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mardi 25 février 2020

Invasion de criquets en Afrique et bonne conscience écologique- ou comment les écologistes européens se fichent de tuer des centaines de milliers d’Africain.


Une invasion biblique de criquets pèlerins menace la sécurité alimentaire en Afrique de l’Est

Alors là, on ne rit plus, c’est la grosse catastrophe style plaie d’Egypte qui arrive. Depuis plusieurs semaines, d’épais nuages de criquets affamés se sont répandus depuis l’Éthiopie et la Somalie jusqu’au Kenya et l’Ouganda, dévastant de larges zones de cette région. L’ONU a fait part, lundi, de sa vive inquiétude.

Ce sont des essaims de criquets d’une ampleur historique, totalisant plusieurs milliards d’insectes qui se sont répandus depuis l’Éthiopie et la Somalie jusqu’au Kenya et l’Ouganda depuis dimanche 9 février. Pour donner un ordre de grandeur, l’Agence des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) a estimé qu’un seul de ces essaims couvrait une surface de 2.400 km2, la taille du Luxembourg. Cet  essaim contiendrait quelque 200 milliards de criquets - et chacun dévore chaque jour l’équivalent de son propre poids (deux grammes), soit un total de 400.000 tonnes de nourriture. Il est capable de parcourir 150 kilomètres par jour.

L’Éthiopie et la Somalie - où les autorités ont décrété l’urgence nationale - n’avaient pas vu d’essaims de criquets pèlerins d’une telle ampleur depuis 25 ans, et le Kenya n’avait pas eu à affronter de menace acridienne d’une telle force depuis 70 ans, selon la FAO. Au Kenya,ce sont  les éleveurs qui sont frappés de plein fouet par une invasion qui détruit les moyens de subsistance de leurs animaux – un impact d’autant plus élevé que les éleveurs venaient de subir trois années de sécheresse et qu’il faut habituellement jusqu’à cinq ans pour se remettre d’une telle épreuve.

Selon l’ONG Acted, 65% de la production agricole dans le comté de Madera, au Kenya, est affectée par cette invasion. En Somalie, dans la région de Gedo, «entre 35% et 60% des zones de productions agricoles ont été endommagées depuis le début de cette crise». Acted rappelle que ce nouveau fléau «pourrait aggraver la faim et la malnutrition dans une région où 25,5 millions de personnes sont déjà en situation de grave insécurité alimentaire». Le secrétaire général adjoint pour les Affaires humanitaires de l’ONU, Mark Lowcock, a aussi fait part de sa vive inquiétude : « Il y a 13 millions de personnes dans ces pays concernés qui ont des difficultés d’accès à la nourriture. Dix millions de ces personnes résident dans des zones touchées par les criquets». En précisant avoir débloqué récemment en urgence 10 millions de dollars pour cette calamité, le responsable de l’ONU a averti que «si une réponse rapide» n’intervenait pas, la communauté internationale allait être confrontée à «un énorme problème plus tard dans l’année».

Fenitrothion et pyrifos- les  héros de la lutte anti criquet, des molécules qui sauvent les hommes !

Laissez-moi alors vous présenter fénitrothion et chlorpyrifos-ethyl. Bon, pour n’importe quel chimiste, ils se ressemblent comme deux gouttes d’eau, et ils n’ont pas l’air très sympa (de fait, ils sont toxiques mais….

Le fénitrothion est très efficace contre les criquets, à condition d’être utilisé assez tôt.. Il tue les criquets dans les quarante minutes à six heures de pulvérisation, à condition d’être utilisé assez tôt. Les effets du fénitrothion  varient de 85 à 74% sur P. tschadensis respectivement aux phases I (1-12 jours) et II (16-24 jours) et de 76 à 65 % sur P. grandis mixta aux mêmes intervalles de temps.  Avec le chlorpyrifos éthyle, ces effets ont fluctué de 85 à  76% sur P. tschadensis (de la phase I à la phase II) et de 69 à 79% sur P. grandis mixta (phase I à phase II). Après, chacun a ses charmes en termes d’inconvénients. Il semble que le fénitrothion soit un peu moins persistant dans les sols (disparition en en quelques jours), et moins soluble dans l’eau. Cependant, il est hautement écotoxique pour les abeilles, mortel par contact au μg/litre pour les invertébrés aquatiques, et à partir d'une centaine de μg/L pour les poissons.

Donc la seule solution pour éviter une gigantesque famine en Afrique, c’est de les pulvériser, et vite. Chaque jour, quelques (cinq actuellement)  avions sillonnent le ciel, en larguant des centaines de litres, y compris sur les zones habitées : pour les autorités, la fin justifie les moyens. En quelques heures, les pesticides peuvent tuer les criquets de la zone ciblée. En deux semaines, les réserves du Kenya ont été épuisées.

Heureusement, le gouvernement kenyan a pu  acheter en urgence du fénitrothion  au Japon.

Pourquoi au Japon ? Ben, c’est qu’il est interdit en Europe, comme maintenant le pyrifos. Notons que ça n’a pas toujours été le cas et que, par exemple, en 1988, la Commission Européenne se vantait d avoir  décidé l'envoi de fénitrothion au Niger, au Tchad et au Soudan (30.000 litres environ pour chaque pays) à partir d'un stock d'urgence constitué dans la Communauté, une intervention représentant une contribution de l'ordre d'environ 500.000 Ecus.

Ben oui, mais depuis la bonne conscience écolo est passé par là, st s’il n’en tenait qu’aux écolos bobos, à EELV, à Greenpeace et à leurs complices, s’il n’en tenait qu’à l’Europe…Eh bien, les Africains pourraient bien crever ! En masse. Heureusement, il y a le Japon (et sans doute la Chine, mais en ce moment, elle a ses propres problèmes)




Des campagnes irresponsables- le cas du chlorpyrifos

En 2016, suite à un reportage du magazine télévisé alarmiste Cash Investigation, le Ministère de l'Agriculture envisage l'interdiction du Chlorpyriphos. Cette interdiction devient effective, sauf pour la culture de l'épinard (NB, j’ai toujours su qu’il fallait se méfier des épinards, mais surtout des brocolis…qu’est-ce qu’on met sur les brocolis, dîtes- moi, Cash investigation ?)

Ensuite, le chlorpyrifos va être interdit dans l’Union européenne à partir de 2020. Une évaluation de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) avait conclu, début août, qu’il présentait « des risques pour la santé » (exact). Les réglementations entérinant la décision devraient être formellement adoptées en janvier 2020, selon la Commission. Les Etats membres interdiront alors les produits contenant les substances au niveau national, cette action relevant de leur compétence. Ils pourront accorder un « délai de grâce » de trois mois pour apurer les stocks. A la suite de quoi les produits ne pourront plus ni être mis sur le marché ni être utilisés dans l’UE.

Les ONG écolos bigots ont salué « une victoire pour les générations futures ». « L'Europe démontre (enfin) son leadership sur les questions de santé publique, afin de prouver aux citoyens qu'elle peut les protéger, qu'elle peut défendre leurs droits face à l'avidité morbide de quelques multinationale.

Un compromis a cependant été imposé par le Sénat : il est possible que l’interdiction soit décalée à 2025 et de proposer des dérogations, sans date limite, aux entreprises qui engagent, dans un délai de six mois après la publication de la loi, des investissements dans des solutions de substitution, notamment dans le biocontrôle et la recherche. 

