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samedi 19 août 2017

La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_87_ le dogme montagnard et l’Etat tolitalitaire

Portrait du Jacobin comme possédé : le dogme de la régénération des français. La pouvoir jacobin se coule dans le lit de la monarchie centralisatrice et du despotisme de l’Ancien Régime. L’idéologie jacobine du Contrat Social : l’aliénation totale de chaque individu, avec tous ses droits, à la communauté ; Les biens appartiennent à l’Etat : confiscations généralisées, préemption, réquisition ; Les personnes appartiennent à l’Etat : levée en masse, service civil, les Français comme corvéables de l’État. Les interventions dans la vie privée : l’Etat pédagogues, philanthropes, théologiens, moralistes.
 NB : J’ai pas mal cité Comte comme inspirateur de Taine, mais sur tous ces sujets voir les critiques de Proudhon, par exemple : « De là cet aphorisme du parti jacobin, que les doctrinaires et les absolutistes ne désavoueraient assurément pas : La révolution sociale est le but ; la révolution politique (c’est-à-dire le déplacement de l’autorité) est le moyen. Ce qui veut dire : Donnez-nous droit de vie et de mort sur vos personnes et sur vos biens, et nous vous ferons libres !.... Il y a plus de six mille ans que les rois et les prêtres nous répètent cela ! »

Portrait du Jacobin comme possédé : le dogme de la régénération des français

Telle est la Constitution de fait que les Jacobins substituent à leur Constitution d’apparat. Dans l’arsenal de la monarchie qu’ils ont détruite, ils sont allés chercher les institutions les plus despotiques, centralisation des pouvoirs, conseil du roi, lieutenants de police, tribunaux d’exception, intendants et subdélégués ; ils ont déterré l’antique loi romaine de lèse-majesté, et refourbi les vieux glaives émoussés par la civilisation, afin de les porter à toutes les gorges : maintenant, ils les manœuvrent à toute volée à travers les libertés, les biens, les vies et les consciences. Cela s’appelle « le gouvernement révolution¬naire ». Selon les déclarations officielles, il doit durer jusqu’à la paix ; dans la pensée des vrais Jacobins, il doit durer jusqu’à ce que tous les Français soient « régénérés » suivant la formule
Rien de plus dangereux qu’une idée générale dans des cerveaux étroits et vides : comme ils sont vides, elle n’y rencontre aucun savoir qui lui fasse obstacle ; comme ils sont étroits, elle ne tarde pas à les occuper tout entiers. Dès lors ils ne s’appartiennent plus, ils sont maîtrisés par elle ; elle agit en eux, et par eux ; au sens propre du mot, l’homme est possédé. Quelque chose qui n’est pas lui, un parasite monstrueux, une pensée étrangère et disproportionnée vit en lui, s’y développe et y engendre les volontés malfaisantes dont elle est grosse. Il ne prévoyait pas qu’il les aurait, il ne savait pas ce que contient son dogme, quelles conséquences venimeuses et meurtrières vont en sortir. Elles en sortent fatalement, tour à tour et sous la pression des circonstances, d’abord les conséquences anarchiques, maintenant les conséquences despotiques. Arrivé au pouvoir, le Jacobin apporte avec lui son idée fixe ; dans le gouvernement comme dans l’opposition, cette idée est féconde, et la toute-puissante formule allonge dans un nouveau domaine la file pullulante de ses anneaux multipliés…

Le Contrat Social Jacobin : l’aliénation totale de chaque individu, avec tous ses droits, à la communauté

Suivons ce déroulement intérieur, et remontons, avec le Jacobin, aux principes, au pacte primordial, à l’institution de la société. Il n’y a qu’une société juste, celle qui est fondée sur « le contrat social » ; et « les clauses de ce contrat, bien entendues, se réduisent toutes à une seule, l’aliénation totale de chaque individu, avec tous ses droits, à la communauté,... chacun se donnant tout entier, tel qu’il se trouve actuellement, lui et toutes ses forces, dont les biens qu’il possède font partie   ». Nulle exception ni réserve. Rien de ce qu’il était ou avait auparavant ne lui appartient plus en propre ; ce que désormais il est ou il a, ne lui est dévolu que par délégation. Ses biens et sa personne sont maintenant une portion de la chose publique ; s’il les possède, c’est de seconde main ; s’il en jouit, c’est par octroi. Il en est le dépositaire, le concessionnaire, l’administrateur, rien de plus  . En d’autres termes, il n’est à leur endroit qu’un gérant, c’est-à-dire un fonctionnaire semblable aux autres, nommé à titre précaire et toujours révocable par l’État qui l’a commis. « Comme la nature donne à chaque homme un pouvoir absolu sur tous ses membres, le pacte social donne au corps social un pouvoir absolu sur tous les siens. » Souverain omnipotent, propriétaire universel, l’État exerce à discrétion ses droits illimités sur les personnes et sur les choses ; en conséquence, nous, ses représentants, nous mettons la main sur les choses et sur les personnes ; elles sont à nous, puisqu’elles sont à lui.

Les biens appartiennent à l’Etat : confiscations généralisées, préemption, réquisition

Nous avons confisqué les biens du clergé, environ 4 milliards ; nous confisquons les biens des émigrés, environ 3 milliards   ; nous confisquons les biens des guillotinés et des déportés : il y a là des centaines de millions ; on les comptera plus tard, puisque la liste reste ouverte et va s’allongeant tous les jours. Nous séquestrons les biens des suspects, ce qui nous en donne l’usufruit : encore des centaines de millions ; après la guerre et le bannissement des suspects, nous saisirons la propriété avec l’usufruit : encore des milliards de capital  . En attendant, nous prenons les biens des hôpitaux et autres établissements de bienfaisance, environ 800 millions ; nous prenons les biens des fabriques, des fondations, des instituts d’éducation, des sociétés littéraires ou scientifiques : autre tas de millions  . Nous reprenons les domaines engagés ou aliénés par l’État depuis trois siècles et davantage : il y en a pour 2 milliards  . Nous prenons les biens des communes jusqu’à concurrence de leurs dettes. Nous avons déjà reçu par héritage l’ancien domaine de la couronne et le domaine plus récent de la liste civile. De cette façon, plus des trois cinquièmes   du sol arrivent entre nos mains, et ces trois cinquièmes sont de beaucoup les mieux garnis ; car ils comprennent presque toutes les grandes et belles bâtisses, châteaux, abbayes, palais, hôtels, maisons de maîtres, et presque tout le mobilier de luxe ou d’agrément, royal, épiscopal, seigneurial et bourgeois, meubles de prix, vaisselle, bibliothèques, tableaux, objets d’art accumulés depuis des siècles. — Notez encore la saisie du numéraire et de toutes les matières d’or et d’argent ; dans les seuls mois de novembre et décembre 1793, cette rafle met dans nos coffres trois ou quatre cents millions  , non pas d’assignats, mais d’espèces sonnantes. Bref, quelle que soit la forme du capital fixe, nous en prenons tout ce que nous pouvons, probablement plus des trois quarts. —
Reste la portion qui n’est point fixe et périt par l’usage, à savoir les objets de consommation, les fruits du sol, les approvisionnements de toute espèce, tous les produits de l’art et du travail humain, qui contribuent à l’entretien de la vie. Par « le droit de préemption » et par le droit de « réquisition », « la république devient propriétaire momentanée de tout ce que le commerce, l’industrie et l’agriculture ont produit et apporté sur le sol de France   » : toutes les denrées et toutes les marchandises sont à nous avant d’être à leur détenteur ; nous enlevons chez lui ce qui nous convient ; nous le payons avec du papier qui ne vaut rien ; souvent nous ne le payons pas du tout. Pour plus de commodité, nous saisissons les choses directement et à l’endroit où elles sont, les grains chez le cultivateur, les fourrages chez l’herbager, les bestiaux chez l’éleveur, le vin chez le vigneron, les peaux chez le boucher, les cuirs chez le tanneur, les savons, les suifs, les sucres, les eaux-de-vie, les toiles, les draps et le reste chez le fabricant, l’entrepositaire et le marchand. Nous arrêtons les voitures et les chevaux dans la rue ; nous entrons chez l’entrepreneur de messageries ou de roulage, et nous vidons ses écuries. Nous emportons les batteries de cuisine pour avoir du cuivre…

Les personnes appartiennent à l’Etat : tous les Français sont des corvéables de l’État

