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jeudi 17 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_77_ l’Etat Jacobin Girondin

Malgré les pressions électorales, le vote public, les démissions forcées, la majorité est jacobine, mais Girondine. Manque de représentativité du vote.  Portrait du Girondin : situation sociale, idéologie, psychologie, caractère sectaire mais respect de la légalité, refus de la violence extra légale et des façons populacières des Montagnards

Les élections jacobines- fin du secret du vote

– Après l’épuration des personnes, elle procède à l’épuration des sentiments. À Paris et dans neuf départements au moins  , au mépris de la loi, elle supprime le scrutin secret, refuge suprême des modérés timides, et impose à chaque électeur le vote public à haute voix, sur appel nominal, c’est-à-dire, s’il vote mal, la perspective de la lanterne  . Rien de plus efficace pour tourner dans le bon sens les volontés indécises, et, en maint endroit, des machines encore plus puissantes se sont appliquées violemment sur les élections. À Paris, on a voté en pleine boucherie et pendant tout le cours de la boucherie, sous les piques des exécuteurs et sous la conduite des entrepreneurs. À Meaux et à Reims, les électeurs en séance ont pu entendre les cris des prêtres qu’on égorgeait. À Reims, les massacreurs ont eux-mêmes intimé à l’assemblée électorale l’ordre d’élire leurs candidats, Drouet, le fameux maître de poste, et Armonville, un cardeur de laine ivrogne ; sur quoi la moitié de l’assemblée s’est retirée, et les deux candidats des assassins ont été élus. À Lyon, deux jours après le massacre, le commandant jacobin écrit au ministre : « La catastrophe d’avant-hier met les aristocrates en fuite et nous assure la majorité dans Lyon  . » Du suffrage universel soumis à tant de triages, foulé par une si rude pression, chauffé et filtré dans l’alambic révolutionnaire, les opérateurs tirent ce qu’ils veulent, un extrait concentré, une quintessence de l’esprit jacobin.
Au reste, si l’extrait obtenu ne leur semble pas assez fort, là où ils sont souverains, ils le rejettent et recommencent l’opération. — À Paris, au moyen d’un scrutin épuratoire et surajouté, le nouveau conseil de la Commune entreprend l’expulsion de ses membres tièdes, et le maire élu des modérés, Le Fèvre d’Ormesson, est assailli de tant de menaces qu’au moment d’être installé il se démet. À Lyon  , un autre modéré, Nivière-Chol, élu deux fois et par près de 9 000 votants sur 11 000, est contraint deux fois d’abandonner sa place ; après lui, le médecin Gilibert, qui, porté par les mêmes voix, allait aussi réunir la majorité des suffrages, est saisi tout d’un coup et jeté en prison ; même en prison, il est élu ; les clubistes l’y maintiennent d’autant plus étroitement et ne le lâchent pas, même après qu’ils lui ont extorqué sa démission. – Ailleurs, dans les cantons ruraux, en France-Comté par exemple  , quantité d’élections sont cassées si l’élu est catholique. Souvent la minorité jacobine fait scission, s’assemble à part au cabaret, élit son maire ou son juge de paix, et c’est son élu qui est validé comme patriote ; tant pis pour celui de la majorité : les suffrages bien plus nombreux qui l’ont choisi sont nuls, parce qu’ils sont « fanatiques ». — Interrogé de cette façon, le suffrage universel ne peut manquer de faire la réponse qu’on lui dicte. À quel point cette réponse est forcée et faussée, quelle distance sépare les choix officiels et l’opinion publique, comment les élections traduisent à rebours le sentiment populaire, des faits sans réplique vont le montrer. Les Deux-Sèvres, le Maine-et-Loire, la Vendée, la Loire-Inférieure, le Morbihan et le Finistère n’ont envoyé à la Convention que des républicains anticatholiques, et ces mêmes départements seront la pépinière inépuisable de la grande insurrection catholique et royaliste. Trois régicides, sur quatre députés, représentent la Lozère, où, six mois plus tard, trente mille paysans marcheront sous le drapeau blanc.  Six régicides, sur neuf députés, représentent la Vendée qui va se lever tout entière au nom du roi.

Portrait, psychologie et doctrine du Girondin

Si vigoureuse qu’ait été la pression électorale, la machine à voter n’a point rendu tout ce qu’on lui demandait. Au début de la session, sur sept cent quarante-neuf députés, il ne s’en trouve qu’une cinquantaine   pour approuver la Commune, presque tous élus, comme à Reims et à Paris, là où la terreur a pris l’électeur à la gorge, « sous les crocs, sous les haches ; sous les poignards et les massues des assommeurs   ». Ailleurs, où la sensation physique du meurtre n’a pas été aussi présente et poignante, un reste de pudeur a empêché les choix trop criants. On n’a pu défendre aux suffrages de se porter sur des noms connus ; soixante-dix-sept membres de la Constituante, cent quatre-vingt-six de la Législative entrent à la Convention, et à beaucoup d’entre eux la pratique du gouvernement a donné quelques lumières. Bref, chez six cent cinquante députés, la conscience et l’intelligence ne sont faussées qu’à demi.
Sans doute ils sont tous républicains décidés, ennemis de la tradition, apôtres de la raison, nourris de politique déductive ; on ne pouvait être nommé qu’à ce prix. Tout candidat était tenu d’avoir la foi jacobine ou du moins de réciter le symbole révolutionnaire. En conséquence, dès sa première séance, la Convention, à l’unanimité, vote avec enthousiasme et par acclamation l’abolition de la royauté, elle jugera Louis XVI « coupable de conspiration contre la liberté de la nation et d’attentat contre la sûreté générale de l’État   ». – Mais sous les préjugés politiques subsistent les habitudes sociales. Par cela seul qu’un homme est né et a vécu longtemps dans une société ancienne, il en a reçu l’empreinte, et les pratiques qu’elle observe se sont déposées en lui sous forme de sentiments : si elle est réglée et policée, il y a contracté involontairement le respect de la propriété et de la vie humaine, et, dans la plupart des caractères, ce respect s’est enfoncé très avant. Une théorie, même adoptée, ne parvient pas à le détruire…
Nés presque tous dans la bourgeoisie moyenne, presque tous nos législateurs, quelle que soit l’effervescence momentanée de leur cervelle, sont au fond ce qu’ils ont été jusqu’ici, des avocats, procureurs, négociants, prêtres ou médecins de l’ancien régime et ce qu’ils seront plus tard, des administrés dociles ou des fonctionnaires zélés de l’Empire  , c’est-à-dire des hommes civilisés de l’espèce ordinaire, des bourgeois du dix-huitième et du dix-neuvième siècle, assez honnêtes dans la vie privée pour avoir envie de l’être aussi dans la vie publique. – C’est pourquoi ils ont horreur de l’anarchie, de Marat  , des égorgeurs et des voleurs de septembre. Trois jours après leur réunion, « presque à l’unanimité », ils votent la préparation d’une loi « contre les provocateurs au meurtre et à l’assassinat ». – « Presque à l’unanimité », ils veulent se donner une garde recrutée dans les quatre-vingt-trois départements contre les bandes armées de Paris et de la Commune. Pour premier président, ils ont élu Pétion « presque à la totalité des suffrages ». Roland, qui vient de leur lire son rapport, reçoit « les plus vifs applaudissements de l’Assemblée presque entière ». – Bref, ils sont pour la république idéale contre les brigands de fait…
Parmi les républicains, ceux-ci sont les plus estimables et les plus croyants ; car ils le sont depuis longtemps, par réflexion, étude et système, presque tous lettrés et liseurs, raisonneurs et philosophes, disciples de Diderot ou de Rousseau, persuadés que la vérité absolue a été révélée par leurs maîtres, imbus de l’Encyclopédie ou du Contrat social, comme jadis les puritains de la Bible . À l’âge où l’esprit, devenant adulte, s’éprend d’amour pour les idées générales  , ils ont épousé la théorie et voulu rebâtir la société sur des principes abstraits. À cet effet, ils ont procédé en purs logiciens, avec toute la rigueur superficielle et fausse de l’analyse en vogue : ils se sont représenté l’homme en général, le même en tout temps et en tout pays, un extrait et un minimum de l’homme ; ils ont considéré plusieurs milliers ou millions de ces êtres réduits, érigé en droits primordiaux leurs volontés imaginaires et rédigé d’avance le contrat chimérique de leur association impossible.
Plus de privilèges, plus d’hérédité, plus de cens, tous électeurs, tous éligibles, tous membres égaux du souverain ; tous les pouvoirs à court terme et conférés par l’élection ; une assemblée unique, élue et renouvelée en entier tous les ans, un conseil exécutif élu et renouvelé par moitié tous les ans, une trésorerie nationale élue et renouvelée par tiers tous les ans ; des administrations locales élues, des tribunaux élus ; référendum au peuple, initiative du corps électoral, appel incessant au souverain qui, toujours consulté, toujours agissant, manifestera sa volonté, non seulement par le choix de ses mandataires, mais encore par « la censure » qu’il exercera sur les lois : telle est la Constitution qu’ils se forgent  . « Celle d’Angleterre, dit Condorcet, est faite pour les riches, celle d’Amérique pour les citoyens aisés ; celle de France doit être faite pour tous les hommes. » — A ce titre, elle est la seule légitime ; toute institution qui s’en écarte est contraire au droit naturel, et partant n’est bonne qu’à jeter bas. — C’est ce que les Girondins ont fait sous la Législative ; on sait par quelle persécution des consciences catholiques, par quelles violations de la propriété féodale, par quels empiétements sur l’autorité légale du roi, avec quel acharnement contre les restes de l’ancien régime, avec quelle complaisance pour les crimes populaires, avec quelle raideur, quelle précipitation, quelle témérité, quelles illusions  , jusqu’à lancer la France dans une guerre européenne, jusqu’à confier les armes à la dernière plèbe, jusqu’à voir dans le renversement de tout ordre l’avènement de la philosophie et le triomphe de la raison.
Quand il s’agit de son utopie, le Girondin est un sectaire et ne connaît point de scrupules. Peu lui importe que neuf électeurs sur dix n’aient pas voté : il se croit le représentant autorisé des dix. Peu lui importe que la grande majorité des Français soit pour la Constitution de 1791 : il prétend leur imposer la sienne. Peu lui importe que ses anciens adversaires, roi, émigrés, insermentés, soient des gens honorables ou du moins excusables : il prodiguera contre eux toutes les rigueurs légales, la déportation, la confiscation, la mort civile, la mort physique  . À ses propres yeux, il est justicier, et son investiture lui vient de la justice éternelle : rien de plus pernicieux chez l’homme que cette infatuation de droit absolu ; rien de plus propre à démolir en lui l’édifice héréditaire des notions morales. — Mais, dans l’enceinte étroite de leur dogme, les Girondins sont conséquents et sincères : ils comprennent leurs formules ; ils savent en déduire les conséquences ; ils y croient, comme un géomètre à ses théorèmes et comme un théologien à ses articles de foi ; ils veulent les appliquer, faire la Constitution, établir un gouvernement régulier, sortir de l’état barbare, mettre fin aux coups de main de la rue, aux pillages, aux meurtres, au règne de la force brutale et des bras nus.

