Viv(r)e la recherche se propose de rassembler des témoignages, réflexions et propositions sur la recherche, le développement, l'innovation et la culture



Rechercher dans ce blog

Affichage des articles dont le libellé est Commune insurrectionnelle. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Commune insurrectionnelle. Afficher tous les articles

mardi 15 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_68_ Les massacres de septembre

Les massacres de septembre étaient bien préparés par la Commune insurrectionnelle. La Garde Nationale neutralisée ;  on a ôté aux prisonniers leurs couteaux de table et même leurs fourchettes _Peuple, tu immoles tes ennemis. Tout se passe également bien. Une vingtaine de bouchers par prison. Les massacreurs à six francs par jours. Les Marseillais_« ils ont bien travaillé ».
NB : le terme de travail comme euphémisme du massacre apparait ici, avant d'être repris par les génocidaires Khmers rouges et rwandais

 Les massacres de septembre étaient bien préparés - Peuple, tu immoles tes ennemis, tu fais ton devoir ;

Jusqu’ici, quand ils tuaient ou faisaient tuer, c’était en émeutiers, dans la rue ; à présent, c’est aux prisons, en magistrats et fonctionnaires, sur des registres d’écrou, après constatation d’identité et jugement sommaire, par des exécuteurs payés, au nom du salut public, avec méthode et sang-froid, presque aussi régulièrement que plus tard sous « le gouvernement révolutionnaire ». Effectivement Septembre en est le début, l’abrégé, le modèle ; on ne fera pas autrement ni mieux au plus beau temps de la guillotine. Seulement, comme on est encore mal outillé, au lieu de la guillotine, on emploie les piques, et, comme toute pudeur n’est pas encore abolie, les chefs se dissimulent derrière les manœuvres. Mais on les suit à la trace, on les prend sur le fait, on a leurs autographes ; ils ont concerté l’opération, ils la commandent, ils la conduisent. Le 30 août, la Commune a décidé que les sections jugeraient les détenus, et, le 2 septembre, cinq sections affidées lui répondent en arrêtant que les détenus seront égorgés  . Le même jour, 2 septembre, Marat entre au comité de surveillance. Le même jour, 2 septembre, Panis et Sergent signent la commission de « leurs camarades » Maillard et consorts à l’Abbaye et leur « ordonnent de juger », c’est-à-dire de tuer les prisonniers . Le même jour et les jours suivants, à la Force, trois membres de la Commune, Hébert, Monneuse et Rossignol, président tour à tour le tribunal des assassins  . Le même jour, un commissaire du comité de surveillance vient à la section des Sans-Culottes requérir douze hommes pour aider au massacre des prêtres de Saint-Firmin  . Le même jour, un commissaire de la Commune visite les diverses prisons pendant qu’on y égorge, et trouve que « tout s’y passe également bien   ». Le même jour, à cinq heures du soir, le substitut de la Commune, Billaud-Varennes, « avec le petit habit puce et la perruque noire qu’on lui connaît », marchant sur les cadavres, dit aux massacreurs de l’Abbaye : « Peuple, tu immoles tes ennemis, tu fais ton devoir ; » dans la nuit, il revient, les comble d’éloges, et leur confirme la promesse du salaire « convenu » ; le lendemain à midi, il revient encore, les félicite de plus belle, leur alloue à chacun un louis et les exhorte à continuer  .– Cependant, à l’état-major, Santerre, requis par Roland, déplore hypocritement son impuissance volontaire et persiste à ne pas donner les ordres sans lesquels la garde nationale ne peut marcher  .
Aux sections, les présidents M.-J. Chénier, Ceyrat, Boula, Momoro, Collot d’Herbois, envoient ou ramènent des malheureux sous les piques. À la Commune, le conseil général vote 12 000 livres à prendre sur les morts pour solder les frais de l’opération  . Au comité de surveillance, Marat et ses collègues écrivent pour propager le meurtre dans les départements. – Manifestement, les meneurs et les subalternes sont unanimes, chacun à son poste et dans son emploi : par la collaboration spontanée de tout le parti, l’injonction d’en haut se rencontre avec l’impulsion d’en bas   ; les deux se fondent en commune volonté meurtrière, et l’œuvre s’accomplit avec d’autant plus de précision qu’elle est facile. – Les geôliers ont reçu l’ordre d’ouvrir et de laisser faire. Par surcroît de précautions, on a ôté aux prisonniers leurs couteaux de table et même leurs fourchettes .
Un à un, sur l’appel de leurs noms, ils défileront comme des bœufs dans un abattoir, et une vingtaine de bouchers par prison, en tout deux ou trois cents   suffiront à la besogne…

