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vendredi 22 avril 2016

Lester Thurow, économiste non conventionnel (3)

L’économiste Lester Thurow, est mort, vendredi 25 mars 2016, à l’âge de 77 ans dans sa maison de Westport (Massachusetts). Cet ancien professeur et doyen du MIT consacré l’essentiel de sa carrière à étudier les conséquences de la mondialisation. Il  fut l’un des premiers à souligner l’importance grandissante  et néfaste  des inégalités de revenus et  un avocat infatigable de l’investissement dans la recherche pour stimuler la croissance et dans l’éducation afin d’anticiper l’adaptation aux ruptures économiques et technologiques et accordant un rôle important aux gouvernements
Dans un premier blogs, j’ai essayé de résumer les idées principales de ses premiers livres : Generating Inequality: Mechanisms of Distribution in the U.S. Economy (1955), ou comment l’économie libérale générait des inégalités croissantes à partir d’une “marche au hasard” et une compétition pour les emplois et The Zero-Sum Society: Distribution and the possibilities for economic change (1980), avec sa critique du caractère scientifique de l’économie et la prédiction de l’accroissement des inégalités et de la paralysie des gouvernements. Maintenant, ses ouvrages plus récents. Dans un second blog, j’ai traité de Dangerous Currents: The state of economics (1983) ou une critique acide d’une science économique très mathématisée et d’autant moins scientifique qu’elle est plus mathématisée, The Zero-Sum Solution: Building a world-class American economy (1985), ou pourquoi les recette keynésiennes ne suffisent plus sans qu’on puisse se contenter de laissez faire, laissez passer, The Future of Capitalism: How today's economic forces shape tomorrow's world (1996) , la naissance d’une économie de la connaissance et ce que cela implique, Building Wealth: The new rules (1999), idem de façon plus pratique et avec un avertissement sur la tendance structurelle à la déflation et ses dangers.
La suite de cette présentation du non-traduit Thurow dans ce billet.

Fortune Favors the Bold: What We Must Do to Build a New & Lasting Global Prosperity  HarperBusiness,) (2003).

 Le déficit commercial massif des USA ne peut enfler indéfiniment et entrainera un effondrement du dollar, à un moment imprévisible, mais prévient Thurow, cela ne se passera pas doucement. Tandis que les nouvelles technologies accroissent la productivité, les entreprises suppriment  des milliers d'emplois par mois. Et nous n‘avons encore rien vu : ce seront maintenant les emplois bien qualifiés et bien payés qui vont se délocaliser massivement vers des pays comme l’Inde. Thurow prévoit un avenir de vastes inégalités croissantes, au sein des USA et pays développés, et entre les pays du monde. La disparition des classes moyennes est un risque certain qui est gros de très graves troubles politiques. La mondialisation, telle que nous la connaissons, semble se caractériser par une instabilité croissante et une inégalité croissante entre le premier et le troisième monde. Les crises financières dans le tiers monde deviennent de plus en plus fréquentes et semblent être de plus en plus sévères. La mondialisation peut se révéler bénéfique, mais il faudra qu’elle soit organisée et que les gouvernements et des institutions comme la Banque mondiale  poursuivent des politiques innovantes et globales comme, en des domaines très différents, comme  le développement  des  biotechnologies, l'éducation des femmes, l’accès à la santé des pays non développés. Sur ce point, il a une analyse intéressante entre la nécessiter de financer et de rémunérer à juste prix la recherche pharmaceutique, et d’autres part, de rendre accessible les progrès majeurs. Il propose de faire racheter les brevets des médicaments majeurs par les Etats ou des Organisations internationales qui rendraient ensuite ces médicaments accessibles à ceux qui en ont besoin ; de manière empirique et très désorganisée, des mécanismes similaires ont été mis en place pour le Sida ou quelques maladies orphelines.

