Viv(r)e la recherche se propose de rassembler des témoignages, réflexions et propositions sur la recherche, le développement, l'innovation et la culture



Rechercher dans ce blog

dimanche 29 mars 2020

A charge de la preuve : Examen de la faisabilité des systèmes 100% d’électricité renouvelable



Ce blog reprend de larges extraits d’une publication en anglais intitulée : Burden of proof: A comprehensive review of the feasibility of 100% renewable-electricity systems, B.P. Hearda,⁎, B.W. Brookb, T.M.L. Wigleya,c, C.J.A. Bradshawd, Renewable and Sustainable Energy Reviews 76 (2017) 1122–1133

Aucune preuve de la faisabilité d’un système 100% ENR – les critères de l’étude

De nombreux scénarios modélisés prétendant montrer qu’un système d’électricité 100 % renouvelable est réalisable ont été publiés. Cependant, il n’existe aucune preuve empirique ou historique qui démontre que de tels systèmes sont en fait réalisables. Parmi les études publiées à ce jour, 24 ont prévu des besoins énergétiques régionaux, nationaux ou mondiaux suffisamment détaillés pour être considérées comme potentiellement crédibles. Nous avons examiné de façon critique ces études en utilisant quatre nouveaux critères de faisabilité pour des systèmes d’électricité fiables nécessaires pour répondre à la demande d’électricité au cours du siècle. Ces critères sont les suivants :

(1) la cohérence avec les prévisions de demande énergétique-

(2) Simuler l’offre pour répondre à la demande de façon fiable à l’heure, à la demi-heure et à cinq minutes, avec la résilience aux événements climatiques extrêmes;

(3) identifier les exigences nécessaires en matière de transmission et de distribution;

(4) le maintien de la fourniture de services systèmes essentiels.

 Évaluées selon ces critères objectifs, aucune des 24 études ne fournit des preuves convaincantes que ces objectifs peuvent être atteints par un scénario 100% ENR.


Critère 1 : La demande d’électricité globale doit être prévue de façon réaliste. Non réalisé !

La croissance de la population devrait se poursuivre au moins jusqu’à la fin du siècle.  Presque toute la croissance démographique prévue soit environ 2,4 milliards de personnes par rapport à aujourd’hui (de 1,4 à 3,5 milliards) — se produira en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient. Ces tendances de croissance contiennent une telle dynamique que l’éventail des résultats possibles au milieu du siècle est insensible même aux interventions majeures en matière de fécondité (politique à la Chinoise ou catastrophe généralisée). Cette croissance démographique se produira en même temps que la croissance du revenu par habitant, qui est fortement corrélée avec la consommation d’énergie par habitant... ne croissance importante est également prévue spécifiquement pour la consommation d’électricité. L’Agence internationale de l’énergie estime qu’en 2016, 1,2 milliard de personnes n’avaient pas accès à l’électricité. L’électricité fournit une part croissante de la demande énergétique totale du monde et est la source d’énergie qui connait la croissance la plus rapide du monde ...

Compte tenu de ces problèmes, tout scénario mondial futur qui repose sur une demande statique ou réduite dans l’énergie primaire ou l’électricité est irréaliste, et est incompatible avec presque toutes les autres projections énergétiques futures ... Donc, pour que les scénarios  100% ENR soient réalisables, ils doivent être compatibles avec: (i) Les prévisions de croissance d’énergie primaire dans la littérature grand public pour la région où ils prétendent s’ appliquer, , et (ii) des projections complémentaires de la consommation totale d’électricité.

Conclusion sur la demande globale  d’énergie : « Notre examen a révélé que parmi les scénarios 100% d’énergie renouvelable examinées, beaucoup ont supposé des réductions de l’énergie primaire. C’est conceptuellement irréaliste, et en contradiction avec toute la littérature. Les deux scénarios mondiaux d’organisations non gouvernementales environnementales (WWF et Greenpeace) présumaient que la consommation totale (mondiale) d’énergie primaire en 2050 serait inférieure à la consommation d’énergie primaire au cours de leurs années de référence respectives (97 % de la base de référence de 2009 pour le scénario de Greenpeace; et 74% de la ligne de base 2010 pour le scénario WWF). Ces hypothèses sont clairement irréalistes. La population humaine augmentera d’environ 3 milliards par rapport aux années de référence. Même au cours des années de référence, environ 2,4 milliards de personnes vivent dans la pauvreté énergétique. S’appuyer sur une contraction de l’énergie primaire totale en 2050 par rapport à aujourd’hui, jusqu’à 30% dans le cas du scénario du WWF, est donc purement  invraisemblable.

Critère 2 : répondre dans toute condition climatique probable à la demande à chaque instant. Non réalisé !

L’approvisionnement en électricité proposé doit être simulé/calculé pour être capable de répondre à la demande d’électricité en temps réel pour une année donnée, avec une marge de soutien supplémentaire, à l’intérieur des limites de fiabilité, pour répondre à toutes les conditions climatiques plausibles...

 La pénétration croissante de sources de production variables et dépendantes du climat qui ne sont pas corrélées avec la demande, comme l’énergie éolienne et solaire, pose des défis supplémentaires pour gérer la fiabilité du système. Ces générateurs peuvent avoir une grande fiabilité en état de fonctionnement, mais c’est la faible  et intermittente disponibilité de la ressource elle-même qui pose problème.  En outre, la fiabilité à l’échelle du système ne doit pas être déterminée en fonction des conditions météorologiques « typiques », mais elle doit plutôt tenir compte de la variabilité actuelle et prévue de la ressource sur des échelles de temps prévisibles, de 1 minute à1 décennie. Des conditions atypiques extrêmes, mais crédibles (p. ex., basées sur un précédent historique ou des prévisions futures plausibles) doivent être identifiées de façon à pouvoir en tenir compte.

Tout système d’approvisionnement proposé doit donc démontrer que l’offre proposée répondra à toute demande prévisible en temps réel à une norme de fiabilité définie et avec une marge de réserve suffisante pour les pannes imprévues comme les effondrements de réseau. Elle doit le faire d’une manière qui tient pleinement compte de la disponibilité limitée et intermittente de la plupart des ressources renouvelables et du potentiel de conditions climatiques extrêmes qui sont sans précédent historique.

