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samedi 5 juillet 2014

Méchantes bestioles, pas de médicaments-2 !


L’appel de Cameron

J’ai évoqué dans un billet précédent les dangers que font peser le développement des souches résistantes, le manque de nouveaux antibiotiques, et le scénario réaliste d’épidémie publié par la FDA à partir de salmonelle résistantes apparues dans le lait. Après les avertissements solennels lancés par les ministres de la santé américains et anglais, c’est le Premier ministre anglais David Cameron lui-même qui ont évoqué le retour à une ère  pré-antibiotique. « Ce n'est pas une menace lointaine, mais quelque chose qui se passe en ce moment a déclaré Cameron. Si nous n'agissons pas, nous allons vers une situation presque impensable où les antibiotiques ne fonctionnent plus et nous retournons dans les âges sombres de la médecine, où  infections et blessures vont tuer une fois de plus. Cela ne doit simplement pas arriver et je veux voir une réponse mondiale plus forte et plus cohérente. »

 L’ère pré-antibiotique

 Une ère préantibiotique, nous n’y sommes pas encore, et nous avons du mal à savoir ce que cela signifie. Ce sont  par exemple, les dizaines de millions de morts de l'épidémie de grippe de 1918 -  la majorité des malades ne sont pas morts à cause du virus de la grippe, mais suite à des surinfections bactériennes surtout touchant le poumon. C’est revenir au tant des grands épidémies, au tant des taux de mortalité opératoire ahurissants. C’est  ne plus pouvoir utiliser des traitements immunosuppresseurs, ne plus avoir accès à la chimiothérapie, ne plus des opérations invasives, à cause des infections. C’est risquer la mort pour un furoncle, voir un simple point noir, pour une blessure vénielle dans un jardin…

L’ére préantibiotique , nous n’ y sommes pas encore mais nous nous en rapprochons. En Angleterre, on estime à 5,000 le nombre de morts annuelles dues aux bactéries résistantes. Aux Etats-Unis, le Center for Disease Control estime que 2 millions de personnes sont infectées chaque année par des bactéries résistantes aux antibiotiques, et que, sur ces 2 millions) 23.000 vont mourir. L’ére préantibiotique, c’est aussi le retour des maladies sexuellement transmissibles non maitrisées  ; selon l’Institut de Veille Sanitaire, en France, 850 cas de syphilis résistantes aux antibiotiques ont été recensés en 2013, contre zéro en 2000. La situation est encore pire pour les gonocoques (blennorragies, chaude-pisse). L’OMS a alerté, « Si on ne cherche pas à mettre en place de nouveaux antimicrobiens,  il n’y aura peut-être plus bientôt de traitements disponibles » ; l’ère pré-antibiotique, c’est l’alimentation et la sexualité qui redeviennent à risques mortels.

 Une recherche difficile et coûteuse

David Cameron, et d’autres encore plus violemment que lui, ont mis en cause l’industrie pharmaceutique qui aurait arrêté toute recherche sur les antibiotiques. C’est partiellement vrai, mais pourquoi ? Les produits naturels produits par les champignons et les bactéries ont été assez systématiquement explorés, ils ont été à l’origine de la plus grande partie des antibiotiques actuels ; on peut imaginer, et il faut certainement le faire, étudier des souches qui ne l’ont pas été, utiliser les immenses progrès en matière d’analyse, de purification et d’élucidation des structures pour rechercher des composés nouveaux – mais encore faudrait-il qu’ils soient supérieurs à ceux que l’on connait. Les laboratoires publics spécialisés dans les substances naturelles n’ont pas obtenu de grands succès en matière d’antibiotiques. Reste aussi, et c’est sans doute plus prometteur, l’application des techniques de manipulations génétiques pour modifier de façon dirigée (ou d’ailleurs aléatoire !) les composés produits par des champignons ou bactérie productrices d’antibiotiques connus ; nous pourrons ainsi probablement obtenir des antibiotiques supérieurs sur certains points aux existants ; mais peut-être pas la révolution thérapeutique attendue.

Une autre piste également permise par les progrès de la biologie moléculaire a été l’identification de cibles thérapeutiques précises chez les bactéries, des protéines, des enzymes essentielles à la vie bactérienne, mais absentes ou complètement différentes chez les mammifères. On ne peut pas dire que les firmes pharmaceutiques ne l’aient pas tenté, et, dans une publication essentielle (drugs for bad bugs), GSK notamment a publié le résultat de dix ans de recherche, d’identification et de préparation de cibles bactériennes,  de mise au point de test et de screening de collections importantes de composés (1 million), sans  aucun résultat. Ce genre d’expérience, reproduites par d’autres pharma, a sévèrement douché l’enthousiasme pour la recherche d’antibiotiques ; au fond, si les firmes pharmaceutiques ont arrêté la recherche d’antibiotiques, c‘est qu’elle n’en trouvaient pas !

 Bref, la recherche de nouveaux antibiotiques sera difficile, coûteuse, pas très prédictible, et  conduira probablement à des substances élaborées coûteuses à produire – au moins au départ. A cela s’ajoute une contrainte économique réelle : les nouveaux antibiotiques seront probablement au début réservés au marché hospitalier, donc avec des volumes faibles. Ce seront donc des médicaments aux prix élevés, or, partout, singulièrement en Europe, et encore plus singulièrement en France, les politiques d’économies de santé visent en premier les médicaments.

Que faire ?

Et c’est pourquoi le modèle actuel selon lequel les Etats laissent une très grande part de la recherche fondamentale en matière de médicaments aux firmes pharmaceutiques quitte à les rémunérer par un marché protégé, règlementé et des prix en fonction des efforts accomplis ne peut sans doute plus suffire, au moins  dans certains axes thérapeutiques. C’est ce qu’ont bien compris les USA qui, via des contrats avec le ministère de la défense, aident massivement et systématiquement les firmes et start-up se lançant dans le domaine des antibiotiques – (ce n’est pas un hasard si Donald Rumsfeld a  longtemps été au conseil d’administration de l’une des biotechs qui ont le mieux réussi, Gilead.)