Une réforme de la propriété intellectuelle

Thurow ne cesse d’insister sur l’importance de l’investissement dans la recherche pour stimuler la croissance, et de l’éducation pour anticiper l’adaptation aux ruptures technologiques et économiques. Aussi prend il au sérieux les problèmes de propriété intellectuelles et de brevets et il a fait des propositions assez originales à ce sujet (cf http://www.iatp.org/files/MIT_SCHOLAR_PROPOSES_IPR_REFORM_IPR_Info_No_19.htm)
Qui découvre quoi ?
Thurow ouvre son argumentation avec le cas d'un médecin qui intente un procès pour obtenir un tarif de $9 de tout laboratoire qui utilise un essai spécifique pour le Syndrome de Down. Quelques années auparavant, il a reçu un brevet pour l'observation d'une relation entre un taux élevé d'une hormone humaine particulière et une malformation de naissance. Son test avait trop de faux positifs pour être utile, mais les développements ultérieurs ont montré que si son test était utilisé en même temps que deux autres, il était possible de prévoir avec exactitude si un bébé aura le Syndrome de Down. S'il gagne ce procès, le coût des essais va plus que doubler. Commentaires de Thurow,  « Le médecin qui a tout d'abord découvert comment le gène existant fonctionne et en a tiré certaines idées quant au dépistage a-t-il certains de propriété intellectuelle ? Sans doute. Mais pas le même genre de droits que ceux accordés à celui qui invente un nouveau gène pour remplacer un gène défectueux » Sa conclusion: « Ces distinctions sont nécessaires, mais notre système de brevets n'a aucune base pour les instaurer.»
Dans une société de la connaissance, la propriété intellectuelle devient une question centrale : « Bill Gates est le symbole parfait de la nouvelle centralité de la propriété intellectuelle. Pour plus d'un siècle, les plus riches ont été associé au pétrole ; aujourd'hui, pour la première fois dans l'histoire, la  personne la plus riche du monde est un travailleur du savoir ». La puissance publique joue un rôle considérable dans la production de connaissances et Thurow s’inquiète de son déclin, au moins aux USA : « Après la guerre, le gouvernement américain  a largement financé la recherche fondamentale et, à l'exception des technologies militaires, a encouragé sa diffusion dans le monde entier. Mais les choses ont changé. Les États-Unis a perdu sa suprématie économique et est ravalement en recherche et développement dans les deux vrais dollars et en pourcentage des dépenses totales. « En conséquence, moins de connaissances nouvelles seront librement disponibles dans le domaine public. De plus, prévient Thurow, « sans renforcement des systèmes de protection, les secrets commerciaux deviennent une pratique commerciale normale », ce qui constitue une véritable régression par rapport aux brevets qui incitent fortement à la diffusion du savoir.
Et Thurow parle là de la situation américaine, alors que la situation européenne et française est bien pire encore. L’objectif affiché de l’Europe de la connaissance, les 3% du PIB consacrés à la recherche de l’agenda de Lisbonne s’éloignent années après années. Une ambition à retrouver ?
L’'émergence des nouvelles technologies crée de nouvelles formes possibles des droits de propriété intellectuelle (peut-on breveter des morceaux d'un être humain?) et rend les droits anciens inapplicables (lorsque les livres peuvent être téléchargés depuis une bibliothèque électronique, que devient le copyright ? Pour Thurow, une bonne loi sur la propriété intellectuelle doit d’abord être une loi applicable ;
Thurow ne  blâme pas les copieurs. En phase de rattrapage, fait-il remarquer, tous les pays copient. Les pays du tiers monde savent qu'ils ne peuvent pas se permettre d'acheter ce dont ils ont besoin, ils doivent copier.  Les États de différents pays veulent, ont besoin et devrait avoir des systèmes de droits de propriété intellectuelle très différents, en fonction de leur niveau de développement économique. Chaque pays a droit à un système qui leur permet de réussir. Reste à concilier cela, au niveau international, avec la juste rétribution de la recherche et des risques associés.