Conclusion sur l’équilibre du réseau aux faibles échelles de temps :

« L’absence de simulations du système provenant de neuf des études examinées suggère que de nombreux auteurs et organisations n’ont pas saisi ou ne se sont pas explicitement attaqués au défi d’assurer un approvisionnement fiable à partir de sources variables.
 Par exemple, le WWF suppose que d’ici 2050, la part de l’énergie provenant de sources renouvelables variables pourrait passer à 60 % par l’intermédiaire de tous les éléments suivants : (i) l’amélioration de la capacité du réseau, (ii) la gestion de la demande, (iii) le stockage et (iv) la conversion des excès d’énergie en hydrogène storable . Cette série d’hypothèses pour la gestion d’un système dominé par des sources d’approvisionnement est largement répétée dans le scénario de Greenpeace. Mais, dans  aucun des deux cas, aucune preuve n’est fournie pour la façon dont cela pourrait se produire ...
Sur les 16 scénarios qui ont fourni des simulations, seulement deux ont pris la peine de simuler à intervalles de 1 heure et ont  été testés…  dans des conditions de demande historiquement faibles….

En outre, plusieurs des simulations dépendent fortement des technologies de production d’électricité, telles que la géothermie ( éventuellement boostée par du stockage en roches sèches), l’énergie des vagues ou  des marées…lesquelles n’ont  jamais fonctionné même à une fraction de l »échelle nécessaire, où que ce soit dans le monde… mais elles sont supposées pourvoir fournir l’électricité demandée.

La seule étude que nous avons examinée et qui a simulé une fiabilité inférieure à la demi-heure  offre une simulation de système pour l’ensemble des États-Unis. Les résultats montrent une correspondance parfaite entre l’offre et la demande basée sur un scénario d’énergie renouvelable qui suppose (i) une forte expansion de l’utilisation de l’énergie thermique stockée (ii) l’électrification totale des besoins énergétiques de l’ensemble de l’économie des États-Unis, (iii) à l’échelle nationale, une dépendance à l’égard du stockage souterrain de l’énergie thermique pour le chauffage des habitats et de l’eau sur la base d’un système qui n’a jamais encore été mis en service, et (iv) la flexibilité de la demande allant de 50% à 95% dans différents secteurs de l’énergie, y compris certaines applications industrielles.

En tant que tel, ce scénario est tout simplement  irréaliste,

Critère 3 : les besoins d’adaptations du réseaux. Très très sous-estimés !

Toutes les exigences spécifiques des ENR nouvellement installées en matière de transmission et/ou la croissance de l’offre doivent être décrite et cartographiées pour faire la démonstration que la livraison d’électricité au réseau d’utilisateurs réponde à la fois aux normes de demande et de fiabilité projetées

Les réseaux transportent l’électricité des générateurs aux réseaux de distribution, qui transportent à leur tour l’électricité vers les clients. Pour atteindre une forte pénétration des énergies renouvelables, une forte augmentation des réseaux de transport est essentielle. La caractérisation crédible de cette augmentation, amélioration, densification  du réseau de transport  est essentielle pour établir la faisabilité de tout système d’électricité à forte proporyion de renouvelable.

Critère 4 : capacité à assurer les services systèmes essentiels : absolument non prouvé !

Le système proposé doit démontrer sa capacité à assurer des services systèmes essentiels pour assurer la qualité de l’alimentation et le fonctionnement fiable du réseau, y compris les exigences de distribution

Redémarrage du système : Les services systèmes sont une exigence physique de toute système et ont été nécessaires depuis le développement des réseaux. Or, ila été montré que  la disponibilité de ces  services systèmes essentiels est  compromise par une forte pénétration des sources d’énergie renouvelables. Par exemple, en Allemagne, la mise en œuvre déterminée de la stratégie Energiewende a déclenché un examen de la façon dont les services auxiliaires seront conservés. Des défis non résolus, en particulier dans les exigences de redémarrage du système, ont été identifiés jusqu’en 2033, même dans un scénario qui maintient 72 GW (28 % de la capacité installée totale) de générateurs synchrones à combustibles fossiles, dans un réseau connecté à grande Europe. Ces défis du  100% des énergies renouvelables restent largement non examinés et non résolus.

Contrôle des fréquences :  L’un des principaux services systèmes essentiel  est le contrôle des fréquences. À n’importe quel moment, la fréquence du système électrique en cours d’alternance doit être maintenue à proximité de la norme prescrite (généralement 50 ou 60 cycles par seconde [Hz] dans une bande de fonctionnement normale de 0,1 Hz). Dans la pratique, la fréquence varie en raison des changements dans la charge électrique sur le système. Les changements de fréquence peuvent être provoqués par des variation de charge faibles, instantanées et continues liées au comportement des consommateurs (p. ex., allumer et éteindre les lumières), ou  des changements plus importants de la demande se produisant au cours normal d’une journée.

Le contrôle instantané des fréquences est généralement assuré par l’inertie des générateurs « synchrones », où l’électricité est produite par des turbines tournant à l’unisson à proximité de la norme réglementaire. Cependant, l’augmentation de la pénétration de l’énergie éolienne et solaire, avec une production asynchrone d’électricité, déplace les générateurs synchrones traditionnels du marché. Dans ces conditions, le contrôle des fréquences ne fonctionne plus et devient nettement instable par manque d’inertie.

Pour une  explication plus poussée, voir l’excellent article dans la revue de l’AFIS https://www.pseudo-sciences.org/Les-energies-renouvelables-intermittentes-mettent-elles-en-cause-la-stabilite

Exemple : En septembre 2016, la perte de lignes de transport en Australie-Méridionale lors d’une tempête majeure a provoqué des perturbations déclenchant la perte de 445 MW de production de vent. Sans génération synchrone adéquate, le taux de changement de fréquence a dépassé les limites prescrites, entraînant une perte totale de puissance pour les 1,7 million de résidents, toutes les entreprises et toute l’industrie de l’État. L’impact économique estimé de cet événement  a été de 367 millions de dollars australiens.

Commentaire : et provoqué la perte aux élections du gouvernement sortant !. Autre exemple : la dérive du Kosovo qui a mis à mal le mythe de la plaque de cuivre européenne cf. https://vivrelarecherche.blogspot.com/2019/02/leurope-de-lenergie-encore-un-echec.html

Un autre service système important est le contrôle de la tension.  Le voltage doit être géré selon des tolérances spécifiées pour l’isolation et la sécurité – les surtensions sont dangereuses pour le matériel et pour les opérateurs. La gestion de la tension est affectée par l’expansion de la production qui est connectée à un réseau de distribution électrique, connu sous le nom de «génération embarquée. L’impact de la production embarquée a été transformée par l’adoption rapide de systèmes solaires photovoltaïques à petite échelle. En conséquence, le contrôle de tension au niveau de la distribution est devenu une préoccupation sur les marchés où il existe une pénétration élevée du photovoltaïque solaire.