Le légalisme  Girondin : réduire Paris à son quatre-vingt-troisième d’influence


D’ailleurs le désordre, qui leur répugne à titre de logiciens, leur répugne encore à titre d’hommes cultivés et polis. Ils ont des habitudes de tenue  , des besoins de décence et même des goûts d’élégance. Ils se savent ni ne veulent imiter les façons rudes de Danton, ses gros mots, ses jurons, ses familiarités populacières. Ils ne sont point allés, comme Robespierre, se loger chez un maître menuisier, pour y vivre et manger avec la famille. Aucun d’eux ne « s’honore », comme Pache, ministre de la guerre, « de descendre dîner chez son portier » et d’envoyer ses filles au club pour donner le baiser fraternel à des Jacobins ivres  . Il y a un salon, quoique pédant et raide, chez Mme Roland. Barbaroux adresse des vers à une marquise qui, après le 2 juin, le suivra à Caen. Condorcet a vécu dans le grand monde, et sa femme, ancienne chanoinesse, a les grâces, le sérieux, l’instruction, la finesse d’une personne accomplie. De tels hommes ne peuvent souffrir à demeure la dictature inepte et grossière de la canaille armée. Pour remplir le trésor public, ils veulent des impôts réguliers, et non des confiscations arbitraires  . Pour réprimer les malveillants, ils demandent « des punitions, et non des proscriptions   ». Pour juger les crimes d’État, ils repoussent les tribunaux d’exception et s’efforcent de maintenir aux accusés quelques-unes des garanties ordinaires  . S’ils déclarent le roi coupable, ils hésitent à prononcer la mort, et tâchent d’alléger leur responsabilité par l’appel au peuple. « Des lois, et non du sang », ce mot, prononcé avec éclat dans une comédie du temps, est l’abrégé de leur pensée politique.

La loi, surtout la loi républicaine, est générale ; une fois édictée, personne, ni citoyen, ni cité, ni parti, ne peut sans crime lui refuser obéissance. Il est monstrueux qu’une ville s’arroge le privilège de gouverner la nation ; Paris, comme les autres départements, doit être réduit à son quatre-vingt-troisième d’influence. Il est monstrueux que, dans une capitale de 700 000 âmes, cinq ou six mille Jacobins extrêmes oppriment les sections et fassent seuls les élections ; dans les sections et aux élections, tous les citoyens, ou du moins tous les républicains doivent avoir un vote égal et libre. Il est monstrueux que le principe de la souveraineté du peuple soit employé pour couvrir les attentats contre la souveraineté du peuple, que, sous prétexte de sauver l’État, le premier venu puisse tuer qui bon lui semble, que, sous couleur de résister à l’oppression, tout attroupement soit en droit de renverser tout gouvernement. – C’est pourquoi il faut pacifier ce droit militant, l’enfermer dans des formes légales, l’assujettir à une procédure fixe  . Si quelque particulier souhaite une loi, réforme ou mesure publique, qu’il le dise dans un papier signé de lui et de cinquante autres citoyens de la même assemblée primaire ; alors sa proposition sera soumise à son assemblée primaire ; puis, en cas de majorité, aux assemblées primaires de son arrondissement ; puis, en cas de majorité, aux assemblées primaires de son département ; puis, en cas de majorité, au corps législatif ; puis, en cas de rejet, à toutes les assemblées primaires de l’empire, tellement qu’après un second verdict des mêmes assemblées une seconde fois consultées, le corps législatif, s’inclinant devant la majorité des suffrages primaires, devra se dissoudre et laisser la place à un corps législatif nouveau


samedi 12 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_53_ Les élections jacobines

Comment les jacobins remportent les élections ; L’énergie des fanatiques, les expédients des scélérats ; selon la règle jacobine, c’est toujours le plus violent qui gagne. Fanatisme et pulsion de mort. La loi impraticable et la loi intolérante ; les adversaires empêchés de faire campagne

Une majorité désarmée face à une minorité armée

En toute lutte politique, il est des actions interdites ; du moins, la majorité, pour peu qu’elle soit honnête et sensée, se les interdit. Elle répugne à violer la loi ; car une seule loi violée provoque à violer toutes les autres. Elle répugne à renverser le gouvernement établi ; car tout interrègne est un retour à l’état sauvage. Elle répugne à lancer l’émeute populaire ; car c’est livrer la puissance publique à la déraison des passions brutes. Elle répugne à faire du gouvernement une machine de confiscations et de meurtres ; car elle lui assigne comme emploi naturel la protection des propriétés et des vies. C’est pourquoi, en face du Jacobin qui se permet tout cela, elle est comme un homme sans armes aux prises avec un homme armé  . Par principe, les Jacobins font fi de la loi, puisque la seule loi pour eux est l’arbitraire du peuple. Ils marchent sans hésitation contre le gouvernement, puisque le gouvernement pour eux est un commis que le peuple a toujours le droit de mettre à la porte. L’insurrection leur agrée, car par elle le peuple rentre dans sa souveraineté inaliénable. La dictature leur convient, car par elle le peuple rentre dans sa souveraineté illimitée. D’ailleurs, comme les casuistes, ils admettent que le but justifie les moyens  . « Périssent les colonies plutôt qu’un principe ! » disait l’un d’eux à la Constituante. « Le jour où je serai convaincu, écrit Saint-Just, qu’il est impossible de donner au peuple français des mœurs douces, énergiques, sensibles, inexorables à la tyrannie et à l’injustice, je me poignarderai. » Et, en attendant, il guillotine les autres. « Nous ferons un cimetière de la France, disait Carrier, plutôt que de ne pas la régénérer à notre manière  . » Toujours, pour s’emparer du gouvernail, ils sont prêts à couler le navire. Dès le commencement ils ont lâché contre la société l’émeute des rues et la jacquerie des campagnes, les prostituées et les brigands, les bêtes immondes et les bêtes féroces. Pendant tout le cours de la lutte, ils exploitent les passions les plus destructives et les plus grossières, l’aveuglement, la crédulité et les fureurs de la foule affolée par la disette, par la peur des bandits, par des bruits de conspiration, par des menaces d’invasion. Enfin, arrivés au pouvoir par le bouleversement, ils s’y maintiennent par la terreur et les supplices. – Une volonté tendue à l’extrême et nul frein pour la contenir, une croyance inébranlable en son droit et un mépris parfait pour les droits d’autrui, l’énergie d’un fanatique et les expédients d’un scélérat : avec ces deux forces, une minorité peut dompter la majorité. Cela est si vrai, que, dans la faction elle-même, la victoire appartiendra toujours au groupe qui sera le moins nombreux, mais qui aura le plus de foi et le moins de scrupules. À quatre reprises, de 1789 à 1794, les joueurs politiques s’asseyent à une table où le pouvoir suprême est l’enjeu, et quatre fois de suite, Impartiaux, Feuillants, Girondins, Dantonistes, la majorité perd la partie. C’est que, quatre fois de suite, elle veut suivre les conventions du jeu ordinaire, à tout le moins ne pas enfreindre quelque règle universellement admise, ne pas désobéir tout à fait aux enseignements de l’expérience, ou au texte de la loi, ou aux préceptes de l’humanité, ou aux suggestions de la pitié. — Au contraire, la minorité a résolu d’avance qu’à tout prix elle gagnera ; à son avis, c’est son droit ; si les règles s’y opposent, tant pis pour les règles. Au moment décisif, elle met un pistolet sur le front de l’adversaire, et, renversant la table, elle empoche les enjeux…

