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samedi 12 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_52_ la minorité impose sa loi

Important et magistral :  ou comment les jacobins minoritaires vont prendre le contrôle du pays – un vrai bréviaire do totalitarisme : manipulation d’une assemblée par sa minorité, manipulation de l’opinion publique, contrôle de la police, surveillance, dénonciation, provocation,  politique de l’émeute, les agitateurs stipendiés ; du bon usage des idiots utiles- le Duc d’Orléans. Comment les jacobins se coulent dans la centralisation monarchique et l(aggravent- il suffit alors de controler le centre. Une foi simpliste, une fièvre proche de la folie.

Une machine efficace pour contrôler l’opinion et l’assemblée : du mauvais usage de la police

Nulle machine plus efficace ; on n’en a jamais vu de mieux combinée pour fabriquer une opinion artificielle et violente, pour lui donner les apparences d’un vœu national et spontané, pour conférer à la minorité bruyante les droits de la majorité muette, pour forcer la main au gouvernement. « Notre tactique était simple, dit Grégoire  . On convenait qu’un de nous saisirait l’occasion opportune de lancer sa proposition dans une séance de l’Assemblée nationale. Il était sûr d’y être applaudi par un très petit nombre et hué par la majorité. N’importe. Il demandait et l’on accordait le renvoi à un comité où les opposants espéraient inhumer la question. Les Jacobins de Paris s’en emparaient. Sur invitation circulaire ou d’après leur journal, elle était discutée dans trois ou quatre cents sociétés affiliées, et, trois semaines après, des adresses pleuvaient à l’Assemblée pour demander un décret dont elle avait d’abord rejeté le projet, et qu’elle admettait ensuite à une grande majorité, parce que la discussion avait mûri l’opinion publique. » – En d’autres termes, il faut que l’Assemblée marche ; sinon on la traîne, et, pour l’entraîner, les pires expédients sont bons : là-dessus, fanatiques ou intrigants, tous les conducteurs du club se trouvent d’accord.
En tête des premiers est Duport, ancien conseiller au Parlement, qui, dès 1788, a compris l’emploi des émeutes ; les premiers conciliabules révolutionnaires se sont tenus chez lui ; il veut « labourer profond » et ses plans pour enfoncer la charrue sont tels que Siéyès, esprit radical s’il en fut, les a nommés une « politique de caverne   ». C’est Duport qui, le 28 juillet 1789, a fait établir le Comité des recherches ; par suite tous les délateurs ou espions de bonne volonté font, sous sa main, une police de surveillance qui devient vite une police de provocation. La salle basse des Jacobins, où chaque matin on catéchise les ouvriers, lui fournit des recrues, et ses deux seconds, les frères Lameth, n’ont qu’à y puiser pour trouver un personnel zélé, des agents de choix. « Tous les jours  , dix hommes dévoués viennent prendre leur ordre ; chacun de ces dix le donne à son tour à dix hommes appartenant aux divers bataillons de Paris. De cette façon, tous les bataillons et toutes les sections reçoivent à la fois la même proposition d’émeute, la même dénonciation contre les autorités constituées, contre le maire de Paris, contre le président du département, contre le commandant général de la garde nationale », le tout en secret : c’est une œuvre de ténèbres ; ses chefs eux-mêmes la nomment « le Sabbat » et, avec les exaltés, ils enrôlent les bandits à leur service. « On fait courir le bruit que, tel jour, il y aura un grand désordre, des assassinats, un pillage important, précédé d’une distribution manuelle par les chefs subalternes pour les gens sûrs, et, d’après ces annonces, les brigands se rassemblent de trente à quarante lieues à la ronde  . » – Un jour, pour lancer l’émeute, « six hommes qui s’entendent font d’abord un petit groupe dans lequel un d’entre eux pérore avec véhémence : soixante autres s’amassent ; puis les six premiers moteurs vont de place en place » reformer d’autres groupes et donner à leur parade d’agitation l’apparence d’une émotion populaire. – Une autre fois, « quarante fanatiques à puissants poumons et quatre à cinq cents hommes payés », répandus dans les Tuileries, poussent « des cris forcenés », et viennent jusque sous les fenêtres de l’Assemblée nationale « faire des motions d’assassinat ». — « Vos huissiers, dit un député, chargés de vos ordres pour faire cesser le tumulte, ont entendu les menaces réitérées de vous apporter les têtes qu’on voulait proscrire... Le soir même, au Palais-Royal, j’ai entendu l’un des chefs subalternes de ces factieux se vanter d’avoir enjoint à vos huissiers de vous porter cette réponse, et il ajoutait qu’il était temps encore pour les bons citoyens de suivre son conseil. » – Les agitateurs ont pour mot de guet : Êtes-vous sûr ? et pour réponse : Un homme sûr ; ils sont payés 12 francs par jour, et, pendant l’action, ils embauchent au même prix sur place. « Par plusieurs dépositions faites entre les mains des officiers de la garde nationale et à la mairie », il est constaté que « d’honnêtes gens ont reçu cette proposition de 12 francs pour joindre leurs cris à ceux que vous entendiez retentir, et qu’il en est à qui l’on a laissé les 12 francs dans la main ». — Pour l’argent, on puise dans la caisse du duc d’Orléans, et l’on y puise abondamment : à sa mort, sur 114 millions de biens, il avait 74 millions de dettes   ; étant de la faction, il contribue aux dépenses, et comme il est l’homme le plus opulent du royaume, il contribue à proportion de son opulence. Non pas qu’il soit un chef véritable, son caractère est trop mou, trop ramolli ; mais « son petit conseil   », et notamment son secrétaire des commandements, Laclos, ont de grands projets pour lui ; ils veulent le faire lieutenant général du royaume, à la fin régent ou même roi…

