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jeudi 17 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_73_ Dans le bureau de Roland_2

Important et Magistral, chef d’œuvre d’historien et d’écrivain  : Pour suivre les exactions des débuts de la Convention, Taine s’imagine dans le bureau du très distingué et très girondin Ministre de l’ intérieur,  Roland, en compagnie de sa femme sans laquelle il ne faisait rien. Il devait tenir à la fonction, puisque les Girondins ont déclenché le 10  aôut et les massacres de septembre pour qu’il retrouve son poste. Voici ce qu’il en fait.
Généralisations des massacres, dragonnades et pillage des aristocrates. Purge des pisons en province. On refuse au clergé réfractaire les passeports pour quitter la France alors qu’on l’a condamné à l’expulsion.

NB ce blog et les suivants immédiats sont la retransmission intégrale du texte de Taine

Sus aux aristocrates : M. de la Rochefoucauld

Philanthrope dès sa jeunesse, libéral dès son entrée à la Constituante, président élu du département de Paris, l’un des patriotes les plus persévérants, les plus généreux et les plus respectés de la première et de la dernière heure, qui méritait mieux d’être épargné que M. de la Rochefoucauld ? Arrêté à Gisors par ordre de la Commune de Paris, il sortait de l’auberge, à pied, conduit par le commissaire parisien, entouré du conseil municipal, escorté par douze gendarmes et par cent gardes nationaux ; derrière lui, sa mère, âgée de quatre-vingts ans, sa femme, suivaient en voiture ; on ne pouvait craindre qu’il ne s’échappât. Mais contre un suspect la mort est une précaution plus sûre que la prison, et 300 volontaires de l’Orne et de la Sarthe, qui sont de passage à Gisors, s’attroupent en criant : « Nous allons avoir sa tête ; rien ne peut nous en empêcher. » Un coup de pierre atteint M. de la Rochefoucauld à la tempe, il s’affaisse ; son escorte est enfoncée, on l’achève à coups de sabre et de bâton, et le conseil municipal n’a que le temps de « faire sauver la voiture qui enferme les femmes   ». – Aussi bien, entre les mains des volontaires, la justice nationale a des brusqueries, des intempérances ou des retours dont il est prudent de ne pas attendre l’effet. Par exemple, à Cambrai  , une division de gendarmerie à pied, qui vient de quitter la ville, s’aperçoit qu’elle a oublié « de purger la prison » ; elle revient sur ses pas, prend le concierge, le mène à l’Hôtel de ville, se fait lire le livre d’écrou, élargit les détenus dont les délits lui semblent pardonnables, et leur fait délivrer des passeports ; par contre, elle massacre un ancien procureur du roi sur lequel on a trouvé des adresses entachées « de principes aristocratiques », puis un lieutenant-colonel peu populaire et un capitaine suspect. – Si léger et si mal fondé que soit le soupçon, tant pis pour l’officier sur lequel il tombe. À Charleville  , deux voitures d’armes ayant passé par une porte au lieu d’une autre pour éviter un mauvais chemin, M. Juchereau, inspecteur de la manufacture et commandant de la place, est déclaré traître par les volontaires et la populace, arraché des bras des officiers municipaux, assommé à coups de crosse, foulé aux pieds, percé de coups. Sa tête, fichée sur une baïonnette, est promenée dans Charleville, puis dans Mézières, et jetée dans la rivière qui sépare les deux villes. Reste le corps que la municipalité ordonne d’enterrer ; mais il est indigne de sépulture ; les meurtriers s’en emparent et le lancent à l’eau pour qu’il aille rejoindre sa tête. Cependant la vie des officiers municipaux ne tient qu’à un fil ; l’un d’eux a été pris au collet, un autre jeté à bas de son siège, menacé de la lanterne, couché en joue, bourré de coups de pied ; les jours suivants, on agite le projet « de couper leurs têtes et de piller leurs maisons ».

Une dragonnade en règle chez tous les nobles absents ou présents. M. De Gouy d’Arsy  

En effet, quiconque dispose des vies dispose aussi des biens, et Roland n’a qu’à feuilleter deux ou trois rapports pour voir comment, sous le couvert du patriotisme, les convoitises brutales se donnent carrière. À Coucy, dans l’Aisne  , les paysans de dix-sept paroisses, assemblés pour fournir leur contingent militaire, se sont rués, avec des grandes clameurs, sur les deux maisons de M. Desfossez, ancien député de la noblesse à la Constituante ; c’étaient les deux plus belles de la ville : l’une avait été habitée par Henri IV. Des officiers municipaux qui veulent intervenir manquent d’être écharpés, toute la municipalité s’enfuit. M. Desfossez, avec ses deux filles, parvient à se cacher dans un coin obscur d’une maison voisine, puis dans un petit réduit prêté par un jardinier humain ; enfin, à grand’peine, il gagne Soissons. De ses deux maisons « il ne reste plus que les murs. Fenêtres, vitres, portes, panneaux, tout a été fracassé » ; 20 000 livres d’assignats en portefeuille ont été déchirées ou volées ; les titres de propriété ont disparu ; on évalue le dommage à 200 000 francs. Le pillage a duré de sept heures du matin à sept heures du soir, et, comme toujours, a fini par une kermesse : descendus dans les caves, les pillards y ont bu « deux muids de vin et deux tonneaux d’eau-de-vie ; trente ou quarante y sont restés morts ivres, et l’on a eu de la peine à les en retirer ». Nulle poursuite ou enquête ; le nouveau maire, qui, au bout d’un mois, se décide à dénoncer le fait, prie le ministre de taire son nom ; car, dit-il, « dans le conseil général de la commune, les agitateurs ont provoqué des menaces et des projets affreux contre quiconque serait découvert vous avoir écrit   ».
— Telle est la menace continue sous laquelle vivent les gentilshommes, même quand ils sont anciens dans le service de la liberté, et Roland trouve en tête des dossiers les lettres désespérées, directes et personnelles par lesquelles ils s’adressent à lui en dernier recours. — Au commencement de 1789, M. de Gouy d’Arsy   a le premier revendiqué par écrit les droits du peuple ; député de la noblesse à la Constituante, il est le premier qui se soit rallié au tiers état ; quand la minorité libérale de la noblesse est venue s’asseoir dans la salle des communes, il y siégeait déjà depuis huit jours, et, pendant trente mois, il a siégé « invariablement du côté gauche ». Maréchal de camp à l’ancienneté et chargé sous la Législative de réduire les 6 000 insurgés de Noyon, « il a gardé dix jours, dans sa poche, les ordres rigoureux dont il était porteur, » il s’est laissé insulter, il a risqué sa vie « pour épargner celle de ses concitoyens égarés, il a eu le bonheur de ne pas verser une goutte de sang ». Epuisé par tant de travaux et d’efforts, presque mourant, renvoyé à la campagne par les médecins, « il a employé tous ses revenus à soulager la misère, » il a planté le premier chez lui l’arbre de la Liberté, il a donné pour l’habillement et l’armement des volontaires, « il a versé, à titre d’imposition, le tiers au lieu du cinquième de son revenu ». Ses enfants vivent avec lui dans ce domaine qui est à sa famille depuis quatre siècles, et les paysans du lieu le nomment « leur père ». Rien de plus pacifique et même de plus méritoire que toute sa conduite. Mais, étant noble, il est suspect, et un délégué de la Commune de Paris l’a dénoncé à Compiègne comme ayant chez lui deux canons et 550 fusils. Aussitôt visite domiciliaire : 800 hommes, infanterie, cavalerie, arrivent en bataille au château d’Arsy. Il va au-devant, présente ses clefs. Après six heures de perquisition, on trouve douze fusils de chasse et treize mauvais pistolets dont il a déjà fait déclaration. Désappointés, les visiteurs grondent, cassent, mangent, boivent et font un dégât de 2 000 écus   ; pourtant, sur l’insistance de leurs chefs, ils finissent par repartir. Mais M. de Gouy a 60 000 livres de rente ; ce serait autant de gagné pour la nation s’il émigrait ; il faut l’y contraindre en l’expulsant, et d’ailleurs, pendant l’expulsion, on se garnira les mains.
Huit jours durant, on raisonne de cela dans le club de Compiègne, aux cabarets, dans la caserne, et, le neuvième jour, 150 volontaires sortent de la ville en plein midi, disant qu’ils vont tuer M. de Gouy avec tous les siens. Lui, averti, s’éloigne avec sa famille, laissant toutes les portes ouvertes. Pillage général pendant cinq heures ; ils boivent les vins précieux, volent l’argenterie, exigent des chevaux pour emporter leur butin, et promettent de revenir bientôt pour avoir la tête du propriétaire. – Effectivement, le lendemain matin à quatre heures, nouvelle invasion, nouveau pillage, définitif cette fois ; à travers les coups de fusil, les domestiques se sauvent, et M. de Gouy, sur la requête du village dont on dévaste les vignes, est obligé de quitter le pays  . – Inutile d’achever le dossier. Chez M. de Saint-Maurice à Houdainville, chez le duc de Bourbon à Nointel, chez le prince de Condé à Chantilly, chez M. de Fitz-James et ailleurs, un certain Gauthier, « commandant du détachement de Paris en perquisition et chargé des pouvoirs du comité de surveillance, » opère sa tournée patriotique, et Roland sait d’avance en quoi elle consiste : c’est une dragonnade en règle chez tous les nobles absents ou présents  .