En Europe, en France rien, ou presque rien, quelques pôles de compétitivité aux moyens sans mesures avec l’ampleur du défi.

 Sur le modèle du GIEC ?

David Cameron a raison de vouloir s’emparer du sujet. Aujourd’hui, et c’est bien ainsi, rien ne pourra se faire sans une mobilisation de l’opinion publique, sans un trialogue entre les experts, l’opinion publique et les décideurs. Le GIEC, pour les phénomènes climatiques, a montré la voie, faisant collaborer dans une organisation internationale des scientifiques qui ont réuni des preuves et sont arrivés à un consensus sur le réchauffement climatique et son origine anthropique, ont saisi l’opinion publique et les décideurs et se prononcent les effets des politique suivies- ou refusées.

Eh bien, il faut sans doute faire la même chose pour les infections bactériennes résistantes : créer un groupe international d’expert qui suivront ces phénomènes, distingueront les vérités des affabulations ou des peurs, feront un rapport annuel sur leur progression. Ce serait, dira-t-on, le rôle de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) ? Je n’en suis pas persuadé. Elle peut bien entendu avoir un rôle important de support, mais il me semble que seules des organisations radicalement indépendantes de tout pouvoir politique ou étatique peuvent être réellement efficaces (cf la séparation radicale des pouvoirs temporels et spirituels chez Comte pour une  gouvernance scientifique  efficace)

D’autres part, il faut que les états européens s’engagent massivement dans le financement de la recherche antibiotique, comme le font déjà les USA. Sans quoi, lors du surgissement très probables de grandes épidémies bactériennes résistantes, il ne nous restera qu’à mourir en masse ou à se procurer, en les payant très chers, des antibiotiques inventés à l’étranger- à condition même de le pouvoir.

Il serait impensable que l’Europe, que la France, pays de Pasteur, soit absente de ce défi-là. Le domaine de la santé et du médicament est tout de même aussi noble et aussi essentiel que l’énergie, le numérique ou la métallurgie, et mériterait de susciter l’intérêt du ministère de redressement productif qui l’a me semble-t-il, assez ignoré.
 


mercredi 2 juillet 2014

La Révolution génétique et la France


Un nouveau code génétique

Une avancée importante, en tous cas un véritable tour de force en biologie synthétique vient d’être réalisé au Scripps Institute (cf La Recherche juillet-Août 14). L’ADN, code génétique universelle fonctionne avec quatre lettres, quatre bases organiques dont la succession code toutes les protéines des organismes vivants. Eh bien, les chercheurs du Scripps (Floyd Romesberg) ont ajouté à cet alphabet deux bases synthétiques, qu’on ne trouve pas dans la nature, et les ont incorporées dans des séquences ADN de plasmides de la bactérie préférée des généticiens, Eschericia Coli. Pour faire bonne mesure, il leur a fallu aussi intégrer dans la bactérie un gène d’algue codant une protéine transmetteur permettant aux deux nouvelles bases de traverser sa paroi. Une fois cela réalisé (15 ans de recherche environ, tout de même), les bactéries répliquent l’ADN modifiè et ses nouvelles bases. C’est la démonstration de la possibilité, de faire produire par les bactéries à terme, non seulement des protéines existantes, mais des protéines complètements nouvelles, avec pourquoi pas, des acides aminés non naturels.

Il y a encore loin de ce premier pas au but affiché, mais la révolution génétique, grâce à la création de nouveaux outils de génétique moléculaire, progresse à pas de géants. Deux sociétés se sont fait récemment remarquer, toutes deux fondées par des scientifiques français. L’un des problèmes principaux des manipulations génétiques, et surtout des thérapies géniques est que l’on sait assez facilement insérer un gêne modifié dans les cellules, mais que l’on ne savait pas jusqu’à présent le faire de manière sélective, ce qui avait malheureusement pour effet fréquent de perturber de manière anarchique les cellules cibles, voire de les rendre cancéreuses ou de les tuer. Ce fut l’une des causes principales des échecs des premières thérapies géniques. Or, c’est ce problème, entre autres, que permet de résoudre les technologies développées par ces deux sociétés.

CRISPR therapeutics

La plus récente de ces deux sociétés est CRISPR therapeutics, fondée par Emmanuelle Charpentier. C’est l’aboutissement de vingt-sept ans de recherche fondamentale sur les mécanismes de virulence et de défense des bactéries. Les CRISPR (courtes séquences palindromiques répétées) associés à des enzymes nucléases Cas (capables de couper l’ADN) ont été découvertes chez les bactéries où elles servent à centraliser les infections virales en intégrant une partie du génome viral, puis l’utilisant pour générer des fragments complémentaires de l’ARN viral couplés à une nucléase cas qui dégrade le génome viral. Le couplage  CRIS cas9 avec des ARN guide permet de cibler des sites d’insertion d’ADN précis et cette stratégie a été validée par la démonstration qu’il est possible d’inactiver in vivo chez le singe des gênes d’intérêt thérapeutique. Ces développements doivent beaucoup à la scientifique française Emmanuelle Charpentier… mais qui n’exerce plus en France- elle est actuellement professeur à l’Université de médecine de Hanovre.

