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lundi 14 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_56_ Pourquoi les Girondins ont voulu la guerre

Important et magistral : Comment les Jacobins (en l’occurrence les Girondins) vont provoquer la guerre. La Constitution gêne les Jacobins, elle est violée journellement et sur tout le territoire. Les Puissances européennes ne voulaient pas la guerre.  Pour les Girondins,  la seule calamité qu’il y ait à redouter, c’est de n’avoir pas la guerre.  « On nous opposait toujours la Constitution et la Constitution ne pouvait tomber que par la guerre ».  La majorité de la population était lasse de l’anarchie et se dégoûtait de ses fauteurs, souhaitant la fin de la Révolution et le retour à l’ordre. Pour les Girondins qui veulent la poursuite de la Révolution et conquérir le pouvoir, la guerre est indispensable !
La technique selon laquelle un parti révolutionnaire en difficulté pousse à une rupture violente compromettant les « imbéciles utiles » pour créer l’irréparable et éviter tout retour en arrière , beaucoup la reprendront ; y compris contre ses premier promoteurs.

La Constitution violée partout et tout le temps

Si les députés qui, le 1er octobre 1791, juraient la Constitution avec tant de solennité et d’enthousiasme avaient voulu ouvrir les yeux, ils auraient vu que, sur tous les points du territoire, cette Constitution était incessamment violée dans sa lettre et dans son esprit. Selon l’usage et par amour-propre d’auteur, le dernier président de la Constituante, M. Thouret, venait, dans son rapport final, de recouvrir la vérité déplaisante sous des phrases pompeuses et trompeuses ; mais il suffisait de parcourir le résumé du mois pour vérifier si, comme il l’assurait, « l’exécution des décrets était complète dans toutes les parties de l’empire ». – « Où est-elle, demandait Mallet du Pan, cette exécution complète  . Est-ce à Toulon, au milieu des morts et des blessés qui se sont fusillés à la face de la municipalité et du directoire ébahis ? Est-ce à Marseille, où deux particuliers ont été assommés et massacrés comme aristocrates », sous prétexte « qu’ils vendaient aux petits enfants des dragées empoisonnées pour commencer la contre-révolution ? Est-ce à Arles, contre laquelle 4 000 Marseillais, lancés par le club, se mettent en marche en ce moment même ? Est-ce à Bayeux, où le sieur Fauchet, décrété de prise de corps » et frappé d’incapacité politique, vient d’être élu député à la Législative ? « Est-ce à Blois, où le commandant, dévoué à la mort pour avoir tenté l’exécution des décrets, a été forcé de renvoyer un régiment fidèle et de se soumettre à un bataillon licencieux ? Est-ce à Nîmes, où le régiment de Dauphiné, quittant la ville par l’ordre du ministre, a reçu du peuple » et du club « l’ordre de désobéir au ministre et de rester ? Est-ce dans ces régiments que leurs officiers, le pistolet sur la poitrine, ont été contraints d’abandonner pour faire place à des amateurs ? Est-ce à Toulouse, où, à la fin d’août, les corps administratifs ont ordonné à tous les prêtres non assermentés de sortir dans trois jours de la ville et de se retirer à quatre lieues ? Est-ce dans la banlieue de Toulouse, où, le 28 août, un officier municipal a été pendu au réverbère à la suite d’une rixe à coups de fusil ? » Est-ce à Paris, où, le 25 septembre, le collège des Irlandais, vainement protégé par un traité international, vient d’être assailli par la populace, où les catholiques qui entendaient la messe orthodoxe ont été chassés et traînés à la messe de l’assermenté voisin…

Pourquoi le parti Jacobin ( en l’occurrence, surtout les Girondins) ont voulu et provoqué la guerre

L’orage arrive et fond sur sa tête ; la guerre, comme un noir nuage, monte à l’horizon, envahit les quatre coins du ciel, tonne, enveloppe dans un cercle de foudres la France remplie de matières explosives, et c’est l’Assemblée qui, par la plus énorme de ses fautes, attire ces foudres sur la nation.
Avec un peu de prudence, elle aurait pu les écarter. — Deux griefs principaux étaient allégués, l’un par la France, l’autre par l’Empire. — D’une part, et très justement, la France réclamait contre les rassemblements d’émigrés que l’Empereur et les Électeurs toléraient contre elle sur leur territoire. Mais, d’abord, quelques milliers de gentilshommes, sans soldats, sans magasins et presque sans argent, n’étaient guère à craindre, et, de plus, bien avant l’heure décisive, leurs rassemblements avaient été dispersés, à l’instant par l’Empereur dans ses États propres, au bout de quinze jours par l’électeur de Trèves dans son Électorat  . – D’autre part, en vertu des traités, les princes allemands possessionnés en Alsace revendiquaient les droits féodaux supprimés sur leurs terres françaises, et la diète leur défendait d’accepter l’indemnité offerte. Mais, avec la diète, rien n’était plus usité ni plus facile que de traîner des négociations dilatoires, et il n’y avait aucun péril ni inconvénient en la demeure, puisque, pendant l’attente, les réclamants demeuraient les mains vides
– Si maintenant, derrière les prétextes ostensibles, on cherche les volontés véritables, il est certain que, jusqu’à la fin de janvier 1792, les intentions de l’Autriche étaient pacifiques. Ce qu’elle avait accordé au comte d’Artois par la déclaration de Pilnitz était de l’eau bénite de cour, l’apparence d’une promesse illusoire, un secours subordonné au concert de toute l’Europe, c’est-à-dire annulé d’avance par l’ajournement indéfini, et, tout de suite, la prétendue ligue des souverains avait été « rangée par les politiques dans la classe des comédies augustes   ». Bien loin d’armer contre la nouvelle France au nom de la France ancienne, l’empereur Léopold et son ministre Kaunitz avaient été charmés de voir la Constitution finie, acceptée par le roi : cela « les tirait d’embarras   » et la Prusse aussi. Dans la conduite des États, l’intérêt politique est toujours le grand ressort, et les deux puissances avaient besoin de toutes leurs forces d’un autre côté, en Pologne, l’une pour en retarder, l’autre pour en accélérer le partage, l’une et l’autre, en cas de partage, pour en prendre assez et pour empêcher que la Russie n’en prît trop. – Ainsi les souverains de la Prusse et de l’Autriche ne songeaient encore ni à délivrer Louis XVI, ni à ramener les émigrés, ni à conquérir des provinces françaises, et, si l’on ne pouvait pas s’attendre à leur malveillance personnelle, on n’avait pas à redouter leur intervention armée