Le clergé, gibier de prédilection

Pourtant il est un gibier de prédilection, le clergé, encore plus pourchassé que les nobles, et Roland, chargé de pourvoir au maintien de l’ordre public, se demande comment il pourra protéger la liberté et la vie des prêtres inoffensifs qui lui sont recommandés par la loi. – À Troyes, chez M. Fardeau, ancien curé non conformiste, on a découvert un autel garni de ses vases sacrés, et M. Fardeau, arrêté, a refusé de prêter le serment civique ; arraché de prison et sommé de crier Vive la nation ! il a refusé encore. Là-dessus, un volontaire, empruntant une hache chez un boulanger, lui a tranché la tête, et cette tête, lavée dans la rivière, a été portée à l’Hôtel de ville  . – À Meaux, une brigade de gendarmerie parisienne a égorgé sept prêtres, et, par surcroît, six détenus de droit commun  . – A Reims, les volontaires parisiens ont expédié d’abord le directeur de la poste et son commis, tous deux suspects parce qu’on a vu sortir de leur cheminée une fumée de papiers brûlés, puis M. de Montrosier, vieil officier démissionnaire : c’est leur ouverture de chasse. Ensuite, à coups de pique et de sabre, ils se lancent sur deux chanoines que leurs rabatteurs ont ramenés de la campagne, puis sur deux autres prêtres, puis sur l’ancien curé de Saint-Jean, puis sur le vieux curé de Rilly ; les cadavres sont dépecés, promenés par morceaux dans la ville, brûlés dans un brasier ; l’un des prêtres blessés, l’abbé Alexandre, y est jeté encore vivant  . – Roland reconnaît les septembriseurs qui, montrant leurs piques encore sanglantes, sont venus dans son propre hôtel réclamer leur salaire ; là où la bande passe, elle annonce, « au nom du peuple », qu’elle a « pleins pouvoirs pour propager sur toute sa route l’exemple de la capitale ». Or 40 000 prêtres insermentés sont, par le décret du 26 août, condamnés à quitter leur département sous huit jours, et la France sous quinze jours : les laissera-t-on partir ? Il y en a 8 000 à Rouen qui nolisent des gabares pour obéir au décret, et la populace ameutée des deux côtés de la Seine retient leurs navires. Roland voit par les dépêches qu’à Rouen et ailleurs ils se présentent en foule aux municipalités pour obtenir des passeports  , mais que souvent on leur en refuse ; bien mieux, à Troyes, à Meaux, à Lyon, à Dôle et dans quantité d’autres villes, on fait comme à Paris, on les interne ou on les emprisonne, au moins provisoirement, « de peur qu’ils n’aillent se rassembler sous l’aigle germanique » ; en sorte que, devenus rebelles malgré eux et déclarés traîtres, ils restent parqués sous le couteau. Comme l’exportation du numéraire est interdite, ceux qui se sont procuré des laissez-passer sont volés de tout leur argent à la frontière, et les autres, qui fuient à tout hasard, traqués comme des sangliers ou tirés comme des lièvres, doivent s’échapper, comme l’évêque de Barrai, à travers les baïonnettes, ou, comme l’abbé Guillon, à travers les sabres, quand ils ne sont pas abattus, comme l’abbé Pescheur, à coups de fusil  .


La nuit s’avance, les dossiers sont trop nombreux et trop gros, Roland voit que, sur quatre-vingt-trois, il n’en pourra guère feuilleter que cinquante ; il faut se hâter, et de l’Est ses yeux redescendent vers le Midi…

jeudi 10 août 2017

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_36_ Recettes totalitaires de la Constituante

Important, magistral : la suite :  l’identification de boucs émissaires , persécutions légales et illégales, l’idéologie de la purge, L’Assemblée a traité les nobles comme Louis XIV a traité les protestants. 

