de Jouanno, rappelons que la CNDP ( Commission Nationale du Débat Public), soumise à des règles strictes en matière d'organisation d'une telle consultation, n'aurait jamais pu accepter que « l'Exécutif puisse relire et corriger le rapport final !

En fait de grands débat, on a vu Macron parler, et parler, et parler encore, passer et repasser des heures durant ce qui fut son seul succès étudiant, le grand oral de l’Ena. Fascinant, morbide, inquiétant.

Mais la CSA a justement décidé que ces interventions seraient décomptés sur le temps de parole audiovisuel du gouvernement…

Et Le Monde du 20 mars nous apprend que Macron était furieux que son grand débat soit ainsi confisqué par les émeutes des gilets jaunes. Folie de l’ego, immature, inquiétant !

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lundi 14 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_56_ Pourquoi les Girondins ont voulu la guerre

Important et magistral : Comment les Jacobins (en l’occurrence les Girondins) vont provoquer la guerre. La Constitution gêne les Jacobins, elle est violée journellement et sur tout le territoire. Les Puissances européennes ne voulaient pas la guerre.  Pour les Girondins,  la seule calamité qu’il y ait à redouter, c’est de n’avoir pas la guerre.  « On nous opposait toujours la Constitution et la Constitution ne pouvait tomber que par la guerre ».  La majorité de la population était lasse de l’anarchie et se dégoûtait de ses fauteurs, souhaitant la fin de la Révolution et le retour à l’ordre. Pour les Girondins qui veulent la poursuite de la Révolution et conquérir le pouvoir, la guerre est indispensable !
La technique selon laquelle un parti révolutionnaire en difficulté pousse à une rupture violente compromettant les « imbéciles utiles » pour créer l’irréparable et éviter tout retour en arrière , beaucoup la reprendront ; y compris contre ses premier promoteurs.

La Constitution violée partout et tout le temps

Si les députés qui, le 1er octobre 1791, juraient la Constitution avec tant de solennité et d’enthousiasme avaient voulu ouvrir les yeux, ils auraient vu que, sur tous les points du territoire, cette Constitution était incessamment violée dans sa lettre et dans son esprit. Selon l’usage et par amour-propre d’auteur, le dernier président de la Constituante, M. Thouret, venait, dans son rapport final, de recouvrir la vérité déplaisante sous des phrases pompeuses et trompeuses ; mais il suffisait de parcourir le résumé du mois pour vérifier si, comme il l’assurait, « l’exécution des décrets était complète dans toutes les parties de l’empire ». – « Où est-elle, demandait Mallet du Pan, cette exécution complète  . Est-ce à Toulon, au milieu des morts et des blessés qui se sont fusillés à la face de la municipalité et du directoire ébahis ? Est-ce à Marseille, où deux particuliers ont été assommés et massacrés comme aristocrates », sous prétexte « qu’ils vendaient aux petits enfants des dragées empoisonnées pour commencer la contre-révolution ? Est-ce à Arles, contre laquelle 4 000 Marseillais, lancés par le club, se mettent en marche en ce moment même ? Est-ce à Bayeux, où le sieur Fauchet, décrété de prise de corps » et frappé d’incapacité politique, vient d’être élu député à la Législative ? « Est-ce à Blois, où le commandant, dévoué à la mort pour avoir tenté l’exécution des décrets, a été forcé de renvoyer un régiment fidèle et de se soumettre à un bataillon licencieux ? Est-ce à Nîmes, où le régiment de Dauphiné, quittant la ville par l’ordre du ministre, a reçu du peuple » et du club « l’ordre de désobéir au ministre et de rester ? Est-ce dans ces régiments que leurs officiers, le pistolet sur la poitrine, ont été contraints d’abandonner pour faire place à des amateurs ? Est-ce à Toulouse, où, à la fin d’août, les corps administratifs ont ordonné à tous les prêtres non assermentés de sortir dans trois jours de la ville et de se retirer à quatre lieues ? Est-ce dans la banlieue de Toulouse, où, le 28 août, un officier municipal a été pendu au réverbère à la suite d’une rixe à coups de fusil ? » Est-ce à Paris, où, le 25 septembre, le collège des Irlandais, vainement protégé par un traité international, vient d’être assailli par la populace, où les catholiques qui entendaient la messe orthodoxe ont été chassés et traînés à la messe de l’assermenté voisin…

Pourquoi le parti Jacobin ( en l’occurrence, surtout les Girondins) ont voulu et provoqué la guerre

L’orage arrive et fond sur sa tête ; la guerre, comme un noir nuage, monte à l’horizon, envahit les quatre coins du ciel, tonne, enveloppe dans un cercle de foudres la France remplie de matières explosives, et c’est l’Assemblée qui, par la plus énorme de ses fautes, attire ces foudres sur la nation.
Avec un peu de prudence, elle aurait pu les écarter. — Deux griefs principaux étaient allégués, l’un par la France, l’autre par l’Empire. — D’une part, et très justement, la France réclamait contre les rassemblements d’émigrés que l’Empereur et les Électeurs toléraient contre elle sur leur territoire. Mais, d’abord, quelques milliers de gentilshommes, sans soldats, sans magasins et presque sans argent, n’étaient guère à craindre, et, de plus, bien avant l’heure décisive, leurs rassemblements avaient été dispersés, à l’instant par l’Empereur dans ses États propres, au bout de quinze jours par l’électeur de Trèves dans son Électorat  . – D’autre part, en vertu des traités, les princes allemands possessionnés en Alsace revendiquaient les droits féodaux supprimés sur leurs terres françaises, et la diète leur défendait d’accepter l’indemnité offerte. Mais, avec la diète, rien n’était plus usité ni plus facile que de traîner des négociations dilatoires, et il n’y avait aucun péril ni inconvénient en la demeure, puisque, pendant l’attente, les réclamants demeuraient les mains vides
– Si maintenant, derrière les prétextes ostensibles, on cherche les volontés véritables, il est certain que, jusqu’à la fin de janvier 1792, les intentions de l’Autriche étaient pacifiques. Ce qu’elle avait accordé au comte d’Artois par la déclaration de Pilnitz était de l’eau bénite de cour, l’apparence d’une promesse illusoire, un secours subordonné au concert de toute l’Europe, c’est-à-dire annulé d’avance par l’ajournement indéfini, et, tout de suite, la prétendue ligue des souverains avait été « rangée par les politiques dans la classe des comédies augustes   ». Bien loin d’armer contre la nouvelle France au nom de la France ancienne, l’empereur Léopold et son ministre Kaunitz avaient été charmés de voir la Constitution finie, acceptée par le roi : cela « les tirait d’embarras   » et la Prusse aussi. Dans la conduite des États, l’intérêt politique est toujours le grand ressort, et les deux puissances avaient besoin de toutes leurs forces d’un autre côté, en Pologne, l’une pour en retarder, l’autre pour en accélérer le partage, l’une et l’autre, en cas de partage, pour en prendre assez et pour empêcher que la Russie n’en prît trop. – Ainsi les souverains de la Prusse et de l’Autriche ne songeaient encore ni à délivrer Louis XVI, ni à ramener les émigrés, ni à conquérir des provinces françaises, et, si l’on ne pouvait pas s’attendre à leur malveillance personnelle, on n’avait pas à redouter leur intervention armée