Comment les jacobins gagnent les élections

Au mois de juin 1791 et pendant les cinq mois qui suivent, les citoyens actifs   sont convoqués pour nommer leurs représentants électifs, et l’on sait que, d’après la loi, il y en a de tout degré et de toute espèce : d’abord 40 000 électeurs du second degré, et 745 députés ; ensuite la moitié des administrateurs de 83 départements, la moitié des administrateurs de 544 districts, la moitié des administrateurs de 41 000 communes ; enfin, dans chaque municipalité, le maire et le procureur-syndic ; dans chaque département, le président du tribunal criminel et l’accusateur public ; dans toute la France, les officiers de la garde nationale : bref le personnel presque entier des dépositaires et des agents de l’autorité légale. Il s’agit de renouveler la garnison de la citadelle publique : c’est la deuxième et même la troisième fois depuis 1789. — A chaque fois, par petits pelotons, les Jacobins se sont glissés dans la place ; cette fois, ils y entrent par grosses troupes. À Paris, Pétion devient maire, Manuel procureur-syndic, Danton substitut de Manuel ; Robespierre est nommé accusateur criminel. Dès la première semaine, 136 nouveaux députés se sont inscrits sur les registres du club. Dans l’Assemblée, le parti compte environ 250 membres. Si l’on passe en revue tous les postes de la forteresse, on peut estimer que les assiégeants en occupent un tiers, peut-être davantage. Pendant deux ans, avec un instinct sûr, ils ont conduit leur siège, et l’on assiste au spectacle extraordinaire d’une nation légalement conquise par une troupe de factieux.

La loi impraticable et la loi intolérante

Au préalable, ils ont déblayé le terrain, et, par les décrets qu’ils ont arrachés à l’Assemblée constituante, ils ont écarté du scrutin la majorité de la majorité. — D’une part, sous prétexte de mieux assurer la souveraineté du peuple, les élections ont été si multipliées et si rapprochées, qu’elles demandent à chaque citoyen actif un sixième de son temps : exigence énorme pour les gens laborieux qui ont un métier ou des affaires  , or telle est la grosse masse, en tout cas la portion utile et saine de la population. Ainsi qu’on l’a vu, elle ne vient pas voter et laisse le champ libre aux désœuvrés ou aux fanatiques. — D’autre part, en vertu de la Constitution, le serment civique est imposé à tous les électeurs, et il comprend le serment ecclésiastique ; car, si quelqu’un prête le premier en réservant le second, son vote est déclaré nul : en novembre, dans le Doubs, les élections municipales de trente-trois communes sont cassées sous ce seul prétexte  . Ainsi, non seulement 40 000 ecclésiastiques insermentés, mais encore tous les catholiques scrupuleux perdent leur droit de suffrage, et ils sont de beaucoup les plus nombreux dans l’Artois, le Doubs et le Jura, dans le Haut et le Bas-Rhin   dans les Deux-Sèvres et la Vendée, dans la Loire-Inférieure, le Morbihan, le Finistère et les Côtes-du-Nord, dans la Lozère et l’Ardèche, sans compter les départements du Midi  . Ainsi d’un côté, au moyen de la loi qu’ils ont faite impraticable, les Jacobins se sont débarrassés d’avance des votes sensés, et ces votes sont par millions ; de l’autre côté, au moyen de la loi qu’ils ont faite intolérante, ils se sont débarrassés d’avance des votes catholiques, et ces votes sont par centaines de mille. Grâce à cette exclusion double, ils ne trouvent plus devant eux, quand ils entrent dans la lice électorale, que le moindre nombre des électeurs…

La politique de l’émeute

Les Jacobins ont travaillé efficacement par les innombrables émeutes qu’ils ont excitées ou conduites contre le roi, les officiers et les commis, contre les nobles et les ecclésiastiques, contre les marchands de blé et les propriétaires, contre les pouvoirs publics de toute espèce et de toute origine. Partout les autorités ont été contraintes de tolérer ou d’excuser le meurtre, le pillage et l’incendie, à tout le moins l’insurrection et la désobéissance. Depuis deux ans, un maire court risque d’être pendu lorsqu’il proclame la loi martiale ; un commandant n’est pas sûr de ses hommes quand il marche pour protéger la perception d’un impôt ; un juge est insulté et menacé sur son siège s’il condamne les maraudeurs qui dévastent les forêts de l’État. À chaque instant, le magistrat chargé de faire respecter la justice est obligé de donner ou de laisser donner une entorse à la justice ; s’il s’obstine, un coup de main monté par les Jacobins du lieu fait plier son autorité légale sous leur dictature illégale, et il faut qu’il se résigne à être leur complice ou leur jouet. Un tel rôle est intolérable pour les gens qui ont du cœur ou de la conscience. C’est pourquoi, en 1790 et 1791, presque tous les hommes considérés et considérables qui en 1789 siégeaient aux hôtels de ville ou commandaient les gardes nationales, gentilshommes de province, chevaliers de Saint-Louis, anciens parlementaires, haute bourgeoisie, gros propriétaires fonciers, rentrent dans la vie privée et renoncent aux fonctions publiques, qui ne sont plus tenables. Au lieu de s’offrir aux suffrages, ils s’y dérobent, et le parti de l’ordre, bien loin de nommer les magistrats, ne trouve plus même de candidats…

Des adversaires empêchés de faire campagne


Pour engager une campagne électorale, il faut au préalable s’assembler, conférer, s’entendre, et la faculté d’association que la loi leur (NB aux adversires des jacobins) accorde en droit leur est retirée en fait par leurs adversaires. – Pour commencer  , les Jacobins ont hué et « lapidé » les membres du côté droit qui se réunissaient au Salon français de la rue Royale, et, selon la règle ordinaire, le tribunal de police, considérant « que cette assemblée est une occasion de troubles, qu’elle donne lieu à des attroupements, qu’elle ne peut être protégée que par des moyens violents », lui a commandé de se dissoudre. – Vers le mois d’août 1790, une seconde société s’est formée, celle-ci composée des hommes les plus libéraux et les plus sages. Malouet, le comte de Clermont-Tonnerre sont à sa tête ; ils prennent le nom d’« Amis de la Constitution monarchique », et veulent rétablir l’ordre public en maintenant les réformes acquises. De leur côté, toutes les formalités ont été remplies ; ils sont déjà 800 à Paris ; les souscriptions affluent dans leur caisse ; de toutes parts, la province leur envoie des adhésions, et, ce qui est pis, par des distributions de pain à prix réduit, ils vont peut-être se concilier le peuple. Voilà un centre d’opinion et d’influence analogue à celui des Jacobins, et c’est ce que les Jacobins ne peuvent souffrir  . M. de Clermont-Tonnerre ayant loué par bail le Wauxhall d’été, un capitaine de la garde nationale vient avertir le propriétaire que, s’il livre la salle, les patriotes du Palais-Royal s’y porteront en corps pour la fermer ; celui-ci, qui craint les dégâts, rompt son engagement, et la municipalité, qui craint les échauffourées, suspend les séances. La Société réclame, insiste, et le texte de la loi est si précis, que l’autorisation officielle est enfin accordée. Aussitôt les orateurs et les journaux jacobins se déchaînent contre les futurs rivaux qui menacent de leur disputer l’empire. Le 23 janvier 1791, à l’Assemblée nationale, par une métaphore qui peut devenir un appel au meurtre, Barnave accuse les membres du nouveau club « de donner au peuple un pain empoisonné ». Quatre jours après, la maison de M. de Clermont-Tonnerre est assaillie par des rassemblements armés ; Malouet, qui en sort, est presque arraché de sa voiture, et l’on crie autour de lui : « Voilà le b... qui a dénoncé le peuple …! »

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_50_ Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_50_ l’organisation du parti

Démocratie représentative contre démocratie directe. Comment la démocratie directe mène à l’explosion des clubs jacobins. Démission et abstention massive de la majorité modérée. Secte et faction ; une élite qui prétend au monopole du patriotisme , organisation efficace de prise du pouvoir ; intimidation et violence

Les jacobins : une secte et une faction

Des hommes ainsi disposés ne peuvent manquer de se rapprocher, de s’entendre et de s’associer : car ils ont le même dogme, qui est le principe de la souveraineté du peuple, et le même but, qui est la conquête du pouvoir politique. Par la communauté du but, ils sont une faction ; par la communauté du but, ils sont une faction ; par la communauté du dogme, ils sont une secte, et leur ligue se noue d’autant plus aisément qu’ils sont à la fois une secte et une faction.
Au commencement, on ne distingue pas leur société dans la multitude des autres. De toutes parts, après la prise de la Bastille, les associations politiques ont surgi : il fallait bien suppléer au gouvernement dépossédé ou défaillant, pourvoir aux plus urgents des besoins publics, s’armer contre les brigands, s’approvisionner de grains, se garder contre les entreprises possibles de la cour. Des comités se sont installés aux hôtels de ville ; des volontaires se sont formés en milices bourgeoises ; des milliers de pouvoirs locaux presque indépendants se sont substitués au pouvoir central presque détruit  . Pendant six mois, tout le monde a vaqué aux affaires communes, et chaque particulier, devenu une personne publique, a porté sa quote-part dans le fardeau du gouvernement : lourd fardeau en tout temps, plus lourd en temps d’anarchie ; c’est l’avis du plus grand nombre, mais ce n’est pas l’avis de quelques-uns. Par suite, entre ceux qui s’en sont chargés, un départ se fait, et deux groupes se forment, l’un gros, inerte, dissous, l’autre petit, serré, actif, chacun dans sa voie et à l’entrée de deux voies qui vont en divergeant de plus en plus.

