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samedi 12 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_52_ la minorité impose sa loi

Important et magistral :  ou comment les jacobins minoritaires vont prendre le contrôle du pays – un vrai bréviaire do totalitarisme : manipulation d’une assemblée par sa minorité, manipulation de l’opinion publique, contrôle de la police, surveillance, dénonciation, provocation,  politique de l’émeute, les agitateurs stipendiés ; du bon usage des idiots utiles- le Duc d’Orléans. Comment les jacobins se coulent dans la centralisation monarchique et l(aggravent- il suffit alors de controler le centre. Une foi simpliste, une fièvre proche de la folie.

Une machine efficace pour contrôler l’opinion et l’assemblée : du mauvais usage de la police

Nulle machine plus efficace ; on n’en a jamais vu de mieux combinée pour fabriquer une opinion artificielle et violente, pour lui donner les apparences d’un vœu national et spontané, pour conférer à la minorité bruyante les droits de la majorité muette, pour forcer la main au gouvernement. « Notre tactique était simple, dit Grégoire  . On convenait qu’un de nous saisirait l’occasion opportune de lancer sa proposition dans une séance de l’Assemblée nationale. Il était sûr d’y être applaudi par un très petit nombre et hué par la majorité. N’importe. Il demandait et l’on accordait le renvoi à un comité où les opposants espéraient inhumer la question. Les Jacobins de Paris s’en emparaient. Sur invitation circulaire ou d’après leur journal, elle était discutée dans trois ou quatre cents sociétés affiliées, et, trois semaines après, des adresses pleuvaient à l’Assemblée pour demander un décret dont elle avait d’abord rejeté le projet, et qu’elle admettait ensuite à une grande majorité, parce que la discussion avait mûri l’opinion publique. » – En d’autres termes, il faut que l’Assemblée marche ; sinon on la traîne, et, pour l’entraîner, les pires expédients sont bons : là-dessus, fanatiques ou intrigants, tous les conducteurs du club se trouvent d’accord.
En tête des premiers est Duport, ancien conseiller au Parlement, qui, dès 1788, a compris l’emploi des émeutes ; les premiers conciliabules révolutionnaires se sont tenus chez lui ; il veut « labourer profond » et ses plans pour enfoncer la charrue sont tels que Siéyès, esprit radical s’il en fut, les a nommés une « politique de caverne   ». C’est Duport qui, le 28 juillet 1789, a fait établir le Comité des recherches ; par suite tous les délateurs ou espions de bonne volonté font, sous sa main, une police de surveillance qui devient vite une police de provocation. La salle basse des Jacobins, où chaque matin on catéchise les ouvriers, lui fournit des recrues, et ses deux seconds, les frères Lameth, n’ont qu’à y puiser pour trouver un personnel zélé, des agents de choix. « Tous les jours  , dix hommes dévoués viennent prendre leur ordre ; chacun de ces dix le donne à son tour à dix hommes appartenant aux divers bataillons de Paris. De cette façon, tous les bataillons et toutes les sections reçoivent à la fois la même proposition d’émeute, la même dénonciation contre les autorités constituées, contre le maire de Paris, contre le président du département, contre le commandant général de la garde nationale », le tout en secret : c’est une œuvre de ténèbres ; ses chefs eux-mêmes la nomment « le Sabbat » et, avec les exaltés, ils enrôlent les bandits à leur service. « On fait courir le bruit que, tel jour, il y aura un grand désordre, des assassinats, un pillage important, précédé d’une distribution manuelle par les chefs subalternes pour les gens sûrs, et, d’après ces annonces, les brigands se rassemblent de trente à quarante lieues à la ronde  . » – Un jour, pour lancer l’émeute, « six hommes qui s’entendent font d’abord un petit groupe dans lequel un d’entre eux pérore avec véhémence : soixante autres s’amassent ; puis les six premiers moteurs vont de place en place » reformer d’autres groupes et donner à leur parade d’agitation l’apparence d’une émotion populaire. – Une autre fois, « quarante fanatiques à puissants poumons et quatre à cinq cents hommes payés », répandus dans les Tuileries, poussent « des cris forcenés », et viennent jusque sous les fenêtres de l’Assemblée nationale « faire des motions d’assassinat ». — « Vos huissiers, dit un député, chargés de vos ordres pour faire cesser le tumulte, ont entendu les menaces réitérées de vous apporter les têtes qu’on voulait proscrire... Le soir même, au Palais-Royal, j’ai entendu l’un des chefs subalternes de ces factieux se vanter d’avoir enjoint à vos huissiers de vous porter cette réponse, et il ajoutait qu’il était temps encore pour les bons citoyens de suivre son conseil. » – Les agitateurs ont pour mot de guet : Êtes-vous sûr ? et pour réponse : Un homme sûr ; ils sont payés 12 francs par jour, et, pendant l’action, ils embauchent au même prix sur place. « Par plusieurs dépositions faites entre les mains des officiers de la garde nationale et à la mairie », il est constaté que « d’honnêtes gens ont reçu cette proposition de 12 francs pour joindre leurs cris à ceux que vous entendiez retentir, et qu’il en est à qui l’on a laissé les 12 francs dans la main ». — Pour l’argent, on puise dans la caisse du duc d’Orléans, et l’on y puise abondamment : à sa mort, sur 114 millions de biens, il avait 74 millions de dettes   ; étant de la faction, il contribue aux dépenses, et comme il est l’homme le plus opulent du royaume, il contribue à proportion de son opulence. Non pas qu’il soit un chef véritable, son caractère est trop mou, trop ramolli ; mais « son petit conseil   », et notamment son secrétaire des commandements, Laclos, ont de grands projets pour lui ; ils veulent le faire lieutenant général du royaume, à la fin régent ou même roi…

