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samedi 22 avril 2023

Commission Schellenberger : les politiques et le CEA, des experts ostracisés Audition 10 ) Yves Bréchet

 1) La fonction de Haut-Commissaire au CEA : un devoir de franchise totale

J’ai occupé la fonction de Haut-commissaire à l’énergie atomique de 2012 à 2018, soit deux mandats de trois ans, à l’issue desquels j’ai souhaité ne pas être renouvelé. J’ai rejoint la compagnie Saint-Gobain en qualité de directeur scientifique en 2018. Depuis 2019, je préside le conseil scientifique de Framatome. J’ai conservé une activité de recherche et de collaboration avec des universités étrangères.

En quoi consiste la fonction de Haut-commissaire à l’énergie atomique ? Il est ainsi le conseiller de l’exécutif pour les questions scientifiques et techniques relatives à l’énergie nucléaire. Il peut saisir les ministres intéressés de propositions relatives à l’orientation générale scientifique et technique du CEA.

…Il est membre du comité de l’énergie atomique, qui examine toutes les questions relatives au CEAIl est le conseiller scientifique et technique de l’administrateur général du CEA pour l’orientation générale de l’établissement, ce pour quoi il est assisté d’un conseil scientifique, qu’il présideIl est responsable de la chaîne de sécurité de l’intégrité des moyens concourant à la dissuasion et ne relevant pas du ministère de la défense…

Chaque titulaire de la fonction l’exerce avec son style propre. Pour ma part, j’ai adopté un positionnement exclusivement technique, et transmis mes rapports aux autorités concernées, à l’exclusion de toute diffusion publique. J’ai théorisé cette pratique de la façon suivante : ce devoir de réserve absolu, revendiqué dès ma nomination, va de pair, à mes yeux, avec un devoir de franchise totale. Je ne me suis jamais départi ni de l’une, ni de l’autre.

Les documents émanant du Haut-commissaire sont à diffusion restreinte. Tous ont systématiquement été transmis aux conseillers techniques des ministères concernés, principalement ceux chargés de l’environnement et de l’énergie, de l’industrie, de la recherche et de la défense, ainsi qu’aux cabinets du Premier ministre et du Président de la République.

En six ans, j’ai dû rédiger ou piloter environ 4 000 pages de rapport… Haut-commissaire, n’excédant pas dix pages, portaient sur un point nécessitant une information directe et rapide. Par exemple : Sur la nécessité des RNROpportunité des petits réacteurs modulaires (SMR)Radiothérapie, Épidémiologie des cancers de la thyroïdeLes échelles de temps dans le nucléaireOpportunité de développer la filière thoriumLa participation française aux rapports du GIEC ou encore La chimie séparative au CEA et son application hors nucléaire.

 

2) Comment la cohérence d’une stratégie industrielle a cédé la place à l’opportunisme d’une stratégie de communication

 

L’électricité produite par le nucléaire est essentiellement décarbonée. Dans une optique de lutte contre le réchauffement climatique, il est absurde de dépenser des milliards pour la décarboner. Le démantèlement des centrales est une technologie certes maîtrisée, mais qui créera moins d’emplois que leur fermeture n’en supprime.

 

Le fonctionnement des centrales est sûr. La létalité de l’énergie nucléaire est faible, par comparaison avec les autres sources d’électricité, notamment les sources fossiles. La gestion des déchets est garantie par les technologies de leur vitrification et de leur stockage géologique profond, dans lesquelles la France a une avance reconnue.

 

Le problème des ressources en uranium est résolu par la technologie des neutrons rapides et par la fermeture du cycle, qui permettent d’utiliser l’uranium appauvri et de maintenir le bilan en plutonium. La filière à neutrons rapides, dans laquelle la France était pionnière, a été abandonnée en 2018, par une décision à courte vue qui restera dans l’histoire comme un modèle de stupidité ou de cynisme.

 

Il importe de comprendre comment la cohérence d’une stratégie industrielle a cédé la place à l’opportunisme d’une stratégie de communication. L’historique de la filière et l’inventaire des difficultés industrielles rencontrées permettent de mieux comprendre la situation actuelle…

Ne pas avoir construit de réacteurs pendant les vingt ans qui ont suivi (le plan Messmer) a induit une perte de compétences industrielles, une dégradation de l’outil de production et un délitement du tissu de sous-traitants, dont nous payons aujourd’hui le prix. La doctrine de libéralisation des marchés appliquée à l’électricité, dont la nature non stockable demeure à ce jour incontournable, et la démission des États européens face au besoin pourtant croissant de fournir à tous les citoyens une énergie à bon marché, a amené à une déstructuration ayant pour conséquence une situation économiquement et politiquement intenable, caractérisée par des prix négatifs et une déstabilisation des réseaux.

La gestion de l’intermittence des énergies renouvelables (ENR) et leur déploiement massif, conjugué à la perte de capacités pilotables, signalée à plusieurs reprises par l’autorité de sûreté nucléaire (ASN), ont induit une grave dépendance au gaz à l’échelle européenne, présentant un risque géopolitique grave. Je pourrais ajouter aujourd’hui que l’histoire récente nous en donne la preuve.

Le prix à payer pour ces erreurs historiques sera lourd. La destruction, à l’heure même de l’urgence climatique, de ce qui a été un fleuron industriel du pays et qui constitue l’un de ses meilleurs atouts dans la lutte contre le dérèglement climatique, l’absence de stratégie claire de remplacement du parc dans le domaine électronucléaire, le sacrifice d’outils industriels amortis et au fonctionnement sûr, la confusion entretenue entre la lutte contre le réchauffement climatique, qui suppose une décarbonation de notre énergie, le manque de lucidité sur les liens organiques entre la dissuasion nucléaire et la propulsion, et les technologies industrielles civiles, tout cela relève au mieux de l’ignorance, au pire de l’idéologie.

3) L’arrêt de la filière à neutrons rapides ou l’étranglement discret du nucléaire

Sauf à supposer que personne, dans les ministères et les administrations, ne lit les rapports techniques, la décision d’arrêter le projet Astrid a été prise en connaissance de cause. J’ai rédigé quatre notes à ce sujet. Le CEA a remis, lors d’une réunion interministérielle, un dossier très complet, tant sur les aspects techniques du projet que sur ses implications industrielles et en termes de relations internationales, concernant notamment les collaborations initiées avec le Japon. J’ai de surcroît remis un rapport détaillé sur les options de fermeture du cycle et son état de maturité.

La note que je vais vous lire date d’août 2017, soit juste avant que la décision ne soit officiellement prise. Elle remet en perspective la décision à prendre, à l’aune de soixante-dix ans d’investissement du contribuable, et décrit, en des termes non techniques, les conséquences de la décision qui était sur le point d’être prise.

La question de la fermeture du cycle des matières nucléaires constitue une illustration de la nécessité d’une instruction technique approfondie des dossiers. La fermeture du cycle vise à éviter l’accumulation des déchets nucléaires, principalement constitués de plutonium, et à tirer le maximum d’énergie des matières premières issues du minerai d’uranium.

Il se trouve que les réacteurs à neutrons rapides (RNR) sont capables de brûler tous les isotopes du plutonium, donc de transformer ce déchet en ressource, et peuvent également brûler l’uranium naturel et l’uranium appauvri. Ils peuvent donc transformer les déchets en ressource et consommer toutes les matières fissiles issues de la mine.

À l’heure actuelle, personne n’est capable de dire quelle proportion d’énergie décarbonée non nucléaire est compatible avec nos sociétés industrielles. On ne sait pas quelles sont les capacités de stockage réalistes. On ne sait pas quelles modifications du réseau de distribution sont indispensables. On ne sait pas quelle part de production et de consommation localisées est compatible avec un mix énergétique donné. Quant à la production d’électricité décarbonée à partir d’énergies fossiles, rendue possible par un stockage de masse du CO2, elle est à ce jour un vœu pieux.

Quoi qu’il en soit, l’utilisation, même « modérée », du nucléaire impose de fermer le cycle, sous peine de laisser la filière nucléaire s’étouffer sous ses propres déchets. Ne pas fermer le site condamnerait à terme le nucléaire dans notre pays.

Renoncer à cette option sans le dire forcerait la décision politique de façon malhonnête, en donnant de facto au nucléaire un statut d’énergie de transition. La conserver préserve au contraire la possibilité de l’usage du nucléaire dans la proportion qui sera nécessaire, car, à tout moment, les flux de matière entrant et sortant seront équilibrés, sans accumulation s’agissant des déchets non ultimes. Ne pas fermer le cycle, c’est rendre le nucléaire non viable car non durable. C’est irresponsable et politiquement indéfendable, car cela prive le politique d’une marge de manœuvre et revient de facto à décider à sa place…

L’arrêt du programme Astrid a été pris au plus haut niveau de l’exécutif, par le Président de la République et le Premier ministre. Toutes les informations étaient disponibles et ont été sciemment ignorées.