En vertu du même droit, nous disposons des personnes comme des choses. Nous décrétons la levée en masse et, ce qui est plus étrange, nous l’effectuons, au moins sur plusieurs points du territoire et pendant les premiers mois : en Vendée et dans les départements du Nord et de l’Est, c’est bien toute la population mâle et valide, tous les hommes jusqu’à cinquante ans, que nous poussons par troupeaux contre l’ennemi  . Nous enrôlons ensuite une génération entière, tous les jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans, presque un million d’hommes   ; dix ans de fers pour quiconque manque à l’appel ; il est qualifié de déserteur, ses biens sont confisqués, ses parents sont punis avec lui ; plus tard, il sera assimilé aux émigrés, condamné à mort, ses père, mère, ascendants seront traités en suspects, partant incarcérés et leurs biens séquestrés. – Pour armer, habiller, chausser, équiper nos recrues, il nous faut des ouvriers : nous convoquons au chef-lieu les armuriers, les forgerons, les serruriers, tous les tailleurs, tous les cordonniers du district, « maîtres, apprentis et garçons   » ; nous mettons en prison ceux qui ne viennent pas ; nous installons les autres, par escouades, dans les maisons publiques, et nous leur distribuons la tâche ; il leur est interdit de rien fournir aux particuliers ; désormais les cordonniers de France ne fabriqueront plus que pour nous, et chacun d’eux, sous peine d’amende, nous livrera tant de paires de souliers par décade. – Mais le service civil n’est pas moins important que le service militaire, et il est aussi urgent d’approvisionner le peuple que de le défendre. C’est pourquoi nous mettons « en réquisition tous ceux qui contribuent à la manipulation, au transport et au débit des denrées et marchandises de première nécessité   », notamment des combustibles et des subsistances, bûcherons, charretiers, flotteurs, meuniers, moissonneurs, batteurs en grange, botteleurs, faucheurs, laboureurs, « gens de campagne » de toute espèce et de tout degré. Ils sont nos manœuvres ; nous les faisons marcher et travailler sous peine de prison et d’amende. Plus de paresseux, surtout quand il s’agit de la récolte ; nous menons aux champs la population entière d’une commune ou d’un canton, y compris « les oisifs et les oisives   » ; bon gré mal gré, ils moissonneront sous nos yeux, en bande, chez autrui comme chez eux, et rentreront indistinctement les gerbes dans le grenier public
Nous nommons ou nous maintenons les gens, même malgré eux, aux magistratures, aux commandements, aux emplois de tout genre ; ils ont beau s’excuser ou se dérober, ils resteront ou deviendront généraux, juges, maires, agents nationaux, conseillers municipaux, commissaires de bienfaisance ou d’administration  , à leur corps défendant. Tant pis pour eux, si la charge est onéreuse ou dangereuse, s’ils n’ont pas le loisir nécessaire, s’ils ne se sentent pas les aptitudes requises, si le grade ou la fonction leur semble un acheminement vers la prison ou la guillotine ; quand ils allégueront que l’emploi est une corvée, nous leur répondons qu’ils sont les corvéables de l’État. – Telle est désormais la condition de tous les Français et aussi de toutes les Françaises. Nous forçons les mères à mener leurs filles aux séances des sociétés populaires. Nous obligeons les femmes à parader et à défiler en groupes dans les fêtes républicaines ; nous allons prendre dans leurs maisons les plus belles pour les habiller en déesses antiques et pour les promener sur un char en public ; parfois même, nous en désignons de riches pour épouser des patriotes   : il n’y a pas de raison pour que le mariage, qui est le plus important des services, ne soit pas, comme les autres, mis en réquisition.


 — Aussi bien, nous entrons dans les familles, nous enlevons l’enfant, nous le soumettons à l’éducation civique. Nous sommes pédagogues, philanthropes, théologiens, moralistes. Nous imposons de force notre religion et notre culte, notre morale et nos mœurs. Nous régentons la vie privée et le for intérieur ; nous commandons aux pensées, nous scrutons et punissons les inclinations secrètes, nous taxons, emprisonnons et guillotinons, non seulement les malveillants, mais encore « les indifférents, les modérés, les égoïstes   ». Nous dictons à l’individu, par delà ses actes visibles, ses idées et ses sentiments intimes ; nous lui prescrivons ses affections comme ses croyances, et nous refaisons, d’après un type préconçu, son intelligence, sa conscience et son cœur…

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_84_ La Convention Montagnarde et les départements

L’Insurrection fédérale échoue, les départements reconnaissent l’autorité de la Convention Montagnarde. Les proscrits girondins abandonnés. Exemples de Caen, Bordeaux, Lyon. Les Montagnards vainqueurs préfèrent la guerre civile et les intérêts de leur secte à la conciliation et à  l’intérêt national et imposent le retour des Montagnards locaux. Conséquences pour Toulon  


D’avance, avec cette manière d’entendre l’insurrection, on est sûr d’être vaincu…

Quant aux comités départementaux, il est vrai que, dans leur première chaleur, ils ont songé à former une nouvelle Convention à Bourges , soit par l’appel des députés suppléants, soit par la convocation d’une commission nationale de cent soixante-dix membres. Mais le temps manque, on n’a pas les moyens d’exécution, le projet reste suspendu en l’air, comme une menace vaine ; au bout de quinze jours, il se dissipe en fumée ; les départements ne parviennent qu’à se fédérer par groupes ; ils n’entreprennent plus d’ériger un gouvernement central, et, par cela seul, ils se condamnent à succomber tour à tour, en détail, chacun chez soi. — Bien pis, par conscience et patriotisme, ils préparent leur propre défaite : ils s’abstiennent de requérir les armées et de dégarnir la frontière ; ils ne contestent pas à la Convention le droit de pourvoir, comme elle l’entend, à la défense nationale. Lyon laisse passer des convois de boulets qui plus tard serviront à canonner ses défenseurs  . Les autorités du Puy-de-Dôme finissent par expédier contre la Vendée le bataillon qu’elles avaient organisé contre la Montagne. Bordeaux va livrer aux représentants en mission Château-Trompette, ses provisions de guerre, et sans mot dire  , avec une docilité parfaite, les deux bataillons bordelais qui gardent Blaye se laisseront déloger par deux bataillons jacobins. – D’avance, avec cette manière d’entendre l’insurrection, on est sûr d’être vaincu.
Aussi bien les insurgés ont conscience de leur attitude fausse ; ils sentent vaguement qu’en reconnaissant l’autorité militaire de la Convention, ils reconnaissent son autorité plénière ; insensiblement, ils glissent sur cette pente, de concessions en concessions, jusqu’à l’obéissance complète. Dès le 16 Juin, à Lyon  , « on commence à sentir qu’il ne faut pas rompre avec la Convention ». Cinq semaines plus tard, les autorités constituées de Lyon reconnaissent solennellement « la Convention comme le seul point central et de ralliement de tous les citoyens français et républicains »  , et arrêtent que tous les décrets émanés d’elle concernant l’intérêt général de la République doivent être exécutés ». En conséquence, à Lyon et dans les autres départements, les administrations convoquent les assemblées primaires, comme la Convention l’a prescrit. En conséquence, les assemblées primaires votent la Constitution que la Convention a proposée. En conséquence, les délégués des assemblées primaires se rendent à Paris, comme la Convention l’a ordonné.

Les départements se soumettent ; la cause girondine est perdue ; Caen expulse les procrits

Dès lors la cause girondine est perdue ; quelques coups de canon, à Vernon et Avignon, dispersent les deux seules colonnes armées qui se soient mises en marche. Dans chaque département, les Jacobins, encouragés par les représentants en mission, relèvent la tête ; partout le club de l’endroit enjoint aux administrations de se soumettre ; partout les administrations rapportent leurs arrêtés  , s’excusent et demandent pardon. À mesure qu’un département se rétracte, les autres, intimidés par sa désertion, sont plus disposés à se rétracter. Le 9 juillet, on en compte déjà quarante-neuf qui se rallient. Plusieurs déclarent que les écailles leur sont tombées des yeux, approuvent les décrets du 31 mai et du 2 juin, et pourvoient à leur sûreté en témoignant du zèle. L’administration du Calvados signifie aux fédérés bretons « qu’ayant accepté la Constitution, elle ne peut plus les tolérer dans la ville de Caen » ; elle les renvoie dans leurs foyers, elle fait secrètement sa paix avec la Montagne, elle n’en prévient les députés, qui sont ses hôtes, que trois jours après, et sa façon de les prévenir est très simple : elle fait afficher à leur porte le décret qui les met hors la loi
Déguisés en soldats, ceux-ci partent avec les fédérés bretons ; sur la route, ils peuvent constater les sentiments vrais de ce peuple qu’ils croyaient imbu de ses droits et pourvu d’initiative politique  . Les prétendus citoyens et républicains auxquels ils ont affaire sont, en somme, d’anciens sujets de Louis XVI et des futurs sujets de Napoléon, c’est-à-dire des administrateurs et des administrés, disciplinés de cœur et subordonnés d’instinct, ayant besoin d’un gouvernement, comme les moutons ont besoin d’un pâtre et d’un chien de garde, acceptant ou subissant le pâtre et le chien de garde pourvu qu’ils aient l’apparence et le ton de l’emploi, même quand le pâtre est un boucher, même quand le chien de garde est un loup…
Là-dessus, les députés se séparent du bataillon, et leur petit peloton continue sa marche à part. Comme ils sont dix-neuf, résolus et bien armés, les autorités des bourgs par où ils passent ne s’opposent pas de force à leur passage ; il faudrait livrer bataille, et cela dépasse le zèle d’un fonctionnaire ; d’ailleurs, à leur endroit, la population est indifférente, ou même sympathique. Mais on tâche de les retenir, parfois de les investir et de les surprendre ; car il y a contre eux un mandat d’arrêt transmis par la filière hiérarchique, et tout magistrat local se croit tenu de faire son office de gendarme. Sous ce réseau administratif dont ils rencontrent partout les mailles, les proscrits n’ont plus qu’à se tapir dans des trous et à fuir par mer.
— Arrivés à Bordeaux, ils y trouvent d’autres moutons qui se préparent pour la boucherie. Le maire Saige prêche la conciliation et la patience : il refuse les services de quatre à cinq mille jeunes gens, de trois mille grenadiers de la garde nationale, de deux ou trois cents cavaliers, des volontaires qui s’étaient formés en club contre le club jacobin ; il les engage à se dissoudre, il envoie à Paris une députation suppliante, pour obtenir que la Convention oublie « un instant d’erreur », et fasse grâce « à des frères égarés ». – « On se flattait, dit un député, témoin oculaire , qu’une prompte soumission apaiserait le ressentiment des tyrans et qu’ils auraient ou affecteraient la générosité d’épargner une ville qui s’était signalée plus que toute autre pendant la Révolution. » Jusqu’à la fin, les Bordelais garderont les mêmes illusions et feront preuve de la même docilité. Quand Tallien, avec ses dix-huit cents paysans et brigands, entrera dans Bordeaux, les douze mille hommes de la garde nationale, armés, équipés, en uniforme, viendront le recevoir avec des couronnes de chêne ; ils subiront en silence « sa harangue foudroyante et outrageuse » ; les commandants se laisseront arracher leurs branches de chêne, leurs cocardes et leurs épaulettes ; les bataillons se laisseront casser et disperser sur place ; rentrés au logis, chefs et soldats écouteront, le front bas, la proclamation qui prescrit « à tous les habitants, sans distinction, de déposer, dans les trente-six heures, sous peine de mort, leurs armes sur les glacis de Château-Trompette, et, avant le terme, trente mille fusils, les épées, les pistolets et jusqu’aux canifs seront livrés ». – Ici, comme à Paris au 20 juin, au 10 août, au 2 septembre, au 31 mai et au 2 juin, comme en province et à Paris dans tous les mouvements décisifs de la Révolution, les habitudes de subordination et de douceur, imprimées par la monarchie administrative et par la civilisation séculaire, ont émoussé dans l’homme la prévision du danger, l’instinct militant, la faculté de ne compter que sur soi, la volonté de s’aider et de se sauver soi-même. Infailliblement, quand l’anarchie ramène une pareille nation à l’état de nature, les animaux apprivoisés sont mangés par les bêtes féroces. Celles-ci sont lâchées, et tout de suite leur naturel se déclare….