Ils sont une bande dans une foule

Au premier regard, leur succès semble douteux ; car ils ne sont qu’une minorité, une minorité bien petite. — Révolutionnaires de toute nuance et de tout degré, Girondins ou Montagnards, à Besançon, en novembre 1791, sur plus de trois mille électeurs, on n’en trouve en tout que cinq ou six cents, et, en novembre 1792, sur six à sept mille électeurs, pas davantage  . — A Paris, en novembre 1791, sur plus de quatre-vingt-un mille inscrits, ils sont six mille sept cents ; en octobre 1792, sur cent soixante mille inscrits, ils sont moins de quatorze mille  . — En 1792, à Troyes, sur sept mille électeurs, à Strasbourg sur huit mille électeurs, il ne s’en trouve que quatre ou cinq cents  . — Partant, c’est tout au plus s’ils font le dixième de la population électorale, et encore, si l’on met à part les Girondins, les demi-modérés, ce nombre se réduit de moitié. Vers la fin de 1792, à Besançon, sur vingt-cinq à trente mille habitants, on ne découvre guère que trois cents Jacobins purs, et à Paris, sur sept cent mille habitants, on n’en constate que cinq mille : certainement, dans la capitale, où ils sont plus échauffés et plus nombreux qu’ailleurs, même aux jours de crise, en payant les vagabonds et en recrutant les bandits, ils ne seront jamais plus de dix mille  . Dans une grande ville comme Toulouse, le représentant du peuple en mission n’aura pour lui que quatre cents hommes  . Comptez-en une cinquantaine dans chaque petite ville, quinze ou vingt dans chaque gros bourg, cinq ou six dans chaque village : en moyenne, sur quinze électeurs et gardes nationaux, il ne se rencontre qu’un Jacobin, et, dans toute la France, tous les Jacobins réunis ne sont pas trois cent mille  . – Ce n’est guère pour asservir six à sept millions d’hommes faits, et pour étendre sur un pays qui comprend vingt-six millions d’habitants un despotisme plus absolu que celui des souverains asiatiques. Mais la force ne se mesure pas au nombre : ils sont une bande dans une foule, et, dans une foule désorganisée, inerte, une bande décidée à tout perce en avant comme un coin de fer dans un amas de plâtras disjoints…

