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samedi 19 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_86_ Le Comité de Salut Public

La fin de la Gironde, l’épuration finale de la Convention, cent quarante députés éliminés sur 180 Girondins. Mort de Pétion, Barbaroux, Condorcet, M. et Mme Roland, Clavière. Le centralisme démocratique défini par Sait-Just et Couthon : théorie du gouvernement extraordinaire : c’est de la centralité que doivent partir toutes les impulsions. Les trois pôles du gouvernement montagnard : Comité de Salut Public, Comité de Sûreté générale, Tribunal révolutionnaire.

N.B. : les bons livres sur la Révolution, tels les Contes et Récit de mon enfance faisaient pleurer sur le sort de Pétion, Buzot, Barbaroux, le couple Roland..En a-t-on encore envie après avoir lu Taine  ?( relire les épisodes précédents !)

La fin de la Gironde : cent quarante députés éliminés sur 180

Ce n’est pas pour épargner à Paris les chefs de l’insurrection ou du parti, députés, généraux ou ministres ; au contraire, il importe d’achever l’assujettissement de la Convention, d’étouffer les murmures du côté droit, d’imposer silence à Ducos, à Boyer-Fonfrède, à Vernier, à Couhey, qui parlent et protestent encore  . C’est pourquoi, chaque semaine, des décrets d’arrestation ou de mort lancés du haut de la Montagne, frappent dans la majorité, comme des coups de fusil tirés sur une foule. Décrets d’arrestation, le 15 juin, contre Duchâtel, le 17 contre Barbaroux, le 23 contre Brissot, le 8 juillet contre Devérité et Condorcet, le 14 contre Lauze-Deperret et Fauchet, le 30 contre Duprat jeune, Vallée et Mainvielle, le 2 août contre Rouyer, Brunel et Carra ; Carra, Lauze-Deperret et Fauchet, présents aux séances, sont empoignés sur place ; c’est un avertissement sensible et physique : il n’en est point de plus efficace pour mater les insoumis. – Décrets d’accusation, le 18 juillet, contre Coustard, le 28 juillet contre Gensonné, La Source, Vergniaud, Mollevaut, Gardien, Grangeneuve, Fauchet, Boilleau, Valazé, Cussy, Meillan ; et chacun sait que le tribunal devant lequel ils doivent comparaître est la salle d’attente de la guillotine. – Décrets de condamnation, le 12 juillet, contre Birotteau, le 28 juillet contre Buzot, Barbaroux, Gorsas, Lanjuinais, Salle, Louvet, Bergoeing, Pétion, Guadet, Chasset, Chambon, Lidon, Valady, Defermon, Kervelegan, Larivière, Rabaut-Saint-Étienne et Lesage ; déclarés traîtres et mis hors la loi, on les mènera sans jugement à l’échafaud.
Enfin, le 3 octobre, un grand coup de filet saisit sur leurs bancs, dans l’Assemblée même, tous ceux qui paraissent encore capables de quelque indépendance : au préalable, le rapporteur du Comité de sûreté générale, Amar, a fait fermer les portes de la salle   ; puis, après un factum déclamatoire et calomnieux qui dure deux heures, il lit deux listes de proscription : quarante-cinq députés plus ou moins marquants de la Gironde seront traduits sur-le-champ au Tribunal révolutionnaire ; soixante-treize autres, qui ont signé des protestations secrètes contre le 31 mai et le 2 juin, seront enfermés dans des maisons d’arrêt. Nulle discussion ; la majorité n’ose pas même opiner. Quelques-uns des proscrits essayent de se disculper ; mais on refuse de les entendre. Seuls les Montagnards ont la parole, et ils ne s’en servent que pour ajouter aux listes, chacun selon ses inimitiés personnelles : Levasseur y fait adjoindre Viger ; Du Roy y fait adjoindre Richou. Sur l’appel de leurs noms, tous les malheureux présents viennent docilement « se parquer dans l’enceinte de la barre, comme des agneaux destinés à la boucherie » ; et là, on les divise en deux troupes, d’un côté les soixante-treize, de l’autre côté les dix ou douze qui, avec les Girondins déjà gardés sous les verrous, fourniront le nombre sacramentel et populaire, les vingt-deux traîtres   dont le supplice est un besoin pour l’imagination jacobine ; à gauche, la fournée de la prison ; à droite, la fournée de l’échafaud.
Pour quiconque serait tenté de les imiter ou de les défendre, la façon dont on les traite est une leçon suffisante…