Les Montagnards vainqueurs préfèrent la guerre civile et les intérêts de leur secte à l’intérêt national

Si les hommes de la Montagne avaient été des hommes d’État, ou seulement des hommes de sens, ils se seraient montrés humains, sinon par humanité, du moins par intérêt ; car, dans cette France si peu républicaine, ce n’était pas trop de tous les républicains pour fonder la République, et, par leurs principes, leur culture, leur rang social, leur nombre, les Girondins étaient l’élite et la force, la sève et la fleur du parti. – Que la Montagne poursuive à mort les insurgés de la Lozère   et de la Vendée, cela se comprend : ils ont arboré le drapeau blanc, ils reçoivent leurs chefs et leurs instructions de Coblentz et de Londres. Mais ni Bordeaux, ni Marseille, ni Lyon ne sont royalistes ou ne s’allient avec l’étranger. « Nous, des rebelles ! écrivent les Lyonnais   ; mais on ne voit flotter chez nous que le drapeau tricolore ; la cocarde blanche, symbole de la rébellion, n’a jamais paru dans nos murs. Nous, des royalistes ! mais les cris de Vive la République se font entendre de toutes parts, et, par un mouvement spontané, dans la séance du 2 juillet, nous avons tous prêté le serment de courir sus à quiconque proposerait un roi... Vos représentants vous disent que nous sommes des contre-révolutionnaires, et nous avons accepté la Constitution. Ils vous disent que nous protégeons les émigrés, et nous leur avons offert de leur livrer tous ceux qu’ils pourraient nous indiquer. Ils vous disent que nos rues sont pleines de prêtres réfractaires, et nous n’avons pas même fait sortir de Pierre-Encize trente-deux prêtres qui y avaient été enfermés par l’ancienne municipalité, sans procès-verbal, sans dénonciation quelconque, et uniquement parce qu’ils étaient prêtres. » Ainsi, à Lyon, les prétendus aristocrates étaient alors, non seulement des républicains, mais des démocrates et des radicaux, fidèles au régime établi, soumis aux pires lois révolutionnaires ; et l’attitude était pareille à Bordeaux, à Marseille, à Toulon même  . — Bien mieux, on s’y résignait aux attentats du 31 mai et du 2 juin   ; on cessait de contester les usurpations de Paris ; on n’exigeait plus la rentrée des députés exclus. Le 2 août à Bordeaux, le 30 juillet à Lyon, la Commission extraordinaire de salut public se démettait ; il n’y avait plus, en face de la Convention, aucune assemblée rivale. Dès le 24 juillet  , Lyon, solennellement, lui reconnaissait l’autorité centrale et suprême, et ne revendiquait plus que ses franchises municipales….
Ils concédaient tout, sauf un point qu’ils ne pouvaient abandonner sans se perdre eux-mêmes, je veux dire la certitude de ne pas être livrés sans défense à l’arbitraire illimité de leurs tyrans locaux, aux spoliations, aux proscriptions, aux vengeances de leur canaille jacobine. En somme, à Marseille, à Bordeaux, surtout à Lyon et à Toulon, les sections ne s’étaient levées que pour cela : par un effort brusque et spontané, le peuple avait détourné le couteau qu’une poignée de sacripants lui portait à la gorge ; il n’avait pas voulu et il ne voulait pas être septembrisé, rien de plus ; pourvu qu’on ne le remît pas, pieds et poings liés, aux mains des massacreurs, il ouvrait ses portes. À ce prix minime, la Montagne pouvait, avant la fin de juillet, terminer la guerre civile ; elle n’avait qu’à suivre l’exemple de Robert Lindet qui, à Évreux, patrie de Buzot, à Caen, patrie de Charlotte Corday et siège central des Girondins fugitifs, avait rétabli l’obéissance à demeure, par la modération qu’il avait montrée et par les promesses qu’il avait tenues  . Très certainement, les procédés qui avaient pacifié la province la plus compromise auraient ramené les autres, et, par cette politique, on ralliait autour de Paris, sans coup férir, la capitale du Centre, la capitale du Sud-Ouest et la capitale du Midi.
Au contraire, si l’on s’obstinait à leur imposer la domination de leurs Maratistes, on courait risque de les jeter dans les bras de l’ennemi. Plutôt que de retomber au pouvoir des bandits qui l’avaient rançonné et décimé, Toulon, affamé, allait recevoir les Anglais dans ses murs et leur livrer le grand arsenal du Sud. Non moins affamé, Bordeaux pouvait se laisser tenter jusqu’à demander le secours d’une autre flotte anglaise. En quelques marches, l’armée piémontaise arrivait à Lyon ; la France était coupée en deux, le Midi détaché du Nord et ce projet d’insurger le Midi contre le Nord était proposé aux alliés par le plus perspicace de leurs conseillers..  (NB :Mallet du Pan)…

Ainsi, par ses exigences, la Montagne se condamnait à faire plusieurs sièges ou blocus de plusieurs mois  , à dégarnir le Var et la Savoie, à épuiser ses arsenaux, à employer contre des Français cent mille soldats   avec les munitions dont la France avait tant besoin contre l’étranger, et cela au moment où l’étranger prenait Valenciennes   et Mayence, où trente mille royalistes se levaient dans la Lozère, où la grande armée vendéenne assiégeait Nantes, où chaque nouveau foyer d’incendie menaçait de rejoindre la frontière en feu   et l’incendie permanent des contrées catholiques

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_83_ La Convention Montagnarde et les départements

A Paris, la Convention Montagnarde s’installe sous la pression des Jacobins locaux. Habileté de Robespierre pour assurer sa pérennité malgré la Constitution. La majorité des départements refusent le 31 mai et le 2 juin, considèrent que la Convention n’est plus libre, refusent les représentants en mission et menacent de marcher sur Paris. Faiblesse et échec programmé du parti Girondin