La seule calamité qu’il y ait à redouter, c’est de n’avoir pas la guerre 

C’est donc l’Assemblée qui lance aux abîmes grondants de la mer inconnue le navire désemparé, sans gouvernail, et qui fait eau de toutes parts ; elle seule coupe le câble qui le retenait au port et que les puissances étrangères n’osaient ni ne souhaitaient trancher. Cette fois encore, les Girondins sont les meneurs et tiennent la hache : dès la fin d’octobre, ils l’ont saisie et frappent à coups redoublés  . Par exception, les Jacobins extrêmes, Couthon, Collot d’Herbois, Danton, Robespierre, ne sont point avec eux ; Robespierre, qui d’abord a proposé d’enfermer l’Empereur « dans le cercle de Popilius   », craint de livrer au roi de trop grands pouvoirs, se défie et prêche la défiance. — Mais la grosse masse du parti, l’opinion bruyante, suit et pousse les téméraires qui marchent en avant. De tant de choses qu’il faudrait savoir pour conduire avec compétence une affaire si compliquée et si délicate, ils n’en connaissent aucune, ni les cabinets, ni les cours, ni les peuples, ni les traités, ni les précédents, ni les formes salutaires, ni le style obligé. Pour guide et conseil aux relations étrangères, faute de mieux, ils ont Brissot, qui fonde sa primauté sur leur ignorance et qui, érigé en homme d’État, devient, pendant plusieurs mois, le personnage le plus en vue de l’Europe . Autant que l’on peut attribuer à un seul homme une calamité européenne, on doit lui imputer celle-ci. C’est ce malheureux, né dans une boutique de pâtissier, élevé dans un bureau de procureur, ancien agent de police à 150 francs par mois, ancien associé des marchands de diffamation et des entrepreneurs de chantage  , aventurier de plume, brouillon et touche-à-tout, qui, avec ses demi-renseignements de nomade, ses quarts d’idée de gazetier, son érudition de cabinet littéraire  , son barbouillage de mauvais écrivain, ses déclamations de clubiste, décide des destinées de la France et déchaîne sur l’Europe une guerre qui détruira six millions de vies. Du fond du galetas où sa femme blanchit ses chemises, il est bien aise de gourmander les potentats, et, pour commencer, le 20 octobre, il insulte trente souverains étrangers à la tribune  . Jouissance exquise et intime, qui est l’aliment quotidien du nouveau fanatisme, et que Mme Roland elle-même savoure avec une complaisance visible dans les deux célèbres lettres où, d’un ton rogue, elle fait la leçon d’abord au roi, puis au pape  . Au fond, Brissot se croit Louis XIV et il invite expressément les Jacobins à imiter les insolences du grand monarque  .
 – À la maladresse de l’intrus, à la susceptibilité du parvenu, s’ajoute la raideur du sectaire. Au nom du droit abstrait, les Jacobins nient le droit historique ; ils imposent de haut et par force la vérité dont ils sont les apôtres et se permettent toutes les provocations qu’ils interdisent à autrui. « Disons à l’Europe, s’écrie Isnard, que dix millions de Français, armés du glaive, de la plume, de la raison, de l’éloquence, pourraient seuls, si on les irrite, changer la face du monde et faire trembler tous les tyrans sur leurs trônes d’argile. » – « Partout où il y a un trône, ajoute Hérault de Séchelles, nous avons un ennemi  . » – « Il n’y a point de capitulation sincère, dit Brissot, entre la tyrannie et la liberté... Votre Constitution est un anathème éternel aux rois absolus... Elle fait leur procès, elle prononce leur sentence ; elle semble dire à chacun : Demain tu ne seras plus, ou tu ne seras roi que par le peuple... La guerre est actuellement un bienfait national, et la seule calamité qu’il y ait à redouter, c’est de n’avoir pas la guerre  . » – « Dites au roi, dit Gensonné, que la guerre est nécessaire, que l’opinion publique la provoque, que le salut de l’empire lui en fait une loi  . » – « L’état où nous sommes, conclut Vergniaud, est un véritable état de destruction qui peut nous conduire à l’opprobre et à la mort. Aux armes donc, aux armes ! Citoyens, hommes libres, défendez votre liberté, assurez l’espoir de celle du genre humain... Ne perdez pas l’avantage de votre situation ; attaquez lorsque tout vous fait présager un heureux succès... I

L’Assemblée est si pressée de rompre, qu’elle usurpe l’initiative réservée au roi et rédige en forme de décret une sommation à terme fixe  . — A ce moment les dés sont jetés : « Ils veulent la guerre, dit l’Empereur, ils l’auront », et tout de suite l’Autriche s’allie à la Prusse, menacée comme elle par la propagande révolutionnaire  . À force de sonner le tocsin, les Jacobins, maîtres de l’Assemblée, ont réussi à conclure « cette alliance monstrueuse », et, de jour en jour, leur tocsin sonne plus fort. Encore un an, grâce à cette politique, la France aura l’Europe entière pour ennemie, et pour unique amie la régence d’Alger, dont le régime intérieur est à peu près le même que le sien…

On nous opposait toujours la Constitution et la Constitution ne pouvait tomber que par la guerre 


À travers leurs carmagnoles perce un calcul qu’ils avoueront plus tard. – « On nous opposait toujours la Constitution, dira Brissot, et la Constitution ne pouvait tomber que par la guerre  . » Ainsi les griefs diplomatiques dont ils font parade ne sont pour eux qu’un prétexte ; s’ils poussent à la guerre, c’est pour renverser l’ordre légal qui les gêne ; leur véritable but est la conquête du pouvoir, une seconde révolution intérieure, l’application de leur système, un nivellement définitif. – Derrière eux se cache le plus politique et le plus absolu des théoriciens, un homme « dont le grand art est d’aller à son but sans paraître, de préparer les autres à des vues éloignées dont ils ne se doutent pas, de parler peu en public et d’agir en secret  . » C’est lui, Siéyès, « qui conduit tout en ayant l’air de ne rien conduire ». Aussi infatué que Rousseau de ses conceptions spéculatives, mais aussi exempt de scrupules et aussi perspicace que Machiavel dans le choix des moyens pratiques, il a été, il est et il sera dans les moments décisifs l’avocat consultant de la démocratie radicale. « Son orgueil ne souffre rien au-dessus de lui ; il a fait abolir la noblesse parce qu’il n’était pas noble ; parce qu’il ne possède pas tout, il détruira tout. Sa doctrine fondamentale est que, pour affermir la révolution, il est indispensable de changer la religion et de changer la dynastie. » – Or, si la paix eût duré, rien de tout cela n’était possible, et, de plus, l’ascendant du parti était compromis. Des classes entières, qui l’avaient suivi lorsqu’il lançait l’émeute contre les privilégiés, se détachaient de lui à présent que l’émeute s’exerçait contre elles, et parmi les hommes qui réfléchissaient ou possédaient, la plupart, dégoûtés de l’anarchie, se dégoûtaient aussi de ses fauteurs. Nombre d’administrateurs, de magistrats, de fonctionnaires élus se plaignaient tout haut de ce que leur autorité fût soumise à celle de la populace. Nombre de cultivateurs, d’industriels et de négociants s’indgnaient tout bas de ce que le fruit de leur travail et de leur épargne fût livré à la discrétion des indigents et des voleurs. Il était dur pour les fariniers d’Étampes de n’oser faire leurs expéditions de blé, de ne recevoir leurs chalands que de nuit, de trembler eux-mêmes dans leurs maisons, de savoir que, s’ils en sortaient, ils couraient risque de la vie  . Il était dur pour les gros épiciers de Paris de voir leurs magasins envahis, leurs vitres brisées, leurs ballots de café et leurs pains de sucre taxés à vil prix, partagés, emportés par des mégères, ou volés gratis par des coquins qui couraient les revendre à l’autre bout de la rue…

dimanche 13 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_55_ Les Jacobins à l’Assemblée

Important et magistral : Comment, après fait élire une forte minorité Jacobine à la Législative, les Jacobins imposent leur programme à la majorité modérée. La rhétorique jacobine, violente et mécanique : Gentillesses de cuistre, prosopopées de rhéteur, invectives d’énergumène. L’impossibilité de délibérer librement : les menaces des tribunes, le violences de la rue. L’alliance entre les Jacobins et les bandes violentes de l’extrême gauche. Le détournement des procédures parlementaires au nom de l’urgence. Le vote public utilisé comme moyen de pression ; quand cela ne suffit pas, la publicité du vote nominal ( il est bon que le peuple connaisse ses amis et ses ennemis) transforme les liste d’opposants en listes de prescription. L’abstention massive des modérés.

La rhétorique jacobine : l’incapacité de voir les choses qui sont et de les dire comme elles sont.