4) Les relations entre expertise scientifique et politique

Pourquoi, en six ans de mandat et malgré mes demandes réitérées, le comité à l’énergie atomique n’a-t-il été réuni que deux fois, dont une seule dans sa configuration légale, et non chaque année, comme il l’a été s’agissant du nucléaire militaire, soit dit en passant ? Pourquoi est-il rarissime de recevoir un retour sur un rapport technique ? Pourquoi tant de rapports, tels le rapport d’Escatha-Collet-Billon, disparaissent-ils sans laisser de traces ? Pourquoi les avis réitérés de l’Académie des sciences et de l’Académie des technologies sont-ils reçus dans un silence poli ?

Ces dysfonctionnements ont des causes profondes.

La première est malheureusement l’inculture scientifique et technique de notre classe politique. Au temps de la génération qui a reconstruit le pays, les élèves de l’ENA recevaient un cours de Louis Armand, arrière-grand-père de votre rapporteur, sur les sciences et les technologies de la France industrielle. Il faut avoir eu ce cours en mains pour comprendre ce que cela signifiait. Sans faire d’eux des ingénieurs, il leur donnait la mesure du problème. Cette connaissance les rendait bien plus efficaces que ne le sont des ingénieurs n’ayant d’ingénieur que le titre.

La seconde est le rôle des conseillers techniques dans les cabinets ministériels. Quel que soit le prestige de leur diplôme, ils sont censés conseiller, sur des sujets qu’ils ne maîtrisent généralement pas, un ministre qui ne se pose même pas la question. Trop souvent, leur préoccupation première est de ne dire à leur ministre que ce qu’il a envie d’entendre, pour ne pas nuire à leur carrière à venir. Il n’est guère surprenant que lesdits conseillers ne manifestent qu’un enthousiasme limité à l’idée de réunir un comité à l’énergie atomique qui aurait tôt fait de mettre à jour leurs lacunes.

Au fond, par-delà la question du nucléaire et de la souveraineté énergétique, c’est l’instruction scientifique et technique des dossiers politiques qui doit être repensée de fond en comble. Que les corps techniques de l’État forment correctement leurs jeunes au lieu de se contenter d’être les chiens de garde de chasses gardées ! Que les conseillers soient en état de conseiller, ce qui suppose qu’ils réapprennent à analyser le fond des dossiers et à l’éprouver auprès des experts qui leur font rapport, au lieu d’être nommés sur la foi d’un titre fraîchement acquis !

De telles instances existent ailleurs, notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni, et fonctionnent. J’ai eu à examiner les rapports Quadriennal Energy Review (QER) et Quadriennal Technology Review (QTR) sur la transition énergétique produits sous la présidence de Barack Obama

Le comité civile de l’énergie atomique M. le président Raphaël Schellenberger. Je résume. Le comité civil de l’énergie atomique, qui, selon la loi, doit être réuni une fois par an,…MYves Bréchet. Sous la présidence du Premier ministre.  M. le président Raphaël Schellenberger. …n’a, à votre connaissance, été réuni que deux fois depuis 2012. M. Yves Bréchet. Oui.

 

Je l’ai vu réuni une fois à mon arrivée, présidé par Mme Fioraso, qui était ministre de la recherche_pas par le Premier ministre –, puis une seconde fois sous la présidence de Manuel Valls, Premier ministre. Ce sont les deux seules fois, en six ans, où je l’ai vu réuni ; à ma connaissance, il ne l’a pas été depuis que je suis parti.

L’État est une merveille qui est capable de faire fonctionner ses propres institutions contre ses  propres lois. Je trouve cela absolument fascinant.

J’ai mis longtemps à comprendre la raison pour laquelle le comité n’était pas réuni. Chaque année, je demandais qu’il le soit et, chaque année, les conseillers des ministères disaient « c’est compliqué, ça n’intéresse pas les ministres, on ne trouvera pas de date dans l’emploi du temps ». J’avais beau leur dire que c’était dans les textes, que la loi l’imposait, rien n’y faisait.

En fait, c’est très simple : quand vous n’instruisez pas correctement les dossiers, vous n’avez sûrement pas envie que des dossiers correctement instruits par des gens qui connaissent le sujet – même si vous pouvez les accuser d’être biaisés – arrivent sous les yeux de ceux qui vous considèrent comme conseillers. Donc la structure a été vidée de son contenu. Le dysfonctionnement de l’analyse scientifique et technique des dossiers en ce qui concerne l’énergie atomique – j’espère que ce n’est pas vrai partout – se manifeste aussi dans le dysfonctionnement organisationnel.

Atouts et faiblesses de la filière nucléaire

La filière électronucléaire française demeure un atout du pays. En héritage de décennies d’investissement, les compétences scientifiques et techniques demeurent au sein du CEA, d’EDF, de Framatome et d’Orano. Lorsqu’elles sont mobilisées dans un contexte où l’outil industriel est fiable et la réglementation stable, par exemple en Chine et au Royaume-Uni, nous voyons que l’atout industriel existe encore et reste de bon niveau.

Toutefois, il faut bien admettre que les tergiversations multiples des gouvernements successifs dans la politique nucléaire ont grandement endommagé la réputation de la France comme partenaire fiable – mais pas son image de ressource de compétences « à pomper », ce qui n’est pas exactement la même chose qu’un partenariat. En ce qui concerne l’industrie nucléaire à l’export, les pays qui gagnent sur les marchés internationaux sont ceux dont la filière est fortement soutenue par leur État, comme le démontrent les exemples de la Corée du Sud, de la Russie, de la Chine et à présent des États-Unis.

Le drame de l’électronucléaire français, qui est techniquement solide s’il est associé à un tissu industriel mobilisé, a trois causes. Tout d’abord, la perte, depuis une trentaine d’années, du tissu industriel et des compétences en matière de gestion des très grands projets, dont nous n’avons pas fini de subir les conséquences dans de nombreux secteurs. Ensuite, l’absence de politique claire et la multiplication de discours non suivis d’actions concrètes depuis plusieurs années – le contraste avec le plan Messmer est cruel. Tant qu’il n’y aura pas de politique claire avec des engagements clairs et concrets dans la durée, le domaine du nucléaire restera en dessous de ce qu’il doit être. Enfin, la conjonction de flottements décisionnels, de politiques pusillanimes, de dirigeants d’entreprises ayant peur de leur ombre et de froisser le prince, et la démultiplication d’autorités de sûreté dont le travail de qualité est entravé par des communications intempestives. Tout cela rend très difficile la conduite d’une politique industrielle et énergétique rationnelle, et amène à mettre hors service, au pire moment, des outils industriels qui pourraient remplir leur fonction de façon tout à fait sûre.

Les atouts restants du nucléaire français peuvent et doivent contribuer à la souveraineté industrielle et énergétique du pays, ce qui suppose – j’espère que votre commission d’enquête fera passer ce message – de prendre enfin le taureau par les cornes. Il faut prendre conscience du caractère essentiel de l’énergie et de l’atout que nous avons en mains en cessant de le sacrifier à une soumission sans discernement à des intérêts qui ne sont pas les nôtres. Il faut comprendre enfin la temporalité des actions : on répond aux exigences du jour avec les technologies disponibles, on prépare l’avenir par la recherche, on réalise aujourd’hui par les investissements qui ont été décidés hier.

Il faut nommer aux postes clés des personnes compétentes et courageuses ayant le sens du bien public.

Ce sont des Marcel Boiteux, des Michel Hugues, des Jean-Claude Leny, des André Giraud, des Robert Dautrey qu’il faut mettre aux manettes ! Je suis persuadé qu’ils existent encore, mais on ne les trouve pas courbés dans les couloirs des ministères ni pliés dans les valises des compagnons de route.

Sur le CEA et les ENR

La mutation du CEA en Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEAEA) témoigne de cet opportunisme et de la volonté de l’établissement, grande maison aux volontés impérialistes nullement négligeables, de préempter ce sujet chéri dans les ministères. Au sein du CEA, les ENR constituaient un État dans l’État, dont le patron avait son rond de serviette au ministère. En revanche, la défense de son action dans le domaine du nucléaire civil, qui n’était pas bien en cour, a été une lutte de tous les instants, menée courageusement par les deux administrateurs généraux avec lesquels j’ai travaillé.

Sur la sécurité, l’IRSN et l’ASN

La démultiplication d’autorités de sûreté dont le travail de qualité est entravé par des communications intempestives.

Disposer d’une autorité de sûreté indépendante comme l’ASN est un atout. Mais la concurrence médiatique à laquelle se livrent l’ASN et l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) n’est pas une bonne idée.