Conclusion sur les services systèmes : « Aucun des scénarios proposés pour  les systèmes d’électricité 100 % renouvelables  n’ apporte la preuve qu’ils sont capables d’assurer les systèmes auxiliaires essentiels et réglementés. La plupart n’évoquent même pas ce problème.
Les services systèmes sont largement ignorés.  Le rapport de Australian Energy Market Operator Ltd. est la seule étude publiée dans la littérature de scénarios à grande échelle publiée qui reconnaîsse l’importance de maintenir les services systèmes grâce à la refonte totale du système exigée par l’électricité 100% renouvelable. Les 22 autres études ne font aucune référence à ces défis... se contentant de mentionner  qu’un tel système est au-delà des capacités mondialement connues et que cela exige une évaluation plus approfondie.

De plus, aucune des études que nous avons examinées n’a tenu compte des défis dans la refonte des réseaux de distribution qu’implique d’accommoder une plus grande part de génération embarquée, ni ne donne bien sûr aucun moyen solide d’évaluer les coûts associés... »

Conclusion générale : 100% ENR, rien ne marche !

« Les hypothèses utilisées de décroissance profonde dans la consommation d’énergie primaire défient l’expérience historique, sont généralement incompatibles avec des projections réalistes, et soulèveraient probablement des problèmes pour les pays en développement dans l’atteinte des objectifs de réduction de la pauvreté. Loftus et coll. ont constaté que les scénarios avec une baisse de la consommation totale d’énergie primaire de 2009 à 2050 nécessitaient une baisse annuelle de l’intensité énergétique (consommation d’énergie primaire PIB-1) de 3,4 à 3,7 %  par an, soit environ deux fois les taux les plus rapides observés. à l’échelle mondiale au cours des quatre dernières décennies...

Le fait de ne pas tenir compte de l’amplitude de variabilité des ressources d’énergie renouvelable est un autre domaine de vulnérabilité. La variabilité d’une année à l’autre des entrées qui déterminent en fin de compte la production hydroélectrique est bien connue — la production annuelle minimale aux États-Unis sur la période 1990-2010 a été inférieure de 23 % à la production moyenne pour la même période. L’éventail des facteurs de capacité d’Hydro Portugal a varié  de 11,8 % à 43,2 % sur 13 ans jusqu’en 2009 . La récente sécheresse a réduit la production hydroélectrique de la Californie de plus de la moitié. Des bas niveaux record de barrages en Tasmanie ont coïncidé avec l’échec de l’interconnexion réseau et déclenché une crise énergétique pour cet État en 2015-2016.

Notre constatation la plus préoccupante concerne peut-être la dépendance des scénarios 100% renouvelables à la biomasse. Le scénario britannique  en est un exemple typique; même avec l’hypothèse très peu réaliste  d’une réduction de 54 % de la consommation d’énergie primaire, la biomasse nécessite 4,1 millions d’hectares de terres pour s’engager dans la culture des graminées, la foresterie à rotation courte et les cultures de taillis  soit 17 % de la superficie terrestre du Royaume-Uni). Lund et Mathiesen  ont décrit comment le Danemark devrait réorganiser l’agriculture du blé au maïs pour produire la biomasse requise, dans un scénario de réduction de 53 % de la consommation d’énergie primaire par rapport à l’année de référence. Pour l’Irlande, Connolly et coll.  ont calculé une exigence de biomasse qui représentait 60 % de la ressource totale potentielle de biomasse en Irlande.

Les lacunes des scénarios 100% ENR les plus préoccupantes résident dans les exigences largement ignorées, mais pourtant essentielles de l’expansion de systèmes de transport et de distribution améliorés, à la fois pour transporter l’électricité à partir de plus de sources réparties sur de plus grandes distances, et pour maintenir le système dans un état stable. L’étude du  réseau de transport optimisé pour atteindre l’objectif de 80 % d’énergies renouvelables en Europe d’ici 2050  suggère qu’il faudrait 228 000 km supplémentaires d’extensions de réseaux de transport, soit un supplément de 76 % par rapport au réseau de base. Et encore, il s’agit d’une sous-estimation parce qu’a été appliquée une approche de « jour typique » pour évaluer la disponibilité des ressources d’énergie renouvelable au lieu d’utiliser des données horaires ou de demi-heure complètes ou de plusieurs années, lissant donc les besoins à ces échelles de temps.

Rodrigez et a concluent qu’il  faudrait des capacités d’interconnexion interurbaines 5,7 fois plus grandes que les capacités actuelles pour l’intégration du réseau. Becker et coll. [ont constaté qu’une augmentation optimale de quatre fois la capacité de transmission d’aujourd’hui devrait être installée dans les trente ans de 2020 à 2050...  Néanmoins, des quatre critères que nous proposons, on peut soutenir que l’adaptation des réseaux de transport pourrait être considérée davantage comme une question de viabilité économique et d’acceptabilité que de faisabilité technique,  l’exigence individuelle d’interconnexion longue distance étant bien connue et comprise.

On ne saurait accorder la même indulgence au fait de négliger le  maintien d‘une  production synchrone suffisante, les  exigences de stabilité de la  tension et  la nécessité d’assurer des capacités robustes de redémarrage du système dans les systèmes 100% renouvelables avec une production élevée à partir de sources variables et asynchrones.
L’état de la  recherche sur la façon dont les sources renouvelables variables telles que l’énergie éolienne peuvent contribuer activement à fournir des services de contrôle des fréquences est au mieux juste naissante... Et nous n’avons rien trouvé qui s’approche d’une compréhension claire de l’ampleur de l’intervention qui pourrait être nécessaire pour maintenir ces services systèmes dans les systèmes d’électricité 100% renouvelables à l’échelle d’un marché étendu.

Un changement d’approche est donc nécessaire de la part des chercheurs et des décideurs. Il incombe à tous les gouvernements et institutions de rechercher des mélanges optimisés de toutes les technologies à faible émission de carbone disponibles, chaque technologie ayant été exploitée rationnellement pour que ses forces respectives soient exploitées pour poursuivre des systèmes de production d’électricité propres et à faible émission de carbone qui sont évolutives aux demandes de 10 milliards de personnes ou plus. Ce n’est qu’en faisant cela que nous pourrons espérer briser le paradoxe énergétique des vingt dernières années et permettre au développement humain de continuer tout en réduisant rapidement les émissions de gaz à effet de serre provenant de la production d’électricité et d’autres demandes d’énergie. Tout autre conduite reviendrait  à démissionner de  nos responsabilités face au présent et à l’avenir

Commentaire :  le 100% ENR ne marche pas, et l’on ne peut se passer de toutes les technologies bas carbones nécessaires, si l’on veut répondre au défi climatique. Donc, du nucléaire !





mardi 24 mars 2020

Le nucléaire et ses déchets (4) : l’enfouissement en couche profonde, une solution naturelle. Le cas d’Oklo


En juin 1972, à Pierrelatte où l’on enrichissait l’uranium pour les besoins de la « force nationale de dissuasion », une mesure de routine, par spectrométrie de masse, de la teneur isotopique d’un échantillon d’hexafluorure d’uranium naturel UF6 en tête d’usine a présenté une petite anomalie : il n’y avait que 0,7171 % de U235 au lieu de la valeur habituelle 0,7202 ! Une autre version implique une livraison du CEA à des clients soviétiques qui auraient protesté contre une teneur insuffisante en U235

Cet uranium naturel avait donc été appauvri, tout se passait comme si  une partie avait déjà participé à une réaction de fission nucléaire. Et c’est en fait exactement ce qui s’est passé !

