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mardi 22 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_107_ Thermidor

Les Jacobins après Thermidor- la foi a péri. Comment les Jacobins tentent de  se maintenir au pouvoir (Fructidor, non repris ici) ; La société civile est dissoute ; Vers le pouvoir militaire : la discipline des cœurs ; la caserne philosophique de Napoléon

Les Jacobins après Thermidor : la foi a péri

Pourtant, eux aussi, les souverains repus, ils ont leur souci, un souci grave, et on vient de voir lequel : il s’agit pour eux de rester en place, afin de rester en vie, et désormais il ne s’agit pour eux que de cela. – Jusqu’au 9 Thermidor, un bon Jacobin pouvait, en se bouchant les yeux, croire à son dogme  , après le 9 Thermidor, à moins d’être un aveugle-né, comme Soubrany, Romme et Goujon, un fanatique dont les organes intellectuels sont aussi raidis que les membres d’un fakir, personne, dans la Convention, ne peut plus croire au Contrat social, au socialisme égalitaire et autoritaire, aux mérites de la Terreur, au droit divin des purs. Car il a fallu, pour échapper à la guillotine des purs, guillotiner les plus purs, Saint-Just, Couthon et Robespierre, le grand prêtre de la secte : ce jour-là, les Montagnards, en lâchant leur docteur, ont lâché leur principe, et il n’y a plus de principe ni d’homme auquel la Convention puisse se raccrocher ; en effet, avant de guillotiner Robespierre et consorts comme orthodoxes, elle a guillotiné les Girondins, Hébert et Danton, comme hérétiques. Maintenant « l’existence des idoles populaires et des charlatans en chef est irrévocablement finie   ».
 Dans le temple ensanglanté, devant le sanctuaire vide, on récite toujours le symbole convenu et l’on chante à pleine voix l’antienne accoutumée ; mais la foi a péri, et, pour psalmodier l’office révolutionnaire, il ne reste que les acolytes, d’anciens thuriféraires et porte-queues, des bouchers subalternes qui, par un coup de main, sont devenus pontifes, bref des valets d’église qui ont pris la crosse et la mitre de leurs maîtres, après les avoir assassinés.
De mois en mois, sous la pression de l’opinion publique, ils se détachent du culte qu’ils ont desservi ; en effet, si faussée et si paralysée que soit leur conscience, ils ne peuvent pas ne pas s’avouer que le jacobinisme, tel qu’ils l’ont pratiqué, était la religion du vol et du meurtre. Avant Thermidor, une phraséologie officielle couvrait de son ronflement doctrinal   le cri de la vérité vivante, et chaque sacristain ou bedeau conventionnel, enfermé dans sa chapelle, ne se représentait nettement que les sacrifices humains auxquels, de ses propres mains, il avait pris part. Après Thermidor, les proches et les amis des morts, les innombrables opprimés, parlent, et il est forcé de voir l’ensemble et le détail de tous les crimes auxquels, de près ou de loin, il a collaboré par son assentiment et par ses votes : tel, à Mexico, un desservant de Huichilobos promené parmi les six cent mille crânes entassés dans les caves de son temple. – Coup sur coup, pendant toute la durée de l’an III, par la liberté de la presse et par les grands débats publics, la vérité éclate. C’est d’abord l’histoire lamentable des cent trente-deux Nantais traînés à pied de Nantes à Paris, et les détails de leur voyage mortuaire   ; on applaudit avec transport à l’acquittement des quatre-vingt-quatorze qui ont survécu. Ce sont ensuite les procès des plus notables exterminateurs  , le procès de Carrier et du Comité révolutionnaire de Nantes, le procès de Fouquier-Tinville et du Tribunal révolutionnaire de Paris, le procès de Joseph Lebon : pendant trente ou quarante séances consécutives, des centaines de dépositions circonstanciées et vérifiées aboutissent à la preuve faite et parfaite. – Cependant, à la tribune de la Convention, les révélations se multiplient : ce sont les lettres des nouveaux représentants en mission et les dénonciations des villes contre leurs tyrans déchus, contre Maignet, Dartigoeyte, Piochefer Bernard, Levasseur, Crassous, Javogues, Lequinio, Lefiot, Piorry, Pinet, Monestier, Fouché, Laplanche, Le Carpentier et tant d’autres ; ce sont les rapports des commissions chargées d’examiner la conduite des anciens dictateurs, Collot d’Herbois, Billaud-Varennes, Barère, Amar, Voulland, Vadier et David ; ce sont les rapports des représentants chargés d’une enquête sur quelque partie du régime aboli, celui de Grégoire sur le vandalisme révolutionnaire, celui de Cambon sur les taxes révolutionnaires, celui de Courtois sur les papiers de Robespierre. – Toutes ces lumières se rejoignent en une clarté terrible et qui s’impose même aux yeux qui s’en détournent : il est trop manifeste à présent que, pendant quatorze mois, la France a été saccagée par une bande de malfaiteurs   ; tout ce qu’on peut dire pour excuser les moins pervers et les moins vils, c’est qu’ils étaient nés stupides ou qu’ils étaient devenus fous.
 – A cette évidence croissante, la majorité de la Convention ne peut se soustraire, et les Montagnards lui font horreur ; d’autant plus qu’elle a des rancunes : les soixante-treize détenus et les seize proscrits qui ont repris leurs sièges, les quatre cents muets qui ont si longtemps siégé sous le couteau, se souviennent de l’oppression qu’ils ont subie, et ils se redressent, d’abord contre les scélérats les plus souillés, ensuite contre les membres des anciens comités. – Là-dessus, selon sa coutume, la Montagne, dans les émeutes de germinal et de prairial an III, lance ou soutient sa clientèle ordinaire, la populace affamée, la canaille jacobine, et proclame la restauration de la Terreur ; de nouveau, la Convention se sent sous la hache. — Sauvée par les jeunes gens et par la garde nationale, elle prend enfin courage à force de peur, et à son tour elle terrorise les terroristes : le faubourg Saint-Antoine est désarmé, dix mille Jacobins sont arrêtés, plus de soixante Montagnards sont décrétés d’accusation ; on décide que Collot d’Herbois, Barère, Billaud-Varennes et Vadier seront déportés ; neuf autres membres des anciens comités sont mis en prison ; les derniers des vrais fanatiques, Romme, Goujon, Soubrany, Duquesnoy, Bourbotte et Du Roy, sont condamnés à mort ; aussitôt après la sentence, dans l’escalier du tribunal, cinq d’entre eux se poignardent ; deux blessés qui survivent sont portés à l’échafaud et guillotinés avec le sixième ; deux autres Montagnards de la même trempe, Ruhl et Maure, se tuent avant la sentence  . – Désormais la Convention épurée se croit pure ; ses rigueurs finales ont expié ses lâchetés anciennes, et, dans le sang coupable qu’elle verse, elle se lave du sang innocent qu’elle a versé.
Par malheur, en condamnant les Terroristes, c’est elle-même qu’elle condamne, car elle a autorisé et sanctionné tous leurs crimes. Sur ses bancs et dans ses comités, parfois au fauteuil de la présidence et à la tête de la coterie dirigeante, figurent encore plusieurs membres du gouvernement révolutionnaire, nombre de francs Terroristes comme Bourdon de l’Oise, Delmas, Bentabole et Reubell ; des présidents de la Commune de septembre comme Marie-Joseph Chénier ; des exécutants du 31 mai comme Legendre ; l’auteur du décret qui a fait en France six cent mille suspects, Merlin de Douai ; des bourreaux de la province, et les plus brutaux, les plus féroces, les plus voleurs, les plus cyniques, André Dumont, Fréron, Tallien, Barras. Eux-mêmes les quatre cents muets « du ventre » ont été, sous Robespierre, les rapporteurs, les votants, les claqueurs, les agents des pires décrets contre la religion, la propriété et les personnes. Tous les fondements de la Terreur ont été posés par les soixante-treize reclus avant leur réclusion et par les seize proscrits avant leur proscription

La société civile est dissoute

Si la République jacobine meurt, ce n’est pas seulement parce qu’elle est décrépite et qu’on la tue, c’est encore parce qu’elle n’est pas née viable : dès son origine, il y avait en elle un principe de dissolution, un poison intime et mortel, non seulement pour autrui, mais pour elle-même. – Ce qui maintient une société politique, c’est le respect de ses membres les uns pour les autres, en particulier le respect des gouvernés pour les gouvernants et des gouvernants pour les gouvernés, par suite, des habitudes de confiance mutuelle ; chez les gouvernés, la certitude fondée que les gouvernants n’attaqueront pas les droits privés ; chez les gouvernants, la certitude fondée que les gouvernés n’assailliront pas les pouvoirs publics ; chez les uns et chez les autres, la reconnaissance intérieure que ces droits, plus ou moins larges ou restreints, sont inviolables, que ces pouvoirs, plus ou moins amples ou limités, sont légitimes ; enfin, la persuasion qu’en cas de conflit le procès sera conduit selon les formes admises par la loi ou par l’usage, que, pendant les débats, le plus fort n’abusera pas de sa force, et que, les débats clos, le gagnant n’écrasera pas tout à fait le perdant. À cette condition seulement, il peut y avoir concorde entre les gouvernants et les gouvernés, concours de tous à l’œuvre commune, paix intérieure, partant stabilité, sécurité, bien-être et force. Sans cette disposition intime et persistante des esprits et des cœurs, le lien manque entre les hommes. Elle constitue le sentiment social par excellence ; on peut dire qu’elle est l’âme dont l’État est le corps.
Or, dans l’État jacobin, cette âme a péri ; elle a péri, non par un accident imprévu, mais par un effet forcé du système, par une conséquence pratique de la théorie spéculative qui, érigeant chaque homme en souverain absolu, met chaque homme en guerre avec tous les autres, et qui, sous prétexte de régénérer l’espèce humaine, déchaîne, autorise et consacre les pires instincts de la nature humaine, tous les appétits refoulés de licence, d’arbitraire et de domination.
Au nom du peuple idéal qu’ils déclarent souverain et qui n’existe pas, les Jacobins ont usurpé violemment tous les pouvoirs publics, aboli brutalement tous les droits privés, traité le peuple réel et vivant comme une bête de somme, bien pis, comme un automate, appliqué à leur automate humain les plus dures contraintes, pour le maintenir mécaniquement dans la posture antinormale et raide que, d’après les principes, ils lui infligeaient. Dès lors, entre eux et la nation, tout lien a été brisé ; la dépouiller, la saigner et l’affamer, la reconquérir quand elle leur échappait, l’enchaîner et la bâillonner à plusieurs reprises, ils l’ont bien pu ; mais la réconcilier à leur gouvernement, jamais. – Entre eux, et pour la même raison, par une autre conséquence de la même théorie, par un autre effet des mêmes appétits, nul lien n’a pu tenir. Dans l’intérieur du parti, chaque faction, s’étant forgé son peuple idéal selon sa logique et selon ses besoins, a revendiqué pour soi, avec les privilèges de l’orthodoxie, le monopole de la souveraineté   ; pour s’assurer les bénéfices de l’omnipotence, elle a combattu ses rivales par des élections contraintes, faussées ou cassées, par des complots et des trahisons, par des guet-apens et des coups de force, avec les piques de la populace, avec les baïonnettes des soldats ; ensuite elle a massacré, guillotiné, fusillé, déporté les vaincus, comme traîtres, tyrans ou rebelles, et les survivants s’en souviennent. Ils ont appris ce que durent leurs constitutions dites éternelles ; ils savent ce que valent leurs proclamations, leurs serments, leur respect du droit, leur justice, leur humanité ; ils se connaissent pour ce qu’ils sont, pour des frères Caïns  , tous plus ou moins avilis et dangereux, salis et dépravés par leur œuvre : entre de tels hommes, la défiance est incurable. Faire des manifestes, des décrets, des cabales, des révolutions, ils le peuvent encore, mais se mettre d’accord et se subordonner de cœur à l’ascendant justifié, à l’autorité reconnue de quelques-uns ou de quelqu’un d’entre eux, ils ne le peuvent plus. – Après dix ans d’attentats réciproques, parmi les trois mille législateurs qui ont siégé dans les assemblées souveraines, il n’en est pas un qui puisse compter sur la déférence et sur la fidélité de cent Français. Le corps social est dissous ; pour ses millions d’atomes désagrégés, il ne reste plus un seul noyau de cohésion spontanée et de coordination stable. Impossible à la France civile de se reconstruire elle-même ; cela lui est aussi impossible que de bâtir une Notre-Dame de Paris ou un Saint-Pierre de Rome avec la boue des rues et la poussière des chemins.