Le président de l'UIPP (Union des industries de protection des plantes) Nicolas Kerfant, a souligné  « Nous avons absolument besoin d'une définition européenne du biocontrôle" et d'une "vision claire" de ce que le gouvernement veut faire en matière d'agroécologie, a-t-il prévenu, sinon "nous ne pourrons pas lancer de programmes de recherche engageant nos entreprises sur 15 ans ».

Commentaire : Ben, je dirais que c’est le bon sens même !

Un autre amendement a provoqué un vif débat : la France devrait pouvoir  continuer, pour au moins trois ans, de fabriquer sur son sol des pesticides interdits dans l'Union Européenne qu'elle pourra ensuite exporter dans les pays étrangers.

Commentaires scandalisés des écolos bigots. On distinguera Brune Poirson : « C'est une décision qui s'explique mais c'est une décision que je regrette…Ça m'énerve parce que c'est encore ce point noir là que toutes nos oppositions vont utiliser pour faire croire qu'on ne fait rien sur les questions climatiques en France. (...) Nous sommes le gouvernement qui est (sur le) pied de guerre sur la question climatique et nos oppositions utilisent des petites choses pour faire un écran de fumée »

???? M’enfin, quel est le lien avec la transition Climatique ? Décidément, entre Elisabeth borne, Emmanuelle Wargon, Brune Poirosn, ce ministère, c’est le grand concours du n’importe quoi et de la Fake science.

Et quand même,  la situation africaine devrait les faire réfléchir.  Et il n’y a pas que la situation africaine..

Pour freiner l'épidémie de chikungunya à  la Réunion de 2000 à 2006, le fenitrothion  a été utilisé à très grande échelle (264 kg de matière active importés à La Réunion rien qu'en 2003) en mobilisant d'importants moyens militaires (40 brigades d’intervention actives du 23 janvier au 15 février 2006)

Bref, à force d’ignorance, de propagande, de fanatisme écolo bigots, on peut se donner bonne conscience en interdisant des molécules. Sauf qu’interdire, c’est ignorer que certains pays peuvent avoir un besoin urgent et vital de ces produits tant qu’on n’a pas mieux !

Et c’est comme cela qu’en toute bonne conscience, on peut condamner à mort des milliers d’hommes.

Cela ne signifie pas qu’il ne faut rien faire. On peut diminuer et surtout rationaliser l’usage de ces molécules. On peut, et on doit aussi encourage la recherche de nouveaux composés aussi efficaces mais moins toxiques… mais cela supposerait d’arrêter cet immonde agrobashing contre les industries agroalimentaires - comment pourraient-ils investir dans des recherches qui peuvent durer de dix à quinze ans si la démagogie écolo veut leur disparition ?

On trouvera aussi une discussion intéressante sur le sujet dans Europe’s anti-science plague descends on Africa, https://www.europeanscientist.com/en/features/europes-anti-science-plague-descends-on-africa/James Njoroge

Extrait : « L’Europe est assez riche pour décimer sa propre agriculture et devenir encore un plus grand importateur net de produits alimentaires qu’elle ne l’est déjà. Pour les Africains sans un tel luxe, c’est une question de vie ou de mort.
L’Europe a été paralysée par des affirmations fantaisistes et sans fait d’ONG militantes qui font avancer les agendas politiques. Il faut qu’elle se réveille… Le monde naturel et organique sans pesticides ni OGM qu’ils promeuvent est arrivé en Afrique. C’est un nuage de destruction. Le reste du monde doit prendre des mesures pour éviter que cette crise ne devienne la pire forme de tragédie, une crise qui aurait pu être évitée. »

Ben, non, ni  l’Europe, ni la France n’ont pas les moyens de devenir antiscience, et l’Afrique encore moins. Ce serait un vrai crime contre l’esprit et l’Humanité.  



jeudi 17 janvier 2019

Raison de détester l’Eurokom -23 : La PAC démantelée, l’euthanasie des paysans


Europe et Eurokom : Dans un de mes précédents blogs, je m’enflammais sur les propos de Macron à Epinal sur « l’Europe qui nous a donné la Paix ». Face aux politiciens truqueurs qui sciemment mélangent l’Europe, réalité géographique, historique, culturelle et la Communauté européenne et ses institutions (notamment la Commission européenne), vouées uniquement à construire un grand marché selon le dogme d’une véritable secte libérale, je propose donc de différencier l’Europe réelle des peuples et des nations de l’Eurokom, les institutions de la Communauté Européenne.

« Il y a un peu plus de 60 000 éleveurs laitiers ; dans quinze ans, à mon avis, il en restera 20 000. Bref, ce qui se passe avec l’agriculture en France, c'est un énorme plan social, mais un plan social secret, invisible, où les gens disparaissent individuellement, dans leur coin, sans jamais donner matière à un sujet pour BFM. » Michel Houellebecq, Serotonine

Merci au monde paysan, de tous pays !

Se souvient-on de cette longue sortie de guerre, et de combien les Français ont eu faim, des tickets de pain, du café inabordable remplacée par la chicorée, les pommes des terres remplacées par les topinambours (sur lesquels les bobos ne s’extasiaient pas encore !), des ersatz très douteux. Et des tickets de rationnement dont les derniers n’ont disparu qu’en 1949 !

En 2015, la production agricole française s’élevait à 74,1 milliards d’euros, soit 18 % de la production globale des 27, selon une publication de l’Insee, du 5 juillet 2018, consacrée à la place de l’agriculture française en Europe. La France est au premier rang pour la production de céréales, de plantes fourragères, de vin, de pommes de terre, de bétail et de volailles. Rien que pour les céréales, la présidente de la FNSEA, Christiane Lambert aime à rappeler que, avec70 millions de tonnes produites par an, leurs exportations représentent deux Airbus par semaines !
Bravo et Merci les paysans français !

Et tant qu’à ne pas être chauvin, à tous les paysans de tous les pays. De 1900 à 1909, 27 millions d’êtres humains ont succombé aux famines. De 1920 à 1960, chaque décennie, c’étaient 15 millions de morts par famine. De 1950 à 1980, la population mondiale a doublé, passant de 2.5 à 5 milliards. Les malthusiens de l’époque s’affolaient : des centaines de millions d’être humain vont mourir de faim dans les années 70-80. La bataille menée pour nourrir la totalité de l’humanité a eu lieu, nous en sommes au dénouement (Paul Ehrlich, la bombe P, 1968) Dans quinze ans, les famines seront catastrophiques (Famine 1975, Paul Paddock).