Ils sont une bande dans une foule

Au premier regard, leur succès semble douteux ; car ils ne sont qu’une minorité, une minorité bien petite. — Révolutionnaires de toute nuance et de tout degré, Girondins ou Montagnards, à Besançon, en novembre 1791, sur plus de trois mille électeurs, on n’en trouve en tout que cinq ou six cents, et, en novembre 1792, sur six à sept mille électeurs, pas davantage  . — A Paris, en novembre 1791, sur plus de quatre-vingt-un mille inscrits, ils sont six mille sept cents ; en octobre 1792, sur cent soixante mille inscrits, ils sont moins de quatorze mille  . — En 1792, à Troyes, sur sept mille électeurs, à Strasbourg sur huit mille électeurs, il ne s’en trouve que quatre ou cinq cents  . — Partant, c’est tout au plus s’ils font le dixième de la population électorale, et encore, si l’on met à part les Girondins, les demi-modérés, ce nombre se réduit de moitié. Vers la fin de 1792, à Besançon, sur vingt-cinq à trente mille habitants, on ne découvre guère que trois cents Jacobins purs, et à Paris, sur sept cent mille habitants, on n’en constate que cinq mille : certainement, dans la capitale, où ils sont plus échauffés et plus nombreux qu’ailleurs, même aux jours de crise, en payant les vagabonds et en recrutant les bandits, ils ne seront jamais plus de dix mille  . Dans une grande ville comme Toulouse, le représentant du peuple en mission n’aura pour lui que quatre cents hommes  . Comptez-en une cinquantaine dans chaque petite ville, quinze ou vingt dans chaque gros bourg, cinq ou six dans chaque village : en moyenne, sur quinze électeurs et gardes nationaux, il ne se rencontre qu’un Jacobin, et, dans toute la France, tous les Jacobins réunis ne sont pas trois cent mille  . – Ce n’est guère pour asservir six à sept millions d’hommes faits, et pour étendre sur un pays qui comprend vingt-six millions d’habitants un despotisme plus absolu que celui des souverains asiatiques. Mais la force ne se mesure pas au nombre : ils sont une bande dans une foule, et, dans une foule désorganisée, inerte, une bande décidée à tout perce en avant comme un coin de fer dans un amas de plâtras disjoints…

Les centralisateurs jacobins héritiers de la centralisation monarchique

Dans un grand État centralisé, quiconque tient la tête a le corps ; à force d’être conduits, les Français ont contracté l’habitude de se laisser conduire  . Involontairement les provinciaux tournent les yeux vers la capitale, et, aux jours de crise, ils vont d’avance sur la grande route pour apprendre du courrier quel gouvernement leur est échu. Ce gouvernement du centre, en quelques mains qu’il soit tombé, la majorité l’accepte ou le subit. Car, en premier lieu, la plupart des groupes isolés qui voudraient le voir à bas n’osent engager la lutte : il leur semble trop fort ; par une routine invétérée, ils imaginent derrière lui la grande France lointaine qui, poussée par lui, va les écraser de sa masse  . En second lieu, si quelques groupes isolés entreprennent de le mettre à bas, ils sont hors d’état de soutenir la lutte ; il est trop fort pour eux. Effectivement, ils ne sont pas encore organisés, et il l’est tout de suite, grâce au personnel docile que lui a légué le gouvernement déchu.
Monarchie ou république, le commis vient chaque matin à son bureau pour expédier les ordres qui lui sont transmis  . Monarchie ou république, le gendarme, chaque après-midi, fait sa tournée pour arrêter les gens contre lesquels il a des mandats. Pourvu que l’injonction arrive d’en haut et par voie hiérarchique, elle s’exécute, et, d’un bout à l’autre du territoire, la machine aux cent mille rouages fonctionne efficacement sous la main qui a saisi la poignée du centre. Il n’y a qu’à tourner cette poignée avec résolution, force et rudesse, et ce n’est ni la rudesse, ni la résolution, ni la force, qui manqueront au Jacobin.