Vers le pouvoir militaire : la discipline des coeurs

Il en est autrement dans la France militaire. – Là, les hommes se sont éprouvés les uns les autres, et dévoués les uns aux autres, les subordonnés aux chefs, les chefs aux subordonnés, et tous ensemble à une grande œuvre. Les sentiments forts et sains qui lient les volontés humaines en un faisceau, sympathie mutuelle, confiance, estime, admiration, surabondent, et la franche camaraderie encore subsistante de l’inférieur et du supérieur  , la familiarité libre et gaie, si chère aux Français, resserrent le faisceau par un dernier nœud. Dans ce monde préservé des souillures politiques et ennobli par l’habitude de l’abnégation  , il y a tout ce qui constitue une société organisée et viable, une hiérarchie, non pas extérieure et plaquée, mais morale et intime, des titres incontestés, des supériorités reconnues, une subordination acceptée, des droits et des devoirs imprimés dans les consciences, bref ce qui a toujours manqué aux institutions révolutionnaires, la discipline des cœurs. Donnez à ces hommes une consigne, ils ne la discuteront pas ; pourvu qu’elle soit légale ou semble l’être, ils l’exécuteront, non seulement contre des étrangers, mais contre des Français ; c’est ainsi que déjà, le 13 Vendémiaire, ils ont mitraillé les Parisiens, et, le 18 Fructidor, purgé le Corps législatif. Vienne un général illustre : pourvu qu’il garde les formes, ils le suivront et recommenceront l’épuration encore une fois. – Il en vient un qui, depuis trois ans, ne pense pas à autre chose, mais qui cette fois ne veut faire l’opération qu’à son profit ; c’est le plus illustre de tous, et justement le conducteur ou promoteur des deux premières, celui-là même qui a fait, de sa personne, le 13 Vendémiaire, et, par les mains de son lieutenant Augereau, le 18 Fructidor. — Qu’il s’autorise d’un simulacre de décret, et se fasse nommer, par la minorité d’un des Conseils, commandant général de la force armée : la force armée marchera derrière lui. – Qu’il lance les proclamations ordinaires, qu’il appelle à lui « ses camarades » pour sauver la République et faire évacuer la salle des Cinq-Cents : ses grenadiers entreront, baïonnettes en avant, dans la salle, et riront même   en voyant les députés, costumés comme à l’Opéra, sauter précipitamment par les fenêtres. — Qu’il ménage les transitions, qu’il évite le nom malsonnant de dictateur, qu’il prenne un titre modeste et pourtant classique, romain, révolutionnaire, qu’il soit simple consul avec deux autres : les militaires, qui n’ont pas le loisir d’être des publicistes et qui ne sont républicains que d’écorce, ne demanderont pas davantage ; ils trouveront très bon pour le peuple français leur propre régime, le régime autoritaire sans lequel il n’y a pas d’armée, le commandement absolu aux mains d’un seul. — Qu’il réprime les Jacobins outrés, qu’il révoque leurs récents décrets sur les otages et l’emprunt forcé, qu’il rende aux personnes, aux propriétés, aux consciences la sûreté et la sécurité, qu’il remette l’ordre, l’économie et l’efficacité dans les administrations, qu’il pourvoie aux services publics, aux hôpitaux, aux routes, aux écoles : toute la France civile acclamera son libérateur, son protecteur, son réparateur  . — Selon ses propres paroles, le régime qu’il apporte est « l’alliance de la philosophie et du sabre ». Par philosophie, ce qu’on entend alors, c’est l’application des principes abstraits à la politique, la construction logique de l’État d’après quelques notions générales et simples, un plan social uniforme et rectiligne ; or, comme on l’a vu  , la théorie comporte deux de ces plans, l’un anarchique, l’autre despotique. Naturellement, c’est le second que le maître adopte, et c’est d’après ce plan qu’il bâtit, en homme pratique, à sable et à chaux, un édifice solide, habitable, bien approprié à son objet. Toutes les masses du gros œuvre, code civil, université, concordat, administration préfectorale et centralisée, tous les détails de l’aménagement et de la distribution, concourent à un effet d’ensemble, qui est l’omnipotence de l’État, l’omniprésence du gouvernement, l’abolition de l’initiative locale et privée, la suppression de l’association volontaire et libre, la dispersion graduelle des petits groupes spontanés, l’interdiction préventive des longues œuvres héréditaires, l’extinction des sentiments par lesquels l’individu vit au-delà de lui-même, dans le passé et dans l’avenir. On n’a jamais fait une plus belle caserne, plus symétrique et plus décorative d’aspect, plus satisfaisante pour la raison superficielle, plus acceptable pour le bon sens vulgaire, plus commode pour l’égoïsme borné, mieux tenue et plus propre, mieux arrangée pour discipliner les parties moyennes et basses de la nature humaine, pour étioler ou gâter les parties hautes de la nature humaine. – Dans cette caserne philosophique, nous vivons depuis quatre-vingts ans.


Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_106_ la répression sous la Terreur (2)

La Terreur Jacobine _ Les massacres extra judicaires : 500,000 dans les départements de l’Ouest ; Le pillage généralisé et la gabegie financière ; La répression touche aussi les classes populaires - l’opération révolutionnaire est une coupe sombre, conduite à travers le peuple comme à travers les autres classes ; L’élite intellectuelle spécialement visée

Les massacres extra judicaires : 500,000 dans les départements de l’Ouest

De ce dernier genre sont d’abord des fusillades de Toulon, où le nombre des fusillés dépasse de beaucoup 1 000   ; les grandes noyades de Nantes, où 4 800 hommes, femmes et enfants ont péri   ; les autres noyades  , pour lesquelles on ne peut fixer le chiffre des morts ; ensuite, les innombrables meurtres populaires commis en France depuis le 14 juillet 1789 jusqu’au 10 août 1792 ; le massacre de 1 300 détenus à Paris en septembre 1792 ; la traînée d’assassinats qui, en juillet, août et septembre 1792, s’étend sur tout le territoire ; enfin, l’égorgement des prisonniers fusillés ou sabrés sans jugement à Lyon et dans l’Ouest. Même en exceptant ceux qui sont morts en combattant et ceux qui, pris les armes à la main, ont été fusillés ou sabrés tout de suite et sur place, on compte environ 10 000 personnes tuées sans jugement dans la seule province d’Anjou   ; aussi bien les instructions du Comité de Salut public, les ordres écrits de Francastel et Carrier, prescrivaient aux généraux de « saigner à blanc » le pays insurgé  , et de n’y épargner aucune vie : on peut estimer que, dans les onze départements de l’Ouest, le chiffre des morts de tout âge et des deux sexes approche d’un demi-million  . – À considérer le programme et les principes de la secte jacobine, c’est peu : ils auraient dû tuer bien davantage. Malheureusement, le temps leur a manqué ; pendant la courte durée de leur règne, avec l’instrument qu’ils avaient en main, ils ont fait ce qu’ils ont pu. Considérez cette machine, sa construction graduelle et lente, les étapes successives de sa mise en jeu, depuis ses débuts jusqu’au 9 Thermidor, et voyez pendant quelle brève période il lui a été donné de fonctionner. Institués le 30 mars et le 6 avril 1793, les comités révolutionnaires et le tribunal révolutionnaire n’ont guère travaillé que dix-sept mois. Ils n’ont travaillé de toute leur force qu’après la chute des Girondins, et surtout à partir de septembre 1793, c’est-à-dire pendant onze mois. La machine n’a coordonné ses organes incohérents et n’a opéré avec ensemble, sous l’impulsion du ressort central, qu’à partir de décembre 1793, c’est-à-dire pendant huit mois. Perfectionnée par la loi du 22 prairial, elle opère, pendant les deux derniers mois, bien plus et bien mieux qu’auparavant, avec une rapidité et une énergie qui croissent de semaine en semaine.
– A cette date et même avant cette date, les théoriciens du parti ont mesuré la portée de leur doctrine et les conditions de leur entreprise. Étant des sectaires, ils ont une foi ; or l’orthodoxie ne peut tolérer l’hérésie, et, comme la conversion des hérétiques n’est jamais sincère ni durable, il faut supprimer les hérétiques, afin de supprimer l’hérésie. « Il n’y a que les morts qui ne reviennent pas », disait Barère, le 16 messidor. Le 2 et le 3 thermidor  , le Comité de Salut public envoie à Fouquier-Tinville une liste de 478 accusés, avec ordre « de mettre à l’instant les dénommés en jugement ». Déjà Baudot et Jeanbon Saint-André, Carrier, Antonelle et Guffroy avaient évalué à plusieurs millions le nombre des vies qu’il fallait trancher  , et, selon Collot d’Herbois, qui avait parfois l’imagination pittoresque, « la transpiration politique devait être assez abondante pour ne s’arrêter qu’après la destruction de douze à quinze millions de Français ».