C’est le contraire qui s’est produit et les famines, fléaux immémoriaux,  ont aujourd’hui quasiment disparu de la surface du globe, sauf perversité humaine (guerres). Merci aux paysans de tous pays !
Merci donc, mais qu’il a un goût amer et scandaleux ce merci. Chaque année maintenant, le chiffre reste stable : un agriculteur se suicide tous les deux jours ! Ce taux de mortalité par suicide des agriculteurs français est supérieur de 20% à celui de la population générale et de 30 % pour la seule catégorie des éleveurs de vaches laitières ! La cause est aussi bien connue : des revenus agricoles insuffisants pour vivre. Une enquête réalise dans l’Ouest en 2017 a montré que plus de 30 % des agriculteurs gagnent moins de 350 € par mois et que les deux tiers d’entre eux étaient en-dessous du seuil de pauvreté ! (L’enquête indiquais également que le plus grand nombre de suicides  a été observé pendant les mois où les prix du lait ont atteint leur record le plus bas, ce qui bien sûr n’a aucun lien avec la suppression des quotas laitiers, chers ultra-libéraux de Bruxelles !!!). Selon la Mutualité sociale agricole (MSA), plus de la moitié des paysans français gagnent moins de 354 euros par mois. Ils n'étaient que 30 % dans ce cas-là en 2015 et 18 % en 2014. En 2016, les revenus ont diminué de 26% ! Conséquence de cette paupérisation rapide : les fermetures d'exploitations se multiplient : 1.281, (soit 3.5 exploitations par jours !) entre septembre 2016 et septembre 2017 ! Un chiffre en hausse de 6,7% par rapport aux douze mois précédents ! En 2017, 300 fermes de bovins ont fait faillite,  chiffre en très nette augmentation de 19% sur un an et 69% sur quatre ans. Au-delà des faillites, 70% des agriculteurs sont dans le rouge, selon la Coordination rurale. Ils travaillent énormément et ne peuvent pas se payer. Comment en est-on arrivé là ?

Vive la vieille PAC, qui fut un succès !

Prévue par le traité de Rome du 25 mars 1957 et entrée en vigueur le 30 juillet 1962, la politique agricole commune (PAC) est une des plus anciennes et jusqu'à peu la plus importante des politiques communes de l’UE (environ 35 % du budget européen). Ses grandes lignes ont été définies à la conférence de Stresa (du 3 au 12 juillet 1958) et elle a été mise en place en 1962. Ses objectifs étaient d’accroître la productivité de l’agriculture ; d’assurer un niveau de vie équitable à la population agricole ; de stabiliser les marchés ; de garantir la sécurité des approvisionnements ; d’assurer des prix raisonnables aux consommateurs. Depuis, s’y sont ajoutés les principes de respect de l’environnement et de développement rural. La section Garantie du Fonds européen d'orientation et de garantie agricole (FEOGA) finançait le soutien des marchés.

Lorsque la PAC fut lancée, la France, seule parmi les pays fondateurs,  arrivait juste à l’autosuffisance alimentaire. Cette vieille PAC avait une orientation résolument productiviste, car il fallait augmenter la production agricole, et protectionniste, car la construction d’une union douanière nécessitait une protection aux frontières. Il s'agissait alors de rendre la Communauté auto-suffisante, plus solidaire et de moderniser un secteur agricole encore très disparate selon les pays. Elle a été une incontestable réussite: modernisation de l'agriculture, développement de la production, immenses gains de productivité qui ont fait de l’Union le 2e exportateur mondial, autosuffisance et sécurité alimentaire garantie. Si l’évolution des techniques et la concentration des exploitations faisaient diminuer naturellement la population paysanne (qui pouvait alors contribuer à l’industrialisation), cela allait de pair avec l’augmentation du niveau de vie des paysans.   Les écueils rencontrés (crises liées à la surproduction de nombreux produits, aux variations de change des monnaies, à l'entrée de nouveaux membres) ont été surmontées par des adaptations intelligentes avec notamment en 1984 la résorption des excédents, avec la mise en place de quotas de production, notamment dans le domaine laitier, et une politique de réduction des prix de soutien.

On sait comment par une malédiction incompréhensible, l’Eurokom des fanatiques libéraux s’acharne à détruire les rares succès de la politique européenne. C’est exactement ce qui arriva avec la PAC !

La nouvelle PAC et le règne du marché.

La préférence communautaire permettait d’isoler l’agriculture européenne des variations des prix mondiaux en lui accordant des avantages en matière de prix par rapport aux produits importés et les agriculteurs bénéficiaient d’aides indirectes, les « prix garantis », qui leur assuraient un prix minimum pour leurs productions.

Cette disposition est actuellement en quasi désuétude et les réformes de 1992 et 1999 ont eu pour but de rapprocher l’agriculture européenne du marché (du dieu marché !) en baissant les prix garantis et en les remplaçant par des aides directes, disposition aggravée en 2003 ; désormais, les aides ne sont plus liées à la production. Les agriculteurs touchent un paiement unique par hectare, à la condition de respecter des normes européennes en matière d’environnement et de sécurité alimentaire. La régulation du marché est abandonnée et les quotas sont progressivement supprimés (2015 pour le lait, 2017 pour le sucre).

Et il s’est produit ce qui était parfaitement prévisible. En ce qui concerne les quotas laitiers, la production  maintenant  libre, l'agriculture européenne affronte la concurrence sans filet de sécurité. Dans un premier temps, la production a augmenté… et les prix d'achat aux agriculteurs ont baissé - le prix payé est inférieur en 2016 et début 2017 au prix de production ! Selon des chiffres de l'Insee publiés en décembre 2016, le revenu moyen d'un chef d'exploitation agricole diminue de 26,1% en 2016 par rapport à 2015 !

Cette PAC est devenue complètement absurde, et la Cour Européenne des comptes vient d’y consacrer un rapport au vitriol, dénonçant un système inégalitaire selon lequel  les petits se paupérisent quand les plus gros s’enrichissent. La répartition est tellement injuste…qu’elle est secrète.  En avril 2009, on a pu connaître les montants reçus au titre du premier pilier pour tous les bénéficiaires de la PAC en France (le prince de Monaco figurait au premier rang…) ; alors un arrêt de la Cour de Justice de l'UE, consécutive à une démarche luxembourgeoise, a invalidé en 2010 la réglementation de l'Union sur la publication des informations relatives aux bénéficiaires de fonds européens agricoles. Beaucoup d’États membres (dont la France) ont alors retiré l'accès public aux informations nominatives !

Cette PAC est tellement juste et efficace qu'elle doit être secrète

Et surtout, l’effort global en faveur de l’agriculture, le montant global de la PAC diminue considérablement. La Commission européenne envisage une enveloppe de 265 milliards d’euros pour 2021-2027 soit une diminution  de 12% en euros constants. Les exploitants agricoles français vont perdre près de 5 milliards d’euros d’aides directes sur toute la période et les revenus des agriculteurs européens diminueront de 8 %, selon le cercle de réflexion Farm Europe. Toujours selon FARM Europe, la valeur des aides directes devrait baisser de 15 %, et elles seront, par ailleurs, plus compliquées à obtenir. Les paiements du premier pilier seront soumis à des exigences environnementales. Leur montant sera dégressif à partir de 60 000 euros et plafonné à 100 000 euros par exploitation.

Tiens, pour ajouter la connerie à la bêtise, nous apprenons début 2019 que Bruxelles a alloué à la France 700 millions d’euros pour le développement de projets ruraux, à dépenser entre 2014 et 2020. A un an de l’échéance, seulement 3% de l’enveloppe a été dépensé… (Europe1)

D’où une spirale infernale. La concurrence mondiale tire les prix vers le bas et les prix agricoles sont trop bas et parfois deviennent même inférieurs aux coûts de production ! Des mises aux normes incessantes viennent augmenter encore les coûts de production. Et parfois stupides : que nous coutera l’abandon unilatéral  du glyphosate, le plus efficace et le plus sûr pour la santé des herbicides ?