Députés à Paris par le choix ou par la tolérance des clubs, ils emportent avec eux leur politique et leur rhétorique : cela fait un assemblage d’esprits bornés, faussés, précipités, emphatiques et faibles ; à chaque séance, vingt moulins à paroles tournent à vide, et tout de suite le premier des pouvoirs publics devient une fabrique de sottises, une école d’extravagances et un théâtre de déclamations.
Se peut-il que des hommes sérieux aient écouté jusqu’au bout des fadaises aussi saugrenues ? – « Je suis laboureur, dit un député, j’ose maintenant vanter l’antique noblesse de ma charrue. Quelques bœufs ont été les purs et incorruptibles tabellions par-devant lesquels mes bons ancêtres en ont passé les contrats ; leur authenticité, mieux tracée sur la terre que sur de frêles parchemins, est à l’abri de toutes les révolutions possibles. » – Conçoit-on que le rapporteur d’une loi qui va exiler ou emprisonner quarante mille prêtres apporte en matière d’arguments des niaiseries aussi boursouflées que celles-ci  . « J’ai vu dans les campagnes les flambeaux de l’hyménée ne jeter plus qu’une lueur pâle et sombre, ou changés en torches des furies, le squelette hideux de la superstition s’asseoir jusque dans la couche nuptiale, se placer entre la nature et les époux, et arrêter le plus impérieux des penchants.... O Rome, es-tu contente ? Es-tu donc comme Saturne, à qui il faut tous les jours des holocaustes nouveaux ?... Partez, artisans de discordes ; le sol de la liberté est fatigué de vous porter. Voulez-vous aller respirer l’air du mont Aventin ? Le vaisseau de la patrie est déjà prêt ; j’entends sur le rivage les cris impatients des matelots, le vent de la liberté enflera les voiles ; vous irez, comme Télémaque, chercher votre père sur les mers ; mais vous n’aurez pas à redouter les écueils de Sicile ni les séductions d’une Eucharis. » Gentillesses de cuistre, prosopopées de rhéteur, invectives d’énergumène, c’est ici le ton régnant. Dans les meilleurs discours perce toujours le même défaut, l’échauffement de la cervelle, la manie des grands mots, l’habitude des échasses, l’incapacité de voir les choses qui sont et de les dire comme elles sont. Les hommes de talent, Isnard, Guadet, Vergniaud lui-même, sont emportés par la phrase ronflante et creuse, comme une barque sans lest par une voile trop large. Ils s’exaltent avec leurs souvenirs de classe, et le monde moderne ne leur apparaît qu’à travers des réminiscences latines…

L’Assemblée ne peut délibérer librement

On inscrit au procès-verbal et sans improbation la pétition de « M. Huré, habitant de Pont-sur-Yonne, qui, par un écrit signé de lui, offre 100 francs et son bras pour être tyrannicide »…. On souffre que des attroupements d’hommes et de femmes traversent la salle en poussant des cris politiques. On admet à la barre toutes les parades indécentes, puériles ou séditieuses. Aujourd’hui, ce sont « des citoyennes de Paris » qui demandent à s’exercer aux manœuvres militaires et à prendre pour commandants « des ci-devant gardes-françaises » ; le lendemain, arrivent des enfants qui expriment leur patriotisme « avec une naïveté touchante », et regrettent que « leurs pieds chancelants ne leur permettent pas de marcher, que dis-je ? de voler contre les tyrans » ; ensuite viennent les galériens de Châteauvieux, escortés d’une foule qui vocifère ; une autre fois, les artilleurs de Paris, au nombre de mille, avec leurs tambours ; incessamment des délégués de la province, des faubourgs, des clubs, avec leurs déclamations furibondes, leurs remontrances impérieuses, leurs exigences, leurs sommations et leurs menaces. – Sous ces intermèdes de tapage plus fort, roule un brouhaha continu, le tintamarre des tribunes   : à chaque séance, « les représentants sont gourmandés par les spectateurs ; la nation des galeries juge la nation du bas de la salle », intervient dans les délibérations, fait taire les orateurs, insulte le président, ordonne au rapporteur de quitter la tribune. Ce n’est pas une fois qu’elle interrompt ou par un simple murmure, mais vingt, trente, cinquante fois en une heure, par des clameurs, des trépignements, des hurlements et des injures personnelles. Après des centaines de réclamations inutiles, après d’innombrables rappels à l’ordre « reçus par des huées », après dix « règlements faits, refaits, rappelés, affichés », comme pour mieux prouver l’impuissance de la loi, des autorités et de l’Assemblée elle-même, l’usurpation de ces intrus va croissant. Pendant dix mois, ils ont crié : « A bas la liste civile ! A bas les ministériels ! A bas les mâtins ! Silence, esclaves ! » Le 26 juillet, Brissot lui-même leur paraîtra tiède et recevra deux prunes au visage. « Trois ou quatre cents individus sans titre, sans propriété, sans existence... sont devenus les auxiliaires, les suppléants, les arbitres de la législature, » et leur fureur soldée achève de détruire ce que l’Assemblée a pu garder encore de sa raison

Les Jacobins seuls patriotes – la majorité violentée

Ils se regardaient entre eux comme s’ils eussent été seuls dignes de s’entendre, et s’encourageaient par l’idée que tout était pusillanimité dans la résistance à leur manière de voir. » – A leurs propres yeux, ils sont les seuls capables et les seuls patriotes. Parce qu’ils ont lu Rousseau et Mably, parce qu’ils ont la langue déliée et la plume courante, parce qu’ils savent manier des formules de livre et aligner un raisonnement abstrait, ils se croient des hommes d’État  . Parce qu’ils ont lu Plutarque et le Jeune Anacharsis, parce que, sur des conceptions métaphysiques, ils veulent fonder une société parfaite, parce qu’ils s’exaltent à propos du millénium prochain, ils se croient de grandes âmes. Sur ces deux articles, ils n’auront jamais le moindre doute, même après que leurs mains complaisantes auront été souillées par les mains sales des bandits dont ils ont été les premiers instigateurs, par les mains ensanglantées des bourreaux dont ils sont les demi-complices . À ce degré extrême, l’amour-propre est le pire sophiste. Persuadés de la supériorité de leurs lumières et de la pureté de leurs sentiments, ils posent en principe que le gouvernement doit être entre leurs mains. En conséquence, ils s’en saisissent dans la Législative par les procédés qu’on retournera contre eux dans la Convention. Ils acceptent pour alliés les pires démagogues de l’extrême gauche, Chabot, Couthon, Merlin de Thionville, Basire, Thuriot, Lecointre, au dehors Danton, Robespierre, Marat lui-même, tous les démolisseurs et niveleurs dont ils croient se servir et dont ils sont les instruments. À tout prix, il faut que leurs motions passent, et, pour les faire passer, ils lâchent contre leurs adversaires la plèbe aboyante et grossière que d’autres, plus factieux encore, lanceront demain contre eux…

Plus énergique encore, une autre machine d’oppression opère aux abords de l’Assemblée. Comme leurs prédécesseurs de la Constituante, les membres du côté droit « ne peuvent sortir sans traverser les imprécations et les menaces de groupes furibonds. Les cris A la lanterne! retentissaient aussi souvent aux oreilles de Dumolard, de Vaublanc, de Jaucourt, de Lacretelle qu’à celles de Cazalès, de l’abbé Maury et de Montlosier   ». Après avoir apostrophé le président Mathieu Dumas, on insulte sa femme, qu’on a reconnue dans une tribune réservée  . Dans les Tuileries, des groupes permanents écoutent les braillards qui dénoncent par leurs noms les députés suspects, et malheur à celui d’entre eux qui prend ce chemin pour venir aux séances ! il est salué au passage par une bordée d’injures. Si c’est un député cultivateur : « Regardez, dit-on, ce drôle d’aristocrate ; c’est un mâtin de paysan qui gardait les vaches dans son pays. » Un jour, Hua, montant la terrasse des Tuileries, est saisi aux cheveux par une mégère qui lui crie : « Baisse la tête, j... f... de député, c’est le peuple qui est ton souverain. » Le 20 juin, un des patriotes qui traversent la salle lui dit à l’oreille : « Grand gueux de député, tu ne périras que de ma main. » Une autre fois, ayant défendu le juge de paix Larivière, il est attendu à la porte, sur le minuit, « par un tas de gueux qui dirigent vers lui leurs poings et leurs bâtons » ; par bonheur, ses amis Dumas et Daverhoult, deux militaires, ont prévu le danger, et, présentant leurs pistolets, le dégagent, « quoique avec peine ». — A mesure qu’on approche du 10 août, l’agression devient plus ouverte. Pour avoir défendu La Fayette, Vaublanc, au sortir de l’Assemblée, manque trois fois d’être écharpé ; soixante députés sont traités de même, frappés, couverts de boue et menacés de mort s’ils osent revenir aux séances  . — Avec de tels alliés, une minorité est bien forte ; grâce à ses deux instruments de contrainte, elle va détacher de la majorité les voix qui lui manquent, et presque toujours, par terreur ou par ruse, elle fera voter les décrets dont elle a besoin.