Le pillage généralisé et la gabegie financière

En revanche, dans la quatrième et dernière partie de leur œuvre, ils sont allés presque jusqu’au bout ; tout ce qu’on pouvait faire pour ruiner les individus, les familles et même l’État, ils l’ont fait ; tout ce qu’on pouvait prendre, ils l’ont pris. – De ce côté, la Constituante et la Législative avaient commencé la besogne par l’abolition, sans indemnité, de la dîme et de tous les droits féodaux, par la confiscation de toute la propriété ecclésiastique ; cette besogne, les opérateurs jacobins la continuent et l’achèvent : on a vu par quels décrets, avec quelle hostilité contre la propriété collective et individuelle, soit qu’ils attribuent à l’État les biens de tous les corps quelconques, même laïques, collèges, écoles, sociétés scientifiques ou littéraires, hôpitaux et communes, soit qu’ils dépouillent les particuliers, indirectement, par les assignats et le maximum, directement par l’emprunt forcé, par les taxes révolutionnaires  , par la saisie de l’or et de l’argent monnayé et de l’argenterie, par la réquisition de toutes les choses utiles à la vie, par la séquestration des biens des détenus, par la confiscation des biens des émigrés, des bannis, des déportés et des condamnés à mort. – Pas un capital immobilier ni mobilier, pas un revenu en argent ou en nature, quelle qu’en soit la source, bail, hypothèque ou créance privée, pension ou titre sur les fonds publics, profits de l’industrie, de l’agriculture ou du commerce, fruits de l’épargne ou du travail, depuis l’approvisionnement du fermier, du négociant et du fabricant jusqu’aux manteaux, habits, chemises et souliers, jusqu’au lit et à la chambre des particuliers  , rien n’échappe à leurs mains rapaces : dans la campagne, ils enlèvent jusqu’aux grains réservés pour la semence ; à Strasbourg et dans le Haut-Rhin, toutes les batteries de cuisine ; en Auvergne et ailleurs, jusqu’aux marmites des pâtres. Tout objet de valeur, même s’il n’a pas d’emploi public, tombe sous le coup de la réquisition : par exemple, le comité révolutionnaire de Bayonne   s’empare d’une quantité de basins et de mousselines, « sous prétexte d’en faire des culottes pour les défenseurs de la patrie ». – Notez que souvent les objets requis, même quand ils sont utiles, ne sont pas utilisés : entre leur saisie et leur emploi, le gaspillage, le vol, la dépréciation et l’anéantissement interviennent. À Strasbourg  , sur l’invitation menaçante des représentants en mission, les habitants se sont déshabillés et, en quelques jours, ont apporté à la municipalité « 6 879 habits, culottes et vestes, 4 767 paires de bas, 16 921 paires de souliers, 863 paires de bottes, 1 351 manteaux, 20 518 chemises, 4 524 chapeaux, 523 paires de guêtres, 143 sacs de peau, 2 673 draps de lit, 900 couvertures, outre 29 quintaux de charpie, 21 quintaux de vieux linge et un grand nombre d’autres objets ». Mais « la plupart de ces objets sont restés entassés dans les magasins : une partie y a pourri, ou a été mangée par les rats ; on a abandonné le reste au premier venu. Le but de spoliation était rempli ». – Perte sèche pour les particuliers, profit nul ou minime pour l’État, tel est, en fin de compte, le bilan net du gouvernement révolutionnaire. Après avoir mis la main sur les trois cinquièmes des biens fonciers de France, après avoir arraché aux communautés et aux particuliers dix à douze milliards de valeurs mobilières et immobilières, après avoir porté, par les assignats et les mandats territoriaux  , la dette publique, qui n’était pas de 4 milliards en 1789, à plus de 50 milliards, ne pouvant plus payer ses employés, réduit, pour faire subsister ses armées et pour vivre lui-même, aux contributions forcées qu’il lève sur les peuples conquis, il aboutit à la banqueroute, il répudie les deux tiers de sa dette, et son crédit est si bas que ce dernier tiers consolidé, garanti à nouveau par lui, perd le lendemain 83 pour 100 : entre ses mains, l’État a souffert autant que les particuliers.

La répression touche aussi les classes populaires

Sur les listes de guillotinés, de détenus et d’émigrés, les hommes et les femmes de condition inférieure sont en nombre immense, en plus grand nombre que leurs compagnons de la classe supérieure et de la classe moyenne mises ensemble. Sur 12 000 condamnés à mort dont on a relevé la qualité et la profession, on compte 7 545   paysans, laboureurs, garçons de charrue, ouvriers des différents corps d’état, cabaretiers et marchands de vin, soldats et matelots, domestiques, filles et femmes d’artisans, servantes et couturières. Sur 1 900 émigrés du Doubs, plus de 1 100 appartiennent au peuple. Vers le mois d’avril 1794, toutes les prisons de France s’emplissent de cultivateurs   ; dans les seules prisons de Paris, deux mois avant le 9 Thermidor, il y en avait 2 000  . Sans parler des onze départements de l’Ouest, où quatre à cinq cents lieues carrées de territoire ont été dévastées, où vingt villes et dix-huit cents villages ont été détruits  , où le but avoué de la politique jacobine est l’anéantissement systématique et total du pays, bêtes et gens, bâtiments, moissons, cultures et jusqu’aux arbres, il y a des cantons et même des provinces où c’est toute la population rurale et ouvrière que l’on arrête ou qui s’enfuit : dans les Pyrénées, les vieilles peuplades basques, « arrachées à leur sol natal, entassées dans les églises, sans autres subsistances que celles de la charité », au cœur de l’hiver, si bien que 1 600 détenus meurent, « la plupart de froid et de faim   » ; à Bédouin, ville de 2 000 âmes, où des inconnus ont abattu l’arbre de la Liberté, quatre cent trente-trois maisons démolies ou incendiées, seize guillotinés, quarante-sept fusillés, tous les autres habitants expulsés, réduits à vivre « en vagabonds dans la montagne et à s’abriter dans des cavernes qu’ils creusent en terre   » ; en Alsace, 50 000 cultivateurs qui, pendant l’hiver de 1793, se sauvent, avec femmes et enfants, au-delà du Rhin  . – Bref l’opération révolutionnaire est une coupe sombre, conduite à travers le peuple comme à travers les autres classes, à travers le taillis comme à travers la futaie, souvent de manière à faire place nette et à raser jusqu’aux plus bas buissons.

L’élite intellectuelle spécialement visée

Mais, dans cette coupe à blanc étau, les notables du peuple, proportion gardée, ont plus à souffrir que les simples gens du peuple, et, manifestement, le bûcheron jacobin s’acharne, avec insistance et choix, sur les vétérans du travail et de l’épargne, sur les gros fermiers qui, de père en fils et depuis plusieurs générations, tiennent la même ferme, sur les ouvriers-patrons qui ont un atelier bien monté et une bonne clientèle, sur les boutiquiers estimés et achalandés qui n’ont pas de dettes, sur les syndics de village et de métier ; car ils portent tous, plus profondément et plus visiblement que les autres gens de leur classe, les cinq ou six marques qui appellent la hache. – Ils sont plus à leur aise, mieux fournis des choses nécessaires ou commodes, et cela seul est un délit contre l’égalité…

Robespierre,... avec un art atroce, déchirait, calomniait, abreuvait de dégoûts et d’amertumes tous ceux qui s’étaient livrés à de grandes études, tous ceux qui possédaient des connaissances étendues ;... il sentait que jamais les hommes instruits ne fléchiraient le genou devant lui... On a paralysé l’instruction, on a voulu brûler les bibliothèques... Faut-il vous dire qu’à la porte même de vos séances on met partout des fautes d’orthographe ? On n’apprend plus à lire et à écrire. » — A Nantes, Carrier se glorifiait d’avoir « dispersé les chambres littéraires », et, dans son dénombrement des malintentionnés, il ajoute, « aux négociants et aux riches », « les gens d’esprit   ». Parfois, sur les registres d’écrou, on lit qu’un tel est détenu « pour avoir de l’esprit et des moyens de nuire », un tel « pour avoir dit aux municipaux : Bonjour, Messieurs   ». – C’est que la politesse, comme les autres marques d’une bonne éducation, est devenue un stigmate : le savoir-vivre est considéré, non seulement comme un reste de l’ancien régime, mais comme une révolte contre les institutions nouvelles ; on s’insurge contre le régime établi quand on répugne à la camaraderie brutale, aux jurons familiers, aux locutions ordurières de l’ouvrier et du soldat. – Au total, le jacobinisme, par ses doctrines et ses actes, par ses cachots et ses bourreaux, crie à la nation qu’il tient sous sa  férule   : « Sois grossière, pour devenir républicaine ;…

lundi 21 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_104_ la Terreur en province

Les Jacobins en province : leur ferveur jacobine est médiocre ; Installé par la force .Que pouvais-je faire ? » Rien, sinon être aveugle et sourd. L’isolement des Jacobins : leur minorité demeure infime. La province sous tutelle de Paris. Les trois aubaines du Jacobin en mission : le vin et les taxes. Seconde aubaine : rançonner les riches. Troisième aubaine Le vol et le pillage généralisé. Le gouvernement révolutionnaire étant une septembrisade organisée

Les Jacobins en province : leur ferveur jacobine est médiocre

Et d’abord, dans les milliers de communes qui ont moins de 500 habitants  , dans quantité d’autres villages plus peuplés, mais écartés et purement agricoles, surtout dans ceux où l’on ne parle que patois, les sujets manquent pour composer un comité révolutionnaire  . On y est trop occupé de ses mains ; les mains calleuses n’écrivent pas couramment ; personne n’a envie de prendre la plume, surtout pour tenir un registre qui restera et qui peut un jour devenir compromettant. Il n’est pas déjà très facile de recruter sur place la municipalité, de trouver le maire, les deux autres officiers municipaux et l’agent national, requis par la loi ; dans les petites communes, ils sont les seuls agents du gouvernement révolutionnaire, et je crois bien que le plus souvent leur ferveur jacobine est médiocre
Au-dessus des petites communes, dans les gros villages qui ont un comité révolutionnaire et dans certains bourgs, les chevaux attelés font parfois semblant de tirer, mais ne tirent pas, de peur d’écraser quelqu’un. – En ce temps-là, une bourgade, surtout quand elle est isolée, située dans un pays perdu et sans routes, forme un petit monde clos, bien plus fermé qu’aujourd’hui, bien moins accessible au verbiage de Paris et aux impulsions du dehors ; l’opinion locale y est d’un poids prépondérant ; on s’y soutient entre voisins ; on aurait honte de dénoncer un brave homme que l’on connaît depuis vingt ans ; l’ascendant moral des honnêtes gens suffit provisoirement pour contenir « les gueux   ». Si le maire est républicain, c’est surtout en paroles, peut-être pour se couvrir, pour couvrir la commune, et parce qu’il faut hurler avec les loups.