La seule calamité qu’il y ait à redouter, c’est de n’avoir pas la guerre 

C’est donc l’Assemblée qui lance aux abîmes grondants de la mer inconnue le navire désemparé, sans gouvernail, et qui fait eau de toutes parts ; elle seule coupe le câble qui le retenait au port et que les puissances étrangères n’osaient ni ne souhaitaient trancher. Cette fois encore, les Girondins sont les meneurs et tiennent la hache : dès la fin d’octobre, ils l’ont saisie et frappent à coups redoublés  . Par exception, les Jacobins extrêmes, Couthon, Collot d’Herbois, Danton, Robespierre, ne sont point avec eux ; Robespierre, qui d’abord a proposé d’enfermer l’Empereur « dans le cercle de Popilius   », craint de livrer au roi de trop grands pouvoirs, se défie et prêche la défiance. — Mais la grosse masse du parti, l’opinion bruyante, suit et pousse les téméraires qui marchent en avant. De tant de choses qu’il faudrait savoir pour conduire avec compétence une affaire si compliquée et si délicate, ils n’en connaissent aucune, ni les cabinets, ni les cours, ni les peuples, ni les traités, ni les précédents, ni les formes salutaires, ni le style obligé. Pour guide et conseil aux relations étrangères, faute de mieux, ils ont Brissot, qui fonde sa primauté sur leur ignorance et qui, érigé en homme d’État, devient, pendant plusieurs mois, le personnage le plus en vue de l’Europe . Autant que l’on peut attribuer à un seul homme une calamité européenne, on doit lui imputer celle-ci. C’est ce malheureux, né dans une boutique de pâtissier, élevé dans un bureau de procureur, ancien agent de police à 150 francs par mois, ancien associé des marchands de diffamation et des entrepreneurs de chantage  , aventurier de plume, brouillon et touche-à-tout, qui, avec ses demi-renseignements de nomade, ses quarts d’idée de gazetier, son érudition de cabinet littéraire  , son barbouillage de mauvais écrivain, ses déclamations de clubiste, décide des destinées de la France et déchaîne sur l’Europe une guerre qui détruira six millions de vies. Du fond du galetas où sa femme blanchit ses chemises, il est bien aise de gourmander les potentats, et, pour commencer, le 20 octobre, il insulte trente souverains étrangers à la tribune  . Jouissance exquise et intime, qui est l’aliment quotidien du nouveau fanatisme, et que Mme Roland elle-même savoure avec une complaisance visible dans les deux célèbres lettres où, d’un ton rogue, elle fait la leçon d’abord au roi, puis au pape  . Au fond, Brissot se croit Louis XIV et il invite expressément les Jacobins à imiter les insolences du grand monarque  .
 – À la maladresse de l’intrus, à la susceptibilité du parvenu, s’ajoute la raideur du sectaire. Au nom du droit abstrait, les Jacobins nient le droit historique ; ils imposent de haut et par force la vérité dont ils sont les apôtres et se permettent toutes les provocations qu’ils interdisent à autrui. « Disons à l’Europe, s’écrie Isnard, que dix millions de Français, armés du glaive, de la plume, de la raison, de l’éloquence, pourraient seuls, si on les irrite, changer la face du monde et faire trembler tous les tyrans sur leurs trônes d’argile. » – « Partout où il y a un trône, ajoute Hérault de Séchelles, nous avons un ennemi  . » – « Il n’y a point de capitulation sincère, dit Brissot, entre la tyrannie et la liberté... Votre Constitution est un anathème éternel aux rois absolus... Elle fait leur procès, elle prononce leur sentence ; elle semble dire à chacun : Demain tu ne seras plus, ou tu ne seras roi que par le peuple... La guerre est actuellement un bienfait national, et la seule calamité qu’il y ait à redouter, c’est de n’avoir pas la guerre  . » – « Dites au roi, dit Gensonné, que la guerre est nécessaire, que l’opinion publique la provoque, que le salut de l’empire lui en fait une loi  . » – « L’état où nous sommes, conclut Vergniaud, est un véritable état de destruction qui peut nous conduire à l’opprobre et à la mort. Aux armes donc, aux armes ! Citoyens, hommes libres, défendez votre liberté, assurez l’espoir de celle du genre humain... Ne perdez pas l’avantage de votre situation ; attaquez lorsque tout vous fait présager un heureux succès... I