Les massacreurs à six francs par jours

Deux sortes d’hommes fournissent les recrues, et c’est ici surtout qu’il faut admirer l’effet du dogme révolutionnaire sur des cerveaux bruts. – Il y a d’abord les fédérés du Midi, rudes gaillards, anciens soldats ou anciens bandits, déserteurs, bohèmes et sacripants de tout pays et de toute provenance, qui, après avoir travaillé à Marseille ou Avignon, sont venus à Paris pour recommencer. « Triple nom de Dieu, disait l’un d’eux, je ne suis pas venu de 180 lieues pour ne pas f… 180 têtes au bout de ma pique   ! » A cet effet, ils se sont constitués d’eux-mêmes en un corps spécial, permanent, résidant, et ne souffrent pas qu’on les détourne de l’emploi qu’ils se sont donné. « Ils n’écouteront pas les mouvements d’un faux patriotisme   » ; ils n’iront pas à la frontière. Leur poste est dans la capitale, ils ont « juré d’y défendre la liberté » ; ni avant, ni après septembre, on ne pourra les en arracher. Quand enfin, après s’être fait payer sur toutes les caisses et sous tous les prétextes, ils consentiront à quitter Paris, ce sera pour retourner à Marseille ; ils n’opèrent qu’à l’intérieur et sur des adversaires politiques. Mais ils n’en sont que plus zélés dans cet office : ce sont eux qui, les premiers, viennent prendre les vingt-quatre prêtres de la mairie, et dans le trajet, de leurs propres mains, commencent le massacre  . – Il y a ensuite les enragés de la plèbe parisienne, quelques-uns commis ou boutiquiers, le plus grand nombre artisans et de tous les corps d’état, serruriers, maçons, bouchers, charrons, tailleurs, cordonniers, charretiers, notamment des débardeurs, des ouvriers du port, des forts de la Halle, mais surtout des journaliers, manœuvres, compagnons et apprentis, bref des gens habitués à se servir de leurs bras et qui, dans l’échelle des métiers, occupent le plus bas échelon  . Parmi eux, on trouve des bêtes de proie, massacreurs d’instinct ou simples voleurs  . D’autres, comme un auditeur de l’abbé Sicard, qu’il aime et vénère, confessent n’avoir marché que par contrainte. D’autres sont de simples machines qui se laissent pousser : tel, commissionnaire du coin, très honnête homme, mais entraîné, puis soûlé, puis affolé, tue vingt prêtres pour sa part et en meurt au bout d’un mois, buvant toujours, ne dormant plus, l’écume aux lèvres et tremblant de tous ses membres  . Quelques-uns enfin, venus à bonnes intentions, sont pris de vertige au contact du tourbillon sanglant, et, par un coup soudain de la grâce révolutionnaire, se convertissent à la religion du meurtre ; un certain Grapin, député par sa section pour sauver deux prisonniers, s’assoit à côté de Maillard, juge avec lui pendant soixante-trois heures et lui en demande certificat  . Mais la plupart ont les opinions de ce cuisinier qui, après la prise de la Bastille, s’étant trouvé là et ayant coupé la tête de M. de Launey, croyait avoir fait une action « patriotique » et s’estimait digne d’une « médaille pour avoir détruit un monstre ». Ce ne sont pas des malfaiteurs ordinaires, mais des voisins de bonne volonté qui, voyant un service public installé dans leur quartier  , sortent de leur maison pour donner un coup d’épaule : ils ont la dose de probité qu’on rencontre aujourd’hui chez les gens de leur état.
Au commencement surtout, nul ne songe à remplir ses poches. À l’Abbaye, ils apportent fidèlement sur la table du comité civil les portefeuilles et les bijoux des morts  . S’ils s’approprient quelque chose, ce sont des souliers pour leurs pieds nus, et encore après en avoir demandé la permission. Quant au salaire, toute peine en mérite un, et d’ailleurs, entre eux et leurs embaucheurs, c’est chose convenue. N’ayant pour vivre que leurs bras, ils ne peuvent pas donner leur temps gratis  , et, comme la besogne est rude, la journée doit leur être comptée double. Il leur faut 6 francs par jour, outre la nourriture et du vin à discrétion ; un seul traiteur en fournira 346 pintes aux hommes de l’Abbaye   : dans un travail qui ne s’interrompt ni de jour ni de nuit et qui ressemble à celui des égoutiers ou des équarrisseurs, il n’y a que cela pour mettre du cœur au ventre. – Fournitures et salaire, la nation payera, puisque c’est pour elle qu’on travaille, et naturellement, quand on leur oppose des formalités, ils se mettent en colère, ils se portent chez Roland, chez le trésorier de la ville, aux comités de section, au comité de surveillance  , en grondant, en menaçant, et en montrant leurs piques ensanglantées. Voilà la preuve qu’ils ont bien travaillé : ils s’en vantent à Pétion, ils lui font valoir « leur justice, leur attention   », leur discernement, la longueur de l’ouvrage, tant de journées à tant d’heures ; nul embarras chez eux, nul doute de leur bon droit ; ils ne réclament que « leur dû » ; quand un trésorier, avant de les payer, veut écrire leurs noms, ils les donnent sans difficulté. Ceux qui reconduisent un prisonnier absous, maçons, perruquiers, fédérés, ne veulent point de récompense, mais « un simple rafraîchissement ». – « Nous ne faisons point, disent-ils, ce métier pour de l’argent ; voilà votre ami, il nous a promis un verre d’eau-de-vie, nous le boirons et nous retournerons à notre poste  . » – Hors de leur métier, ils ont la sympathie expansive et la sensibilité prompte de l’ouvrier parisien. À l’Abbaye, un fédéré   apprenant que depuis vingt-six heures on avait laissé les détenus sans eau, voulait absolument « exterminer » le guichetier négligent et l’eût fait, sans « les supplications des détenus eux-mêmes ». Lorsqu’un prisonnier est acquitté, gardes et tueurs, tout le monde l’embrasse avec transport ; pendant plus de cent pas, Weber passe d’accolade en accolade…

On condamnera et tuera par catégories : la folie et l’entrainement du meurtre de masse

Tout ce que la foule accorde, c’est un tribunal improvisé, la lecture du livre d’écrou, des jugements accélérés : on condamnera et on tuera d’après la commune renommée ; cela simplifie. — Autre simplification plus redoutable encore : on condamnera et tuera par catégories. Suisses, prêtres, officiers ou serviteurs du roi, « chenilles de la liste civile », chacun de ces titres suffit. Dans les enclos où il n’y a que des prêtres ou des Suisses, on ne prendra pas la peine de juger, on égorgera en tas. — Ainsi réduite, l’opération est à la portée des opérateurs ; le nouveau souverain a les bras forts autant que l’intelligence courte, et, par une adaptation inévitable, il ravale son œuvre au niveau de ses facultés.
A son tour, son œuvre le pervertit et le dégrade. Ce n’est pas impunément qu’un homme, surtout un homme du peuple, pacifié par une civilisation ancienne, se fait souverain et, du même coup, bourreau. Il a beau s’exciter contre ses patients et s’entraîner en leur criant des injures   ; il sent vaguement qu’il commet une action énorme, et son âme, comme celle de Macbeth, est « pleine de scorpions ». Par une contraction terrible, il se raidit contre l’humanité héréditaire qui tressaille en lui ; elle résiste, il s’exaspère, et, pour l’étouffer, il n’a d’autre moyen que de « se gorger d’horreurs   » en accumulant les meurtres. Car le meurtre, surtout tel qu’il le pratique, c’est-à-dire à l’arme blanche et sur des gens désarmés, introduit dans sa machine animale et morale deux émotions extraordinaires et disproportionnées qui la bouleversent, d’une part la sensation de la toute-puissance exercée sans contrôle, obstacle ou danger, sur la vie humaine et sur la chair sensible  , d’autre part la sensation de la mort sanglante et diversifiée, avec son accompagnement toujours nouveau de contorsions et de cris   ; jadis dans les cirques romains, on ne pouvait s’en détacher : celui qui avait vu le spectacle une fois y revenait tous les jours. Et justement, aujourd’hui, chaque cour de prison est un cirque, avec cette aggravation que les spectateurs y sont acteurs. –


Ils sont gais ; autour de chaque nouveau cadavre, ils dansent, ils chantent la carmagnole   ; ils font lever les curieux du quartier pour les « amuser », pour leur donner part « à la bonne fête   ». Des bancs sont disposés pour « les messieurs », et d’autres pour « les dames » : celles-ci, plus curieuses, veulent en outre contempler à leur aise « les aristocrates » déjà tués : en conséquence, on requiert des lampions et on en pose un sur chaque cadavre.