Installé par la force .Que pouvais-je faire ? » Rien, sinon être aveugle et sourd

– Ailleurs, dans d’autres bourgs et dans les petites villes, les exaltés et les gredins n’ont pas été assez nombreux pour occuper tous les emplois, et, afin de remplir les vides, ils ont poussé ou admis dans le personnel nouveau de très mauvais Jacobins, des tièdes, des indifférents, des hommes timides ou besogneux qui acceptent la place comme un refuge ou la demandent comme un gagne-pain. « Citoyens, écrira plus tard une de ces recrues plus ou moins contraintes  , je fus placé dans le comité de surveillance d’Aignay par la force, installé par la force. » Trois ou quatre enragés y dominaient, et si l’on discutait avec eux, « ce n’étaient que menaces... Toujours tremblant, toujours dans les craintes, voilà comment j’ai passé les dix-huit mois que j’ai exercé cette malheureuse place ». – Enfin, dans les villes moyennes ou grandes, la bagarre des destitutions collectives, le pêle-mêle des nominations improvisées et le renouvellement brusque du personnel entier ont précipité, bon gré mal gré, dans les administrations nombre de prétendus Jacobins, qui, au fond du cœur, sont Girondins ou Feuillants, mais qui, ayant trop péroré, se sont désignés aux places par leur bavardage, et désormais siègent à côté des pires Jacobins, dans les pires emplois. « Membres de la commission révolutionnaire de Feurs, ceux qui m’objectent cela, écrit un avocat de Clermont  , se persuadent que les reclus ont été seuls terrifiés ; ils ne savent pas que personne peut-être ne ressentait plus violemment la terreur que ceux que l’on contraignait de se charger de l’exécution des décrets. Qu’on se rappelle que l’édit de Couthon, qui désignait un citoyen pour une place quelconque, portait, en cas de refus, la menace d’être déclaré suspect, menace qui donnait pour perspective la perte de la liberté et le séquestre des biens. Fus-je donc libre de refuser ? » – Une fois installé, l’homme est tenu d’opérer, et beaucoup de ceux qui opèrent laissent percer leurs répugnances : au mieux, on ne peut tirer d’eux qu’un service d’automate. « Avant de me rendre au tribunal, dit un juge de Cambrai  , j’avalais un grand verre de liqueur, pour me donner la force d’y siéger. » De parti pris, il ne sortait plus de chez lui, sauf pour faire sa besogne ; le jugement rendu, il revenait au logis sans s’arrêter, se renfermait, bouchait ses yeux et ses oreilles : « J’avais à prononcer sur la déclaration du jury ; que pouvais-je faire ? » Rien, sinon être aveugle et sourd. « Je buvais ; je tâchais de tout ignorer, jusqu’aux noms des accusés. » – Décidément, dans ce personnel local, il y a trop d’agents faibles, peu zélés, sans entrain, douteux, ou même secrètement hostiles ; il faut les remplacer par d’autres, énergiques et sûrs, et prendre ceux-ci dans le seul réservoir où on les trouve  . En chaque département ou district, ce réservoir est la jacobinière du chef-lieu ; on les enverra de là dans les petits bourgs et communes de la circonscription. En France, le grand réservoir central est la jacobinière de Paris ; on les enverra de là dans les villes des départements….

La province sous tutelle de Paris

En conséquence, des essaims de sauterelles jacobines s’élancent incessamment de Paris sur la province, et de chacun des chefs-lieux locaux sur la campagne environnante. – Dans cette nuée d’insectes destructeurs, il en est de diverses figures et de plusieurs tailles : au premier rang, les représentants en mission qui vont commander dans les départements ; au second rang, « les agents politiques », qui, placés en observation dans le voisinage de la frontière  , se chargent par surcroît, dans la ville où ils résident, de conduire la Société populaire et de faire marcher les administrations. Outre cela, du club qui siège à Paris, rue Saint-Honoré, partent des sans-culottes de choix, qui, autorisés ou délégués par le Comité de Salut public, viennent à Lyon, à Marseille, à Bordeaux, à Troyes, à Rochefort, à Tonnerre et ailleurs, faire office de missionnaires parmi les indigènes trop mous, ou composer les comités d’action et les tribunaux d’extermination qu’on a peine à recruter sur place
Aussi, quand une ville est mal notée, la Société populaire d’une cité mieux pensante lui envoie ses délégués pour la mettre au pas : par exemple, quatre députés du club de Metz arrivent, sans crier gare, à Belfort, catéchisent leurs pareils, s’adjoignent le comité révolutionnaire du lieu, et tout d’un coup, sans consulter la municipalité ni aucune autre autorité légale, dressent, séance tenante, une liste « de modérés, de fanatiques et d’égoïstes », auxquels ils imposent une taxe extraordinaire de 136 617 livres. Pareillement soixante délégués des clubs de la Côte-d’Or, de la Haute-Marne, des Vosges, de la Moselle, de Saône-et-Loire et du Mont-Terrible, tous « trempés au fer chaud du père Duchesne », viennent, sur l’appel des représentants en mission et sous le nom de « propagandistes », « régénérer la ville de Strasbourg   ».
Dans le reste de la France, la population, moins récalcitrante, n’est pas plus jacobine ; là où le peuple se montre « humble et soumis », comme à Lyon et à Bordeaux, les observateurs déclarent que c’est par terreur pure   ; là où l’opinion semble exaltée, comme à Rochefort et à Grenoble, ils disent que « c’est un feu factice   ». À Rochefort, le zèle n’est entretenu « que par la présence de cinq ou six Jacobins de Paris ». À Grenoble, l’agent politique Chépy, président du club, écrit « qu’il est sur les dents, qu’il s’épuise et se consume pour entretenir l’esprit public et le fixer à la hauteur des circonstances, mais qu’il a conscience que, s’il quittait un seul jour, tout s’écroulerait ». — Rien que des modérés à Brest, à Lille, à Dunkerque ; si tel département, par exemple celui du Nord, s’est empressé d’accepter la constitution montagnarde, il n’y a là qu’un faux semblant « une infiniment petite partie des habitants a répondu pour le tout   ». — A Belfort, « où l’on compte 1 000 à 1 200 pères de famille », seule, écrit l’agent  , « une Société populaire, composée de 30 ou de 40 membres au plus, maintient et commande l’amour de la liberté ». – Dans Arras, « sur trois ou quatre cents membres qui composaient la Société populaire », l’épuration de 1794 n’en épargne que « 63, dont une dizaine d’absents   ». — À Toulouse, « sur 1 400 membres environ » qui formaient le club, il n’en reste, après l’épuration de 1793, que trois ou quatre cents, simples machines pour la plupart, et que « dix à douze intrigants conduisent à leur volonté   ». – De même ailleurs : une ou deux douzaines de Jacobins de bonne trempe, 22 à Troyes, 21 à Grenoble, 10 à Bordeaux, 7 à Poitiers, autant à Dijon  , voilà le personnel actif d’une grande ville ; il tiendrait autour d’une table. – Avec tant d’efforts pour s’étendre, les Jacobins ne parviennent qu’à disséminer leur bande ; avec tant de soin pour se choisir, ils ne parviennent qu’à restreindre leur nombre. Ils restent ce qu’ils ont toujours été, une petite féodalité de brigands superposée à la France conquise  . Si la terreur qu’ils répandent multiplie leurs serfs, l’horreur qu’ils inspirent diminue leurs prosélytes, et leur minorité demeure infime, parce que pour collaborateurs ils ne peuvent avoir que leurs pareils

Les trois aubaines du Jacobin en mission : le vin et les taxes

Rien de tel que l’ivrognerie pour surexciter la férocité. À Strasbourg, les soixante propagandistes à moustaches, logés dans le collège où ils se sont installés à demeure, ont un cuisinier fourni par la ville, et font ripaille, nuit et jour, « avec les comestibles de choix qu’ils mettent en réquisition », « avec les vins fins destinés aux défenseurs de la patrie   ». C’est sans doute au sortir d’une de ces orgies qu’ils viennent, sabre en main, à la Société populaire  , voter et faire voter de force « la mort de tous les détenus enfermés au séminaire, au nombre de plus de sept cents, de tout âge et de tout sexe, sans qu’au préalable ils soient jugés ». Quand un homme veut être bon égorgeur, il doit s’enivrer au préalable   ; ainsi faisaient à Paris les travailleurs de septembre ; le gouvernement révolutionnaire étant une septembrisade organisée, prolongée et permanente, la plupart de ses agents sont obligés de boire beaucoup  .
Par la même raison, ayant l’occasion et la tentation de voler, ils volent. — D’abord, pendant six mois, et jusqu’au décret qui leur assigne une solde, les comités révolutionnaires « se payent de leurs propres mains   » ; ensuite, à leur salaire légal de 3 francs, 5 francs par jour et par membre, ils ajoutent à peu près ce que bon leur semble, car ce sont eux qui perçoivent les taxes extraordinaires, et souvent, comme à Montbrison, « sans rôles ni registres des recouvrements ». Le 16 frimaire an II, le comité des finances annonçait que « le recouvrement et l’emploi des taxes extraordinaires étaient inconnus au gouvernement, qu’il était impossible de les surveiller, que la Trésorerie nationale n’avait reçu aucune somme provenant de ces taxes   ». Deux ans après, quatre ans après  , la comptabilité des taxes révolutionnaires, des emprunts forcés et des dons prétendus volontaires est encore un trou sans fond :