Comment les Jacobins manipulent le travail parlementaire


Tantôt elle les escamote en les brusquant. Comme « il n’y a point d’ordre du jour distribué d’avance et qu’en tout cas on n’est pas astreint à le suivre   », l’Assemblée est à la merci des surprises. « Le premier gredin du côté gauche (je n’efface pas cette expression, dit Hua, parce qu’il y en avait plusieurs parmi ces messieurs) venait avec une motion toute faite qui avait été préparée la veille dans une coterie. On n’était point préparé ; nous demandions le renvoi à un comité. Point de renvoi ; on faisait décréter l’urgence, et, bon gré mal gré, il fallait délibérer, séance tenante  . » — Autre tactique aussi perfide, celle-ci surtout à l’usage de Thuriot. Ce grand drôle venait proposer, non pas un projet de loi, mais ce qu’il appelait un principe ; par exemple il fallait décréter que les biens des émigrés seraient mis sous le séquestre,... ou que les prêtres insermentés seraient soumis à une surveillance spéciale.... On lui répondait : Mais votre principe, c’est l’âme de la loi, c’est toute la loi ; laissez donc délibérer ; renvoi au comité pour faire son rapport. — Pas du tout, il y a urgence ; le comité arrangera comme il pourra les articles qui ne vaudront rien, si le principe n’a pas le sens commun. » Par cette méthode expéditive, la discussion est étranglée : de parti pris, les Jacobins ôtent à l’Assemblée la réflexion : ils comptent sur son étourdissement ; autant qu’ils le peuvent, ils abolissent la raison au nom de la raison, et ils précipitent le vote, parce que leurs décrets ne supportent pas l’examen. D’autres fois, et notamment dans les grandes occasions, ils les extorquent. À l’ordinaire, on vote par assis et levé, et, pour les quatre cents députés du centre, sous le grondement des tribunes exaspérées, l’épreuve est déjà rude. « Une partie d’entre eux ne se lève pas ou se lève avec le côté gauche   » ; si, par hasard, le côté droit a la majorité, « on la conteste avec mauvaise foi, et l’on demande l’appel nominal ». Or, par un abus intolérable, les appels nominaux étaient toujours imprimés : il est bon, disaient les Jacobins, que le peuple connaisse ses amis et ses ennemis ». Cela signifie que la liste des opposants pourra bientôt devenir une liste de proscription, et les timides ne sont pas tentés de s’y inscrire. Effectivement, la défection s’introduit aussitôt dans le gros bataillon du centre. « C’est un fait certain, dit Hua, et dont nous avons tous été témoins : nous perdions toujours cent voix à l’appel nominal. » - Vers la fin, ils s’abandonnent et ne protestent plus qu’en s’abstenant : le 14 juin, quand il s’agit d’abolir, sans indemnité, toute la créance féodale, il n’y a de remplie que l’extrémité gauche ; le reste de « la salle est presque vide » ; sur 497 députés présents, 200 ont quitté la séance  . - Redressés un instant par l’apparence d’une protection possible, ils absolvent à deux reprises le général La Fayette derrière lequel ils voient son armée  , et ils résistent en face aux despotes de l’Assemblée, des clubs et de la rue. Mais à deux reprises, faute d’un chef et d’un point d’appui militaire, la majorité visible doit plier, se taire, fuir, ou se rétracter, sous la dictature de la faction victorieuse qui a faussé et forcé la machine législative jusqu’à la détraquer et à la casser.


Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_54_ Les élections jacobines et leur élus

Comment les jacobins remportent les élections ;  sous pression, les honnêtes gens s’écartent du scrutin comme d’un coupe-gorge ; généralisation de la violence : « les élections se font avec la plus grande tranquillité, parce que tous les malintentionnés s’en sont volontairement écartés ». La Société des gourdins ferrés; Désormais les Jacobins n’ont qu’à menacer, on sait qu’il en coûte trop de leur résister; Rôle de la presse jacobine, spécialement Marat :  les listes de diffamation peuvent devenir des listes de proscription.
Les élus : Brissot, Cambon, Condorcet : jamais amateur de l’exactitude scientifique n’a mieux réussi à dénaturer le caractère des faits.

Les honnêtes gens s’écartent du scrutin comme d’un coupe-gorge

Telle est la pression sous laquelle on vote en France pendant l’été et l’automne de 1791. Partout les visites domiciliaires, le désarmement, le danger quotidien forcent les nobles et les ecclésiastiques, les propriétaires et les gens cultivés à quitter leur résidence, à se réfugier dans les grandes villes, à émigrer  , ou, tout au moins, à s’effacer, à se clore étroitement dans la vie privée, à s’abstenir de toute propagande, de toute candidature et de tout vote. Ce serait folie à eux que de se montrer dans tant de cantons où les perquisitions ont abouti à la jacquerie ; en Bourgogne et dans le Lyonnais, où les châteaux sont saccagés, où de vieux gentilshommes sont meurtris et laissés pour morts, où M. Guillin vient d’être assassiné et dépecé ; à Marseille, où les chefs du parti modéré sont en prison, où un régiment suisse sous les armes suffit à peine pour exécuter l’arrêt du tribunal qui les élargit, où, si quelque imprudent s’oppose aux motions jacobines, on le fait taire en l’avertissant qu’on va l’enterrer vif ; à Toulon, où les Jacobins fusillent les modérés et la troupe, où un capitaine de vaisseau, M. de Beaucaire, est tué d’un coup de feu dans le dos, où le club, soutenu par les indigents, les matelots, les ouvriers du port et « les forains sans aveu », exerce la dictature par droit de conquête ; à Brest, à Tulle, à Cahors, où, en ce moment même, des gentilshommes et des officiers sont massacrés dans la rue. Rien d’étonnant si les honnêtes gens s’écartent du scrutin comme d’un coupe-gorge.

Les élections se font avec la plus grande tranquillité, parce que tous les malintentionnés s’en sont volontairement écartés

 – Au reste, qu’ils s’y présentent, si bon leur semble : on saura bien s’y débarrasser d’eux. À Aix, on déclare à l’assesseur chargé de lire les noms des électeurs que « l’appel nominal doit être fait par une bouche pure, qu’étant aristocrate et fanatique, il ne peut ni parler ni voter », et, sans plus de cérémonie, on le met à la porte  . Le procédé est excellent pour changer une minorité en majorité ; pourtant en voici un autre plus efficace encore.
A Dax, sous le nom d’Amis de la Constitution française, les Feuillants se sont séparés des Jacobins  , et, de plus, ils insistent pour exclure de la garde nationale « les étrangers sans propriété ni qualité », les citoyens passifs qui, malgré la loi, s’y sont introduits, qui usurpent le droit de vote, et qui « insultent journellement les habitants tranquilles ». En conséquence, le jour de l’élection, dans l’église où se tient l’assemblée primaire, deux Feuillants, Laurède, ci-devant contrôleur des vingtièmes, et Brunache, vitrier, proposent l’exclusion d’un intrus, domestique à gages. Aussitôt les Jacobins s’élancent ; Laurède est jeté contre un bénitier, blessé à la tête ; il veut s’échapper, il est ressaisi aux cheveux, terrassé, frappé au bras d’un coup de baïonnette, mis en prison, et Brunache avec lui. Huit jours après, il n’y a plus que des Jacobins à la seconde assemblée ; naturellement « ils sont tous élus » et forment la municipalité nouvelle, qui, malgré les arrêtés du département, refuse d’élargir les deux prisonniers et, par surcroît, les met au cachot.
A Montpellier, l’opération, un peu plus tardive, n’en est que plus complète. Les votes étaient déposés, les boîtes du scrutin fermées, cachetées, et la majorité acquise aux modérés. Là-dessus, le club jacobin et la Société des gourdins ferrés, qui s’appelle elle-même le Pouvoir exécutif, se portent en force dans les assemblées de section, brûlent un scrutin, tirent des coups du fusil et tuent deux hommes. Pour rétablir la paix, la municipalité consigne chaque compagnie de la garde nationale à la porte de son capitaine, et naturellement les modérés obéissent, mais les violents n’obéissent pas. Au nombre d’environ deux mille, ils parcourent la ville, entrent dans les maisons, tuent trois hommes dans la rue ou à domicile, et obligent les corps administratifs à suspendre les assemblées électorales. De plus, ils exigent le désarmement « des aristocrates », et, ne l’obtenant pas assez vite, ils tuent un artisan qui se promenait avec sa mère, lui coupent la tête, la portent en triomphe, et la suspendent devant sa maison. Aussitôt les autorités persuadées décrètent le désarmement, et les vainqueurs paradent en corps dans les rues : par gaieté ou par précaution, ils lâchent en passant leur coup de fusil à travers les fenêtres des maisons suspectes, et, un peu au hasard, tuent encore un homme et une femme. Dans les trois jours qui suivent, six cents familles émigrent, et les administrateurs écrivent que tout va bien, que la concorde est rétablie : « A présent, disent-ils, les élections se font avec la plus grande tranquillité, parce que tous les malintentionnés s’en sont volontairement écartés, une grande partie d’entre eux ayant quitté la ville   ». On a fait le vide autour du scrutin, et cela s’appelle l’unanimité des voix.