Une foi simple et efficace, une fièvre à la limite de la folie


D’abord il a la foi, et en tout temps la foi « transporte des montagnes ». Considérez l’une des recrues ordinaires du parti, un procureur, un avocat de second ordre, un boutiquier, un artisan, et calculez, si vous pouvez, l’effet extraordinaire de la doctrine sur un cerveau si peu préparé, si borné, si disproportionné à la gigantesque idée qui s’empare de lui. Il était fait pour la routine et les courtes vues de son état, et, tout d’un coup, le voilà envahi par une philosophie complète, théorie de la nature et de l’homme, théorie de la société et de la religion, théorie de l’histoire universelle  , conclusions sur le passé, le présent et l’avenir de l’humanité, axiomes de droit absolu, système de la vérité complète et définitive, le tout concentré en quelques formules rigides, par exemple : « La religion est une superstition ; la monarchie est une usurpation ; tous les prêtres sont des imposteurs ; tous les aristocrates sont des vampires ; tous les rois sont des tyrans et des monstres. » De telles pensées déversées dans un tel esprit sont un torrent énorme qui s’engouffre dans un conduit étroit : elles le bouleversent ; ce n’est plus lui qui les dirige, ce sont elles qui l’emportent. L’homme est hors de soi : de simple bourgeois ou d’ouvrier ordinaire, on ne devient pas impunément apôtre et libérateur du genre humain. — Car c’est bien le genre humain, ce n’est pas seulement sa patrie qu’il sauve. Quelques jours avant le 10 août, Roland disait « les larmes aux yeux » : « Si la liberté meurt en France, elle est à jamais perdue pour le reste du monde ; toutes les espérances des philosophes sont déçues ; la plus cruelle tyrannie pèsera sur la terre  . » – A la première séance de la Convention, Grégoire, ayant fait décréter l’abolition de la royauté, fut comme éperdu à la pensée du bienfait immense qu’il venait de conférer à l’espèce humaine. « J’avoue, dit-il, que, pendant plusieurs jours, l’excès de la joie m’ôta l’appétit et le sommeil. » – « Nous serons un peuple de dieux ! » s’écriait un jour un Jacobin à la tribune. – On devient fou avec de tels rêves ; du moins, on devient malade. « Des hommes ont eu la fièvre pendant vingt-quatre heures, disait un compagnon de Saint-Just ; moi, je l’ai eue pendant douze ans  ... » Plus tard, « avancés en âge, lorsqu’ils veulent la soumettre à l’analyse, ils ne la comprennent plus ». Un autre raconte que « chez lui, aux moments de crise, la raison n’était séparée de la folie que par l’épaisseur d’un cheveu ». –

jeudi 10 août 2017

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_34_ Recettes totalitaires

Important, magistral : les recettes du totalitarisme _suite. Des modérés qui par idéologie et méfiance de tout pouvoir organisent leur incapacité à agir. Se garder de se confronter au pouvoir réel pour garder la pureté de la théorie, de l’idéologie. L’échec inévitable dans ces conditions expliqué par les complots des ennemis malfaisants. Refus de réformes graduelles, volonté de changer toute la société selon l’idéologie.
Commentaire Positiviste ; les idées métaphysiques ne pouvaient servie qu’ à détruire l’ordre social existant, condamné. Mais « Ce qui est né pour détruire est impropre à fonder » (Plan des travaux scientifiques)