Mort de Roland, Mme Roland, Barbaroux, Pétion, Condorcet, Clavière, Rébecqui…

« Braves b... qui composez le tribunal, écrit Hébert, ne vous amusez donc pas à la moutarde. Faut-il donc tant de cérémonies pour raccourcir des scélérats que le peuple a déjà jugés ? » Surtout, on se garde bien de leur donner la parole ; la logique de Guadet, l’éloquence de Vergniaud pourraient tout déranger au dernier moment ; c’est pourquoi un décret subit permet au tribunal de clore les débats, quand les jurés se trouveront suffisamment éclairés. Ceux-ci le sont dès la septième audience, et l’arrêt de mort tombe à l’improviste sur les accusés, qui n’ont pu se défendre. L’un d’eux, Valazé, se poignarde, séance tenante, et le lendemain, en trente-huit minutes, le couperet national abat les vingt têtes qui restent. – Plus expéditive encore est la procédure contre les accusés qui se sont dérobés au jugement : Gorsas, saisi à Paris le 8 octobre, y est guillotiné le même jour ; Birotteau, saisi à Bordeaux le 24 octobre, monte à l’échafaud dans les vingt-quatre heures. Les autres, traqués comme des loups, errent en nomades, sous des déguisements, de cachette en cachette, et la plupart, arrêtés tour à tour, n’ont que le choix entre divers genres de mort. Chambon est tué en se défendant ; Lidon, après s’être défendu, se fait sauter la cervelle ; Condorcet s’empoisonne dans le corps de garde de Bourg-la-Reine ; Roland se perce de son épée sur une grande route ; Clavière se poignarde dans sa prison ; on trouve Rébecqui noyé dans le port de Marseille, Pétion et Buzot demi-mangés par les loups dans une lande de Saint-Émilion ; Valady est exécuté à Périgueux, Dechézeau à Rochefort, Grangeneuve, Guadet, Salle et Barbaroux à Bordeaux, Coustard, Cussy, Rabaut-Saint-Étienne, Bernard, Masuyer et Lebrun à Paris. Ceux-là mêmes qui ont donné leur démission depuis le mois de janvier 1793, Kersaint et Manuel, payent de leur vie le crime d’avoir siégé au côté droit, et, bien entendu, Mme Roland, qui passe pour le chef du parti, est guillotinée l’une des premières  .
– Des cent quatre-vingts Girondins qui conduisaient la Convention, cent quarante ont péri, ou sont en prison, ou ont fui sous un arrêt de mort. Après un tel retranchement et un pareil exemple, le demeurant des députés ne peut manquer d’être docile   ; ni dans les pouvoirs locaux, ni dans le pouvoir central, la Montagne ne rencontrera de résistance ; son despotisme est établi dans la pratique : il ne lui reste plus qu’à le proclamer dans la loi…

Le centralisme démocratique : c’est de la centralité que doivent partir toutes les impulsions

Cela s’entend, et de reste  . Le régime dont Saint-Just apporte le projet est celui par lequel une oligarchie d’envahisseurs s’installe et se maintient dans une nation subjuguée. Par ce régime, en Grèce, 10 000 Spartiates, après l’invasion dorienne, ont maîtrisé 300 000 Ilotes et Périœques. Par ce régime, en Angleterre, 60 000 Normands, après la bataille d’Hastings, ont maîtrisé deux millions de Saxons. Par ce régime, en Irlande, après la bataille de la Boyne, 200 000 Anglais protestants ont maîtrisé un million d’Irlandais catholiques. Par ce régime, les 300 000 Jacobins de France pourront maîtriser les six ou sept millions de Girondins, Feuillants, royalistes ou indifférents…
Il est très simple, et consiste à maintenir la population sujette dans l’extrême faiblesse et dans l’extrême terreur. À cet effet, on la désarme , on la tient en surveillance, on lui interdit toute action commune, on lui montre la hache toujours levée et la prison toujours ouverte, on la ruine et on la décime. — Depuis six mois, toutes ces rigueurs sont décrétées et pratiquées, désarmement des suspects, taxes sur les riches, maximum contre les commerçants, réquisitions sur les propriétaires, arrestations en masse, jugements expéditifs, arrêts de mort arbitraires, supplices étalés et multipliés.
Depuis six mois, tous les instruments d’exécution sont fabriqués et opèrent, Comité de Salut public, Comité de Sûreté générale, proconsuls ambulants munis de pouvoirs illimités, comités locaux autorisés à taxer et emprisonner qui bon leur semble, armée révolutionnaire, tribunal révolutionnaire. Mais, faute d’accord interne et d’impulsion centrale, la machine ne fonctionne qu’à demi, et son action n’est ni assez directe, ni assez universelle, ni assez forte. — « Vous êtes trop loin de tous les attentats, dit Saint-Just   ; il faut que le glaive de la loi se promène partout avec rapidité, et que votre bras soit partout présent pour arrêter le crime... Les ministres avouent qu’ils ne trouvent qu’inertie et insouciance au delà de leurs premiers et de leurs seconds subordonnés. » — « Chez tous les agents du gouvernement, ajoute Billaud-Varennes  , l’apathie est égale... « Dans le gouvernement ordinaire, dit enfin Couthon  , au peuple appartient le droit d’élire ; vous ne pouvez l’en priver. Dans le gouvernement extraordinaire, c’est de la centralité que doivent partir toutes les impulsions, c’est de la Convention que doivent venir les élections... Vous nuiriez au peuple en lui confiant le droit d’élire les fonctionnaires publics, parce que vous l’exposeriez à nommer des hommes qui le trahiraient. » — En conséquence, les maximes constitutionnelles de 1789 font place aux maximes contraires ; au lieu de soumettre le gouvernement au peuple, on soumet le peuple au gouvernement. Sous des noms révolutionnaires, la hiérarchie de l’ancien régime est rétablie, et désormais les pouvoirs, bien plus redoutables que ceux de l’ancien régime, cessent d’être délégués de bas en haut, pour être délégués de haut en bas.