On veut une agriculture écologique et vertueuse, mais on ne fait rien pour se protéger des produits importés qui ne respectent aucune norme, et, au nom du libre échange, on « négocie » des traités comme le Ceta. La production agricole sera exposée à ce qui se fait de pire au Brésil ou au Canada, par exemple de la viande produite avec un cahier des charges largement différent du nôtre. Dans ces conditions, pourquoi lutter contre le glyphosate et le poulet aux hormones chez nous ? En France, on produit avec une meilleure qualité: il faut l'assumer, en être fiers, en revalorisant notre processus de production. Ce qui impliquerait en premier lieu de mettre des clauses dans les traités de libre-échange qui, sur le modèle de l'exception culturelle, instituerait une exception agricole.

Mais ça, ce n’est pas dans le logiciel de la Commission Européenne.

L’Agriculture, un marché pas comme les autres

Vivent les marchés, donc ; et pourtant, partout dans le monde, au nom de la sécurité alimentaire, au nom de la lutte millénaire contre les famines, au nom des traditions locales, partout l’agriculture est aidée : 190 euros par habitant en Europe, 389 aux USA, 434 au Japon, 228 au Canada, 629 en Suisse, 957 en Norvège.

L’Union Européenne, une fois de plus, l’idiote du libre-échange !

Michel Houellebeck, Serotonine « Mes interlocuteurs ne se battaient pas pour leurs intérêts, ni même pour les intérêts qu’ils étaient supposés défendre, ç’aurait été une erreur de le croire ; ils se battaient pour des idées ; pendant des années, j’avais été confronté à des gens qui étaient prêt à mourir pour la liberté du commerce »

Croit-on que le gigantisme, la productivité au détriment de toute considération des animaux,  les fermes de 1000 vaches et de 200.000 poules en cage soit la solution ? Ceci alors : En Allemagne, la faillite de la plus grande firme agricole relance le débat sur la régulation du foncier. Avec 46 000 ha répartis entre l’ex-RDA, la Lituanie et la Roumanie, KTG Agrar faisait figure de totem au phénomène de concentration foncière, ou « land grabbing », en Europe. Développée sur la base de la privatisation d’anciennes fermes d’Etat est-allemandes dans les années 1990, l’entreprise a connu une expansion rapide à partir de son entrée en bourse en 2007. Ses activités ne se limitaient pas à la production agricole et parmi les 96 filiales et autres entreprises associées du groupe KTG figuraient différents outils de transformation alimentaire et de production de biogaz. Le groupe avait même occupé le 3ème rang des producteurs d’énergie renouvelable en Allemagne. En difficulté, avec un endettement important, KTG Agrar avait réussi à conserver la confiance de ses créanciers grâce à des jeux d’écriture sur les prix d’achat et de vente entre ses différentes filiales. Le pot aux roses découvert, le fondateur fût poussé au départ en 2016 et le groupe déclaré insolvable…

Vous savez-quoi ? Une pénurie de nourriture conduirait notre société à se rappeler aussitôt de l'importance de nos agriculteurs…

Nous y allons tout droit. L’Eurokom aura réussi cela !

C’est pourquoi il faut en sortir !


mercredi 9 août 2017

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_29_ Anarchie et famine

Comment l'anarchie mène à la Terreur, et à une concentration jacobine qui reprendra en plus féroce la concentration jacobine. La lutte communes contre communes pour garder le blé. A méditer par les partisans de l'autonomie des communes ( ou en termes positivistes, il n'y pas plus de société sans gouvernement que de gouvernement sans société)


Pour tout homme impartial, la Terreur date du 14 juillet. »

Désormais il est clair qu’il n’y a plus de sécurité pour personne : ni la nouvelle milice, ni les nouvelles autorités ne suffisent à faire respecter la loi. « On n’osait pas, dit Bailly, résister au peuple qui, huit jours auparavant, avait pris la Bastille. » — En vain, après les deux derniers meurtres, Bailly et La Fayette indignés menacent de se retirer ; on les oblige à demeurer ; leur protection, telle quelle, est la seule qui reste, et, si la garde nationale n’empêche pas tous les meurtres, du moins elle en empêche quelques-uns. On vit ainsi, comme on peut, sous l’attente continuelle de nouveaux coups de main populaires. » Pour tout homme impartial, écrit Malouet, la Terreur date du 14 juillet. »
4— Le 17, avant de partir pour Paris, le roi communie et fait ses dispositions en prévision d’un assassinat. — Le lendemain des deux meurtres, M. de Crosne, M. Doumerc, M. Sureau, les membres les plus zélés et les plus précieux du comité des subsistances, tous les préposés aux achats et aux magasins se cachent ou s’enfuient…
On glorifie l’insurrection ; pas un assassin n’est recherché ; c’est contre la conspiration des ministres que l’Assemblée institue une enquête. On décerne les récompenses aux vainqueurs de la Bastille ; on déclare qu’ils ont sauvé la France. On célèbre le peuple, son grand sens, sa magnanimité, sa justice. On adore le nouveau souverain ; on lui répète en public officiellement, dans les journaux, à l’Assemblée, qu’il a toutes les vertus, tous les droits, tous les pouvoirs. S’il a versé le sang, c’est par mégarde, sur provocation, et toujours avec un instinct infaillible. D’ailleurs, dit un député, « ce sang était-il si pur » ? — La plupart aiment mieux en croire la théorie de leurs livres que l’expérience de leurs yeux ; ils persévèrent dans l’idylle qu’ils se sont forgée. À tout le moins, leur rêve, exclu du présent, se réfugie dans l’avenir : demain, quand la Constitution sera faite, le peuple, devenu heureux, redeviendra sage ; résignons-nous à l’orage qui conduit à un si beau port

Anarchie en Province, anarchie à Paris empêchant de prendre des mesures contre la famine. Communes contre communes