Le nucléaire est le seul domaine où l’on considère qu’une instruction sera meilleure si elle est réalisée sur la place publique. Le secret de l’instruction vise au contraire à mener un examen critique dépassionné des sujets. Autant il semble sain que les dossiers instruits sortent sur la place publique, autant exposer le problème revient à encourager le catastrophisme, ce qui a des conséquences délétères.

En tant qu’ingénieur, lorsque je suis confronté à un défaut dans les matériaux des centrales, je m’interroge non sur la non-conformité au règlement, mais sur la dangerosité du défaut, pour estimer s’il appelle une action immédiate, avant l’hiver. Puis, j’essaie de le reproduire pour en trouver les causes. Cela se fait calmement, hors de l’arène, de façon à parvenir à une décision qui tienne debout….

 


dimanche 20 septembre 2020

Allemagne :une hirondelle pro-nucléaire fait-elle le printemps ?

Allemagne :une hirondelle pro-nucléaire fait-elle le printemps ?

Pas sûr, mais c’est toujours bon à prendre !

Rainer Moormann et Anna Veronika Wendland, deux Verts historiques auteurs d’une trinube pro-nucléaire.

Deux militants écologistes Allemands dont un anti-nucléaire historique (Dr. Rainer Moormann) ont plaidé dans une tribune du Zeit pour une sortie du charbon et du gaz avant que ne soient fermées les six centrales restantes…et même éventuellement, selon l’état des techniques de stockage pour la construction de nouveau nucléaire !

Rainer Moormann, physicien, né en 1950, s’est notamment fait connaitre dans les années 2008 par une campagne bien argumentée sur les dangers des « réacteurs à lit de galets ». Il s’agissait de réacteurs nucléaires haute température, avec par exemple le thorium high-temperature nuclear reactor (THTR-300) construit en 1983 à Hamm-Uentrop (Allemagne) et définitivement arrêté en 1989. Pour modérer la réaction en chaîne, il utilise du graphite pyrolitique, ce qui, comme l’as souligné Rainer Moormann, en raison du caractère inflammable du graphite, présentait des dangers non négligeables d’incendie. De plus, comme le combustible est contenu dans du graphite, le volume des déchets nucléaires est plus important.

 Une mauvaise filière dont Moormann a obtenu l’arrêt. Pour cela, il a reçu le prix des lanceurs d’alerte de de la Fédération des scientifiques allemands.

 Anna Veronika Wendland (née en 1966) est une historienne de la technologie allemande et de l'Europe de l'Est. Après avoir participé dans sa jeunesse au mouvement antinucléaire allemand (mais surtout en lutte contre le nucléaire militaire), elle est devenue une avocate de l'énergie nucléaire civile et est maintenant l'une des figures les plus en vue du mouvement pro-nucléaire allemand, impliquée dans les associations Nuklearia et Ökomoderne (Nuklearia est issu du Parti Pirate allemand, dont une partie des membres a affirmé son soutien au nucléaire civil). Le mieux est qu’après avoir longtemps polémiqué entre eux, Moormann et Wendland se sont mis d’accord pour publier l’article du Zeit , qui a fait un certain bruit.

 L’article du Zeit : Arrêtez l'élimination du nucléaire ! (Stoppt den Atomausstieg! )

 https://www.zeit.de/2020/30/deutsche-klimastrategie-atomausstieg-co2-emissionen-bundesregierung

L’article est assez long. Par ailleurs, il est basé sur mémorandum des deux écologistes historiques encore plus documenté

 Extraits : critique de l’energiewende :

 « Il n'est pas exagéré de parler d'une urgence climatique. Le réchauffement climatique affecte également nos latitudes tempérées, auparavant favorisées par les conditions climatiques. Il est donc indispensable de passer de la production d'électricité à partir de combustibles fossiles à une production d'électricité neutre en CO₂ le plus rapidement possible. Après la décision d'élimination du nucléaire en 2011, l'Allemagne s'est donc concentrée sur l'expansion des énergies renouvelables, en particulier les centrales éoliennes et solaires.

 Néanmoins, notre pays manque toujours ses objectifs d'économie de CO₂. En 2020, seule la crise de la Covid19 , qui a provoqué l'effondrement des émissions de CO₂, a sauvé la République fédérale, qui aime à se considérer comme un pionnier de la protection du climat, de l'embarras. Et cela ne semble pas mieux pour les prochaines années: l' élimination du nucléaire réduira à zéro la production d'énergie nucléaire à faible émission de CO₂ d'ici 2023. Les énergies renouvelables ont été considérablement développées, mais sans stockage, elles ne peuvent pas remplacer les centrales nucléaires car elles s'alimentent en fonction de la météo et de l'heure de la journée. Contrairement aux centrales nucléaires, l'énergie éolienne et solaire ne fournit pas de «performances sûres (pilotables)», comme on l'appelle en termes techniques. Au lieu de cela, les centrales électriques au charbon et au gaz, nuisibles au climat, comblent le vide. »

 Une attitude logique : sortir du fossile avant de sortir du nucléaire, garder le nucléaire pour assurer la sécurité énergétique

 « Il est donc temps de changer de cap en matière de politique énergétique. Les six centrales nucléaires allemandes restantes devraient rester sur le réseau pendant une période limitée. Ces systèmes sont parmi les plus matures techniquement de leur génération dans le monde. Les licences d'exploitation expireront à la fin de 2021 et à la fin de 2022. Un arrêt serait irréversible. Ce serait l'approvisionnement énergétique nettement plus respectueux du climat que le charbon. Les six dernières centrales nucléaires allemandes, avec leur puissance nominale brute totale d'environ 8 500 mégawatts, génèrent autant d'électricité que l'ensemble du parc de centrales au lignite en Rhénanie du Nord-Westphalie. Cela n'a aucun sens de maintenir en fonctionnement les centrales électriques au lignite particulièrement dommageables pour le climat et de fermer les centrales nucléaires. Ce serait l'inverse: revenir sur la fermeture du nucléaire pour le moment réduirait considérablement les émissions totales de CO₂ allemandes…

 Jusqu'à présent, la stratégie climatique allemande dans le secteur de l'énergie s'est articulée autour de trois axes: une élimination rapide de l'énergie nucléaire, une expansion des énergies renouvelables et une lente élimination des combustibles fossiles. Toutes les centrales électriques au lignite et au charbon en Allemagne ne seraient pas être fermées avant 2038. La meilleure solution serait  une lente élimination du nucléaire, une expansion des énergies renouvelables et une élimination rapide des fossiles. Outre la protection du climat, il y a une autre raison importante à cela: la sécurité énergétique du pays.

Si le vent et le soleil ne délivrent que partiellement ou pas du tout d’électricité, souvent pendant des jours, le stockage à court terme par batterie ne suffit pas. Il n'y a alors que deux remèdes: le stockage d'électricité à long terme ou un réseau de sécurité des centrales conventionnelles. »

Sans stockage de l’électricité à long terme, il n’y a comme solution que le gaz qui n’est pas climatiquement acceptable et implique une trop forte dépendance vis-à-vis de la Russie

 « Les systèmes de stockage d'électricité à long terme n'ont jusqu'à présent existé que sous forme de petits systèmes pilotes. La méthode préférée consiste à générer de l'hydrogène avec de l'électricité verte et à la convertir à son tour en méthane gazeux («power-to-gas»). Il faudrait construire une énorme infrastructure de parcs éoliens, d'électrolyseurs et d'usines de biogaz comme source de carbone pour la méthanisation. Cela reste très coûteux, c'est pourquoi aucun investisseur ne veut l'aborder sans l'aide du gouvernement.

 Mais selon les normes industrielles, les 18 ans avant la fermeture de la dernière centrale au charbon ne sont pas très longs. Nous craignons que d'ici là, il n'y ait  pas de systèmes de stockage d'électricité à une échelle suffisante.

 On ne peut compter sur les systèmes de stockage d'électricité qui arriveront trop tard . Tout se résume donc actuellement à la création d'un parc de centrales à gaz comme filet de sécurité pour les énergies renouvelables. Personne ne le dit ouvertement, mais c'est dans les recommandations de la Commission Charbon et dans les études de faisabilité de la transition énergétique. C'est ce qu'il ressort des lois et des propositions législatives sur la production combinée de chaleur et d'électricité et le renforcement structurel. C'est l'une des raisons pour lesquelles Angela Merkel défend avec tant de ténacité le gazoduc Nord Stream, à travers lequel le gaz circule directement de la Russie vers l'Allemagne. En juin 2019, le co-auteur de cet article était assis dans la salle du Dialogue de Pétersbourg à Bonn, lorsque le Premier ministre de Rhénanie du Nord-Westphalie, Armin Laschet parlait de son optimisme à propos de la Russie en tant que partenaire de la transition énergétique allemande. Selon le Comité oriental des affaires allemandes, la partie russe a évoqué le "rôle clé" du gaz naturel dans un "futur système énergétique". Le fournisseur de gaz Vladimir Poutine profite donc de la sortie du nucléaire allemand.