Le pouvoir Montagnard : Comité de Salut Public, Comité de Sûreté générale, Tribunal révolutionnaire

Au sommet, un comité de douze membres, semblable à l’ancien Conseil du Roi, exerce la royauté collective. De nom, l’autorité est également répartie entre les douze ; de fait, elle se concentre en quelques mains. Plusieurs n’ont qu’un office subalterne, entre autres Barère, harangueur ou rédacteur toujours prêt, secrétaire ou porte-parole officiel ; d’autres, hommes spéciaux, Jeanbon-Saint-André, Lindet, surtout Prieur de la Côte-d’Or et Carnot, se cantonnent chacun dans son département spécial, marine, guerre, approvisionnements, avec un blanc-seing, en échange duquel ils livrent leur signature aux meneurs politiques. Ceux-ci, qu’on appelle « les hommes d’État », Robespierre, Couthon, Saint-Just, Billaud-Varennes, Collot d’Herbois, sont les vrais souverains et donnent la direction d’ensemble. À la vérité, leur mandat doit être renouvelé chaque mois ; mais il ne peut manquer de l’être : en l’état où est la Convention, son vote, acquis d’avance, est une formalité presque vaine. Plus soumise que le Parlement de Louis XIV, elle adopte sans discussion les décrets que le Comité de Salut public lui apporte tout faits ; elle n’est qu’une chambre d’enregistrement, moins que cela : car elle a renoncé au droit de composer elle-même ses propres comités intérieurs ; elle a chargé de ce soin le Comité de Salut public, et vote en bloc les listes de noms qu’il lui fournit  . Naturellement, il n’y a mis que ses fidèles ou ses créatures ; ainsi tout le pouvoir législatif et parlementaire lui appartient…
– Ainsi, du second pouvoir de l’État ( les ministres), le comité s’est fait une escouade de domestiques, et du premier ( la Convention), un auditoire de claqueurs.
Pour les maintenir dans le devoir, il a deux mains. – L’une, la droite, qui saisit les gens au collet et à l’improviste, est le Comité de Sûreté générale, composé des montagnards outrés, Panis, Le Bas, Geoffroy, Amar, David, Vadier, Lebon, Ruhl, La Vicomterie, tous présentés, c’est-à-dire nommés par lui, ses affidés et ses subalternes. Ils sont ses lieutenants de police, et viennent, une fois par semaine, travailler avec lui, comme jadis les Sartine, les Lenoir avec le contrôleur général. Subitement empoigné, l’homme que le conciliabule a jugé suspect, quel qu’il soit, représentant, ministre, général, se trouve, le lendemain matin, sous les verrous d’une des dix nouvelles bastilles. – Là, l’autre main le prend à la gorge : c’est le Tribunal révolutionnaire, tribunal d’exception, semblable aux commissions extraordinaires de l’ancien régime, mais bien plus terrible. Assisté de ses policiers, le Comité de Salut public a choisi lui-même les seize juges, les soixante jurés  , et il les a choisis parmi les plus servilement, ou les plus brutalement, ou les plus furieusement fanatiques   : Fouquier-Tinville, Hermann, Dumas, Payan, Coffinhal, Fleuriot-Lescot, au-dessous d’eux, des prêtres apostats, des nobles renégats, des artistes ratés, des rapins affolés, des manœuvres qui savent à peine écrire, menuisiers, cordonniers, charpentiers, tailleurs, coiffeurs, anciens laquais, un idiot comme Ganney, un sourd comme Leroy-Dix-Août : leurs noms et leurs qualités en disent assez ; ce sont des meurtriers patentés et soldés ; aux jurés eux-mêmes, on alloue dix-huit francs par jour, pour qu’ils aient plus de cœur à leur besogne. Cette besogne consiste à condamner sans preuves, sans plaidoiries, presque sans interrogatoire, à la hâte, par fournées, tout ce que le Comité de Salut public leur expédie, même les Montagnards les plus avérés : Danton, l’inventeur du tribunal, s’en apercevra tout à l’heure.
— Par ces deux engins de gouvernement, le Comité de Salut public tient chaque tête sous son couperet, et chaque tête, pour ne pas tomber, se courbe  , en province comme à Paris.
C’est que, dans la province comme à Paris, par la mutilation de la hiérarchie locale et par l’introduction d’autorités nouvelles, sa volonté omnipotente est devenue partout et à chaque instant présente

jeudi 17 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_74_ Dans le bureau de Roland_3

Important et Magistral, chef d’œuvre d’historien et d’écrivain  : Pour suivre les exactions des débuts de la Convention, Taine s’imagine dans le bureau du très distingué et très girondin Ministre de l’ intérieur,  Roland, en compagnie de sa femme sans laquelle il ne faisait rien. Il devait tenir à la fonction, puisque les Girondins ont déclenché le 10  aôut et les massacres de septembre pour qu’il retrouve son poste. Voici ce qu’il en fait.