Très vite, les scientifiques ont situé l’origine du problème dans les mines d’uranium d’Oklo au Gabon, et l’hypothèse incroyable a été confirmée : oui, des réacteurs nucléaires naturels ont bien fonctionné.

Et pas qu’un : seize sites ont été découverts à Oklo et un à Bangombé, à une trentaine de kilomètres avec des traces de réactions de fission datant de 1,95 milliard d'années !

Les réacteurs nucléaires naturels d’Oklo ont fonctionné il y a environ 2 milliards d'années, et la réaction la réaction s’est maintenue pendant plusieurs centaines de milliers d’années (entre 150 000 et 850 000 ans). Lorsque les réacteurs ont commencé à fonctionner, la part de l’isotope fissile 235U dans l’uranium naturel (proportion des noyaux) était de l’ordre de 3,66 %, valeur proche de celle de l’uranium enrichi utilisé dans les réacteurs nucléaires actuels ( en raison de la radioactivité naturelle, de tels taux d’enrichissements n’existent plus aujourd’hui sur la Terre). Au moins 500 tonnes d'uranium auraient participé aux réactions nucléaires qui ont dégagé une quantité d'énergie estimée à environ 100 milliards de kWh. L'intégrale du flux neutronique a dépassé en certains points 1,5 × 1021 n/cm2 et, dans certains échantillons, la teneur en U235 a chuté jusqu'à 0,29 % (contre 0,72 % dans l'uranium géologique normal)

Les réactions de fission en chaîne se sont produites au ralenti pendant près de 100 000 ans, comme un feu qui couve. Elles étaient régulées par la présence d’eau : au fur et à mesure que la réaction s’intensifiait, augmentant la température, l’eau s’évaporait et s’échappait, ce qui ralentissait la réaction (plus de neutrons rapides et moins de lents), empêchant un emballement du réacteur. Après la baisse de la température, l’eau affluait de nouveau et la réaction réaugmentait, et ainsi de suite. On pense désormais que les réacteurs de la zone nord d’Oklo ont fonctionné à une profondeur de plusieurs milliers de mètres sous leurs sédiments. A ces profondeurs, les conditions de température et de pression étaient proches de celles que l’on rencontre dans un réacteur à eau pressurisée d’aujourd’hui (350 à 450 °C, 15 à 20 Mpa), tandis que ceux du sud ont fonctionné plutôt sous 500 m de terrain, à des conditions (250 °C, 5 Mpa) voisines de celles des réacteurs à eau bouillante.


Pendant leur fonctionnement, les réacteurs naturels ont produit 5,4 tonnes de produits de fission, 1,5 tonne de plutonium et d’autres éléments transuraniens. Tous ces éléments sont restés confinés jusqu’à leur découverte, en dépit du fait que l’eau coule dedans et qu’ils ne se présentent pas sous des formes chimiquement inertes.

A Oklo, les éléments radioactifs n'ont subi  que quelques centimètres de déplacement dans la plupart des cas, quelques mètres au plus. Lors du fonctionnement du réacteur, l’eau chauffée sous pression a entrainé une dé-silicification des grès environnants, qui se sont  transformés en une gangue argileuse, qui a limité la migration des eaux et gardé l’uranium en place. Ainsi, de proche en proche, le réacteur a créé son propre environnement, la zone de réaction se déplaçant progressivement, un peu comme la zone fondue d’une bougie.

L'eau bouillante produite par le fonctionnement lessivait directement les matières radioactives, provoquant parfois des effondrements. Le moins qu’on puisse dire est que ce confinement était effectué sans grandes précautions ! Même dans le pire des scénarios, il est difficile d'imaginer de tels lessivages dans les sites de stockage envisagés. Or pourtant, les zones où ces réactions se sont produites sont restées confinées sur plusieurs centaines de mètres de profondeur dans une région qui n'a connu aucun bouleversement géologique important en deux milliards d'années.

Donc, le confinement géologique, ça fonctionne ! Il n’y a pas de raison de penser que ce qui s’est produit dix-sept fois au Gabon ne s’est pas également produit ailleurs sur Terre, notamment dans les vieux minerais riches du Canada ou d’Australie…



dimanche 22 mars 2020

Le nucléaire et ses déchets (3) : En avant pour Cigéo !


Les déchets ultimes du nucléaire : l’ampleur du problème

Comme toute activité, l’industrie nucléaire génère des déchets. L’Andra a mis en place des solutions de stockage définitif pour les déchets de très faible, faible et moyenne activité à vie courte, soit 90 % du volume de déchets radioactifs produits en France. Ces déchets, qui représentent une quantité réduite (de l’ordre de 2 kg par an et par personne), sont conditionnés et stockés en surface dans trois centres exploités par l’Andra. Ils seront surveillés durant toute la durée de la décroissance de leur radioactivité, comme c’est le cas du centre de stockage de la Manche aujourd’hui. Après, ben, ils sont plus radioactifs.

La filière nucléaire a développé des solutions technologiques permettant le recyclage des combustibles usés, dont 96 % sont valorisables (plutonium et uranium dits de retraitement). Actuellement, 10 % de l’électricité nucléaire française est produite à partir de matières recyclées (combustible MOX à base d’oxydes de plutonium et d’uranium appauvri). Ces solutions permettent de diviser par 5 le volume des déchets ultimes à vie longue, dits déchets MA-VL et HA-VL et surtout d’enlever le plutonium. Celui-ci est particulièrement intéressant comme combustible dans des réacteurs de 4ème génération, ou pour usage militaire (oui, la France est aussi une puissance nucléaire militaire, c’est un héritage de son histoire et de la volonté d’indépendance gaulliste  qui lui accorde une importance internationale au-delà de son importance économique). Par ailleurs, cela permet de diminuer considérablement la demi-vie radioactive des déchets retraités des 600.000 ans du plutonium à moins de 20.000 ans pour revenir à la radioactivité de l’uranium naturel.