 Cependant, le gaz naturel n'est pas une solution à long terme pour plusieurs raisons: en raison des fuites de méthane qui se produisent dans la chaîne de production et de transport, il est aussi dommageable pour le climat que le charbon dans le bilan global, (NB tout de même moins polluant !) comme l'a récemment montré une étude d'Energy Watch Group. En conjonction avec les énergies renouvelables, les centrales au gaz naturel fonctionneraient généralement à charge partielle, ce qui augmente leurs émissions et les rend plus coûteuses à exploiter. Enfin, la dépendance énergétique croissante à l'égard d'une Russie de plus en plus autoritaire est politiquement risquée.

De plus, l'expansion des énergies renouvelables est également problématique d'un point de vue écologique. L'association de protection de la nature Nabu et le centre de recherche environnementale de Leipzig soulignent déjà les dangers des monocultures de biogaz et des parcs éoliens pour la biodiversité. Et à l'avenir, nous aurions besoin de systèmes de dimensions complètement différentes de ce que les gens voient aujourd'hui. Afin de rendre notre industrie neutre en CO₂, nous devrions générer et stocker partiellement plusieurs fois l’équivalent de la consommation électrique actuelle. »

 Prolonger le nucléaire existant, lancer le nucléaire futur !

 « Il faut donc arrêter l’élimination du nucléaire et permettre aux centrales nucléaires restantes de continuer à fonctionner pendant une dizaine d’années. Cela se justifie à la fois en termes de sûreté et au regard du faible volume supplémentaire de déchets nucléaires. Si nécessaire, cela doit être fait par l'État, car les groupes opérationnels ne devraient plus être disposés à le faire après des années de va-et-vient pour prolonger la durée…Parallèlement à l'extension du nucléaire, des négociations pour une sortie plus rapide du charbon seraient nécessaires.

 Bien entendu, les énergies renouvelables devraient être développées en même temps et des investissements devraient être faits dans le développement de systèmes de stockage d'électricité. Mais si les progrès essentiels nécessaires sur la voie des grands stockages n'avaient pas été réalisés à l'horizon 2030, la construction de nouvelles centrales nucléaires devrait également être envisagées. Rien de tout cela ne concerne une relance à grande échelle de l'énergie nucléaire. Le but est de l'utiliser comme une technologie respectueuse du climat jusqu'à ce que le pays ait mis en place un approvisionnement alternatif vraiment sûr.

 Il y a maintenant beaucoup de politiciens et de scientifiques, quelques-uns même dans le camp vert, qui pensent au moins ce que nous écrivons. Nous savons cela grâce à de nombreuses conversations. Mais presque personne n'ose contester ouvertement le consensus sur l'élimination du nucléaire en 2011 - la crainte d'une nouvelle controverse nucléaire est trop grande. C'est une mauvaise peur. Nous nous plaçons dans le spectre progressif et écologique. De l’expérience de nos propres recherches, nous sommes conscients que l’énergie nucléaire n’apporte pas de solution sans risque. Mais cela peut donner à notre pays la marge de manœuvre dont nous avons un besoin urgent. »

 Quelques réactions : calme plat pour l’instant !

 Comme chaque fois qu’un tabou important est bousculé, les réactions, surtout dans le monde politique, mettent du temps à apparaître. Tout se passe comme si la tribune du Zeit avait déclenché une période de sidération, durant laquelle les politiques se taisent prudemment en attendant de voir comment tournera l’opinion publique. Signalons du côté Vert des déclarations de responsables anonymes (prudents, lâches ?) qui confirment les propos des auteurs de la tribune sur le thème « en sortant du nucléaire avant de sortir de charbon, nous avons étranglé le mauvais cochon ». Par contre, la réacrion officielle du Parti Vert a été sans appel et toujours aussi absurde « J. Trittin a souligné que l'énergie nucléaire est dangereuse, coûteuse et impropre à la protection du climat. Avec une part de cinq pour cent de l'énergie mondiale, c'est tout simplement trop insignifiant »

 De même la réaction d’EON est assez désespérante : Guido Knott, chef de la filiale atomique d'Eon, Preussen Elektra : « Nous nous concentrons sur l'exploitation sûre de nos trois centrales électriques Brokdorf, Grohnde et Isar 2 encore en fonctionnement jusqu'aux dates légalement stipulées et nous les démonterons ensuite en toute sécurité, rapidement et de manière techniquement innovante… Cinq autres usines sont déjà en cours de démantèlement…Continuer à exploiter les centrales électriques», ce n'est pas une option pour nous ». De quoi donner raison à Moormann : ce sera à l’Etat de décider et de mettre en œuvre la décision.

 Quelques réactions typiques sur le site du Zeit sont intéressantes et donnent peut-être quelques indications sur le futur.

 Evidemment, un certain nombre sur le thème du lobby nucléaire. Mais pas la majorité !

 « La RFA n'a pas besoin d'une élimination "lente" du nucléaire, mais de la fin de l'entrave des énergies renouvelables. Les exploitants d'énergie nucléaire et leurs lobbies ont beaucoup fait pour ralentir ou empêcher l'expansion des énergies renouvelables… »

 Sur l’aspect politique :

 « Arrêter l'élimination du nucléaire - comment cela pourrait-il fonctionner? Il est difficile d'imaginer qu'une majorité au Bundestag voterait pour une prolongation du mandat. Nous n’en sommes pas encore là. Il y a cependant une autre possibilité: pour une motion de révision des normes de la loi sur l'énergie atomique, les voix d'un quart des députés sont suffisantes.

 Selon un avis du juge constitutionnel fédéral Udo Di Fabio de 1999, l'élimination du nucléaire viole le principe de proportionnalité de la Loi fondamentale. Il écrit que "l'augmentation excessive des exigences en matière de sécurité" est "un abus de droit et conduit à une violation de l'état de droit" (article 20.3 de la Loi fondamentale). Dans la perspective d'aujourd'hui, la décision de sortie du nucléaire de 2002 n'a évalué les conséquences sur la vie et l'intégrité physique qu'au regard des risques de l'énergie nucléaire. Les dommages causés par l'augmentation de la combustion du charbon (pollution de l'air et changement climatique) n'ont pas été pris en compte. Cependant, la protection de l'article 2 (2) de la Loi fondamentale s'applique également à ces conséquences.

Un quart des députés devrait être plus facile à trouver qu'une majorité.. »

 Les jeunes :

« Quand j'aborde le sujet de la production d'énergie en classe de technologie, mes étudiants reviennent sans cesse avec la question de savoir pourquoi nous abandonnons l'énergie nucléaire. D'autres pays agissent différemment et le problème avec les déchets peut être résolu plus tard. Il est émouvant de voir à quel point les jeunes peuvent être impartiaux et si honnêtement rationnels. »

 

La rationalité scientifique

 

« 60%! C'est la proportion de l'électricité lignite actuelle qui serait expulsée du réseau au début de 2023…L'élimination du nucléaire et  la mise au rebut virtuelle de TOUS les modules solaires actuellement installés et de plus d’une éolienne sur 10  produira aussi des effets immédiats. Avec une expansion de l'énergie solaire de 130%, nous resterions simplement sur place. Nous sacrifierions alors 2,5 ans de protection du climat pour éliminer l'énergie nucléaire. Il est illusoire que nous puissions éliminer le nucléaire tout en conservant une protection climatique efficace »

 

« Il y a une claire prise de conscience qu'avec les seules «énergies renouvelables», une atténuation du changement climatique et une amélioration du niveau de vie dans les pays du sud, tout en préservant les habitats naturels pour les humains et la faune ne peuvent de loin pas être réalisées. Je pense maintenant que le maintien et le développement de l’énergie nucléaire doivent être une contribution nécessaire à la résolution du problème. Aujourd'hui, un certain nombre de climatologues et d'écologistes éco-modernistes sont parvenus à des conclusions similaires, par exemple le Parti vert en Finlande. Cette évolution semble être plus difficile en Allemagne, peut-être aussi en raison des racines historiques du mouvement environnemental dans le mouvement antinucléaire. Je suis heureux que la rédaction conjointe de Mme Wendland et de M. Moormann contribue à dissoudre les positions figées durcis et à vraiment lancer une discussion orientée vers l'environnement et l'avenir. »

 

« Les centrales nucléaires sont la seule méthode de production d'électricité disponible 24/7, évolutive et à faible émission de CO2. Ceux qui passent aux voitures électriques ne peuvent pas sortir de l'énergie nucléaire. Augmenter la demande d'électricité et réduire l'offre en même temps ne fonctionne pas. »

 

« Le Zeit a osé, félicitations ! Ce que Biden veut faire: construire de petites centrales nucléaires à moitié prix par GW.