Lassitude, démission, abstention de la majorité modérée ; démocratie représentative contre démocratie directe

D’un côté sont les hommes ordinaires, les gens occupés et de bon sens, qui ont un peu de conscience et point trop d’amour-propre. S’ils ont ramassé le pouvoir, c’est qu’il gisait par terre, abandonné dans la rue ; ils ne le détiennent que provisoirement, car ils ont deviné d’avance ou découvert très vite qu’ils n’étaient guère propres à cet office ; c’est un office spécial qui, pour être convenablement rempli, exige une préparation et une compétence. On ne devient pas, du jour au lendemain, législateur ou administrateur, et la raison en est qu’on ne devient pas à l’improviste médecin ni chirurgien. Si quelque accident m’y oblige, je m’y résignerai, mais à contrecœur ; je n’exercerai que le moins possible, et seulement pour empêcher mes malades de s’estropier eux-mêmes ; j’aurais trop peur de les tuer en les opérant, et je rentrerai au logis sitôt qu’ils voudront bien nommer quelqu’un à ma place  . — Pour le choix de cet autre, je serai bien aise d’avoir mon vote, comme tout le monde, et, entre les candidats, je désignerai, au mieux de mes lumières, celui qui me paraîtra le plus consciencieux et le plus habile. Mais une fois nommé et installé, je n’entreprendrai point de le régenter ; il est chez lui dans son cabinet ; je n’ai pas le droit d’y aller incessamment pour le mettre sur la sellette, comme un enfant ou un suspect. Il ne m’appartient pas de lui prescrire ses prescriptions : probablement, il en sait plus que moi ; en tout cas, pour qu’il ait la tête libre, il ne faut pas qu’il soit dérangé. Moi non plus, il ne faut pas qu’on me dérange : j’ai mon bureau et mes écritures, ou ma boutique et mes chalands. À chacun son emploi, et chacun à sa besogne : qui veut faire celle d’autrui avec la sienne gâte la sienne et celle d’autrui. — Ainsi pensent, vers le commencement de 1790, la plupart des esprits sains, tous ceux dont la cervelle n’a pas été brouillée par la manie ambitieuse et raisonnante ; d’autant plus qu’ils ont six mois de pratique et savent maintenant à quels dangers, à quels mécomptes, à quels dégoûts l’on s’expose lorsqu’on entreprend de conduire un peuple surexcité et affamé…
Tous les quatre mois environ, la machine électorale se remet en branle et appelle le souverain à exercer sa souveraineté. — C’est beaucoup, et même le souverain trouve tout de suite que c’est trop : il est insupportable de voter si souvent ; tant de prérogatives finissent par devenir une corvée dès les premiers mois de 1790, la majorité s’en dispense, et le chiffre des absents est énorme. À Chartres, en mai 1790  , sur 1 551 citoyens actifs, il y en a 1 447 qui ne viennent pas aux assemblées primaires. Pour la nomination du maire et des officiers municipaux, à Besançon, sur 3 200 électeurs inscrits, on compte 2 141 absents en janvier 1790, et 2 900 au mois de novembre suivant  . À Grenoble, au mois d’août et de novembre de la même année, sur 2 500 inscrits, on compte plus de 2 000 absents  . À Limoges, sur un nombre à peu près égal d’inscrits, il ne se trouve que 150 votants. À Paris, sur 81 200 électeurs, en août 1790, 67 200 ne votent pas, et, trois mois plus tard, le nombre des absents est de 71 408  . Ainsi, pour un électeur qui vote, il en est quatre, six, huit, dix et jusqu’à seize qui s’abstiennent. — Même spectacle pour l’élection des députés. Aux assemblées primaires de 1791, à Paris, sur les 81 200 inscrits, plus de 74 000 manquent à l’appel. Dans le Doubs, sur 4 citoyens actifs, 3 ne viennent pas. Dans tel canton de la Côte-d’Or, à la fin du vote, il ne reste autour du scrutin qu’un huitième des électeurs, et, aux assemblées secondaires, la désertion n’est pas moindre. À Paris, sur 946 électeurs élus, il ne s’en trouve que 200 pour donner leurs suffrages ; à Rouen, sur 700, il n’y en a que 160, et, au dernier jour du scrutin, 60 seulement. Bref, « dans tous les départements, dit un orateur à la tribune, sur cinq électeurs du second degré, à « peine en est-il un qui se soit acquitté de son mandat ». – Ainsi la majorité donne sa démission, et, par inertie, imprévoyance et fatigue, par aversion pour le tapage électoral, par manque de préférences politiques, par dégoût pour tous les candidats qui se présentent, elle se dérobe à la tâche que la Constitution lui imposait. – Ce n’est pas pour s’en imposer une autre collatérale, plus pesante et de surcroît, je veux dire le travail assidu que comporte une nouvelle ligue. Des hommes qui ne trouvent pas le temps de venir quatre fois par an mettre un bulletin dans une boîte ne viendront pas trois fois par semaine assister aux séances du club. Bien loin de s’ingérer dans le gouvernement, ils abdiquent, et ils n’entreprendront point de le conduire, puisqu’ils refusent de le nommer….

L’explosion et l’organisation des clubs jacobins ; une élite qui a le monopole du patriotisme

Au moment où tous les groupes locaux se fondent dans la patrie générale, les sectaires se cantonnent et font une ligue à part. À Rouen, le 14 juillet 1790, deux chirurgiens, un imprimeur, l’aumônier de la conciergerie, une veuve israélite et quatre femmes ou enfants de la maison, en tout huit personnes, s’engagent ensemble par une association distincte   : ce sont des purs, ils ne veulent pas être confondus dans la foule. Leur patriotisme est de qualité supérieure, et ils comprennent le pacte social à leur façon   : s’ils jurent la Constitution, c’est sous réserve des Droits de l’homme, et ils comptent bien, non seulement maintenir les réformes faites, mais achever la révolution commencée. – Pendant la Fédération, ils ont accueilli et endoctriné leurs pareils. Ceux-ci, en quittant la capitale ou les grandes cités, remportent dans leurs petites villes et dans leurs bourgades des instructions et des directions : on leur a dit à quoi sert un club, comment on le forme, et, de toutes parts, des sociétés populaires s’établissent sur le même plan, avec le même but, sous le même nom. Un mois après, il y en a 60 ; trois mois plus tard, 122 ; en mars 1791, 229 ; en août 1791, près de 400  . Puis, subitement, leur propagation devient énorme, parce que deux secousses simultanées éparpillent leurs graines sur tous les terrains. – D’une part, à la fin de juillet 1791, les hommes modérés, amis de la loi et par qui les clubs étaient contenus encore, tous les constitutionnels ou feuillants s’en retirent et les abandonnent à l’exagération ou à la trivialité des motionnaires…D’autre part, à la même date, les électeurs sont convoqués pour nommer une autre Assemblée nationale et pour renouveler les autorités locales : ainsi la proie est en vue, et partout des Sociétés de chasse s’organisent pour la capturer. – Il s’en forme 600 nouvelles en deux mois   : à la fin de septembre 1791, on en compte 1 000 ; en juin 1792, 1 200, c’est-à-dire autant que de villes et de bourgades fermées. Après la chute du trône, sous la panique de l’invasion prussienne et dans l’anarchie égale à celle de juillet 1789, il y en aura, comme en juillet 1789, presque autant que de communes, 26 000, dit Rœderer, une dans tout village qui renferme cinq ou six têtes chaudes, criards ou tape-dur, avec un plumitif capable de coucher une pétition par écrit.
Dès le mois de novembre 1790  , « il faut, disait un journal très répandu, que chaque rue d’une ville, que chaque hameau ait son club