A Paris, la Convention Montagnarde s’installe

Le premier acte de la comédie est terminé, et le second commence. – Ce n’est point sans objet que la faction a convoqué à Paris les délégués des assemblées primaires ; comme les assemblées primaires, ils doivent être pour elle des outils de gouvernement, des suppôts de dictature, et il s’agit maintenant de les réduire à cet emploi. – A la vérité, il n’est pas sûr que tous consentent à s’y prêter. Car, parmi les sept mille commissaires, quelques-uns, nommés par des assemblées récalcitrantes, apportent, au lieu d’une adhésion, un refus   ; d’autres, plus nombreux  , sont chargés de présenter des objections et de signaler des lacunes : très certainement, les envoyés des départements girondins réclameront l’élargissement et la rentrée de leurs représentants exilés ; enfin, un grand nombre de délégués, qui ont accepté la Constitution de bonne foi, souhaitent qu’on l’applique au plus vite et que la Convention, suivant sa promesse, abdique pour faire place à une nouvelle assemblée. – Il importe de réprimer d’avance toutes ces velléités d’indépendance ou d’opposition : à cet effet, un décret de la Convention « autorise le Comité de Sûreté générale à faire arrêter les commissaires suspects » ; le Comité surveillera notamment ceux qui, « chargés d’une mission particulière, voudraient tenir des assemblées, attirer leurs collègues à leur opinion et les engager dans des démarches contraires à leur mandat   »
. Au préalable et avant qu’ils soient admis dans Paris, leur jacobinisme sera vérifié, comme un ballot à la douane, par les agents spéciaux du Conseil exécutif, notamment par Stanislas Maillard, le fameux juge de Septembre, par ses soixante-huit chenapans à moustaches et traîneurs de sabre à cinq francs par jour. « Sur toutes les routes, jusqu’à quinze et vingt lieues de la capitale », les délégués sont fouillés ; on ouvre leurs malles et l’on décachette leurs lettres. Aux barrières de Paris, ils trouvent des « inspecteurs », apostés par la Commune, sous prétexte de les protéger contre les filles et les escrocs. Là, on s’empare d’eux, on les mène à la mairie, on leur délivre des billets de logement, et un piquet de gendarmerie les conduit, un à un, à leur domicile prescrit  . Les voilà parqués comme des moutons, chacun dans son enclos numéroté. Que les dissidents n’essayent pas de s’échapper et de faire bande à part ; un de ceux-ci, qui vient demander à la Convention une salle pour lui et pour ses adhérents, est rabroué de la plus terrible manière ; on l’appelle intrigant, on l’accuse d’avoir voulu défendre le traître Custine, on prend par écrit son nom et ses qualités, on le menace d’une enquête   ; le malencontreux orateur entend parler de l’Abbaye ; il doit s’estimer heureux de n’y pas coucher le soir même. Après cela, il est certain qu’il ne reprendra pas la parole et que ses collègues auront la bouche close : d’autant plus que, sous leurs yeux, le Tribunal révolutionnaire siège en permanence, que, sur la place de la Révolution, la guillotine est montée et travaille, qu’un récent arrêté de la Commune enjoint aux administrateurs de police « la plus active surveillance » et prescrit à la force armée « des patrouilles continuelles », que, du 1er au 4 août, les barrières ont été fermées, que, le 2 août, une rafle, exécutée dans trois théâtres, a mis plus de cinq cents jeunes gens sous les verrous  . Les mécontents, s’il y en a, découvrent vite que ni l’endroit ni le moment ne sont bons pour protester.
Quant aux autres, déjà jacobins, la faction s’est chargée de les rendre plus jacobins encore. Perdus dans l’immense Paris, tous ces provinciaux ont besoin d’être guidés, au moral comme au physique ; il convient d’exercer à leur endroit « la plus douce vertu des républicains, l’hospitalité dans toute sa plénitude   ». C’est pourquoi quatre-vingt-seize sans-culottes, choisis par les sections, les attendent à la mairie, pour être leurs correspondants, peut-être leurs répondants, et certainement leurs pilotes, pour leur distribuer les billets de logement, les accompagner, les installer, pour les endoctriner comme autrefois les fédérés de 1792, pour les empêcher de faire de mauvaises connaissances,…
Ainsi accaparés et maintenus comme sous une cloche à plongeur, ils ne respirent dans Paris que l’air jacobin ; de jacobinière en jacobinière, à mesure qu’on les promène dans cet air brûlant, leur pouls bat plus vite. Beaucoup d’entre eux étaient à l’arrivée « des gens simples et tranquilles   » ; mais, dépaysés et soumis sans préservatif à la contagion, ils contractent promptement la fièvre révolutionnaire. De même, dans un revival américain, sous un régime continu de prêches, de cris, de chants, de secousses nerveuses, les tièdes et les indifférents ne tardent pas à s’affoler eux-mêmes, et délirent à l’unisson des agités.
Le 7 août, le branle final est donné. Conduits par le département et par la municipalité, nombre de délégués viennent, à la barre de la Convention, faire leur profession de foi jacobine. « Bientôt, disent-ils, on cherchera sur les bords de la Seine où était le marais fangeux qui voulait nous engloutir. Dussent les royalistes et les intrigants en crever de dépit, nous vivrons et nous mourrons Montagnards…
Mais le soir, aux Jacobins, Robespierre, après un long discours vague sur les dangers publics, sur les conspirateurs, sur les traîtres, lance tout à coup le mot décisif : « La plus importante de mes réflexions allait m’échapper... La proposition qu’on a faite ce matin ne tend qu’à faire succéder aux membres épurés de la Convention actuelle les envoyés de Pitt et de Cobourg  . » Paroles terribles dans la bouche de l’homme à principes ; elles sont comprises à l’instant par les meneurs grands et petits, par les quinze cents Jacobins de choix qui remplissent la salle. — « Non, non ! » s’écrie toute la Société. — Les délégués sont entraînés. « Je demande, dit l’un d’eux, que la Convention ne se sépare point avant la fin de la guerre. » — La voilà enfin la fameuse motion, depuis si longtemps désirée et attendue : maintenant les calomnies des Girondins vont tomber à terre ; il est prouvé que la Convention ne veut point s’éterniser, qu’elle n’a pas d’ambition. Si elle reste au pouvoir, c’est qu’elle y est maintenue ; les délégués du peuple lui forcent la main…
Danton saisit le moment ; avec sa lucidité ordinaire, il trouve le mot qui définit la situation : « Les Députés des assemblées primaires, dit-il, viennent d’exercer parmi nous l’initiative de la Terreur. »

Protestation et mobilisation en Province : délivrer la Convention de ses oppresseurs Montagnards

A la nouvelle du 31 mai et du 2 juin, parmi les républicains de la classe cultivée, dans cette génération qui, élevée par les philosophes, croyait sincèrement aux droits de l’homme , un grand cri d’indignation avait éclaté ; soixante-neuf administrations de département avaient protesté  , et, dans presque toutes les villes de l’Ouest, du Midi, de l’Est et du Centre, à Caen, Alençon, Évreux, Rennes, Brest, Lorient, Nantes et Limoges, à Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Nîmes et Marseille, à Lyon, Grenoble, Clermont, Lons-le-Saunier, Besançon, Mâcon et Dijon  , les citoyens, réunis dans leurs sections, avaient provoqué ou soutenu par leurs acclamations les arrêtés énergiques de leurs administrateurs. Administrateurs et citoyens, tous déclaraient que, la Convention n’étant plus libre, ses décrets, depuis le 31 mai, n’avaient plus force de loi, que des troupes départementales allaient marcher sur Paris pour la délivrer de ses oppresseurs, et que ses suppléants étaient invités à se réunir à Bourges. – En plusieurs endroits, on avait passé des paroles aux actes. Déjà, avant la fin de mai, Marseille et Lyon avaient pris les armes et mâté leurs jacobins locaux. Après le 2 juin, la Normandie, la Bretagne, le Gard, le Jura, Toulouse et Bordeaux avaient aussi levé des troupes. À Marseille, Bordeaux et Caen, les représentants en mission, arrêtés ou gardés à vue, étaient retenus comme otages  . À Nantes, les magistrats populaires et les gardes nationaux, qui, six jours auparavant, avaient si vaillamment repoussé l’armée vendéenne, osaient davantage ; ils limitaient les pouvoirs de la Convention et condamnaient son ingérence : selon eux, l’envoi des représentants en mission était « une usurpation, un attentat contre la souveraineté nationale »…

A ce coup droit qui porte à fond, la Montagne vient de riposter par le même coup ; elle aussi rend hommage aux principes et s’autorise de la volonté populaire. Par la fabrication subite d’une constitution ultra-démocratique, par la convocation des assemblées primaires, par la ratification que le peuple assemblé donne à son œuvre, par l’appel des délégués à Paris, par l’assentiment de ces délégués convertis, fascinés ou contraints, elle se disculpe et se justifie ; elle dérobe aux Girondins les griefs qu’ils faisaient sonner, la popularité qu’ils se croyaient acquise  , les axiomes qu’ils agitaient comme des étendards. – Dès lors, le terrain sur lequel les opposants bâtissaient se dérobe sous leurs pieds, les matériaux qu’ils assemblaient fondent dans leurs mains, leur ligue se disloque avant d’être faite, et l’incurable faiblesse du parti se montre au grand jour.

vendredi 18 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_82_ L’état montagnard

Magistrale oeuvre d’auteur et d’historien :  Le Gouvernement Révolutionnaire_Introduction : on a pu persuader au bon public que les crocodiles étaient des philanthropes. Faiblesse des gouvernements précédents. Formation d’une bande. Les Jacobins Montagnards vont gouverner ! Restauration  du  pouvoir central et du pouvoir exécutif.  Idéologie du Jacobin : son mandat ne lui vient pas d’un vote. Les élections comme   manifestation jacobine; plus d’opposants. Une Constitution en une semaine.
NB : Dans son introduction, Taine reprend le thème Contien : « le dogme de la liberté illimitée de conscience a d’abord été construit pour détruire le pouvoir théologique, ensuite, celui de la souveraineté du peuple pour renverser le gouvernement temporel, et enfin celui de l’égalité pour décomposer l’ancienne  classification sociale… »

Le Gouvernement Révolutionnaire_Introduction : on a pu persuader au bon public que les crocodiles étaient des philanthropes.