Si mauvais que soit un gouvernement, il y a quelque chose de pire, c’est la suppression du gouvernement. Car c’est grâce à lui que les volontés humaines font un concert, au lieu d’un pêle-mêle. Il sert dans une société à peu près comme le cerveau dans une créature vivante. Incapable, inconsidéré, dépensier, absorbant, souvent il abuse de sa place, et surmène ou fourvoie le corps qu’il devrait ménager et guider. Mais, à tout prendre, quoi qu’il fasse, il fait encore plus de bien que de mal ; car c’est par lui que le corps se tient debout, marche et coordonne ses pas. Sans lui, point d’action réfléchie, agencée, et qui soit utile à l’animal entier. En lui seul sont les vues d’ensemble, la connaissance des membres et de leur jeu, la notion du dehors, l’information exacte et complète, la prévoyance à longue portée, bref la raison supérieure qui conçoit l’intérêt commun et combine les moyens appropriés. S’il défaille et n’est plus obéi, s’il est froissé et faussé du dehors par une pression brutale, la raison cesse de conduire les affaires publiques, et l’organisation sociale rétrograde de plusieurs degrés. Par la dissolution de la société et par l’isolement des individus, chaque homme est retombé dans sa faiblesse originelle, et tout pouvoir appartient aux rassemblements temporaires qui, dans la poussière humaine, se soulèvent comme des tourbillons. – Ce pouvoir que les hommes les plus compétents ont peine à bien appliquer, on devine comment des bandes improvisées vont l’exercer….
— Tel est le gouvernement effectif auquel la France est livrée, et, après dix-huit mois d’expérience, le plus compétent, le plus judicieux, le plus profond observateur de la Révolution ne trouvera rien à lui comparer que l’invasion de l’Empire Romain au quatrième siècle  . « Les Huns, les Hérules, les Vandales et les Goths ne viendront ni du Nord ni de la mer Noire : ils sont au milieu de nous. » (Gouverneur Morris, lettre du 31 juillet 1789. « Ce pays est actuellement aussi près de l’anarchie qu’une société peut en approcher sans se dissoudre. »)..
Le commandant de la Bourgogne est prisonnier à Dijon, avec une garde à sa porte et défense de parler à personne sans permission et témoins  . Celui de Caen est assiégé dans le vieux Palais et capitule. Celui de Bordeaux livre Château-Trompette avec les équipements et les fusils. Celui de Metz, qui se maintient, subit les insultes et les ordres de la populace. Celui de Bretagne erre « en vagabond » dans sa province, pendant qu’à Rennes ses gens, ses meubles et sa vaisselle sont gardés en otage ; sitôt qu’il met le pied en Normandie, il est investi et l’on place une sentinelle à sa porte. – L’intendant de Besançon est en fuite ; celui de Rouen voit sa maison saccagée de fond en comble et se sauve parmi les cris d’une bande qui demande sa tête. – À Rennes, le doyen du parlement est arrêté, maltraité, gardé à vue dans sa chambre, puis renvoyé de la ville, quoique malade, et sous escorte. – À Strasbourg « trente-six maisons de magistrats sont marquées pour le pillage   »…

Il y a un maire à Paris, Bailly ; mais « dès le premier jour, et le plus aisément du monde   », son conseil municipal, c’est-à-dire « l’assemblée des représenants de la commune, s’est accoutumé à administrer tout seul et à l’oublier le plus parfaitement ». Il y a un pouvoir central, le conseil municipal présidé par le maire ; mais, « en ce temps-là, l’autorité est partout, excepté où l’autorité prépondérante doit être ; les districts l’ont déléguée et en même temps retenue » ; chacun d’eux agit comme s’il était seul et souverain. — Il y a des pouvoirs secondaires, les comités de district, chacun avec son président, son greffier, son bureau, ses commissaires ; mais les attroupements de la rue marchent sans attendre leur ordre, et le peuple, qui crie sous leurs fenêtres, leur impose ses volontés…
« Qu’on imagine, écrit Loustalot lui-même, un homme dont chaque pied, chaque main, chaque membre aurait une intelligence et une volonté, dont une jambe voudrait marcher tandis que l’autre voudrait se reposer, dont le gosier se fermerait quand l’estomac demanderait des aliments, dont la bouche chanterait quand les yeux seraient appesantis par le sommeil, et l’on aura une image frappante de l’état de la capitale. » Il y a « soixante républiques   » dans Paris ; car chaque district est un pouvoir indépendant, isolé, qui ne reçoit aucun ordre sans le contrôler, et qui est toujours en désaccord, souvent en conflit, avec les autorités du centre ou avec les autres districts. Il reçoit les dénonciations, commande les visites domiciliaires, députe à l’Assemblée nationale, prend des arrêtés, placarde ses affiches, non seulement dans son quartier, mais dans toute la ville, et parfois même étend sa juridiction au delà de Paris. Tout est de son ressort, et notamment ce qui ne devrait pas en être. — Le 18 juillet, celui des Petits-Augustins   « arrête à lui tout seul qu’il sera établi des juges de paix » sous le nom de tribuns, procède sur-le-champ à l’élection des siens, et nomme l’acteur Molé. Le 30, celui de l’Oratoire annule l’amnistie accordée dans l’Hôtel de Ville par les représentants de la commune, et charge deux de ses membres d’aller à trente lieues de là prendre M. de Besenval. Le 19 août, celui de Nazareth donne des commissions pour saisir et conduire à Paris les armes déposées dans plusieurs places fortes. Dès le commencement, tous, en leur nom privé, envoient à l’Arsenal et « se font délivrer à volonté des cartouches et de la poudre ». D’autres s’arrogent le droit de surveiller l’Hôtel de Ville ou de gourmander l’Assemblée nationale. L’Oratoire arrête que les représentants de la commune seront invités à délibérer publiquement. Saint-Nicolas-des-Champs délibère sur le veto et fait prier l’Assemblée de suspendre son vote. – C’est un spectacle étrange que celui de tous ces pouvoirs qui se contredisent et se détruisent l’un par l’autre. Aujourd’hui l’Hôtel de Ville s’approprie cinq voitures de drap expédiées par le gouvernement, et le district Saint-Gervais s’oppose à la décision de l’Hôtel de Ville. Demain Versailles intercepte des grains destinés à Paris, et Paris menace, si on ne les lui restitue, de marcher sur Versailles. J’omets les incidents ridicules…
déjà les enfants, imitateurs empressés des actions qui ont la vogue, le singent en miniature, et, dans le mois qui suit le meurtre de Bertier et de Foullon, on rapporte à Bailly que des gamins paradent dans la rue avec deux têtes de chat au bout d’une pique  .


Le pain est toujours rare, et aux portes des boulangers la queue ne diminue pas. En vain Bailly et son comité d’approvisionnement passent les nuits ; ils sont toujours dans les transes. — Pendant deux mois, chaque matin, il n’y a de farines que pour un jour ou deux ; quelquefois, le soir, on n’en a pas pour le lendemain  . La vie de la capitale dépend d’un convoi qui est à dix, quinze, vingt lieues, et qui peut-être n’arrivera pas : l’un, de vingt voitures, est pillé, le 18 juillet, sur la route de Rouen ; un autre, le 4 août, aux environs de Louviers. Sans le régiment suisse de Salis qui, depuis le 14 juillet jusqu’à la fin de septembre, marche nuit et jour pour faire escorte, aucun bateau de grains n’arriverait de Rouen à Paris  . – Il y a danger de mort pour les commissaires chargés de faire les achats ou de surveiller les expéditions. Ceux qu’on envoie à Provins sont saisis, et il faut, pour les délivrer, mettre en marche une colonne de quatre cents hommes avec du canon. Celui qu’on dépêche à Rouen apprend qu’il sera pendu, s’il ose entrer ; à Mantes, un attroupement entoure son cabriolet ; aux yeux du peuple, quiconque vient enlever des grains est une peste publique ; il se sauve à grand’peine par une porte de derrière, et revient à pied à Paris. – Dès le commencement, selon une règle universelle, la crainte de manquer accroît la disette ; chacun se pourvoit pour plusieurs jours ; une fois, dans le galetas d’une vieille femme, on trouva seize pains de quatre livres..

mardi 8 août 2017

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_25_ La dissolution de la France