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_66_ Pourquoi le 2 septembre

La Commune insurrectionnelle : Portée au pouvoir par la force brutale, elle ne peut s’y maintenir que par la terreur_ Les vols et les prévarications,  les arrestations, la presse muselée, les perquisitions_ Malgré cela, son pouvoir est fragile- La Commune menaçée de révocation_ Nécessité du 2 septembre


La Commune insurrectionnelle : Portée au pouvoir par la force brutale, elle ne peut s’y maintenir que par la terreur

Déjà le 11 août, dans une proclamation  , la nouvelle Commune annonçait que « tous les coupables allaient périr sur l’échafaud », et c’est elle qui, par ses députations menaçantes, a imposé à l’Assemblée nationale l’institution immédiate d’un tribunal de sang. Portée au pouvoir par la force brutale, elle périt si elle ne s’y maintient, et elle ne peut s’y maintenir que par la terreur. – En effet, considérez un instant cette situation extraordinaire. Installés à l’Hôtel de Ville par un coup de main nocturne, une centaine d’inconnus, délégués par un parti et qui se croient ou se disent les délégués du peuple, ont renversé l’un des deux grands pouvoirs de l’État, mutilé et asservi l’autre, et règnent dans une capitale de 700 000 âmes par la grâce de huit ou dix mille fanatiques et coupe-jarrets. Jamais changement si brusque n’a pris des hommes si bas pour les guinder si haut. Des gazetiers infimes, des scribes du ruisseau, des harangueurs de taverne, des moines ou prêtres défroqués, le rebut de la littérature, du barreau et du clergé, des menuisiers, tourneurs, épiciers, serruriers, cordonniers, simples ouvriers, plusieurs sans état ni profession  , politiques ambulants et aboyeurs publics, qui, comme les vendeurs d’orviétan, exploitent depuis trois ans la crédulité populaire, parmi eux nombre de gens mal famés, de probité douteuse ou d’improbité prouvée, ayant roulé dans leur jeunesse et encore tachés de leur ancienne fange, relégués par leurs vices hors de l’enceinte du travail utile, chassés à coups de pied des emplois subalternes jusque dans les métiers interlopes, rompus au saut périlleux, à conscience disloquée comme les reins d’un saltimbanque, et qui, sans la révolution, ramperaient encore dans leur boue natale en attendant Bicêtre ou le bagne auxquels ils étaient promis, se figure-t-on leur ivresse croissante à mesure qu’ils boivent à plus longs traits dans la coupe sans fond du pouvoir absolu ?
Car c’est bien le pouvoir absolu qu’ils réclament et qu’ils exercent  . Élevés par une délégation spéciale au-dessus des autorités régulières, ils ne les souffrent qu’à titre de subordonnées, et n’en tolèrent pas qui puissent devenir des rivales. En conséquence, ils ont réduit le corps législatif à n’être que le rédacteur et le héraut de leurs décrets ; ils ont forcé les nouveaux élus du département à « abjurer leur titre », à se borner à la répartition des impôts, et journellement ils mettent leurs mains ignorantes sur les services généraux, finances, armée, subsistances, administration, justice, au risque d’en briser les rouages ou d’en interrompre le jeu.
Aujourd’hui, ils mandent devant eux le ministre de la guerre, ou, à son défaut, son premier commis ; demain, c’est tout le personnel de ses bureaux qu’ils tiennent en arrestation pendant deux heures, sous prétexte de chercher un imprimeur suspect  . Tantôt ils posent les scellés sur la caisse de l’extraordinaire ; tantôt ils cassent la commission des subsistances ; tantôt ils interviennent dans le cours de la justice, soit pour aggraver la procédure, soit pour empêcher l’exécution des arrêts rendus  . Point de principe, loi, règlement, sentence, établissement ou homme public qui ne soit à la discrétion de leur arbitraire. — Et, comme ils ont fait main basse sur le pouvoir, ils font main basse sur l’argent. Non seulement ils ont arraché à l’Assemblée 850 000 francs par mois avec les arrérages à partir du 1er janvier 1792, en tout plus de 6 millions, pour défrayer leur police militaire, c’est-à-dire pour payer leurs bandes   ; mais encore, « revêtus de l’écharpe municipale », ils saisissent, dans les hôtels de la nation, les meubles et tout ce qu’il y a de plus précieux ». — « Dans une seule maison, ils en enlèvent pour 100 000 écus  . » Ailleurs, chez le trésorier de la liste civile, ils s’approprient un carton de bijoux, d’effets précieux et 340 000 livres  . Leurs commissaires ramènent de Chantilly trois voitures à trois chevaux « chargées des dépouilles de M. de Condé », et ils entreprennent « le déménagement des maisons des émigrés »  . Dans les églises de Paris, ils confisquent les crucifix, lutrins, cloches, grilles, tout ce qui est en bronze » ou fer, chandeliers, ostensoirs, vases, reliquaires, statues, tout ce qui est « objet d’argenterie », tant « sur les autels que dans les sacristies   », et l’on devine l’énormité du butin : pour emporter l’argenterie de la seule église de la Madeleine-la-Ville-l’Evêque, il fallut une voiture à quatre chevaux. — Or, de tout cet argent si librement saisi, ils usent aussi librement que du pouvoir lui-même. Tel, aux Tuileries, sans vergogne aucune, remplissait ses poches ; un autre, au Garde-Meuble, fouille les secrétaires et emporte une armoire pleine d’effets   ; on a déjà vu que, dans les dépôts de la Commune, « la plupart des scellés se trouvèrent brisés », que des valeurs énormes en argenterie, bijoux, or et argent monnayé disparurent ; les interrogatoires et les comptes ultérieurs imputeront au Comité de surveillance « des soustractions, dilapidations, malversations », bref « un ensemble de violations et d’infidélités ». — Quand on est roi et pressé, on ne s’astreint pas aux formes, et l’on confond aisément le tiroir où l’on a mis l’argent de l’État avec le tiroir où l’on met son propre argent.