Ce que fait la Chine: construire 6 à 8 centrales nucléaires par an et quadrupler la capacité d'ici 2035

Et qui dit maintenant que les centrales nucléaires sont trop lentes à construire ou trop chères. La question se pose de savoir pourquoi le Plan Messmer a pu convertir toute la France au nucléaire en 15 ans ou pourquoi tant de pays en construisent actuellement :Finlande, Chine, Russie, Pologne, Arabie Saoudite, France, Royaume-Uni, USA etc.

Et non. Nous ne sommes pas plus intelligents que ces pays. »

 Rappel sur le contexte allemand :

 https://www.sfen.org/rgn/allemagne-energiewende (Roger Seban)

 « Seules les statistiques annuelles permettent de faire des comparaisons scientifiques, car l’analyse pluriannuelle à périodicité annuelle de la production d’électricité

Il en découle une empreinte carbone de la production électrique du mix électrique en Allemagne (362 g CO2eq/kWh) qui est près de 9 fois supérieure à celle de la France (42 g CO2/kWh). A noter que l’empreinte carbone, évaluée sur une année pleine et comparée aux années précédentes, est le seul critère scientifique pour juger de l’efficience du mix électrique existant (ou à construire) d’un pays, au regard de la lutte contre le changement climatique…

 Pour l’année 2019, l’Allemagne a rejeté, pour sa production d’électricité, 208 millions de tonnes (Mt) CO2eq, à comparer aux 22,7 Mt de CO2 de la France soit un écart de plus de 185Mt, et ce malgré une production d’ENRi en Allemagne 5 fois supérieure à la France. Car l’Allemagne doit impérativement garder les énergies fossiles pour palier l’intermittence des ENRi éolien et solaire…

 En 2019, les ENRi ont produit 171 TWh (28,4 % de l’électricité totale). En y ajoutant l’hydraulique qui est une énergie renouvelable pilotable à hauteur de 20 TWh (3,3 %) et les « divers » à base de biomasse pour une bonne part également pilotables à hauteur de 50,5 TWh (8,4 %), on a un total d’ENR de 40,1%. C’est sur ce chiffre de 40 % d’ENR que l’Allemagne communique, en omettant de souligner qu’environ 70 % de cette énergie renouvelable est intermittente et non pilotable et nécessite un recours aux énergies fossiles pour assurer les besoins de consommations et de sécurité du réseau. L’Allemagne reste donc très prudente pour réduire ses capacités de production d’origine fossile, et insiste pour développer en Europe les capacités d’échanges transfrontaliers.

 A cet égard, il peut être rappelé que pendant que les deux réacteurs de Fessenheim s’arrêtaient, respectivement en février et juin 2020, s’ouvrait une nouvelle centrale à charbon de l’autre côté de la frontière, le 30 mai 2020, avec un investisseur et exploitant allemand Uniper fier d’annoncer le montant de ses investissements « plus de 1,5 milliard d’euros » pour cette centrale de 1 100 MW à Datteln 4 qui produit près de 1 000 g de CO2/kwh.

 La fermeture programmée et progressive du nucléaire allemand jusqu’à fin 2022 fera perdre 75 TWh, qui seront compensés par une augmentation substantielle d’ENRi selon des dernières annonces allemandes et probablement une croissance simultanée de moyens de la production à partir de combustibles fossiles (gaz ?) pour palier l’intermittence et garantir l’équilibre production-consommation du réseau.

 

« L’Allemagne a annoncé une fermeture progressive et programmée du fossile lignite + charbon d’ici 2038, soit donc dans 18 ans, qui ipso-facto sera remplacée par du gaz. Cette substitution (remplacement du charbon par du gaz) fera baisser mathématiquement les émissions de CO2 pour les fossiles mais l’empreinte carbone…

 

Plus de 5 ans après sa mise en œuvre, la transition énergétique allemande peine à baisser ses émissions de CO2. D’ailleurs, l'Allemagne reste de loin le 1er producteur de CO2 en Europe, devant la Pologne, qui, elle, semble vouloir adopter très sérieusement une politique d’arrêt de ses centrales à charbon pour les remplacer par un parc nucléaire qui produira pendant au moins 60 ans de l’électricité bas carbone. Le malaise devient prégnant en Allemagne et la place du nucléaire fait de plus en plus débat »

 

samedi 27 juin 2020

L’avertissement de l’Agence Internationale de l’Energie: Pour répondre au défi climatique, il manque beaucoup de nucléaire ! (Mais c’est faisable !)

Cf excellent tweet résumé de Tristan Kamin

(https://twitter.com/TristanKamin/status/1271424108627181570?s=09)

 et le dossier sur le site de l’AIE (https://www.iea.org/reports/nuclear-power#tracking-progress)

 Résumé Tristan Kamin :

1) Un effort à faire mais pas si démesuré que cela ! (2 fois le parc nucléaire français) !

L'Agence Internationale de l'Énergie alarme - encore - sur le taux insuffisant de déploiement du nucléaire dans le monde. Leur « Sustainable Development Scenario » demande 600 GW de nucléaire en 2040, contre 443 GW actuellement.

En considérant les constructions et projets en cours, les travaux de prolongation de réacteurs déclarés, et les intentions de fermeture, la trajectoire actuelle nous mène à seulement 455 GW en 2040.

Presque 150 GW manquants : plus du double du parc français !

Commentaire : à l’échelle mondiale, c’est pas si effarant !

Fin 2019, 60 GW étaient en chantier. Pour suivre ce scénario, il faudra 15 GW de projets lancés chaque année.  Ce rythme était celui observé en 2009 et 2010, évidemment freiné net en 2011 par la catastrophe de Fukushima.

Commentaire : toujours pas si effarant !

Au-delà des 60 GW en chantier (avec, en tête, l'UK et la Corée du Sud pour l'OCDE, la Chine et la Russie hors OCDE), environ 35 GW sont actuellement en projet. Côté Chine, on devrait passer très près de réussir l'objectif de 58 GW en fin 2020, à quoi s’ajoutera le  plan quinquennal prévu en 2021, dont on estime qu'il pourrait impulser la création de plus de 120 GW de nouveaux projets. Enfin, l'Inde, qui aimerait 21 (!) nouveaux réacteurs d'ici 2030 (!!!). Ensuite on passe à la Pologne, avec une feuille de route énergétique visant 6 à 9 GW de nucléaire (on part de 0) d'ici 2040, avec un premier réacteur souhaité en service pour 2033. Va pas falloir niaiser !

L'AIE s'attarde aussi sur le cas Japonais, avec cette ambition de remonter la part du nucléaire à plus de 20% pour 2030, et le gros risque de retard du fait des difficultés des exploitants à obtenir les autorisations de redémarrer auprès de la nouvelle autorité de sûreté nippone.

Vient ensuite sur le feu la Belgique, dont l'AIE rappelle qu'une fermeture de tout le parc (qui couvre 50% de la production) est prévue pour dans 5 ans, avec rien de mieux que des subventions aux centrales à gaz pour maintenir le système électrique à flot. L'AIE rappelle le cas français, avec une réduction à 50% de la part du nucléaire prévue d'ici 2035, mais également - on a tôt fait de l'oublier - que d'ici mi-2021 doit sortir un plan de renouvellement du parc actuel (pour maintenir 50%)

Les maintenances lourdes pour prolonger la durée de service des réacteurs actuels, en anglais « refurbishment » (pas trouvé d'équivalent en français, mais c'est ce qu'on appelle le « Grand carénage ») sont à l'honneur encore une fois. Et puis, bien entendu, les USA. Avec 88 de leurs 98 réacteurs encore en service déjà autorisés à fonctionner jusqu'à 60 ans, et 6 candidatures pour 80 ans : 4 validées, 2 en cours d'examen.

2) Plein feu sur les SMR !

La suite du rapport porte sur les technologies futures du nucléaire : SMR, Génération IV, voire la fusion des deux (et non, pas la fusion-tout-court).

Il y est question de certification en stade déjà avancé de certains SMR aux USA et au Canada et de coopération entre les deux autorités de sûreté de chacun de ces deux pays. Est également mentionné le projet français NuWard. Le Canada serait le pays le plus avancé dans le domaine… sans le raccordement au réseau, fin 2019, des deux réacteurs de l'Akademik Lomonosov, la centrale nucléaire russe flottante.

Une parenthèse est à nouveau dédiée à la Pologne, ainsi qu'à l'Indonésie, la Jordanie et l'Arabie Saoudite : trois pays qui s'intéressent aux SMR à très haute température, et le dernier qui s'intéresse surtout aux SMR pour la désalinisation d'eau de mer.

Avant de passer aux recommandations, le rapport parle d'investissement : pour suivre le scénario de développement durable de l'AIE, il faudrait investir 1400 milliards de dollars dans le nucléaire entre 2020 et 2040, soit 70 milliards par an en moyenne. À l'échelle mondiale, c'est pas choquant, et c'est d'ailleurs mis en perspective avec les 50 milliards d'investissements réalisés en 2017 et en 2018

C'est pas une rupture, une explosion, qu'il faut, mais juste un bon coup d'accélérateur.