C’ est la faute aux aristocrates- l’aristocratie est une plante vénéneuse

Une fois posé que l’aristocratie est une plante vénéneuse, il ne suffit pas de l’élaguer, il faut l’extirper, et non seulement couper ses racines, mais écraser toutes ses semences. – Un préjugé haineux s’est élevé contre elle, et, de jour en jour, il grandit. Des piqûres d’amour-propre, des mécomptes d’ambition, des sentiments d’envie l’ont préparé. L’idée abstraite d’égalité en a fourni le noyau sec et dur. Alentour, l’échauffement révolutionnaire a fait affluer le sang, aigri les humeurs, avivé la sensibilité, formé un abcès douloureux que les froissements quotidiens rendent plus douloureux encore. Par un travail sourd et continu, la pure préférence spéculative est devenue une idée fixe et devient une idée meurtrière. C’est une passion étrange, toute de cervelle, nourrie de phrases et d’emphase, mais d’autant plus destructive qu’avec des mots elle se crée des fantômes, et que, contre des fantômes, nul raisonnement, nul fait visible ne prévaut. Tel boutiquier ou petit bourgeois, qui jusqu’ici se représentait les nobles d’après les parlementaires de sa ville ou les gentilshommes de son canton, les conçoit maintenant d’après les déclamations du club et les invectives des gazettes. Peu à peu, dans son esprit, la figure imaginaire recouvre la figure vivante ; il ne voit plus un visage avenant et paisible, mais un masque grimaçant et convulsé. De la bienveillance ou de l’indifférence il passe à l’animosité et à la méfiance : ce sont des tyrans dépossédés, d’anciens malfaiteurs, des ennemis publics ; d’avance et sans examen, il est prouvé pour lui qu’ils ourdissent des trames. S’ils évitent de donner prise, c’est par habileté et perfidie ; ils sont d’autant plus dangereux qu’ils ont l’air plus inoffensifs. Leur soumission n’est que feinte, leur résignation n’est qu’hypocrisie, leur bonne volonté n’est que trahison. Contre ces conspirateurs insaisissables, la loi n’est pas suffisante ; aggravons-la par la pratique, et, puisqu’ils regimbent contre le niveau, tâchons de les courber sous le joug.
En effet, la persécution illégale précède la persécution légale, et le privilégié qui, par les nouveaux décrets, semble seulement ramené sous le droit commun, se trouve en fait relégué hors du droit commun. Le roi désarmé ne peut plus le protéger ; l’Assemblée partiale rebute ses plaintes ; le Comité des recherches voit en lui un coupable, lorsqu’il n’est qu’un opprimé. Son revenu, ses biens, son repos, sa liberté, son toit domestique, sa vie, la vie de sa femme et de ses enfants, sont aux mains d’administrations élues par la foule, dirigées par les clubs, intimidées ou violentées par l’émeute. Il est chassé des élections ; les journaux le dénoncent ; il subit des visites domiciliaires. En cent endroits, son château est saccagé ; les assassins et les incendiaires, qui en sortent les bras sanglants ou les mains pleines, ne sont pas recherchés ou sont couverts par les amnisties , des précédents multipliés établissent qu’on peut impunément lui courir sus. Pour l’empêcher de se défendre, la garde nationale en corps vient saisir ses armes : il faut qu’il soit une proie, une proie facile, et comme un gibier réservé dans son enclos pour le prochain jour de chasse

L’émigration rendue inévitable

Par une injustice énorme, une classe entière qui n’avait point de part aux faveurs de la Cour et qui subissait autant de passe-droits que les roturiers ordinaires, la noblesse provinciale, est confondue avec les parasites titrés qui assiégeaient les antichambres de Versailles. Vingt-cinq mille familles, « la pépinière des armées et des flottes », l’élite des propriétaires-agriculteurs, tant de gentilshommes qui font valoir sous leurs yeux la petite terre où ils résident, « et n’ont pas un an en leur vie abandonné leurs foyers domestiques », deviennent les parias de leur canton. Dès 1789, ils commencent à sentir que pour eux la place n’est plus tenable  . — « Il est absolument contraire aux droits de l’homme, dit une lettre de Franche-Comté, de se voir perpétuellement dans le cas d’être égorgé par des scélérats qui confondent toute la journée la liberté avec la licence. » — « Je ne connais rien d’aussi fatigant, dit une lettre de Champagne, que l’inquiétude sur la propriété et la sûreté ; jamais elle ne fut mieux fondée ; car il ne faut qu’un moment pour mettre en mouvement une populace indocile qui se croit tout permis et qu’on entretient soigneusement dans cette erreur. » — « Après les sacrifices que nous avons faits, dit une lettre de Bourgogne, nous ne devions pas nous attendre à de pareils traitements ; je pensais au contraire que nos propriétés seraient les dernières violées, parce que le peuple nous saurait quelque gré de rester dans notre patrie pour y répandre le peu d’aisance qui nous reste.... (À présent), je supplie l’Assemblée de lever le décret contre les émigrations ; autrement, on dira que c’est retenir les gens pour les mettre sous le fer des assassins.... Dans le cas où elle nous refuserait cette justice, j’aimerais autant qu’il lui plût de rendre un décret de proscription contre nous ; car alors nous ne dormirions pas sous la garde de lois très sages sans doute, mais respectées nulle part. » — « Ce ne sont point nos privilèges, disent plusieurs autres, ce n’est point notre noblesse que nous regrettons ; mais comment supporter l’oppression à laquelle nous sommes abandonnés ? Plus de sûreté pour nous, pour nos biens, pour nos familles ; chaque jour, des scélérats, nos débiteurs, de petits fermiers qui volent nos revenus, nous menacent de la torche ou de la lanterne. Pas un jour de tranquillité, pas une nuit qui nous laisse la certitude de l’achever sans trouble. Nos personnes sont livrées aux outrages les plus atroces, nos maisons à l’inquisition d’une foule de tyrans armés…
L’opération a réussi. Par ses décrets et par ses institutions, par les lois qu’elle édicte et par les violences qu’elle tolère, l’Assemblée a déraciné l’aristocratie et la jette hors du territoire. Privilégiés à rebours, les nobles ne peuvent rester dans un pays où, en respectant la loi, ils sont effectivement hors la loi. – Les premiers qui ont émigré, le 15 juillet 1789, avec le prince de Condé, avaient reçu la veille à domicile une liste de proscription où ils étaient inscrits, et où l’on promettait récompense à qui apporterait leurs têtes au Caveau du Palais-Royal. – D’autres, plus nombreux, sont partis après les attentats du 6 octobre. – Dans les derniers mois de la Constituante  , « l’émigration se fait par troupes et se compose d’hommes de tout état....