« En Égypte, dit Clément d’Alexandrie, les sanctuaires des temples sont ombragés par des voiles tissus d’or ; mais, si vous allez vers le fond de l’édifice et que vous cherchiez la statue, un prêtre s’avance d’un air grave, en chantant un hymne en langue égyptienne, et soulève un peu le voile, comme pour vous montrer le dieu. Que voyez-vous alors ? Un crocodile, un serpent indigène, ou quelque autre animal dangereux ; le dieu des Égyptiens paraît : c’est une bête vautrée sur un tapis de pourpre. »
Il n’est pas besoin d’aller en Égypte et de remonter si haut en histoire pour rencontrer le culte du crocodile : on l’a vu en France à la fin du siècle dernier. – Par malheur, cent ans d’intervalle sont, pour l’imagination rétrospective, une trop longue distance. Aujourd’hui, du lieu où nous sommes arrivés, nous n’apercevons plus à l’horizon, derrière nous, que des formes embellies par l’air interposé, des contours flottants que chaque spectateur peut interpréter et préciser à sa guise, nulle figure humaine distincte et vivante, mais une fourmilière de points vagues dont les lignes mouvantes se forment ou se rompent autour des architectures pittoresques. J’ai voulu voir de près ces points vagues, et je me suis transporté dans la seconde moitié du dix-huitième siècle ; j’y ai vécu douze ans, et, comme Clément d’Alexandrie, j’ai regardé de mon mieux, d’abord le temple, ensuite le dieu. – Regarder avec les yeux de la tête, cela ne suffisait pas ; il fallait encore comprendre la théologie qui fonde le culte. Il y en a une qui explique celui-ci, très spécieuse, comme la plupart des théologies, composée des dogmes qu’on appelle les principes de 1789 ; en effet, ils ont été proclamés à cette date ; auparavant, ils avaient été déjà formulés par Jean-Jacques Rousseau : souveraineté du peuple, droits de l’homme, contrat social, on les connaît.
Une fois adoptés, ils ont d’eux-mêmes déroulé leurs conséquences pratiques ; au bout de trois ans, ils ont amené le crocodile dans le sanctuaire et l’ont installé derrière le voile d’or, sur le tapis de pourpre : en effet, par l’énergie de ses mâchoires et par la capacité de son estomac, il était désigné d’avance pour cette place ; c’est en sa qualité de bête malfaisante et de mangeur d’hommes qu’il est devenu dieu. – Cela compris, on n’est plus troublé par les formules qui le consacrent, ni par la pompe qui l’entoure ; on peut l’observer, comme un animal ordinaire, le suivre dans ses diverses attitudes, quand il s’embusque, quand il agrippe, quand il mâche, quand il avale, quand il digère. J’ai étudié en détail la structure et le jeu de ses organes, noté son régime et ses mœurs, constaté ses instincts, ses facultés, ses appétits. – Les sujets abondaient ; j’en ai manié des milliers et disséqué des centaines, de toutes les espèces et variétés, en réservant les spécimens notables ou les pièces caractéristiques. Mais, faute de place, j’ai dû en abandonner beaucoup ; ma collection était trop ample. On trouvera ici ce que j’ai pu rapporter, entre autres une vingtaine d’individus de plusieurs tailles, que je me suis efforcé de conserver vivants, chose difficile ; du moins, il sont intacts et complets, surtout les trois plus gros, qui, dans leur genre, me semblent des animaux vraiment remarquables, et tels que la divinité du temps ne pouvait s’incarner mieux. – Des livres de cuisine authentiques et assez bien tenus nous renseignent sur les frais du culte : on peut évaluer à peu près ce que les crocodiles sacrés ont mangé en dix ans, dire leur menu ordinaire, leurs morceaux préférés. Naturellement, le dieu choisissait les victimes grasses ; mais sa voracité était si grande, que, par surcroît, à l’aveugle, il engloutissait aussi les maigres, et en plus grand nombre que les grasses ; d’ailleurs, en vertu de ses instincts et par un effet immanquable de la situation, une ou deux fois chaque année, il mangeait ses pareils, à moins qu’il ne fût mangé par eux. – Voilà certes un culte instructif, au moins pour les historiens, pour les purs savants ; s’il a conservé des fidèles, je ne songe point à les convertir ; en matière de foi, il ne faut jamais discuter avec un dévot. Aussi bien, ce volume, comme les précédents, n’est écrit que pour les amateurs de zoologie morale, pour les naturalistes de l’esprit, pour les chercheurs de vérité, de textes et de preuves, pour eux seulement, et non pour le public, qui sur la Révolution a son parti pris, son opinion faite. Cette opinion a commencé à se former entre 1825 et 1830, après la retraite ou la mort des témoins oculaires : eux disparus, on a pu persuader au bon public que les crocodiles étaient des philanthropes, que plusieurs d’entre eux avaient du génie, qu’ils n’ont guère mangé que des coupables, et que, si parfois ils ont trop mangé, c’est à leur insu, malgré eux, ou par dévouement, sacrifice d’eux-mêmes au bien commun.
Menthon-Saint-Bernard, juillet 1884…

Faiblesse des gouvernements précédents : ils n’ont fait que changer l’anarchie spontanée en anarchie légale.

Jusqu’ici la faiblesse du gouvernement légal était extrême. Pendant quatre ans, quel qu’il fût, on lui a désobéi partout et sans cesse. Pendant quatre ans, quel qu’il fût, il n’a point osé se faire obéir de force. Recrutés dans la classe cultivée et polie, les gouvernants apportaient au pouvoir les préjugés et la sensibilité du siècle : sous l’empire du dogme régnant, ils déféraient aux volontés de la multitude, et, croyant trop aux droits de l’homme, ils croyaient trop peu aux droits du magistrat ; d’ailleurs, par humanité, ils avaient horreur du sang, et, ne voulant pas réprimer, ils se laissaient contraindre. C’est ainsi que, du 1er mai 1789 au 2 juin 1793, ils ont légiféré ou administré, à travers des milliers d’émeutes presque toutes impunies, et leur Constitution, œuvre malsaine de la théorie et de la peur, n’a fait que transformer l’anarchie spontanée en anarchie légale. De parti pris et par défiance de l’autorité, ils ont énervé le commandement, réduit le roi à l’état de mannequin décoratif, presque anéanti le pouvoir central…
Là-dessus une faction s’est formée et a fini par devenir une bande : sous ses clameurs, sous ses menaces et sous ses piques, à Paris et en province, dans les élections et dans le parlement, les majorités se sont tues, les minorités ont voté, décrété et régné, l’Assemblée législative a été purgée, le roi détrôné, la Convention mutilée. De toutes les garnisons de la citadelle centrale, royalistes, constitutionnels, Girondins, aucune n’a su se défendre, refaire l’instrument exécutif, tirer l’épée, s’en servir dans la rue : à la première attaque, parfois à la première sommation, toutes ont rendu leurs armes, et maintenant la citadelle, avec les autres forteresses publiques, est occupée par les Jacobins.

Les Jacobins Montagnards vont gouverner

Cette fois, les occupants sont d’espèce différente. Dans la grosse masse, pacifique de mœurs et civilisée de cœur, la Révolution a trié et mis à part les hommes assez fanatiques, ou assez brutaux, ou assez pervers pour avoir perdu tout respect d’autrui ; voilà la nouvelle garnison, sectaires aveuglés par leur dogme, assommeurs endurcis par leur métier, ambitieux qui se cramponnent à leurs places. À l’endroit de la vie et de la propriété humaines, ces gens-là n’ont point de scrupules ; car, ainsi qu’on l’a vu, ils ont arrangé la théorie à leur usage et ramené la souveraineté du peuple à n’être plus que leur propre souveraineté. Selon le Jacobin la chose publique est à lui, et, à ses yeux, la chose publique comprend toutes les choses privées, corps et biens, âmes et consciences ; ainsi tout lui appartient : par cela seul qu’il est Jacobin, il se trouve légitimement tsar et pape. Peu lui importe la volonté réelle des Français vivants ; son mandat ne lui vient pas d’un vote : il descend de plus haut, il lui est conféré par la Vérité, par la Raison, par la Vertu. Seul éclairé et seul patriote, il est seul digne de commander, et son orgueil impérieux juge que toute résistance est un crime. Si la majorité proteste, c’est parce qu’elle est imbécile ou corrompue ; à ces deux titres, elle mérite d’être mâtée, et on la mâtera. – Aussi bien, depuis le commencement, le Jacobin n’a pas fait autre chose : insurrections et usurpations, pillages et meurtres, attentats contre les particuliers, contre les magistrats, contre les Assemblées, contre la loi, contre l’État, il n’est point de violences qu’il n’ait commises ; d’instinct, il s’est toujours conduit en souverain ; simple particulier et clubiste, il l’était déjà ; ce n’est pas pour cesser de l’être, à présent que l’autorité légale lui appartient ; d’autant plus que, s’il faiblit, il se sent perdu, et que, pour se sauver de l’échafaud, il n’a d’autre refuge que la dictature. Un pareil homme ne se laissera pas chasser, comme ses prédécesseurs ; tout au rebours, il se fera obéir, coûte que coûte ; il n’hésitera pas à restaurer le pouvoir central et l’instrument exécutif ; il y raccrochera les rouages locaux qu’on en a détachés ; il reconstruira la vieille machine à contrainte et la manœuvrera plus rudement, plus despotiquement, avec plus de mépris pour les droits privés et pour les libertés publiques, que Louis XIV et Napoléon…
Cependant il lui reste à mettre d’accord ses actes prochains avec ses paroles récentes, et, au premier regard, l’opération semble difficile ; car les paroles qu’il a prononcées condamnent d’avance les actes qu’il médite. Hier, il exagérait les droits des gouvernés, jusqu’à supprimer tous ceux des gouvernants ; demain, il va exagérer les droits des gouvernants, jusqu’à supprimer tous ceux des gouvernés. À l’entendre, le peuple est l’unique souverain, et il traitera le peuple en esclave. À l’entendre, le gouvernement n’est qu’un valet, et il donnera au gouvernement les prérogatives d’un sultan. Tout à l’heure, il dénonçait le moindre exercice de l’autorité publique comme un crime ; à présent, il va punir comme un crime la moindre résistance à l’autorité publique. Comment faire pour justifier une pareille volte-face, et de quel front va-t-il nier les principes sur lesquels il a fondé sa propre usurpation ? – Il se garde bien de les nier : ce serait pousser à bout la province déjà révoltée ; au contraire, il les proclame de plus belle ; grâce à cette manœuvre, la foule ignorante, voyant qu’on lui présente toujours le même flacon, croira qu’on lui sert toujours la même liqueur, et on lui fera boire la tyrannie sous l’étiquette de la liberté. Étiquettes, enseignes, tirades et mensonges de charlatan, on les prodiguera pendant six mois pour déguiser la nouvelle drogue ; tant pis pour le public, si plus tard il la trouve amère ; tôt ou tard, il l’avalera, de gré ou de force, car, dans l’intervalle, on aura préparé les engins qui la lui pousseront jusque dans le gosier  .
Pour commencer, on forge à la hâte la Constitution depuis si longtemps attendue et tant de fois promise   : Déclaration des Droits en trente-cinq articles, Acte constitutionnel en cent vingt-quatre articles, principes politiques et institutions de toute espèce, électorales, législatives, exécutives, administratives, judiciaires, financières et militaires   ; en trois semaines tout est décrété au pas de course. – Bien entendu, les nouveaux constituants ne se proposent pas de fabriquer un instrument efficace et qui serve ; cela est le moindre de leurs soucis. Hérault de Séchelles, le rapporteur, n’a-t-il pas écrit, le 7 juin, « pour qu’on lui procurât sur-le-champ les lois de Minos, dont il avait un besoin urgent   » besoin très urgent, puisqu’il devait livrer la Constitution dans la semaine ?