Les recommandations de l’AIE

... La numéro 1 va vous étonner.

1/4 : Réduire les incertitudes POLITIQUES sur le nucléaire, et reconnaître la VALEUR de l'énergie nucléaire dans les systèmes énergétiques BAS-CARBONE actuels et futurs.

2/4 : Réduire les risques liés au MARCHÉ, au travers de réformes des marchés de l'électricité.

3/4 : User des leviers de gouvernance d'État pour soutenir la construction de nouvelles infrastructures nucléaires.(aka ne pas attendre que, par la magie du libéralisme, les choses se fassent seul : les gouvernements doivent mettre les mains dans la machine)

4/4 : Harmoniser les procédures de certification et aller pour de vrai vers la coopération internationale.(halala, si seulement EDF n'avait pas eu besoin de certifier l'EPR en France puis en Grande-Bretagne.

Verbatim :

1) Le nucléaire manquant : des centrales fermées prématurément, de nouvelles constructions nécessaires

« En 2019, 5,5 GW de capacité nucléaire supplémentaire ont été raccordés au réseau et 9,4 GW ont été définitivement arrêtés, ce qui porte la capacité mondiale à 443 GW. De nouveaux projets ont été lancés (environ 5,2 GW) et des rénovations sont en cours dans de nombreux pays pour assurer les opérations à long terme de la flotte existante. Néanmoins, alors que le parc nucléaire existant demeure la deuxième source d’électricité à faible émission de carbone au monde, la construction de nouveau nucléaire n’est pas en phase avec les exigences du SDS (Sustainable Developemnt Scenario). Selon les tendances actuelles, la capacité nucléaire en 2040 s’élèvera à 455 GW – bien en deçà du niveau SDS de 601 GW. Des prolongations supplémentaires de la durée de vie et un doublement du taux annuel d’ajouts de capacité sont donc nécessaires »

Commentaire : donc  150 GW manquant, le double du Parc nucléaire Français, selon l’observation de Tristan Kamin. A l’échelle mondiale, rien de délirant !

« En 2019, 5,5 GW de nouvelles capacités nucléaires ont été mises en ligne. Il s’agit d’une forte diminution par rapport à 2018, année où 11,2 GW étaient raccordés au réseau – l’ajout de capacité le plus élevé depuis 1989. La Chine et la Russie restent les premiers pays en termes de nouvelles connexions au réseau et de lancements de construction. En fait, 20 % des réacteurs nucléaires en construction à l’échelle mondiale se trouvent en Chine. 

Bien que 60,5 GW de nouvelles capacités nucléaires soient en construction à la fin de 2019, le rythme d’achèvement des nouveaux projets est la moitié de ce que recommande le scénario de développement durable (SDS). Une nouvelle capacité nucléaire de 15 GWe en moyenne par an entre 2020 et 2040 est nécessaire pour être dans le rythme recommandé pour le scénario.

Commentaire : Ce rythme était celui observé en 2009 et 2010 avant Fukushima (Tristan Kamin) Rien d’impossible

2) Arrêt des fermetures anticipées et refurbishment (Grand Carénage): la solution climatique la plus efficace et la plus économique !

« En 2019, 13 réacteurs nucléaires ont été définitivement arrêtés au Japon (5 unités), aux États-Unis (2 unités), en Suisse, en Allemagne, en Corée, en Russie, en Suède et à Taïwan (1 unité chacun) pour un total de 9,4 GW. Six de ces centrales étaient âgées de  plus de 40 ans, mais la plupart des réacteurs ont été retirés pour se conformer aux mesures de politique nucléaire nationale, y compris les mesures post-Fukushima au Japon. Plusieurs d’entre eux ont également été retirés en raison de conditions défavorables du marché (États-Unis). »

Commentaire : l’AIE y revient à de multiples reprises, de manière soft, mais le message est clair. : c’est idiot et criminel (écocide !) d’arrêter des centrales nucléaires qui pourraient continuer à fonctionner moyennement un « refurbishment » (Grand Carénage) ;

Car la prolongation de la vie des centrales nucléaires, lorsqu’elle est possible,  est la méthode la plus simple, la plus efficace et la plus économique de mitigation du défi climatique.

« Les unités nucléaires canadiennes de Darlington et de Bruce, en Ontario, font l’objet d’une rénovation pluriannuelle de plusieurs milliards de dollars qui permettra aux centrales de fonctionner bien au-delà du milieu du siècle. Les deux projets avancent comme prévu, la première unité rénovée (Darlington-2) devant être reconnectée au réseau en 2020. Le projet de rénovation de Darlington devrait être terminé d’ici 2026 et le projet Bruce d’ici 2033 »…

« En France, l’entreprise EDF poursuit son programme d’exploitation à long terme pour prolonger la durée de vie du parc nucléaire français au-delà de 40 ans et s’attend à une approbation réglementaire générique pour la série 900 en 2020. Entre-temps, Tricastin-1 a été la première unité achevée dans le cadre du programme à la fin de 2019. Des rénovations similaires seront appliquées à 21 unités supplémentaires de 900 MWe avant 2025. »

« Les fermetures anticipées des centrales thermiques, y compris l’énergie nucléaire, menacent des milliers d’emplois, concentrés en Europe et aux États-Unis, tandis que la perte de capacité nucléaire entravera les possibilité d’atténuation du dérèglement climatique. »

« Sans prolongations supplémentaires, près de 40 % du parc de réacteurs nucléaires des économies avancées sera fermé d’ici 2030. »

3) Les pays qui investissent dans le gros nucléaire.

« Seulement 5,2 GW de construction ont été lancés en 2019, avec un réacteur en Chine, en Iran, en Russie et au Royaume-Uni. Les 60,5 GW de capacité nucléaire en construction se trouvaient principalement dans les pays de l’OCDE (20 GW), la Chine (10 GW) et la Russie (4,9 GW). Les deux pays de l’OCDE ayant le plus de capacité en construction sont la Corée (6 GW) et le Royaume-Uni (3,4 GW). Sur les 25 GW de capacité en construction dans le reste du monde, les principaux pays sont l’Inde (5,3 GW) et les Émirats arabes unis (5,6 GW).  La construction aux Émirats arabes unis progresse conformément au calendrier, et le chargement de carburant de la première unité a eu lieu en mars 2020. Dans les pays de l’OCDE, Hinkley Point C est le plus grand projet de construction de nouvelles constructions en cours et le premier projet pour le Royaume-Uni depuis 1995. La construction des deux unités est prévue, le radeau de l’île nucléaire de l’unité un ayant été achevé en mai 2019.

D’autres projets de construction sont en phase de préparation en Argentine, au Brésil, en Bulgarie, en République tchèque, en Égypte, en Finlande, en Hongrie, en Inde, au Kazakhstan, en Pologne, en Arabie saoudite et en Ouzbékistan. Il s’agit généralement de grands projets de réacteurs (1 GW), et à en juger par les politiques actuelles et les projets en cours, cela pourrait signifier de nouveaux ajouts d’environ 35 GW. »

« En dehors des pays de l’OCDE, le 13e Plan quinquennal de la Chine a été le principal stimulant de son programme nucléaire national, reliant plus de 30 GWe de capacité nucléaire au réseau au cours de la dernière décennie. Cela signifie que le pays est susceptible d’atteindre son objectif ambitieux de 58 GWe de capacité nucléaire installée d’ici la fin de 2020. En outre, son 15e plan quinquennal en 2021 devrait insuffler un nouvel élan au programme nucléaire national, avec des plans à moyen terme pour construire 120 à 150 GWe d’ici 2030 »

En novembre 2019, la Pologne a publié son projet de politique énergétique pour 2040, réaffirmant son projet de développement de 6 GW à 9 GW d’énergie nucléaire dans le cadre d’un portefeuille énergétique diversifié, ce qui rend le pays moins fortement dépendant du charbon et du gaz importé. La première centrale nucléaire polonaise pourrait être mise en service en 2033, et cinq autres devraient suivre d’ici 2043…

La France a revu sa planification énergétique en novembre 2018 et rendu publique sa stratégie de neutralité carbone en 2050. Cette stratégie repose sur la fermeture des centrales à combustibles fossiles restantes; prolonger la durée de vie de certains réacteurs existants tout en étalant les fermetures d’autres pour assurer un calendrier de déclassement en douceur; développement des énergies renouvelables. Le nucléaire restera l’épine dorsale de la stratégie énergétique Français avec une part de 50 % dans le mix énergétique de 2035, le reste provenant de sources d’énergie renouvelables. Pour pouvoir compter sur le nucléaire au-delà de 2035 et le conserver comme option viable, le gouvernement Français a annoncé un programme de travail avec l’industrie nucléaire pour élaborer un plan d’ici la mi-2021 pour un éventuel programme nucléaire de construction neuve.