Cellectis

L’autre société,  française celle-là- active dans le domaine de l ’ingénierie génétique est Cellectis. Cellectis a été créée en 1999 par des chercheurs de l’Institut Pasteur (notamment André Choulika). Cellectis a acquis une expérience unique en matière de design, de production et d’utilisation des méganucléases. Ces enzymes, dont plusieurs centaines existent dans les bactéries, les levures, les algues  coupent l’ADN de manière très ciblée grâce à des sites de reconnaissances de longue taille (12à 40 bases) d’ADN. Ces sites peuvent être modifiés pour couper une séquence d’ADN bien particulière et Cellectis a développé toute une famille d’outils génétiques TALEN™ particulièrement efficaces. Un premier succès significatif a été enregistré avec la production de méganucléases capables de cliver le gène humain XPC dont la mutation est en cause dans le Xeroderma pigmentosum, une maladie monogénique grave prédisposant aux cancers cutanés et aux brûlures dès lors que la peau est exposée aux rayons UV. Cellectis a signé des accords avec Servier et, cette année surtout avec Pfizer (Pfizer prend 10 % du capital de Cellectis pour former une « alliance stratégique mondiale ». Le but est de développer des thérapies originales du cancer en rendant les cellules cancéreuses sensibles au systyème immunitaire. Pour cela, Cellectis a développé des outils appelés CAR (récepteurs antigéniques chimériques), qui sont des molécules artificielles qui, lorsqu'elles sont présentes à la surface des cellules immunitaires effectrices, permettent à ces dernières de reconnaître une protéine déterminée (antigène) et de déclencher l'élimination des cellules qui portent cet antigène sur leur surface (cellules cibles). Il devient alors possible de modifier des cellules du système immunitaire (généralement des lymphocytes T) de façon à ce qu'elles expriment un CAR capable de reconnaître des protéines présentes à la surface des cellules cancéreuses.

Deux remarques : en 1970, le Prix Nobel et généticien Jacques Monod affirmait : « Non seulement, la génétique moléculaire moderne ne nous propose aucun moyen d’agir sur le patrimoine héréditaire, pour l’enrichir de traits nouveaux, mais elle révèle la vanité d’un tel espoir, l’échelle microscopique du génome interdit à pour l’instant et sans doute à jamais de telles manipulations ». Prédiction aventurée : nous entrons aujourd’hui clairement dans l’ére industrielle de la transformation génétique de l’homme. Pour le meilleur évidemment- et la sagesse humaine évitera le pire

Grâce à la recherche française, la France est présente dans ce domaine ; mais on ne peut que rêver à ce que serait le développement de sociétés comme Cellectis ou CRISPR therapeutics si elles étaient issues de labos américains. Il serait temps que le Ministère du Redressement Productif s’intéresse davantage aux industries d’avenir qu’à celles du passé, et daigne s’intéresser à la thérapeutique, à la biologie et au pharmaceutique au moins autant qu’à l’énergie et aux transports chers aux Ingénieurs des Mines – peut-être suffirait-il d’introduire ces matières dans leur cursus ?
 

samedi 8 février 2014

Carmat : au cœur (artificiel) de l’innovation

Une première mondiale : 18 décembre 2013

Le jeu de mot est facile, et Carmat, ses fondateurs, ses chercheurs, ses actionnaires méritent mieux que cela. Carmat a réussi l’implantation du premier cœur artificiel sur un patient âgé de 75 ans, atteint d’insuffisance cardiaque en phase terminale.

Il s’agit d’une première mondiale, qui répond au besoin immense et croissant de dizaine de milliers de patients ne serait-ce qu’en  en France et aux USA, en insuffisance cardiaque avancé et qui ne peuvent être greffées faute de greffons ; et les futurs implantés n’auront plus à attendre leur salut de la mort brutale d’un  autre
.
Il s’agit aussi d’un bijou (900g) de technologie qui devrait permettre de rendre aux malades leur mobilité, une pompe élaborée qui sait s’adapter aux efforts nécessaires dans les diverses situations de la vie courante, utilisant un biomatériau spécialement traité pour éviter la formation de caillots ; avantage supplémentaire pour les patients par rapport aux greffons humains, il n’y a aura plus besoin de traitements anti-rejets à vie, traitements difficiles à supporter et favorisant les infections.

C’est aussi une aventure humaine extraordinaire, celle d’abord du professeur Alain Carpentier, un chirurgien, un inventeur et pionnier de la chirurgie valvulaire (chaque année, 250000 malades dans le monde sont traités par des procédés de son inventions, des « biogreffons » issus de porc et traités chimiquement pour éviter la formation de caillots), un homme aussi qui s’est préoccupé de développer la chirurgie cardiaque dans les pays en développement, notamment au Vietnam) ; une longue aventure exceptionnelle qui a duré plus de vingt-cinq ans – vingt cinq ans de recherche, développement, investissement - les premiers brevets furent déposés en 1985.

Puis ce fut  l’alliance, en 1993, avec Jean-Luc Lagardère, président de MATRA, pour la création d’un concept de cœur artificiel complet incluant les ventricules, les actionneurs et une électronique de commande totalement embarquée au sein d’un dispositif unique, la création du GIE CARMAT, les premières implantations animales réussies sur le veau, la conception du système, de matériaux biocompatibles, de polymères particuliers et de technologies embarquées et le dépôt de plusieurs nouveaux brevets concernant l’architecture, la membrane, le « Locking interface device », la pompe et la régulation physiologique de 1995 à 2004.

Une longue aventure humaine, avec tous ceux qui entouré Alain Carpentier, qui l’ont aidé, qui ont cru à son invention, une aventure qui n’aurait sans doute pas été possible sans le premier investisseur, Jean-Luc Lagardère, le patron de Matra qui aimait les défis technologiques ; sans les chercheurs, mais aussi l’énergie, le savoir-faire et l’engagement constant  du Dr Philippe Pouletty, dirigeant de France Biotech et de Truffle capital, et de bien d’autres.

Il faut encore remercier le fonctionnaire de l’Agence du médicament (ANSM), qui a du assez mal dormir avant de donner l’autorisation d’implantation ; cette première française  a failli se dérouler en Belgique, en Slovénie, en Pologne ou en Arabie saoudite, où des autorisations d’implantations ont été obtenues

Le cœur des problèmes de l’innovation

Non seulement le cœur artificiel de Carmat permettra de résoudre un besoin majeur de santé publique, mais il résout aussi un problème économique : le cœur coutera environ 150.000 euros, soit le coût d’une transplantation, et son prix pourrait encore diminuer avec la fabrication en série ; et il permet d’éviter des traitements immunosupresseurs à vie ( et leurs effets) d’ »un coût de 20000 euros par ans.
Le développement de Carmat a été permis par un investissement initial de 15 millions d’euros d’EADS (Lagardère, à l’époque), puis des levées de 16 millions d’euros  en 2010 et 30 milions en 2011 (Truffle Capital) et enfin un prêt de 30 millions d’Oseo-BPI (Banque publique d’investissement)
Mais, pour les Carmat d’aujourd’hui, qui investira et prendra un tel risque ? Où sont les Lagardère d’aujourd’hui ? - Surement son héritier de nom, mais pas d’esprit !