Une assemblée qui refuse le pouvoir

Ordinairement, dans une assemblée toute-puissante, quand un parti prend l’ascendant et groupe autour de lui la majorité, il fournit le ministère, et cela suffit pour lui donner ou lui rendre quelque lueur de bon sens. Car ses conducteurs, ayant en main le gouvernement, en deviennent responsables, et, lorsqu’ils proposent ou acceptent une loi, ils sont obligés d’en prévoir l’effet. Rarement un ministre de la guerre ou de la marine acceptera un code militaire qui établira la désobéissance permanente dans l’armée ou dans la flotte. Rarement un ministre des finances proposera des dépenses auxquelles les recettes ne peuvent suffire, ou un système de perception par lequel l’impôt ne rentrera pas. Placés au centre des informations, avertis jour par jour et en détail, entourés de conseillers experts et de commis spéciaux, les chefs de la majorité, qui deviennent ainsi les chefs de l’administration, passent tout de suite de la théorie à la pratique, et il faut que les fumées de la politique spéculative soient bien épaisses dans leur cervelle pour en exclure les lumières multipliées que l’expérience y darde à chaque instant. Mettez le théoricien le plus décidé à la barre d’un navire : quelle que soit la raideur de ses principes ou de ses préjugés, jamais, s’il n’est aveugle ou contraint par des aveugles, il ne s’obstinera à gouverner toujours à gauche ou toujours à droite. Effectivement, après le voyage de Varennes, lorsque l’Assemblée, maîtresse du pouvoir exécutif, commandera directement aux ministres, elle reconnaîtra elle-même que sa machine constitutionnelle ne fonctionne que pour détruire, et ce sont les principaux révolutionnaires, Barnave, Duport, les Lameth, Le Chapelier, Touret  , qui entreprendront d’en corriger le mécanisme pour en modérer les chocs. Mais cette source d’instruction et de raison à laquelle ils viendront puiser un instant, malgré eux et trop tard, ils se la sont fermée dès l’origine. Le 6 novembre 1789, par respect des principes et par crainte de la corruption, l’Assemblée a déclaré qu’aucun de ses membres ne pourrait devenir ministre. La voilà privée de tous les enseignements que fournit le maniement direct des choses, livrée sans contrepoids à tous les entraînements de la théorie, réduite par son propre arrêt à n’être qu’une académie de législation.

Complotisme, délation, Terreur.

Bien pis, et par un autre effet de la même faute, elle s’est condamnée aux transes perpétuelles. Car, ayant laissé entre des mains tièdes ou suspectes ce pouvoir qu’elle n’a pas voulu prendre, elle est toujours inquiète, et ses décrets portent l’empreinte uniforme, non seulement de l’ignorance volontaire où elle se confine, mais encore des craintes exagérées ou chimériques dans lesquelles elle vit. — Imaginez dans un navire une société d’avocats, littérateurs et autres passagers, qui, soutenus par une insurrection de l’équipage mal nourri, se sont arrogé l’autorité suprême, mais refusent de choisir parmi eux le pilote et l’officier de quart. L’ancien capitaine continue à les désigner ; par pudeur et comme il est bon homme, on lui a laissé son titre, et on le garde pour transmettre les ordres. Tant pis pour lui quand ces ordres sont absurdes ; s’il y résiste, une nouvelle émeute lui arrache son consentement, et, même quand ils sont inexécutables, il répond de leur exécution. Cependant, dans une chambre de l’entrepont, loin du gouvernail et de la boussole, notre club d’amateurs disserte sur l’équilibre des corps flottants, décrète un système nouveau de navigation, fait jeter tout le lest, déployer toutes les voiles, et s’étonne de voir le navire tomber sur le flanc. Evidemment l’officier de quart et le pilote ont mal fait la manœuvre. On les renvoie, d’autres les remplacent, et le navire, qui penche toujours davantage, commence à faire eau de toutes parts. Pour le coup, c’est la faute du capitaine et de l’ancien état-major ; à tout le moins ils manquent de bonne volonté ; un si beau système de navigation devait réussir tout seul ; s’il échoue, c’est qu’on y met obstacle. Bien certainement, parmi ces gens de l’ancien régime, il y a des traîtres qui aiment mieux tout abîmer que se soumettre ; ce sont des ennemis publics et des monstres ; il faut les désarmer, les surveiller, les saisir et les punir. — Tel est le raisonnement de l’Assemblée. Evidemment, pour la rassurer, il eût suffi que le ministre de l’intérieur désigné par elle fît venir tous les matins à son hôtel le lieutenant de police nommé par lui. Mais, par son propre décret, elle s’est privée de cette ressource si simple, et n’a d’autre expédient que d’instituer un Comité de recherches, pour découvrir les crimes « de lèse-nation   » ; rien de plus vague qu’un tel mot, rien de plus malfaisant qu’une institution pareille. – Renouvelé tous les mois, dépourvu d’agents spéciaux, composé de députés crédules et novices, ce Comité, qui doit faire l’office d’un Lenoir ou d’un Fouché, supplée à son incapacité par sa violence, et ses procédés sont déjà ceux de l’inquisition jacobine  . Alarmiste et soupçonneux, il provoque à la délation, et, faute de trouver des complots, il en invente. Pour lui, les velléités sont des actes et les projets flottants deviennent des attentats commis. Sur la dénonciation d’un domestique qui a écouté aux portes, sur les commérages d’une blanchisseuse qui a ramassé un papier dans la poche d’un peignoir, sur une lettre interprétée à faux, sur des indices vagues qu’il complète et relie à force d’imagination, il forge un coup d’État, il fait des interrogatoires, des visites domiciliaires, des descentes nocturnes, des arrestations  , il exagère, noircit, et vient en séance publique dénoncer le tout à l’Assemblée nationale. C’est d’abord le complot de la noblesse bretonne pour livrer Brest aux Anglais  , puis le complot des brigands soldés pour détruire les moissons, puis le complot du 14 juillet pour brûler Paris, puis le complot de Favras pour tuer La Fayette, Necker et Bailly, puis le complot d’Augeard pour enlever le roi, puis d’autres, de semaine en semaine, sans compter ceux qui pullulent dans la cervelle des journalistes et que Desmoulins, Fréron, Marat, révèlent à coups de trompette dans chacun de leurs numéros…
Faute d’avoir mis la main sur le ressort moteur qui lui permettrait de diriger la machine, elle se défie de tous les rouages anciens et de tous les rouages nouveaux. Les anciens lui semblent un obstacle, et, au lieu de les utiliser, elle les brise un à un, parlements, états provinciaux, ordres religieux, église, noblesse et royauté. Les nouveaux lui sont suspects, et, au lieu de les accorder, elle les déconcerte d’avance, pouvoir exécutif, pouvoirs administratifs, pouvoirs judiciaires, police, gendarmerie, armée  . Grâce à ces précautions, aucun d’eux ne pourra être retourné contre elle ; mais aussi, grâce à ces précautions, aucun d’eux ne pourra faire son office. — Pour bâtir comme pour détruire, elle a eu deux mauvaises conseillères, d’une part la peur, d’autre part la théorie ; et, sur les ruines de la vieille machine qu’elle a démolie sans discernement, la machine nouvelle qu’elle a construite sans prévoyance ne marchera que pour s’effondrer.