Seconde aubaine : rançonner les riches

Seconde aubaine, aussi grasse. Ayant le droit de disposer arbitrairement des fortunes, des libertés et des vies, ils peuvent en trafiquer, et, pour les vendeurs comme pour les acheteurs, rien de plus avantageux qu’un pareil trafic ; ce serait merveille s’il ne s’établissait pas. Tout homme riche ou aisé, c’est-à-dire tout homme ayant des chances pour être imposé, emprisonné et guillotiné, consent de bon cœur à « composer »  , à se racheter, lui et les siens. S’il est prudent, il paye, avant la taxe, pour n’être point taxé trop haut ; il paye, après la taxe, pour obtenir une diminution ou des délais ; il paye pour être admis ou maintenu dans la Société populaire. Quand le danger se rapproche, il paye pour obtenir ou faire renouveler son certificat de civisme, pour ne pas être déclaré suspect, pour ne pas être dénoncé comme conspirateur. Quand il a été dénoncé, il paye pour être détenu chez lui plutôt que dans la maison d’arrêt, pour être détenu dans la maison d’arrêt plutôt que dans la prison commune, pour ne pas être traité trop durement dans la prison commune, pour avoir le temps de rassembler ses pièces justificatives, pour faire mettre et maintenir son dossier au-dessous de tous les autres dans les cartons du greffe, pour ne pas être inscrit dans la prochaine fournée du tribunal révolutionnaire. Il n’y a pas une de ces faveurs qui ne soit précieuse : partant, des rançons innombrables sont incessamment offertes, et les fripons, qui pullulent dans les comités révolutionnaires  , n’ont qu’à ouvrir leurs mains pour remplir leurs poches.

Troisième aubaine Le vol et le pillage généralisé


Troisième aubaine, non moins large, mais plus étalée au soleil, et partant plus alléchante encore. — Une fois le suspect incarcéré, tout ce qu’il apporte en prison avec lui, tout ce qu’il laisse au logis derrière lui, devient une proie ; car, avec l’insuffisance, la précipitation et l’irrégularité des écritures  , avec le manque de surveillance et les connivences que l’on sait, les vautours grands ou petits peuvent librement jouer du bec et des serres. – À Toulouse, à Paris et ailleurs, des commissaires viennent enlever aux prisonniers tout objet de prix ; par suite, en nombre de cas, l’or, l’argent, les assignats et les bijoux, confisqués,pour le Trésor, s’arrêtent au passage dans les mains qui les ont saisis  . – A Poitiers, les sept coquins qui composent l’oligarchie régnante, reconnaîtront eux-mêmes, après Thermidor, qu’ils ont volé les effets des détenus  . – A Orange, « la citoyenne Viot, épouse de l’accusateur public, les citoyennes Fernex et Ragot, épouses des deux juges », viennent elles-mêmes au greffe faire leur choix dans la dépouille des accusés, et prendre pour leur garde-robe les boucles d’argent, le linge fin et les dentelles  . – Mais ce que les accusés détenus ou fugitifs peuvent avoir emporté avec eux est peu de chose en comparaison de ce qu’ils laissent à domicile, c’est-à-dire sous le séquestre. Tous les bâtiments ecclésiastiques et seigneuriaux, châteaux et hôtels de France y sont, avec leur mobilier, et aussi la plupart des belles maisons bourgeoises, quantité d’autres logis moindres, mais bien meublés et abondamment garnis par l’épargne provinciale ; outre cela, presque tous les entrepôts et magasins des grands industriels et des gros commerçants : cela fait un butin colossal et tel qu’on n’en a jamais vu, tous les objets agréables à posséder amoncelés en tas, et ces tas disséminés par centaines de mille sur les vingt-six mille lieues carrées du territoire. Point de propriétaire, sauf la nation, personnage indéterminé, qu’on ne voit pas ; entre le butin sans maître et ses conquérants il n’y a d’autre barrière que les scellés, c’est-à-dire un méchant morceau de papier, maintenu par deux cachets mal appliqués et vagues. Notez aussi que les gardes du butin sont justement les sans-culottes qui l’ont conquis, qu’ils sont pauvres, que cette profusion d’objets utiles ou précieux leur fait mieux sentir le dénuement de leur intérieur, que leur femme a bien envie de monter son ménage. D’ailleurs, et dès les premiers jours de la Révolution, ne leur a-t-on point promis que « 40 000 hôtels, palais et châteaux, les deux tiers des biens de la France, seraient le prix de la valeur   » ? En ce moment même, est-ce que le représentant en mission n’autorise pas leurs convoitises ? Ne voit-on pas Albitte et Collot d’Herbois à Lyon, Fouché à Nevers, Javogues à Montbrison, proclamer que les biens des contre-révolutionnaires et le superflu des riches sont « le patrimoine des sans-culottes   » ?


dimanche 20 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_92_ Contre le Jacobinisme, une conception libérale de l’Etat

La conception libérale de l’Etat de Taine : L’Etat régulateur et contrôleur, pas entrepreneur. L’Etat défenseur des libertés : le premier intérêt de tous, c’est d’être contraints le moins possible. Domaine privé et domaine public : Rien au-delà !

Le totalitarisme : un despotisme illimité- former le citoyen
                                                  
Plusieurs fois, dans l’histoire européenne, des despotismes presque aussi durs ont pesé sur la volonté humaine ; mais il n’y en a point eu de si foncièrement inepte, car aucun d’eux n’a tenté de soulever une masse si lourde avec un levier si court.
Et d’abord, si autoritaire que fût le despote, son ingérence était limitée. — Quand Philippe II brûlait les hérétiques, persécutait les Mauresques et chassait les juifs, quand Louis XIV convertissait de force les protestants, ils ne violentaient que les dissidents, environ un quinzième ou un vingtième de leurs sujets. — Si Cromwell, devenu Protecteur, restait sectaire et serviteur obligé d’une armée de sectaires, il se gardait bien d’imposer aux autres Églises la théologie, les rites et le régime de son Église   ; au contraire, il réprimait les violences des fanatiques, il protégeait les anabaptistes à l’égal de ses indépendants, il accordait aux presbytériens des cures payées et l’exercice public de leur culte, aux épiscopaux une large tolérance et l’exercice privé de leur culte ; il maintenait les deux grandes universités anglicanes, et il permettait aux juifs de bâtir une synagogue….
— Ainsi, quel que fût le tyran, il n’entreprenait point de refondre l’homme tout entier, ni de soumettre tous ses sujets à la refonte. Si pénétrante que fût la tyrannie, elle s’arrêtait dans l’âme à un certain point : au delà de son invasion, les sentiments étaient libres. Si enveloppante que fût la tyrannie, elle ne s’abattait que sur une classe d’hommes : hors de son filet, les autres hommes étaient libres…

Tout au rebours dans l’entreprise jacobine : à mesure qu’elle s’exécute, la théorie, plus exigeante, ajoute au bloc soulevé des blocs plus lourds, et, à la fin, des blocs d’un poids infini. — Au commencement, le Jacobin ne s’attaquait qu’à la royauté, à l’Église, à la noblesse, aux parlements, aux privilèges, à la propriété ecclésiastique et féodale, bref aux établissements du moyen âge ; maintenant, il s’attaque à des institutions bien plus anciennes et bien plus solides, à la religion positive, à la propriété et à la famille. — Pendant quatre ans, il s’est contenté de détruire, à présent, il veut construire ; il ne s’agit plus seulement d’abolir la religion positive et de supprimer l’inégalité sociale, de proscrire les dogmes révélés, les croyances héréditaires et le culte établi, la primauté de rang et la supériorité de fortune, la richesse et l’oisiveté, la politesse et l’élégance ; il faut en outre former le citoyen, fabriquer des sentiments nouveaux, imposer à l’individu la religion naturelle, l’éducation civique, les mœurs égalitaires, les manières jacobines, la vertu spartiate, bref ne rien laisser en lui qui ne soit prescrit, conduit et contraint. - Dès lors, la Révolution a contre elle, non seulement les partisans de l’ancien régime, prêtres, nobles, parlementaires, royalistes et catholiques, mais encore tout homme imbu de la civilisation européenne, membre d’une famille régulière et possesseur d’un capital gros ou petit, propriétaires de toute espèce et de tout degré, agriculteurs, industriels, commerçants, fermiers, artisans, et même la plupart des révolutionnaires, qui presque tous comptent bien ne pas subir les contraintes qu’ils infligent, et n’aiment la camisole de force que sur le dos d’autrui. — A ce moment, le poids des volontés résistantes devient incommensurable : il serait plus aisé de soulever une montagne ; et, juste à ce moment, les Jacobins se sont retranché toutes les forces morales par lesquelles un ingénieur politique agit sur les volontés.