Désormais les Jacobins n’ont qu’à menacer, on sait qu’il en coûte trop de leur résister…

— De telles exécutions sont d’un grand effet, et il n’y a pas besoin d’en faire beaucoup ; quelques-unes suffisent quand elles sont heureuses et restent impunies, ce qui est toujours le cas. Désormais les Jacobins n’ont qu’à menacer : on ne leur résiste plus, on sait qu’il en coûte trop de leur résister en face ; on ne se soucie pas d’aller aux assemblées électorales récolter des injures et des dangers ; on se confesse vaincu, et d’avance. Sans compter les coups, n’ont-ils pas des arguments irrésistibles ? A Paris, dans trois numéros successifs, Marat vient de dénoncer par leurs noms « les scélérats et les coquins » qui briguent pour se faire nommer électeurs  , non pas des nobles ou des prêtres, mais de simples bourgeois, avocats, architectes, médecins, bijoutiers, papetiers, imprimeurs, tapissiers et autres fabricants, chacun inscrit dans le journal avec son nom, sa profession, son adresse et l’une des qualifications suivantes : « tartufe, homme sans mœurs et sans probité, banqueroutier, mouchard, usurier, maître filou », sans compter d’autres que je ne puis transcrire. Remarquez que la liste de diffamation peut devenir une liste de proscription, que dans toutes les villes et bourgades de France des listes semblables sont incessamment dressées et colportées par le club local, et jugez si, entre ses adversaires et lui, la lutte est égale. — Quant aux électeurs de la campagne, il a pour eux des moyens de persuasion appropriés, surtout dans les innombrables cantons ravagés ou menacés par la jacquerie, par exemple dans la Corrèze, où « les insurrections et les dévastations ont gagné tout le département, et où l’on ne parle que de pendre les huissiers qui feront des actes   ». Pendant toute la durée des opérations électorales, le club est resté en permanence ; « il n’a cessé d’appeler ses électeurs à ses séances » ; chaque fois, « il n’y était question que de la destruction des étangs et des rentes, et les grands orateurs se sont résumés à dire qu’il ne fallait point en payer ». Composée de campagnards, la majorité des électeurs s’est trouvée sensible à cette éloquence ; tous ses candidats ont dû se prononcer contre les rentes et contre les étangs ; c’est sur cette profession de foi qu’elle a nommé les députés et l’accusateur public ; en d’autres termes, pour être élus, les Jacobins ont promis aux tenanciers avides la propriété et le revenu des propriétaires. — Déjà, dans les procédés par lesquels ils obtiennent le tiers des places en 1791, on aperçoit en germe les procédés par lesquels ils prendront toutes les places en 1792, et, dès cette première campagne électorale, leurs actes indiquent, non seulement leurs maximes et leur politique, mais encore la condition, l’éducation, l’esprit et le caractère des hommes qu’ils installent au pouvoir central ou local.

Les  élus: Brissot, Cambon, Condorcet


S’il est vrai qu’une nation doit être représentée par son élite, la France a été singulièrement représentée pendant la Révolution. D’assemblée en assemblée, on voit baisser le niveau politique ; surtout de la Constituante à la Législative, la chute est profonde. Les acteurs en titre se sont retirés au moment où ils commençaient à comprendre leurs rôles ; bien mieux, ils se sont exclus eux-mêmes du théâtre, et la scène est maintenant livrée aux doublures. « L’Assemblée précédente, écrit un ambassadeur  , renfermait dans son sein de grands talents, de grandes fortunes, de grands noms ; par cette réunion, elle imposait au peuple, quoiqu’il fut acharné contre toute distinction personnelle. L’Assemblée actuelle n’est presque que le conseil des avocats de toutes les villes et villages de France. » - En effet, sur 745 députés, on y compte « 400 avocats, pris pour la plupart dans les derniers rangs du barreau », une vingtaine de prêtres constitutionnels, « autant de poètes et littérateurs de fort petite renommée, tout cela à peu près sans patrimoine », le plus grand nombre ayant moins de trente ans, soixante ayant moins de vingt-six ans  , « presque tous formés dans les clubs et assemblées populaires ». Pas un noble ou prélat de l’ancien régime, pas un grand propriétaire  , pas un chef de service, pas un homme éminent et spécial en fait de diplomatie, de finance, d’administration ou d’art militaire. On n’y trouve que trois officiers généraux et du dernier rang  , dont l’un nommé depuis trois mois et les deux autres tout à fait inconnus. - Pour chef du comité diplomatique, on a Brissot, journaliste ambulant, qui, ayant roulé en Angleterre et aux États-Unis, semble compétent dans les affaires des deux mondes ; effectivement, c’est un de ces bavards outrecuidants et râpés, qui, du fond de leur mansarde, régentent les cabinets et remanient l’Europe ; les choses leur semblent aussi faciles à combiner que les phrases : un jour , pour attirer les Anglais dans l’alliance française, Brissot propose de mettre entre leurs mains deux places de sûreté, Dunkerque et Calais ; un autre jour, il veut « tenter une descente en Espagne » et en même temps envoyer une flotte pour conquérir le Mexique. – Au comité des finances, le principal personnage est Cambon, négociant de Montpellier, bon comptable, qui plus tard simplifiera les écritures et fera le Grand Livre de la dette, c’est-à-dire de la banqueroute publique ; en attendant, il y pousse de toute sa force, encourageant l’Assemblée à entreprendre la ruineuse et terrible guerre qui va durer vingt-trois ans ; selon lui, on « a plus d’argent qu’il n’en faut   ». À la vérité, le gage des assignats est mangé, les impôts ne rentrent pas, on ne vit que du papier qu’on émet, les assignats perdent 40 pour 100, le déficit prévu pour 1792 est de 400 millions  , mais le financier révolutionnaire compte sur les confiscations qu’il provoque en France et qu’il va instituer en Belgique : voilà toute son invention, le vol systématique pratiqué en grand, à l’intérieur et à l’étranger. – En fait de législateurs et de fabricants de constitutions, on trouve Condorcet, fanatique à froid, niveleur par système, persuadé que la méthode des mathématiques convient aux sciences sociales, nourri d’abstractions, aveuglé par ses formules, le plus chimérique des esprits faux. Jamais homme plus versé dans les livres n’a moins connu les hommes ; jamais amateur de l’exactitude scientifique n’a mieux réussi à dénaturer le caractère des faits. C’est lui qui, deux jours avant le 20 juin, au milieu de la plus brutale effervescence, admirait « le calme » et le bon raisonnement de la multitude : « A la façon dont le peuple se rend compte des événements, on serait tenté de croire qu’il consacre chaque jour quelques heures à l’étude de l’analyse. » C’est lui qui, deux jours après le 20 juin, célébrait le bonnet rouge dont on avait affublé Louis XVI : « Cette couronne en vaut bien une autre, et Marc Aurèle ne l’eût pas dédaignée  . » – Tel est le discernement et le sens pratique des conducteurs…


samedi 12 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_53_ Les élections jacobines