L’Assemblée est si pressée de rompre, qu’elle usurpe l’initiative réservée au roi et rédige en forme de décret une sommation à terme fixe  . — A ce moment les dés sont jetés : « Ils veulent la guerre, dit l’Empereur, ils l’auront », et tout de suite l’Autriche s’allie à la Prusse, menacée comme elle par la propagande révolutionnaire  . À force de sonner le tocsin, les Jacobins, maîtres de l’Assemblée, ont réussi à conclure « cette alliance monstrueuse », et, de jour en jour, leur tocsin sonne plus fort. Encore un an, grâce à cette politique, la France aura l’Europe entière pour ennemie, et pour unique amie la régence d’Alger, dont le régime intérieur est à peu près le même que le sien…

On nous opposait toujours la Constitution et la Constitution ne pouvait tomber que par la guerre 


À travers leurs carmagnoles perce un calcul qu’ils avoueront plus tard. – « On nous opposait toujours la Constitution, dira Brissot, et la Constitution ne pouvait tomber que par la guerre  . » Ainsi les griefs diplomatiques dont ils font parade ne sont pour eux qu’un prétexte ; s’ils poussent à la guerre, c’est pour renverser l’ordre légal qui les gêne ; leur véritable but est la conquête du pouvoir, une seconde révolution intérieure, l’application de leur système, un nivellement définitif. – Derrière eux se cache le plus politique et le plus absolu des théoriciens, un homme « dont le grand art est d’aller à son but sans paraître, de préparer les autres à des vues éloignées dont ils ne se doutent pas, de parler peu en public et d’agir en secret  . » C’est lui, Siéyès, « qui conduit tout en ayant l’air de ne rien conduire ». Aussi infatué que Rousseau de ses conceptions spéculatives, mais aussi exempt de scrupules et aussi perspicace que Machiavel dans le choix des moyens pratiques, il a été, il est et il sera dans les moments décisifs l’avocat consultant de la démocratie radicale. « Son orgueil ne souffre rien au-dessus de lui ; il a fait abolir la noblesse parce qu’il n’était pas noble ; parce qu’il ne possède pas tout, il détruira tout. Sa doctrine fondamentale est que, pour affermir la révolution, il est indispensable de changer la religion et de changer la dynastie. » – Or, si la paix eût duré, rien de tout cela n’était possible, et, de plus, l’ascendant du parti était compromis. Des classes entières, qui l’avaient suivi lorsqu’il lançait l’émeute contre les privilégiés, se détachaient de lui à présent que l’émeute s’exerçait contre elles, et parmi les hommes qui réfléchissaient ou possédaient, la plupart, dégoûtés de l’anarchie, se dégoûtaient aussi de ses fauteurs. Nombre d’administrateurs, de magistrats, de fonctionnaires élus se plaignaient tout haut de ce que leur autorité fût soumise à celle de la populace. Nombre de cultivateurs, d’industriels et de négociants s’indgnaient tout bas de ce que le fruit de leur travail et de leur épargne fût livré à la discrétion des indigents et des voleurs. Il était dur pour les fariniers d’Étampes de n’oser faire leurs expéditions de blé, de ne recevoir leurs chalands que de nuit, de trembler eux-mêmes dans leurs maisons, de savoir que, s’ils en sortaient, ils couraient risque de la vie  . Il était dur pour les gros épiciers de Paris de voir leurs magasins envahis, leurs vitres brisées, leurs ballots de café et leurs pains de sucre taxés à vil prix, partagés, emportés par des mégères, ou volés gratis par des coquins qui couraient les revendre à l’autre bout de la rue…

dimanche 13 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_54_ Les élections jacobines et leur élus

Comment les jacobins remportent les élections ;  sous pression, les honnêtes gens s’écartent du scrutin comme d’un coupe-gorge ; généralisation de la violence : « les élections se font avec la plus grande tranquillité, parce que tous les malintentionnés s’en sont volontairement écartés ». La Société des gourdins ferrés; Désormais les Jacobins n’ont qu’à menacer, on sait qu’il en coûte trop de leur résister; Rôle de la presse jacobine, spécialement Marat :  les listes de diffamation peuvent devenir des listes de proscription.
Les élus : Brissot, Cambon, Condorcet : jamais amateur de l’exactitude scientifique n’a mieux réussi à dénaturer le caractère des faits.