L’Assemblée a traité les nobles comme Louis XIV a traité les protestants : la France se purge


L’Assemblée a traité les nobles comme Louis XIV a traité les protestants  . Dans les deux cas, les opprimés étaient une élite. Dans les deux cas, on leur a rendu la France inhabitable. Dans les deux cas, on les a réduits à l’exil et on les a punis de s’exiler. Dans les deux cas, on a fini par confisquer leurs biens, et par punir de mort tous ceux qui leur donnaient asile. Dans les deux cas, à force de persécutions, on les a précipités dans la révolte. À l’insurrection des Cévennes correspond l’insurrection de la Vendée, et l’on trouvera les émigrés, comme jadis les réfugiés, sous les drapeaux de la Prusse et de l’Angleterre. Cent mille Français chassés à la fin du dix-septième siècle, cent vingt mille Français chassés à la fin du dix-huitième siècle, voilà comment la démocratie intolérante achève l’œuvre de la monarchie intolérante. L’aristocratie morale a été fauchée au nom de l’égalité. Pour la seconde fois, et avec le même effet, un principe absolu enfonce son tranchant dans la société vivante. – Le succès est complet, et dès les premiers mois de la Législative un député, apprenant le redoublement des émigrations, peut dire avec joie : « Tant mieux ! la France se purge ». En effet, elle se vide de la moitié de son meilleur sang.


Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_35_ Recettes totalitaires de la Constituante

Important, magistral : l’abstraction contre la réalité ; la négation de l’histoire et de la société existante, l’idéologie des jardiniers niveleurs, abolir les noms et effacer les souvenirs.
Texte profondément marqué par la positivisme : sur l’abstraction : « La recherche absolue du meilleur gouvernement possible, abstraction faite de l état de la civilisation, est évidemment tout à fait du même ordre que celle d’un traitement général applicable à toutes les maladies et à tous les tempéraments »;
sur les droits : « La doctrine des peuples exprime l’état métaphysique de la politique. Elle est fondée en totalité sur la supposition abstraite et métaphysique d’un contrat social primitif,, antérieur à tout développement des facultés humaines par la civilisation. Les moyens habituels qu’elle emploie sont les droits, envisagés comme naturels et communs à tous les hommes au même degré, qu’elle fait garantir par ce contrat. Telle est la doctrine primitivement critique, tirée, à l’origine, de la théologie, pour lutter contre l’ancien système ».
Sur la continuité historique des sociétés : « l’Humanité se compose davantage de morts que de vivants »

L’homme abstrait contre l’homme concret –  les fantôme philosophiques

Appliquez le Contrat social, si bon vous semble, mais ne l’appliquez qu’aux hommes pour lesquels on l’a fabriqué. Ce sont des hommes abstraits, qui ne sont d’aucun siècle et d’aucun pays, pures entités écloses sous la baguette métaphysique. En effet, on les a formés  en retranchant expressément toutes les différences qui séparent un homme d’un autre, un Français d’un Papou, un Anglais moderne d’un Breton contemporain de César, et l’on n’a gardé que la portion commune. On a obtenu ainsi un résidu prodigieusement mince, un extrait infiniment écourté de la nature humaine, c’est-à-dire, suivant la définition du temps, « un être qui a le désir du bonheur et la faculté de raisonner », rien de plus et rien d’autre. On a taillé sur ce patron plusieurs millions d’êtres absolument semblables entre eux ; puis, par une seconde simplification aussi énorme que la première, on les a supposés tous indépendants, tous égaux, sans passé, sans parents, sans engagements, sans traditions, sans habitudes, comme autant d’unités arithmétiques, toutes séparables, toutes équivalentes, et l’on a imaginé que, rassemblés pour la première fois, ils traitaient ensemble pour la première fois. De la nature qu’on leur a supposée et de la situation qu’on leur a faite, on n’a pas eu de peine à déduire leurs intérêts, leurs volontés et leur contrat. Mais, de ce que le contrat leur convient, il ne s’ensuit pas qu’il convienne à d’autres. Au contraire, il s’ensuit qu’il ne convient pas à d’autres, et la disconvenance sera extrême si on l’impose à un peuple vivant ; car elle aura pour mesure l’immensité de la distance qui sépare une abstraction creuse, un fantôme philosophique, un simulacre vide et sans substance, de l’homme réel et complet.
En tout cas il ne s’agit pas aujourd’hui d’une entité, de l’homme réduit et mutilé jusqu’à n’être plus qu’un minimum de l’homme, mais des Français de 1789. C’est pour eux seuls qu’on constitue ; c’est donc eux seuls qu’il faut considérer, et, manifestement, ils sont des hommes d’une espèce particulière, ayant leur tempérament propre, leurs aptitudes, leurs inclinations, leur religion, leur histoire, toute une structure mentale et morale, structure héréditaire et profonde, léguée par la race primitive, et dans laquelle chaque grand événement, chaque période politique ou littéraire, est venue, depuis vingt siècles, apporter un accroissement, une métamorphose ou un pli…