La violence pour parer à l’isolement et au manque de légitimité : ils se sont retranché toutes les forces morales par lesquelles un ingénieur politique agit sur les volontés

Ils n’ont pas derrière eux, comme Philippe II et Louis XIV, l’intolérance d’une majorité énorme ; car, au lieu de quinze ou vingt orthodoxes contre un hérétique, leur Église compte à peine un orthodoxe contre quinze ou vingt dissidents  . — Ils n’ont pas derrière eux, comme les souverains légitimes, la fidélité opiniâtre d’un peuple entier, engagé sur les pas de son chef par le prestige d’un droit héréditaire et par la pratique d’une obéissance ancienne. Au contraire, ils règnent d’hier et sont des intrus, installés d’abord par un coup d’État, puis par un simulacre d’élection, ayant extorqué ou escroqué les suffrages dont ils s’autorisent, si coutumiers de la fraude et de la violence que, dans leur propre assemblée, la minorité maîtresse a pris et gardé le pouvoir par la violence et par la fraude, qu’elle a dompté la majorité par l’émeute, qu’elle a dompté les départements par les armes, et que, pour donner à ses brutalités l’apparence du droit, elle improvise deux parades à grand orchestre, d’une part la fabrication subite d’une constitution de papier qu’elle envoie moisir dans les archives, d’autre part la scandaleuse comédie d’un plébiscite forcé et faussé.
— A la tête de la faction, une douzaine de meneurs concentrent dans leurs mains une autorité sans limites ; mais, de leur propre aveu, leur autorité est empruntée ; c’est la Convention qui les délègue ; leur titre précaire a besoin d’être renouvelé tous les mois ; un déplacement de la majorité peut les emporter, eux et leur œuvre ; une émeute de la populace, qu’ils ont accoutumée à l’émeute, peut les emporter, eux, leur œuvre et leur majorité. – Sur leurs propres adhérents, ils n’ont qu’un ascendant disputé, limité, éphémère. Ils ne sont pas des chefs militaires, comme Cromwell ou Napoléon, généraux d’une armée qui obéit sans examen, mais de simples harangueurs à la merci d’un auditoire qui les juge. Dans cet auditoire, toute discipline manque ; en vertu de ses principes, chaque Jacobin demeure indépendant. S’il suit des conducteurs, c’est sous bénéfice d’inventaire ; ayant choisi lui-même, il peut revenir sur son choix ; sa confiance est intermittente, sa fidélité provisoire, et, son adhésion n’étant qu’une préférence, il se réserve toujours le droit de lâcher ses favoris du jour comme il a lâché ses favoris de la veille. Dans cet auditoire, la subordination est nulle ; le dernier des démagogues, un criard subalterne, Hébert ou Jacques Roux, aspire à sortir des rangs, et enchérit sur les charlatans en place pour s’emparer de leur place. Même avec un ascendant durable et complet sur une troupe organisée de partisans dociles, les chefs jacobins seraient toujours faibles, faute d’instruments sûrs et suffisants ; car ils n’ont guère de zélateurs que parmi les probités douteuses et les incapacités notoires.
– Autour de Cromwell, pour appliquer son programme puritain, il y avait l’élite morale de la nation, une armée de rigoristes à conscience étroite, plus sévères encore pour eux-mêmes que pour autrui, qui ne se permettaient ni un juron ni un excès de vin, qui ne s’accordaient ni un quart d’heure de sensualité, ni une heure de paresse, qui s’interdisaient toute action ou omission sur laquelle ils pouvaient avoir un scrupule, les plus probes, les plus tempérants, les plus laborieux et les plus persévérants des hommes  , seuls capables de fonder la morale pratique dont l’Angleterre et les États-Unis vivent encore aujourd’hui. – Autour de Pierre le Grand, pour appliquer son programme européen, il y avait l’élite intellectuelle du pays, un état-major de talents importés et de demi-talents nationaux, tous les hommes instruits, étrangers domiciliés et Russes indigènes, seuls capables d’organiser des écoles et des établissements publics, d’instituer une grande administration centrale et régulière, de distribuer les rangs d’après les services et le mérite, bref de bâtir, dans la neige et dans la boue de la barbarie informe, la serre chaude où la civilisation, transplantée comme un arbre exotique, végète et s’acclimatera par degrés.

Autour de Couthon, Saint-Just, Billaud, Collot et Robespierre, si l’on excepte les hommes spéciaux qui se dévouent, comme Carnot, non à l’utopie, mais à la patrie, et qui, sous la livrée du système, sont des serviteurs de la France, il n’y a guère, pour appliquer le programme jacobin, que les sectaires assez bornés pour n’en pas démêler la sottise ou assez fanatiques pour en accepter l’horreur, un ramas de déclassés qui se sont improvisés hommes d’État, affolés par la disproportion de leurs facultés et de leur rôle, des esprits faux dont l’éducation est superficielle, la compétence nulle et l’ambition illimitée, des consciences perverties, ou calleuses, ou mortes, détraquées par le sophisme, ou endurcies par l’orgueil, ou tuées par le crime, par l’impunité et par le succès…

samedi 19 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_88_ le dogme montagnard et l’Etat totalitaire

Important et magistral : ou du Jacobinisme comme religion pour comprendre les racines du totalitarisme. Le Contrat social de Rousseau : nous  forcerons l’homme à être libre.  Régénérer l’Homme, Créer l‘Homme Nouveau. Nous travaillons pour les générations futures. « Nous ferons un cimetière de la France,, plutôt que de ne la pas régénérer à notre manière ». Pour cela, nécessité d’abolir les religions. Le plan jacobin d’éradication systématique de toutes les religions, et d’abord de la religion catholique. Le jacobinisme comme guerre religieuse.
La-dessus, encore cf. Auguste Comte sur le lien entre Rousseau rétrogradation théologique, régénération de l’homme et totalitarisme : « La rétrogradation théologique du parti révolutionnaire à ses divers degrés et spécialement du parti républicain est due à l‘école de Rousseaules partisans les plus conséquents de la politique métaphysique, tels que Rousseau qui l’a coordonnée ont été conduits jusqu'à regarder l'état social comme une dégénération d'un état de nature composé par leur imagination, ce qui n'est que l'analogue métaphysique de l'idée théologique relative à la dégradation de l'espèce humaine par le péché originel ». Voire également Michelet définissant Robespierre comme un prêtre, et Proudhon, encore plus proche, dénonçant Rousseau et Robespierre entrainant la révolution sur un terrain religieux.

La régénération de l’Homme : recréer le peuple qu’on veut rendre à la liberté

Rien d’arbitraire dans cette opération ; car le modèle idéal est tracé d’avance. Si l’État est omnipotent, c’est pour « régénérer les hommes », et la théorie qui lui confère ses droits lui assigne en même temps son objet…
Ils (Les hommes civilisés)  n’ont point acquis le sentiment de la communauté ; ils ne savent pas, comme leurs frères des savanes, s’assister entre eux et subordonner l’intérêt de l’individu à l’intérêt du troupeau. Chacun d’eux tire à soi, nul ne se soucie des autres, tous sont égoïstes, les instincts sociaux ont avorté. — Tel est l’homme aujourd’hui, une créature défigurée qu’il faut restaurer, une créature inachevée qu’il faut parfaire. Ainsi notre tâche est double : nous avons à démolir et nous avons à construire ; nous dégagerons d’abord l’homme naturel, pour édifier ensuite l’homme social.
L’entreprise est immense, et nous en sentons l’immensité. « Il faut, dit Billaud-Varennes  , recréer en quelque sorte le peuple qu’on veut rendre à la liberté, puisqu’il faut détruire d’anciens préjugés, changer d’antiques habitudes, perfectionner des affections dépravées, restreindre des besoins superflus, extirper des vices invétérés. » – Mais l’entreprise est sublime, car il s’agit de « remplir les vœux de la nature , d’accomplir les destins de l’humanité, de tenir les promesses de la philosophie ». — « Nous voulons, dit Robespierre , substituer la morale à l’égoïsme, la probité à l’honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, l’empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à l’insolence, la grandeur d’âme à la vanité, l’amour de la gloire à l’amour de l’argent, les bonnes gens à la bonne compagnie, le mérite à l’intrigue, le génie au bel esprit, le charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la grandeur de l’homme à la petitesse des grands, un peuple magnanime, puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole et misérable, c’est-à-dire toutes les vertus et tous les miracles de la république à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie. » Nous ferons cela, tout cela, coûte que coûte. Peu importe la génération vivante : nous travaillons pour les générations futures….
« Le jour où je serai convaincu, écrit Saint-Just, qu’il est impossible de donner au peuple français des mœurs douces, énergiques, sensibles, inexorables pour la tyrannie et l’injustice, je me poignarderai. » – « Ce que j’ai fait dans le Midi, dit Baudot, je le ferai dans le Nord : je les rendrai patriotes : ou ils mourront, ou je mourrai. » – « Nous ferons un cimetière de la France, dit Carrier, plutôt que de ne la pas régénérer à notre manière. » – En vain des esprits aveugles ou des cœurs dépravés voudraient protester ; c’est parce qu’ils sont aveugles ou dépravés qu’ils protestent. En vain l’individu alléguerait ses droits individuels ; il n’en a plus : par le Contrat social qui est obligatoire et seul valable, il a fait abandon de tout son être ; n’ayant rien réservé, « il n’a rien à réclamer ».

L’homme nouveau,  que la nature a fait, que l’histoire a défait et que la Révolution doit refaire  .

Pareillement, il faudra secouer l’homme pour le rendre à son attitude normale. Mais, en ceci, nous n’avons point de scrupules   ; car nous ne le courbons pas, nous le redressons ; selon le mot de Rousseau, « nous le forçons à être libre » ; nous lui conférons le plus grand des bienfaits que puisse recevoir une créature humaine ; nous le ramenons à la nature, et nous l’amenons à la justice. C’est pourquoi, maintenant qu’il est averti, s’il s’obstine à résister, il devient criminel et digne de tous les châtiments   ; car il se déclare rebelle et parjure, ennemi de l’humanité et traître au pacte social…
Commençons par nous figurer l’homme naturel ; certainement, aujourd’hui on a peine à le reconnaître : il ne ressemble guère à l’être artificiel que nous rencontrons à sa place, à la créature déformée par un régime immémorial de contrainte et de fraude, serrée dans son harnais héréditaire de superstitions et de sujétions, aveuglée par sa religion et matée à force de prestiges, exploitée par son gouvernement et dressée à force de coups, toujours à l’attache, toujours employée à contresens et contre nature, quel que soit son compartiment, haut ou bas, quelle que soit sa mangeoire, pleine ou vide, tantôt appliquée à des besognes serviles, comme le cheval abruti qui, les yeux bandés, tourne sa meule, tantôt occupée à des parades futiles, comme le chien savant qui, paré d’oripeaux, déploie ses grâces en public  . Mais supprimez par la pensée les oripeaux, les bandeaux, les entraves, les compartiments de l’écurie sociale, et vous verrez apparaître un homme nouveau, qui est l’homme primitif, intact et sain d’esprit, d’âme et de corps. En cet état, il est exempt de préjugés, il n’a pas été circonvenu de mensonges, il n’est ni juif, ni protestant, ni catholique ; s’il essaye de concevoir l’ensemble de l’univers et le principe des choses, il ne se laissera pas duper par une révélation prétendue, il n’écoutera que sa raison ; il se peut que parfois il devienne athée, mais presque toujours il se trouvera déiste. – En cet état, il n’est engagé dans aucune hiérarchie, il n’est point noble ni roturier, ouvrier ni patron, propriétaire ni prolétaire, inférieur ni supérieur. Indépendants les uns les autres, tous sont égaux, et, s’ils conviennent de s’associer entre eux, leur bons sens stipulera comme premier article le maintien de l’égalité primordiale. – Voilà l’homme que la nature a fait, que l’histoire a défait et que la Révolution doit refaire  . Sur les deux enveloppes de bandelettes qui le tiennent entortillé, sur la religion positive qui comprime et fausse son intelligence, sur l’inégalité sociale qui fausse et mutile sa volonté, on ne peut frapper trop fort   ; car, à chaque coup que l’on porte, on brise une ligature, et, à chaque ligature que l’on brise, on restitue un mouvement aux membres paralysés.