Pas de réformisme ! Reconstruire toute la société à partir du Contrat Social !

Il y avait, dans la structure de l’ancienne société, deux vices fondamentaux qui appelaient deux réformes principales  . En premier lieu, les privilégiés ayant cessé de rendre les services dont leurs avantages étaient le salaire, leur privilège n’était plus qu’une charge gratuite mise sur une partie de la nation au profit de l’autre : il fallait donc le supprimer. En second lieu, le gouvernement, étant absolu, usait de la chose publique comme de sa chose privée, avec arbitraire et gaspillage : il fallait donc lui imposer un contrôle efficace et régulier. Rendre tous les citoyens égaux devant l’impôt, remettre la bourse des contribuables aux mains de leurs représentants, telle était la double opération qu’il fallait exécuter en 1789, et les privilégiés comme le roi s’y prêtaient sans résistance. — Non seulement, là-dessus, les cahiers de la noblesse et du clergé étaient unanimes, mais encore, par sa déclaration du 23 juin 1789, le monarque lui-même décrétait les deux articles. — Désormais tout impôt ou emprunt subordonné au consentement des États Généraux ; ce consentement renouvelé à chaque tenue nouvelle des États ; le budget publié chaque année, discuté, fixé, distribué, voté et vérifié par les États ; nul arbitraire dans sa répartition ni dans son emploi ; des allocations distinctes pour tous les services distincts, y compris la maison du roi ; dans chaque province ou généralité, une assemblée provinciale élue, composée pour la moitié d’ecclésiastiques et de nobles et pour l’autre moitié de membres du Tiers, répartissant les taxes générales, gérant les affaires locales, décrétant et dirigeant les travaux publics, administrant les hôpitaux, les prisons, les dépôts de mendicité, et se prolongeant, dans l’intervalle de ses sessions, par une commission intermédiaire qu’elle choisira elle-même : voilà, outre le contrôle principal au centre, trente contrôles secondaires aux extrémités. — Plus d’exemption ni de distinction en fait d’impôt ; abolition de la corvée pour les chemins ; abolition du droit de franc-fief imposé aux roturiers ; abolition, moyennant indemnité, des droits de mainmorte ; abolition des douanes intérieures ; réduction des capitaineries ; adoucissement de la gabelle et des aides ; transformation de la justice civile trop coûteuse pour les pauvres, et de la justice criminelle trop dure pour les petits : voilà, outre la réforme principale qui est le nivellement de l’impôt, le commencement et l’amorce de l’opération plus complète qui supprimera les dernières entraves féodales. D’ailleurs, six semaines plus tard, le 4 août, les privilégiés, dans un élan de générosité, viendront eux-mêmes les rompre ou les dénouer toutes. — Ainsi la double réforme ne rencontrait point d’obstacles, et, comme Arthur Young le disait à ses amis, « il suffisait, pour l’adopter, d’un tour de scrutin   ».
C’était assez, car, par là, tous les besoins réels étaient satisfaits….