NB ce blog et les suivants immédiats sont la retransmission intégrale du texte de Taine

Châlons, Beaune, Dijon, Auxerre, Roanne ; Roland commence à voir les choses à travers les mots.

La nuit s’avance, les dossiers sont trop nombreux et trop gros, Roland voit que, sur quatre-vingt-trois, il n’en pourra guère feuilleter que cinquante ; il faut se hâter, et de l’Est ses yeux redescendent vers le Midi. – De ce côté aussi il y a d’étranges spectacles. Le 2 septembre, à Châlons-sur-Marne  , M. Chanlaire, octogénaire et sourd, son paroissien sous le bras, revenait du Mail où tous les jours il allait dire ses heures. Des volontaires parisiens, qui le rencontrent, lui trouvent la mine d’un dévot, et lui ordonnent de crier Vive la liberté ! Lui, faute d’entendre, ne répond pas. Ils le prennent par les oreilles et, comme il ne marche pas assez vite, ils le traînent ; les vieilles oreilles se cassent, la vue du sang les excite, ils coupent les oreilles et le nez, et arrivent avec ce pauvre homme sanglant devant l’Hôtel de ville. À cette vue, un notaire, homme sensible, qu’on a mis là en sentinelle, est saisi d’horreur, se sauve, et les autres gardes nationaux du poste se hâtent de fermer la grille. Les Parisiens, poussant toujours leur captif, vont au district, puis au département, « pour dénoncer les aristocrates » ; en chemin, ils continuent à frapper sur le vieillard, qui tombe ; alors ils lui tranchent la tête, mettent le corps en morceaux et promènent la tête au bout d’une pique. Cependant, dans la même ville vingt-deux gentilshommes, à Beaune quarante prêtres et nobles, à Dijon quatre-vingt-trois chefs de famille, écroués comme suspects sans interrogatoire ni preuves et détenus à leurs frais pendant deux mois sous les piques, se demandent chaque matin si la populace et les volontaires, qui poussent des cris de mort dans les rues, ne vont pas les élargir comme à Paris 
.— Un rien suffit pour provoquer le meurtre. Le 19 août, à Auxerre, pendant le défilé de la garde nationale, trois citoyens, après avoir prêté le serment civique, « ont quitté leurs rangs », et, comme on les rappelle « pour les faire rejoindre », l’un d’eux, par impatience ou mauvaise humeur, « fait un geste indécent » ; à l’instant, la populace qui se croit insultée, fond sur eux, écarte la municipalité et la garde nationale, blesse l’un et tue les deux autres  . Quinze jours après, au même endroit, de jeunes ecclésiastiques sont massacrés, et « le cadavre de l’un d’eux reste trois jours sur un fumier, sans qu’on permette à ses parents de l’enterrer ». Presque à la même date, dans un village de sabotiers à cinq lieues d’Autun, quatre ecclésiastiques munis de passeports, parmi eux un évêque et ses deux grands vicaires, ont été arrêtés, puis fouillés, puis volés, puis assassinés par les paysans. — Au-dessous d’Autun, notamment dans le district de Roanne, les villageois brûlent les terriers des propriétés nationales ; les volontaires rançonnent les propriétaires ; les uns et les autres, ensemble ou séparés, se livrent « à tous les excès et à toutes sortes d’horreurs contre ceux qu’ils soupçonnent d’incivisme sous prétexte des opinions religieuses   ». Si rempli et si offusqué que soit l’esprit de Roland par les généralités philosophiques, il a longtemps inspecté dans ce pays les manufactures ; tous les noms de lieux lui sont familiers ; cette fois les objets et les formes se dessinent dans son imagination desséchée, et il commence à voir les choses à travers les mots.