Les centralisateurs jacobins héritiers de la centralisation monarchique

Dans un grand État centralisé, quiconque tient la tête a le corps ; à force d’être conduits, les Français ont contracté l’habitude de se laisser conduire  . Involontairement les provinciaux tournent les yeux vers la capitale, et, aux jours de crise, ils vont d’avance sur la grande route pour apprendre du courrier quel gouvernement leur est échu. Ce gouvernement du centre, en quelques mains qu’il soit tombé, la majorité l’accepte ou le subit. Car, en premier lieu, la plupart des groupes isolés qui voudraient le voir à bas n’osent engager la lutte : il leur semble trop fort ; par une routine invétérée, ils imaginent derrière lui la grande France lointaine qui, poussée par lui, va les écraser de sa masse  . En second lieu, si quelques groupes isolés entreprennent de le mettre à bas, ils sont hors d’état de soutenir la lutte ; il est trop fort pour eux. Effectivement, ils ne sont pas encore organisés, et il l’est tout de suite, grâce au personnel docile que lui a légué le gouvernement déchu.
Monarchie ou république, le commis vient chaque matin à son bureau pour expédier les ordres qui lui sont transmis  . Monarchie ou république, le gendarme, chaque après-midi, fait sa tournée pour arrêter les gens contre lesquels il a des mandats. Pourvu que l’injonction arrive d’en haut et par voie hiérarchique, elle s’exécute, et, d’un bout à l’autre du territoire, la machine aux cent mille rouages fonctionne efficacement sous la main qui a saisi la poignée du centre. Il n’y a qu’à tourner cette poignée avec résolution, force et rudesse, et ce n’est ni la rudesse, ni la résolution, ni la force, qui manqueront au Jacobin.

Une foi simple et efficace, une fièvre à la limite de la folie


D’abord il a la foi, et en tout temps la foi « transporte des montagnes ». Considérez l’une des recrues ordinaires du parti, un procureur, un avocat de second ordre, un boutiquier, un artisan, et calculez, si vous pouvez, l’effet extraordinaire de la doctrine sur un cerveau si peu préparé, si borné, si disproportionné à la gigantesque idée qui s’empare de lui. Il était fait pour la routine et les courtes vues de son état, et, tout d’un coup, le voilà envahi par une philosophie complète, théorie de la nature et de l’homme, théorie de la société et de la religion, théorie de l’histoire universelle  , conclusions sur le passé, le présent et l’avenir de l’humanité, axiomes de droit absolu, système de la vérité complète et définitive, le tout concentré en quelques formules rigides, par exemple : « La religion est une superstition ; la monarchie est une usurpation ; tous les prêtres sont des imposteurs ; tous les aristocrates sont des vampires ; tous les rois sont des tyrans et des monstres. » De telles pensées déversées dans un tel esprit sont un torrent énorme qui s’engouffre dans un conduit étroit : elles le bouleversent ; ce n’est plus lui qui les dirige, ce sont elles qui l’emportent. L’homme est hors de soi : de simple bourgeois ou d’ouvrier ordinaire, on ne devient pas impunément apôtre et libérateur du genre humain. — Car c’est bien le genre humain, ce n’est pas seulement sa patrie qu’il sauve. Quelques jours avant le 10 août, Roland disait « les larmes aux yeux » : « Si la liberté meurt en France, elle est à jamais perdue pour le reste du monde ; toutes les espérances des philosophes sont déçues ; la plus cruelle tyrannie pèsera sur la terre  . » – A la première séance de la Convention, Grégoire, ayant fait décréter l’abolition de la royauté, fut comme éperdu à la pensée du bienfait immense qu’il venait de conférer à l’espèce humaine. « J’avoue, dit-il, que, pendant plusieurs jours, l’excès de la joie m’ôta l’appétit et le sommeil. » – « Nous serons un peuple de dieux ! » s’écriait un jour un Jacobin à la tribune. – On devient fou avec de tels rêves ; du moins, on devient malade. « Des hommes ont eu la fièvre pendant vingt-quatre heures, disait un compagnon de Saint-Just ; moi, je l’ai eue pendant douze ans  ... » Plus tard, « avancés en âge, lorsqu’ils veulent la soumettre à l’analyse, ils ne la comprennent plus ». Un autre raconte que « chez lui, aux moments de crise, la raison n’était séparée de la folie que par l’épaisseur d’un cheveu ». –

mercredi 9 août 2017

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_30_ Les journées d’Octobre

Les demi-intellectuels, procureurs de la lanterne; justification des violences au nom de la volonté générale; lucidité de Mirabeau,  l’Assemblée ne peut plus délibérer librement. Les journées d’octobre : comment les journées révolutionnaires sont (bien) organisées.