4) A coté des gros réacteurs, les SMR (Small Modular Reactors)

« Les petits réacteurs modulaires continuent d’attirer l’intérêt tant dans les pays nucléaires établis, comme le Canada et les États-Unis, que dans les pays nouveaux arrivants en Europe, au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie du Sud-Est. Les RD&D et les investissements dans les RSM et autres réacteurs de pointe sont encouragés par des partenariats public-privé. La certification de conception des RMR par les autorités de sûreté nucléaire progresse. Le prototype NuScale en est à la dernière étape de la certification de conception par le CNRC des États-Unis, et le processus devrait être terminé en 2020. Les plans de construction des premiers modules d’une nouvelle usine dans l’Idaho ont progressé avec les fabricants ayant été choisis et un soutien supplémentaire confirmé par le DOE des États-Unis.

En mars 2020, Oklo a soumis au CNRC la première demande combinée de licence pour une technologie de réacteur de pointe. Oklo développe un micro-réacteur de 1,5 MW pour fournir de l’énergie sur des sites éloignés. Le gouvernement canadien a publié sa feuille de route SMR en décembre 2018 et a encouragé les fournisseurs de SMR à tirer parti des possibilités offertes pour faire la démonstration de leurs technologies. La CCSN (organisme de réglementation fédéral du Canada) examine actuellement dix conceptions de SMR et a reçu une demande de construction d’un réacteur micro modulaire en 2019.

 En septembre 2019, un consortium Français (CEA, EDF, Techninatome et Naval Group) a annoncé le développement d’un réacteur à eau légère SMR  (projet Nuward de 170 MWe lors de la Conférence générale de l’AIEA. La centrale de 340 MWe (deux unités par centrale) est conçue pour remplacer les centrales électriques à combustibles fossiles de milieu de gamme dans les pays dotés de réseaux petits ou mal interconnectés. Les pays nouveaux arrivants comme la Pologne, l’Indonésie et la Jordanie continuent de concevoir des études de faisabilité pour le développement de réacteurs à haute température, ces deux derniers étant en coopération avec la Chine. L’Arabie saoudite mène également des études sur le dessalement nucléaire à l’aide de SMR.

Le Forum international génération IV, une initiative internationale de recherche et développement qui réunit les pays nucléaires les plus avancés, renforce son engagement auprès de diverses entreprises du secteur privé.

5) L’investissement mondial dans la capacité nucléaire reste insuffisant

 Dans l’ensemble, les investissements mondiaux dans la capacité nucléaire restent insuffisants, comme en témoigne le petit nombre de nouveaux projets lancés. Selon les Perspectives mondiales de l’énergie, 1420 milliards de dollars d’investissements seraient nécessaires entre 2019 et 2040 pour se mettre sur la bonne voie avec la SDS – 30 % de plus que dans le cadre du scénario des politiques déclarées (STEPS). En 2018, les investissements dans le nucléaire sont restés stables par rapport à 2017 à 50 milliards de dollars et comprennent des proportions similaires d’investissements opérationnels et de nouvelles constructions à long terme. Cela démontre que les investissements dans les LTO sont attrayants malgré les incertitudes sur les politiques et les marchés.

Commentaire (Tristan Kamin) : 1400 milliards de dollars dans le nucléaire entre 2020 et 2040, soit 70 milliards par an en moyenne. À l'échelle mondiale, c'est pas choquant, et c'est d'ailleurs mis en perspective avec les 50 milliards d'investissements réalisés en 2017 et en 2018

6) Les recommandations de l’AIE pour amplifier l’investissement dans le nucléaire

6a) Réduire l’incertitude de la politique nucléaire et reconnaître la valeur de l’énergie nucléaire dans les systèmes énergétiques actuels et futurs à faible émission de carbone

« L’incertitude de la politique nucléaire dans un certain nombre de pays empêche l’industrie nucléaire de prendre des décisions d’investissement. C’est en partie le résultat d’incohérences entre les objectifs politiques énoncés – tels que l’atténuation des changements climatiques – et les actions politiques....La reconnaissance franche par les gouvernements et les organisations internationales de la valeur des attributs de l’énergie nucléaire et de sa contribution à la décarbonisation des systèmes énergétiques mondiaux encouragerait les décideurs politiques à inclure explicitement le nucléaire dans leurs plans énergétiques à long terme et les NDC dans le cadre de l’Accord de Paris. »

« Alors que certains pays affirment qu’ils peuvent atteindre les objectifs de décarbonisation tout en éliminant progressivement le nucléaire (Belgique, Allemagne, Espagne, Suisse) ou en réduisant sa part (France), d’autres continuent de reconnaître la nécessité d’accroître la part du nucléaire : Chine, Russie, Inde, Argentine, Brésil, Bulgarie, République tchèque, Égypte, Finlande, Hongrie, Pologne, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Royaume-Uni et Ouzbékistan. Fin 2018, la stratégie énergétique à long terme de l’UE a clairement indiqué que l’énergie nucléaire – avec les énergies renouvelables – constituera l’épine dorsale du système énergétique de l’UE afin d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Dans le même temps, les discussions en cours sur la taxonomie de l’UE sur l’admissibilité de la production d’énergie nucléaire au financement de la durabilité mettent en évidence les difficultés à reconnaître la contribution de l’énergie nucléaire à l’atténuation du changement climatique. »

6b) Réduire les risques du marché grâce aux réformes du marché de l’électricité

 L’incertitude du marché de l’électricité rend difficile pour les investisseurs de prévoir le montant des revenus qu’une centrale nucléaire pourrait générer sur plusieurs décennies.  Les organismes de réglementation pourraient réduire cette incertitude en améliorant la conception du marché de l’électricité afin d’attribuer une valeur appropriée aux centrales nucléaires à énergie propre et dispatchable. Il est particulièrement important de développer des contrats à long terme pour réduire l’exposition des actifs nucléaires à longue durée de vie aux risques de marché à court terme.

Des réformes du marché de l’électricité sont également nécessaires pour faire face aux impacts d’une plus grande intégration des énergies renouvelables variables et des coûts associés au système. En termes généraux, les décideurs doivent reconnaître et répartir équitablement les coûts du système aux technologies responsables. Favoriser des marchés concurrentiels à court terme et assurer une capacité et une flexibilité adéquates, ainsi que des infrastructures de transport et de distribution, sont des mesures politiques clés  visant à soutenir l’internalisation des coûts du système.

6c) Faire appel au leadership du gouvernement pour promouvoir la construction nucléaire.

En s’appuyant sur les leçons tirées des récents projets de la génération III, les décideurs pourraient appuyer la réduction rapide des coûts de construction en prenant des décisions opportunes sur les projets de construction neuve. Prendre ces décisions dès que possible remettrait le nucléaire sur les rails avec le SDS et stimulerait également l’économie à court terme par la création d’emplois.  La gouvernance globale des projets nucléaires de construction neuve demeurera essentielle pour l’allocation et l’atténuation efficaces des risques liés à la construction et au marché. Compte tenu de l’impact du coût du capital sur le coût nivelé et des externalités positives associées à l’énergie nucléaire, il est clair que les gouvernements soutiennent le financement directement ou indirectement – en particulier pour répondre à la perception des risques et à l’accumulation des capacités lorsque des programmes nucléaires sont lancés.

Les approches réglementaires qui ont été utilisées avec succès pour d’autres projets d’infrastructure – comme le modèle de base d’actifs réglementaires (RAB) au Royaume-Uni – suscitent un regain d’intérêt de la part des décideurs pour financer de futurs projets nucléaires de construction de nouvelles constructions avec un coût de capital moindre.  Compte tenu des impacts structurels durables et profonds d’un programme nucléaire sur l’économie d’un pays et son système d’électricité, les gouvernements doivent considérer les projets nucléaires comme des projets d’infrastructure nationaux d’importance stratégique. Ce type de décision stratégique peut être particulièrement crucial dans la période post-COVIDE 19 pour galvaniser les efforts nationaux de relance économique. Cela se traduit par une responsabilité claire du gouvernement en termes de leadership et d’union de divers intervenants, y compris le grand public.  Ces actions nécessiteront donc un effort concerté des gouvernements et de l’industrie, comme l’illustre l’accord sur le secteur nucléaire 2018 du gouvernement britannique qui vise à réduire le coût des nouvelles constructions de 30 % en 2030.

6e) Harmoniser les licences et favoriser la collaboration internationale.