Parlons ordre de grandeurs : ce savoir-faire unique de l’industrie française en matière de retraitement des déchets a pour résultat de générer un volume minimal de déchets de haute ou moyenne activité à vie longue (HA/MA-VL). Ils représentent 3% des déchets radioactifs  (mais 95% de la radioactivité, c’est l’intérêt du retraitement). Pour un ordre de grandeur, l’électricité consommée par une personne pendant 50 années génère un peu moins de 500 g de déchets à vie longue. Pour l’ensemble du parc nucléaire français depuis qu’il fonctionne, c’est l’équivalent d’une piscine olympique. Le tweetos Laydgeur, qui a l’art de générer des images illustrant magnifiquement les ordres de grandeur en a fait ça : l’ensemble des déchets à stocker définitivement générés depuis le début du fonctionnement du parc nucléaire français, c’est ce cube rouge placé sur le Vieux-Port (fictivement)



Admettons quand même que le problème ne parait pas démesuré….


Et cette remarque encore ; le nucléaire ne contribue ni au réchauffement climatique, ni à la pollution de l’air (il n’émet ni particules fines, ni SOX, ni NOX). Les déchets qu’’il émet sont soigneusement déclarés, contrôlés et traités : les autorités de sureté et les exploitants savent où est le moindre mg d’uranium, de plutonium et autres actinium. Les déchets des fossiles, on sait aussi où ils sont : ils s’accumulent par tonnes dans nos poumons !

Le confinement des déchets : le stockage en couches géologiques profondes

Le but du confinement des déchets ultimes du nucléaire (haute ou moyenne activité à vie longue) est de faire en sorte qu’ils n’entrent pas en contact avec la biosphère (organismes vivants et leurs milieux de vie) avant d’avoir perdu leur toxicité radioactive. Ceci est réalisé par la mise en œuvre de nombreuses barrières  (colis, ouvrages, couverture, géologie) qui permettront de faire en sorte que ces déchets n’auront en conséquence aucun impact sanitaire.

Les déchets sont vitrifiés. On possède maintenant  un large recul sur cette solution imaginée dans les années 60 et validée par la France puis par l’ensemble de la Communauté internationale. Les verres alumino-borosilicatés ont été retenus comme le matériau de confinement des solutions de produits de fission, en raison de la souplesse de leur structure désordonnée qui permet de confiner de nombreux éléments chimiques. Les radionucléides participent à la structure du verre, il ne s’agit donc pas d’un simple enrobage, mais d’un confinement à l’échelle atomique extraordinairement efficace : ces verres sont thermiquement, chimiquement et radioactivement stables à l’échelle de 100.000 ans !!



Ils sont ensuite coulés dans des conteneurs en acier inoxydable pour manutention, transport et entreposage, et en prévision du stockage. Ces conteneurs ont une durée de vie supérieure à  10.000 ans et placés dans des matrices en béton.  Des contrôles seront mis en place : l’Andra refuserait tout colis qui présenterait des caractéristiques rédhibitoires pour la sûreté du stockage et son producteur devrait revoir son conditionnement. La question s’est posée pour des colis bitumineux peu nombreux pouvant dégager de l’hydrogène ; l’Andra  a fixé une limite stricte aux quantités d’hydrogène émises par chaque colis, évitant tout danger d’explosion.



Au bout  de vingt ans d’études, une solution s’est imposé qui a fait l’unanimité de l’ASN, des experts nucléaires aux USA, en Chine, en Russie, en Finlande, en Suisse, au Japon, au Canada, en Australie  qui se sont tous décidés en faveur de l’enfouissement en formation géologique profonde des déchets HA et MA-VL.

Le confinement des déchets : le stockage en couches géologiques profondes

Selon l’Agence internationale pour l’énergie atomique, les objectifs spécifiques du stockage définitif sont de «confiner les déchets ; d’isoler les déchets de la biosphère accessible et réduire sensiblement la probabilité et toutes les conséquences possibles d’une intrusion humaine par inadvertance dans les déchets ; d’empêcher, réduire et retarder la migration des radionucléides à tout moment des déchets vers la biosphère accessible ; de faire en sorte que les quantités de radionucléides qui parviennent dans la biosphère accessible du fait d’une migration quelconque depuis l’installation de stockage définitif soient telles que les conséquences radiologiques possibles sont à un faible niveau acceptable à tout moment.»

En France, après des années d’étude, c’est un confinement extrêmement favorable qui a été choisi à Bure (Meuse) dans des couches géologiques profondes argileuses à 500 mètres de profondeur- l’argile est une structure géologique très stable et très imperméable.

Les radioéléments stockés ( grâce au retraitement) mettent moins de 15000 ans pour revenir à une radioactivité de bruit de fond.

La stabilité des couches géologiques type Cigéo est de l’ordre de :100 millions d’années. 100 millions d’années contre 15.000 ans


Donc, on peut entendre les réticences exprimées par certains citoyens du Grand Débat, et expliquer. Avec le confinement profond on ne cache rien, on n’oublie rien, on ne lègue rien. : on laisse la géologie régler un problème géologique.

Avec le retraitement et l’enfouissement profond, nous ne laissons pas le problème à nos descendants, nous le règlons. Un modeste volume de déchet radioactif sera confiné durant un temps beaucoup plus que nécessaire pour que tout danger disparaisse.

C’est au contraire si nous ne faisons pas cet enfouissement profond que nous ous débarrassons du problème sur nos descendants. 

« Cigéo, dont la forme la plus sûre est “non réversible”, soit pour nous et les générations futures notre meilleure solution d’aujourd’hui et réponde parfaitement à l’objectif: isoler définitivement de la biosphère des déchets hautement radioactifs le temps que leur radio-toxicité décroisse et disparaisse naturellement?»  (J. L.  Salanave)

D’autant que cet système de confinement des déchets radioactifs a en quelque sorte été déjà testé et validé par la nature ….cf Oklo au Gabon, voir blog suivant

Le nucléaire et ses déchets (2) : Cigéo et le Grand Débat


Dans un premier blog, je me suis efforcé de relater les conditions, les méthodes et les résultats du débat organisé par la Commission Nationale du débat public (CNDP) sur le Plan National de Gestion des déchets radioactifs (PNGMDR). Ont été présentés également des techniques relativement innovantes pour permettre malgré la présence d’anti-nucléaires très militants de tirer de cette consultation des enseignements utiles, au moins quant à la compréhension par l’opinion des enjeux : clarification des controverses, groupe miroir,  l’atelier de la relève.