Les honnêtes gens s’écartent du scrutin comme d’un coupe-gorge

Telle est la pression sous laquelle on vote en France pendant l’été et l’automne de 1791. Partout les visites domiciliaires, le désarmement, le danger quotidien forcent les nobles et les ecclésiastiques, les propriétaires et les gens cultivés à quitter leur résidence, à se réfugier dans les grandes villes, à émigrer  , ou, tout au moins, à s’effacer, à se clore étroitement dans la vie privée, à s’abstenir de toute propagande, de toute candidature et de tout vote. Ce serait folie à eux que de se montrer dans tant de cantons où les perquisitions ont abouti à la jacquerie ; en Bourgogne et dans le Lyonnais, où les châteaux sont saccagés, où de vieux gentilshommes sont meurtris et laissés pour morts, où M. Guillin vient d’être assassiné et dépecé ; à Marseille, où les chefs du parti modéré sont en prison, où un régiment suisse sous les armes suffit à peine pour exécuter l’arrêt du tribunal qui les élargit, où, si quelque imprudent s’oppose aux motions jacobines, on le fait taire en l’avertissant qu’on va l’enterrer vif ; à Toulon, où les Jacobins fusillent les modérés et la troupe, où un capitaine de vaisseau, M. de Beaucaire, est tué d’un coup de feu dans le dos, où le club, soutenu par les indigents, les matelots, les ouvriers du port et « les forains sans aveu », exerce la dictature par droit de conquête ; à Brest, à Tulle, à Cahors, où, en ce moment même, des gentilshommes et des officiers sont massacrés dans la rue. Rien d’étonnant si les honnêtes gens s’écartent du scrutin comme d’un coupe-gorge.

Les élections se font avec la plus grande tranquillité, parce que tous les malintentionnés s’en sont volontairement écartés

 – Au reste, qu’ils s’y présentent, si bon leur semble : on saura bien s’y débarrasser d’eux. À Aix, on déclare à l’assesseur chargé de lire les noms des électeurs que « l’appel nominal doit être fait par une bouche pure, qu’étant aristocrate et fanatique, il ne peut ni parler ni voter », et, sans plus de cérémonie, on le met à la porte  . Le procédé est excellent pour changer une minorité en majorité ; pourtant en voici un autre plus efficace encore.
A Dax, sous le nom d’Amis de la Constitution française, les Feuillants se sont séparés des Jacobins  , et, de plus, ils insistent pour exclure de la garde nationale « les étrangers sans propriété ni qualité », les citoyens passifs qui, malgré la loi, s’y sont introduits, qui usurpent le droit de vote, et qui « insultent journellement les habitants tranquilles ». En conséquence, le jour de l’élection, dans l’église où se tient l’assemblée primaire, deux Feuillants, Laurède, ci-devant contrôleur des vingtièmes, et Brunache, vitrier, proposent l’exclusion d’un intrus, domestique à gages. Aussitôt les Jacobins s’élancent ; Laurède est jeté contre un bénitier, blessé à la tête ; il veut s’échapper, il est ressaisi aux cheveux, terrassé, frappé au bras d’un coup de baïonnette, mis en prison, et Brunache avec lui. Huit jours après, il n’y a plus que des Jacobins à la seconde assemblée ; naturellement « ils sont tous élus » et forment la municipalité nouvelle, qui, malgré les arrêtés du département, refuse d’élargir les deux prisonniers et, par surcroît, les met au cachot.
A Montpellier, l’opération, un peu plus tardive, n’en est que plus complète. Les votes étaient déposés, les boîtes du scrutin fermées, cachetées, et la majorité acquise aux modérés. Là-dessus, le club jacobin et la Société des gourdins ferrés, qui s’appelle elle-même le Pouvoir exécutif, se portent en force dans les assemblées de section, brûlent un scrutin, tirent des coups du fusil et tuent deux hommes. Pour rétablir la paix, la municipalité consigne chaque compagnie de la garde nationale à la porte de son capitaine, et naturellement les modérés obéissent, mais les violents n’obéissent pas. Au nombre d’environ deux mille, ils parcourent la ville, entrent dans les maisons, tuent trois hommes dans la rue ou à domicile, et obligent les corps administratifs à suspendre les assemblées électorales. De plus, ils exigent le désarmement « des aristocrates », et, ne l’obtenant pas assez vite, ils tuent un artisan qui se promenait avec sa mère, lui coupent la tête, la portent en triomphe, et la suspendent devant sa maison. Aussitôt les autorités persuadées décrètent le désarmement, et les vainqueurs paradent en corps dans les rues : par gaieté ou par précaution, ils lâchent en passant leur coup de fusil à travers les fenêtres des maisons suspectes, et, un peu au hasard, tuent encore un homme et une femme. Dans les trois jours qui suivent, six cents familles émigrent, et les administrateurs écrivent que tout va bien, que la concorde est rétablie : « A présent, disent-ils, les élections se font avec la plus grande tranquillité, parce que tous les malintentionnés s’en sont volontairement écartés, une grande partie d’entre eux ayant quitté la ville   ». On a fait le vide autour du scrutin, et cela s’appelle l’unanimité des voix.

Désormais les Jacobins n’ont qu’à menacer, on sait qu’il en coûte trop de leur résister…