Il n’existe pas de cadre régional ou mondial de licence pour les technologies nucléaires, ce qui signifie que les fournisseurs doivent répéter le processus de certification et s’adapter aux codes et normes nationaux dans chaque pays, en allongeant la durée des projets et en augmentant les coûts et l’incertitude. Davantage d’efforts pour harmoniser les exigences réglementaires et promouvoir la normalisation des conceptions sont donc nécessaires. Cela pourrait se faire grâce à l’échange d’informations et d’expériences entre les organismes de réglementation, y compris pour les conceptions les plus nouvelles, et par des initiatives plus efficaces de l’industrie mondiale pour harmoniser les normes d’ingénierie. Il est essentiel que les gouvernements permettent ces efforts, en s’appuyant sur les récentes initiatives bilatérales et multilatérales. »

7) Maintenir le rôle de l’énergie nucléaire et hydroélectrique pour le climat, pour l’économie et pour l’emploi

« L’hydroélectricité et l’énergie nucléaire sont les deux plus grandes sources de production à faible émission de carbone aujourd’hui, fournissant ensemble 70 % de toute l’électricité à faible teneur en carbone.

La modernisation des installations hydroélectriques existantes et des centrales nucléaires (pour les pays qui ont l’intention de conserver l’option de l’énergie nucléaire), éviteraient une forte baisse de la production d’électricité à faible émission de carbone ; de nouvelles constructions stimuleraient encore la production de faibles émissions de carbone, et pourraient également être envisagées le cas échéant

L’hydroélectricité est aujourd’hui la plus grande source d’électricité à faible émission de carbone dans le monde et l’énergie nucléaire est la deuxième source en importance. Ensemble, ils représentent près de 30 % de l’approvisionnement mondial en électricité et fournissent 70 % de la production d’électricité à faible émission de carbone. »

« Dans les économies avancées, l’énergie nucléaire est la plus grande source d’électricité à faible émission de carbone à une large marge, mais son rôle futur est incertain à mesure que les centrales vieillissantes commencent à fermer. Sans prolongations supplémentaires, près de 40 % du parc de réacteurs nucléaires des économies avancées sera fermé d’ici 2030. »

« Le développement de l’hydroélectricité et de  l’énergie nucléaire nécessitent un soutien soutenu des gouvernements. Les deux technologies sont à forte intensité de capital, et les projets peuvent être parmi les plus importants dans le secteur de l’énergie en termes d’investissement total. Par exemple, les réacteurs nucléaires de premier plan, les projets de mégahydropuissance et les grands programmes de remise à neuf peuvent nécessiter chacun plus de 10 milliards de dollars en dépenses d’investissement. Les prolongations de durée de vie nucléaire de 20 ans coûtent entre 0,5 et 1,1 milliard de dollars par GW. Avec de longs délais de développement et des exigences de fonds propres élevées, il est clairement très important de trouver des moyens de limiter les risques et de faciliter le financement à faible coût. Un soutien financier direct n’est pas toujours nécessaire : les accords d’achat d’électricité à long terme ou les tarifs de rachat peuvent offrir un certain degré de certitude sur les prix et ont été largement utilisés en Chine. Les garanties de prêt et les prêts préférentiels, le cas échéant, peuvent également réduire le coût du financement.. »

Cinq États des États-Unis, par exemple, ont accordé des crédits zéro émission pour reconnaître les contributions à faible émission de carbone de l’énergie nucléaire et maintenir plusieurs réacteurs en service face à des conditions de marché difficiles. Les solutions basées sur le marché, telles que la tarification du carbone ou les paiements de capacité, pourraient améliorer considérablement la situation financière du nucléaire et de l’hydroélectricité. Des marchés de flexibilité accrus pourraient également renforcer l’économie de l’hydroélectricité… »

Les répercussions sur les émissions et la résilience

Hydro et l’énergie nucléaire contribuent grandement à la réduction des émissions. Sans d’autres prolongations de la durée de vie nucléaire dans les économies avancées, par exemple, les transitions énergétiques propres nécessiteraient environ 80 milliards de dollars d’investissements supplémentaires par an et les factures d’électricité des consommateurs seraient d’environ 5 % plus élevées (AIE, 2019b).

Si une production supplémentaire déplace la production de charbon, alors 1 GW d’énergie nucléaire évite environ 6 millions de tonnes (Mt) d’émissions directes de CO2 par an. L’Hydro a tendance à avoir un taux d’utilisation plus faible que le nucléaire (en raison des variations saisonnières), mais 1 GW de capacité hydroélectrique évite néanmoins environ 3 Mt émissions de CO2. Dans les économies avancées, la production plus élevée de l’hydroélectricité ou du nucléaire affecte principalement la quantité de production au gaz et les économies réalisées grâce aux émissions évitées sont donc plus faibles.

« Conséquences sur l’emploi : l’hydraulique emploie environ 2 millions de personnes dans le monde, dont plus des deux tiers dans des emplois locaux liés à l’exploitation et à l’entretien des installations existantes. L’énergie nucléaire fournit plus de 800 000 emplois, dont environ la moitié sont situés dans des réacteurs. La nouvelle construction de projets d’énergie nucléaire a été la plus importante ces dernières années dans les marchés émergents, y compris l’Inde et la Chine, bien que plusieurs économies avancées continuent de soutenir l’énergie nucléaire. Les projets hydroélectriques existants peuvent être améliorés en remplaçant les turbines pour augmenter la production maximale ou en ajoutant de nouvelles installations de pompage pour soutenir des opérations plus flexibles. Les travaux de modernisation et de construction de projets hydroélectriques créent environ 3 emplois par million de dollars de dépenses en immobilisations. Les prolongations de durée de vie nucléaire créent environ 2 à 3 emplois par million de dollars de dépenses en immobilisations, ainsi que la préservation des emplois locaux d’O&M.

8) Possibilités stratégiques dans l’innovation technologique : les SMR.

« Les difficultés dans le financement de la construction de réacteurs nucléaires à grande échelle stimulent l’intérêt pour les petits réacteurs nucléaires modulaires (SMR). Les SMR sont généralement définis comme des réacteurs nucléaires d’une capacité électrique inférieure à 300 MW par module, qui sont construits dans une usine puis transportés vers le site de production. Plusieurs types de RMR sont en cours d’élaboration : les SMR refroidis à l’eau légère ont atteint les niveaux de préparation aux licences les plus élevés avec plusieurs concepts en construction ou avancés dans le processus de délivrance de licences. Le développement de SMR refroidis par métal liquide, le  sel fondu ou  le gaz est moins avancé. Les SMR sont en cours de développement dans des pays comme le Canada, la Chine, la Russie et les États-Unis, bien qu’aucun n’ait encore atteint la maturité commerciale. »

« Les SMR offrent la possibilité de fournir une énergie nucléaire à faible émission de carbone avec des investissements initiaux plus faibles et une meilleure évolutivité que les grands réacteurs traditionnels, et avec la capacité d’utiliser des sites qui ne seraient pas en mesure d’accueillir les grands réacteurs traditionnels. On s’attend également à ce que les délais de construction soient beaucoup plus courts en raison de la fabrication d’usine et de l’utilisation de techniques de construction modulaires avancées. Les SRM pourraient contribuer à la flexibilité dans les pays dotés d’un grand réseau électrique ou être utilisés dans les pays ou les régions dotés de petits réseaux électriques qui ne seraient pas appropriés pour les grandes centrales nucléaires. Compte tenu de leurs coûts plus bas,  ils peuvent également être attrayants pour les pays qui n’ont aucune expérience de l’énergie nucléaire, en particulier ceux qui ont des réseaux électriques petits et moins robustes. Dans certains cas, notamment lorsqu’il y a des problèmes de stabilité et de fiabilité du réseau, les SMR peuvent être la seule option de technologie nucléaire techniquement réalisable disponible. »

« Approches stratégiques  : le soutien aux SMR devrait tenir dûment compte des principes généraux de la conception du marché de l’électricité à faible émission de carbone avec un soutien de la politique d’innovation pour faciliter le déploiement rapide. Voici quelques exemples de mesures politiques spécifiques qui pourraient être utilisées :

Fournir un soutien à l’investissement pour des projets pilotes tels que des subventions d’immobilisations, des garanties de prêts et des contrats à long terme sur mesure.

Favoriser les accords de partage des coûts pour la collaboration internationale, les programmes partagés de RD&D et les cadres nationaux et internationaux de licence.

Aider les autorités réglementaires à accélérer la résolution des préoccupations relatives à la validation des dispositifs de sécurité novateurs et à l’assemblage des usines.

 Les SMR ont le potentiel de fournir une autre voie pour le développement de l’énergie nucléaire et pourraient fournir un grand nombre d’emplois dans les activités de conception, de fabrication, d’approvisionnement et de construction. Toutefois, les perspectives des SMR dépendront dans une large mesure du déploiement réussi de prototypes et de centrales.. Un objectif important est d’établir des conceptions normalisées qui permettraient le développement de chaînes de valeur et d’accélérer les économies d’échelle, d’apprentissage et de réduction des coûts.