C’était assez ; car une société humaine, comme un corps vivant, tombe en convulsions quand on pratique sur elle des opérations trop grandes ; et celles-ci, quoique limitées, étaient probablement tout ce que la France, en 1789, pouvait supporter. Répartir équitablement et à nouveau tout l’impôt direct ou indirect, remanier, refondre et reporter aux frontières tous les tarifs de douanes, supprimer, par des transactions et avec indemnité, les droits féodaux et ecclésiastiques, l’opération était immense, aussi complexe que délicate. On ne pouvait la mener à bien qu’à force d’enquêtes minutieuses, de calculs vérifiés, de tâtonnements prolongés et de concessions mutuelles : de nos jours, en Angleterre, il a fallu un quart de siècle pour en accomplir une moindre, la transformation des dîmes et des droits de manoir, et c’est aussi le temps qu’il fallait à nos assemblées pour faire leur éducation politique  , pour se désabuser de la théorie, pour apprendre, au contact des affaires et par l’étude des détails, la distance qui sépare la spéculation de la pratique, pour découvrir qu’un système nouveau d’institutions ne fonctionne que par un système nouveau d’habitudes, et que décréter un système nouveau d’habitudes, c’est vouloir bâtir une vieille maison. – Telle est pourtant l’œuvre qu’ils entreprennent. Ils rejettent les propositions du roi, les réformes limitées, les transformations graduelles. Selon eux, leur droit et leur devoir sont de refaire la société de fond en comble. Ainsi l’ordonne la raison pure qui a découvert les droits de l’homme et les conditions du contrat social !


vendredi 4 août 2017

Taine _ L’ancien Régime_11_ L’esprit Classique et la dictature de la raison

Ou comment à force d’abstraction, la raison bornée de l’esprit classique remet en cause les traditions et ce qui en résultera : la dictature de la raison, au lieu des lumières, les cachots sombres. Forte influence de Burke et de Comte - ce quoi sert à détruire (les doctrines métaphysiques) ne peut servir à reconstruire

l’esprit classique n’a que des prises courtes, une compréhension bornée

Suivre en toute recherche, avec toute confiance, sans réserve ni précaution, la méthode des mathématiciens ; extraire, circonscrire, isoler quelques notions très simples et très générales ; puis, abandonnant l’expérience, les comparer, les combiner, et, du composé artificiel ainsi obtenu, déduire par le pur raisonnement toutes les conséquences qu’il enferme : tel est le procédé naturel de l’esprit classique. Il lui est si bien inné, qu’on le rencontre également dans les deux siècles, chez Descartes, Malebranche et les partisans des idées pures, comme chez les partisans de la sensation, du besoin physique, de l’instinct primitif, Condillac, Rousseau, Helvétius, plus tard Condorcet, Volney, Siéyès, Cabanis et Destutt de Tracy. Ceux-ci ont beau se dire sectateurs de Bacon et rejeter les idées innées ; avec un autre point de départ que les cartésiens, ils marchent dans la même voie, et, comme les cartésiens, après un léger emprunt, ils laissent là l’expérience. Dans cet énorme monde moral et social, dans cet arbre humain aux racines et aux branches innombrables, ils détachent l’écorce visible, une superficie ; ils ne peuvent pénétrer ni saisir au-delà ; leurs mains ne sauraient contenir davantage. Ils ne soupçonnent pas qu’il y ait rien de plus ; l’esprit classique n’a que des prises courtes, une compréhension bornée. Pour eux, l’écorce est l’arbre entier, et, l’opération faite, ils s’éloignent avec l’épiderme sec et mort, sans plus jamais revenir au tronc. Par insuffisance d’esprit et par amour-propre littéraire, ils omettent le détail caractéristique, le fait vivant, l’exemple circonstancié, le spécimen significatif, probant et complet. Il n’y en a presque aucun dans la Logique et dans le Traité des sensations de Condillac, dans l’Idéologie de Destutt de Tracy, dans les Rapports du physique et du moral de Cabanis . Jamais, avec eux, on n’est sur le terrain palpable et solide de l’observation personnelle et racontée, mais toujours en l’air, dans la région vide des généralités pures. Condillac déclare que le procédé de l’arithmétique convient à la psychologie et qu’on peut démêler les éléments de notre pensée par une opération analogue « à la règle de trois ». Siéyès a le plus profond dédain pour l’histoire, et « la politique est pour lui une science qu’il croit avoir achevée   » du premier coup, par un effort de tête, à la façon de Descartes, qui trouva ainsi la géométrie analytique…