Le futur du capitalisme dépend étroitement de la manière dont sera traité la propriété intellectuelle. Thurow fait alors une série de constats et de propositions parfois iconoclastes :
1)      Comme l’investissement des Etats dans la recherche fondamentale baisse, et que de toute façon il ne suffit plus aux défis à relever, les incitations au privé pour augmenter ses dépenses de recherche deviennent de plus en plus nécessaires. La bonne approche consisterait à étudier l'économie sous-jacente de chaque industrie afin de déterminer quelles mesures incitatives sont les plus appropriées. Tout bon système doit inciter à la découverte de nouvelles connaissances, et, une fois les découvertes faites, doit inciter à leur partage. Ce sont deux objectifs contradictoires qui doivent être réglés par les législateurs (rôle des Etats) et non au coup par coup par des décisions de justice, aléatoires et ruineuses. La recherche est chose trop sérieuse pour être confiée à des juges.
2)      Les lois sur les droits de propriété intellectuelle doivent pouvoir être respectées ou ne pas exister.
3)      Les systèmes légaux doivent être en mesure de déterminer les droits et régler les différends rapidement et efficacement. Selon Thurow, le système actuel des brevets  souffre d'un manque de décisions cohérentes, prévisibles, rapides, et à faible coûts. Bref, il enrichit surtout les avocats spécialisés. Pour établir davantage d’égalité entre petites et grands inventeurs , Thurow suggère que les taxes sur les brevets, comme  l’impôt sur le revenu, soient ajustés aux niveaux de revenu des demandeurs Proposant  une approche alternative au système actuel lent et coûteux Thurow recommande le système américain pour régler les litiges de droits sur l'eau en zones irriguées. « les Maîtres de l'eau fédéraux reçoivent le pouvoir de répartir l'eau dans les années sèches et de régler rapidement les différends, » dit-il, parce que « les cultures meurent rapidement. A nouveau, un rôle décisif pour les Etats.
4)      Recherche privée et connaissance publique : Thurow fait valoir que les connaissances scientifiques de base doivent être publiques, tandis que ceux qui développent des produits de ces connaissances devraient recevoir des droits de monopole privé. Il propose un mécanisme, non pas dans le système des brevets lui-même, mais par la création d'un organisme public – par exemple  une branche de la National Science Foundation. L'Agence pourrait décider d'acheter des connaissances pour l'usage du public lorsque cela paraitrait justifié. Si le vendeur n'accepte pas de vendre à un prix raisonnable, des principes d'arbitrage très similaires à celles utilisées dans les procédures d’a acquisition foncière pourraient être utilisés.
5)      Pays développés / pays en développement. Thurow observe un peu ironiquement que le besoin du tiers-monde d’accéder aux médicaments n’est pas tout à fait de même nature que son besoin en CD à faibles coûts. Le système actuel de droits de propriété intellectuelle, qui mat ces besoins au même niveau, n'est ni bon, ni viable, affirme-t-il. Au lieu de cela, « différents niveaux prédéterminés de frais  d’accès pourraient être déterminés internationalement à ceux qui veulent utiliser ce que d'autres ont inventé, selon le niveau de revenu du pays et l'importance de la technologie pour répondre aux besoins humains. »
6)      Différents types d’industrie peuvent avoir besoin de brevets différents. Pour  les uns, la rapidité est essentielle parce que l’essentiel de leurs gains se fait peu après la découverte. Les autres veulent une protection à long terme parce que le développement du produit exige, par exemple dans le cas du médicament, une longue période de test pour prouver l'efficacité et l'absence d'effets secondaires. Un même système de brevet pour tous, cela ne peut plus fonctionner.  explique Thurow.