Les élections : une manifestation jacobine. à Troyes, Besançon, Limoges et Paris, pas un oppposant !


Ils peuvent constater une fois de plus comment les Jacobins entendent la liberté électorale. D’abord tous les inscrits  , et notamment les suspects, sont sommés de voter, et de voter oui ; « sinon, dit un journal jacobin  , ils donneront la juste mesure de l’opinion qu’on doit avoir de leurs sentiments et n’auront plus à se plaindre d’une suspicion qui se trouvera si bien fondée ». Ils viennent donc, « très humbles et très endurants », néanmoins on les rebute, on leur tourne le dos, on les relègue dans un coin de la salle ou près des portes, on les insulte tout haut. Ainsi accueillis, il est clair qu’ils se tiendront cois et ne risqueront pas la moindre objection…c’est pourquoi, dans presque toutes les assemblées primaires, l’acceptation est unanime ou peu s’en faut  . À Rouen, il ne se trouve que 26 opposants ; à Caen, centre de la protestation girondine, 14 ; à Reims, 2 ; à Troyes, Besançon, Limoges et Paris, pas un ; dans quinze départements, le nombre des refusants varie de cinq à un ; il ne s’en trouve pas un seul dans le Var ; se peut-il un concert plus édifiant ? Seule en France, la commune de Saint-Douan, dans un district reculé des Côtes-du-Nord, ose demander la restauration du clergé et le fils de Capet pour roi. – Toutes les autres votent à la baguette ; elles ont compris le secret du plébiscite : ce n’est pas un suffrage sincère qu’on leur demande, c’est une manifestation jacobine qu’on leur impose.


Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_81_ La fin des vingt-deux et la conquête Jacobine achevée

Hypocrisie et habileté de Robespierre : Que les bons citoyens viennent nous forcer à mettre en état d’arrestation les députés infidèles. 31 Mai 1793 : Sous la menace de l’émeute et des canons de Henriot, la Convention cède, s’automutile et livre les vingt deux Girondins. La conquête Jacobine est achevée.

 Hypocrisie de Robespierre : Que les bons citoyens viennent nous forcer à mettre en état d’arrestation les députés infidèles

Tout cela est excessif, maladroit, inutile, dangereux, ou du moins prématuré, et les chefs de la Montagne, Danton, Robespierre, Marat lui-même, mieux informés et moins bornés, comprennent qu’un massacre brut révolterait les départements déjà à demi soulevés  . Il ne faut pas casser l’instrument législatif, mais l’employer : on se servira de lui pour pratiquer sur lui la mutilation requise : de cette façon, l’opération aura de loin une apparence légale, et, sous le décor des phrases ordinaires, pourra être  imposée aux provinciaux. Dès le 3 avril  , aux Jacobins, Robespierre, toujours circonspect et décent, a d’avance défini et limité l’émeute prochaine. « Que les bons citoyens, dit-il, se réunissent dans leurs sections et viennent nous forcer à mettre en état d’arrestation les députés infidèles. » Rien de plus mesuré, et, si l’on se reporte aux principes, rien de plus correct. Le peuple garde toujours le droit de collaborer avec ses mandataires, et déjà, dans les tribunes, c’est ce qu’il fait tous les jours. Par une précaution suprême et qui le peint bien  , Robespierre refuse d’intervenir davantage. « Je suis incapable de prescrire au peuple les moyens de se sauver ; cela n’est pas donné à un seul homme ; cela n’est pas donné à moi qui suis épuisé par quatre ans de révolution et par le spectacle déchirant du triomphe de la tyrannie,... à moi qui suis consumé par une fièvre lente et surtout par la fièvre du patriotisme. J’ai dit ; il ne me reste pas d’autre devoir à remplir en ce moment. »