Ayant la force, il en use

En politique comme en religion, si la foi enfante l’Église, à son tour l’Église nourrit la foi : dans un club comme dans un conventicule, chacun se sent autorisé par l’unanimité des autres, et toute action ou parole des autres tend à lui prouver qu’il a raison. D’autant plus qu’un dogme incontesté finit par paraître incontestable ; or le Jacobin vit dans un cercle étroit et soigneusement fermé où nulle idée contradictoire n’est admise. Deux cents personnes lui semblent le public ; leur opinion pèse sur lui sans contrepoids, et hors de leur croyance, qui est la sienne, toute croyance lui paraît absurde ou même coupable. D’ailleurs, à ce régime continu de prêches qui sont des flatteries, il a découvert qu’il est patriote éclairé, vertueux, et il n’en peut douter, car, avant de l’admettre dans la Société, on a vérifié son civisme, et il en porte le certificat imprimé dans sa poche. – Il est donc membre d’une élite, et cette élite, ayant le monopole du patriotisme, parle haut, fait bande à part, se distingue des simples citoyens par son accent et ses façons. Dès ses premières séances  , le club de Pontarlier interdit à ses membres les formules de la politesse ordinaire. « On s’abstiendra de l’usage de se découvrir pour saluer son semblable ; on évitera soigneusement en parlant de se servir des mots j’ai l’honneur et autres pareils. »…
A  peine institué, partout le club s’est mis à travailler la populace. Dans plusieurs grandes villes, à Paris, Lyon, Aix, Bordeaux, il y en a deux, associés  , l’un plus ou moins décent, parlementaire, « composé en partie des membres des divers corps administratifs, qui s’occupe plus particulièrement des objets d’une utilité générale », l’autre actif, pratique, où des raisonneurs de cabaret et des harangueurs de café endoctrinent les ouvriers, les maraîchers, les petits bourgeois. Le second est la succursale du premier et lui ramasse, pour les cas urgents, des faiseurs d’émeute. « Nous sommes parmi le peuple, écrit l’un de ces clubs subalternes ; nous lui lisons les décrets, nous le prémunissons contre les productions et les menées aristocratiques par des lectures et par des conseils. Nous furetons, nous dépistons tous les complots, toutes les manœuvres. Nous accueillons, nous conseillons tous ceux qui croient avoir à se plaindre ; nous appuyons leurs réclamations quand elles sont justes ; enfin nous nous chargeons en quelque sorte des détails. » – Grâce à ces auxiliaires grossiers, mais dont les poumons et les bras sont vigoureux, le parti prend l’ascendant ; ayant la force, il en use, et, déniant tous les droits à ses adversaires, il rétablit tous les privilèges à son profit.

vendredi 11 août 2017

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_43_ Vers le pouvoir des minorités

Autre mécanisme totalitaire bien mis en évidence par Taine. L hyperdémocratie entraine la démission des élites et le pouvoir des minorités. Explosion de l’abstention aux élections. La métaphysique vague des droits de l’homme livre sans protection la majorité aux abus des minorités violentes

La démission des élites

Au contraire, dans la pratique, nobles, dignitaires ecclésiastiques, parlementaires, grands fonctionnaires de l’ancien régime, haute bourgeoisie, presque tous les gens riches qui ont des loisirs sont exclus des élections par la violence, et des places par l’opinion ; bientôt ils se cantonnent dans la vie privée, et, par découragement ou dégoût, par scrupules monarchiques ou religieux, ils renoncent à la vie publique. – Par suite tout le faix des fonctions nouvelles retombe sur les plus occupés, négociants, industriels, gens de loi, employés, boutiquiers, artisans, cultivateurs. Ce sont eux qui doivent donner un tiers de leur temps déjà tout pris, négliger leur besogne privée pour un travail public, quitter leur moisson, leur établi, leur échoppe ou leurs dossiers, pour escorter des convois et faire patrouille, pour courir, séjourner et siéger à la maison commune, au chef-lieu de canton, de district ou de département  , sous une pluie de phrases et de paperasses, avec le sentiment qu’ils font une corvée gratuite, et que cette corvée ne profite guère au public. – Pendant les six premiers mois, ils la font de bon cœur : pour écrire les cahiers, pour s’armer contre les brigands, pour supprimer les impôts, les redevances et la dîme, leur zèle est très vif. Mais, cela obtenu ou extorqué, décrété en droit ou accompli en fait, qu’on ne les dérange plus. Ils ont besoin de tout leur temps ; ils ont leur récolte à rentrer, leurs chalands à servir, leurs commandes à livrer, leurs écritures à faire, leurs échéances à payer, toutes besognes urgentes qu’on ne peut ni ne doit abandonner ou interrompre. Sous le fouet de la nécessité et de l’occasion, ils ont donné un grand coup de collier, et, si on les en croit, désembourbé la charrette publique ; mais ce n’est pas pour s’y atteler à perpétuité et la traîner eux-mêmes. Confinés depuis des siècles dans la vie privée, chacun d’eux a sa petite brouette qu’il pousse, et c’est de celle-ci d’abord et surtout qu’il se croit responsable. Dès le commencement de 1790, le relevé des votes montre autant d’absents que de présents : à Besançon, sur 3 200 inscrits il n’y a que 959 votants ; quatre mois après, plus de la moitié des électeurs manque au scrutin  , et, dans toute la France, à Paris même, la tiédeur ne fera que croître

Par la démission de la majorité, la minorité devient souveraine

À défaut du grand nombre qui se dérobe, c’est le petit nombre qui fait le service et prend le pouvoir. Par la démission de la majorité, la minorité devient souveraine, et la besogne publique, désertée par la multitude indécise, inerte, absente, échoit au groupe résolu, agissant, présent, qui trouve le loisir et qui a la volonté de s’en charger. Dans un régime où toutes les places sont électives et où les élections sont fréquentes, la politique devient une carrière pour ceux qui lui subordonnent leurs intérêts privés ou y trouvent leur avantage personnel ; il y en a cinq ou six dans chaque village, vingt ou trente dans chaque bourg, quelques centaines dans chaque ville, quelques milliers à Paris. Voilà les vrais citoyens actifs. Eux seuls donnent tout leur temps et toute leur attention aux affaires publiques, correspondent avec les journaux et avec les députés de Paris, reçoivent et colportent sur chaque grande question le mot d’ordre, tiennent des conciliabules, provoquent des réunions, font des motions, rédigent des adresses, surveillent, gourmandent, ou dénoncent les magistrats locaux, se forment en comités, lancent et patronnent des candidatures, vont dans les faubourgs et dans les campagnes pour recruter des voix. – En récompense de ce travail, ils ont la puissance ; car ils mènent, les élections et sont élus aux offices ou pourvus de places par leurs candidats élus
La pâture est immense pour les ambitieux ; elle n’est pas mince pour les besogneux, et ils la saisissent. – Telle est la règle dans la démocratie pure : c’est ainsi que pullule aux États-Unis la fourmilière des politicians. Quand la loi appelle incessamment tous les citoyens à l’action politique, quelques-uns seulement s’y adonnent. Dans cette œuvre spéciale, ceux-ci deviennent spéciaux, par suite prépondérants. Mais, en échange de leur peine, il leur faut un salaire, et l’élection leur donne les places, parce qu’ils ont manipulé l’élection…
Deux sortes d’hommes recrutent cette minorité dominante : d’une part les exaltés, et de l’autre les déclassés. Vers la fin de 1789, les gens modérés, occupés, rentrent au logis, et, chaque jour, sont moins disposés à en sortir. La place publique appartient aux autres, à ceux qui, par zèle et passion politique, abandonnent leurs affaires, et à ceux qui, comprimés dans leur case sociale ou refoulés hors des compartiments ordinaires, n’attendaient qu’une issue nouvelle pour s’élancer. – En ce temps d’utopie et de révolution, ni les uns ni les autres ne manquent….
– Pendant la seconde moitié de 1790, on les voit partout, à l’exemple des Jacobins de Paris et sous le nom d’amis de la Constitution, se grouper en sociétés populaires. Dans chaque ville ou bourgade naît un club de patriotes, qui, tous les soirs ou plusieurs soirs par semaine, s’assemblent « pour coopérer au salut de la chose publique   ». C’est un organe nouveau, spontané, supplémentaire et parasite, qui, à côté des organes légaux, se développe dans le corps social. Insensiblement, il va grossir, tirer à soi la substance des autres, les employer à ses fins, se substituer à eux, agir par lui-même et pour lui seul, sorte d’excroissance dévorante dont l’envahissement est irrésistible, non seulement parce que les circonstances et le jeu de la Constitution la nourrissent, mais encore parce que son germe, déposé à de grandes profondeurs, est une portion vivante de la Constitution.