Et pourtant le pouvoir jacobin de la Commine ne tient qu’à un fil- nécessité du 2 septembre

Par malheur, cette pleine possession de la puissance et de la fortune publiques ne tient qu’à un fil. Que la majorité évincée et violentée ose, comme plus tard à Lyon, Marseille et Toulon, revenir aux assemblées de section et révoquer le faux mandat qu’ils se sont arrogé par la fraude et par la force, à l’instant, par la volonté du peuple souverain et en vertu de leur propre dogme, ils redeviennent ce qu’ils sont effectivement, des usurpateurs, des concussionnaires et des voleurs : point de milieu pour eux entre la dictature et les galères. – Devant une pareille alternative, l’esprit, à moins d’un équilibre extraordinaire, perd son assiette ; ils n’ont plus de peine à se faire illusion, à croire l’État menacé dans leurs personnes, à poser en règle que tout leur est permis, même le massacre. Basire n’a-t-il pas dit à la tribune que, contre les ennemis de la nation, « tous les moyens sont bons et justes » ? N’a-t-on pas entendu un autre député, Jean Debry, proposer la formation d’un corps de 1 200 volontaires qui « se dévoueront », comme jadis les assassins du Vieux de la Montagne, pour « attaquer, corps à corps, individuellement, les tyrans » et les généraux   ? N’a-t-on pas vu Merlin de Thionville demander que les femmes et « les enfants des émigrés qui attaquent la frontière soient retenus comme otages », et déclarés responsables, en d’autres termes bons à tuer, si leurs parents continuent à attaquer   ?
Il n’y a plus que cela à faire, car les autres mesures n’ont pas suffi. – En vain la Commune a décrété d’arrestation les journalistes du parti contraire et distribué leurs presses aux imprimeurs patriotes  . En vain elle a déclaré incapables de toute fonction les membres du club de la Sainte-Chapelle, les gardes nationaux qui ont prêté serment à La Fayette, les signataires de la pétition des 8 000 et de la pétition des 20 000 . En vain elle a multiplié les visites domiciliaires jusque dans l’hôtel et les voitures de l’ambassadeur de Venise. En vain, par des interrogatoires insultants et réitérés, elle tient à sa barre, sous les huées et les cris de mort de ses tribunes, les hommes les plus honorables et les plus illustres, Lavoisier, Dupont de Nemours, le grand chirurgien Desault, les femmes les plus inoffensives et les plus distinguées, Mme de Tourzel, Mlle de Tourzel, la princesse de Lamballe  . En vain, après des arrestations prodiguées pendant vingt jours, elle enveloppe Paris tout entier, d’un seul coup de filet, dans une perquisition nocturne. toutes les barrières fermées et par de doubles postes, des sentinelles sur les quais et des pataches sur la Seine pour empêcher la fuite par eau, la ville divisée d’avance en circonscriptions, et pour chaque section une liste de suspects, la circulation des voitures interdite, chaque citoyen consigné chez lui, à partir de six heures du soir un silence de mort, puis dans chaque rue une patrouille de soixante hommes à piques, sept cents escouades de sans-culottes opérant à la fois et avec leur brutalité ordinaire, des portes enfoncées à coups de crosse, les armoires crochetées par des serruriers, les murs sondés par des maçons, les caves fouillées jusqu’au sous-sol, les papiers saisis, les armes confisquées, trois mille personnes arrêtées et emmenées  , prêtres, vieillards, infirmes, malades, et, de dix heures du soir à cinq heures du matin, comme dans une ville prise d’assaut, les lamentations des femmes qu’on rudoie, les cris des prisonniers qu’on fait marcher, les jurons des gardes qui sacrent et s’attardent pour boire à chaque cabaret ;

Il n’y eut jamais d’exécution si universelle, si méthodique, si propre à terrasser toute velléité de résistance dans le silence de la stupeur. – Et pourtant, à ce moment même, les hommes de bonne foi, aux sections et dans l’Assemblée, s’indignent d’appartenir à de pareils maîtres. Une députation des Lombards et une autre de la Halle au Blé viennent à l’Assemblée réclamer contre les usurpations de la Commune  . Le montagnard Choudieu dénonce ses prévarications criantes. Cambon, financier sévère, ne veut plus souffrir que ses comptes soient dérangés par des tripotages de filous  . L’Assemblée semble enfin reprendre conscience d’elle-même ; elle couvre de sa protection le journaliste Girey contre qui les nouveaux pachas avaient lancé un mandat d’amener ; elle mande à sa propre barre les signataires du mandat ; elle leur ordonne de se renfermer à l’avenir dans les limites exactes de la loi qu’ils outrepassent. Bien mieux, elle dissout le conseil intrus et lui substitue quatre-vingt-seize délégués, que les sections devront nommer dans les vingt-quatre heures. Bien mieux encore, elle lui commande de rendre compte, dans les deux jours, de tous les effets qu’il a saisis et de porter les matières d’or et d’argent à la Trésorerie. Cassés et sommés de dégorger leur proie, les autocrates de l’Hôtel de Ville ont beau, le lendemain, venir en force à l’Assemblée   pour lui extorquer le rappel de ses décrets : sous leurs menaces et les menaces de leurs satellites, l’Assemblée tient bon. – Tant pis pour les opiniâtres : puisqu’ils ne veulent pas voir l’éclat du sabre, ils en sentiront le tranchant et la pointe. Sur la proposition de Manuel, la Commune décide que, tant que durera le danger public, elle restera en place ; elle adopte une adresse de Robespierre pour « remettre au peuple le pouvoir souverain », c’est-à-dire pour faire descendre les bandes armées dans la rue   ; elle se rallie les brigands en leur conférant la propriété de tout ce qu’ils ont volé dans la journée du 10 août  . – La séance, prolongée pendant la nuit, ne finit qu’à une heure et demie du matin ; on est arrivé au dimanche, et il n’y a plus de temps à perdre : car, dans quelques heures, les électeurs s’assembleront pour élire les députés à la Convention ; dans quelques heures, en vertu du décret de l’Assemblée nationale, les sections, selon l’exemple que la section du Temple leur a donné la veille même, révoqueront peut-être leurs prétendus mandataires de l’Hôtel de Ville. Pour rester à l’Hôtel de Ville et pour se faire nommer à la Convention, les meneurs ont besoin d’un coup éclatant, et ils en ont besoin le jour même. – Ce jour-là est le 2 septembre.

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_65_du 10 août aux massacres de septembre

Marat à la Commune et sa folie homicide_ supprimer 260 000 hommes « par humanité. Pourquoi les Jacobins ont été si dangereux ;  ils traitent leurs adversaires en criminels ; ils héritent d’un appareil d’Etat encore efficace _ le vrai successeur de Richelieu et de Louis XIV est le pilier de club  Jacobin. La bureaucratie : _ avec des écritures correctes et des comptes en règle, on pourra procéder au massacre comme à une opération de voirie. Les progrès des idées homicides _ les Jacobins font peur et ont peur. L’incident Julien déclenche les massacres de septembre.