Lyon ; les officiers du Royal Pologne dont Danton demande la libération

Le doigt de Mme Roland se pose sur ce Lyon qu’elle connaît si bien. Deux ans auparavant, elle s’indignait contre « la quadruple aristocratie de la ville, petits nobles, prêtres, gros marchands et robins, bref ce qu’on appelait les honnêtes gens dans l’insolence de l’ancien régime   » ; à présent, elle y trouve une autre aristocratie, celle du ruisseau. À l’exemple de Paris, les clubistes de Lyon, conduits par Châlier, ont préparé le massacre en grand de tous les malveillants ou suspects ; un autre meneur, Dodieu, a dressé la liste nominative de deux cents aristocrates à pendre, et, le 9 septembre, les femmes à piques, les enragés des faubourgs, des bandes « d’inconnus », ramassés par le club central  entreprennent de nettoyer les prisons. Si la boucherie n’y est pas aussi large qu’à Paris, c’est que la garde nationale, plus énergique, intervient au moment où, dans la prison de Roanne, un émissaire parisien, Saint-Charles, tenant sa liste, relevait déjà les noms sur le livre d’écrou. Mais, en d’autres endroits, elle est arrivée trop tard. – Huit officiers de Royal-Pologne, en garnison à Auch, quelques-uns ayant vingt et trente ans de service, avaient été contraints, par l’insubordination de leurs cavaliers, de donner leur démission ; cependant, sur la demande expresse du ministre de la guerre, ils étaient restés à leur poste par patriotisme et, en vingt-deux jours de marches pénibles, ils avaient conduit leur régiment d’Auch à Lyon. Trois jours après leur arrivée, saisis de nuit dans leurs lits, menés à Pierre-Encize, lapidés dans le trajet, tenus au secret, l’interrogatoire, répété et prolongé, n’a mis au jour que leurs services et leur innocence. Ce sont eux que la populace jacobine vient enlever de prison ; des huit, elle en égorge sept dans la rue, avec eux quatre prêtres, et l’étalage que les assassins font de leur œuvre est encore plus impudent qu’à Paris. Toute la nuit, ils paradent dans la ville avec les têtes des morts au bout de leurs piques ; ils les portent, place des Terreaux, dans les cafés, ils les posent sur les tables et, par dérision, leur offrent de la bière ; puis ils allument des torches, entrent au théâtre des Célestins, et, défilant sur la scène avec leurs trophées, ils introduisent la tragédie réelle dans la tragédie feinte. –
Épilogue grotesque et terrible : à la fin du dossier, Roland trouve une lettre de son collègue Danton   qui le prie de faire élargir les officiers massacrés depuis trois semaines ; « car, dit Danton, s’il n’y a pas lieu à accusation contre eux, il serait d’une injustice révoltante de les retenir plus longtemps dans les fers ». Sur la lettre de Danton, le commis de Roland a mis en note : « Affaire finie ». – Ici, je suppose, les deux époux se regardent sans rien dire. Mme Roland se souvient peut-être qu’au commencement de la Révolution, elle-même demandait des têtes, surtout « deux têtes illustres », et souhaitait « que l’Assemblée nationale leur fît leur procès en règle, ou que de généreux Décius » se dévouassent pour « les abattre   ». Ses vœux sont exaucés ; le procès en règle va commencer, et les Décius qu’elle a invoqués fourmillent dans toute la France.

Marseille : des départements  jacobins en état de sécession

Reste le point du Sud-Est, cette Provence que Barbaroux lui représentait comme le dernier asile de la philosophie et de la liberté. Le doigt de Roland descend le Rhône, et des deux côtés, en passant, il rencontre les méfaits ordinaires. – Sur la droite, dans le Cantal et dans le Gard, « les défenseurs de la patrie » se remplissent les poches aux dépens des contribuables qu’ils désignent eux-mêmes  , et, dans la langue nouvelle, cette souscription forcée s’appelle « don volontaire ». « De pauvres ouvriers de Nîmes ont été taxés à 50 livres, d’autres à 200, 300, 900, 1 000, sous peine de dévastation et de mauvais traitements. » Dans la campagne, près de Tarascon, les volontaires, reprenant les pratiques des anciens brigands, lèvent le sabre sur la tête de la mère, menacent d’étouffer la tante évanouie dans son lit, tiennent l’enfant suspendu au-dessus du puits, et extorquent ainsi au propriétaire ou fermier jusqu’à 4 000 et 5 000 livres : le plus souvent celui-ci n’ose rien dire ; car, en cas de plainte, il est sûr de voir incendier sa ferme et couper ses oliviers  . Sur la rive gauche, dans l’Isère, le lieutenant-colonel Spendeler, saisi par la populace de Tullins, a été assassiné, puis pendu par les pieds à un arbre de la route   ; dans la Drôme, les volontaires du Gard ont forcé la prison de Montélimar et haché un innocent à coups de sabre   ; dans le Vaucluse, le pillage est universel et en permanence. Seuls admis dans la garde nationale et aux fonctions publiques, les anciens brigands d’Avignon, avec la municipalité pour complice, font des rafles dans la ville et des razzias dans la campagne : dans la ville, 450 000 francs de « dons volontaires » versés aux meurtriers de la Glacière par les amis ou parents des morts ; dans la campagne, des rançons de 1 000 à 10 000 livres imposées aux cultivateurs riches, sans compter les orgies de la conquête et les gaietés de l’arbitraire, les quêtes à main armée et à domicile pour arroser la plantation des innombrables arbres de la Liberté, les repas de 5 à 600 livres faits avec l’argent extorqué, la ripaille à discrétion et le dégât sans frein dans les fermes envahies  , bref tous les abus de la force en goguette qui s’amuse de ses brutalités et n’enorgueillit de ses attentats.