On peut trouver parfois naïves, ou non pertinentes certaines des idées de Thurow sur la Propriété Intellectuelle ; mais on doit lui reconnaître d’avoir en tant qu’économiste hétérodoxe, d’avoir correctement anticipé certains des problèmes liés à la globalisation : concurrence internationale des emplois, nécessité d’investir dans l’éducation et la recherche, accroissement des inégalités, rôle de l’Etat pour  corriger les déséquilibres , là où les libéraux béats ne voyaient qu’avenir lumineux et douceurs. Et encore d’avoir pris au sérieux la nécessité d’une société de la connaissance, et, par conséquent, de s’être intéressé aux problèmes de propriété intellectuelle, qui, actuellement, enrichissent surtout les avocats au détriment des industriels et des consommateurs.
Et comment ne pas s’intéresser à un économiste qui possédait suffisamment de distance et d’humour pour déclarer :« Les économistes sont toujours en train de recommander l’élimination de telle ou telle imperfection de marché ; je n’ai jamais entendu un astrophysicien recommander l’élimination d’une planète qu’il n’aime pas ! ». Ou encore « le fait que nous pouvons utiliser les mots « libéral » et « conservateur » en se référant aux économistes  est particulier.  Personne ne parle des chimistes libéraux ou conservateurs, mais seulement des chimistes qui, dans leur vie privée, se trouvent être des libéraux ou conservateurs ».