Un effet paradoxal et quelque peu révoltant  : plus et mieux le patient implanté survit, plus le cours de Carmat ( après une forte hausse initiale), baisse.
C’est que les « marchés » ne savent pas comment Carmat, en cas de succès pourra financer son développement, si la société pourra rester indépendante, si des capitaux suffisants pourront être levés, si des nouveaux investisseurs seront trouvés et lesquels, et comment seront traités les investisseurs initiaux
Nous ne savons pas financer le développement de Carmat et d’autres sociétés qui ont réussi leur phase de recherche et développement ; nous ne savons pas transformer nos succès technologiques, parfois immenses,  en multinationales.
C’est aussi à une stratégie offensive que le Ministère du développement productif doit  s’intéresser ; et pas seulement à son rôle de pompier des crises. Une stratégie offensive qui passe aussi par l’organisation d’une Europe de l’innovation plus efficace

 

lundi 2 décembre 2013

Electricité : vers le grand noir !

Vers 1905, le citoyen Pataud, anarcho-syndicaliste fondateur du syndicat des électriciens rêvait de plonger Paris dans le noir afin de déclencher le grand soir, une alliance de fait entre écologistes exploitant la phobie nucléaire et les ultra-libéraux de la Commission Européenne est en train de réaliser les fantasmes du citoyen Pataud

Le RTE (réseau de transport électrique) a prévenu : en 2016,  le réseau approchera de la congestion et des régions entières pourraient être plongées dans le noir et le chaos.(cf. Le Monde 19 novembre 2013)

Eole, c’est du vent !

Une des raisons principales en est l’absurde politique éolienne : la production éolienne ultra subventionnée et prioritaire sur le réseau, cette énergie produite lorsque le vent le veut bien et non lorsqu’on en a besoin, ne permet absolument pas de faire face aux demandes électriques. Plus il y a d’éoliennes, plus il faut de centrales à gaz –génial pour le bilan climatique, et les centrales à gaz, nous les avions fermées. Ajoutons à cela l’existence d’un véritable lobby écolo-affairiste, nourris aux tarifs subventionnés et aux niches fiscales, se ruant sur les maries rurales auxquelles ils font miroiter le nouveau pactole dans le vent, entraînant une multitude de prises illégales d’intérêts de certains élus (Jean-Louis Butré, Fédération environnement durable Marianne, 30 novembre 2013). Une autre raison ; le frein mis en France à la construction nucléaire – et bientôt ; nous serons incapable de construire une centrale sans les Chinois, qui, eux avancent à grands pas. De plus, l’énergie éolienne est chère, et entraîne une véritable écotaxe électrique, géante à côté de la trop fameuse écotaxe routière, qui se chiffrera par plus d’une centaine d’euros par an pour chaque consommateur. Enfin l’abandon par l’ Allemagne du nucléaire a été catastrophique, et a déséquilibré le système européen, entraînant même le remplacement des très utiles centrales à gaz par des centrales à charbon, moins chères, mais plus polluantes.

La politique Européenne

Cette politique a été bien caractérisée (et exécutée) par Claude Mandil, directeur de l’agence internationale de l »énergie de 2003 à 2007 : « la Commission Européenne, obsédée par le marché, a failli sur la question de la sécurité d’approvisionnement. La marché intérieur a été progressivement bâti depuis vingt ans, sous forte pression idéologique, avec la conviction que l’on se porterait d’autant mieux qu’on confierait plus aux marchés et moins au politique. Résultat : il ne permet plus bien entre autres de prendre en compte les investissements de sécurité, de développer des marchés de capacité pour faire face à l’explosion des énergies renouvelables intermittentes. Une réforme en profondeur s’impose »

Pourtant, une saine  compréhension des lois économiques de base indique qu’il existe des monopoles de faits ( par la géographie, la technique, l’intensité capitalistique, le service public) ; et de nombreux et catastrophiques exemples ont montré que chaque fois que par idéologie, on veut imposer le marché et la concurrence, le remplacement de ces monopoles étatiques par des oligopoles privés conduit tout simplement à la pénurie, les nouveaux gérants n’ayant aucun intérêt à réaliser les investissements massifs nécessaires et se contentent de voir monter le prix d’une ressource qu’ils raréfient jusqu’à la pénurie. La privatisation de l’électricité en Californie, celle des transports ferroviaires en Angleterre l’a prouvé à l’envie.


Stop à la privatisation de l’hydroélectrique !

Pourtant, les ayatollah libéraux de la Commission ne l’ont toujours pas compris, au point qu’ils veulent encore imposer la concurrence sur l’énergie hydroélectrique, et cela se joue en ce moment, et c’est extrêmement grave ! Là aussi, 1) c’est un marché naturellement monopolistique – on ne peut pas construire autant de barrages que l’on veut. 2) C’est une industrie où la sécurité est primordiale et le profit ne peut être le seul moteur – les barrages ont tué plus que le nucléaires. 3) C’est un secteur qui a été relativement négligé ces dernières années et qui nécessite de gros investissements, pour la sécurité et aussi pour augmenter la productivité, et évidemment les opérateurs privés ne les feront pas. 4) Enfin, l’énergie hydroélectrique constitue une énergie durable et écologique au plus haut point, et une énergie d’appoint mobilisable à volonté lorsqu’une pénurie menace, justement ce dont nous avons le plus grand besoin !