Sur cette traînée de meurtres et de vols, le ministre arrive à Marseille, et subitement, j’imagine, il s’arrête avec une sorte de stupeur. Non pas qu’il soit étonné par les assassinats populaires ; sans doute, on lui en mande d’Aix, d’Aubagne, d’Apt, de Brignoles, d’Eyguières, et il y en a plusieurs séries à Marseille, une en juillet, deux en août, deux en septembre   ; mais il doit y être accoutumé. Ce qui le trouble, c’est que là-bas le lien national se rompt ; il voit des départements qui se détachent : des États nouveaux, distincts, indépendants, complets se fondent en invoquant la souveraineté du peuple ; publiquement et officiellement, ils gardent pour leurs besoins locaux les impôts perçus pour le gouvernement du centre, ils décernent des peines contre leurs habitants réfugiés en France, ils instituent des tribunaux, ils imposent des contributions, ils lèvent des troupes et font des expéditions militaires  . Réunis pour nommer leurs représentants à la Convention, les électeurs des Bouches-du-Rhône ont voulu par surcroît établir dans tout le département « le règne de la liberté et de l’égalité » et, à cet effet, ils ont formé, dit l’un d’eux, « une armée de douze cents héros pour purger les districts ou l’aristocratie bourgeoise lève encore sa tête imprudente et téméraire ». En conséquence, à Sonas, Noves, Saint-Remy, Maillane, Eyrague, Graveson, Eyguières, dans toute l’étendue des districts de Tarascon, Arles et Salon, les douze cents héros sont autorisés à vivre à discrétion chez l’habitant et les autres frais de l’expédition seront supportés « par les citoyens suspects   ». Ces expéditions se prolongent pendant six semaines et davantage ; il s’en fait au delà du département, à Manosque dans les Basses-Alpes, et Manosque, obligée de verser pour indemnité de déplacement 104 000 livres « à ses sauveurs et à ses pères », écrit au ministre que désormais elle ne peut plus acquitter ses impositions.
De quelle espèce sont les souverains improvisés qui ont institué ce brigandage ambulant ? – Là-dessus Roland n’a qu’à interroger son ami Barbaroux, leur président et l’exécuteur de leurs arrêts : « neuf cents personnes, écrit Barbaroux lui-même, en général peu instruites, n’écoutant qu’avec peine les gens modérés et s’abandonnant aux effervescents, des intrigants habiles à semer la calomnie, de petits esprits soupçonneux, quelques hommes vertueux, mais sans lumières, quelques gens éclairés, mais sans courage, beaucoup de patriotes, mais sans mesure, sans philosophie », bref un club jacobin, si jacobin, « qu’à la nouvelle des massacres du 2 septembre, il fit retentir la salle de ses applaudissements    » ; au premier rang, une foule d’hommes avides d’argent et de places, dénonciateurs éternels, supposant des troubles ou les exagérant pour se faire donner des commissions lucratives   », en d’autres termes la meute ordinaire des appétits aboyants qui se lancent à la curée.

 – Pour les connaître à fond, Roland n’a qu’à feuilleter un dernier dossier, celui du département voisin, et à considérer leurs collègues du Var


mercredi 16 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_72_ Dans le bureau de Roland_1

Important et Magistral, chef d’œuvre d’historien et d’écrivain  : Pour suivre les exactions des débuts de la Convention, Taine s’imagine dans le bureau du très distingué et très girondin Ministre de l4intérieur,  Roland, en compagnie de sa femme sans laquelle il ne faisait rien. Il devait tenir à la fonction, puisque les Girondins ont déclenché le 10  aôut et les massacres de septembre pour qu’il retrouve son poste. Vopici ce qu’il en fait.
NB ce blog et les suivants immédiats sont la retransmission intégrale du texte de Taine

Dans le cabinet de Roland, ministre de l’intérieur

Entrons dans le cabinet de Roland, ministre de l’intérieur, quinze jours après l’ouverture de la Convention, et supposons qu’un soir il ait voulu contempler, dans le raccourci d’un tableau, l’état du pays qu’il administre. Ses commis ont déposé sur la table la correspondance des dix dernières semaines, rangée par ordre ; en marge, il retrouve l’abrégé de ses propres réponses ; sous ses yeux est une carte de France, et, partant du Midi, il suit du doigt la grande route ordinaire. À chaque étape, il feuillette le dossier correspondant, et, négligeant d’innombrables violences, il relève seulement les grands exploits révolutionnaires  . Mme Roland, j’imagine, travaille avec lui, et les deux époux, seuls sous la lampe, réfléchissent en voyant à l’œuvre la bête féroce qu’ils ont lâchée en province comme à Paris.