— De telles exécutions sont d’un grand effet, et il n’y a pas besoin d’en faire beaucoup ; quelques-unes suffisent quand elles sont heureuses et restent impunies, ce qui est toujours le cas. Désormais les Jacobins n’ont qu’à menacer : on ne leur résiste plus, on sait qu’il en coûte trop de leur résister en face ; on ne se soucie pas d’aller aux assemblées électorales récolter des injures et des dangers ; on se confesse vaincu, et d’avance. Sans compter les coups, n’ont-ils pas des arguments irrésistibles ? A Paris, dans trois numéros successifs, Marat vient de dénoncer par leurs noms « les scélérats et les coquins » qui briguent pour se faire nommer électeurs  , non pas des nobles ou des prêtres, mais de simples bourgeois, avocats, architectes, médecins, bijoutiers, papetiers, imprimeurs, tapissiers et autres fabricants, chacun inscrit dans le journal avec son nom, sa profession, son adresse et l’une des qualifications suivantes : « tartufe, homme sans mœurs et sans probité, banqueroutier, mouchard, usurier, maître filou », sans compter d’autres que je ne puis transcrire. Remarquez que la liste de diffamation peut devenir une liste de proscription, que dans toutes les villes et bourgades de France des listes semblables sont incessamment dressées et colportées par le club local, et jugez si, entre ses adversaires et lui, la lutte est égale. — Quant aux électeurs de la campagne, il a pour eux des moyens de persuasion appropriés, surtout dans les innombrables cantons ravagés ou menacés par la jacquerie, par exemple dans la Corrèze, où « les insurrections et les dévastations ont gagné tout le département, et où l’on ne parle que de pendre les huissiers qui feront des actes   ». Pendant toute la durée des opérations électorales, le club est resté en permanence ; « il n’a cessé d’appeler ses électeurs à ses séances » ; chaque fois, « il n’y était question que de la destruction des étangs et des rentes, et les grands orateurs se sont résumés à dire qu’il ne fallait point en payer ». Composée de campagnards, la majorité des électeurs s’est trouvée sensible à cette éloquence ; tous ses candidats ont dû se prononcer contre les rentes et contre les étangs ; c’est sur cette profession de foi qu’elle a nommé les députés et l’accusateur public ; en d’autres termes, pour être élus, les Jacobins ont promis aux tenanciers avides la propriété et le revenu des propriétaires. — Déjà, dans les procédés par lesquels ils obtiennent le tiers des places en 1791, on aperçoit en germe les procédés par lesquels ils prendront toutes les places en 1792, et, dès cette première campagne électorale, leurs actes indiquent, non seulement leurs maximes et leur politique, mais encore la condition, l’éducation, l’esprit et le caractère des hommes qu’ils installent au pouvoir central ou local.

Les  élus: Brissot, Cambon, Condorcet


S’il est vrai qu’une nation doit être représentée par son élite, la France a été singulièrement représentée pendant la Révolution. D’assemblée en assemblée, on voit baisser le niveau politique ; surtout de la Constituante à la Législative, la chute est profonde. Les acteurs en titre se sont retirés au moment où ils commençaient à comprendre leurs rôles ; bien mieux, ils se sont exclus eux-mêmes du théâtre, et la scène est maintenant livrée aux doublures. « L’Assemblée précédente, écrit un ambassadeur  , renfermait dans son sein de grands talents, de grandes fortunes, de grands noms ; par cette réunion, elle imposait au peuple, quoiqu’il fut acharné contre toute distinction personnelle. L’Assemblée actuelle n’est presque que le conseil des avocats de toutes les villes et villages de France. » - En effet, sur 745 députés, on y compte « 400 avocats, pris pour la plupart dans les derniers rangs du barreau », une vingtaine de prêtres constitutionnels, « autant de poètes et littérateurs de fort petite renommée, tout cela à peu près sans patrimoine », le plus grand nombre ayant moins de trente ans, soixante ayant moins de vingt-six ans  , « presque tous formés dans les clubs et assemblées populaires ». Pas un noble ou prélat de l’ancien régime, pas un grand propriétaire  , pas un chef de service, pas un homme éminent et spécial en fait de diplomatie, de finance, d’administration ou d’art militaire. On n’y trouve que trois officiers généraux et du dernier rang  , dont l’un nommé depuis trois mois et les deux autres tout à fait inconnus. - Pour chef du comité diplomatique, on a Brissot, journaliste ambulant, qui, ayant roulé en Angleterre et aux États-Unis, semble compétent dans les affaires des deux mondes ; effectivement, c’est un de ces bavards outrecuidants et râpés, qui, du fond de leur mansarde, régentent les cabinets et remanient l’Europe ; les choses leur semblent aussi faciles à combiner que les phrases : un jour , pour attirer les Anglais dans l’alliance française, Brissot propose de mettre entre leurs mains deux places de sûreté, Dunkerque et Calais ; un autre jour, il veut « tenter une descente en Espagne » et en même temps envoyer une flotte pour conquérir le Mexique. – Au comité des finances, le principal personnage est Cambon, négociant de Montpellier, bon comptable, qui plus tard simplifiera les écritures et fera le Grand Livre de la dette, c’est-à-dire de la banqueroute publique ; en attendant, il y pousse de toute sa force, encourageant l’Assemblée à entreprendre la ruineuse et terrible guerre qui va durer vingt-trois ans ; selon lui, on « a plus d’argent qu’il n’en faut   ». À la vérité, le gage des assignats est mangé, les impôts ne rentrent pas, on ne vit que du papier qu’on émet, les assignats perdent 40 pour 100, le déficit prévu pour 1792 est de 400 millions  , mais le financier révolutionnaire compte sur les confiscations qu’il provoque en France et qu’il va instituer en Belgique : voilà toute son invention, le vol systématique pratiqué en grand, à l’intérieur et à l’étranger. – En fait de législateurs et de fabricants de constitutions, on trouve Condorcet, fanatique à froid, niveleur par système, persuadé que la méthode des mathématiques convient aux sciences sociales, nourri d’abstractions, aveuglé par ses formules, le plus chimérique des esprits faux. Jamais homme plus versé dans les livres n’a moins connu les hommes ; jamais amateur de l’exactitude scientifique n’a mieux réussi à dénaturer le caractère des faits. C’est lui qui, deux jours avant le 20 juin, au milieu de la plus brutale effervescence, admirait « le calme » et le bon raisonnement de la multitude : « A la façon dont le peuple se rend compte des événements, on serait tenté de croire qu’il consacre chaque jour quelques heures à l’étude de l’analyse. » C’est lui qui, deux jours après le 20 juin, célébrait le bonnet rouge dont on avait affublé Louis XVI : « Cette couronne en vaut bien une autre, et Marc Aurèle ne l’eût pas dédaignée  . » – Tel est le discernement et le sens pratique des conducteurs…


samedi 12 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_49_ Psychologie et sociologie du Jacobin