La métaphysique vague des droits de l’homme prépare le totalitarisme jacobin

En effet, en tête de la Constitution et des décrets qui s’y rattachent, s’étale la Déclaration des Droits de l’homme….
Nulle institution ou autorité ne mérite obéissance si elle est contraire aux droits qu’elle a pour but de garantir. Antérieurs à la société, ces droits sacrés priment toute convention sociale, et, quand nous voulons savoir si l’injonction légale est légitime, nous n’avons qu’à vérifier si elle est conforme au droit naturel. Reportons-nous donc, en chaque cas douteux ou difficile, vers cet évangile philosophique, vers ce catéchisme incontesté, vers ces articles de foi primordiaux que l’Assemblée nationale a proclamés. – Elle-même, expressément, nous y invite. Car elle nous avertit que « l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements ». Elle déclare que « le but de toute association politique est la conservation de ces droits naturels et imprescriptibles ». Elle les énonce « afin que les actes du pouvoir législatif et ceux du pouvoir exécutif puissent être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique ». Elle veut « que sa déclaration soit constamment présente à tous les membres du corps social ». ..
Quels sont-ils, ces droits supérieurs, et, en cas de contestation, qui prononcera comme arbitre ? – Ici rien de semblable aux déclarations précises de la Constitution américaine  , à ces prescriptions positives qui peuvent servir de support à une réclamation judiciaire, à ces interdictions expresses qui empêchent d’avance plusieurs sortes de lois, qui tracent une limite à l’action des pouvoirs publics, qui circonscrivent des territoires où l’État ne peut entrer, parce qu’ils sont réservés à l’individu. Au contraire, dans la déclaration de l’Assemblée nationale, la plupart des articles ne sont que des dogmes abstraits, des définitions métaphysiques, des axiomes plus ou moins littéraires, c’est-à-dire plus ou moins faux, tantôt vagues et tantôt contradictoires, susceptibles de plusieurs sens et susceptibles de sens opposés, bons pour une harangue d’apparat et non pour un usage effectif, simple décor, sorte d’enseigne pompeuse, inutile et pesante, qui, guindée sur la devanture de la maison constitutionnelle et secouée tous les jours par des mains violentes, ne peut manquer de tomber bientôt sur la tête des passants  . — On n’a rien fait pour parer à ce danger visible. Rien de semblable ici à cette Cour suprême qui aux États-Unis est la gardienne de la Constitution, même contre le Congrès, qui, au nom de la Constitution, peut invalider en fait une loi même votée et sanctionnée par tous les pouvoirs et dans toutes les formes, qui reçoit la plainte du particulier lésé par la loi inconstitutionnelle, qui arrête la main du shérif ou du percepteur levée sur lui, et qui lui assigne sur eux des intérêts et dommages. On a proclamé des droits indéfinis et discordants, sans pourvoir à leur interprétation, à leur application, à leur sanction. On ne leur a point ménagé d’organe spécial. On n’a point chargé un tribunal distinct d’accueillir leurs réclamations, de terminer leurs litiges légalement, pacifiquement, en dernier ressort, par un arrêté définitif qui devienne un précédent et serre le sens lâche du texte. On charge de tout cela tout le monde, c’est-à-dire ceux qui veulent s’en charger, en d’autres termes la minorité délibérante et agissante. — Ainsi, dans chaque ville ou bourgade, c’est le club local qui, avec l’autorisation du législateur lui-même, devient le champion, l’arbitre, l’interprète, le ministre des droits de l’homme, et qui, au nom de ces droits supérieurs, peut protester ou s’insurger, si bon lui semble, non seulement contre les actes légitimes des pouvoirs légaux, mais encore contre le texte authentique de la Constitution et des lois…

Considérez en effet ces droits tels qu’on les proclame, avec le commentaire du harangueur qui les explique au club, devant des esprits échauffés et entreprenants, ou dans la rue, devant une foule surexcitée et grossière. Tous les articles de la Déclaration sont des poignards dirigés contre la société humaine, et il n’y a qu’à pousser le manche pour faire entrer la lame  . – Parmi « ces droits naturels et imprescriptibles », le législateur a mis « la résistance à l’oppression ». Nous sommes opprimés, résistons et levons-nous en armes. – Selon le législateur, « la société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ». Allons à l’hôtel de ville, interrogeons nos magistrats tièdes ou suspects, surveillons leurs séances, vérifions s’ils poursuivent les prêtres et s’ils désarment les aristocrates, empêchons-les de machiner contre le peuple, et faisons marcher ces mauvais commis…Aux termes mêmes de la Déclaration, « il n’y a plus ni vénalité ni hérédité d’aucun office public ». Ainsi la royauté héréditaire est illégitime : allons aux Tuileries et jetons le trône à bas. – Aux termes mêmes de la Déclaration, « la loi est l’expression de la volonté générale ». Écoutez ces clameurs de la place publique, ces pétitions qui arrivent de toutes les villes : voilà la volonté générale qui est la loi vivante et qui abolit la loi écrite. À ce titre, les meneurs de quelques clubs de Paris déposeront le roi, violenteront l’Assemblée législative, décimeront la Convention nationale. – En d’autres termes, la minorité bruyante et factieuse va supplanter la nation souveraine, et désormais rien ne lui manque pour faire ce qui lui plait quand il lui plait. Car le jeu de la Constitution lui a donné la réalité du pouvoir, et le préambule de la Constitution lui donne l’apparence du droit.

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_42_ le gouvernement des métaphysiciens

Le gouvernement des métaphysiciens conduit à refuser, ou tout au moins à une grande méfiance contre, le gouvernement représentatif  et à traiter les élus comme des commis qu’on peut renvoyer à tout moment.  Tout devient ingouvernable. La multiplication indéfinie des élections conduit le citoyen actif à devoir consacrer une partie insupportable de son temps à ses « devoirs ». C’est ainsi préparer le gouvernement totalitaire par le contrôle des élections par des minorités violents, l’ensemble des citoyens les ayant déserté.
Aug. Comte : « tout choix des supérieurs par les infé­rieurs est profondément anarchique : il n'a jamais servi qu'à dissoudre graduel­le­ment un ordre vicieux. » (Catéchisme positiviste,  10ème entretien)

La décomposition de l’autorité locale- les impôts ne rentrent plus

C’est à peine si un chef absolu, envoyé de loin et d’en haut, le plus énergique et le plus expert, soutenu par la force armée la plus disciplinée et la plus obéissante, viendrait à bout d’une pareille besogne, et, à sa place, il n’y a qu’une municipalité à qui tout manque, l’autorité, l’instrument, l’expérience, la capacité et la volonté.
Dans la campagne, dit un orateur à la tribune  , « sur 40 000 municipalités, il y en a 20 000 où les officiers municipaux ne savent ni lire ni écrire ». En effet, le curé en est exclu par la loi, et, sauf en Vendée, le seigneur en est exclu par l’opinion. D’ailleurs, en beaucoup de provinces, on ne parle que patois   ; le français, surtout le français philosophique et abstrait des lois et proclamations nouvelles, demeure un grimoire. Impossible d’entendre et d’appliquer les décrets compliqués, les instructions savantes qui arrivent de Paris. – Ils viennent à la ville, se font expliquer et commenter tout au long l’office dont ils sont chargés, tâchent de comprendre, paraissent avoir compris, puis, la semaine suivante, reviennent n’ayant rien compris du tout, ni la façon de tenir les registres de l’état civil, ni la manière de dresser le rôle des impôts, ni la distinction des droits féodaux abolis et des droits féodaux maintenus, ni les règles qu’ils doivent faire observer dans les opérations électorales, ni les limites que la loi pose à leur subordination et à leurs pouvoirs. Rien de tout cela n’entre dans leur cervelle brute et novice ; au lieu d’un paysan qui vient de quitter ses bœufs, il faudrait ici un homme de loi, aidé d’un commis exercé. — À leur ignorance, ajoutez leur prudence ; ils ne veulent pas se faire d’ennemis dans leur commune, et ils s’abstiennent, surtout en matière d’impôt. Neuf mois après le décret sur la contribution patriotique, « 28 000 municipalités sont en retard, et n’ont (encore) envoyé ni rôles ni aperçus   ». À la fin de janvier 1792, « sur 40 911 municipalités, 5 448 seulement ont déposé leurs matrices, 2 560 rôles seulement sont définitifs et en recouvrement. Un grand nombre n’ont pas même commencé leurs états de section   ». — C’est bien pis quand ils croient avoir compris et se mettent en devoir d’appliquer. Dans leur esprit incapable d’abstractions, la loi se transforme et se déforme par des interprétations extraordinaires. On verra ce qu’elle y devient quand il s’agit des droits féodaux, des forêts, des communaux, de la circulation des blés, du taux des denrées, de la surveillance des aristocrates, de la protection des personnes et des propriétés. Selon eux, elle les autorise et les invite à faire de force et à l’instant tout ce dont ils ont besoin ou envie pour le moment.

Le gouvernement des métaphysiciens  et des légistes. La notion d’autorité disparait

— Plus affiné, et capable le plus souvent d’entendre les décrets, l’officier municipal des gros bourgs et des villes n’est guère plus en état de les bien mettre en pratique. Sans doute il est intelligent, plein de bonne volonté, zélé pour le bien public. En somme, pendant les deux premières années de la Révolution, c’est la portion la plus instruite et la plus libérale de la bourgeoisie qui, à la municipalité comme au département et au district, arrive aux affaires. Presque tous sont des hommes de loi, avocats, notaires, procureurs, avec un petit nombre d’anciens privilégiés imbus du même esprit, un chanoine à Besançon, un gentilhomme à Nîmes. Ils ont les meilleures intentions, ils aiment l’ordre et la liberté, ils donnent leur temps et leur argent, ils siègent en permanence, ils accomplissent un travail énorme ; souvent même ils s’exposent volontairement à de grands dangers. — Mais ce sont des bourgeois philosophes, semblables en cela à leurs députés de l’Assemblée nationale, et, à ce double titre, aussi incapables que leurs députés de gouverner une nation dissoute. À ce double titre, ils sont malveillants pour l’ancien régime, hostiles au catholicisme et aux droits féodaux, défavorables au clergé et à la noblesse, enclins à étendre la portée et à exagérer la rigueur des décrets récents, partisans des droits de l’homme, par suite humanitaires, optimistes, disposés à excuser les méfaits du peuple, hésitants, tardifs et souvent timides en face de l’émeute, bref excellents pour écrire, exhorter et raisonner, mais non pour casser des têtes et pour se faire casser les os. Rien ne les a préparés à devenir, du jour au lendemain, des hommes d’action. Jusqu’ici ils ont toujours vécu en administrés passifs, en particuliers paisibles, en gens de cabinet et de bureau, casaniers, discoureurs et polis, à qui les phrases cachaient les choses et qui, le soir, sur le mail, à la promenade, agitaient les grands principes du gouvernement sans prendre garde au mécanisme effectif qui, avec la maréchaussée pour dernier rouage, protégeait leur sécurité, leur promenade et leur conversation. Ils n’ont point ce sentiment du danger social qui fait le chef véritable et qui subordonne les émotions de la pitié nerveuse aux exigences du devoir public. Ils ne savent pas qu’il vaut mieux faire tuer cent citoyens honnêtes que leur laisser pendre un coupable non jugé. Entre leurs mains, la répression n’a ni promptitude, ni raideur, ni constance. Ils restent à l’hôtel de ville ce qu’ils étaient avant d’y entrer, des légistes et des scribes, féconds en proclamations, en rapports, en correspondances. C’est là tout leur rôle, et, si quelqu’un d’entre eux, plus énergique, veut en sortir, les prises lui manquent sur cette commune que, d’après la Constitution, il doit conduire, et sur cette force armée qu’on lui confie pour faire observer la loi…
Toujours, et notamment en cas de danger ou de grande émotion publique, le supérieur, s’il est directement nommé par ceux à qui il commande, leur apparaît comme leur commis.