Desmoulins, Danton, Marat – les procureurs généraux de la lanterne

Rien de plus naturel et de plus doux que de justifier ses passions par sa théorie, d’être factieux en se croyant patriote, et d’envelopper les intérêts de son ambition dans les intérêts du genre humain. – Qu’on se représente ces directeurs de l’opinion, tels qu’ils étaient il y a trois mois : Desmoulins, avocat sans causes, en chambre garnie, vivant de dettes criardes, et de quelques louis arrachés à sa famille ; Loustalot, encore plus inconnu, reçu l’année précédente au parlement de Bordeaux, et débarqué à Paris pour trouver carrière ; Danton, autre avocat du second ordre, sorti d’une bicoque de Champagne, ayant emprunté pour payer sa charge, et dont le ménage gêné ne se soutient qu’au moyen d’un louis donné chaque semaine par le beau-père limonadier ; Brissot, bohème ambulant, ancien employé des forbans littéraires, qui roule depuis quinze ans, sans avoir rapporté d’Angleterre ou d’Amérique autre chose que des coudes percés et des idées fausses ; Marat enfin, écrivain sifflé, savant manqué, philosophe avorté, falsificateur de ses propres expériences, pris par le physicien Charles en flagrant délit de tricherie scientifique, retombé du haut de ses ambitions démesurées au poste subalterne de médecin dans les écuries du comte d’Artois. À présent, Danton, président des Cordeliers, peut dans son district faire arrêter qui bon lui semble, et la violence de ses motions, le tonnerre de sa voix, lui donnent, en attendant mieux, le gouvernement de son quartier. Un mot de Marat vient de faire massacrer à Caen le major de Belsunce. Desmoulins annonce, avec un sourire de triomphe, « qu’une grande partie de la capitale le nomme parmi les principaux auteurs de la Révolution, et que beaucoup même vont jusqu’à dire qu’il en est l’auteur ». Portés si haut et par un si brusque coup de bascule, croyez-vous qu’ils veuillent enrayer, redescendre, et n’est-il pas visible qu’ils vont aider de toutes leurs forces au soulèvement qui les guinde vers les premiers sommets ? – D’ailleurs, à cette hauteur la tête tourne ; lancés en l’air à l’improviste et sentant qu’autour d’eux tout se renverse, ils s’exclament d’indignation et de terreur, ils voient partout des machinations, ils imaginent des cordes invisibles qui tirent en arrière, ils crient au peuple de les couper. De tout le poids de leur inexpérience, de leur incapacité, de leur imprévoyance, de leur peur, de leur crédulité, de leur entêtement dogmatique, ils poussent aux attentats populaires, et tous leurs articles ou discours peuvent se résumer en cette phrase : « Peuple, c’est-à-dire vous, les gens de la rue qui m’écoutez, vous avez des ennemis, la cour et les aristocrates ; et vous avez des commis, l’Hôtel de Ville et l’Assemblée nationale. Mettez la main, une main rude, sur vos ennemis pour les pendre, et sur vos commis pour les faire marcher. »
Desmoulins s’intitule « procureur général de la lanterne   », et, s’il regrette le meurtre de Foullon et de Bertier, c’est parce que « cette justice trop expéditive a laissé dépérir les preuves de la conspiration », ce qui a sauvé nombre de traîtres ; lui-même, il en nomme une vingtaine au hasard, et peu lui importe s’il se trompe. « Nous sommes dans les ténèbres ; il est bon que les chiens fidèles aboient même les passants, pour que les voleurs ne soient pas à craindre. » – Dès à présent  , Marat dénonce le roi, les ministres, l’administration, la robe, le barreau, la finance, les académies ; tout cela est « suspect » ; en tout cas, le peuple ne souffre que par leur faute. « C’est le gouvernement qui accapare les grains, pour nous faire acheter au poids de l’or un pain qui nous empoisonne. » C’est encore le gouvernement qui, par une conjuration nouvelle, va bloquer Paris pour l’affamer plus aisément. – De pareils propos en pareil temps sont des brandons d’incendie lancés sur la peur et sur la faim pour y allumer la fureur et la cruauté. À cette foule effarée et à jeun, les motionnaires et les journalistes répètent qu’il faut agir, agir à côté des autorités, et, au besoin, contre elles. En d’autres termes, faisons ce qu’il nous plaira ; nous sommes les seuls maîtres légitimes ; « dans un gouvernement bien constitué, le peuple en corps est le véritable souverain : » nos délégués ne sont là que pour exécuter nos ordres ; « de quel droit l’argile oserait-elle se révolter contre le potier ? »…