31 Mai 1793 : La Convention s’automutile et livre les vingt deux Girondins. La conquête Jacobine est achevée

C’est un drame tragi-comique, en trois actes, dont chacun s’achève par un coup de théâtre toujours le même et toujours prévu : un des principaux machinistes, Legendre, a pris soin de l’annoncer d’avance. « Si la chose dure plus longtemps, dit-il aux Cordeliers  , si la Montagne est plus longtemps impuissante, j’appelle le peuple et je dis aux tribunes : Descendez ici délibérer avec nous. » Pour commencer, le 27 mai, à propos de l’arrestation d’Hébert et consorts, la Montagne, appuyée par les galeries, fait rage  . Vainement la majorité s’est prononcée et se prononce à plusieurs reprises. « S’il y a cent bons citoyens, dit Danton, nous résisterons. — Président, crie Marat à Isnard, vous êtes un tyran, un infâme tyran. – Je demande, dit Couthon, que le président soit cassé. – A l’Abbaye le président ! » – La Montagne a décidé qu’il ne présidera pas ; elle descend de ses bancs et court sur lui, elle parle de « l’assassiner », elle brise sa voix à force de vociférations, elle l’oblige à quitter son fauteuil, de lassitude et d’épuisement ; elle chasse de même Boyer-Fonfrède, qui lui succède, et finit par mettre au fauteuil un de ses complices, Hérault de Séchelles. — Cependant, à l’entrée de la Convention, « les consignes ont été violées, » une multitude de gens armés « se sont répandus dans les couloirs et obstruent toutes les avenues » ; les députés Meillan, Chiappe et Lidon, ayant voulu sortir, sont arrêtés, on met à Lidon « le sabre sur la poitrine   », et les meneurs du dedans excitent, protègent, justifient leurs affidés du dehors. – Avec son audace ordinaire, Marat, apprenant que le commandant Raffet fait évacuer les couloirs, vient à lui « un pistolet à la main et le met en état d’arrestation   » : car il faut respecter le peuple, le droit sacré de pétition et les pétitionnaires. Il y en a « cinq ou six cents, presque tous en armes   », qui depuis trois heures stationnent aux portes de la salle ; au dernier moment, deux autres troupes, envoyées par les Gravilliers et par la Croix-Rouge, viennent leur apporter l’afflux final. Ainsi accrus, ils débordent au-delà des bancs qui leur sont assignés, se répandent dans la salle, se mêlent aux députés qui siègent encore. Il est plus de minuit ; nombre de représentants, excédés de fatigue et de dégoût, sont partis ; Pétion, La Source et quelques autres, qui veulent rentrer, « ne peuvent percer la foule menaçante ». Par compensation et à la place des absents, les pétitionnaires, s’érigeant eux-mêmes en représentants de la France, votent avec la Montagne, et le président jacobin, loin de les renvoyer, les invite lui-même « à écarter tous les obstacles qui s’opposent au bien du peuple ». Dans cette foule gesticulante, sous le demi-jour des lampes fumeuses, au milieu du tintamarre des tribunes, on n’entend pas bien quelle motion est mise aux voix ; on distingue mal qui reste assis ou qui se lève ; et deux décrets passent ou semblent passer, l’un qui élargit Hébert et ses complices, l’autre qui casse la commission des Douze  . Aussitôt des messagers, qui attendaient l’issue, courent porter la bonne nouvelle à l’Hôtel de Ville, et la Commune célèbre son triomphe..
Mais le lendemain, malgré les terreurs de l’appel nominal et les fureurs de la Montagne, la majorité, par un retour défensif, révoque le décret qui la désarme, et un décret nouveau maintient la commission des Douze. L’opération est donc à refaire… Il s’agit d’invoquer contre les droits dérivés et provisoires du gouvernement établi le droit supérieur et inaliénable du peuple, et de substituer aux autorités légales, qui par nature sont bornées, le pouvoir révolutionnaire, qui par essence est absolu. À cet effet, la section de la Cité, sous la vice-présidence de Maillard le septembriseur, invite les quarante-sept autres à nommer chacune deux commissaires munis de « pouvoirs illimités ». Dans trente-trois sections, purgées, terrifiées ou désertées, les Jacobins, seuls ou presque seuls  , élisent les plus déterminés de leur bande, notamment des étrangers et des drôles, en tout soixante-six commissaires qui, le 29 au soir, s’assemblent à l’Évêché   et choisissent neuf d’entre eux, pour composer, sous la présidence de Dobsent, un comité central et révolutionnaire d’exécution….
Cependant la Commune, traînant derrière elle le simulacre de l’unanimité populaire, assiège la Convention de pétitions multipliées et menaçantes. Comme au 27 mai, les pétitionnaires envahissent la salle et « se confondent fraternellement avec les membres du côté gauche ». Aussitôt, sur la motion de Levasseur, la Montagne, sachant que « sa place sera bien gardée », la quitte et passe au côté droit  . Envahi à son tour, le côté droit refuse de délibérer ; Vergniaud demande que « l’Assemblée aille se joindre à la force armée qui est sur la place et se mette sous sa protection » ; il sort avec ses amis, et la majorité décapitée retombe dans ses hésitations ordinaires…
Pendant sept heures d’horloge, la Convention reste aux arrêts, et, lorsqu’elle a décrété l’éloignement de la force armée qui l’assiège, Henriot répond à l’huissier chargé de lui notifier le décret : « Dis à ton f... président que je me f... de lui et de son Assemblée, et que si dans une heure elle ne me livre pas les Vingt-Deux, je la fais foudroyer  . »
Dans la salle, la majorité, abandonnée par ses guides reconnus et par ses orateurs préférés, faiblit d’heure en heure. Brissot, Pétion, Guadet, Gensonné, Buzot, Salle, Grangeneuve, d’autres encore, les deux tiers des Vingt-Deux, retenus par leurs amis, sont restés chez eux  . Vergniaud, qui est venu, se tait, puis s’en va ; probablement, la Montagne, qui gagne à son absence, a levé pour lui la consigne. Quatre autres Girondins qui restent à l’Assemblée jusqu’à la fin, Isnard, Dusaulx, Lanthenas et Fauchet, consentent à se démettre ; quand les généraux rendent leur épée, les soldats ne tardent pas à rendre les armes. Seul Lanjuinais, qui n’est pas Girondin, mais catholique et Breton, parle en homme contre l’attentat que subit la représentation nationale ; on lui court sus, il est assailli à la tribune ; le boucher Legendre, faisant de ses deux bras « le geste du merlin », lui crie : « Descends ou je t’assomme » ; un groupe de Montagnards s’élance pour aider Legendre, on porte à Lanjuinais un pistolet sur la gorge   ; il a beau persévérer, se cramponner à la tribune, autour de lui, dans son parti, les volontés défaillent.
 – A ce moment, Barère, l’homme aux expédients, propose à la Convention de lever la séance et d’aller délibérer « au milieu de la force armée qui la protégera   ». Faute de mieux, la majorité s’accroche à ce dernier débris d’espérance. Elle se lève, malgré les cris des tribunes, descend le grand escalier et arrive jusqu’à l’entrée du Carrousel, Là, le président montagnard, Hérault de Séchelles, lit à Henriot le décret qui lui enjoint de se retirer et, correctement, officiellement, lui fait les sommations d’usage. Mais quantité de Montagnards ont suivi la majorité et sont là pour encourager l’insurrection ; Danton serre la main de Henriot et lui dit à voix basse : « Va toujours ton train, n’aie pas peur, nous voulons constater que l’Assemblée est libre ; tiens bon  . » Sur ce mot, le grand escogriffe à panache retrouve son assurance, et, de sa voix avinée, dit au président : « Hérault, le peuple ne s’est pas levé pour écouter des phrases. Tu es un bon patriote ;... promets-tu, sur ta tête, que les Vingt-Deux seront livrés dans vingt-quatre heures ? – Non. – En ce cas, je ne réponds de rien. Aux armes, canonniers, à vos pièces ! »
Les canonniers prennent leurs mèches allumées, « la cavalerie tire le sabre, et l’infanterie couche en joue les députés   ». – Repoussée de ce côté, la malheureuse Convention tourne à gauche, traverse le passage voûté, suit la grande allée du jardin, avance jusqu’au pont Tournant pour trouver une issue. Point d’issue : le pont Tournant est levé ; partout la barrière de piques et de baïonnettes reste impénétrable ; on crie autour des députés : « Vive la Montagne ! vive Marat ! A la guillotine Brissot, Vergniaud, Guadet, Gensonné ! Purgez le mauvais sang ! » et la Convention, pareille à un troupeau de moutons, tourne en vain dans son enclos fermé. Alors, pour les faire rentrer au bercail, comme un chien de garde aboyant, de toute la vitesse de ses courtes jambes, Marat accourt, suivi de sa troupe de polissons déguenillés, et crie : « Que les députés fidèles retournent à leur poste ! » Machinalement, la tête basse,  ils reviennent…
Pour surveiller et hâter leur besogne, des sans-culottes, la baïonnette au bout du fusil, gesticulent et menacent du haut des galeries. Au dehors, au dedans, la nécessité, de sa main de fer, les a saisis et les serre à la gorge. Silence morne. On voit le paralytique Couthon se soulever de son banc : ses amis le portent à bras jusqu’à la tribune ; ami intime de Robespierre, c’est un personnage important et grave ; il s’assoit, et, de sa voix douce : « Citoyens, tous les membres de la Convention doivent être maintenant rassurés sur leur liberté.... Maintenant vous reconnaissez que, dans vos délibérations, vous êtes libres  . » – Voilà le mot final de la comédie ; il n’y en a pas d’égal, même dans Molière.

– Aux applaudissements des galeries, le cul-de-jatte sentimental conclut en demandant que l’on mette en arrestation les Vingt-Deux, les Douze, les ministres Clavière et Lebrun. Nul ne combat sa motion..Sauf une cinquantaine de membres de la droite qui se lèvent pour les Girondins, la Montagne, accrue des insurgés ou amateurs qui fraternellement siègent avec elle, vote seule et rend enfin le décret. – A présent que la Convention s’est mutilée elle-même, elle est matée pour toujours, et va devenir une machine de gouvernement au service d’une clique ; la conquête jacobine est achevée, et, sous la main des conquérants, le grand jeu de la guillotine peut commencer.


Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_80_ Vers l’Etat Montagnard

La vie dans Paris aux mains des Montagnards ; comités de surveillance et cartes de civismes. Contrôle policiers, persécutions et confiscations. Une tentative de résistance ; les manifestations du 4 et du 5 mai. La Convention échoue à mettre Marat en accusation et tente de sauver 22 Girondins décrétés d’accusation. Le terrible mot de septembriseur devient d'emploi courant

La vie dans Paris aux mains des Montagnards ; comités de surveillance et cartes de civismes
                                                              
Il me semble, écrit un observateur ironique , vous entendre dire à la faction : Tenez, nous avons des moyens, mais nous ne voulons pas en faire usage contre vous ; il n’y aurait pas de cœur à vous attaquer lorsque vous n’êtes pas en force. La force publique émane de deux principes, de l’autorité légale et de la force armée. Eh bien, nous allons d’abord créer des comités de surveillance dont nous vous établirons les chefs, parce que, avec cette verge, vous pourrez donner le fouet à toutes les personnes honnêtes de Paris et régler l’esprit public. Nous voulons faire plus, car le sacrifice ne serait pas complet : nous voulons vous faire présent de notre force armée, en vous autorisant à désarmer les gens qui vous seront suspects. Quant à nous, nous sommes prêts à vous rendre jusqu’à nos couteaux de poche   ; nous restons isolés avec nos vertus et nos talents. Mais prenez-y garde. Si, manquant à la reconnaissance, vous osiez attenter à nos personnes sacrées, nous trouverions des vengeurs dans les départements. — Eh, que vous importe ce que pourront faire les départements déchaînés l’un contre l’autre, lorsque vous ne serez plus ? »
 — Rien de plus exact que ce résumé ni de mieux fondé que cette prédiction. Désormais, et en vertu des décrets de la Convention elle-même, les Jacobins ont non seulement le pouvoir exécutif tout entier, tel qu’on le rencontre dans les pays civilisés, mais aussi le pouvoir discrétionnaire du tyran antique ou du pacha moderne, cette main-forte arbitraire qui, choisissant l’individu, s’abat sur lui pour lui prendre ses armes, sa liberté et son argent. À partir du 28 mars, on voit recommencer à Paris le régime qui, institué le 10 août, s’est achevé par le 2 septembre. Dès le matin, le rappel est battu ; à midi, les barrières sont fermées, les ponts et les passages interceptés, un factionnaire est au coin de chaque rue, nul ne peut « sortir des limites de sa section » ; nul ne peut circuler dans sa section sans montrer sa carte de civisme ; les maisons sont investies, nombre de personnes sont arrêtées  , et, pendant les deux mois qui suivent, l’opération se poursuit sous l’arbitraire des comités de surveillance…. D’autre part, grâce à la faculté d’accorder ou refuser les cartes de civisme, chaque comité barre à son gré, de sa seule autorité, et à tous les habitants de sa circonscription, non seulement la vie publique, mais encore la vie privée. À qui n’obtient pas sa carte  , impossible d’avoir un passeport pour voyager, s’il est commerçant ; impossible de garder sa place, s’il est employé public, commis d’administration, avoué ou notaire ; impossible de sortir de Paris ou de rentrer tard. Si l’on se promène, c’est au risque d’être arrêté et ramené entre deux fusiliers devant le comité de la section ; si l’on rentre chez soi, c’est avec la chance d’être visité comme receleur de prêtres ou de nobles. Un Parisien qui ouvre le matin ses fenêtres s’expose à voir sa maison cernée par une escouade de carmagnoles, s’il n’a pas en poche le certificat indispensable  . Or, aux yeux d’un comité jacobin, il n’y a de civisme que dans le jacobinisme, et l’on imagine s’il en délivre volontiers le brevet à des adversaires ou même à des indifférents, par quels examens il les fait passer, à quels interrogatoires il les soumet, combien d’allées, de venues, de sollicitations, de comparutions et d’attentes il leur impose, avec quelle persistance il atermoie, avec quel plaisir il refuse. Buzot s’est présenté quatre fois au comité des Quatre-Nations pour obtenir une carte à son domestique, et n’a pu en venir à bout  . – Autre expédient plus efficace encore pour tenir les malveillants en bride. Dans chaque section, c’est le comité qui, avec l’aide d’un membre de la Commune  , désigne les réquisitionnaires pour l’expédition de Vendée, et il les désigne, nominativement, un à un, à son choix : cela purgera Paris de douze mille antijacobins et pacifiera les assemblées de section où les opposants sont parfois incommodes
Tandis qu’une main tient ainsi l’homme au collet, l’autre main fouille dans ses poches. Dans chaque section, le comité de surveillance, toujours assisté par un membre de la Commune  , désigne les gens aisés, évalue leur revenu à son gré ou d’après la commune renommée, et leur envoie l’ordre de payer tant, à proportion de leur superflu, selon une taxe progressive. Le nécessaire admis est de 1 500 francs par an pour un chef de famille, outre 1 000 francs pour sa femme et 1 000 francs pour chacun de ses enfants ; si l’excédent est de 15 000 à 20 000 francs, on en requiert 5 000 ; s’il est de 40 000 à 50 000 francs, on en requiert 20 000 ; en aucun cas, le superflu conservé ne pourra être au-dessus de 30 000 ; tout ce qui dépasse ce chiffre est acquis à l’État. De cette contribution subite, on exige le premier tiers dans les quarante-huit heures, le second tiers dans la quinzaine, le dernier tiers dans le mois, et sous des peines graves. Tant pis pour l’imposé si la taxe est exagérée, si son revenu est aléatoire ou imaginaire, si ses rentrées sont futures, s’il ne peut se procurer d’argent comptant, si, comme Francœur, entrepreneur de l’Opéra, « il n’a que des dettes ». — « En cas de refus, lui écrit le comité de la section Bon-Conseil, tes meubles et immeubles seront vendus par le comité révolutionnaire, et ta personne sera déclarée suspecte…