Sur la route de Carcassonne

Ils jettent d’abord les yeux vers l’extrémité méridionale de la France. Là  , sur le canal des Deux-Mers, à Carcassonne, la populace a saisi trois bateaux de grains, exigé des vivres, puis une diminution sur le prix du blé, puis les fusils et canons de l’entrepôt, puis les têtes des administrateurs : l’inspecteur général des rôles a été blessé à coups de hache, et le procureur-syndic du département, M. Verdier, massacré. — Le ministre suit du regard la route de Carcassonne à Bordeaux et, à droite comme à gauche, il trouve des traces de sang. À Castres  , le bruit s’étant répandu qu’un marchand de blé cherchait à faire hausser le prix des grains, un attroupement s’est formé, et, pour sauver le marchand, on l’a mis au corps de garde ; mais les volontaires ont forcé la garde et jeté l’homme par une fenêtre du premier étage ; puis ils l’ont achevé « à coups de bâton et de poids », traîné dans les rues et lancé dans la rivière. — La veille, à Clairac  , M. Lartigue-Langa, prêtre insermenté, poursuivi dans les rues par une troupe d’hommes et de femmes qui voulaient le dépouiller de sa soutane et le promener sur un âne, s’est réfugié à grand’peine dans sa maison de campagne ; mais on est allé l’y prendre, on l’a ramené sur la place de la Promenade et on l’a tué. Quelques braves gens qui s’interposaient ont été taxés « d’incivisme » et chargés de coups. Point de répression possible ; le département mande au ministre « qu’en ce moment il serait impolitique de poursuivre l’affaire ». Roland sait cela par expérience, et les lettres qu’il a dans les mains lui montrent que, là-bas comme à Paris, le meurtre engendre le meurtre : un gentilhomme, M. d’Alespée, vient d’être assassiné à Nérac. « Tous les citoyens un peu marquants lui ont fait un rempart de leurs corps ; » mais la canaille a prévalu, et les meurtriers, « par leur obscurité, » échappent aux recherches. — Le doigt du ministre s’arrête sur Bordeaux : là les fêtes de la Fédération ont été signalées par un triple assassinat  . Pour laisser passer ce moment dangereux, M. de Langoiran, vicaire général de l’archevêché, s’était retiré à une demi-lieue, dans le village de Caudéran, chez un prêtre octogénaire qui, comme lui, ne s’était jamais mêlé des affaires publiques. Le 15 juillet, les gardes nationaux du village, échauffés par les déclamations de la veille, sont venus les prendre tous deux à domicile, et avec eux, par surcroît, un troisième prêtre du voisinage. Nul prétexte contre eux ; ni les officiers municipaux ni le juge du paix, devant lesquels on les conduit, ne peuvent s’empêcher de les déclarer innocents. En dernier ressort, on les conduit à Bordeaux devant le directoire du département. Mais le jour baisse, et la cohue ameutée manque de patience ; elle se jette sur eux. L’octogénaire « reçoit tant de coups qu’il est impossible qu’il en revienne » ; l’abbé du Puy est assommé et traîné par une corde qu’on lui attache au pied ; la tête de M. de Langoiran est coupée, on la promène sur une pique, on la porte chez lui, on la présente à sa servante en lui disant « que son maître ne viendra pas souper ». La passion des trois prêtres a duré de cinq heures du matin à sept heures du soir, et la municipalité était prévenue ; mais elle ne pouvait se déranger pour les secourir ; ses occupations étaient trop graves : elle plantait un arbre de la Liberté.