Fin de cette série de trois blogs consacrés à Thurow. Ceux qui veulent en savoir plus devront le lire en version originale – les ouvrages de ce doyen du MIT et économiste hétérodoxe  n’ont pas été traduits. Ce qui permet à certains, tel l’Ecle de Toulouse de faire croire qu’il n’y a qu’une pensée économique, celle de l’ultralibéralisme.


vendredi 15 avril 2016

Lester Thurow, économiste non conventionnel -2

L’économiste Lester Thurow, est mort, vendredi 25 mars 2016, à l’âge de 77 ans dans sa maison de Westport (Massachusetts). Cet ancien professeur et doyen du MIT consacré l’essentiel de sa carrière à étudier les conséquences de la mondialisation. Il  fut l’un des premiers à souligner l’importance grandissante  et néfaste  des inégalités de revenus et  un avocat infatigable de l’investissement dans la recherche pour stimuler la croissance et dans l’éducation afin d’anticiper l’adaptation aux ruptures économiques et technologiques et accordant un rôle important aux gouvernements
Dans un premier blogs, j’ai essayé de résumer les idées principales de ses premiers livres : Generating Inequality: Mechanisms of Distribution in the U.S. Economy (1955), ou comment l’économie libérale générait des inégalités croissantes à partir d’une “marche au hasard” et une compétition pour les emplois et The Zero-Sum Society: Distribution and the possibilities for economic change (1980), avec sa critique du caractère scientifique de l’économie et la prédiction de  l’accroissement des inégalités et de la paralysie des gouvernements. Maintenant, ses ouvrages plus récents :

Dangerous Currents: The state of economics (1983): l’état de la science économique : pas brilliant !

Plus technique, il s’agit d’une critique cinglante et systématique du caractère scientifique de l’économie qui recoure d’autant plus à une mathématisation et à des modèles sophistiqués qu’elle est mal assurée dans ses fondements.  Ainsi Thurow, dans le chapitre économétrie mentionne-t-il :  « lorsque nous examinons l'impact de l'éducation sur les revenus individuels, quoi d'autre devrait être maintenu constant:  le QI, l’effort de travail, les choix professionnel,  les antécédents familiaux ? La théorie économique ne le dit pas.  Pourtant, le processus dépend fortement de ce qu’’on fait si facilement rentrer dans « toutes choses égales par ailleurs…. » . En fait, pour Thurow, l’économie mathématique qu’on nous vend dans les prétendues bonnes facultés à Toulouse, par exemple) est « vague, ambiguë, incomplète et incapable de fournir une base pour la construction de modèles économétriques » ; et surtout, elle ne peut être utilisée comme source fiable de connaissance pour guider la décision politique..

The Zero-Sum Solution: Building a world-class American economy (1985) :

Thurow répond ici aux critiques de son Zero sum society, particulièrement ceux qui lui reprochaient d’énoncer des problèmes mais de ne pas proposer de solution. Il s’affirme comme un neo-keynesien : Pour lui, la révolution keynésienne signifie qu’il n’est pas nécessaire de tolérer des récessions prolongées », mais que « les vieux remèdes keynésiens  doivent être combinés avec autre chose pour permettre de diriger une économie sans inflation et de plein emploi ».  Quant à la politique d’économie de l’offre, elle lui a apparait tout simplement stupide.  Thurow considère qu’il existe une réelle crise économique due à un manque d’accroissement de la productivité (une thèse qui reprend aujourd’hui de la vigueur avec ceux qui soutiennent que nous allons vers une « stagnation séculaire » pour cette même raison : pas de révolution industrielle qui entraîne une explosion de la productivité, comme la vapeur ou l’électricité). L’Etat a à jouer un rôle important par une fiscalité favorable sur les salaires, une politique industrielle favorisant les secteur en pointe et ne soutenant pas les secteurs en régression, et surtout l’ accès pour tous à une éducation de qualité.