Marat à la Commune- sa folie homicide

Marat, le monomane homicide, s’est constitué, dès le 23 août, à l’Hôtel de Ville, le journaliste en titre, le conseiller politique, le directeur de conscience de la Commune nouvelle, et le plan qu’il prêche depuis trois ans, sous l’obsession d’une idée fixe, se réduit au meurtre pratiqué en grand, tout de suite et sans phrases. « Donnez-moi, disait-il à Barbaroux  , 200 Napolitains armés de poignards et portant à leur bras gauche un manchon en guise de bouclier ; avec eux je parcourrai la France et je ferai la révolution. » Selon lui, il faut supprimer 260 000 hommes « par humanité » ; car, sans cela, point de salut pour les autres. « L’Assemblée nationale peut encore sauver la France : il lui suffira de décréter que tous les aristocrates porteront un ruban bleu et qu’on les pendra dès qu’on en trouvera trois ensemble. » – Un autre moyen « serait d’attendre dans les défilés des rues et des promenades les royalistes et les Feuillants pour les égorger. Si, sur cent hommes tués, il y a dix patriotes, qu’importe ? C’est quatre-vingt-dix hommes pour dix, et puis on ne peut pas se tromper : tomber sur ceux qui ont des voitures, des valets, des habits de soie, ou qui sortent des spectacles ; vous êtes sûrs que ce sont des aristocrates ». – Il est visible que la plèbe jacobine a trouvé l’état-major qui lui convient ; l’un et l’autre s’entendront sans difficulté ; pour que le massacre spontané devienne une opération administrative, les Nérons du ruisseau n’ont qu’à prendre le mot d’ordre auprès des Nérons de l’Hôtel de Ville

Ce qui a rendu les Jacobins particulièrement dangereux ; ils héritent de l’appareil d’Etat de la monarchie

Ce qu’il y a de pire dans l’anarchie, ce n’est pas tant l’absence du gouvernement détruit que la naissance des gouvernements nouveaux et d’espèce inférieure. En tout État qui s’est dissous, il se forme des bandes conquérantes et souveraines : tel fut le cas en Gaule après la chute de l’empire romain et sous les derniers descendants de Charlemagne ; tel est le cas aujourd’hui en Roumélie et au Mexique. Aventuriers, malfaiteurs, gens tarés ou déclassés, hommes perdus de dettes et d’honneur, vagabonds, déserteurs et soudards, tous les ennemis-nés du travail, de la subordination et de la loi se liguent pour franchir ensemble les barrières vermoulues qui retiennent encore la foule moutonnière, et, comme ils n’ont pas de scrupules, ils tuent à tout propos. Sur ce fondement s’établit leur autorité : à leur tour, ils règnent, chacun dans son canton, et leur gouvernement, aussi brut que leur nature, se compose de vols et de meurtres ; on ne peut attendre autre chose de barbares et de brigands.
Mais jamais ils ne sont si dangereux que dans un grand État récemment dissous, où une révolution brusque leur a mis en main le pouvoir central ;  car alors il se croient les héritiers légitimes du gouvernement déchu, et, à ce titre, ils entreprennent de conduire la chose publique. Or, en temps d’anarchie, la volonté ne vient pas d’en haut, mais d’en bas, et les chefs, pour rester chefs, sont tenus de suivre l’aveugle impulsion de leur troupe  . C’est pourquoi le personnage important et dominant, celui dont la pensée prévaut, le vrai successeur de Richelieu et de Louis XIV, est ici le Jacobin subalterne, le pilier de club, le faiseur de motions, l’émeutier de la rue, Panis, Sergent, Hébert, Varlet, Henriot, Maillard, Fournier, Lazowski, ou, plus bas encore, le premier venu de leurs hommes, le tape-dur marseillais, le canonnier du faubourg, le fort de la halle qui a bu et, entre deux hoquets, élabore ses conceptions politiques  . – Pour toute information, il a des rumeurs de carrefour qui lui montrent un traître dans chaque maison, et, pour tout acquis, des phrases de club qui l’appellent à mener la grande machine. Une machine si vaste et si compliquée, un tel ensemble de services enchevêtrés les uns dans les autres et ramifiés en offices innombrables, tant d’appareils si spéciaux, si délicats et qu’il faut incessamment adapter aux circonstances changeantes, diplomatie, finances, justice, armée, administra¬tion, tout cela déborde au delà de sa compréhension si courte : on ne fait pas tenir un muids dans une bouteille  . Dans sa cervelle étroite, faussée et bouleversée par l’entassement des notions disproportionnées qu’on y verse, il ne se dépose qu’une idée simple, appropriée à la grossièreté de ses aptitudes et de ses instincts, je veux dire l’envie de tuer ses ennemis, qui sont aussi les ennemis de l’Etat, quels qu’ils soient, déclarés, dissimulés, présents, futurs, probables ou même possibles. Il porte sa brutalité et son effarement dans la politique, et voilà pourquoi son usurpation est si malfaisante. Simple brigand, il n’eût tué que pour voler, ce qui eût limité ses meurtres. Représentant de l’État, il entreprend le massacre en grand, et il a des moyens de l’accomplir. – Car il n’a pas encore eu le temps de détraquer le vieil outillage administratif ; du moins les rouages subalternes, gendarmes, geôliers, employés, scribes et comptables, sont toujours à leur place et sous la main. De la part des gens qu’on arrêtera, point de résistance ; accoutumés à la protection des lois et à la douceur des mœurs, ils n’ont jamais compté sur leurs bras pour se défendre, et n’imaginent pas qu’on veuille tuer si sommairement. Quant à la foule, dépouillée de toute initiative par la centralisation ancienne, elle est inerte, passive, et laissera faire. – C’est pourquoi, pendant plusieurs longues journées successives, sans hâte ni encombre, avec des écritures correctes et des comptes en règle, on pourra procéder au massacre comme à une opération de voirie, aussi impunément et aussi méthodiquement qu’à l’enlèvement des boues ou à l’abatage des chiens errants