La raison comme religion

De l’acquis scientifique que l’on a vu, élaboré par l’esprit que l’on vient de décrire, naquit une doctrine qui parut une révélation et qui, à ce titre, prétendit au gouvernement des choses humaines. Aux approches de 1789, il est admis qu’on vit « dans le siècle des lumières », dans « l’âge de la raison », qu’auparavant le genre humain était dans l’enfance, qu’aujourd’hui il est devenu « majeur ». Enfin la vérité s’est manifestée et, pour la première fois, on va voir son règne sur la terre. Son droit est suprême, puisqu’elle est la vérité. Elle doit commander à tous, car, par nature, elle est universelle. Par ces deux croyances, la philosophie du dix-huitième siècle ressemble à une religion, au puritanisme du dix-septième, au mahométisme du septième. Même élan de foi, d’espérance et d’enthousiasme, même esprit de propagande et de domination, même raideur et même intolérance, même ambition de refondre l’homme et de modeler toute la vie humaine d’après un type préconçu. La doctrine nouvelle aura aussi ses docteurs, ses dogmes, son catéchisme populaire, ses fanatiques, ses inquisiteurs et ses martyrs. Elle parlera aussi haut que les précédentes, en souveraine légitime à qui la dictature appartient de naissance, et contre laquelle toute révolte est un crime ou une folie. Mais elle diffère des précédentes en ce qu’elle s’impose au nom de la raison, au lieu de s’imposer au nom de Dieu

La raison contre la tradition : la tradition n’a plus de titre

Cette volonté elle-même, cette souveraineté du prince, ce premier des pouvoirs publics, qui l’autorise ? D’abord une possession de huit siècles, un droit héréditaire semblable à celui par lequel chacun jouit de son domaine et de son champ, une propriété fixée dans une famille et transmise d’aîné en aîné, depuis le premier fondateur de l’État jusqu’à son dernier successeur vivant ; ensuite la religion qui ordonne aux hommes de se soumettre aux pouvoirs établis. – Cette religion enfin, qui l’autorise ? D’abord une tradition de dix-huit siècles, la série immense des témoignages antérieurs et concordants, la croyance continue des soixante générations précédentes ; ensuite, à l’origine, la présence et les instructions du Christ, puis, au-delà, dès l’origine du monde, le commandement et la parole de Dieu. — Ainsi, dans tout l’ordre social et moral, le passé justifie le présent ; l’antiquité sert de titre, et si, au-dessous de toutes ces assises consolidées par l’âge, on cherche dans les profondeurs souterraines le dernier roc primordial, on le trouve dans la volonté divine. — Pendant tout le dix-septième siècle, cette théorie subsiste encore au fond de toutes les âmes sous forme d’habitude fixe et de respect inné ; on ne la soumet pas à l’examen. On est devant elle comme devant le cœur vivant de l’organisme humain ; au moment d’y porter la main, on recule ; on sent vaguement que, si l’on y touchait, peut-être il cesserait de battre. Les plus indépendants, Descartes en tête, « seraient bien marris » d’être confondus avec ces spéculatifs chimériques qui, au lieu de suivre la grande route frayée par l’usage, se lancent à l’aveugle, en ligne droite, « à travers les montagnes et les précipices ». Non seulement, quand ils livrent leurs croyances au doute méthodique, ils exceptent et mettent à part, comme en un sanctuaire, « les vérités de la foi   » ; mais encore le dogme qu’ils pensent avoir écarté demeure en leur esprit, efficace et latent, pour les conduire à leur insu, et faire de leur philosophie une préparation ou une confirmation du christianisme  . — En somme, au dix-septième siècle, ce qui fournit les idées mères, c’est la foi, c’est la pratique, c’est l’établissement religieux et politique. Qu’elle l’avoue ou qu’elle l’ignore, la raison n’est qu’un subalterne, un orateur, un metteur en œuvre, que la religion et la monarchie font travailler à leur service…
Mais voici que les rôles s’intervertissent ; du premier rang, la tradition descend au second, et du second rang, la raison monte au premier. — D’un côté la religion et la monarchie, par leurs excès et leurs méfaits sous Louis XIV, par leur relâchement et leur insuffisance sous Louis XV, démolissent pièce à pièce le fond de vénération héréditaire et d’obéissance filiale qui leur servait de base et qui les soutenait dans une région supérieure, au-dessus de toute contestation et de tout examen ; c’est pourquoi, insensiblement, l’autorité de la tradition décroît et disparaît. De l’autre côté la science, par ses découvertes grandioses et multipliées, construit pièce à pièce le fond de confiance et de déférence universelles qui, de l’état de curiosité intéressante, l’élève au rang de pouvoir public ; ainsi, par degrés, l’autorité de la raison grandit et prend toute la place. — Il arrive un moment où, la seconde autorité ayant dépossédé la première, les idées mères que la tradition se réservait tombent sous les prises de la raison. L’examen pénètre dans le sanctuaire interdit. Au lieu de s’incliner, on vérifie, et la religion, l’État, la loi, la coutume, bref, tous les organes de la vie morale et de la vie pratique, vont être soumis à l’analyse pour être conservés, redressés ou remplacés, selon ce que la nouvelle doctrine aura prescrit.