Nous entrons ici dans le cœur de la démonstration de Taine. L’ancien régime se dissous. Le retour de la famine rend la situation intolérable, malgré l’action résolue des dirigeants. Mais, alors que royauté et aristocratie semblent à nouveau vouloir assumer leur responsabilité et leur rôle – c’est trop tard. La révolte n’est plus inconcevable, cest la soumission qui l’est.
NB : cette séries d’article, je l’ai entreprise à partir de la lecture d’Onfray (Décoloniser les provinces) et pour faire connaitre et donner envie de lire Taine, que j’étais en train de rédécouvrir et dont Onfray dit qu’il l’a vacciné du jacobinisme. Ce qui se joue, c’est comment à partir de cette situation qui aurait pu être réglée par des réformes radicales, une pensée et un parti totalitaires (le premier de l’histoire moderne et matrice des autres) vont s’imposer ; quels en ont été les mécanismes, les moyens, les agents, les complices, les actions…
                                                                                       
Ceci est de l’histoire, rien de plus

Cette seconde partie des Origines de la France contemporaine aura deux volumes  . – Les insurrections populaires et les lois de l’Assemblée constituante finissent par détruire en France tout gouvernement : c’est le sujet du présent volume. – Un parti se forme autour d’une doctrine extrême, s’empare du pouvoir et l’exerce conformément à sa doctrine : ce sera le sujet du volume suivant.
Il en faudrait un troisième pour faire la critique des sources ; la place me manque : je dirai seulement la règle que j’ai observée. Le témoignage le plus digne de foi sera toujours celui du témoin oculaire, surtout lorsque ce témoin est un homme honorable, attentif et intelligent, lorsqu’il rédige sur place, à l’instant et sous la dictée des faits eux-mêmes, lorsque manifestement son unique objet est de conserver ou fournir un renseignement, lorsque son œuvre n’est point une pièce de polémique concertée pour les besoins d’une cause ou un morceau d’éloquence arrangé en vue du public, mais une déposition judiciaire, un rapport secret, une dépêche confidentielle, une lettre privée, un memento personnel. Plus un document se rapproche de ce type, plus il mérite confiance et fournit des matériaux supérieurs. – J’en ai trouvé beaucoup de cette qualité aux Archives nationales, principalement dans les correspondances manuscrites des ministres, intendants, subdélégués, magistrats et autres fonctionnaires, des comman-dants militaires, officiers de l’armée et officiers de la gendarmerie, des commissaires de l’Assemblée et du roi, des administrateurs de département, de district et de municipalité, des particuliers qui s’adressent au roi, à l’Assemblée nationale et aux ministres. Il y a parmi eux des hommes de tout rang, de tout état, de toute éducation et de tout parti. Ils sont par centaines et par milliers, dispersés sur toute la surface du territoire. Ils écrivent chacun à part, sans pouvoir se concerter ni même se connaître. Personne n’est si bien placé qu’eux pour recueillir et transmettre les informations exactes. Aucun d’eux ne cherche l’effet littéraire ou même n’imagine que son écrit puisse jamais être imprimé. Ils rédigent tout de suite et sous l’impression directe des événements locaux. Ce sont là des témoignages de premier choix et de première main, au moyen desquels on doit contrôler tous les autres. – Les notes mises au bas des pages indiqueront la condition, l’office, le nom, la demeure de ces témoins décisifs. Pour plus de certitude, j’ai transcrit, aussi souvent que j’ai pu, leurs propres paroles. De cette façon, le lecteur, placé en face des textes, pourra les interpréter lui-même, et se faire une opinion personnelle ; il aura les mêmes pièces que moi pour conclure, et conclura, si bon lui semble, autrement que moi. Pour les allusions, s’il en trouve, c’est qu’il les aura mises, et, s’il fait des applications, c’est lui qui en répondra. À mon sens, le passé a sa figure propre, et le portrait que voici ne ressemble qu’à l’ancienne France. Je l’ai tracé sans me préoccuper de nos débats présents ; j’ai écrit comme si j’avais eu pour sujet les révolutions de Florence ou d’Athènes. Ceci est de l’histoire, rien de plus, et, s’il faut tout dire, j’estimais trop mon métier d’historien pour en faire un autre, à côté, en me cachant.

Ce n’est pas une révolution, mais une dissolution

Dans la nuit du 14 au 15 juillet 1789, le duc de la Rochefoucauld-Liancourt fit réveiller Louis XVI pour lui annoncer la prise de la Bastille. « C’est donc une révolte, dit le roi. – Sire, répondit le duc, c’est une révolution. » L’événement était bien plus grave encore. Non seulement le pouvoir avait glissé des mains du roi, mais il n’était point tombé dans celles de l’Assemblée ; il était par terre, aux mains du peuple lâché, de la foule violente et surexcitée, des attroupements qui le ramassaient comme une arme abandonnée dans la rue. En fait, il n’y avait plus de gouvernement ; l’édifice artificiel de la société humaine s’effondrait tout entier ; on rentrait dans l’état de nature. Ce n’était pas une révolution, mais une dissolution.

La disette : la révolte maintenant est universelle, comme autrefois la résignation.

Deux causes excitent et entretiennent l’émeute universelle. La première est la disette, qui, permanente, prolongée pendant dix ans, et aggravée par les violences mêmes qu’elle provoque, va exagérer jusqu’à la folie toutes les passions populaires et changer en faux pas convulsifs toute la marche de la Révolution.
Quand un fleuve coule à pleins bords, il suffit d’une petite crue pour qu’il déborde. Telle est la misère au dix-huitième siècle. L’homme du peuple, qui vit avec peine quand le pain est à bon marché, se sent mourir quand il est cher. Sous cette angoisse, l’instinct animal se révolte, et l’obéissance générale, qui fait la paix publique, dépend d’un degré ajouté ou ôté au sec ou à l’humide, au froid ou au chaud. En 1788, année très sèche, la récolte avait été mauvaise ; par surcroît, à la veille de la moisson  , une grêle effroyable s’abattit autour de Paris, depuis la Normandie jusqu’à la Champagne, dévasta soixante lieues du pays le plus fertile et fit un dégât de 100 millions. L’hiver vint et fut le plus dur qu’on eût vu depuis 1709 ; à la fin de décembre, la Seine gela de Paris au Havre, et le thermomètre marquait 18° 3/4 au-dessous de zéro. Un tiers des oliviers mourut en Provence, et le reste avait tant souffert qu’on le jugeait hors d’état de porter des fruits pendant deux ans. Même désastre en Languedoc ; dans le Vivarais et dans les Cévennes, des forêts entières de châtaigniers avaient péri, avec tous les blés et fourrages de la montagne ; dans la plaine, le Rhône était resté deux mois hors de son lit. Dès le printemps de 1789, la famine était partout, et, de mois en mois, elle croissait comme une eau qui monte. – En vain, le gouvernement commandait aux fermiers, propriétaires et marchands de garnir les marchés, doublait la prime d’importation, s’ingéniait, s’obérait, dépensait 40 millions pour fournir du blé à la France. En vain, les particuliers, princes, grands seigneurs, évêques, chapitres, communautés, multipliaient leurs aumônes, l’archevêque de Paris s’endettant de 400 000 livres, tel riche distribuant 40 000 francs le lendemain de la grêle, tel couvent de Bernardins nourrissant douze cents pauvres pendant six semaines  . Il y en avait trop ; ni les précautions publiques, ni la charité privée ne suffisaient aux besoins trop grands