On est hors de la loi quand on est hors de la secte ; rien de plus hautain, de plus arrogant que ce ton qui finit par devenir un jargon ; un théologien qui deviendrait inquisiteur ; Le Jacobin a canonisé ses meurtres et maintenant c’est par philanthropie qu’il tue. Les déclassés, les instables, les profiteurs ; la couche inférieure de la bourgeoisie et la couche supérieure du peuple

C’est nous, les cinq ou six mille Jacobins de Paris, qui sommes le monarque légitime ; On est hors de la loi quand on est hors de la secte. 

Mais je le suis bien plus (ND citoyen) que pour ma quote-part si j’adhère à la doctrine. Car cette royauté qu’elle me décerne, elle ne la confère qu’à ceux qui, comme moi, signent le contrat social tout entier ; tous les autres, par cela seul qu’ils en ont rejeté quelque clause, encourent la déchéance ; on n’est pas admis aux bénéfices d’un pacte, lorsqu’on en répudie les conditions. – Bien mieux, comme celui-ci, institué par le droit naturel, est obligatoire, quiconque le rejette ou s’en retire est, par cela même, un scélérat, un malfaiteur public, un ennemi du peuple. Jadis il y avait des crimes de lèse-majesté royale ; maintenant il y a des crimes de lèse-majesté populaire, et on les commet lorsque, par action, parole ou pensée, on dénie ou l’on conteste au peuple une parcelle quelconque de l’autorité plus que royale qui lui appartient. Ainsi le dogme qui proclame la souveraineté du peuple aboutit en fait à la dictature de quelques-uns et à la proscription des autres. On est hors de la loi quand on est hors de la secte. C’est nous, les cinq ou six mille Jacobins de Paris, qui sommes le monarque légitime, le pontife infaillible, et malheur aux récalcitrants ou aux tièdes, gouvernement, particuliers, clergé, noblesse, riches, négociants, indifférents, qui, par la persistance de leur opposition ou par l’incertitude de leur obéissance, oseront révoquer en doute notre indubitable droit !
Avocat, procureur, chirurgien, journaliste, curé, artiste ou lettré de troisième et quatrième ordre, le Jacobin ressemble à un pâtre qui, tout d’un coup, dans un recoin de sa chaumière, découvrirait des parchemins qui l’appellent à la couronne. Quel contraste entre la mesquinerie de son état et l’importance dont l’investit la théorie ! Comme il embrasse avec amour un dogme qui le relève si haut à ses propres yeux ! Il lit et relit assidûment la Déclaration des droits, la Constitution, tous les papiers officiels qui lui confèrent ses glorieuses prérogatives ; il s’en remplit l’imagination  , et tout de suite il prend le ton qui convient à sa nouvelle dignité. – Rien de plus hautain, de plus arrogant que ce ton. Dès l’origine, il éclate dans les harangues des clubs et dans les pétitions à l’Assemblée constituante. Loustalot, Fréron, Danton, Marat, Robespierre, Saint-Just ne quittent jamais le style autoritaire : c’est celui de la secte, et il finit par devenir un jargon à l’usage de ses derniers valets. Politesse ou tolérance, tout ce qui ressemble à des égards ou à du respect pour autrui est exclu de leurs paroles comme de leurs actes : l’orgueil usurpateur et tyrannique s’est fait une langue à son image, et l’on voit non seulement les premiers acteurs, mais encore les simples comparses trôner sur leur estrade de grands mots…