Toujours, partout, un monopole public remplacé par un oligopole privé, c’est la pénurie et l’explosion des prix assurées! On ne peut se permettre cela pour cette ressource précieuse qu’est l’énergie hydroélectrique

A noter que les Allemands ont gentiment expliqué à la Commission que leurs monopoles régionaux équivalent à une concurrence au niveau national, et que donc, ils ne feraient rien ; que les Portugais se sont dépêchés de faire passer leurs concessions de service public sur l’hydroélectrique à cent ans etc ; et nous nous n’avons rien fait !

Au contraire même, la Cour des Comptes a cru bon d’appuyer la demande européenne de mise en concurrence des barrages hydroélectriques ; ils connaissent tellement bien le sujet qu’il a d’ailleurs fallu leur expliquer gentiment que la concession, pour des raisons techniques évidentes, ne pouvait se faire barrage par barrage, mais par vallées entières. (La Cour des Comptes, qui a pourtant un immense travail de comptable, de vérification des comptes publics à accomplir a trop tendance ces derniers temps à se mêler de tout, voire de stratégie industrielle et de recherche, et les chercheurs qui ont eu l’immense bonheur de voir ses auditeurs débarquer dans leurs instituts en ont généralement gardé un immense dégoût devant tant d’incompétence et de morgue). A-t-on jamais vu des comptables décider d’une stratégie industrielle ou d’une politique de recherche ?)

Pas d’industrie sans électricité !

Face à la menace imminente de pénurie d’électricité, le Ministère du redressement productif doit d’urgence s’occuper du dossier : pas d’industrie sans électricité ! Il faut stopper immédiatement la mise en concurrence sur l’hydroélectrique, définir une politique énergétique européenne qui tienne compte des modes de consommation et de production propres à chaque pays, renforcer les interactions internationales, engager de nouvelles unités de production, notamment nucléaires.

Et préparer la transition énergétique du siècle prochain, qui reposera sur la seule énergie massivement durable, le solaire !

lundi 13 mai 2013

Terres rares _ l’hégémonie chinoise ?

Le coup du chalutier chinois

Le  17 septembre  2010, un chalutier chinois était arraisonné par la marine japonaise dans une zone maritime contestée, autour des îles Senkaku, et son capitaine arrêté. La tension monta, en rétorsion les chinois arrêtèrent quatre japonais accusés d’espionnage. Le 24 septembre, les Japonais libéraient le capitaine chinois sans conditions, malgré une opinion publique exaspérée. C’est que, dès l’incident connu, le ministère chinois du commerce avait réuni les entreprises chinoises possédant une licence d’exportation de terres rares vers le Japon, et les avaient discrètement, en toute illégalité selon les règles de l’OMC, sommé d’interrompre leurs livraisons, effectivement suspendues le 21 septembre. Il n’a pas fallu ensuite longtemps pour que les industriels japonais somment leur gouvernement de céder. C’est alors que le monde réalisa que la Chine avait conquis un quasi-monopole (95%) de l’approvisionnement mondial en terres rares.
Ce n’aurait pourtant pas dû être une surprisse, car c’était là le résultat d’une politique de long terme publiquement annoncée en 1992 par Deng Xiaoping : «  Le Moyen Orient a le pétrole, la Chine a les terres rares ». Cette politique patiente a été extraordinairement efficace :un quasi-monopole de l’approvisionnement des industries du monde entier en terres rares. Autre succès :en 1998, 90% de la production des aimants puissants nécessitant des terres rares se faisait aux USA, Europe et Japon, dix ans plus tard, le marché est quasi-entièrement entre les mains des Chinois, soit directement, soit indirectement par des partenariats notamment avec des firmes japonaises.

Pour une politique industrielle des terres rares

Les terres rares (néodyme, lanthane, cérium, praséodyme, scandium, yttrium..) jouent un rôle fondamental dans l’électronique et la chimie comme catalyseurs, aimants, luminophores etc. Historiquement, la France a joué un rôle pionnier dans les techniques d’extraction et de purification des terres rares avec Rhône Poulenc, qui fut un leader mondial (50% du marché), puis Rhodia. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cette position n’a pas été vraiment protégée : les réorganisations successives de Rhône Poulenc et de Rhodia, ont entraîné une concentration des efforts et de l’attention sur des stratégies très court-termistes et boursières, cependant que l’Etat français se désintéressait de l’industrie et de toute politique industrielle. Il faut dire que les Etats-Unis, la Corée, le Japon, l’Australie, très dépendant des terres rares, ont été encore davantage pris au dépourvu que la France par la stratégie à long terme de domination de la Chine. Celle-ci a avancé en progressant techniquement et par une politique de bas prix qui a entraîné partout dans le monde la fermeture de mines concurrentes devenues non rentables et par ailleurs souvent en butte aux critiques écologiques.
Jusqu’au coup de tonnerre du chalutier japonais, qui a réveillé tout le monde. Rhodia (Rhodia Rare Earth Systems, appartenant maintenant au groupe franco-belge Solvay- pourquoi a-t-on laissé filer ce fleuron français) ne s’en est pas trop mal sorti grâce à des accords privilégiés de long terme et des joint venture avec des sociétés chinoises. La réduction abrupte des quotas d’exportation chinois de terres rares en 2010  (le coup du chalutier) l’a tout de même contraint a réservé ses livraisons à des clients stratégiques  ( par exemple, l’automobile, dont les pots catalytiques exigent du cérium) et à négliger les autres, mais il a pu en partie adoucir les conséquences du coup de force chinois en augmentant avec ses partenaires chinois la transformation sur place des terres rares en produits intermédiaires non soumis aux quotas – au prix donc de transferts de technologie renforçant à terme l’industrie chinoise.