L’opération libératrice : le plan jacobin pour l’éradication des religions- une répression religieuse systématique

Suivons le progrès de l’opération libératrice. – Aux prises avec l’institut ecclésiastique, l’Assemblée Constituante, toujours timide, n’a su prendre que des demi-mesures ; elle a entamé l’écorce, elle n’a osé porter la hache jusque dans l’épaisseur du tronc. Confiscation des biens du clergé, dissolution des ordres religieux, répression de l’autorité du pape, à cela se réduit son œuvre ; elle a voulu établir une Église nouvelle et transformer les prêtres en fonctionnaires assermentés de l’État ; rien de plus. Comme si le catholicisme, même administratif, cessait d’être le catholicisme ! comme si l’arbre malfaisant, une fois marqué au sceau public, devait perdre sa malfaisance ! On n’a pas détruit la vieille officine de mensonges, on en a patenté une autre à côté d’elle, en sorte qu’au lieu d’une, on en a deux. Avec ou sans l’étiquette officielle, elle fonctionne dans toutes les communes de France, et, comme par le passé, distribue impunément sa drogue au public. Voilà justement ce que nous ne pouvons tolérer. –
A la vérité, nous avons à garder les apparences, et, en paroles, nous décréterons de nouveau la liberté des cultes  . Mais, en fait et en pratique, nous détruirons l’officine et nous empêcherons le débit de la drogue ; il n’y aura plus de culte catholique en France, pas un baptême, pas une confession, pas un mariage, pas une extrême-onction, pas une messe ; nul ne fera ou n’écoutera un sermon, personne n’administrera ou ne recevra un sacrement, sauf en cachette, et avec l’échafaud ou la prison pour perspective.
– A cet effet, nous procéderons par ordre. Pour l’Église qui se dit orthodoxe, point d’embarras : ses membres, ayant refusé le serment, sont hors la loi : on s’exclut d’une société quand on en répudie le pacte : ils ont perdu leur qualité de citoyens, ils sont devenus de simples étrangers, surveillés par la police ; et, comme ils propagent autour d’eux la désaffection et la désobéissance, ils ne sont pas même des étrangers, mais des séditieux, des ennemis déguisés, les auteurs d’une Vendée diffuse et occulte ; nous n’avons pas besoin de les poursuivre comme charlatans, il suffit de les frapper comme rebelles. À ce titre, nous avons déjà banni de France les ecclésiastiques insermentés, environ 40 000 prêtres, et nous déportons tous ceux qui n’ont pas franchi la frontière dans le délai fixé ; nous ne souffrons sur le sol français que les sexagénaires et les infirmes, et encore à l’état de détenus et de reclus ; peine de mort contre eux, s’ils ne viennent pas s’entasser dans la prison de leur chef-lieu ; peine de mort contre les bannis qui rentrent ; peine de mort contre les receleurs de prêtres  .
Par suite, faute de clergé orthodoxe, il n’y aura plus de culte orthodoxe ; la plus dangereuse des deux manufactures de superstition est fermée. Afin de mieux arrêter le débit de la vénéneuse denrée, nous punissons ceux qui la demandent comme ceux qui la fournissent, et nous poursuivons non seulement les pasteurs, mais encore les fanatiques du troupeau ; s’ils ne sont pas les auteurs de la rébellion ecclésiastique, ils en sont les fauteurs et les complices. Or, grâce au schisme, nous les connaissons d’avance, et, dans chaque commune, leur liste est faite. Nous appelons fanatiques tous ceux qui repoussent le ministère du prêtre assermenté, les bourgeois qui l’appellent intrus, les religieuses qui ne se confessent pas à lui, les paysans qui ne vont pas à sa messe, les vieilles femmes qui ne baisent pas sa patène, les parents qui ne veulent pas de lui pour baptiser leur nouveau-né. Tous ces gens-là et ceux qui les fréquentent, proches, alliés, amis, hôtes, visiteurs, quels qu’ils soient, hommes ou femmes, sont séditieux dans l’âme, et partant suspects. Nous leur ôtons leurs droits électoraux, nous les privons de leurs pensions, nous les chargeons de taxes spéciales, nous les internons chez eux, nous les emprisonnons par milliers, nous les guillotinons par centaines ; peu à peu le demeurant se découragera et renoncera à pratiquer un culte impraticable  .
— Restent les tièdes, la foule moutonnière qui tient à ses rites ; elle les prendra où ils seront, et, comme ils sont les mêmes dans l’Église autorisée que dans l’Église réfractaire, au lieu d’aller chez le prêtre insoumis, elle ira chez le prêtre soumis. Mais elle ira sans zèle, sans confiance, souvent même avec défiance, en se demandant si ces rites, administrés par un excommunié, ne sont pas maintenant de mauvais aloi. Une telle Église n’est point solide, et nous n’aurons besoin que d’une poussée pour l’abattre. Nous discréditerons de tout notre effort les prêtres constitutionnels ; nous leur interdirons le costume ecclésiastique ; nous les obligerons par décret à bénir le mariage de leurs confrères apostats ; nous emploierons la terreur et la prison pour les contraindre à se marier eux-mêmes ; nous ne leur donnerons point de répit qu’ils ne soient rentrés dans la vie civile, quelques-uns en se déclarant imposteurs, plusieurs en remettant leurs lettres de prêtrise, le plus grand nombre en se démettant de leurs places  . Privé de conducteurs par ces désertions volontaires ou forcées, le troupeau catholique se laissera aisément mener hors de la bergerie, et, pour lui ôter la tentation d’y rentrer, nous démolirons le vieil enclos. Dans les communes où nous sommes maîtres, nous nous ferons demander, par les Jacobins du lieu, l’abolition du culte, et nous l’abolirons d’autorité dans les autres communes par nos représentants en mission. Nous fermerons les églises, nous abattrons les clochers, nous fondrons les cloches, nous enverrons les vases sacrés à la Monnaie, nous briserons les saints, nous profanerons les reliques, nous interdirons l’enterrement religieux, nous imposerons l’enterrement civil, nous prescrirons le repos du décadi et le travail du dimanche.

Point d’exception : puisque toute religion positive est une maîtresse d’erreur, nous proscrirons tous les cultes ; nous exigerons des ministres protestants une abjuration publique ; nous défendrons aux juifs de pratiquer leurs cérémonies ; nous ferons « un autodafé de tous les livres et signes du culte de Moïse   ». Mais, parmi les diverses machines à jongleries, c’est la catholique qui est la pire, la plus hostile à la nature par le célibat de ses prêtres, la plus contraire à la raison par l’absurdité de ses dogmes, la plus opposée à l’institution démocratique, puisque chez elle les pouvoirs se délèguent de haut en bas, la mieux abritée contre l’autorité civile, puisque son chef est hors de France. C’est donc sur elle qu’il faut s’acharner ; même après Thermidor, nous prolongerons contre elle la persécution, petite et grande ; jusqu’au Consulat, nous déporterons et nous fusillerons des prêtres, nous renouvellerons contre les fanatiques les lois de la Terreur, « nous entraverons leurs mouvements, nous désolerons leur patience, nous les inquiéterons le jour, nous les troublerons la nuit, nous ne leur donnerons pas un moment de relâche   ». Nous astreindrons la population au culte décadaire ; nous la poursuivrons de notre propagande jusqu’à table ; nous changerons les jours de marché pour que nul fidèle ne puisse acheter de poisson les jours maigres  . — Rien ne nous tient plus à cœur que cette guerre au catholicisme ; aucun article de notre programme ne sera exécuté avec tant d’insistance et de persévérance ; c’est qu’il s’agit de la vérité : nous en sommes les dépositaires, les champions, les ministres, et jamais serviteurs de la vérité n’auront appliqué la force avec tant de détail et de suite à l’extirpation de l’erreur

samedi 12 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_51_ le contrôle de l’opinion

Les jacobins et la liberté d’écrire : liberté dé diffamer et d’appeler à la violence pour eux, pas de liberté d’opinion pour leurs adversaires. Une organisation centralisée, combinée pour fabriquer une opinion artificielle et violente, pour lui donner les apparences d’un vœu national et spontané, pour conférer à la minorité bruyante les droits de la majorité muette.
Slogan positiviste : liberté, liberté totale d'exposition de discussion, d'appréciation ( pas d'appeler au meurtre et à la violence!)