Ces hommes sont bien loin de contracter entre eux pour la première fois

Encore un trait, et le plus important de tous. Ces hommes si différents entre eux sont bien loin d’être indépendants et de contracter entre eux pour la première fois. Depuis huit cents ans, eux et leurs ancêtres font un corps de nation, et c’est grâce à cette communauté qu’ils ont pu vivre, se propager, travailler, acquérir, s’instruire, se policer, accumuler tout l’héritage de bien-être et de lumières dont ils jouissent aujourd’hui. Chacun d’eux est dans cette communauté comme une cellule dans un corps organisé. Sans doute le corps n’est que l’ensemble des cellules ; mais la cellule ne naît, ne subsiste, ne se développe et n’atteint ses fins personnelles que par la santé du corps entier. Son premier intérêt est donc la prospérité de l’organisme, et toutes les petites vies partielles, qu’elles le sachent ou qu’elles l’ignorent, ont pour besoin fondamental la conservation de la grande vie totale dans laquelle elles sont comprises comme des notes dans un concert. – Non seulement pour elles c’est là un besoin, mais encore c’est là un devoir. Chaque individu naît endetté envers l’État, et, jusqu’à l’âge adulte, sa dette ne cesse de croître ; car c’est avec la collaboration de l’État, sous la sauvegarde des lois, grâce à la protection des pouvoirs publics, que ses ancêtres, puis ses parents, lui ont transmis la vie, les biens, l’éducation. Ses facultés, ses idées, ses sentiments, tout son être moral et physique sont des produits auxquels la communauté a contribué de près ou de loin, au moins comme tutrice et gardienne. À ce titre elle est sa créancière, comme un père nécessiteux l’est de son fils valide ; elle a droit à des aliments, à des services, et, dans toutes les forces ou ressources dont il dispose, elle revendique justement une part. – Il le sait, il le sent ; l’idée de la patrie s’est déposée en lui à de grandes profondeurs, et jaillira à l’occasion en passions ardentes, en sacrifices prolongés, en volontés héroïques. – Voilà les vrais Français, et l’on voit tout de suite combien ils diffèrent des monades simples, indiscernables, détachées, que les philosophes s’obstinent à leur substituer. Ils n’ont pas à créer leur association : elle existe ; depuis huit siècles, il y a chez eux une chose publique. Le salut et la prospérité de cette chose, tel est leur intérêt, leur besoin, leur devoir et même leur volonté intime. Si l’on peut ici parler d’un contrat, leur quasi-contrat est fait, conclu d’avance. À tout le moins, un premier article y est stipulé et domine tous les autres. Il faut que l’État ne se dissolve pas. Partant il faut qu’il y ait des pouvoirs publics. Il faut qu’ils soient obéis. Il faut, s’ils sont plusieurs, qu’ils soient définis et pondérés de manière à s’entr’aider par leur concert, au lieu de s’annuler par leur opposition. Il faut que le régime adopté remette les affaires aux mains les plus capables de les bien conduire. Il faut que la loi n’ait pas pour objet l’avantage de la minorité, ni de la majorité, mais de la communauté tout entière. – À ce premier article, nul ne peut déroger, ni la minorité, ni la majorité, ni l’assemblée nommée par la nation, ni la nation, même unanime. Elle n’a pas le droit de disposer arbitrairement de la chose commune, de la risquer à sa fantaisie, de la subordonner à l’application d’une théorie ou à l’intérêt d’une classe, cette classe fût-elle la plus nombreuse. Car la chose commune n’est pas à elle, mais à toute la communauté passée, présente et future. Chaque génération n’est que la gérante temporaire et la dépositaire responsable d’un patrimoine précieux et glorieux qu’elle a reçu de la précédente à charge de le transmettre à la suivante. Dans cette fondation à perpétuité où tous les Français, depuis le premier jour de la France, ont apporté leur offrande, l’intention des innombrables bienfaiteurs n’est pas douteuse : ils ont donné sous condition, à condition que la fondation resterait intacte, et que chaque usufruitier successif n’en serait que l’administrateur. Si l’un de ces usufruitiers, par présomption et légèreté, par précipitation ou partialité, compromet le dépôt qui lui a été commis, il fait tort à tous ses prédécesseurs dont il frustre les sacrifices, et à tous ses successeurs dont il fraude les espérances. – Ainsi donc, qu’avant de constituer il considère la communauté dans toute son étendue, non seulement dans le présent, mais encore dans l’avenir, aussi loin que le regard peut porter. L’intérêt public saisi par cette longue vue, tel est le but auquel il doit subordonner tout le reste, et il ne doit constituer qu’en conséquence. Oligarchique, monarchique ou aristocratique, la constitution n’est qu’une machine, bonne si elle atteint ce but, mauvaise si elle ne l’atteint pas, et qui, pour l’atteindre, doit, comme toute machine, varier selon le terrain, les matériaux et les circonstances. La plus savante est illégitime là où elle dissout l’État. La plus grossière est légitime là où elle maintient l’État…

L’Aristocratie supprimée d’un trait de plume- les jardiniers niveleurs

Si le rang, la fortune ancienne, la dignité du caractère et des façons, sont des causes de défaveur auprès du peuple, si, pour gagner son suffrage, il faut vivre de pair à compagnon avec des courtiers électoraux de trop sale espèce, si le charlatanisme impudent, la déclamation vulgaire et la flatterie servile sont les seuls moyens d’obtenir les voix, alors, comme aujourd’hui dans les États-Unis et jadis dans Athènes, l’aristocratie se retire dans la vie privée et bientôt tombe dans la vie oisive. Car un homme bien élevé et né avec cent mille livres de rente n’est pas tenté de se faire industriel, avocat ou médecin. Faute d’occupation, il se promène, il reçoit, il cause, il se donne un goût ou une manie d’amateur, il s’amuse ou il s’ennuie, et voilà l’une des plus grandes forces de l’État perdue pour l’État. De cette façon, le meilleur et le plus large acquis du passé, les plus grosses accumulations de capital matériel et moral restent improductives. Dans la démocratie pure, les hautes branches de l’arbre social, non pas seulement les vieilles, mais encore les jeunes, restent stériles. Sitôt qu’un rameau vigoureux dépasse les autres et atteint la cime, il cesse de porter fruit. Ainsi l’élite de la nation est condamnée à l’avortement incessant et irrémédiable, faute de rencontrer le débouché qui lui convient. Il ne lui faut que celui-là ; car, dans toutes les autres directions, ses rivaux, nés au-dessous d’elle, peuvent servir aussi utilement et aussi bien qu’elle-même. Mais il lui faut celui-là ; car de ce côté ses aptitudes sont supérieures, naturelles, spéciales, et l’État qui lui refuse l’air ressemble à un jardinier niveleur qui, par amour des surfaces planes, étiolerait ses plus belles pousses

Du passé faisons table rase- effacer les noms !


Il ne reste plus au noble que son titre, son nom de terre et ses armoiries, distinctions bien innocentes, puisqu’elles ne lui confèrent aucune juridiction ni prééminence et que, la loi cessant de les protéger, le premier venu peut s’en parer impunément. D’ailleurs, non seulement elles ne sont pas nuisibles, mais encore elles sont respectables. Pour beaucoup de nobles, le nom de terre a recouvert le nom de famille, et le premier est seul en usage. Si on lui substitue le second, on gêne le public qui a de la peine à retrouver M. de Mirabeau, M. de la Fayette, M. de Montmorency sous les noms nouveaux de M. Riqueti, M. Motier, M. Bouchard ; et, de plus, on nuit au porteur lui-même pour qui le nom aboli est une propriété toujours légitime, souvent précieuse, un certificat de qualité et de provenance, une étiquette authentique et personnelle qu’on ne peut lui arracher sans lui ôter, dans la grande exposition humaine, sa place, son rang, sa valeur. – Mais, quand il s’agit d’un principe populaire, l’Assemblée ne tient compte ni de l’utilité publique, ni des droits des particuliers. Puisque le régime féodal est aboli, il faut en détruire les derniers restes. On déclare   que « la noblesse héréditaire choque la raison et blesse la véritable liberté », que, là où elle subsiste, « il n’est point d’égalité politique ». Défense à tout citoyen français de prendre ou de garder les titres de prince, duc, comte, marquis, chevalier et autres semblables, de porter un autre nom que « son vrai nom de famille » ; de faire porter des livrées à ses gens, d’avoir des armoiries sur sa maison ou sur sa voiture. En cas de contravention, il sera puni d’une amende égale à six fois le montant de sa contribution mobilière, rayé du tableau civique, déclaré incapable d’occuper aucun emploi civil ou militaire. Même punition, si, dans un contrat ou une quittance, il signe à son ordinaire, si, par habitude et distraction, il joint son nom de terre à son nom de famille, si, par précaution de notoriété et pour rendre son identité certaine, il mentionne seulement que jadis il portait le premier nom. Tout notaire ou officier public qui, dans un acte, écrira ou laissera écrire le mot ci-devant, sera interdit de ses fonctions. Ainsi, non seulement on abolit les anciens noms, mais encore on veut en effacer le souvenir. Encore un peu de temps, la loi puérile deviendra meurtrière. Encore un peu de temps, aux termes de ce même décret, tel vieux militaire de soixante-sept ans, serviteur loyal de la République, général de brigade sous la Convention, sera arrêté en rentrant dans son village, parce que, machinalement, sur le registre du comité révolutionnaire, il aura signé Montpereux au lieu de Vannod, et, pour cette infraction, il sera guillotiné avec son frère et sa belle-sœur  .