La contre attaque

 Face à une dépendance chinoise menaçant des industries stratégiques, les USA (Molycorp) rachètent des mines américaines et les remets en exploitation et des mines européennes (Sillamae, Estonie) ; le Japon conclut des accords avec des partenaires vietnamiens et indiens pour développer de nouvelles mines et monte une industrie de retraitement qui devrait permettre de récupérer 10% de ses besoins. L’Europe, comme d’habitude, réagit de façon dispersée, et sans souci de protéger ses ressources propres, notamment dans les pays nordiques.  L’Allemagne, très fortement impactée à travers notamment Siemens, grand consommateur de terres rares, a comme d’habitude agi seule et dans le sens de ses seuls intérêts et a  incité ses entreprises à se regrouper en consortium (rien moins que BASF, Bayer, Wacker, BMW, Daimler, Thyssen, Bosh…) pour rechercher et exploiter de nouvelles mines – des accords ont été signés  avec le Kazakhstan et la Mongolie, qui possède d’immenses gisements. Les Pays-Bas, pourtant fortement concernés avec Phillips, semblent ne pas avoir de stratégie.
Rhodia, lui, poursuit sa stratégie d’accord avec la Chine (un Chinois a été nommé à la tête de l’activité terres rares) qui lui a plutôt réussi, mais diversifie aussi ses approvisionnement, en accord avec des groupes australiens, en Australie et en Malaisie) et développe aussi des procédés optimisés permettant une meilleure récupération des terres rares ainsi que des procédés   sur ses sites historiques de La Rochelle et de Saint-Fons, dans l’indifférence du gouvernement français qui semble se désintéresser de ce secteur industriel essentiel.
Un programme européen ERA-MIN, coordonné par le CNRS a été impulsé pour rechercher de nouvelles sources européennes (Suède, Norvège, Groënland) et promouvoir de nouveaux procédés et produits. Il semble fonctionner comme peut fonctionner un programme européen coordonné par le CNRS pour faire de la stratégie industrielle… Si au moins, il permet de financer de la recherche dans un domaine qui a été un peu délaissé et où la France était  un acteur majeur, ce sera pas mal ; mais l’essentiel se déroule en-dehors.

La stratégie chinoise n’est pas l’hégémonie

La bonne nouvelle, c’est la réaction chinoise, qui s’est exprimée publiquement. Finalement, la Chine semble considérer que sa position de quasi-monopole n’était pas si satisfaisante, et elle voit plutôt d’un bon œil une (certaine) concurrence se remettre en place. Elle en attend des progrès significatifs dans le traitement des minerais, l’efficacité des procédés, les problèmes environnementaux, elle recherche aussi des partenaires pour développer davantage de produits plus élaborés.
La Chine ne veut pas l’hégémonie, ne recherche pas le maximum de profit à court-terme, elle veut profiter au mieux de ses ressources naturelles, développer ses technologies, être autonome aussi en produits élaborés. Certains économistes pensent que la Chine en raison de sa population, de sa population éduquée, de ses capitaux  déséquilibrera le monde entier ; ce n’est pas sa volonté, ni sa stratégie, et elle semble agir assez sagement, avec un vrai souci de l’équilibre et de durabilité. Dans ces conditions, la stratégie de Rhodia du partenariat chinois (important, mais non exclusif) peut être la bonne- un hasard, car le gouvernement français, pas plus que les autres, n’a vu venir cette crise et la dépendance patiemment construite et quasi-totale de secteurs importants de l’économie vis-à-vis des minerais de terres rares chinois.
Mais cela signifie aussi que pour travailler avec les Chinois, il faut aussi être capable d’avoir des stratégies à long terme et d’anticiper, bref il faut mener une politique industrielle… qui a été tragiquement absente dans le domaine des terres rares, et dans bien d’autres. C’est aussi un sujet qui devrait intéresser le ministère du redressement productif dans un domaine où la France a été pionnier et leader.
Si le coup du chalutier chinois aura permis de comprendre cela, et d’en tirer les leçons, il n’aura pas été inutile.
Cet article est basé sur un article de l’Actualité Chimique de décembre 2012 (Régis Poisson-AEV-Balard)

vendredi 12 avril 2013

Arrêt de Quaero_ fin des grands projets d’innovation ?

La dure naissance de Quaero

Quaero fut l’un des premiers exemples de la politique d’innovation proposée par le rapport Beffa  et impulsée par feu l’Agence pour l’Innovation industrielle : le financement  d’innovation de ruptures par de grands projets dits PMII, (programmes mobilisateurs d’innovation industrielle), impulsés par l’Etat avec des structures collaboratives entre PME, grand groupe, équipes publiques)
Le but de Quaero était de d’inventer et de développer de nouveaux  « outils intégrés de gestion des contenus multimédias ». Il a été présenté de façon un peu trop facile et mal adaptée comme devant être le nouveau google européen, alors qu’il s’agissait de faire en sorte que la France (et l’Europe) soient présent dans les moteurs de recherche de l’avenir, en développant des techniques de recherche par le contenu non seulement du texte, mais aussi des images, du son et de la vidéo. Quaero devait aussi favoriser la numérisation, l'enrichissement et la diffusion du patrimoine audiovisuel et des bibliothèques numériques.
Quaero a réussi d’abord à survivre à l’hostilité de la  Commission Européenne à ce type de projet, qui a retardé de deux ans sa mise en route avant d’autoriser sans enthousiasme son financement public, à la mauvaise volonté de Deustche Telekom qui devait faire partie du consortium de départ, à la colère des anglo-saxons dénonçant « un cas flagrant de nationalisme malencontreux et inutile ».