Comment les jacobins remportent les élections ; L’énergie des fanatiques, les expédients des scélérats ; selon la règle jacobine, c’est toujours le plus violent qui gagne. Fanatisme et pulsion de mort. La loi impraticable et la loi intolérante ; les adversaires empêchés de faire campagne

Une majorité désarmée face à une minorité armée

En toute lutte politique, il est des actions interdites ; du moins, la majorité, pour peu qu’elle soit honnête et sensée, se les interdit. Elle répugne à violer la loi ; car une seule loi violée provoque à violer toutes les autres. Elle répugne à renverser le gouvernement établi ; car tout interrègne est un retour à l’état sauvage. Elle répugne à lancer l’émeute populaire ; car c’est livrer la puissance publique à la déraison des passions brutes. Elle répugne à faire du gouvernement une machine de confiscations et de meurtres ; car elle lui assigne comme emploi naturel la protection des propriétés et des vies. C’est pourquoi, en face du Jacobin qui se permet tout cela, elle est comme un homme sans armes aux prises avec un homme armé  . Par principe, les Jacobins font fi de la loi, puisque la seule loi pour eux est l’arbitraire du peuple. Ils marchent sans hésitation contre le gouvernement, puisque le gouvernement pour eux est un commis que le peuple a toujours le droit de mettre à la porte. L’insurrection leur agrée, car par elle le peuple rentre dans sa souveraineté inaliénable. La dictature leur convient, car par elle le peuple rentre dans sa souveraineté illimitée. D’ailleurs, comme les casuistes, ils admettent que le but justifie les moyens  . « Périssent les colonies plutôt qu’un principe ! » disait l’un d’eux à la Constituante. « Le jour où je serai convaincu, écrit Saint-Just, qu’il est impossible de donner au peuple français des mœurs douces, énergiques, sensibles, inexorables à la tyrannie et à l’injustice, je me poignarderai. » Et, en attendant, il guillotine les autres. « Nous ferons un cimetière de la France, disait Carrier, plutôt que de ne pas la régénérer à notre manière  . » Toujours, pour s’emparer du gouvernail, ils sont prêts à couler le navire. Dès le commencement ils ont lâché contre la société l’émeute des rues et la jacquerie des campagnes, les prostituées et les brigands, les bêtes immondes et les bêtes féroces. Pendant tout le cours de la lutte, ils exploitent les passions les plus destructives et les plus grossières, l’aveuglement, la crédulité et les fureurs de la foule affolée par la disette, par la peur des bandits, par des bruits de conspiration, par des menaces d’invasion. Enfin, arrivés au pouvoir par le bouleversement, ils s’y maintiennent par la terreur et les supplices. – Une volonté tendue à l’extrême et nul frein pour la contenir, une croyance inébranlable en son droit et un mépris parfait pour les droits d’autrui, l’énergie d’un fanatique et les expédients d’un scélérat : avec ces deux forces, une minorité peut dompter la majorité. Cela est si vrai, que, dans la faction elle-même, la victoire appartiendra toujours au groupe qui sera le moins nombreux, mais qui aura le plus de foi et le moins de scrupules. À quatre reprises, de 1789 à 1794, les joueurs politiques s’asseyent à une table où le pouvoir suprême est l’enjeu, et quatre fois de suite, Impartiaux, Feuillants, Girondins, Dantonistes, la majorité perd la partie. C’est que, quatre fois de suite, elle veut suivre les conventions du jeu ordinaire, à tout le moins ne pas enfreindre quelque règle universellement admise, ne pas désobéir tout à fait aux enseignements de l’expérience, ou au texte de la loi, ou aux préceptes de l’humanité, ou aux suggestions de la pitié. — Au contraire, la minorité a résolu d’avance qu’à tout prix elle gagnera ; à son avis, c’est son droit ; si les règles s’y opposent, tant pis pour les règles. Au moment décisif, elle met un pistolet sur le front de l’adversaire, et, renversant la table, elle empoche les enjeux…

Comment les jacobins gagnent les élections

Au mois de juin 1791 et pendant les cinq mois qui suivent, les citoyens actifs   sont convoqués pour nommer leurs représentants électifs, et l’on sait que, d’après la loi, il y en a de tout degré et de toute espèce : d’abord 40 000 électeurs du second degré, et 745 députés ; ensuite la moitié des administrateurs de 83 départements, la moitié des administrateurs de 544 districts, la moitié des administrateurs de 41 000 communes ; enfin, dans chaque municipalité, le maire et le procureur-syndic ; dans chaque département, le président du tribunal criminel et l’accusateur public ; dans toute la France, les officiers de la garde nationale : bref le personnel presque entier des dépositaires et des agents de l’autorité légale. Il s’agit de renouveler la garnison de la citadelle publique : c’est la deuxième et même la troisième fois depuis 1789. — A chaque fois, par petits pelotons, les Jacobins se sont glissés dans la place ; cette fois, ils y entrent par grosses troupes. À Paris, Pétion devient maire, Manuel procureur-syndic, Danton substitut de Manuel ; Robespierre est nommé accusateur criminel. Dès la première semaine, 136 nouveaux députés se sont inscrits sur les registres du club. Dans l’Assemblée, le parti compte environ 250 membres. Si l’on passe en revue tous les postes de la forteresse, on peut estimer que les assiégeants en occupent un tiers, peut-être davantage. Pendant deux ans, avec un instinct sûr, ils ont conduit leur siège, et l’on assiste au spectacle extraordinaire d’une nation légalement conquise par une troupe de factieux.

La loi impraticable et la loi intolérante

Au préalable, ils ont déblayé le terrain, et, par les décrets qu’ils ont arrachés à l’Assemblée constituante, ils ont écarté du scrutin la majorité de la majorité. — D’une part, sous prétexte de mieux assurer la souveraineté du peuple, les élections ont été si multipliées et si rapprochées, qu’elles demandent à chaque citoyen actif un sixième de son temps : exigence énorme pour les gens laborieux qui ont un métier ou des affaires  , or telle est la grosse masse, en tout cas la portion utile et saine de la population. Ainsi qu’on l’a vu, elle ne vient pas voter et laisse le champ libre aux désœuvrés ou aux fanatiques. — D’autre part, en vertu de la Constitution, le serment civique est imposé à tous les électeurs, et il comprend le serment ecclésiastique ; car, si quelqu’un prête le premier en réservant le second, son vote est déclaré nul : en novembre, dans le Doubs, les élections municipales de trente-trois communes sont cassées sous ce seul prétexte  . Ainsi, non seulement 40 000 ecclésiastiques insermentés, mais encore tous les catholiques scrupuleux perdent leur droit de suffrage, et ils sont de beaucoup les plus nombreux dans l’Artois, le Doubs et le Jura, dans le Haut et le Bas-Rhin   dans les Deux-Sèvres et la Vendée, dans la Loire-Inférieure, le Morbihan, le Finistère et les Côtes-du-Nord, dans la Lozère et l’Ardèche, sans compter les départements du Midi  . Ainsi d’un côté, au moyen de la loi qu’ils ont faite impraticable, les Jacobins se sont débarrassés d’avance des votes sensés, et ces votes sont par millions ; de l’autre côté, au moyen de la loi qu’ils ont faite intolérante, ils se sont débarrassés d’avance des votes catholiques, et ces votes sont par centaines de mille. Grâce à cette exclusion double, ils ne trouvent plus devant eux, quand ils entrent dans la lice électorale, que le moindre nombre des électeurs…