Une tentative de résistance ; les manifestations du 4 et du 5 mai

Le 4 et le 5 mai, deux bandes de cinq ou six cents jeunes gens, bien vêtus et sans armes, se sont formées aux Champs-Élysées et au Luxembourg, afin de protester contre l’arrêté de la Commune qui les choisit pour l’expédition de Vendée   ; ils crient : Vive la république ! Vive la loi ! A bas les anarchistes ! Au diable Marat, Danton, Robespierre ! Naturellement, la garde soldée de Santerre disperse ces muscadins ; on en arrête un millier, et dorénavant les autres s’abstiendront de toute manifestation bruyante sur la voie publique. Alors, faute de mieux, on les voit à plusieurs reprises, surtout dans les premiers jours de mai, revenir aux assemblées de section ; ils s’y trouvent en majorité et prennent des délibérations contre la tyrannie jacobine : à la section Bon-Conseil, aux sections de Marseille et de l’Unité, Lhuillier est hué, Marat menacé, Chaumette dénoncé  . — Mais ce n’est là qu’un feu de paille ; pour dominer à demeure dans ces assemblées permanentes, il faudrait que les modérés, comme les sans-culottes, fussent assidus et prêts à faire le coup de poing tous les soirs. Par malheur, les jeunes gens de 1793 n’ont pas encore l’expérience douloureuse, la rancune profonde, la rudesse athlétique qui les soutiendra en 1795. « Après une soirée où presque partout les chaises ont été cassées   » sur le dos des contendants, ils faiblissent, ils ne reviennent plus, et, au bout de quinze jours, les tape-dur de profession triomphent sur toute la ligne. — Pour mieux terrasser les résistances, les assommeurs se sont ligués par un acte exprès, et vont, de section en section, au secours les uns des autres  . Sous le nom de députation ou sous prétexte d’empêcher les troubles, une troupe de gaillards solides, envoyée par la section voisine, arrive dans la salle et, subitement, y change la minorité en majorité, ou, à force de vociférations, maîtrise le vote. Parfois, à l’heure tardive où la salle est presque vide, ils se déclarent assemblée générale, et, au nombre de quinze ou vingt, rétractent la délibération du jour. D’autres fois, comme par la municipalité ils ont la police, ils appellent à leur aide la force armée et obligent les récalcitrants, à déguerpir. Et, comme il faut des exemples pour imposer le silence définitif, les quinze ou vingt, qui se sont érigés eux-mêmes en assemblée plénière, les cinq ou six, qui forment le comité de surveillance, décernent des mandats d’arrêt contre les plus notables des opposants.

La Convention échoue à mettre Marat en accusation et tente de sauver 22 Girondins décrétés d’accusation

Pourtant, si énergique et si persistante que soit l’obsession, la Convention, qui cède sur tant de points, ne consent pas à se mutiler elle-même. Elle déclare calomnieuse la pétition présentée contre les Vingt-Deux ; elle institue une commission extraordinaire de douze membres pour rechercher dans les papiers de la Commune et des sections les preuves légales de la conspiration permanente que les Jacobins trament à ciel ouvert contre la représentation nationale ; le maire Pache est mandé à la barre ; des mandats d’arrêt sont lancés contre Hébert, Dobsent et Varlet. – Puisque les manifestations de la volonté populaire n’ont pas suffi et que la Convention, au lieu d’obéir, se rebelle, il ne reste plus à employer que la force.
« Depuis le 10 mars, dit Vergniaud à la tribune  , on ne cesse de provoquer publiquement au meurtre contre vous. » – « Ce moment est terrible, écrit le 12 mai un observateur , et ressemble beaucoup à ceux qui ont préparé le 2 septembre ». – Le même soir, aux Jacobins, un membre propose « d’exterminer tous les scélérats avant de partir »…
Conclusion : le jour, l’heure, le moment où l’insurrection aura lieu sera sans doute celui où la faction croira pouvoir utilement et sans risque mettre en jeu tous les brigands de Paris  , » et à la mairie, à l’Évêché, aux Jacobins, les énergumènes de bas étage arrangent déjà le plan du massacre  .
On choisira une maison isolée, avec trois pièces au rez-de-chaussée, en enfilade, et une petite cour par derrière ; on enlèvera de nuit les vingt-deux Girondins, et on les mènera dans cet abattoir préparé d’avance ; on les poussera tour à tour dans la dernière pièce ; là on les tuera, puis on jettera leurs corps dans une fosse creusée au milieu de la cour, on versera dessus de la chaux vive ; ensuite on les supposera émigrés et, pour prouver le fait, on imprimera des correspondances fausses  . Un membre du comité municipal de police déclare que l’opération est facile : « Nous les septembriserons, non pas nous-mêmes, mais nous avons des hommes tout prêts que nous payerons bien. » — Nulle objection de la part des Montagnards présents, Léonard Bourdon et Legendre ; celui-ci remarque seulement qu’on ne doit pas toucher aux Girondins dans la Convention ; hors de la Convention, « ce ne sont que des scélérats dont la mort sauverait la république », et l’acte est licite ; il verrait « périr à côté d’eux tous les coquins du côté noir, sans s’opposer à leur destruction ». – Plusieurs, au lieu de vingt-deux députés, en demandent trente ou trente-deux, et quelques-uns trois cents ; on y adjoindra les suspects de chaque section, et dix ou douze listes de proscrits sont déjà faites. Par une rafle générale, exécutée la même nuit, à la même heure, on les conduira aux Carmes près du Luxembourg, et, « si le local est insuffisant, » à Bicêtre ; là « on les fera disparaître de la surface du globe   ».
Un autre septembriseur  , commandant du bataillon du Jardin-des-Plantes, Henriot, rencontrant des ouvriers du port, leur dit de sa voix rauque : « Bonjour, camarades ; nous aurons bientôt besoin de vous, et pour un meilleur ouvrage ; ce n’est pas du bois, ce sont des cadavres que vous transporterez dans votre tombereau. — Eh bien, eh bien, c’est bon, répond un manœuvre, d’un ton demi-ivre ; nous ferons comme nous avons déjà fait le 2 septembre ; cela nous fera gagner des sous. » — « On fabrique des poignards chez Cheynard, maître serrurier, machiniste de la Monnaie..., et les femmes des tribunes en ont déjà reçu deux cents. » — Enfin, le 29 mai, aux Jacobins  , Hébert propose « de courir sus aux membres de la commission des Douze », et un autre Jacobin déclare que « ceux qui ont usurpé le pouvoir dictatorial », entendez par là les Girondins, « sont hors de la loi ».

Tout cela est excessif, maladroit, inutile, dangereux, ou du moins prématuré, et les chefs de la Montagne, Danton, Robespierre, Marat lui-même, mieux informés et moins bornés, comprennent qu’un massacre brut révolterait les départements déjà à demi soulevés  . Il ne faut pas casser l’instrument législatif, mais l’employer :