Pareil à un théologien qui deviendrait inquisiteur

Des Girondins aux Montagnards, l’infatuation va croissant. Simple particulier, à vingt-quatre ans Saint-Just est déjà furieux d’ambition rentrée. « Je crois avoir épuisé, dit Marat, toutes les combinaisons de l’esprit humain sur la morale, la philosophie et la politique. » D’un bout à l’autre de la Révolution, Robespierre sera toujours, aux yeux de Robespierre, l’unique, le seul pur, l’infaillible, l’impeccable ; jamais homme n’a tenu si droit et si constamment sous son nez l’encensoir qu’il bourrait de ses propres louanges. – A ce degré, l’orgueil peut boire la théorie jusqu’au fond, si répugnante qu’en soit la lie, si mortels qu’en soient les effets sur ceux-là mêmes qui en bravent la nausée pour en avaler le poison. Car, puisqu’il est la vertu, on ne peut lui résister sans crime. Interprétée par lui, la théorie divise les Français en deux groupes : d’un côté, les aristocrates, les fanatiques, les égoïstes, les hommes corrompus, bref les mauvais citoyens ; de l’autre côté, les patriotes, les philosophes, les hommes vertueux, c’est-à-dire les gens de la secte . Grâce à cette réduction, le vaste monde moral et social qu’elle manipule se trouve défini, exprimé, représenté par une antithèse toute faite. Rien de plus clair à présent que l’objet du gouvernement : il s’agit de soumettre les méchants aux bons, ou, ce qui est plus court, de supprimer les méchants ; à cet effet, employons largement la confiscation, l’emprisonnement, la déportation, la noyade et la guillotine. Contre des traîtres, tout est permis et méritoire ; le Jacobin a canonisé ses meurtres et maintenant c’est par philanthropie qu’il tue.
— Ainsi s’achève ce caractère, pareil à celui d’un théologien qui deviendrait inquisiteur. Des contrastes extraordinaires s’assemblent pour le former : c’est un fou qui a de la logique, et un monstre qui se croit de la conscience. Sous l’obsession de son dogme et de son orgueil, il a contracté deux difformités, l’une de l’esprit, l’autre du cœur : il a perdu le sens commun, et il a perverti en lui le sens moral. À force de contempler ses formules abstraites, il a fini par ne plus voir les hommes réels ; à force de s’admirer lui-même, il a fini par ne plus apercevoir dans ses adversaires et même dans ses rivaux que des scélérats dignes du supplice. Sur cette pente, rien ne peut l’arrêter ; car, en qualifiant les choses à l’inverse de ce qu’elles sont, il a faussé en lui-même les précieuses notions qui nous ramènent à la vérité et à la justice. Aucune lumière n’arrive plus aux yeux qui prennent leur aveuglement pour de la clairvoyance ; aucun remords n’atteint plus l’âme qui érige sa barbarie en patriotisme et se fait des devoirs de ses attentats…

Sociologie du Jacobin

Des caractères comme celui-ci se rencontrent dans toutes les classes : il n’y a point de condition ni d’état qui soit un préservatif contre l’utopie absurde ou contre l’ambition folle, et l’on trouvera parmi les Jacobins des Barras et des Châteauneuf-Randon, deux nobles de la plus vieille race ; un Condorcet, marquis, mathématicien, philosophe et membre des deux plus illustres Académies ; un Gobel, évêque de Lydda et suffragant de l’évêque de Bâle ; un Hérault de Séchelles, protégé de la reine et avocat général au Parlement de Paris ; un Le Peletier de Saint-Fargeau, président à mortier, et l’un des plus riches propriétaires de France ; un Charles de Hesse, maréchal de camp, né dans une maison régnante ; enfin un prince du sang, le quatrième personnage du royaume, le duc d’Orléans. - Mais, sauf ces rares déserteurs, ni l’aristocratie héréditaire, ni la haute magistrature, ni la grande bourgeoisie, ni les propriétaires résidants, ni les chefs de l’industrie, du négoce ou de l’administration, ni en général les hommes qui sont ou méritent d’être des autorités sociales, ne fournissent des recrues au parti : ils ont trop d’intérêt dans l’édifice, même ébranlé, pour souhaiter qu’on le démolisse de fond en comble, et, si courte que soit leur expérience politique, ils en savent assez pour comprendre très vite qu’avec un plan tracé sur le papier d’après un théorème de géométrie enfantine, on ne bâtit pas une maison habitable. – D’autre part, dans la dernière classe, dans la grosse masse populaire et rurale, la théorie, à moins de se transformer en légende, n’obtient pas même des auditeurs. Pour les métayers, fermiers, petits cultivateurs attachés à leur glèbe, pour les paysans et manœuvres dont la pensée, engourdie par le travail machinal, ne dépasse pas un horizon de village et n’est remplie que par les préoccupations du pain quotidien, toute doctrine abstraite est inintelligible. S’ils écoutent les dogmes du catéchisme nouveau, c’est comme ceux du catéchisme ancien, sans les entendre ; chez eux, l’organe mental qui saisit les abstractions n’est pas formé. Qu’on les amène au club, ils y dormiront ; pour les réveiller, il faudra leur annoncer le rétablissement de la dîme et des droits féodaux ; on ne pourra tirer d’eux qu’un coup de main, une jacquerie ; et plus tard, quand on voudra prendre ou taxer leurs grains, on les trouvera aussi récalcitrants sous la République que sous le Roi.