La politique de l’émeute

Les Jacobins ont travaillé efficacement par les innombrables émeutes qu’ils ont excitées ou conduites contre le roi, les officiers et les commis, contre les nobles et les ecclésiastiques, contre les marchands de blé et les propriétaires, contre les pouvoirs publics de toute espèce et de toute origine. Partout les autorités ont été contraintes de tolérer ou d’excuser le meurtre, le pillage et l’incendie, à tout le moins l’insurrection et la désobéissance. Depuis deux ans, un maire court risque d’être pendu lorsqu’il proclame la loi martiale ; un commandant n’est pas sûr de ses hommes quand il marche pour protéger la perception d’un impôt ; un juge est insulté et menacé sur son siège s’il condamne les maraudeurs qui dévastent les forêts de l’État. À chaque instant, le magistrat chargé de faire respecter la justice est obligé de donner ou de laisser donner une entorse à la justice ; s’il s’obstine, un coup de main monté par les Jacobins du lieu fait plier son autorité légale sous leur dictature illégale, et il faut qu’il se résigne à être leur complice ou leur jouet. Un tel rôle est intolérable pour les gens qui ont du cœur ou de la conscience. C’est pourquoi, en 1790 et 1791, presque tous les hommes considérés et considérables qui en 1789 siégeaient aux hôtels de ville ou commandaient les gardes nationales, gentilshommes de province, chevaliers de Saint-Louis, anciens parlementaires, haute bourgeoisie, gros propriétaires fonciers, rentrent dans la vie privée et renoncent aux fonctions publiques, qui ne sont plus tenables. Au lieu de s’offrir aux suffrages, ils s’y dérobent, et le parti de l’ordre, bien loin de nommer les magistrats, ne trouve plus même de candidats…

Des adversaires empêchés de faire campagne


Pour engager une campagne électorale, il faut au préalable s’assembler, conférer, s’entendre, et la faculté d’association que la loi leur (NB aux adversires des jacobins) accorde en droit leur est retirée en fait par leurs adversaires. – Pour commencer  , les Jacobins ont hué et « lapidé » les membres du côté droit qui se réunissaient au Salon français de la rue Royale, et, selon la règle ordinaire, le tribunal de police, considérant « que cette assemblée est une occasion de troubles, qu’elle donne lieu à des attroupements, qu’elle ne peut être protégée que par des moyens violents », lui a commandé de se dissoudre. – Vers le mois d’août 1790, une seconde société s’est formée, celle-ci composée des hommes les plus libéraux et les plus sages. Malouet, le comte de Clermont-Tonnerre sont à sa tête ; ils prennent le nom d’« Amis de la Constitution monarchique », et veulent rétablir l’ordre public en maintenant les réformes acquises. De leur côté, toutes les formalités ont été remplies ; ils sont déjà 800 à Paris ; les souscriptions affluent dans leur caisse ; de toutes parts, la province leur envoie des adhésions, et, ce qui est pis, par des distributions de pain à prix réduit, ils vont peut-être se concilier le peuple. Voilà un centre d’opinion et d’influence analogue à celui des Jacobins, et c’est ce que les Jacobins ne peuvent souffrir  . M. de Clermont-Tonnerre ayant loué par bail le Wauxhall d’été, un capitaine de la garde nationale vient avertir le propriétaire que, s’il livre la salle, les patriotes du Palais-Royal s’y porteront en corps pour la fermer ; celui-ci, qui craint les dégâts, rompt son engagement, et la municipalité, qui craint les échauffourées, suspend les séances. La Société réclame, insiste, et le texte de la loi est si précis, que l’autorisation officielle est enfin accordée. Aussitôt les orateurs et les journaux jacobins se déchaînent contre les futurs rivaux qui menacent de leur disputer l’empire. Le 23 janvier 1791, à l’Assemblée nationale, par une métaphore qui peut devenir un appel au meurtre, Barnave accuse les membres du nouveau club « de donner au peuple un pain empoisonné ». Quatre jours après, la maison de M. de Clermont-Tonnerre est assaillie par des rassemblements armés ; Malouet, qui en sort, est presque arraché de sa voiture, et l’on crie autour de lui : « Voilà le b... qui a dénoncé le peuple …! »

mercredi 9 août 2017

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_33_ Comment le parti révolutionnaire domina la Constituante

Important, magistral : les recettes du totalitarisme. Gagner la guerre des idées, utilisation de la violence et des menaces,  imposer les mensonges et renverser les rôles entre persécuteurs et persécuté, disqualification de l’adversaire comme ennemi du genre humain ; empêchement de la délibération libre, disqualification et élimination des corps intermédiaires , une organisation disciplinée faite pour le combat et la violence, quitte à la mettre parfois au service  des dominants du moment « qui subiront ensuite la pression qu’ils ont autorisé contre autrui ».

Le parti révolutionnaire a pour lui la théorie régnante

Nulle hésitation : ils sont persuadés que la chose ( N.B. rédaction d’ une constitution) est facile et qu’avec deux ou trois axiomes de philosophie politique le premier venu peut en venir à bout. Dans une assemblée de gens expérimentés, une pareille outrecuidance serait ridicule ; dans cette assemblée de novices, elle est une force. Un troupeau désorienté suit ceux qui se mettent en avant ; ce sont les plus déraisonnables, mais ce sont les plus affirmatifs, et, dans la Chambre comme dans la nation, les casse-cou deviennent les conducteurs.
Deux avantages leur donnent l’ascendant, et ces avantages sont si grands, que désormais ceux qui les auront seront toujours les maîtres. – En premier lieu, le parti révolutionnaire a pour lui la théorie régnante, et seul il est décidé à l’appliquer jusqu’au bout. Il est donc seul conséquent et populaire, en face d’adversaires impopulaires et inconséquents. En effet, presque tous ceux-ci, défenseurs de l’ancien régime ou partisans de la monarchie limitée, sont imbus comme lui de principes abstraits et de politique spéculative. Les nobles les plus récalcitrants ont revendiqué dans leurs cahiers les droits de l’homme, et Mounier, le principal adversaire des démagogues, conduisait les Communes lorsqu’elles se sont déclarées Assemblée nationale  . Cela suffit, ils sont engagés dans le défilé étroit qui aboutit aux précipices. Au commencement, ils ne s’en doutaient pas ; mais un pas entraîne l’autre ; bon gré, mal gré, ils avancent ou sont poussés. Quand ils voient l’abîme, il est trop tard ; ils y sont acculés par leurs propres concessions et par la logique ; ils ne peuvent que s’exclamer, s’indigner ; ayant lâché leur point d’appui, ils ne trouvent plus de point d’arrêt. – Il y a dans les idées générales une puissance terrible, surtout lorsqu’elles sont simples et font appel à la passion. Rien de plus simple que celles-ci, puisqu’elles se réduisent à l’axiome qui pose les droits de l’homme et y subordonnent toutes les institutions anciennes ou nouvelles. Rien de plus propre à enflammer les cœurs, puisque la doctrine enrôle tout l’orgueil humain à son service, et consacre, sous le nom de justice, tous les besoins d’indépendance et de domination. Considérez les trois quarts des députés, esprits neufs et prévenus, sans autre information que quelques formules de la philosophie courante, sans autre fil conducteur que la logique pure, livrés aux déclamations des avocats, aux vociférations des gazettes, aux suggestions de leur amour-propre, aux cent mille voix qui de tous côtés, à la barre de l’Assemblée, à la tribune, dans les clubs, dans la rue, dans leur propre cœur, leur répètent unanimement tous les jours la même flatterie : « Vous êtes souverains et tout-puissants. En vous seuls réside le droit. Le Roi n’est là que pour exécuter vos volontés. Tout ordre, corporation, pouvoir, association civile ou ecclésiastique, est illégitime et nul, dès que vous l’avez déclaré tel ; vous pourriez même changer la religion. Vous êtes les pères de la patrie. Vous avez sauvé la France, vous régénérez l’espèce humaine. Le monde entier vous admire ; achevez votre glorieux ouvrage, allez plus loin et tous les jours plus loin. » Contre ce flot de séductions et de sollicitations, un bon sens supérieur et des convictions enracinées peuvent seuls tenir ferme ; mais les hommes ordinaires et indécis sont entraînés. Dans le concert des acclamations qui s’élèvent, ils n’entendent pas le fracas des ruines qu’ils font. À tout le moins, ils se bouchent les oreilles, ils se dérobent aux cris des opprimés ; ils refusent d’admettre que leur œuvre ait pu être malfaisante, ils acceptent les sophismes et les mensonges qui la justifient ; ils souffrent que, pour excuser les assassins, on calomnie les assassinés