L’Assemblée ne délibère plus librement

À partir de ce moment, dans toutes les grandes délibérations, abolition du régime féodal, suppression des dîmes, déclaration des Droits de l’homme, question des deux Chambres, veto du roi  , la pression du dehors fait pencher la balance : c’est ainsi que la Déclaration des Droits, repoussée en séance secrète par vingt-huit bureaux sur trente, est imposée par les tribunes en séance publique, et passe à la majorité des voix. – Comme avant le 14 juillet et encore davantage, deux sortes de contraintes infléchissent les votes, et c’est toujours la faction régnante qui, par ses deux mains réunies, serre à la gorge les opposants. D’une part, elle siège dans les galeries par des bandes presque toujours les mêmes, « cinq ou six cents acteurs permanents », qui crient d’après des signes convenus et sur un mot d’ordre  . Beaucoup sont des gardes françaises en habit bourgeois, qui se relayent : au préalable, ils ont demandé à leur député favori « à quelle heure il faut venir, si tout va bien, et si l’on est content des calotins et des aristocrates ». D’autres sont des femmes de la rue commandées par Théroigne de Méricourt, une virago courtisane, qui distribue les places et donne le signal des huées ou des battements de mains. Publiquement et en pleine séance, dans la délibération sur le veto, « les députés sont applaudis ou insultés par les galeries, selon qu’ils prononcent le mot suspensif ou le mot indéfini. Les menaces circulaient, dit l’un d’eux ; j’en ai entendu retentir autour de moi ». — Et ces menaces recommencent à la sortie : « Des valets chassés de chez leurs maîtres, des déserteurs, des femmes en haillons », promettent aux récalcitrants la lanterne, « et leur portent le poing sous le nez ». Dans « la salle même », encore plus exactement qu’avant le 14 juillet, « on écrit leurs noms, et les listes, remises à la populace », vont au Palais-Royal, d’où les lettres et les gazettes les expédient en province  .
Voilà la seconde contrainte : chaque député répond de son vote, à Paris sur sa vie, en province sur celle de sa famille. Des membres de l’ancien Tiers avouent qu’ils renoncent aux deux Chambres, parce qu’ils « ne veulent pas faire égorger leurs femmes et leurs enfants ». — Le 30 août, pour achever la conversion de l’Assemblée, Saint-Huruge, le plus bruyant aboyeur du Palais-Royal, marche avec quinze cents hommes sur Versailles. En effet, du haut de son savoir, de son intégrité, de sa réputation immaculée, le club du jardin a décidé « qu’on doit renvoyer les députés ignorants, corrompus et suspects ». Qu’ils soient tels, on n’en peut douter, puisqu’ils défendent la sanction royale ; il y en a six cents et davantage, dont cent vingt députés des Communes, qu’il faut chasser au préalable, puis mettre en jugement  . En attendant, on les avertit, ainsi que l’évêque de Langres, président de l’Assemblée nationale : « Quinze mille hommes sont prêts à éclairer leurs châteaux, et le vôtre particulièrement, Monsieur. » Pour préciser, on informe par écrit les secrétaires de l’Assemblée que « deux mille lettres » vont partir pour les provinces et dénoncer au peuple la conduite des députés pervers : « Vos maisons répondront de vos opinions ; songez-y et sauvez-vous ! »…

Un pareil emportement ne se laisse pas conduire ; tout est perdu. Déjà, vers la fin de septembre, c’est le mot que Mirabeau répète au comte de la Marck : « Oui, tout est perdu ; le roi et la reine y périront, et, vous le verrez, la populace battra leurs cadavres ». Huit jours après, contre le roi et la reine, contre l’Assemblée nationale et le gouvernement, contre tout gouvernement présent et futur, éclatent les journées des 5 et 6 octobre ; le parti violent qui règne à Paris s’empare des chefs de la France pour les détenir à demeure sous sa surveillance et pour consacrer ses attentats intermittents par un attentat permanent…