Les progrès de l‘idée d’homicide- vers les massacres de septembre

Suivons dans le gros du parti le progrès de l’idée homicide. Elle est le fond même du dogme révolutionnaire, et, deux mois après, à la tribune des Jacobins, Collot d’Herbois dira très justement : « Le 2 septembre est le grand article du Credo de notre liberté   ». C’est le propre du Jacobin de se considérer comme un souverain légitime et de traiter ses adversaires, non en belligérants, mais en criminels. Ils sont criminels de lèse-nation, hors la loi, bons à tuer en tout temps et en tout lieu, dignes du supplice, même quand ils ne sont point ou ne sont plus en état de nuire. — En conséquence, le 10 août, on a égorgé les Suisses qui n’avaient point tiré et qui s’étaient rendus, les blessés gisant à terre, leurs chirurgiens, tous les domestiques du château, bien mieux, des gens qui, comme M. de Clermont-Tonnerre, passaient dans la rue, et, en langage officiel, cela s’appelle maintenant la justice du peuple. — Le 11, les soldats suisses recueillis dans le bâtiment des Feuillants manquent d’être massacrés ; la populace rassemblée alentour demande leurs têtes  , « on forme le projet de se transporter dans toutes les prisons de Paris pour y enlever tous les prisonniers et en faire une prompte justice ». – Le 12, aux Halles  , « divers groupes de gens du peuple disent que Pétion est un scélérat ; car il a sauvé les Suisses au Palais Bourbon » ; donc « il faut le pendre aujourd’hui, lui et les Suisses ». — Dans ces esprits renversés, la vérité présente et palpable fait place à son contre-pied : « ce ne sont point eux qui ont attaqué, c’est du château qu’est venu l’ordre de sonner le tocsin ; c’est le château qui a assiégé la nation, et non la nation qui a assiégé le château   ». Les vaincus sont « des assassins du peuple » pris en flagrant délit, et, le 14 août, les fédérés viennent demander une cour martiale « pour venger le sang de leurs frères   » ; encore est-ce trop peu d’une cour martiale. Il ne suffit pas de punir les crimes commis dans la journée du 10 août, il faut étendre la vengeance du peuple sur tous les conspirateurs », sur ce La Fayette, qui n’était peut-être pas à Paris, mais qui aurait pu « y être », sur les ministres, généraux, juges et autres agents, coupables d’avoir soutenu l’ordre légal quand il existait et de n’avoir pas reconnu le gouvernement jacobin quand il n’existait pas encore. Qu’on les traduise, non devant les tribunaux ordinaires qui sont suspects puisqu’ils font partie du régime aboli, mais devant un tribunal d’exception, sorte de « chambre ardente   » nommée par les sections, c’est-à-dire par la minorité jacobine ; que ces juges improvisés, à conviction faite, décident souverainement et en dernier ressort ; point d’interrogatoire préalable, point d’intervalle entre l’arrêt et l’exécution, point de formes dilatoires et protectrices. Surtout, que l’Assemblée se hâte de rendre le décret : sinon, lui dit un délégué de la Commune  , « ce soir, à minuit, le tocsin sonnera, la générale battra ; le peuple est las de n’être pas vengé : craignez qu’il ne se fasse justice lui-même ». – Un instant après, nouvelles menaces, et à plus courte échéance : « Si avant deux ou trois heures,... les jurés ne sont pas en état d’agir, de grands malheurs se promèneront sur Paris. »
Installé sur-le-champ, le nouveau tribunal a beau être expéditif et guillotiner en cinq jours trois innocents, on le trouve lent, et, le 23 août, une section vient, en style furieux, déclarer à la Commune que le peuple, « fatigué et indigné » de tant de retards, forcera les prisons et massacrera les prisonniers  . –

Les Jacobins ont peur à proportion de ce qu’ils font peur- l’incident Julien

Un étranger, bon observateur, qui questionne les boutiquiers chez qui il achète, les marchands avec lesquels il est en affaires, les gens qu’il rencontre au café, écrit qu’il « ne trouve nulle part de dispositions sanguinaires, sauf dans les galeries de l’Assemblée nationale et au club des Jacobins ». Perdus dans cette immense cité, en face d’une garde nationale encore armée et trois fois plus nombreuse qu’eux, devant une bourgeoisie indifférente ou mécontente, les patriotes s’effrayent. En cet état d’angoisse, l’imagination fiévreuse, exaspérée par l’attente, enfante involontairement des rêves qu’elle adopte passionnément comme des vérités, et maintenant il suffit d’un incident pour achever la légende dont la germe a grandi chez eux, à leur insu.
Le 1er septembre, un charretier, Jean Julien  , condamné à douze ans de fers, a été exposé au carcan, et, au bout de deux heures, il est devenu furieux, probablement sous les quolibets des assistants. Avec la grossièreté ordinaire aux gens de son espèce, il a déchargé en injures sa rage impuissante, il s’est déboutonné, il a montré sa nudité au public, et naturellement il a cherché les mots les plus blessants pour le peuple qui le regardait : « Vive le roi ! vive la reine ! vive monseigneur de La Fayette ! au f... la nation ! » Naturellement aussi, il a failli être écharpé, on l’a vite emmené à la Conciergerie, il a été condamné sur-le-champ, et on l’a guillotiné au plus vite comme promoteur d’une sédition qui se rattachait à la conspiration du 10 août. – Ainsi la conspiration dure encore ; le tribunal le déclare et il ne le déclare pas sans preuves. Certainement Jean Julien a fait des aveux : qu’a-t-il révélé ? – Et le lendemain, comme une moisson de champignons vénéneux poussés en une seule nuit, le même conte a pris racine dans toutes les cervelles. « Jean Julien a dit que toutes les prisons de Paris pensaient comme lui, que sous peu on verrait beau jeu, qu’ils avaient des armes, et qu’on les lâcherait dans la ville quand les volontaires seraient partis  . »

Dans les rues on ne rencontre que figures anxieuses : « L’un d’eux dit que Verdun a été livré comme Longwy ; d’autres, hochant la tête, répondent que ce sont les traîtres dans l’intérieur de Paris qu’il faut craindre, et non les ennemis déclarés sur la frontière  . » Le jour suivant, le roman s’amplifie : « Il y a des chefs et des troupes royalistes cachés dans Paris et aux environs ; ils vont ouvrir les prisons, armer les prisonniers, délivrer le roi et sa famille, mettre à mort les patriotes de Paris, les femmes et les enfants de ceux qui sont à l’armée... N’est-il pas naturel à des hommes de pourvoir à la sûreté de leurs enfants et de leurs femmes, et d’employer le seul moyen efficace pour arrêter le poignard des assassins  . » – Le brasier populaire est allumé ; à présent c’est aux entrepreneurs d’incendie public à conduire la flamme

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_63_ le 10 août et l’abdication du Roi- un massacre inutile

Comment les Girondins sont dépassés et les futurs montagnards imposent la purgation complète de l’Assemblée ; la manipulation des sections, la formation de la Commune insurrectionnelle et le renversement de la Commune légale ; meurtte de Mandat ; l’Assemblée et le Roi renoncent à se défendre, sans éviter le massacre.