J’ai vu, à l’École Militaire et dans d’autres dépôts, des farines qui étaient d’une qualité détestable ; j’en ai vu des monceaux d’une couleur jaune, d’une odeur infecte, et qui formaient des masses tellement durcies, qu’il fallait les frapper à coups redoublés de hache pour en détacher des portions. Moi-même, rebuté des difficultés que j’éprouvais à me procurer ce malheureux pain, et dégoûté de celui qu’on m’offrait aux tables d’hôte, je renonçai absolument à cette nourriture. Le soir, je me rendais au café du Caveau, où, heureusement, on avait l’attention de me réserver deux de ces petits pains qu’on appelle des flûtes ; c’est le seul pain que j’aie mangé pendant une semaine entière. » – Mais cette ressource n’est que pour les riches. Quant au peuple, pour avoir du pain de chien, il doit faire queue pendant des heures. On se bat à la queue ; « on s’arrache l’aliment ». Plus de travail, « les ateliers sont déserts ». Parfois, après une journée d’attente, l’artisan rentre au logis les mains vides, et, s’il rapporte une miche de quatre livres, elle lui coûte 3 francs 12 sous, dont 12 sous pour le pain et 3 francs pour la journée perdue. Dans la longue file désœuvrée, agitée, qui oscille aux portes de la boutique, les idées noires fermentent ; si cette nuit la farine manque aux boulangers pour cuire, nous ne mangerons pas demain ! Terrible idée et contre laquelle un gouvernement n’a pas trop de toute sa force ; car il n’y a que la force, et la force armée, présente, visible, menaçante, pour maintenir l’ordre au milieu de la faim. – Sous Louis XIV et Louis XV, on avait jeûné et pâti davantage ; mais les émeutes, rudement et promptement réprimées, n’étaient que des troubles partiels et passagers. Des mutins étaient pendus, d’autres envoyés aux galères, et tout de suite, convaincu de son impuissance, le paysan, l’ouvrier retournait à son échoppe ou à sa charrue. Quand un mur est trop haut, on ne songe pas même à l’escalader. – Mais voici que le mur se crevasse, et que tous ses gardiens, clergé, noblesse, tiers-état, lettrés, politiques, et jusqu’au gouvernement lui-même, y pratiquent une large brèche. Pour la première fois, les misérables aperçoivent une issue ; ils s’élancent, d’abord par pelotons, puis en masse, et la révolte maintenant est universelle, comme autrefois la résignation.
C’est que, par cette ouverture, l’espérance entre comme une lumière, et descend peu à peu jusque dans les bas-fonds.

dimanche 6 août 2017

Taine _ L’ancien Régime_20_ Misère de la paysannerie

Ou pourquoi ceux qui n’ont pas été ému à la lecture de Taine ne comprendront jamais la France.  
Misère de la paysannerie au-delà de ce que la nature peut porter. La France en friche ou mal cultivée, effet de la centralisation. Le petit propriétaire rural encore plus misérable : on lui prend tout ce qu’on peut lui prendre

Une misère  au delà de ce que la nature humaine peut porter

La Bruyère écrivait juste un siècle avant 1789   : « L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine ; et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines. Ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé. » – Ils en manquent pendant les vingt-cinq années suivantes, et meurent par troupeaux ; j’estime qu’en 1715 il en avait péri près d’un tiers , six millions, de misère et de faim. Ainsi, pour le premier quart du siècle qui précède la Révolution, la peinture, bien loin d’être trop forte, est trop faible, et l’on va voir que pendant un demi-siècle et davantage, jusqu’à la mort de Louis XV, elle demeure exacte ; peut-être même, au lieu de l’atténuer, faudrait-il la charger.
En 1725, dit Saint-Simon, « au milieu des profusions de Strasbourg et de Chantilly, on vit en Normandie d’herbes des champs. Le premier roi de l’Europe ne peut être un grand roi s’il ne l’est que de gueux de toutes conditions, et si son royaume tourne en un vaste hôpital de mourants à qui on prend tout en pleine paix  . » Au plus beau temps de Fleury et dans la plus belle région de France, le paysan cache « son vin à cause des aides et son pain à cause de la taille », persuadé « qu’il est un homme perdu si l’on peut se douter qu’il ne meurt pas de faim   ». En 1739, d’Argenson écrit dans son journal   : « La disette vient d’occasionner trois soulèvements dans les provinces, à Ruffec, à Caen et à Chinon. On a assassiné sur les chemins des femmes qui portaient du pain....

Sans doute, sous Louis XVI, le gouvernement s’adoucit, les intendants sont humains, l’administration s’améliore, la taille devient moins inégale, la corvée s’allège en se transformant, bref la misère est moindre. Et pourtant elle est encore au delà de ce que la nature humaine peut porter.
Parcourez les correspondances administratives des trente dernières années qui précèdent la Révolution : cent indices vous révéleront une souffrance excessive, même lorsqu’elle ne se tourne pas en fureur. Visiblement, pour l’homme du peuple, paysan, artisan, ouvrier, qui subsiste par le travail de ses bras, la vie est précaire ; il a juste le peu qu’il faut pour ne pas mourir de faim, et plus d’une fois ce peu lui manque  . Ici, dans quatre élections, « les habitants ne vivent presque que de sarrasin », et depuis cinq ans les pommes ayant manqué, ils n’ont que de l’eau pour boisson. Là, en pays de vignobles , chaque année « les vignerons sont en grande partie réduits à mendier leur pain dans la saison morte ». Ailleurs, les ouvriers, journaliers et manœuvres ayant été obligés de vendre leurs effets et leurs meubles, plusieurs sont morts de froid ; la nourriture insuffisante et malsaine a répandu des maladies, et dans deux élections on en compte trente-cinq mille à l’aumône  . Dans un canton reculé, les paysans coupent les blés encore verts et les font sécher au four, parce que leur faim ne peut attendre. L’intendant de Poitiers écrit que, « dès que les ateliers de charité sont ouverts, il s’y précipite un nombre prodigieux de pauvres, quelque soin qu’on ait pris pour réduire les prix et n’admettre à ce travail que les plus nécessiteux ». L’intendant de Bourges marque qu’un grand nombre de métayers ont vendu leurs meubles, que « des familles entières ont passé deux jours sans manger », que, dans plusieurs paroisses, les affamés restent au lit la plus grande partie du jour pour souffrir moins. L’intendant d’Orléans annonce « qu’en Sologne de pauvres veuves ont brûlé leurs bois de lit, d’autres leurs arbres fruitiers », pour se préserver du froid et il ajoute : « Rien n’est exagéré dans ce tableau, le cri du besoin ne peut se rendre, il faut voir de près la misère des campagnes pour s’en faire une idée. » De Riom, de La Rochelle, de Limoges, de Lyon, de Montauban, de Caen, d’Alençon, des Flandres, de Moulins, les autres intendants mandent des nouvelles semblables. On dirait un glas funèbre qui s’interrompt pour reprendre

Vienne une gelée, une grêle, une inondation, toute une province ne sait plus comment faire pour subsister jusqu’à l’année suivante ; en beaucoup d’endroits il suffit de l’hiver, même ordinaire, pour amener la détresse. De toutes parts, on voit des bras tendus vers le roi, qui est l’aumônier universel. Le peuple ressemble à un homme qui marcherait dans un étang, ayant de l’eau jusqu’à la bouche ; à la moindre dépression du sol, au moindre flot, il perd pied, enfonce et suffoque. En vain la charité ancienne et l’humanité nouvelle s’ingénient pour lui venir en aide : l’eau est trop haute. Il faudrait que son niveau baissât, et que l’étang pût se dégorger par quelque large issue. Jusque-là le malheureux ne pourra respirer que par intervalles, et à chaque moment il courra risque de se noyer…