Les jacobins et la liberté d’écrire pour eux  l’affaire Etienne

Considérons sa façon (Nd du parti jacobin) d’agir en un seul exemple et sur un terrain limité, la liberté d’écrire. – Au mois de décembre 1790 , un ingénieur, M. Étienne, que Marat et Fréron, dans leurs gazettes, ont dénoncé et qualifié de mouchard, dépose une plainte, fait saisir les deux numéros, et, assignant l’imprimeur au tribunal de police, demande une rétractation publique ou 25 000 francs de dommages et intérêts. Là-dessus, les deux journalistes s’indignent : selon eux, ils sont infaillibles et inviolables. « Il importe essentiellement, écrit Marat, que le dénonciateur ne puisse jamais être recherché par aucun tribunal, n’étant comptable qu’au public de tout ce qu’il croit ou prétend faire pour le salut du peuple. » C’est pourquoi M. Étienne, dit Languedoc, est un traître. « Mons Languedoc, je vous conseille de vous taire ;... je vous promets de vous faire pendre si je puis. » — Néanmoins M. Étienne persiste, et un premier arrêt lui adjuge ses conclusions. Aussitôt Marat et Fréron jettent feu et flamme. « Maître Thorillon, dit Fréron au commissaire, un châtiment exemplaire doit vous punir aux yeux du peuple ; il faut que cet infâme arrêt soit cassé. » — « Citoyens, écrit Marat, portez-vous en foule à l’Hôtel de Ville : ne souffrez pas un seul soldat dans la salle d’audience. » – Par une condescendance extrême, le jour du procès on n’a introduit que deux grenadiers dans la salle ; mais c’est encore trop ; la foule jacobine s’écrie : « Hors la garde ! Nous sommes souverains ici », et les deux grenadiers se retirent. Par contre, dit Fréron d’un ton triomphant, on comptait dans la salle « soixante vainqueurs de la Bastille, l’intrépide Santerre à leur tête, et qui se proposaient d’intervenir au procès ». – De fait, ils interviennent, et contre le plaignant d’abord à la porte du tribunal, M. Étienne est assailli, presque assommé et tellement malmené, qu’il est obligé de se réfugier dans le corps de garde ; il est couvert de crachats ; on fait « des motions pour lui couper les oreilles » ; ses amis reçoivent « cent coups de pied » ; il s’enfuit, et la cause est remise. – A plusieurs reprises, elle est appelée de nouveau, et il s’agit maintenant de contraindre les juges. Un certain Mandar, auteur d’une brochure sur la Souveraineté du peuple, se lève au milieu de l’assistance et déclare à Bailly, maire de Paris, président du tribunal, qu’il doit se récuser dans cette affaire. Bailly cède, selon l’usage, en dissimulant sa faiblesse sous un prétexte honorable : « Quoique un juge, dit-il, ne doive être récusé que par des parties, il suffit qu’un seul citoyen ait manifesté son vœu pour que je m’y rende, et je quitte le siège. » Quant aux autres juges, insultés, menacés, ils finissent par plier de même et, par un sophisme qui peint bien l’époque, ils découvrent dans l’oppression que subit l’opprimé un moyen légal de colorer leur déni de justice. M. Étienne leur a signifié qu’il ne pouvait comparaître à l’audience, non plus que son défenseur, parce qu’ils y courent risque de la vie : sur quoi, le tribunal déclare qu’Étienne, « faute d’avoir comparu en personne ou par un défenseur, est non recevable en sa demande, et le condamne aux dépens ». – Les deux journalistes entonnent aussitôt un chant de victoire, et leurs articles, répandus dans toute la France, dégagent la jurisprudence enfermée dans l’arrêt ; désormais, tout Jacobin peut impunément dénoncer, insulter, calomnier qui bon lui semble ; il est à l’abri des tribunaux et au-dessus des lois.

Les jacobins et la liberté d’écrire contre eux : Mallet du Plan

Mettons en regard la liberté qu’ils accordent à leurs adversaires. – Quinze jours auparavant, le grand écrivain qui, chaque semaine, dans le premier journal du temps, traite les questions sans toucher aux personnes, l’homme indépendant, droit et honorable entre tous, l’éloquent, le judicieux, le courageux défenseur de la liberté véritable et de l’ordre public, Mallet du Pan, voit arriver dans son cabinet une députation du Palais-Royal  . Ils sont douze ou quinze, bien vêtus, assez polis, point trop malveillants, mais convaincus que leur intervention est légitime, et l’on voit par leurs discours à quel point le dogme politique en vogue a dérangé les cerveaux. « L’un d’eux, m’adressant la parole, me signifia qu’ils étaient députés des sociétés patriotiques du Palais-Royal pour m’intimer de changer de principes et de cesser d’attaquer la Constitution, sans quoi on exercerait contre moi les dernières violences. – Je ne reconnais, répondis-je, d’autre autorité que celle de la loi et des tribunaux. La loi seule est votre maître et le mien : c’est manquer à la Constitution que d’attenter à la liberté de parler et décrire. – La Constitution, c’est la volonté générale, reprit le premier porteur de parole. La loi, c’est l’empire du plus fort. Vous êtes sous l’empire du plus fort, et vous devez vous y soumettre. Nous vous exprimons la volonté de la nation, et c’est la loi. » – Il leur explique qu’il est contre l’ancien régime, mais pour l’autorité royale. – « Oh ! répliquèrent-ils en commun, nous serions bien fâchés d’être sans roi. Nous aimons le roi, et nous défendrons son autorité. Mais il vous est défendu d’aller contre l’opinion dominante et contre la liberté décrétée par l’Assemblée nationale. » – Apparemment, il en sait plus qu’eux sur cet article, étant né Suisse et ayant vécu vingt ans dans une république : peu importe ; ils insistent et parlent cinq ou six ensemble, sans entendre les mots dont ils se servent, tous se contredisant lorsqu’ils arrivent aux détails, mais tous d’accord pour lui imposer silence. « Vous ne devez pas vous opposer à la volonté du peuple ; autrement, c’est prêcher la guerre civile, outrager les décrets et irriter la nation. »
4– Manifestement, pour eux, la nation, c’est eux-mêmes ; à tout le moins, ils la représentent : de par leur propre investiture, ils sont magistrats, censeurs, officiers de police, et le journaliste tancé est trop heureux quand avec lui on s’en tient à des sommations. – Trois jours auparavant, il était averti qu’un attroupement formé dans son voisinage « menaçait de traiter sa maison comme celle de M. de Castries », où tout avait été brisé et jeté par les fenêtres. Une autre fois, à propos du veto absolu ou suspensif, quatre furieux sont venus lui signifier dans son domicile, et en lui montrant leurs pistolets, qu’il répondrait sur sa vie de ce qu’il oserait écrire en faveur de M. Mounier ». – Aussi bien, dès les premiers jours de la Révolution, « à l’instant où la nation rentrait dans le droit inestimable de penser et d’écrire librement, la tyrannie des factions s’est empressée de le ravir aux citoyens, en criant à chaque citoyen qui voulait rester maître de sa conscience : Tremble, meurs, ou pense comme moi ». Depuis ce moment, pour imposer silence aux voix qui lui déplaisent, la faction, de son autorité privée  , décrète et exécute des perquisitions, des arrestations, des voies de fait et, à la fin, des assassinats. Au mois de juin 1792, « trois décrets de prise de corps, cent quinze dénonciations, deux scellés, quatre assauts civiques dans sa propre maison, la confiscation de toutes ses propriétés en France », voilà la part de Mallet du Pan ; il a passé quatre ans « sans être assuré en se couchant de se réveiller libre ou vivant le lendemain ». Si plus tard il échappe à la guillotine ou à la lanterne, c’est par l’exil, et, le 10 août, un autre journaliste, Suleau, sera massacré dans la rue…

Telle est la façon dont le parti entend la liberté d’écrire ; par ses empiètements sur ce terrain, jugez des autres. La loi est nulle à ses yeux quand elle le gêne ou quand elle couvre ses adversaires ; c’est pourquoi il n’est aucun excès qu’il ne se permette à lui-même, et aucun droit qu’il ne refuse à autrui.

Une organisation pour fabriquer l’opinion publique

« Il faut, avait dit un journal du parti, que le peuple se forme en petits pelotons. » Un à un, pendant deux ans, les pelotons se sont formés ; il y a maintenant dans chaque bourgade une oligarchie de clocher, une bande enrégimentée et gouvernante. Pour que ces bandes éparses fassent une armée, il ne leur reste plus qu’à trouver un centre de ralliement et un état-major. Ce centre est formé depuis longtemps : cet état-major est tout prêt ; l’un et l’autre sont à Paris, dans la Société des Amis de la Constitution.

En effet, il n’y a pas en France de Société plus autorisée ni plus ancienne ; née avant la Révolution, elle date du 30 avril 1789  . – A peine arrivés à Versailles, les députés de Quimper, d’Hennebon et de Pontivy, qui, dans les Etats de Bretagne, avaient appris la nécessité de concerter leurs votes, ont loué une salle en commun, et tout de suite, avec Mounier, secrétaire des Etats du Dauphiné, et plusieurs députés des autres provinces, ils ont fondé une réunion qui durera. Jusqu’au 6 octobre, elle ne comprend que des représentants ; ensuite, transportée à Paris, rue Saint-Honoré, dans la bibliothèque du couvent des Jacobins, elle admet parmi ses membres d’autres hommes considérables ou connus, en première ligne Condorcet, puis Laharpe, M.-J. Chénier, Chamfort, David, Talma, des écrivains et des artistes, bientôt plus de mille personnes notables. – Rien de plus sérieux que son aspect : on y comptera deux cents, trois cents députés, et ses statuts semblent combinés pour rassembler une véritable élite. On n’y est admis que sur la présentation de dix membres et après un vote au scrutin. Pour assister aux séances, il faut une carte d’entrée, et il arrive un jour que l’un des deux commissaires chargés de vérifier les cartes à la porte est le jeune duc de Chartres. Il y a un bureau, un président. Les discussions ont la gravité parlementaire, et, aux termes des statuts, les questions agitées sont celles-là mêmes que débat l’Assemblée nationale   ; dans une salle basse, à d’autres heures, on instruit les ouvriers, on leur explique la Constitution. À regarder de loin, nulle Société n’est plus digne de conduire l’opinion ; de près, c’est autre chose ; mais, dans les départements, on ne la voit qu’à distance ; et, selon la vieille habitude implantée par la centralisation, on la prend pour guide parce qu’elle siège dans la capitale. On lui emprunte ses statuts, son règlement, son esprit ; elle devient la société-mère, et toutes les autres sont ses filles adoptives. À cet effet, elle imprime leur liste en tête de son journal, elle publie leurs dénonciations, elle appuie leurs réclamations : désormais, dans la bourgade la plus reculée, tout Jacobin se sent autorisé et soutenu, non seulement par le club local dont il est membre, mais encore par la vaste association dont les rejets multipliés ont envahi tout le territoire et qui couvre le moindre de ses adhérents de sa toute-puissante protection. En échange, chaque club affilié obéit au mot d’ordre qui lui est expédié de Paris, et du centre aux extrémités, comme des extrémités au centre, une correspondance continue entretient le concert établi. Cela fait un vaste engin politique, une machine aux milliers de bras qui opèrent tous à la fois sous une impulsion unique, et la poignée qui les met en branle est rue Saint-Honoré aux mains de quelques meneurs.

Nulle machine plus efficace ; on n’en a jamais vu de mieux combinée pour fabriquer une opinion artificielle et violente, pour lui donner les apparences d’un vœu national et spontané, pour conférer à la minorité bruyante les droits de la majorité muette, pour forcer la main au gouvernement…