C’est ailleurs que la théorie fait des adeptes, entre les deux extrêmes, dans la couche inférieure de la bourgeoisie et dans la couche supérieure du peuple. Encore, de ces deux groupes juxtaposés et qui se continuent l’un dans l’autre, faut-il retrancher les hommes qui, ayant pris racine dans leur profession ou dans leur métier, n’ont plus de loisir ni d’attention à donner aux affaires publiques ; ceux qui ont gagné un bon rang dans la hiérarchie et ne veulent pas risquer leur place acquise ; presque tous les gens établis, rangés, mariés, d’âge mûr et de sens rassis, auxquels la pratique de la vie a enseigné la défiance de soi et de toute théorie. En tout temps, l’outrecuidance est moyenne dans la moyenne humaine, et, sur la plupart des hommes, les idées spéculatives n’ont qu’une prise superficielle, passagère et faible. D’ailleurs, dans cette société qui, depuis plusieurs siècles, se compose d’administrés, l’esprit héréditaire est bourgeois, c’est-à-dire discipliné, ami de l’ordre, paisible et même timide. – Reste une minorité, une très petite minorité  , novatrice et remuante : d’une part, les gens mal attachés à leur métier ou à leur profession parce qu’ils n’y ont qu’un rang secondaire ou subalterne  , les débutants qui n’y sont pas encore engagés, les aspirants qui n’y sont pas encore entrés ; d’autre part, les hommes instables par caractère, tous ceux qui ont été déracinés par le bouleversement universel, dans l’Église par l’évacuation des couvents et par le schisme, dans la judicature, dans l’administration, dans les finances, dans l’armée, dans les diverses carrières privées ou publiques, par le remaniement des institutions, par la nouveauté des débouchés, par le déplacement de la clientèle et du patronage. De cette façon, nombre de gens qui, en temps ordinaire, seraient restés sédentaires dans leur état, deviennent nomades et extravaguent en politique. — Au premier plan, on trouve ceux que l’éducation classique a mis en état d’entendre un principe abstrait et d’en déduire les conséquences, mais qui, dépourvus de préparation spéciale, enfermés dans le cercle étroit de leur besogne locale, sont incapables de se figurer exactement une grande société complexe et les conditions par lesquelles elle vit ; leur talent consiste à faire un discours, un article de journal, une brochure, un rapport, en style plus ou moins emphatique et dogmatique ; le genre admis, quelques-uns, bien doués, y seront éloquents : rien de plus. De ce nombre sont les avocats, notaires, huissiers, anciens petits juges et procureurs de province qui fournissent les premiers rôles et les deux tiers des membres de la Législative et de la Convention ; des chirurgiens ou médecins de petite ville, comme Bô, Levasseur et Baudot ; des littérateurs de second ou de troisième ordre, comme Barère, Louvet, Garat, Manuel et Ronsin ; des professeurs de collège, comme Louchet et Romme ; des instituteurs, comme Léonard Bourbon ; des journalistes, comme Brissot, Desmoulins et Fréron ; des comédiens, comme Collot d’Herbois ; des artistes, comme Sergent ; des oratoriens, comme Fouché ; des capucins, comme Chabot ; des prêtres plus ou moins défroqués, comme Lebon, Chasles, Lakanal et Grégoire ; des étudiants à peine sortis des écoles, comme Saint-Just, Monet de Strasbourg, Rousselin de Saint-Albin et Jullien de la Drôme ; bref, des esprits mal cultivés, mal ensemencés, sur lesquels la théorie n’a qu’à tomber pour étouffer les bonnes graines et végéter comme une ortie. Joignez-y les charlatans et les aventuriers de l’esprit, les cerveaux malsains, les illuminés de toute espèce, depuis Fauchet et Clootz jusqu’à Châlier ou Marat, et toute cette tourbe de déclassés besogneux et bavards qui promènent leurs idées creuses et leurs prétentions déçues sur le pavé des grandes villes. — Au second plan sont les hommes qu’une première ébauche d’éducation a mis en état d’entendre mal un principe abstrait et d’en mal déduire les conséquences, mais en qui l’instinct dégrossi supplée aux défaillances du raisonnement grossier : à travers la théorie, leur cupidité, leur envie, leur rancune devine une pâture, et le dogme jacobin leur est d’autant plus cher que, sous ses brouillards, leur imagination loge un trésor sans fond. Ils peuvent écouter sans dormir une harangue de club et applaudir juste aux tirades, faire une motion dans un jardin public et crier dans les tribunes, écrire un procès-verbal d’arrestation, rédiger un ordre du jour de garde nationale, prêter à qui de droit leurs poumons, leurs bras et leurs sabres ; mais leur capacité s’arrête là. De ce groupe sont des commis, comme Hébert et Henriot, des clercs, comme Vincent et Chaumette, des bouchers, comme Legendre, des maîtres de poste, comme Drouet, des maîtres menuisiers, comme Duplay, des maîtres d’école, comme ce Buchot qu’on fit ministre, et quantité d’autres, leurs pareils, ayant l’usage de l’écriture, quelques vagues notions d’orthographe et de l’aptitude pour la parole  , sous-maîtres, sous-officiers, anciens moines mendiants, colporteurs, aubergistes, détaillants, forts de la Halle  , ouvriers des villes, depuis Gonchon, l’orateur du faubourg Saint-Antoine, jusqu’à Simon, le savetier du Temple, et Trinchard, le juré du tribunal révolutionnaire, jusqu’aux épiciers, tailleurs, cordonniers, marchands de vin, garçons coiffeurs et autres boutiquiers ou artisans en chambre qui, de leurs propres mains, travailleront aux massacres de septembre. Ajoutez-y la queue fangeuse de toute insurrection ou dictature populaire, les bêtes de proie, comme Jourdan d’Avignon et Fournier l’Américain…,les bandits amnistiés, et tout ce gibier de police à qui le manque de police laisse les coudées franches, les traîneurs de rue, tant de vagabonds rebelles à la subordination et au travail, qui, au milieu de la civilisation, gardent les instincts de la vie sauvage, et allèguent la souveraineté du peuple pour assouvir leurs appétits natifs de licence, de paresse et de férocité. – Ainsi se recrute le parti, par un racolage qui glane des sujets dans tous les états, mais qui les moissonne à poignées dans les deux groupes où le dogmatisme et la présomption sont choses naturelles