La France est en friche, effet de la centralisation

C’est entre 1750 et 1760   que les oisifs qui soupent commencent à regarder avec compassion et avec alarme les travailleurs qui ne dînent pas. Pourquoi ceux-ci sont-ils si pauvres, et par quel hasard, sur un sol aussi bon que la France, le pain manque-t-il à ceux qui font pousser le grain ? – D’abord, quantité de terres sont incultes et, ce qui est pis, abandonnées. Selon les meilleurs observateurs, « le quart du sol est absolument en friche... Les landes et les bruyères y sont le plus souvent rassemblées en grands déserts, par centaines et par milliers d’arpents  . » – « Que l’on parcoure l’Anjou, le Maine, la Bretagne, le Poitou, le Limousin, la Marche, le Berry, le Nivernais, le Bourbonnais, l’Auvergne, on verra qu’il y a la moitié de ces provinces en bruyères qui forment des plaines immenses, qui toutes cependant pourraient être cultivées. » En Touraine, en Poitou, en Berry, ce sont des solitudes de trente mille arpents. Dans un seul canton, près de Preuilly, la bruyère couvre quarante mille arpents de bonne terre. La Société d’Agriculture de Rennes déclare que les deux tiers de la Bretagne sont en friche. — Ce n’est pas stérilité, mais décadence. Le régime inventé par Louis XIV a fait son effet, et depuis un siècle la terre retourne à l’état sauvage
Quand on cultive, c’est à la façon du moyen âge. Arthur Young, en 1789, juge qu’en France « l’agriculture en est encore au dixième siècle   ». Sauf en Flandre et dans la plaine d’Alsace, les champs restent en jachère un an sur trois, et souvent un an sur deux. Mauvais outils ; point de charrues en fer ; en maint endroit, on s’en tient à la charrue de Virgile. L’essieu des charrettes et les cercles des roues sont en bois, et plus d’une fois la herse est une échelle de charrette. Peu de bestiaux, peu de fumures ; le capital appliqué à la culture est trois fois moindre qu’aujourd’hui. Faibles produits : « Nos terres communes, dit un bon observateur, donnent environ, à prendre l’une dans l’autre, six fois la semence . » En 1778, dans la riche contrée qui environne Toulouse, le blé ne rend que cinq pour un ; aujourd’hui, c’est huit, et davantage. Arthur Young calcule que, de son temps, l’acre anglaise produit vingt-huit boisseaux de grain, l’acre française dix-huit, que le produit total de la même terre pendant le même laps de temps est de trente-six livres sterling en Angleterre, et seulement de vingt-cinq en France. — Comme les chemins vicinaux sont affreux et que les transports sont souvent impraticables, il est clair que, dans les cantons écartés, dans les mauvais sols qui rendent à peine trois fois la semence, il n’y a pas toujours de quoi manger. Comment vivre jusqu’à la prochaine récolte ? Telle est la préoccupation constante avant et pendant la Révolution

Le petit propriétaire rural encore plus misérable : on lui prend tout ce qu’on peut lui prendre

Quand l’homme est misérable, il s’aigrit ; mais quand il est à la fois propriétaire et misérable, il s’aigrit davantage. Il a pu se résigner à l’indigence, il ne se résigne pas à la spoliation ; et telle était la situation du paysan en 1789 ; car, pendant tout le dix-huitième siècle, il avait acquis de la terre. – Comment avait-il fait, dans une telle détresse ? La chose est à peine croyable, quoique certaine ; on ne peut l’expliquer que par le caractère du paysan français, par sa sobriété, sa ténacité, sa dureté pour lui-même, sa dissimulation, sa passion héréditaire pour la propriété et pour la terre. Il avait vécu de privations, épargné sou sur sou. Chaque année, quelques pièces blanches allaient rejoindre son petit tas d’écus enterré au coin le plus secret de sa cave ; certainement, le paysan de Rousseau, qui cachait son vin et son pain dans un silo, avait une cachette plus mystérieuse encore ; un peu d’argent dans un bas de laine ou dans un pot échappe mieux que le reste à l’inquisition des commis. En guenilles, pieds nus, ne mangeant que du pain noir, mais couvant dans son cœur le petit trésor sur lequel il fondait tant d’espérances, il guettait l’occasion, et l’occasion ne manquait pas…
Avant de subir la dépossession totale, le seigneur obéré s’est résigné aux aliénations partielles. Le paysan, qui a graissé la patte du régisseur, se trouve là avec son magot. « Mauvaise terre, Monseigneur, et qui vous coûte plus qu’elle ne vous rapporte. » Il s’agit d’un lopin isolé, d’un bout de champ ou de pré, parfois d’une ferme dont le fermier ne paye plus, plus souvent d’une métairie dont les métayers besogneux et paresseux tombent chaque année à la charge du maître. Celui-ci peut se dire que la parcelle aliénée n’est pas perdue pour lui, puisqu’un jour, par droit de rachat, il pourra la reprendre, et puisqu’en attendant il touchera un cens, des redevances, le profit des lods et ventes. D’ailleurs, il y a chez lui et autour de lui de grandes espaces vides que la décadence de la culture et la dépopulation ont laissés déserts. Pour les remettre en valeur, il faut en céder la propriété ; nul autre moyen de rattacher l’homme à la terre…
Aussi le nombre des petites propriétés rurales va toujours croissant. Necker dit qu’il y en a « une immensité ». Arthur Young, en 1789, s’étonne de leur prodigieuse multitude et « penche à croire qu’elles forment le tiers du royaume ». Ce serait déjà notre chiffre actuel, et l’on trouve encore, à peu de chose près, le chiffre actuel, si l’on cherche le nombre des propriétaires comparé au nombre des habitants…

Mais, en acquérant le sol, le petit cultivateur en prend pour lui les charges. Tant qu’il était simple journalier et n’avait que ses bras, l’impôt ne l’atteignait qu’à demi : « où il n’y a rien, le roi perd ses droits ». Maintenant, il a beau être pauvre et se dire encore plus pauvre, le fisc a prise sur lui par toute l’étendue de sa propriété nouvelle. Les collecteurs, paysans comme lui et jaloux à titre de voisins, savent ce que son bien au soleil lui a rapporté ; c’est pourquoi on lui prend tout ce qu’on peut lui prendre. En vain il a travaillé avec une âpreté nouvelle, ses mains restent aussi vides, et, au bout de l’année, il découvre que son champ n’a rien produit pour lui. Plus il acquiert et produit, plus ses charges deviennent lourdes. En 1715, la taille et la capitation, qu’il paye seul ou presque seul, étaient de 66 millions ; elles sont de 93 en 1759, de 110 en 1789  . En 1757, l’impôt est de 283 156 000 livres ; en 1789, de 476 294 000. — Sans doute, en théorie, par humanité et bon sens, on veut le soulager, on a pitié de lui. Mais en pratique, par nécessité et routine, on le traite, selon le précepte du cardinal de Richelieu, comme une bête de somme à qui l’on mesure l’avoine, de peur qu’il ne soit trop fort et regimbe…