Un pôle de compétitivité national qui aurait réussi

Quaero a démarré en 2008 avec un financement public de 100 millions d’euros et un financement privé à même hauteur, pour une durée de cinq ans. Le consortium regroupait des grands groupes comme  Technicolor et France Telecom, des PME comme Jouve et Bertin Technologies, des start-up comme  Exalead et et LTU Technologies, des laboratoires publics comme le LIMSI-CNRS, l'Inria, l’Ircam… etc.
A la fin des cinq ans, des produits ont été créés comme l'outil d'indexation de contenu audio d'Exalead, Voxalead News, la traduction de sites Web, SystranLinks, ou la transcription de discours, Vocapia. Trente et un brevets et sept cents articles scientifiques ont été publiés. Des programmes et des organismes ont accompli des progrès importants, à un rythme inédit : A2iA, en reconnaissance d'écriture manuscrite française ; l'Inria, pour la recherche dans les images, l'Ircam, pour l'analyse de musique Surtout Quaero a consolidé des filiéres et favorisé des collaborations, et  a rempli son objectif de permettre aux industriels français de ne pas être évincés de ce secteur stratégique  et de préparer l’avenir : « il a permis de rester au contact de la concurrence. Tout seuls, les partenaires auraient eu du mal", confie Pieter van der Linden, responsable du centre de recherche et d'innovation de Technicolor à Paris et coordinateur de Quaero.
Au fond, Quaero a agi  comme un pôle de compétitivité national qui aurait réussi.

Quaero et les programmes mobilisateurs, stop ou encore ?

Alors Quareo et les autres programmes mobilisateurs, stop ou encore ? Encore évidemment,mais on ne sait pas comment Quaero va continuer à fonctionner, et comment cette aventure va pouvoir continuer pour délivrer toutes ses promesses. 
Et surtout, il faut souligner que la naissance de Quaero n’a été possible que grâce à l’Agence pour l’Innovation Industrielle (AII) avec une stratégie très interventionniste qui a permis de placer l’innovation sous le contrôles d’innovateurs et non des banquiers et des comptables, et de rompre radicalement avec les stratégies prétendument prudentes et peu efficaces de saupoudrage d’Oseo. Or, par la volonté de Sarkozy, l’AII, création chiraquienne a été dissoute et intégrée…à Oseo, un Oséo certes un peu rénové, mais qui n’a pas repris à son compte les ambitions de l exAII et du rapport Beffa.
Une leçon utile pour le ministère du redressement productif et la Banque pour l’innovation ?

jeudi 11 avril 2013

L’innovation : recettes de succès et situation française vues par l’OCDE

(Résumé de la conférence de Dominique Guellec  (OCDE)- AJEF, 20 février 2013)

Favoriser l’innovation

L’innovation peut concerner de multiples domaines : technologique, des services, du marketing, de la finance
L’innovation peut être freinée par des lois ou réglementations inadéquates, non justifiées par un bien public mais favorisant des intérêts acquis (un cas pathologique célèbre est une loi anglaise du XIXème siècle imposant de faire précéder les automobiles (la nuit ?) par un marcheur portant une lanterne rouge). Un cas pathologique actuel à Paris est le monopole malthusien des taxis parisiens qui empêche le développement de nouveaux services au détriment des habitants. Repérer et supprimer ces freins réglementaires est un enjeu important.
L’innovation est freinée lorsqu’on entrave les processus de réallocation des ressources en maintenant artificiellement des activités déclinantes. Ainsi, l’Europe du Nord ne protège pas les entreprises ou les emplois existants, mais les employés en permettant et favorisant des formations et reconversion adéquates.
Des entreprises existantes peuvent être conduites à freiner l’innovation pour préserver leur business model. Souvent, à technologies nouvelles, entreprises nouvelles ; c’est le processus Schumpeterien de destruction créatrice.
L’innovation n’est clairement plus le monopole de l’Occident et d’un petit nombre de nations occidentalisées. Le rattrapage chinois, par son ampleur et sa vitesse, a un caractère unique dans l’histoire. Le monde est devenu multicentrique, et les migrations concernent pour la première fois de façon massive des personnes très qualifiées (chercheurs, ingénieurs, techniciens, médecins…). Ceux qui sauront le mieux organiser ces migrations (politique de retour des doctorants etc) pourront en tirer un avantage important.
Tout ce qui ne peut pas circuler par Internet et s’enracine dans un territoire et de la proximité prend une valeur plus importante et peut constituer une source précieuse d’innovations non délocalisables : ce sont les collectivités, les infrastructures, les savoir-faire, traditionnels ou spéciaux ; la construction et l’habitude des collaborations interdisciplinaires : ainsi, un chimistes en France peut facilement collaborer avec un chimiste en Inde, mais plus difficilement avec un biologiste. On délocalise moins facilement un binôme chimiste biologiste, et encore moins facilement des collaborations plus complexes, qui ne fonctionnent bien que dans la proximité géographique et culturelle. Créer ces réseaux de collaborations et de compétences représente donc un énorme avantage compétitif pour un pays.

Le contexte français

L’industrie française a énormément reculé dans les dernières dix années et la recherche selon l’OCDE se situe dans une honnête moyenne, sans plus. La recherche et développement représente 2.3 % du PIB, sans évolution sur les vingt dernières années, alors que l’agenda de Lisbonne pour l’Europe de la connaissance prévoyait 3% ; l’Allemagne est à 2.8 % et seuls les pays nordiques atteignent ces 3%.
La France se caractérise par quelques grands groupes planétaires très compétitifs et innovants (par exemple dans l’aéronautique, le nucléaire), mais a) ils sont trop peu nombreux ; b) ils ont tous plus de trente ans - la France n’a su créer aucun grands groupe, alors qu’aux USA, la plupart des grandes entreprises n’ existaient pas, ou à l’état embryonnaire il y a  quinze ans. En résumé, la France n’a ni grandes entreprises récentes comme les USA, ni un « mittlestand », réseau dense d’entreprises moyennes innovantes et exportatrices comme l’Allemagne.
La France sait créer des entreprises innovantes ; le statut fiscal des jeunes entreprises innovantes est une réussite, et la France crée autant d’entreprises que les USA et plus que l’Allemagne ; mais elle ne sait pas les faire grossir, ou même simplement réussir. La plupart n’ont pas même d’activité commerciale réelle ou vivotent, et les rares qui réussissent n’ont pas suffisamment accès à des capitaux pour se développer…et sont donc rachetées par des entreprises étrangères.
Une des raisons est un manque de culture managériale, et, plus généralement, une direction pathologique des entreprises. Le cas typique français du chercheur qui a passé plus de vingt ans à l’Université ou dans un grand organisme de recherche et  se lance dans la création d’entreprise sans vision du marché et avec une mise de fonds ridiculement insuffisante est catastrophique. Les Apple, Google, Microsoft n’ont pas été créées par des chercheurs, mais  par des managers visionnaires et charismatiques qui ont su s’entourer  de chercheurs bien plus compétents qu’eux, les écouter, les diriger… et les rétribuer.
Une autre raison est le syndrome « Tanguy » ; de fait, dans le contexte français du financement de l’innovation et des aides fiscales, les entreprises n’ont aucun intérêt à croître. Le financement et les aides à l’innovation profitent bien aux très petites entreprises et aux très grandes ; il est tragiquement inadapté à la croissance et à création de PME du type Mittelstand, en particulier le secteur du capital risque déficient.