samedi 5 août 2017

Taine _ L’ancien Régime_17_ La propagation de la doctrine- état d’esprit de la noblesse

La grande illusion de la noblesse qui ne sait pas condamnée et pense qu’elle a sa place dans le monde des idées nouvelles

Pour nous, jeune noblesse française

Une aristocratie imbue de maximes humanitaires et radicales, des courtisans hostiles à la cour, des privilégiés qui contribuent à saper les privilèges, il faut voir dans les témoignages du temps cet étrange spectacle. « Il est de principe, dit un contemporain, que tout doit être changé et bouleversé   ». Au plus haut, au plus bas, dans les assemblées, dans les lieux publics, on ne rencontre parmi les privilégiés que des opposants et des réformateurs. En 1787, presque tout ce qu’il y avait de marquant dans la pairie se déclara dans le Parlement pour la résistance.... J’ai vu mettre en avant dans les dîners qui nous réunissaient alors presque toutes les idées qui devaient bientôt se produire avec tant d’éclat  . » Déjà en 1774, M. de Vaublanc, allant à Metz, trouvait dans la diligence un ecclésiastique et un comte colonel de hussards qui ne cessaient de parler économie politique  . « C’était alors la mode ; tout le monde était économiste ; on ne s’entretenait que de philosophie, d’économie politique, surtout d’humanité, et des moyens de soulager le bon peuple…
Toute la génération nouvelle est gagnée aux nouveautés. « Pour nous, dit l’un d’eux, jeune noblesse française , sans regret pour le passé, sans inquiétude pour l’avenir, nous marchions gaiement sur un tapis de fleurs qui nous cachait un abîme. Riants frondeurs des modes anciennes, de l’orgueil féodal de nos pères et de leurs graves étiquettes, tout ce qui était antique nous paraissait gênant et ridicule. La gravité des anciennes doctrines nous pesait. La riante philosophie de Voltaire nous entraînait en nous amusant. Sans approfondir celle des écrivains plus graves, nous l’admirions comme empreinte de courage et de résistance au pouvoir arbitraire.... La liberté, quel que fût son langage, nous plaisait par son courage ; l’égalité, par sa commodité. On trouve du plaisir à descendre tant qu’on croit pouvoir remonter dès qu’on veut ; et, sans prévoyance, nous goûtions à la fois les avantages du patriciat et les douceurs d’une philosophie plébéienne. Ainsi, quoique ce fussent nos privilèges, les débris de notre ancienne puissance que l’on minait sous nos pas, cette petite guerre nous plaisait. Nous n’en éprouvions pas les atteintes, nous n’en avions que le spectacle. Ce n’étaient que combats de plume et de paroles qui ne nous paraissaient pouvoir faire aucun dommage à la supériorité d’existence dont nous jouissions et qu’une possession de plusieurs siècles nous faisait croire inébranlable. Les formes de l’édifice restant intactes, nous ne voyions pas qu’on le minait en dedans. Nous riions des graves alarmes de la vieille cour et du clergé qui tonnaient contre cet esprit d’innovation. Nous applaudissions les scènes républicaines de nos théâtres , les discours philosophiques de nos Académies, les ouvrages hardis de nos littérateurs….
Nous étions éblouis par le prisme des idées et des doctrines nouvelles, rayonnants d’espérance, brûlants d’ardeur pour toutes les gloires, d’enthousiasme pour tous les talents et bercés des rêves séduisants d’une philosophie qui voulait assurer le bonheur du genre humain. Loin de prévoir des malheurs, des excès, des crimes, des renversements de trônes et de principes, nous ne voyions dans l’avenir que tous les biens qui pouvaient être assurés à l’humanité par le règne de la raison. On laissait un libre cours à tous les écrits réformateurs, à tous les projets d’innovation, aux pensées les plus libérales, aux systèmes les plus hardis. Chacun croyait marcher à la perfection, sans s’embarrasser des obstacles et sans les craindre. Nous étions fiers d’être Français et encore plus d’être Français du dix-huitième siècle.... Jamais réveil plus terrible ne fut précédé par un sommeil plus doux et par des songes plus séduisants ».

Jamais l’aristocratie n’a été si digne du pouvoir qu’au moment où elle allait le perdre

Ils ne s’en tiennent pas à des songes, à de purs souhaits, à des espérances passives. Ils agissent, ils sont vraiment généreux ; il suffit qu’une cause soit belle pour que leur dévouement lui soit acquis. À la nouvelle de l’insurrection américaine, le marquis de la Fayette, laissant sa jeune femme enceinte, s’échappe, brave les défenses de la cour, achète une frégate, traverse l’Océan et vient se battre aux côtés de Washington. « Dès que je connus la querelle, dit-il, mon cœur fut enrôlé et je ne songeai plus qu’à rejoindre mes drapeaux. » Quantité de gentilshommes le suivent. Sans doute ils aiment le danger ; « une probabilité d’avoir des coups de fusil est trop précieuse pour qu’on la néglige  . » Mais il s’agit en outre d’affranchir des opprimés ; « c’est comme paladins, dit l’un d’eux, que nous nous montrions philosophes   » et l’esprit chevaleresque se met au service de la liberté. – D’autres services, plus sédentaires et moins brillants, ne les trouvent pas moins zélés. Aux assemblées provinciales  , les plus grands personnages de la province, évêques, archevêques, abbés, ducs, comtes, marquis, joints aux notables les plus opulents et les plus instruits du Tiers-état, en tout un millier d’hommes, bref l’élite sociale, toute la haute classe convoquée par le roi, établit le budget, défend le contribuable contre le fisc, dresse le cadastre, égalise la taille, remplace la corvée, pourvoit à la voirie, multiplie les ateliers de charité, instruit les agriculteurs, propose, encourage et dirige toutes les réformes. J’ai lu les vingt volumes de leurs procès-verbaux : on ne peut voir de meilleurs citoyens, des administrateurs plus intègres, plus appliqués, et qui se donnent gratuitement plus de peine, sans autre objet que le bien public. La bonne volonté est complète. Jamais l’aristocratie n’a été si digne du pouvoir qu’au moment où elle allait le perdre ; les privilégiés, tirés de leur désœuvrement, redevenaient des hommes publics, et, rendus à leur fonction, revenaient à leur devoir. En 1778, dans la première assemblée du Berry, l’abbé de Séguiran  , rapporteur, ose dire que « la répartition de l’impôt doit être un partage fraternel des charges publiques ».
Non seulement les privilégiés font les avances, mais ils les font sans effort ; ils parlent la même langue que les gens du Tiers, ils sont disciples des mêmes philosophes, ils semblent partir des mêmes principes. La noblesse de Clermont en Beauvoisis   ordonne à ses députés « de demander avant tout qu’il soit fait une déclaration explicite des droits qui appartiennent à tous les hommes ». La noblesse de Mantes et Meulan affirme que « les principes de la politique sont aussi absolus que ceux de la morale, puisque les uns et les autres ont pour base commune la raison ». La noblesse de Reims demande « que le roi soit supplié de vouloir bien ordonner la démolition de la Bastille ». — Maintes fois, après des vœux et des prévenances semblables, les délégués de la noblesse et du clergé sont accueillis dans les assemblées du Tiers par des battements de mains, « des larmes », des transports. Quand on voit ces effusions, comment ne pas croire à la concorde ? Et comment prévoir qu’on va se battre au premier tournant de la route où, fraternellement, l’on entre la main dans la main ?