Ceux qui le souhaitaient ont pu se référer à des documents assez complets sur l’historique de Cigéo :

Cigéo, un projet de long terme qui  qui vient de loin…

2006 : loi relative à la gestion durable des matières et des déchets radioactifs . La loi du 28 juin 2006 de programme relative à la gestion durable des matières et des déchets radioactifs complète la loi du 30 décembre 1991. Sur la base des résultats des 15 années de recherche, de leur examen par les différents évaluateurs et du débat public de 2005-2006, la loi de 2006 a précisé que les trois voies de recherche prévues par la loi « Bataille » étaient complémentaires mais a considéré que le stockage réversible en formation géologique profonde était la solution de référence pour la gestion à long terme des déchets HA et MA-VL. Il est également précisé que le coût de la solution de stockage réversible en couche géologique profonde est arrêté par le ministre chargé de l’énergie, sur la base d’une proposition réalisée par l’Andra, des observations des producteurs de déchets radioactifs et de l’avis de l’ASN. Le coût du projet a été fixé, par arrêté du 15 janvier 2016, à 25 milliards d'euros aux conditions économiques du 31 décembre 2011. Il est également prévu que ce coût soit actualisé régulièrement. : « Le coût fixé (…) est mis à jour régulièrement et a minima aux étapes clés du développement du projet (autorisation de création, mise en service, fin de la "phase industrielle pilote", réexamens de sûreté), conformément à l'avis de l'Autorité de sûreté nucléaire. »

Enfin, cette loi prévoit que la demande d’autorisation de création du centre de stockage soit précédée par l’organisation d’un débat public. 2013 : débat public sur le projet Cigéo, centre de stockage géologique profond. Le débat s’est tenu du 15 mai 2013 au 15 décembre 2013 dans un contexte tendu. Le débat a notamment été prolongé de deux mois suite au blocage des réunions publiques, qui n’ont pu se tenir, par des opposants au projet. Le blocage des réunions publiques a également conduit la CNDP à définir de nouvelles modalités de participation du public : débats contradictoires sur Internet, partenariats avec la presse locale, permanences, ainsi que l’organisation d’une conférence de citoyens entre décembre 2013 et février 2014. L’organisation de cette conférence de citoyens correspondait à la volonté de la CNDP de recueillir un avis informé du public, et ce, malgré l’annulation des réunions publiques initialement programmées.

Arrêté du 15 janvier 2016. Pour tenir compte des avis et attentes exprimés pendant le débat public et pour conserver l’approche par étapes initiée par la loi de 1991, le maître d’ouvrage du débat public (l’Andra) a proposé les éléments suivants : intégrer quatre évolutions du projet suite au débat public: une phase industrielle pilote au démarrage de l’installation; la mise en place d’un plan directeur pour l’exploitation du stockage régulièrement révisé ; l’aménagement du calendrier; l’implication de la société civile dans le projet;. L'exploitation du centre débute par une phase industrielle pilote permettant de conforter le caractère réversible et la démonstration de sûreté de l'installation, notamment par un programme d'essais in situ. Tous les colis de déchets doivent rester aisément récupérables durant cette phase. La phase industrielle pilote comprend des essais de récupération de colis de déchets ». La demande d’autorisation de création ne pourra être délivrée que par un décret en Conseil d’État qui devra fixer le délai de réversibilité, ce délai ne pouvant être inférieur à 100 ans.

2016 à 2018: instruction du dossier d’options de sûreté.  Le décret du 23 février 2017 est venu préciser la notion des inventaires (de référence et de réserve) des déchets destinés à Cigéo.

11 janvier 2018 : L’ASN a rendu son avis, elle estime que le projet Cigéo a atteint dans son ensemble une maturité technique satisfaisante au stade du dossier d’options de sûreté. Elle estime aussi que le dossier d’options de sûreté est documenté et étayé et constitue une avancée significative par rapport aux précédents dossiers ayant fait l’objet d’avis de l’ASN. Des compléments ont toutefois été demandés et devront être apportés pour la demande d’autorisation de création.

Les principales échéances à venir: 2020 : dépôt par l’Andra de la demande d’autorisation de création de l’installation de stockage réversible en couche géologique profonde. L’autorisation du projet n’interviendra pas avant 2023, et au moins 3 ans d’instruction, et sera délivrée par décret en Conseil d’État dans les conditions mentionnées supra. Le décret d’autorisation de création couvrira l'ensemble du projet, et permettra le commencement des travaux de construction. 2025 : démarrage de l’installation de stockage réversible profond par une phase industrielle pilote.  La phase industrielle pilote sera mise en œuvre avec, dans un premier temps, la réalisation d’essais en « inactif », c’est-à-dire avec des colis représentatifs des futurs colis mais non radioactifs. Ensuite, et préalablement à la première mise en œuvre de substances radioactives, l’Andra devra obtenir l’autorisation de mise en service partielle de l’installation auprès de l’ASN. Après délivrance par l’ASN d’une autorisation de mise en service partielle, des essais en « actif » (avec mise en œuvre de substances radioactives dans l’installation) seront réalisés toujours couverts par la phase industrielle pilote.

Un travail impressionnant  effectué, avec cette étape très positive de l’avis de l’ASN de 2018, et encore beaucoup à faire, un projet mené avec sérieux, sans précipitation sans brûler les étapes. Avec ce résultat : « Le projet de stockage géologique profond Cigéo est depuis 2006 la solution officiellement de référence pour la gestion des déchets ultimes de moyenne et haute activité à vie longue ».
Oui, sauf que cette solution de référence peine à convaincre…Et que le mérite de ce Grand Débat de la CNDP aura été de permettre la mise en évidence des réticences, des arguments, des doutes et des peurs, parfois irrationnelles et parfois manipulées auxquels il faudra répondre…

Les problèmes évoqués.

La sécurité : « La sûreté du stockage, et avec lui le risque potentiel pour les habitants et leur territoire, a été évoquée explicitement, notamment à Bordeaux, Rennes et Tours, avec un focus sur le risque d’incendie en milieu souterrain (doutes sur la capacité à maîtriser son développement), les risques d’explosion liés au stockage et la possibilité effective de récupérer les colis stockés (le cas du projet Wipp aux États-Unis ou de Stocamine en France apparaissent comme de sérieux contre-exemples). »

WIPP : Un mot sur WIPP, stockage des déchets militaires américains, cité et recité par les antinucléaires. Après 15 ans d’utilisation sans problèmes, ce centre a connu  en  février 2014 deux incidents ; un incendie déclenché par un camion qui a pris feu en souterrain, dans une partie non radioactive ; puis, sans lien, la fusion d’un fut de matériau radioactif avec dégagement de radioactivité pendant une quinzaine d’heures, sans atteinte des valeurs limites. La cause de cette fusion a été identifiée et est assez incroyable : dans le conditionnement de ces déchets est utilisée une argile qui sert aussi de litière minérale pour les chats, et elle a été remplacée par une litière organique…qui a pris feu.