The Future of Capitalism: How today's economic forces shape tomorrow's world (1996)

Le  monde connaît trois révolutions simultanées : nouvelles technologies de production et troisième révolution industrielle, nouvelles technologies de la communication qui rendent possible une économie mondialisée, et mouvement mondial vers le capitalisme.
Une nouvelle économie s’impose, qui est une économie de la connaissance, largement immatérielle : « les vieilles fondations de la richesse sont détruites ; l’homme le plus riche du monde, Bill Gates, ne possède rien de tangible : ni terre, ni or, ni pétrole, ni usines. Pour la première fois dans l’histoire, l’homme le plus riche du monde ne possède que de la connaissance ».
Le mouvement de mondialisation est irréversible, et aucune entreprise ne survivra si elle n’y prend part. Pour réussir dans l'économie mondiale, les nations, comme les entreprises, ont besoin d'une stratégie technologique. Les Etats ont un rôle à jouer dans la définition de cette stratégie : «  les décisions d’investissement majeurs sont devenues trop importantes pour être laissées au secteur privé »« Cependant, Thurow identifie des  menaces sérieuses pouvant conduire à un effondrement du système : effondrement du dollar, absence de garanties internationales sur les droits de propriété intellectuelle, nécessaire  pour stimuler le développement technologique et manque de médicaments vitaux nécessaires au développement des pays plus pauvres.
Un autre problème majeur est que le capitalisme ( la « théologie du capitalisme ») écrit Thurow ne se préoccupe nullement du futur, ni même ne se donne la peine de tenter d’en avoir une vue claire. Qui va s’occuper  de l’éducation, des infrastructures, de la protection de l’environnement ? Dans les quarante dernières années, les investissements publics américains dans les technologies de l’information, l’Espace, le développement des études supérieures scientifiques etc ; étaient guidés ou motivés par des considérations de sécurité nationale ; sans ennemi ( le communisme s’est effondré, sans compétition nationale, que va-t-il se passer ? Pour suppléer à l’individualisme court-termiste,  les sociétés occidentales ont besoin d’un »communalisme » à long terme – là encore, Thurow était en avance sur les réflexions actuelles sur les « bien communs ».)
Et cette flèche, encore contre la prétention à la scientificité de certains économistes : « Les économistes sont toujours en train de recommander l’élimination de telle ou telle imperfection de marché ; je n’ai jamais entendu un astrophysicien recommander l’élimination d’une planète qu’il n’aime pas ! »

Building Wealth: The new rules (1999):