Aucun gouvernement ne s’est montré plus doux : le 14 juillet 1789, il n’y avait à la Bastille que sept prisonniers, dont un idiot, un détenu sur la demande de sa famille, et quatre accusés de faux  . Aucun prince n’a été plus humain plus charitable, plus préoccupé des malheureux. En 1784, année d’inondations et d’épidémies, il fait distribuer pour trois millions de secours. On s’adresse à lui, même pour les accidents privés ; le 8 juin 1785, il envoie deux cents livres à la femme d’un laboureur breton, qui, ayant déjà deux enfants, vient d’en mettre au monde trois en une seule couche  . Pendant un hiver rigoureux, il laisse chaque jour les pauvres envahir ses cuisines. Très probablement, il est, après Turgot, l’homme de son temps qui a le plus aimé le peuple. – Au-dessous de lui, ses délégués se conforment à ses vues ; j’ai lu quantité de lettres d’intendants qui tâchent d’être de petits Turgots. « Tel construit un hôpital, un autre fonde des prix pour les laboureurs ; celui-ci admet des artisans à sa table   » ; celui-là entreprend le défrichement d’un marais. M. de la Tour, en Provence, a fait tant de bien pendant quarante ans, que, malgré lui, le Tiers-état lui vote une médaille d’or  . Un gouverneur fait un cours de boulangerie économique. – Quel danger de pareils pasteurs peuvent-ils courir au milieu de leur troupeau ? Quand le roi convoque les États Généraux, nul n’est « en défiance », ni ne s’effraye de l’avenir. « On parlait   de l’établissement d’une nouvelle constitution de l’État comme d’une œuvre facile, comme d’un événement naturel. » — « Les hommes les meilleurs et les plus vertueux y voyaient le commencement d’une nouvelle ère de bonheur pour la France et pour tout le monde civilisé. Les ambitieux se réjouissaient de la large carrière qui allait s’ouvrir à leurs espérances. Mais on n’aurait pas trouvé un individu, le plus morose, le plus timide, le plus enthousiaste, qui prévît un seul des événements extraordinaires vers lesquels les États assemblés allaient être conduits. »

mardi 1 août 2017

Taine _ L’ancien Régime_4_ services locaux que doivent les privilégiés

Ou comment la royauté eût pu être sauvée ( et la Révolution évitée) en « trouvant un emploi moderne au chef féodal ». Rôle utile, protecteur et bienfaisant  de la noblesse résidente, progressivement minée par la centralisation administrative de la royauté- « Depuis Louis XIV, tout a ployé sous les commis. »
Là encore fortes résonnances positivistes sur le fait que  la noblesse féodale a abandonné un rôle qui n’a pas été repris par le patriciat industriel :  « La société industrielle s’est trouvée, chez les modernes, radicalement dépourvue de toute morale systématique, destinée à une sage régulation pratique des divers rapports élémentaires qui en constituent l’existence journalière [...]. Il semble convenu que chacun doit être uniquement préoccupé de son intérêt personnel, sans se regarder comme coopérant à une véritable fonction publique » (CPP, 56ème leçon). et  sur la critique de la centralisation royale qui ne pouvait mener qu’au despotisme, d’abord royal puis révolutionnaire.


Voilà comment les vieilles hiérarchies se maintiennent : il faut et il suffit qu’elles changent en cadre civil leur cadre militaire, et trouvent un emploi moderne au chef féodal.

Lorsqu’on remonte un peu plus haut dans notre histoire, on y rencontre çà et là de pareils nobles. Tel était le duc de Saint-Simon, père de l’écrivain, vrai souverain dans son gouvernement de Blaye, respecté du roi lui-même. Tel fut le grand-père de Mirabeau, dans son château de Mirabeau en Provence, le plus hautain, le plus absolu, le plus intraitable des hommes, « exigeant que les officiers qu’il présente pour son régiment soient agréés du roi et des ministres », ne souffrant les inspecteurs de revue que pour la forme, mais héroïque, généreux, dévoué, distribuant la pension qu’on lui offre à six capitaines blessés sous ses ordres, s’entremettant pour les pauvres plaideurs de la montagne, chassant de sa terre les procureurs ambulants qui viennent y apporter leur chicane, « protecteur naturel des hommes », jusque contre les ministres et contre le roi. Des gardes du tabac ayant fait une descente chez son curé, il les poursuivit à cheval si rudement qu’ils se sauvèrent à grand’peine en guéant la Durance, et là-dessus « il écrivit pour demander la révocation de tous les chefs, assurant que sans cela tous les employés des aides iraient dans le Rhône ou dans la mer ; il y en eut de révoqués, et le directeur du tripot vint lui-même lui faire satisfaction ». Voyant son canton stérile et ses colons paresseux, il les enrégimente, hommes, femmes, enfants, et, par les plus mauvais temps, lui-même à leur tête, avec ses vingt-sept blessures, le col soutenu par une pièce d’argent, il les fait travailler en les payant, défricher des terres qu’il leur donne à bail pour cent ans, enclore d’énormes murs et planter d’oliviers une montagne de roches. « Nul n’eût pu, sous aucun prétexte, se dispenser de travailler qu’il ne fût malade, et en ce cas secouru, ou occupé à travailler sur son propre bien, article sur lequel mon père ne se laissait pas tromper, et nul ne l’eût osé. » Ce sont là les derniers troncs de la vieille souche, noueux, sauvages, mais capables de fournir des abris. On en trouverait encore quelques-uns dans les cantons reculés, en Bretagne, en Auvergne, vrais commandants de district, et je suis sûr qu’au besoin leurs paysans les suivront autant par respect que par crainte. La force du cœur et du corps donne l’ascendant qu’elle justifie, et la surabondance de sève, qui commence par des violences, finit par des bienfaits […]