Sur la route de Bordeaux

Route de Bordeaux à Caen. — Le doigt du ministre remonte vers le nord, et rencontre Limoges. Là, le lendemain de la Fédération a été célébré comme à Bordeaux  . Un prêtre insermenté, l’abbé Chabrol, assailli par une bande d’hommes et de femmes, a d’abord été mené au corps de garde, puis dans la maison du juge de paix ; on a décerné contre lui, pour son salut, un mandat d’arrêt et on l’a fait garder à vue par quatre chasseurs dans une chambre. Mais rien de tout cela n’a suffi à la populace. Vainement les officiers municipaux l’ont suppliée ; vainement les gendarmes se sont mis entre elle et le prisonnier ; elle les a bousculés et dispersés. Cependant les vitres de la maison volaient en éclats sous les pierres et la porte s’ébranlait sous les coups de hache ; une trentaine de forcenés ont escaladé les fenêtres et descendu le prêtre comme un paquet. À cent pas de là, « excédé de coups de bâtons et d’autres instruments, » il a rendu le dernier soupir, la tête « écrasée » de vingt coups mortels. — Plus haut, vers Orléans, Roland lit dans le dossier du Loiret les dépêches suivantes   : « L’anarchie est à son comble, écrit un district au directoire du département ; l’on ne connaît plus d’autorités ; les administrations de district et les municipalités sont avilies et sans force pour se faire respecter... On ne menace plus que de tuer, que d’écraser les maisons, les livrer au pillage ; on projette d’abattre tous les châteaux. Déjà la municipalité d’Achères, avec beaucoup d’habitants, s’est transportée à Oison et à Chaussy où l’on a tout cassé, brisé, emporté. Le 16 septembre, six particuliers armés sont allés chez M. de Vaudeuil et se sont fait remettre une somme de 300 livres pour amendes qu’ils ont prétendu avoir ci-devant payées. Nous avons été avertis qu’on doit aller aujourd’hui pour le même objet chez M. Dedeley, à Achères. M. de Lory est menacé de la même chose... Enfin, tous ces gens-là disent qu’ils ne veulent plus aucunes administrations ni tribunaux, qu’ils ont la loi et la feront exécuter. Dans l’extrémité où nous nous sommes trouvés, nous avons pris le seul parti convenable, celui de souffrir en silence toutes les avanies dont nous avons été l’objet. Nous n’avons pas eu recours à vous ; car nous avons senti combien vous étiez vous-mêmes embarrassés. » – Effectivement, au chef-lieu, la meilleure partie de la garde nationale ayant été désarmée, il n’y a plus de forces contre l’émeute. Par suite, à la même date  , la populace, grossie par l’afflux des « étrangers » et nomades ordinaires, pend un commissaire en grains, plante sa tête au bout d’une pique, traîne son cadavre dans les rues, saccage cinq maisons et brûle les meubles d’un officier municipal devant sa propre porte. Là-dessus, la municipalité obéissante relâche les émeutiers arrêtés et baisse d’un sixième le prix du pain. — Au-dessus de la Loire, les dépêches de l’Orne et du Calvados achèvent le tableau. « Notre district, écrit un lieutenant de gendarmerie  , est en proie à tous les brigandages... Une trentaine de gueux viennent de saccager le château de Dompierre. À chaque instant, il nous survient des réquisitions » auxquelles nous ne pouvons satisfaire, « parce que de toutes parts ce n’est qu’une réclamation générale ». Les détails sont singuliers, et ici, tout habitué que soit le ministre aux méfaits populaires, il ne peut s’empêcher de noter une extorsion d’un genre nouveau. « Les habitants des villages   s’attroupent, se rendent aux différents châteaux, s’emparent des femmes et des enfants des propriétaires et les retiennent comme cautions des promesses qu’ils forcent ces derniers à signer du remboursement, non seulement des droits féodaux, mais encore des frais auxquels ces droits peuvent avoir donné lieu, » d’abord sous le propriétaire actuel, ensuite sous ses prédécesseurs ; cependant ils s’installent chez lui, se font payer des vacations, dévastent ses bâtiments ou vendent ses meubles. — Tout cela avec l’accompagnement des meurtres ordinaires. Une lettre du directoire de l’Orne annonce au ministre   « qu’un ci-devant noble a été homicidé dans le canton de Sep, un ex-curé dans la ville de Bellême, un prêtre insermenté dans le canton de Putanges, un ex-capucin sur le territoire d’Alençon ». Le même jour, à Caen, le procureur-syndic du Calvados, M. Bayeux, homme du premier mérite, emprisonné par les Jacobins du lieu, vient d’être tué dans la rue à coups de fusil et de baïonnette, au moment où un décret de l’Assemblée nationale proclamait son innocence et ordonnait son élargissement  .

Sur la route de l’Est


Route de l’Est. — A Rouen, devant l’Hôtel de ville, la garde nationale, lapidée pendant plus d’une heure, a fini par tirer et tuer quatre hommes ; de toutes parts, dans le département, il y a des violences à propos des grains ; le blé est taxé ou emporté de force  . Mais Roland est tenu de se restreindre, il ne peut noter que les émeutes politiques. Encore est-il obligé d’aller vite ; car, sur tout ce parcours, les meurtres foisonnent : entre l’effervescence de la capitale et l’effervescence de l’armée , chacun des départements qui avoisinent Paris ou qui bordent la frontière fournit son contingent d’assassinats. Il y en a à Gisors dans l’Eure, à Chantilly et à Clermont dans l’Oise, à Saint-Amand dans le Pas-de-Calais, à Cambrai dans le Nord, à Rethel et à Charleville dans les Ardennes, à Reims et à Châlons dans la Marne, à Troyes dans l’Aube, à Meaux dans Seine-et-Marne, à Versailles dans Seine-et-Oise  . – Roland, j’imagine, n’ouvre pas ce dernier dossier, et pour cause : il sait trop bien comment ont péri M. de Brissac, M. de Lessart, et les soixante-trois autres prisonniers massacrés à Versailles ; c’est lui qui a commissionné de sa main Fournier, l’assassin en chef ; en ce moment même, il est obligé de correspondre avec ce drôle, de lui délivrer des certificats « de zèle et de patriotisme », de lui allouer, en sus de ses vols, 30 000 livres pour les frais de l’opération  . – Mais, parmi les autres dépêches, il en est qu’il ne peut se dispenser de parcourir s’il veut savoir à qui se réduit son autorité, en quel mépris est tombé toute autorité, comment la plèbe civile ou militaire exerce son empire, avec quelle promptitude elle tranche les vies les plus illustres et les plus utiles, notamment celles des hommes qui ont commandé ou qui commandent, et le ministre se dit peut-être que son tour viendra.