La purgation complète de l’Assemblée- , le corps législatif, réduit à 224 Jacobins

l’Assemblée, se sentant abandonnée, s’abandonne, et, pour tout expédient, avec une faiblesse ou une naïveté qui peint bien les législateurs de l’époque, elle adopte une adresse philosophique, « une instruction au peuple sur l’exercice de sa souveraineté ».
Dès le lendemain, elle peut voir comment il l’exerce. À sept heures du matin, un député jacobin qui arrive en fiacre s’arrête devant la porte des Feuillants ; on s’attroupe autour de lui, il dit son nom, Delmas. La foule entend Dumas, constitutionnel notoire ; furieuse, elle l’arrache du fiacre, le frappe ; il était perdu, si d’autres députés, accourant, n’avaient certifié qu’il était le patriote Delmas de Toulouse, et non « le traître Mathieu Dumas »  . – Celui-ci n’insiste pas pour entrer, et trouve sur la place Vendôme un second avertissement non moins instructif. Des misérables, suivis de la canaille ordinaire, y promenaient des têtes sur des piques, probablement celles du journaliste Suleau et de trois autres, massacrés un quart d’heure auparavant ; « de très jeunes gens, des enfants jouaient avec ces têtes, les jetant en l’air et les recevant au bout de leurs bâtons ». – Sans contredit, les députés de la droite et même du centre feront prudemment de rester ou de rentrer chez eux ; et, de fait, on ne les voit plus à l’Assemblée  . Dans l’après-midi, sur 630 membres encore présents l’avant-veille, 346 ne répondront point à l’appel nominal, et auparavant une trentaine d’autres s’étaient déjà retirés ou démis  . La purgation est complète, pareille à celle que Cromwell en 1648 fit subir au Long-Parlement. Désormais, le corps législatif, réduit à 224 Jacobins ou Girondins et à 60 neutres effrayés ou dociles, obéira sans difficulté aux injonctions de la rue : avec sa composition, son esprit a changé ; il n’est plus qu’un instrument servile aux mains des séditieux qui l’ont mutilé et qui, maîtres de lui par un premier méfait, vont se servir de lui pour légaliser leurs autres attentats.

La manipulation des sections jacobines

Dans la nuit du 9 au 10 août, leur gouvernement s’est constitué pour agir, et il s’est constitué comme il agira, par la violence et par la fraude. – Vainement ils ont travaillé et fatigué les sections depuis quinze jours ; elles ne leur sont pas encore soumises, et à l’heure dite, onze heures du soir, sur quarante-huit, il ne s’en trouve que six assez échauffées ou épurées pour envoyer tout de suite à l’Hôtel de Ville leurs commissaires munis de pleins pouvoirs. Les autres suivront ; mais la majorité demeure inerte ou récalcitrante  . – Il faut donc la tromper ou la contraindre, et pour cela l’obscurité, l’heure avancée, le désordre, la peur du lendemain, l’indétermination de l’œuvre à faire sont des auxiliaires précieux. En beaucoup de sections  , la séance est déjà levée ou désertée ; il ne reste dans la salle que les membres du bureau permanent et peut-être quelques hommes endormis sur des bancs presque vides. Arrive un émissaire des sections insurgées, avec les affidés du quartier, criant qu’il faut sauver la patrie : les dormeurs ouvrent les yeux, s’étirent, lèvent la main et nomment qui on leur désigne, parfois des étrangers, des inconnus, qui seront désavoués le lendemain par la section rassemblée ; point de procès-verbal, ni de scrutin ; cela est plus prompt : à l’Arsenal, les six électeurs présents choisissent trois d’entre eux pour représenter 1 400 citoyens actifs. Ailleurs, la cohue des mégères, des gens sans aveu et des tapageurs nocturnes envahit la salle, chasse les amis de l’ordre, et emporte les nominations voulues  . D’autres sections consentent à élire, mais sans donner de pleins pouvoirs ; plusieurs font des réserves expresses, stipulent que leurs délégués agiront de concert avec la municipalité légale, se défient du futur comité, déclarent d’avance qu’elles ne lui obéiront pas ; quelques-unes ne nomment leurs commissaires que pour être informées et manifestent en même temps l’intention très nette d’arrêter l’émeute  . Enfin, vingt sections au moins s’abstiennent ou désapprouvent et n’envoient pas de délégués. – Peu importe, on se passera d’elles. À trois heures du matin, dix-neuf sections, à sept heures du matin vingt-quatre ou vingt-cinq sections   sont représentées tellement quellement à l’Hôtel de Ville, et cela fait un comité central : du moins, rien n’empêche plus soixante-dix ou quatre-vingts intrigants et casse-cou subalternes, qui s’y sont faufilés ou poussés, de se dire les délégués légitimes, extraordinaires, plénipotentiaires de toute la population parisienne  et d’opérer en conséquence.

La Commune insurrectionnelle prend la place de la Commune légale- Meurtre de Mandat

 – À peine installés sous la présidence d’Huguenin, avec Tallien pour secrétaire, ils ont appelé à eux « vingt-cinq hommes armés par section », cinq cents gaillards solides qui leur serviront de gardes et d’exécuteurs. – Contre une pareille bande, le conseil municipal qui siège dans la salle voisine est bien faible : d’ailleurs ses membres les plus modérés et les plus fermes, éloignés à dessein, sont en mission à l’Assemblée, au château, dans les différents quartiers ; enfin ses tribunes regorgent de figures patibulaires, d’aboyeurs apostés, et il délibère sous des menaces de mort — C’est pourquoi, à mesure que la nuit s’avance, entre les deux assemblées, l’une légale, l’autre illégale, qui siègent ensemble et en face l’une de l’autre comme sur les deux plateaux d’une balance, on voit l’équilibre se rompre. D’un côté la lassitude, la peur, le découragement et la désertion, de l’autre côté le nombre, l’audace, la force et l’usurpation vont croissant. À la longue, la seconde arrache à la première tous les arrêtés dont elle a besoin pour lancer l’insurrection et paralyser la défense. – Pour achever, vers les six heures du matin, le comité intrus suspend, au nom du peuple, le conseil légitime, l’expulse, et s’installe sur ses fauteuils.
Tout de suite le premier acte des nouveaux souverains indique ce qu’ils savent faire. Appelé à l’Hôtel de Ville, le commandant général de la garde nationale, Mandat, était venu justifier devant le conseil ses dispositions et ses ordres. Ils le saisissent, l’interrogent à leur tour, le destituent, nomment Santerre à sa place et, pour tirer plein profit de leur capture, somment leur prisonnier de faire retirer la moitié des troupes qu’il a placées autour du château. Très noblement et sachant à quoi il s’expose dans ce coupe-gorge, celui-ci refuse ; aussitôt on le met en prison, puis on l’expédie à l’Abbaye, « pour sa plus grande sûreté ». Sur ce mot significatif prononcé par Danton , il est tué, à la sortie, par un acolyte de Danton, Rossignol, d’un coup de pistolet à bout portant. – Après la tragédie, la comédie. Sur les instances redoublées de Pétion, qui ne veut pas être requis contre l’émeute  , on lui envoie une garde de 400 hommes, pour le consigner chez lui, en apparence malgré lui. – Ainsi abritée d’un côté par la trahison et de l’autre par l’assassinat, l’émeute peut maintenant passer en pleine sécurité, devant le gros tartufe qui se plaint solennellement de sa captivité volontaire, et devant le cadavre au front fracassé qui gît sur le perron de l’Hôtel de Ville. Sur la rive droite, les bataillons du faubourg Saint-Antoine, sur la rive gauche les bataillons du faubourg Saint-Marcel, les Bretons et les Marseillais, se mettent en marche et avancent aussi librement qu’à la parade. Les mesures de défense ont été déconcertées par le meurtre du commandant général et par la duplicité du maire : nulle résistance aux endroits gardés…