L’électeur souverain et la multiplication des élections: il doit consacrer un tiers de son temps aux affaires publiques

Voici donc le vrai souverain, l’électeur garde national et votant. C’est bien lui que la Constitution a voulu faire roi ; à tous les degrés de la hiérarchie, il est là, avec son suffrage pour déléguer l’autorité, et avec son fusil pour en assurer l’exercice. – Par son libre choix, il crée tous les pouvoirs locaux, intermédiaires et centraux, législatifs, administratifs, ecclésiastiques et judiciaires. Directement et dans les assemblées primaires, il nomme le maire, le corps municipal, le procureur et le conseil de la commune, le juge de paix et ses assesseurs, les électeurs du second degré. Indirectement et par ces électeurs élus, il nomme les administrateurs et procureurs-syndics du district et du département, les juges au civil et au criminel, l’accusateur public, les évêques et curés, les membres de l’Assemblée nationale, les jurés de la haute cour nationale  . — Tous ces mandats qu’il confère sont à courte échéance, et les principaux, ceux d’officier municipal, d’électeur, de député, ne durent que deux ans ; au bout de ce bref délai, ses mandataires sont ramenés sous son vote, afin que, s’ils lui déplaisent, il puisse les remplacer par d’autres. Il ne faut pas que ses choix l’enchaînent, et, dans une maison bien tenue, le propriétaire légitime doit être à même de renouveler librement, aisément, fréquemment son personnel de commis.
La loi lui demande un service incessant de jour et de nuit, de corps et d’esprit, comme gendarme et comme électeur. – Ce que doit peser ce service de gendarme, on en peut juger par le nombre des émeutes. Combien est pesant ce service d’électeur, la liste des élections va le montrer.
En février, mars, avril et mai 1789, assemblées de paroisse très longues pour choisir les électeurs et écrire les doléances ; assemblées de bailliage encore plus longues pour choisir les députés et rédiger le cahier. — En juillet et en août 1789, assemblées spontanées pour élire ou confirmer les corps municipaux ; autres assemblées spontanées par lesquelles les milices se forment et nomment leurs officiers ; puis, dans la suite, assemblées incessantes de ces mêmes milices, pour se fondre en une seule garde nationale, pour renouveler leurs officiers, pour députer aux fédérations. – En décembre 1789 et janvier 1790, assemblées primaires pour élire les officiers municipaux et leur conseil. – En mai 1790, assemblées primaires et secondaires pour nommer les administrateurs de département et de district. – En octobre 1790, assemblées primaires pour élire le juge de paix et ses assesseurs, assemblées secondaires pour élire le tribunal de district. – En novembre 1790, assemblées primaires pour renouveler une moitié du corps municipal. – En février et mars 1791, assemblées secondaires pour nommer l’évêque et les curés. – En juin, juillet, août et septembre 1791, assemblées primaires et secondaires pour renouveler une moitié des administrateurs de département et de district, pour nommer le président, l’accusateur public et le greffier du tribunal criminel, pour choisir les députés. – En novembre 1791, assemblées primaires pour renouveler une moitié du conseil municipal. — Notez que beaucoup de ces élections traînent, parce que les votants manquent d’expérience, parce que les formalités sont compliquées, parce que l’opinion est divisée. En août et septembre 1791, à Tours, elles se prolongent pendant treize jours   ; à Troyes, en janvier 1790, au lieu de trois jours, elles occupent trois semaines ; à Paris, en septembre et octobre 1791, rien que pour choisir les députés, elles durent trente-sept jours ; en nombre d’endroits, elles sont contestées, cassées et recommencent. — À ces convocations universelles qui mettent en mouvement toute la France, joignez les convocations locales par lesquelles une commune s’assemble pour approuver ou contredire ses officiers municipaux, pour réclamer auprès du département, du roi, ou de l’Assemblée, pour demander le maintien de son curé, l’approvisionnement de son marché, la venue ou le renvoi d’un détachement militaire…
En toute élection importante, on peut compter qu’un mois d’avance les électeurs seront en branle, et que quatre semaines de discussions, manœuvres, conciliabules ne sont pas de trop pour l’examen des candidatures et pour le racolage des voix. — Ajoutez donc cette longue préface à chacune de ces élections si longues, si souvent répétées, et maintenant faites une masse de tous les dérangements et déplacements, de toutes les pertes de temps, de tout le travail que l’opération réclame. Chaque convocation des assemblées primaires appelle, pendant une ou plusieurs journées, à la maison commune ou au chef-lieu de canton, environ trois millions cinq cent mille électeurs du premier degré. Chaque convocation des assemblées du second degré fait venir et séjourner au chef-lieu de leur département, puis au chef-lieu de leur district, environ quarante mille électeurs élus. Chaque remaniement ou réélection dans la garde nationale assemble sur la place publique ou fait défiler au scrutin de la maison commune trois ou quatre millions de gardes nationaux….
Jamais machine n’a requis pour s’établir et marcher une aussi prodigieuse dépense de forces. Aux États-Unis, où maintenant elle se fausse par son propre jeu, on a calculé que, pour satisfaire au vœu de la loi et maintenir chaque rouage à sa place exacte, il faudrait que chaque citoyen donnât par semaine un jour entier, un sixième de son temps aux affaires publiques. En France, où le régime est nouveau, où le désordre est universel, où le service de garde national vient compliquer le service d’électeur et d’administrateur, j’estime qu’il faudrait deux jours.
À cela aboutit la Constitution ; telle est son injonction latente et finale : chaque citoyen actif donnera aux affaires publiques un tiers de son temps.

Or ces douze cent mille administrateurs, ces trois ou quatre millions d’électeurs et de gardes nationaux sont justement les hommes de France qui ont le moins de loisir. En effet, dans la classe des citoyens actifs sont compris presque tous les hommes qui travaillent de leur esprit ou de leurs bras.



mercredi 21 juin 2017

Chers amis allemands (2) une relation problématique

De quelques choses qui ne vont pas

Le blog précédent visait à tirer une leçon qui me parait évidente des élections françaises, savoir que  l’Union Européenne  et l’Euro risquent fort d’exploser s’il ne s’opère pas un changement radical de politique européenne, si nos chers amis allemands ne cessent pas de vouloir une Europe qui soit une Grande Germanie, et dominée par eux, fonctionnant comme eux.  Que l’on compare ce qu’est la politique de Mutti, épicière base de plafond, à celle des grands hommes d’Etat que furent les deux Helmut,  Kohl, récemment décédé, et Schmidt !
Quelques exemples de ce qui ne va pas

La crise grecque : la crise des subprimes (tiens, au fait, où en est la Deutsche Bank) s’est transformée en crise des dettes d’Etat, s’acharnant sur le maillon faible européen qu’était la Grèce. Effectivement, le truandage systématique des comptes publics grecs (avec la complicité de qui ?), l’absence même d’un Etat digne de ce nom en Grèce ne pouvait plus durer et menaçait la zone européenne d’explosion. D’accord, il fallait frapper vite et fort, et vous l’avez fait.
Mais au-delà il semble bien qu’en bon protestant, vous ne pouviez accorder aucune absolution et qu’il fallait punir le pêcheur jusqu’à ce qu’il pleure des larmes de sang. La meillee preuve de cette volonté de punir est qu’elle a conduit à des décisions qui ont été néfastes, non seulement pour la Grès, mais pour toute l’Europe. Vos lenteurs, vos réticences dans la mise en place du mécanisme européen de stabilité et de rachat de dette étatique par la banque centrale ont coûté des milliards. Aujourd’hui, alors même que le FMI insiste sur la nécessaire annulation d’une partie de la dette grecque, vous repoussez encore cette mesure, indispensable à une Grêce ecsangue…pour cause d’élection allemande. C’est honteux, c’est contraire même au but- comment les Grecs pourraient-ils reconstruire un Etat dans ces conditions.