Règle n°1 : on ne s’enrichit plus en économisant de l’argent. L’enrichissement réel n’a que deux sources : l’accroissement de la productivité du travail ou de celle du capital. Si l’on sacrifie la consommation pour épargner et investir, ce sacrifice doit être soustrait de la création nette de richesse.  Aucune richesse réelle n’est créée lorsqu’on diminue simplement la consommation pour investir ; elle ne peut provenir que de l’accroissement de la productivité du capital.
Règle n°2 : Il faut parfois que les entreprises qui réussissent se cannibalisent elles-mêmes ; ainsi IBM a quasiment disparu face à Intel ou Microsoft parce qu’il n’a pas su  se détruire pour renaître.
Règle n°3 : Les changements sociologiques permettent de gagner de l’argent, mais ce sont des transferts de richesses sans réelle création. Par exemple, Starbuck a persuadé beaucoup de gens de remplacer leur café à prix modéré pris au zinc du coin par un café plus cher chez Starbuck ; c’est beaucoup d’argent pour les propriétaires de Starbuck, pas une création de richesse pour la société. La seule vraie création de richesse, c’est l’accroissement de la productivité.
Règle n°4 : il est beaucoup plus difficile de faire fonctionner le capitalisme dans un environnement déflationniste que dans un environnement inflationniste. Or une déflation systématique n’est pas certaine, mais hautement probable :  la mondialisation pousse les prix et les salaires à la baisse, les grandes indsuries pressurent leur fournisseurs en exigeant ,année après année, des prix plus bas etc. Surtout l’endettement devient beaucoup plus cher et plus risqué ; et lorsque la réduction de la dette devient la préoccupation n°1, plus personne n ‘investit dans le futur.
Règle n° 5 : il n’y pas de substituts institutionnels possibles aux entrepreneurs. La création de richesse est nécessairement un processus de destruction créatrice schumpetérien. Les sociétés doivent s’organiser pour favoriser la naissance de nouvelles entreprises, de nouveaux entrepreneurs, s’organiser pour que ce processus schumpétérien soit possible…ce qui est l’exact contraire d’un laissez-faire qui conduirait au chaos. La sociologie domine la technique : l’Europe a un niveau scientifique, un niveau de formation global au moins aussi bon que les USA, mais n’a créé aucune des grandes industries du XXIéme siècle. Les entrepreneurs européens qui devraient exister n’existent pas parce que la société européenne n’est pas organisée pour les faire surgie, le demande sociale pour l’innovation est trop faible. La Grèce antique connaissait déjà la vapeur utilisée pour animer  des jouets ; il a fallu attendre le XXVIIIème siècle pour que la révolution énergétique de la vapeur se fasse.
Règle n°6 : Aucune société qui place l’ordre au-dessus de tout ne pourra être créative, mais sans un certain degré d’ordre, la créativité disparait.  Ainsi la Russie impériale était-elle trop désorganisée et a-telle décroché de l’Occident, tandis que la Russie communiste, trop ordonnée n’a pas mieux réussi. Ordre et progrès résumait déjà Auguste Comte, ce qui suppose que la société soit un minium organisée pour permettre suffisamment de créativité
Règle n°7 : Pour réussir, une économie de la connaissance nécessite des investissements publics importants dans l’éducation, les infrastructures, la recherche et le développement. L’action des gouvernements est nécessaire et doit se concentrer sur  la recherche fondamentale ; c’est là où le privé investit peu, mais c’est aussi là que se produisent les innovations de rupture. C’est pourquoi, expliquait Thurow, les biotechnologies doivent bénéficier de l’aide des gouvernements. Aux US, elles ont bénéficié d’aides gouvernementales importantes et se sont développées ; en Europe, elles n’ont pas bénéficié d’une telle aide, et ne se sont pas développées ( NB ; en fait, c’est encore pire, en Europe, leur développement a été entravé !).
Règle n° 8 : Dans une économie de la connaissance, le grand problème, pour les individus, est de construire une carrière dans un environnement où il n’y a plus de carrières.
Les diplômés d’aujourd’hui reçoivent le message suivant : «  vous n’aurez pas une progression de carrière dans une seule compagnie. Il vous faudra apprendre à être le responsable de votre carrière et à la gérer ». Ce message n’est pas sans conséquences, d’autant que la stratégie de bâtir une carrière en changeant d’industrie… devient difficile après quarante-cinq ans, et quasiment impossible après cinquante ans. Il ne fait donc pas s’étonner de l’apparition d’un chômage important croissant avec l’âge et de pertes de revenus – bref l’inverse de ce qu’était une carrière ! Les gouvernements peuvent rendre le licenciement des salariés plus difficiles ne fonction de l’âge, mais cela ne peut fonctionner que dans des industries importantes.  Et Thurow vante la politique française qui incite les employeurs à investir dans la formation de leurs salariés par une taxe sur les salaires. ( ça, c’est vu de loin !)
La théorie économique classique sous-estime le besoin de sécurité économique. Lorsque qu’on demande aux salariés ce qui est le plus important pour eux, la sécurité économique vient largement avant la maximisation du salaire. Ce n’est pas la réponse attendue de  la part de l’Homo economicus des économistes classiques. Mais dans la réalité, les êtres humains aiment sentir sous eux un plancher économique solide.  Thurow prévient qu’avec le développement de l’insécurité économique, la motivation des employés trique de fléchir quelque peu. Il insiste par ailleurs sur le fait que la diminution des salaires de la classe moyenne et le développement des inégalités créent de réels défis, économiques et plus encore politiques : il devient vraiment difficile de parler d’égalité politique quand les inégalités économiques s’accroissent à ce point. Thurow était un précurseur des débats sur la flexisécurité.
Pour Thurow, les gagnants seront les nations qui investissent lourdement dans les infrastructures, dans l’éducation, dans la recherche et le développement. Pour les individus, il n’y a qu’un seul mot d’ordre : la compétence. Et il prévient que dans le monde où nous vivons, « ceux qui ont des compétences du niveau du tiers monde recevront un salaire du tiers-monde ».