NB : le diagnostic me semble pas mal vu, mais l’OCDE parait ne croire qu’aux modèles américains et allemands. Or, un modèle d’innovation de ruptures par grands projets impulsés par l’Etat - les PMII, (programmes mobilisateurs d’innovation industrielle) du rapport Beffa et de l’ex AII, avec des structures collaboratives entre PME, grand groupe,équipes publiques) est sans doute plus adapté au contexte français.
En tout état de cause, si’ l’on veut réussir – et c’est critique- la politique d’innovation, il faudrait que les ministères du redressement productif et de la recherche se parlent sérieusement.

lundi 21 mai 2012

L’industrie pharmaceutique en France ; le massacre continue

Astra Zeneca après Fournier,  Novexel, Endotis

Après les biotech Endotis et Novexel (fermé après le rachat de son projet phare par Abbot) sur le site de Romainville, après Fournier à Dijon (300 personnes concernées), c’est le groupe Astrazeneca qui poursuit la litanie des centres de recherches pharmaceutiques sacrifiés en fermant son centre de Reims (40 personnes).
Selon Astra Zeneca, ce centre créé en 1975 et d’abord spécialisé dans les maladies infectieuses et inflammatoires se consacre depuis 1995 à la recherche contre le cancer et compte à son actif plus de 180 brevets originaux déposés et plusieurs molécules en cours de développement pré-clinique et clinique.
C’est morceau par morceau l’industrie pharmaceutique française, des emplois hautement qualifiés et d’immenses possibilités de progrès et de croissance  qui disparaissent ; disparus UPSA, Jouveinal, Laffont et leurs recherches, pendant que leurs découvertes sont exploitées par des laboratoires étrangers.
En cinquante ans ont été inventés les beta-bloqueurs, les anti-ulcères, l’insuline et l’interféron recombinants, les anti-hypertenseur, d’abord inhibiteur de l’enzyme de conversion puis antagonistes de l’angiotensine, les anti-rejets qui ont permis l’extraordinaire développement des greffes, les nouveaux inhibiteurs de cyclooxygènase plus sûrs que l’aspirine et les AINS classiques,  les différentes classes d’antiviraux contre le sida, les anticorps contre l’artgrite rhumatoïde et maintenant les anti-cancéreux ciblant les mécanismes de cancérogénèse ( inhibiteurs de kinase) ont représenté d’immense progrès thérapeutiques.
Et il reste beaucoup à faire dans de nombreux domaines : maladies neurodégénératives, diabète, asthme, maladies infectieuses réémergentes…

Des rapports, et pas de politique du médicament

Les difficultés de la recherche pharmaceutiques en France étaient parfaitement prévisibles et avaient fait l’objet notamment du rapport Marmot (2004) et de plusieurs rapports de l’institut Rexecode (2005). Or la plupart des atouts et pistes recensés ont été systématiquement ignorés ou sabotés : l’Agence pour l’Innovation Industrielle, qui devait  favoriser le financement des innovations fondamentales et éviter le saupoudrage caractéristique d’Oseo a été… des(intégrée) dans Oseo ; le champion français Sanofi, qui doit tant à l’action des pouvoirs publics ne joue pas son rôle de moteur ; l’abandon des baisses de prix et déremboursements brutaux et leur remplacement pas des accords prix-volumes permettant une meilleure visibilité et favorisant le bon usage du médicament n’est toujours pas d’actualité ; la réforme du fonctionnement des agences sanitaires pour obtenir  un environnement réglementaire de qualité reste entièrement à faire ; enfin, l’Etat français a fait preuve d’une naïveté et d’une démission coupables en acceptant sans contrepartie la reprise de laboratoires français et de leurs découvertes et tolère dans l’indifférence que les entreprises étrangères réalisent en France 63 % des ventes, mais seulement 31 % de la R&D. Le financement pathologique du capital-risque ne permet toujours pas le développement d’une industrie française des biotechs et des start-up (jeunes pousses)
L’industrie pharmaceutique représente environ 52 milliards de chiffre d’affaires, plus de cent mille emplois directs, souvent qualifiés, et quatre fois plus d’emplois induits, cinq milliards  en recherche (12,5% du chiffre d’affaire, le secteur qui investit le plus en recherche). Elle représente aussi un fort potentiel de croissance : dans les pays riches en raison du vieillissement de la population, dans les pays émergents par le développement des classes moyennes. Et elle est source d’économie en évitant des hospitalisations coûteuses.
Si l’industrie pharmaceutique disparaît de France, il faudra soit se passer des nouveaux médicaments, soit les payer très chers à des firmes étrangères. D’importantes mutations sont en cours ; partout les firmes pharmaceutiques tendent à abandonner et externaliser la recherche préclinique, plus risquée ; partout, sauf en France, naissent des entreprises de service qui prennent cette recherche en charge, en bénéficiant de contrats favorisés avec les entreprises pharmaceutiques.
Parce qu’en France, il n’y a pas de politique du médicament, à part celle qui consiste à baisser les remboursements des prestations de santé… Un grand et noble défi pour le ministère du redressement productif !