Aucun de ces incidents n’a eu d’effet sanitaire, même une bourde aussi insensée que le second. Le fonctionnement du centre a été arrêté pendant près de trois ans (14 février 2014 -8 décembre 2016) avant autorisation de sa réouverture par l’administration Obama.
Le débat a amené Cigéo à répondre précisément à cette interpellation (réponse très complète https://participons.debatpublic.fr/processes/pngmdr/f/41/questions/104?component_id=41&locale=fr&participatory_process_slug=pngmdr). Brièvement, pour le premier cas, pas de moteurs thermiques dans Cigéo, véhicules électriques sur rail et non sur pneus, dispositifs de détection et de combat anti incendie ; pour le second, le conditionnement des déchets n’est pas le même : la vitrification et un container acier pour les déchets de haute activité constitue une sécurité vraiment importante qui rend impossible tout combustion ; les déchets de moyenne activité à vie longue (MAVL) sont conditionnés dans un colis en béton ou en acier avec une matrice en béton ou bitumineuse. Pour ce dernier cas seulement, assez minoritaire, l’ASN a demandé des études supplémentaires.
Enfin, dernière leçon du Wipp : le contrôle qualité des colis de déchets avant stockage constitue un facteur clé de sécurité. L’ensemble de ces données montre que les risques mis en évidence par le WIPP (encore une fois très différent par la nature des déchets et le site) ont été bien anticipés.

La mine d’Asse

Il est difficile de faire le silence sur les pratiques des Allemands à Asse-2, ancienne mine de sel en Basse-Saxe qui a été utilisée comme site de stockage des déchets de basse et moyenne activité (ne dégageant pas de chaleur notable) de  1967 à  1978 en expérimentation  puis  de 1978 à 1993, date à laquelle le projet a été arrêté assez brutalement – et justement. Dans les mines de sel, pas d’étais ;  on travaille de façon que les espaces exploités soient disposés en sorte que le sel restant devient l'architecture de la mine et supporte le terrain situé en surplomb. En raison du haut degré d'exploitation, la déformation à Asse –II avait atteint une telle extension que le sel sous tension perd peu à peu sa cohésion et des infiltrations importantes et récurrentes d’eau se sont produites. Les mines de sel, et la saumure plus encore sont fortement corrosives ; au début, les fûts métalliques dans lesquels les déchets étaient livrés étaient considérés comme des fûts de transport, jamais comme  des barrières de longue durée – en fait, leur durée de vie était estimée à trois ans ! En 1995, un point d'écoulement de saumure contaminée  (principalement au Césium 137) est détectée, mais il faudra attendre 2008 pour que les autorités soit averties…le scandale est alors tel qu’il entraine rapidement la fermeture du centre.

Mines de sels instables et corrosives, dont même à l’époque, et encore plus aujourd’hui aucun expert ne recommanderait de l’utiliser pour le stockage de déchets radioactifs,  déchets mal conditionnés, négligences multiples et dissimulation des problèmes, présence de colis non déclarés, centre de stockage considérée comme une véritable poubelle, tout y est. Signalons tout de même que, pourtant, à aucun moment des concentrations radioactives supérieures aux limites autorisées n’ont été enregistrées.

Là, j’avoue, je perds un peu mon calme; en des secteurs très différents, depuis plus de trente ans, j’ai vu les Allemands travailler comme des porcs, sans conscience  professionnelle et stupidement,  et pour moi la Deutsche Qualitât est devenu un slogan vraiment mensonger. Dans plusieurs domaines.  

Coût du projet : «  La rencontre de Paris dédiée à l’économie a aussi abordé le coût du stockage et des alternatives, et incidemment la dépendance économique du projet aux différents scénarios d’évolution des politiques énergétiques. Introduit par une recommandation de la Cour des comptes sur ce sujet, le débat a conduit rapidement à un quasi-consensus sur la méthode d’évaluation du coût du projet hors norme qu’est Cigéo, sinon sur les résultats futurs de cette méthode. Personne ne s’est élevé contre l’idée que l’évaluation d’un tel projet ne pouvait que résulter d’un processus de révision périodique, en fonction de scénarios ou d’options de traitement voués à évoluer »

Entreposage ou stockage ? « Il y a également une question qui est revenue et qui a donné un débat assez virulent: le choix entre entreposage et stockage? L’idée qui est revenue est que l’entreposage donne la main aux générations futures sur les déchets radioactifs. Les déchets sont toujours là. Elles doivent s’en occuper. Nous laissons une possibilité, si nous trouvons une nouvelle solution scientifique, pour nous en occuper. Pour le stockage, nous installons les déchets radioactifs quelque part. Nous nous débarrassons d’une charge pour les générations futures. Nous fermons cependant la porte à toute solution future ».

C’est ici Greenpeace qui est à la manœuvre : «  Ce projet présente de graves risques en termes de sûreté, et quoi qu’en dise l’industrie du nucléaire, rien n’est prévu pour assurer sa réversibilité. Les générations futures doivent être en mesure de choisir comment disposer de ce fardeau que nous leur léguons. C’est pourquoi Greenpeace préfère l’entreposage à sec en surface, une alternative pérenne et passive, qui permettra de retirer les colis à tout moment et d’en disposer autrement si on le souhaite. Dans tous les cas, cacher nos déchets n’est pas une solution. »
(NB. Nous parlons ici des déchets à vie longue ou moyenne et forte activité. Les déchets à vie très courte   (<100 jours) ou courte (<31 ans) sont entreposées en piscines ou en surface sans que cela pose problème sur ses échelles de temps assez courtes. Mais le cas est totalement différent pour les déchets de Haute et Moyenne activité à vie  longue.

Et Greenpeace joue ici sur du velours, la peur de prendre une décision « définitive ». On peut (il faut) déconstruire leur pseudo-argumentation, mais il sera difficile de lutter contre son arrière-plan procrastinateur.