La raison armée, Une doctrine destructrice

Rien de mieux, si la doctrine eût été complète, et si la raison, instruite par l’histoire, devenue critique, eût été en état de comprendre la rivale qu’elle remplaçait. Car alors, au lieu de voir en elle une usurpatrice qu’il fallait expulser, elle eût reconnu en elle une sœur aînée à qui l’on doit laisser sa part. Le préjugé héréditaire est une sorte de raison qui s’ignore. Il a ses titres aussi bien que la raison elle-même ; mais il ne sait pas les retrouver ; à la place des bons, il en allègue d’apocryphes. Ses archives sont enterrées ; il faut pour les dégager des recherches dont il n’est pas capable ; elles subsistent pourtant, et aujourd’hui l’histoire les remet en lumière. – Quand on le considère de près, on trouve que, comme la science, il a pour source une longue accumulation d’expériences : les hommes, après une multitude de tâtonnements et d’essais, ont fini par éprouver que telle façon de vivre ou de penser était la seule accommodée à leur situation, la plus praticable de toutes, la plus bienfaisante, et le régime ou dogme qui aujourd’hui nous semble une convention arbitraire a d’abord été un expédient avéré de salut public. Souvent même il l’est encore ; à tout le moins, dans ses grands traits, il est indispensable, et l’on peut dire avec certitude que, si dans une société les principaux préjugés disparaissaient tout d’un coup, l’homme, privé du legs précieux que lui a transmis la sagesse des siècles, retomberait subitement à l’état sauvage et redeviendrait ce qu’il fut d’abord, je veux dire un loup inquiet, affamé, vagabond et poursuivi.

Par malheur, au dix-huitième siècle, la raison était classique, et les aptitudes aussi bien que les documents lui manquaient pour comprendre la tradition. — D’abord on ignorait l’histoire ; l’érudition rebutait parce qu’elle est ennuyeuse et lourde ; on dédaignait les doctes compilations, les grands recueils de textes, le lent travail de la critique. Voltaire raillait les Bénédictins. Pour faire passer son Esprit des lois, Montesquieu faisait de l’esprit sur les lois…
Faute de voir les âmes, on méconnaissait les institutions ; on ne soupçonnait pas que la vérité n’avait pu s’exprimer que par la légende, que la justice n’avait pu s’établir que par la force, que la religion avait dû revêtir la forme sacerdotale, que l’État avait dû prendre la forme militaire, et que l’édifice gothique avait, aussi bien qu’un autre, son architecture, ses proportions, son équilibre, sa solidité, son utilité et même sa beauté. — Par suite encore, faute de comprendre le passé, on ne comprenait pas le présent. On n’avait aucune idée juste du paysan, de l’ouvrier, du bourgeois provincial ou même du petit noble de campagne ; on ne les apercevait que de loin, demi-effacés, tout transformés par la théorie philosophique et par le brouillard sentimental. « Deux ou trois mille   » gens du monde et lettrés faisaient le cercle des honnêtes gens et ne sortaient pas de leur cercle. Si parfois, de leur château et en voyage, ils avaient entrevu le peuple, c’était en passant, à peu près comme leurs chevaux de poste ou les bestiaux de leurs fermes, avec compassion sans doute, mais sans deviner ses pensées troubles et ses instincts obscurs…

Un seul écrivain, Montesquieu, le mieux instruit, le plus sagace et le plus équilibré de tous les esprits du siècle, démêlait ces vérités, parce qu’il était à la fois érudit, observateur, historien et jurisconsulte. Mais il parlait comme un oracle, par sentences et en énigmes ; il courait, comme sur des charbons ardents, toutes les fois qu’il touchait aux choses de son pays et de son temps. C’est pourquoi il demeurait respecté, mais isolé, et sa célébrité n’était point une influence. – La raison classique refusait   d’aller si loin pour étudier si péniblement l’homme ancien et l’homme actuel. Elle trouvait plus court et plus commode de suivre sa pente originelle, de fermer les yeux sur l’homme réel, de rentrer dans son magasin de notions courantes, d’en tirer la notion de l’homme en général, et de bâtir là-dessus dans les espaces. – Par cet aveuglement naturel et définitif, elle cesse de voir les racines antiques et vivantes des institutions contemporaines ; ne les voyant plus, elle nie qu’il y en ait. Pour elle, le préjugé héréditaire devient un préjugé pur ; la tradition n’a plus de titres, et sa royauté n’est qu’une usurpation. Voilà désormais la raison armée en guerre contre sa devancière, pour lui arracher le gouvernement des âmes et pour substituer au règne du mensonge le règne de la vérité.