Journées d’octobre :  le Roi et l‘Assemblée ramenés à Paris

Cette fois encore, deux courants distincts se réunissent en un seul torrent, et précipitent la foule vers le même but. – D’un côté, ce sont les passions de l’estomac et les femmes ameutées par la disette : puisqu’il n’y a pas de pain à Paris, allons en demander à Versailles ; une fois le roi, la reine et le dauphin parmi nous, ils seront bien obligés de nous nourrir ; « nous ramènerons le boulanger, la boulangère et le petit mitron ». – De l’autre côté, ce sont les passions de la cervelle et les hommes poussés par le besoin de domination : puisque nos chefs nous désobéissent là-bas, allons-y et faisons-nous obéir, séance tenante ; le roi chicane sur la Constitution et les Droits de l’homme, qu’il les sanctionne ; ses gardes refusent notre cocarde, qu’ils la prennent ; on veut l’emmener à Metz, qu’il vienne à Paris ; là, sous nos yeux et sous nos mains, avec l’Assemblée qui se traîne en boiteuse, il ira droit et vite, elle aussi, de gré ou de force, et toujours dans le bon chemin. – Sous ce confluent d’idées, l’expédition se prépare  . Dix jours auparavant, on en parlait publiquement à Versailles. Le 4 octobre, à Paris, une femme la propose au Palais-Royal ; Danton mugit aux Cordeliers ; Marat « fait à lui seul autant de bruit que les quatre trompettes du jugement dernier » …
Des femmes et des hommes immondes ont été embauchés. De l’argent a été distribué. — Est-ce par les intrigants subalternes qui exploitent les velléités du duc d’Orléans, et lui soutirent des millions sous prétexte de le faire lieutenant-général du royaume ? Est-ce par les fanatiques qui, depuis la fin d’avril, se cotisent pour débaucher les soldats, lancer les brigands, tout niveler et tout détruire ? Toujours est-il que des Machiavels de place publique et de mauvais lieu ont remué les hommes du ruisseau et les femmes du trottoir  . — Du premier jour où le régiment de Flandre est venu tenir garnison à Versailles, on l’a travaillé par les filles et par l’argent. Soixante drôlesses ont été expédiées à cet effet, et des gardes françaises viennent payer à boire à leurs nouveaux camarades. Ceux-ci ont été régalés au Palais-Royal, et trois d’entre eux, à Versailles, disent en montrant des écus de six livres : « C’est un plaisir d’aller à Paris ; on en revient toujours avec de l’argent ». De cette façon et d’avance, la résistance a été dissoute.
— Quant à l’attaque, les femmes seront l’avant-garde, parce qu’on se fait scrupule de tirer sur elles ; mais, pour les renforcer, nombre d’hommes déguisés en femmes sont dans leurs rangs ; en les regardant de près, on les reconnaît, sous leur rouge, à leur barbe mal rasée, à leur voix, à leur démarche  . — Hommes et femmes, on n’a pas eu de peine à les trouver parmi les filles du Palais-Royal et les soldats transfuges qui leur servent de souteneurs ; probablement celles-ci ont prêté à leurs amants leur défroque de rechange ; et elles se retrouveront avec eux, la nuit, au rendez-vous commun, sur les bancs de l’Assemblée nationale, où elles seront aussi à l’aise que chez elles  . — En tout cas, le premier peloton qui se met en marche est de cette espèce, avec le linge et la gaieté de l’emploi, « la plupart jeunes, vêtues de blanc, coiffées et poudrées, ayant l’air enjoué », plusieurs « riant, chantant et dansant », comme elles font au début d’une partie de campagne. Trois ou quatre sont connues par leur nom, l’une qui brandit une épée, l’autre qui est la fameuse Théroigne ; Madeleine Chabry, dite Louison, qu’elles choisissent pour parler au roi, est une jolie grisette qui vend des bouquets, et sans doute autre chose au Palais-Royal. Quelques-unes semblent être des premières dans leur métier, avoir du tact et l’habitude du monde : supposez, si vous voulez, que Chamfort et Laclos ont envoyé leurs maîtresses. Ajoutez-y des blanchisseuses, des mendiantes, des femmes sans souliers, des poissardes racolées depuis plusieurs jours à prix d’argent. — Tel est le premier noyau, et il va grossissant ; car, de force ou de gré, la troupe s’incorpore les femmes qu’elle rencontre, portières, couturières, femmes de ménage et même des bourgeoises chez lesquelles on monte, avec menace de leur couper les cheveux si elles ne suivent pas