Graves risque en termes de sécurité ? Lesquels ? Ce n‘est pas l’avis de l’ASN en France. Ce n’est pas l’avis des experts nucléaires aux USA, en Chine, en Russie, en Finlande, en Suisse, au Japon, au Canada  qui se sont tous décidés en faveur de l’enfouissement en formation géologique profonde des déchets HA et MA-VL. Et en Australie (mais après la tenue d'une commission royale d'enquête, favorable au projet en mai 2016, des citoyens australiens choisis au hasard se sont prononcés massivement contre le projet en novembre 2016)

La réversibilité : si, une période d’au moins cent ans est prévue pour la réversibilité

L’entreposage à sec en surface est-il sûr ? Bien sûr que non. L’entreposage à sec en surface est sensible à tout ce qui peut affecter la surface de la Terre ; inondations, tremblements de terres, risques humains (manipulations maladroites, vols, terrorisme, intrusions diverses). Les déchets restent accessibles pendant combien de temps ? Rappelons que nous parlons ici de déchets à vie longue (10.000-15.000 ans). Pour le coup, personne ne peut prévoir ce qu’il se passera sur terre.  Au contraire, dans Cigeo, après la période de validation, ces déchets seront confinés et  inaccessibles jusqu’à ce que leur radioactivité revienne au seuil naturel. La géologie règlera un problème géologique, indépendamment de toute intervention humaine. C’est donc au contraire l‘entreposage à sec soutenu par Greenpeace qui est la solution de danger maximal.

Pourquoi cette incohérence alors ? Cette question des déchets ultimes  est la seule qui reste à traiter, celle qui revient tout le temps, et qui préoccupe tous ceux qui de bonne foi ou non s’inquiètent des inconvénients du nucléaire; qu’en ferons nous, que lèguerons-nous aux générations futures. Alors l’explication la plus probable est que Greenpeace, fanatiquement et idéologiquement et irrationnellement opposé au nucléaire, ne veut surtout pas qu’il y ait une solution pour les déchets nucléaires à vie longue ; ils y perdraient leur principal fonds de commerce.

Retenons cette réponse de Jean-Yves Le Deaut (Docteur es sciences, président très actif durant trois ans de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques), qui a tenu courageusement à déposer sa contribution au débat public sur les déchets sous forme d’un cahier d’acteur (n°29) : « Aujourd’hui défendue par les opposants au projet Cigéo, cette solution d’entreposage à long terme comporte cependant des risques bien plus importants que le stockage en couches profondes. … Passer par l’entreposage de durée indéterminée aurait surtout pour conséquence de retarder la solution de stockage qui s’imposera à terme. Cela reviendrait à se défausser de la gestion des déchets sur les générations à venir. »

C’est exactement cela. C’est Greenpeace, en toute hypocrisie, qui lègue le problème des déchets nucléaires aux générations suivantes, et pas les partisans de Cigeo, qui, au contraire, apportent une solution sûre et pérenne.

Les positions du groupe miroir          

Plus intéressants que les petites manœuvres, manipulations et intimidations de Greenpeace sont les réactions du groupe miroir, moyen pour la CNDP de capter l’opinion de citoyens non militants sur le sujet. Extraits :

« Non à l’oubli organisé des déchets stockés en couche géologique profonde.
Oui à la réversibilité des solutions envisagées aujourd’hui pour ne pas décider à la place des générations futures et laisser la porte ouverte à d’éventuels progrès technologiques.
Il faut garder la possibilité de faire d’autres choix, selon les connaissances et compétences technologiques futures. La mémoire collective doit être un moyen de ne pas tendre vers l’oubli et de garder espoir: des alternatives à l’enfouissement définitif pourraient être trouvées.
Oui à une coopération internationale renforcée sur ce sujet qui engage l’humanité au-delà des frontières nationales.

Il n’y a pas de meilleure solution, seulement une moins pire que les autres, le principe de réversibilité a été largement approuvé comme constituant un point d’équilibre relatif entre sûreté et flexibilité. Il permet d’orienter la décision sans la confisquer aux générations à venir.

L’approche dirigée (i.e. stockage géologique dédié avec période de réversibilité, puis fermeture définitive du site) a été considérée comme moins vulnérable aux perturbations liées aux activités humaines. Elle offre la possibilité d’imaginer une stratégie cohérente, avec un terme. L’approche ouverte (i.e. solution temporaire d’entreposage robuste en surface le temps de développer un autre scénario de prise en charge satisfaisant), quant à elle, présente plus d’incertitudes, mais pourrait résulter in fine sur une meilleure prise en charge des déchets ultimes ; elle a été considérée comme plus à même de recueillir la confiance du public.

L’entreposage de longue durée (de 100 à 300 ans) dans l’attente d’une solution de transmutation efficace ne pose pas de difficulté technique majeure nouvelle; sa sûreté et sa sécurité, comme celles de Cigéo pendant la phase d’ouverture de l’ordre de 100 à 120 ans, nécessiteraient toutefois des mesures particulières, inhabituelles sur de telles durées »

Deux conclusions me paraissent particulièrement ressortir :

1) l’argument avancé par certains partisans de Cigéo selon lequel « on enterre les déchets, puis on les oublie », ou « il faut organiser l’oubli progressif des installations souterraines », ça ne passe pas, mais alors pas du tout !

2) le principe de réversibilité (par des propositions d’allongement indéfini) a été perverti en procrastination, en peur de prendre et d’assumer  une décision pourtant rationnelle.

Il faut dire que le débat a été perturbé par une intervention assez intempestive du récent Prix Nobel de Physique et spécialistes des lasers  Gérard Mourou sur la possibilité d’utiliser le laser pour transmuter les déchets à vie longue en déchets à vie plus courte. Lui-même a admis que rien ne permettait pour l’instant de prévoir la moindre application industrielle à cette possibilité théorique (le bilan énergétique est très très défavorable..s’il faut créer plus de déchet qu’on peut en transmuter, ça le fait pas) et reste un partisan du projet Cigéo : « La transmutation de déchets radioactifs et le stockage Cigéo sont des solutions clairement complémentaires. C’est ce que j’aime beaucoup, il n’y a pas d’affrontement » (https://www.andra.fr/la-transmutation-de-dechets-radioactifs-par-laser-de-haute-puissance-le-defi-de-gerard-mourou)

Sur cette peur des responsabilités, une remarquable intervention de J. L.  Salanave (ex Directeur des Technologies d'AREVA , professeur à Centrale, membres d’associations écologistes favorables au nucléaire ) :
 : «Finalement, la réversibilité pour quoi faire? Par peur de se tromper? Ou pour satisfaire un principe de précaution inscrit dans la Constitution?… Et pourtant, n’est-il pas plus important que Cigéo, dont la forme la plus sûre est “non réversible”, soit pour nous et les générations futures notre meilleure solution d’aujourd’hui et réponde parfaitement à l’objectif: isoler définitivement de la biosphère des déchets hautement radioactifs le temps que leur radio-toxicité décroisse et disparaisse naturellement? Perfectible ou pas, Cigéo restera toujours un progrès, un risque moindre et un fardeau injuste évité aux générations futures, par rapport à l’entreposage alternatif actuel en surface à la Hague. » Cahier d’acteur n° 6,)



Et pour plus détail, allez sur le très bon site de l'Andra dédié à Cigéo ! : https://www.andra.fr/cigeo