La suite de cette présentation du non-traduit Thurow dans un prochain billet. 

mardi 12 avril 2016

Lester Thurow, économiste non conventionnel


Mort d'un doyen du MIT.
L’économiste Lester Thurow, est mort, vendredi 25 mars 2016, à l’âge de 77 ans dans sa maison de Westport (Massachusetts). Cet ancien professeur et doyen du MIT consacré l’essentiel de sa carrière à étudier les conséquences de la mondialisation. Il  fut l’un des premiers à souligner l’importance grandissante  et néfaste  des inégalités de revenus et  un avocat infatigable de l’investissement dans la recherche pour stimuler la croissance et dans l’éducation afin d’anticiper l’adaptation aux ruptures économiques et technologiques et accordant un rôle important aux gouvernements
Bref il n’était pas vraiment dans la ligne ultra libérale de l’école dominante. 
Ses principaux livres sont  : Fortune Favors the Bold: What we must do to build a new and lasting global prosperity (2003) ; Building Wealth: The new rules (1999) ; The Future of Capitalism: How today's economic forces shape tomorrow's world (1996) ; The Zero-Sum Solution: Building a world-class American economy (1985). Dangerous Currents: The state of economics (1983). The Zero-Sum Society: Distribution and the possibilities for economic change (1980). Generating Inequality: Mechanisms of Distribution in the U.S. Economy (1955)
Aucun n’a été traduit en français. Et c’est ainsi que l’Ecole ultra libérale de Toulouse et Jean Tirolle passent pour prophètes en leur pays : en supprimant toute concurrence, ce qui est quand même assez paradoxal.
Generating Inequality: Mechanisms of Distribution in the U.S. Economy (1955):
Dès son premier livre, (de 1955!), Lester Thurow se montra à la fois critique du capitalisme tel qu’il fonctionne réellement, et visionnaire en cela qu’il a pointé des conséquences qui n’ont fait que se développer depuis. Quelques exemples :
Wage competition vs job competition ; contrairement à ce qu’affirme une théorie libérale basique des salaires, le marché du travail n’est pas un marché comme les autres, en tous cas, il n’est pas régulé par une loi de l’offre et de la demande sur les salaires  mais par une concurrence sur les emplois eux-mêmes. Dans le premier cas, investir sur l’éducation de base ne serait pas un choix toujours judicieux, dans le second cas, oui.  En régime de concurrence sur  le travail (job competition), les gens doivent surinvestir défensivement. C’est pourquoi Lester Thurow placera au premier rang des rôles de l’Etat d’assurer au mieux à tous un bon capital éducatif
 Rénumeration du capital et rénumeration du travail.
Des études empiriques menées par Harvard à son instigation ont montré que l’accroissement des impôts sur les salaires les plus élevés n’entrainent pas, au contraire, une baisse du travail et de la performance. Lorsqu’on teste la théorie des produits marginaux et que l’on compare la manière dot le capital est rétribué par rapportà ce qu’il rapporte, et de même pour les salaires, la conclusion de Thurow est que Le capital est surpayé tandis que le salarié est sous-payé….
Le rôle du hasard et le renforcement des inégalités
La richesse se crée principalement par un mécanisme de « marche au hasard » qui ne peut qu’engendrer de fortes inégalités. En effet, personne, si bien informé qu’il soit (sauf délit !) ne peut « battre le marché », aucun martingale n’a été inventée qui « batte le marché », les prix des actions réagissent rapidement au contexte, et il n’y a pas de séries temporelles : le prix d’une action à un moment donné ne peut prédire son évolution ;  les richesses sont créées en un temps très court, et une fois créées, elle se maintiennent par l’héritage ou une stratégie conservatrice. La richesse apparait presque par hasard, et ensuite la richesse va à la richesse. Ce mécanisme de marche au hasard (random walk) est un des facteurs qui expliquent que le capitalisme aujourd’hui  provoque l’explosion des inégalités.
Ceci est vrai aussi pour les entrepreneurs. La lecture de Fortune incite à penser que ceux qui réussissent sont plus intelligents qu’intelligent, plus rapides que rapide…mais il existe un biais profond : on ne sait rien des gens plus brillants, plus intelligents, plus rapides que les fortunes de Fortune, et qui n’ont pas réussi. La marche au hasard semble, d’après diverses études, être vraiment au centre de la création de richesse. Entre entrepreneurs prenant les mêmes risques et de génie comparable se joue une loterie. Comme dans toutes les loteries, les chances de gagner sont faibles , mais quelques-uns gagnent. Une fois qu’une fortune est créée, elle croit au mieux de ce qu’elle peut
The Zero-Sum Society: Distribution and the possibilities for economic change (1980) :
L’’ouvrage comporte une critique du statut scientifique de l’économie (les tirolliens apprécient peu en général, eux se prennent au sérieux). Citation «  En tant que citoyen vous avez à choisir la meilleure navigation parmi de nombreux caps économiques. Comment allez-vous savoir qui a raison?... Pourquoi est la discipline redevenu si discordante?... le fait que nous pouvons utiliser les mots « libéral » et « conservateur » en se référant aux économistes  est particulier.  Personne ne parle des chimistes libéraux ou conservateurs, mais seulement des chimistes qui, dans leur vie privée, se trouvent être des libéraux ou conservateurs ».
Ceci encore : « Plutôt que de dominer l’économie, le contrôle de la demande monétaire (pierre dans le jardin des monétaristes) est lui-même dominé par les évènements économiques et leurs ramifications politiques ». Il insiste sur le fait que les vrais problèmes économiques viennent de la microéconomie, et qu’il est assez vain d’ élaborer des  théories macroéconomiques sophistiquées, tant que la compréhension des mécanismes microéconomiques restr à ce point instisfaisante.
Au contraire des ultra libéraux (« there is no such thing as society »), il fait remarquer que « les sociétés ne sont pas de simples aggrégats statistiques. Une société est clairement quelque chose de plus grand que la somme des individus, contrairement à ce qu’affirme le modèle du marché…L’Economie ne peut se passer de simplifications, mais le truc est d’utiliser les bonnes simplifications au bon moment ; et ce jugement ne peut provenir que d’une analyse empirique, portant sur ce qu’est Réellement le monde, et non ce que les manuels d’économie disent qu’il devrait être »
Pourquoi le zero-sum ? Thurow prédit  deux  phénomènes marquant de ces dernières années :  la paralysie des gouvernements en matière économiques et l’accroissement des inégalités. La raison en serait  parce que les interventions gouvernementales en matière économique sont à somme zéro : des groupes en bénéficient, d’autres y perdent. Or, lorsqu’une mesure déplait à une minorité bien organisée et relativement privilégiée qu’elle impacte fortement, mais impacte faiblement et positivement la grande majorité, il y a peu de chance qu’elle soit adoptée.. ; Les 1% gagnent trop souvent contre les 99%. Cependant, pour Thurow cela s’applique aussi au processus de destruction-création de Schumpeter ; ainsi il est plus facile pour un gouvernement de venir au secours d’industries obsolètes plutôt que de favoriser des innovations, qui, au début, ne concerneront que peu de gens.
La suite de l’œuvre de Thurow au prochain blog….