L’abdication, le Roi renonce à se défendre mais n’évite pas le massacre

Si le roi eût voulu combattre, il pouvait encore se défendre, se sauver et même vaincre. – Dans les Tuileries, 950 Suisses et 200 gentilshommes étaient prêts à se faire tuer pour lui jusqu’au dernier. Autour des Tuileries, deux ou trois mille gardes nationaux, l’élite de la population parisienne, venaient de crier sur son passage   : « Vive le roi ! vive Louis XVI ! C’est lui qui est notre roi, nous n’en voulons pas d’autre, nous le voulons ! À bas les factieux ! à bas les Jacobins ! Nous le défendrons jusqu’à la mort ! qu’il se mette à notre tête ! Vive la nation, la loi, la Constitution et le roi, tout cela ne fait qu’un ! » Si les canonniers s’étaient tus et semblaient mal disposés  , il n’y avait qu’à les désarmer brusquement et à mettre leurs pièces entre des mains fidèles. Quatre mille fusils et onze canons, abrités par les murailles des cours et par l’épaisse maçonnerie du palais, auraient eu aisément raison des neuf ou dix mille Jacobins de Paris, la plupart piquiers, mal conduits par des chefs de bataillon improvisés ou récalcitrants  , et encore plus mal dirigés par leur nouveau général Santerre qui, toujours prudent, se tenait loin des coups à l’Hôtel de Ville. Il n’y avait de ferme sur le Carrousel que les huit cents Brestois et Marseillais ; le reste était une tourbe pareille à celle du 14 juillet, du 5 octobre, du 20 juin  . « Le château, dit Napoléon Bonaparte, était attaqué par la plus vile canaille », par les émeutiers de profession, par la bande de Maillard, par la bande de Lazowski, par la bande de Fournier, par la bande de Théroigne, par tous les assassins de la veille, du jour, du lendemain, et, comme l’événement le prouva, la première décharge eût dispersé des combattants de cette espèce. – Mais, chez les gouvernants comme chez les gouvernés, la notion de l’État s’était perdue, chez les uns par l’humanité érigée en devoir, chez les autres par l’insubordination érigée en droit…
Partout les magistrats oubliaient que le maintien de la société et de la civilisation est un bien infiniment supérieur à la vie d’une poignée de malfaiteurs et de fous, que l’objet primordial du gouvernement, comme de la gendarmerie, est la préservation de l’ordre par la force, qu’un gendarme n’est pas un philanthrope, que, s’il est assailli à son poste, il doit faire usage de son sabre et qu’il manque à sa consigne lorsqu’il rengaine de peur de faire mal aux agresseurs…
Cette fois encore, dans la cour du Carrousel, les magistrats présents trouvent « leur responsabilité insupportable » ; ils ne songent qu’à « éviter l’effusion du sang » ; c’est à regret et en avouant leur regret, d’une voix altérée », qu’ils lisent aux troupes la loi martiale . Ils leur « défendent d’attaquer », ils les « autorisent seulement à repousser la force par la force » ; en d’autres termes, ils leur commandent de supporter le premier feu : « Vous ne tirerez qu’autant qu’on tirerait sur vous. » – Bien mieux, ils vont de peloton en peloton, « disant tout haut que ce serait folie de vouloir s’opposer à un rassemblement aussi considérable et aussi bien armé, et que ce serait un bien grand malheur que de le tenter ». – « Je vous le répète, disait Leroux, il me parait insensé de songer à se défendre ». – Voilà comment, pendant une heure, ils encouragent la garde nationale. « Je vous demande seulement, dit encore Leroux, de tenir encore quelque temps ; j’espère que nous déterminerons le roi à se rendre à l’Assemblée nationale. » – Toujours la même tactique : livrer la forteresse et le général plutôt que de tirer sur l’émeute. À cet effet, ils remontent et, Rœderer en tête, ils redoublent d’instances auprès du roi. « Sire, dit Rœderer, le temps presse, et nous vous demandons la permission de vous entraîner. » – Pendant quelques minutes, les dernières et les plus solennelles de la monarchie, celui-ci hésite  . Probablement son bon sens aperçoit que la retraite est une abdication : mais son intelligence flegmatique n’en démêle pas tout d’abord toutes les conséquences ; d’ailleurs son optimisme n’a jamais sondé l’immensité de la bêtise populaire et les profondeurs de la méchanceté humaine : il ne peut pas imaginer que la calomnie transformera en volonté de verser le sang sa volonté de ne pas verser le sang  . De plus, il est engagé par son passé, par son habitude de céder toujours, par son parti pris, déclaré et soutenu depuis trois ans, de ne jamais faire la guerre civile, par son humanité obstinée, et surtout par sa mansuétude religieuse. Systématiquement, il a éteint en lui l’instinct animal de résistance, l’étincelle de colère qui s’allume en chacun de nous sous l’agression injuste et brutale ; le chrétien a supplanté le roi ; il ne sait plus que son devoir est d’être homme d’épée, qu’en se livrant il livre l’État, et qu’en se résignant comme un mouton il mène avec lui tous les honnêtes gens à la boucherie. – « Allons, dit-il en levant la main droite, donnons, puisqu’il le faut encore, cette dernière marque de dévouement  . » Accompagné de sa famille et de ses ministres, il se met en marche entre deux haies de gardes nationaux et de Suisses  , arrive à l’Assemblée qui a député au-devant de lui, et dit en entrant : « Je suis venu ici pour éviter un grand crime. » –

 En effet, tout prétexte de conflit est écarté. Du côté des insurgés, l’assaut n’a plus d’objet, puisque le monarque avec tous les siens et tout son personnel de gouvernement a quitté le château. De l’autre côté, ce n’est pas la garnison qui engagera le combat : diminuée de 150 Suisses et de presque tous les grenadiers des Filles-Saint-Thomas qui ont servi d’escorte au roi jusqu’à l’Assemblée, elle est réduite à quelques gentilshommes, à 750 Suisses, à une centaine de gardes nationaux ; les autres, apprenant que le roi s’en va, jugent leur service fini et se dispersent…