Leur situation qui leur laisse les droits sans les services-

En Bretagne, près de Tréguier et de Lannion, dit le bailli de Mirabeau , « tout l’état-major de la garde-côte est composé de gens de qualité et de races de mille ans. Je n’en ai pas encore vu un s’échauffer contre un soldat-paysan, et j’ai vu en même temps un air de respect filial de la part de ces derniers... C’est le paradis terrestre pour les mœurs, la simplicité, la vraie grandeur patriarcale : des paysans dont l’attitude devant les seigneurs est celle d’un fils tendre devant son père, des seigneurs qui ne parlent à ces paysans dans leur langage grossier et rude que d’un air bon et riant ; on voit un amour réciproque entre les maîtres et les serviteurs ». – Plus au sud, dans le Bocage, pays tout agricole et sans routes, où les dames voyagent à cheval et dans des voitures à bœufs, où le seigneur n’a pas de fermiers, mais vingt-cinq à trente petits métayers avec lesquels il partage, la primauté des grands ne fait point de peine aux petits. On vit bien ensemble, quand on vit ensemble depuis la naissance jusqu’à la mort, familièrement, avec les mêmes intérêts, les mêmes occupations et les mêmes plaisirs : tels des soldats avec leurs officiers, en campagne, sous la tente, subordonnés quoique camarades, sans que la familiarité nuise au respect. « Le seigneur les visite souvent dans leurs métairies, cause avec eux de leurs affaires, du soin de leur bétail, prend part à des accidents et à des malheurs qui lui portent aussi préjudice. Il va aux noces de leurs enfans et boit avec les convives. Le dimanche on danse dans la cour du château, et les dames se mettent de la partie  » Quand il chasse le loup et le sanglier, le curé en fait l’annonce au prône ; les paysans avec leur fusil viennent joyeusement au rendez-vous, trouvent le seigneur qui les poste, observent strictement la consigne qu’il leur donne : voilà des soldats et un capitaine tout préparés. Un peu plus tard et d’eux-mêmes, ils vont le choisir pour commandant de la garde nationale, pour maire de la commune, pour chef de l’insurrection, et, en 1792, les tireurs de la paroisse marcheront sous lui contre les bleus, comme aujourd’hui contre le loup. — Tels sont les derniers restes du bon esprit féodal, semblables aux sommets épars d’un continent submergé. Avant Louis XIV, le spectacle était pareil dans toute la France. « La noblesse campagnarde d’autrefois, dit le marquis de Mirabeau, buvait trop longtemps, dormait sur de vieux fauteuils ou grabats, montait à cheval, allait à la chasse de grand matin, se rassemblait à la Saint-Hubert et ne se quittait qu’après l’octave de la Saint-Martin... Cette noblesse menait une vie gaie et dure, volontairement, coûtait peu de chose à l’État, et lui produisait plus par sa résidence et son fumier que nous ne lui valons aujourd’hui par notre goût, nos recherches, nos coliques et nos vapeurs... On sait à quel point était l’habitude, et, pour ainsi dire, la manie des présents continuels que les habitants faisaient à leurs seigneurs. J’ai vu de mon temps cette habitude cesser partout et à bon droit... Les seigneurs ne leur sont plus bons à rien ; il est tout simple qu’ils en soient oubliés comme ils les oublient... Personne ne connaissant plus le seigneur dans ses terres, tout le monde le pille, et c’est bien fait . » Partout, sauf en des coins écartés, l’affection, l’union des deux classes a disparu ; le berger s’est séparé du troupeau, et les pasteurs du peuple ont fini par être considérés comme ses parasites […]Je suis persuadé que, sauf des hobereaux écartés, chasseurs et buveurs, emportés par le besoin d’exercice corporel et confinés par leur rusticité dans la vie animale, la plupart des seigneurs résidents ressemblaient, d’intention ou de fait, aux gentilshommes que, dans ses contes moraux, Marmontel mettait alors en scène ; car la mode les poussait de ce côté, et toujours en France on suit la mode. Leur caractère n’a rien de féodal ; ce sont des gens « sensibles », doux, très polis, assez lettrés, amateurs de phrases générales, et qui s’émeuvent aisément, vivement, volontiers, comme cet aimable raisonneur le marquis de Ferrières, ancien chevau-léger, député de Saumur à l’Assemblée nationale, auteur d’un écrit sur le Théisme, d’un roman moral, de mémoires bienveillants et sans grande portée ; rien de plus éloigné de l’ancien tempérament âpre et despotique. Ils voudraient bien soulager le peuple, et chez eux ils l’épargnent autant qu’ils peuvent  . On les trouve nuisibles sans qu’ils soient méchants ; le mal vient de leur situation, non de leur caractère. En effet, c’est leur situation qui, leur laissant les droits sans les services, leur interdit les offices publics, l’influence utile, le patronage effectif par lesquels ils pourraient justifier leurs avantages et s’attacher leurs paysans.

Depuis Louis XIV, tout a ployé sous les commis


Mais sur ce terrain le gouvernement central a pris leur place. Depuis longtemps, ils sont bien faibles contre l’intendant, bien impuissants à protéger leur paroisse. Vingt gentilshommes ne peuvent se réunir et délibérer sans une permission expresse du roi  . Si ceux de Franche-Comté viennent une fois l’an dîner ensemble et entendre une messe, c’est par tolérance, et encore cette innocente confrérie ne doit s’assembler qu’en présence de l’intendant. — Séparé de ses égaux, le seigneur est encore séparé de ses inférieurs. L’administration du village ne le regarde pas, il n’en a pas même la surveillance : répartir l’impôt et le contingent de la milice, réparer l’église, rassembler et présider l’assemblée de la paroisse, faire des routes, établir des ateliers de charité, tout cela est l’affaire de l’intendant ou des officiers communaux que l’intendant nomme ou dirige  . Sauf par son droit de justice si écourté, le seigneur est oisif en matière publique  . Si, par hasard, il voulait intervenir à titre officieux, réclamer pour la communauté, les bureaux le feraient taire bien vite. Depuis Louis XIV, tout a ployé sous les commis ; toute la législation et toute la pratique administrative ont opéré contre le seigneur local pour lui ôter ses fonctions efficaces et le confiner dans son titre nu. Par cette disjonction des fonctions et du titre, il est devenu d’autant plus fier qu’il devenait moins utile. Son amour-propre, n’ayant plus la grande pâture, se rabat sur la petite ; désormais il recherche les distinctions, non l’influence, et songe à primer, non à gouverner.