Les déficits : certes, un déficit courant irraisonnable et reconduit d’années en années n’est pas supportable pour un Etat. Mais enfin, le commerce intra européen est tel que le déficit de vos partenaires contribue pour beaucoup à l’excédent dont vous êtes si fiers ; et, à la fin des fins, si nous formons une communauté européenne, le déficit de tels ou tels pays européen vis-à-vis de l’Allemagne n’a guère plus d’importance que celui du Wyoming vis-à-vis de la Californie , non ? C’est à l’échelle de l’Europe qu’il faut juger du déficit
Et puis, en période de crise et lorsqu’en plus les taux d’intérêt sont au plus bas, il vaut mieux le déficit que la récession, non ?
Enfin, il faut aussi faire de politique, la réunification de l’Allemagne au taux de parité des marks est et ouest était économiquement condamnable, mais politiquement inévitable. Kohl l’a fait, nous l’avons bien compris, il fallait pour toute l’Europe que cette réunification se fasse au mieux. Et nous avons alors supporté, pour cause de convergence vers l’euro des taux d’intérêts supérieurs à ceux que nous aurions pu avoir. Vous pourriez un peu vous en souvenir au lieu dé defendre pied à pied vos intérêts immédiats.

La sortie du nucléaire, pour des raisons purement démagogiques, avec la réactivation des centrales à charbon voire à lignite, est un crime contre l’économie ( une énergie plus chère), contre le réchauffement climatique, contre la santé publique (merci pour les épisodes de pollution). Vous avez fait bien pire que ce pauvre Trump, avec ses mines de charbon du Wyoming que de toutes façon aucun industriel n’exploitera autrement que symboliquement. Et personne ne vous en veut !

L’immigration : un beau jour, vous encouragez tous les réfugiès à immigrer et à venir en Allemagne. Orban décide alors de laisser passer  tous les migrants qui s’accumulaient dans les gares hongroises, bizarrement, ça vous plait déjà moins. Puis vous voulez décider quel pays accueillera qui (ça va, les chevilles), et finalement, tout contrits, vous concluez un accord de blocage avec le néo-sultan turc, qui nous place dans sa dépendance, celui-ci  ne se gênant pour menacer d’ouvrir les vannes chaque fois que quelque chose ( un article, une chanson, un prêche) lui déplait. Génial.
Mais qui vous a donné mandat de diriger la politique d‘immigration de tous les pays ? Nous comprenons bien que votre démographie catastrophique (au fait pourquoi donc, dans ce pays si bien gouverné ?) vous incité à favoriser l’immigration, mais ce n’est pas le choix de tout le monde.

Votre politique de compétitivité par les coûts : le salaire horaire moyen en France et en Allemagne est sensiblement le même. Mais les inégalités sont beaucoup plus fortes en Allemagne. Pendant que certains secteurs de haute technologie sont restés protégés, dans bien d’autres vous vous êtes lancés au rebours de vos traditions industrielles et de ce qui faisait votre force, dans une politique de basse qualité, bas salaires. Vous en êtes à 22.5% de travailleurs pauvres contre 8.8% en France (21.3 en Angleterre, 3.8 en Belgique). Votre politique n’a pas fait de miracles, elle a transformé des chômeurs en travailleurs pauvres. Vous avez même un moment  inventé les enchères inversées- des tâches attribuées au  moins demandant. Que voilà une politique qui valorise le travail !! Vous avez déséquilibré complètement certains marchés, les producteurs de porcs français devant faire face à vos abattoirs géants peuplés de polonais surexploités en savent quelque chose.
Cette politique de compétitivité par les coûts, c’est vraiment l’inverse d’un modèle qui aurait pu rallier la plus grande partie des européens, le feu modèle rhénan, le contraire de ce qui a fait la réputation de votre industrie. Vous vous êtes aussi mis à tricher, et comme vous ne faites pas les choses à moitié, ça donne Volkswagen. Privilégiant la compétitivité par les coûts au lieu de l’innovation, vous vous scandalisez maintenant de voir les Chinois rafler des fleurons de votre industrie et vous voulez maintenant limiter leurs investissements . Mais ce sont maintenant euxc, les vrais industriels.
Et cette politique de casse sociale, de compétitivité par les coûts, et surtout par les coûts salariaux, vous voulez l’imposer à toute l’Europe !

Ajoutons à la barque vos façons de bulldozer, votre manière en faisant bloc, d’imposer vos intérêts dans les institutions européennes. Ainsi, pour la catastrophique « libéralisation » du marché électrique, alors qu’EDF se faisait exploser, vous avez réussi à vendre l’idée qu’il n’y avait pas de monopole national en Allemagne, puisqu’il y avait un distributeur public par Lander. Bravo ! Et ce n’est qu’un tout petit exemple.   

Non, ça ne va pas du tout ! ça le fait pas !   Il est minuit moins cinq, cinq années avant l’explosion de l’Euro et de la Communauté Européenne. Il faut vraiment que vous changiez, que vous changiez rapidement et profondément.  De politique et de Merkel


Bonnes élections !


mardi 20 juin 2017

Chers amis allemands (1) une relation problématique

Une relation problématique

J’aime assez l’Allemagne, j’aime bien votre sérieux et votre décontraction, j’apprécie vos villes et votre culture- j’étais encore à Berlin il y quelques jours. Une chose m’a d’ailleurs amusé : vos journaux éprouvaient visiblement quelque peine à traduire « France Insoumise »  qu’ils laissaient entre guillemets, non traduit, et en expliquant que c’était quelque chose comme rebelle, mais pas tout à fait. Ce concept vous pose visiblement quelques problèmes !

Eh bien des problèmes il y en d’autres. Vous vous réjouissez de la victoire d’Emmanuel Macron, pensant qu’il sera un fidèle soutien de votre Europe libérale. Ne vous réjouissez pas trop vite. La victoire d’Emmanuel Macron n’ a pas été une victoire de soutien à son programme, elle a été une victoire de la peur, peur au premier tour des électeurs de gauche qui ont craint un second tour Le Pen Fillon, et des électeurs de droite qu’on a affolés avec une second tour Mélenchon Le Pen ; et le second tour encore plus.- mais avec tout de même un tiers des votants prêts à quitter l’Euro et la communauté européenne. Logiquement, les Français ont donné à leur Président les moyens de gouverner ; mais l’abstention record montre à l‘évidence qu’il n’a aucune majorité, aucun accord pour réaliser ce type de réformes qui vous plait tant, telle la démolition du code du travail.

Ne vous trompez pas. Une grande partie des Français ont voté contre l’ Euro et la Communauté européenne ; ce n’est pas qu’ils soient prêts  à quitter l’un et l’autre de gaité de cœur ; je pense d’ailleurs que si on leur posait la question, ils répondraient que ce n’est pas tant quitter les institutions européennes qu’ils souhaitent, mais bien plutôt vous en expulser, tant vous vous êtes, une fois de plus,  rendus insupportables. Et quant à ceux qui ont voté Macron, ne croyez pas qu’ils vous apprécient beaucoup plus ; un certain nombre d’entre eux l’ont fait parce qu’ils croient ou espèrent qu’il saura enfin adopter envers vous une attitude ferme !

Encore une fois, je ne pense pas être germanophobe. Mon nom laissera peut-être penser que j’appartiens davantage à la sphère méditerranéenne, mais, en passant, j’ai au moins autant de sang et de famille alsacienne que sudiste. Et en ce qui me concerne, mais pas seulement moi, je pense qu’il est minuit moins cinq, que ce sont les cinq dernières années que nous nous et nous vous donnons  encore pour que la politique européenne change radicalement . Sinon, bye , bye  euro et communauté européenne, ou ce qu’il en restera. Parce qu’il vaudra mieux tout détruire et laisser à la génération suivante le soin de  reconstruire sur des bases totalement différentes.

Un de vos grands hommes d’Etat vient de mourir.   Helmut Kohl ( et Helmut Schmitt avant lui) avaient une vraie vision politique, ont vraiment fait avancer l’Europe – et parfois contre l’avis des économistes, eux savaient, pour l’avoir vécu dans leur chair, que la politique a son domaine propre, ne se réduit pas à l’économie. Ils savaient l’importance de bâtir une Europe où les peuples européens vivraient en bonne intelligence, en bonne société, en égalité et partageraient de plus en plus un avenir commun. Quel contraste avec Angela Merkel, avec votre Mutti, épicière bas de plafond, qui ne conçoit l’Europe qu’à la manière allemande, défendant, oh combien efficacement, les intérêts allemands ; ce qui est bien normal  puisque vous êtes les meilleurs des Européens, ceux que tout le monde devrait imiter, à nouveau, oh combien, sûrs de vous et dominateurs. Angela Merkel  a réussi cela, vous êtes à nouveau détestés, et si la construction européenne s’arrête, votre responsabilité historique, à nouveau, sera écrasante.

Il me semble d’ailleurs que c’est la si sympa Mutti  qui a politiquement tué Helmut Kohl, et que celui-ci n’avait grande considération pour elle.


Alors qu’est-ce qui ne va pas ? La suite au prochain blog. Un indice. J’ai été de ceux qui ont cru à la nécessité de l’Euro, pour des raisons politiques, parce que je ne supportais plus cette apostrophe du ministre américain de l’économie de Nixon : « le dollar c’est notre monnaie, mais c’est votre problème ». Eh bien, vous nous dîtes maintenant « l’euromarck, c’est notre monnaie, mais c’est votre problème ». 

Ça va pas le faire !