Domination de  la force illégale et brutale ; on subit soi-même la pression que l’on autorise contre autrui

Contre leur raison, contre leur conscience, les modérés, captifs dans le réseau de leurs propres actes, se joignent aux révolutionnaires pour achever la Révolution.
S’ils refusaient, ils seraient contraints. Car, pour s’emparer du pouvoir, l’Assemblée a dès l’abord toléré ou sollicité les coups de main de la rue. Mais, en prenant les émeutiers pour alliés, elle se les est donnés pour maîtres, et désormais, à Paris comme en province, la force illégale et brutale est le principal pouvoir de l’État. « On avait triomphé par le peuple ; il n’y avait pas moyen de se montrer sévère avec lui   » ; c’est pourquoi, « quand il s’agissait de réprimer les insurrections, l’Assemblée était sans cœur et sans force ». – « On blâme par décence, on ménage par politique », et, par un juste retour, on subit soi-même la pression que l’on autorise contre autrui. Trois ou quatre fois seulement, quand la sédition devient trop insolente, après le meurtre du boulanger François, dans l’insurrection des Suisses à Nancy, dans l’émeute du Champ-de-Mars, la majorité, qui se sent elle-même menacée, vote ou applique la loi martiale, et repousse la force par la force. Mais ordinairement, quand le despotisme populaire ne s’exerce que sur la minorité royaliste, elle laisse opprimer ses adversaires et ne se croit pas atteinte par les violences qui assaillent le côté droit : ce sont des ennemis, on peut les livrer aux bêtes. Là-dessus, le côté gauche a pris ses dispositions ; son fanatisme n’a pas de scrupules ; il s’agit des principes, de la vérité absolue ; à tout prix, il faut qu’elle triomphe. D’ailleurs peut-on hésiter à recourir au peuple dans la cause du peuple ? Un peu de contrainte aidera le bon droit ; c’est pourquoi, tous les jours, le siège de l’Assemblée recommence. Déjà, avant le 6 octobre, on le faisait à Versailles ; à présent, à Paris, il continue plus vif et moins déguisé.

La loi des tribunes stipendiées

Au commencement de 1790, la bande soudoyée comprend 750 hommes effectifs, déserteurs pour la plupart ou soldats chassés de leur régiment, payés d’abord cinq francs, puis quarante sous par jour. Leur office est de faire ou soutenir des motions dans les cafés et dans les rues, de se mêler aux spectateurs dans les séances des sections, dans les groupes du Palais-Royal, surtout dans les galeries de l’Assemblée nationale, et d’y huer ou applaudir sur un signal. Leur chef est un chevalier de Saint-Louis auquel ils jurent obéissance et qui prend les ordres du comité des Jacobins. À l’Assemblée, son principal lieutenant est un M. Saule, « gros petit vieux tout rabougri, jadis tapissier, puis colporteur-charlatan de boîtes de quatre sous garnies de graisse de pendu, pour guérir les maux de reins, toute sa vie ivrogne... qui, par le moyen d’une voix assez perçante et toujours bien humectée, s’est acquis quelque réputation dans les tribunes de l’Assemblée…
Ainsi payés, on devine comment des gens de cette espèce font leur besogne. Du haut des tribunes  , ils étouffent par la force de leurs poumons les réclamations de la droite… Tous leurs attentats, non seulement restent impunis, mais encore sont encouragés : tel noble qui se plaint de leurs huées est rappelé à l’ordre, et leur intervention, leurs vociférations, leurs insultes, leurs menaces, sont désormais introduites comme un rouage régulier dans l’opération législative. — Aux abords de la salle, leur pression est encore pire  . À plusieurs reprises, l’Assemblée est obligée de doubler sa garde. Le 27 septembre 1790, il y a quarante mille hommes autour d’elle pour lui extorquer le renvoi des ministres, et, sous ses fenêtres, on fait « des motions d’assassinat ». Le 4 janvier 1791, pendant que, sur l’appel nominal, les députés ecclésiastiques montent tour à tour à la tribune pour prêter ou refuser le serment à la Constitution civile du clergé, une clameur furieuse s’élève dans les Tuileries et perce jusque dans la salle : « À la lanterne ceux qui refuseront ! » Le 27 septembre 1790, M. Dupont de Nemours, économiste, ayant fait un discours contre les assignats, est entouré au sortir de la séance, hué, bousculé, poussé contre le bassin des Tuileries : on l’y jetait, quand la garde le délivra. Le 21 juin 1790, M. de Cazalès manque « d’être déchiré et mis en pièces par le peuple   ». À vingt reprises, dans les rues, au café, les députés du côté droit sont menacés du geste ; on expose en public des figures qui les représentent la corde au cou. Plusieurs fois l’abbé Maury est sur le point d’être pendu ; une fois, il se sauve en présentant des pistolets ; une autre fois, le vicomte de Mirabeau est obligé de mettre l’épée à la main. M. de Clermont-Tonnerre, ayant voté contre la réunion du Comtat à la France, est assailli dans le Palais-Royal à coups de chaises et de bâtons, poursuivi jusque chez le suisse, puis jusque dans son hôtel : la foule hurlante en brise les portes et n’est repoussée qu’à grand’peine.

Disparition de la droite : Quand vous allez dans un établissement de boucherie


Impossible aux membres du côté droit de s’assembler entre eux : ils sont « lapidés » dans l’église des Capucins, puis dans le Salon Français de la rue Royale ; pour comble, un arrêt des nouveaux juges ferme leur salle et les punit des violences qu’ils subissent  . Bref, ils sont à la discrétion de la foule, et l’homme le plus modéré, le plus libéral, le plus ferme de cœur et d’esprit, Malouet, déclare qu’en « allant à l’Assemblée, il oubliait rarement d’emporter ses pistolets   ». — « Depuis deux ans, dit-il après l’évasion du roi, nous n’avions pas joui d’un instant de liberté et de sécurité. » – « Quand vous allez dans un établissement de boucherie, écrit un autre député, vous pouvez trouver à l’entrée une provision d’animaux qu’on laisse vivre encore quelque temps, jusqu’à ce que l’heure soit venue de les détruire. Telle était, chaque fois que j’entrais à l’Assemblée nationale, l’impression que me faisait cet ensemble de nobles, d’évêques et de parlementaires qui remplissaient le côté droit, et que les exécuteurs du côté gauche laissaient respirer encore quelque temps. » Outragés et violentés jusque sur leurs bancs, « placés entre les périls du dedans et ceux du dehors  , entre les hostilités des galeries » et celles des aboyeurs de l’entrée, « entre les insultes personnelles et l’abbaye de Saint-Germain, entre les éclats de rire qui célèbrent l’incendie de leurs châteaux et les clameurs qui, trente fois dans le quart d’heure, brisent leur opinion », livrés et dénoncés « aux dix mille cerbères » du journalisme et de la rue qui les poursuivent de leurs hurlements et qui « les couvrent de leur bave », tout moyen est bon pour terrasser leur résistance, et, à la fin de la session, en pleine Assemblée, on leur promet de « les recommander aux départements », c’est-à-dire d’ameuter à leur retour, chez eux et contre eux, la jacquerie permanente de la province. – De tels procédés parlementaires, employés sans interruption et pendant vingt-neuf mois, finissent par faire leur effet. Beaucoup de faibles sont entraînés   ; même sur des caractères bien trempés, la crainte a des prises : tel qui marcherait au feu le front haut frémit à l’idée d’être traîné dans le ruisseau par la canaille ; toujours, sur des nerfs un peu délicats, la brutalité populaire exerce un ascendant physique. Le 12 juillet 1791   l’appel nominal décrété contre les absents montre que cent trente-deux députés ne siègent plus. Onze jours auparavant, parmi ceux qui siègent encore, deux cent soixante-dix ont déclaré qu’ils ne prendraient plus part aux délibérations. Ainsi, avant l’achèvement de la Constitution, toute l’opposition, plus de quatre cents membres, plus d’un tiers de l’Assemblée, est réduit à la fuite ou au silence. À force d’oppression, le parti révolutionnaire s’est débarrassé de toute résistance, et la violence, qui lui a donné l’empire dans la rue, lui donne l’empire dans le Parlement.