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samedi 12 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_52_ la minorité impose sa loi

Important et magistral :  ou comment les jacobins minoritaires vont prendre le contrôle du pays – un vrai bréviaire do totalitarisme : manipulation d’une assemblée par sa minorité, manipulation de l’opinion publique, contrôle de la police, surveillance, dénonciation, provocation,  politique de l’émeute, les agitateurs stipendiés ; du bon usage des idiots utiles- le Duc d’Orléans. Comment les jacobins se coulent dans la centralisation monarchique et l(aggravent- il suffit alors de controler le centre. Une foi simpliste, une fièvre proche de la folie.

Une machine efficace pour contrôler l’opinion et l’assemblée : du mauvais usage de la police

Nulle machine plus efficace ; on n’en a jamais vu de mieux combinée pour fabriquer une opinion artificielle et violente, pour lui donner les apparences d’un vœu national et spontané, pour conférer à la minorité bruyante les droits de la majorité muette, pour forcer la main au gouvernement. « Notre tactique était simple, dit Grégoire  . On convenait qu’un de nous saisirait l’occasion opportune de lancer sa proposition dans une séance de l’Assemblée nationale. Il était sûr d’y être applaudi par un très petit nombre et hué par la majorité. N’importe. Il demandait et l’on accordait le renvoi à un comité où les opposants espéraient inhumer la question. Les Jacobins de Paris s’en emparaient. Sur invitation circulaire ou d’après leur journal, elle était discutée dans trois ou quatre cents sociétés affiliées, et, trois semaines après, des adresses pleuvaient à l’Assemblée pour demander un décret dont elle avait d’abord rejeté le projet, et qu’elle admettait ensuite à une grande majorité, parce que la discussion avait mûri l’opinion publique. » – En d’autres termes, il faut que l’Assemblée marche ; sinon on la traîne, et, pour l’entraîner, les pires expédients sont bons : là-dessus, fanatiques ou intrigants, tous les conducteurs du club se trouvent d’accord.
En tête des premiers est Duport, ancien conseiller au Parlement, qui, dès 1788, a compris l’emploi des émeutes ; les premiers conciliabules révolutionnaires se sont tenus chez lui ; il veut « labourer profond » et ses plans pour enfoncer la charrue sont tels que Siéyès, esprit radical s’il en fut, les a nommés une « politique de caverne   ». C’est Duport qui, le 28 juillet 1789, a fait établir le Comité des recherches ; par suite tous les délateurs ou espions de bonne volonté font, sous sa main, une police de surveillance qui devient vite une police de provocation. La salle basse des Jacobins, où chaque matin on catéchise les ouvriers, lui fournit des recrues, et ses deux seconds, les frères Lameth, n’ont qu’à y puiser pour trouver un personnel zélé, des agents de choix. « Tous les jours  , dix hommes dévoués viennent prendre leur ordre ; chacun de ces dix le donne à son tour à dix hommes appartenant aux divers bataillons de Paris. De cette façon, tous les bataillons et toutes les sections reçoivent à la fois la même proposition d’émeute, la même dénonciation contre les autorités constituées, contre le maire de Paris, contre le président du département, contre le commandant général de la garde nationale », le tout en secret : c’est une œuvre de ténèbres ; ses chefs eux-mêmes la nomment « le Sabbat » et, avec les exaltés, ils enrôlent les bandits à leur service. « On fait courir le bruit que, tel jour, il y aura un grand désordre, des assassinats, un pillage important, précédé d’une distribution manuelle par les chefs subalternes pour les gens sûrs, et, d’après ces annonces, les brigands se rassemblent de trente à quarante lieues à la ronde  . » – Un jour, pour lancer l’émeute, « six hommes qui s’entendent font d’abord un petit groupe dans lequel un d’entre eux pérore avec véhémence : soixante autres s’amassent ; puis les six premiers moteurs vont de place en place » reformer d’autres groupes et donner à leur parade d’agitation l’apparence d’une émotion populaire. – Une autre fois, « quarante fanatiques à puissants poumons et quatre à cinq cents hommes payés », répandus dans les Tuileries, poussent « des cris forcenés », et viennent jusque sous les fenêtres de l’Assemblée nationale « faire des motions d’assassinat ». — « Vos huissiers, dit un député, chargés de vos ordres pour faire cesser le tumulte, ont entendu les menaces réitérées de vous apporter les têtes qu’on voulait proscrire... Le soir même, au Palais-Royal, j’ai entendu l’un des chefs subalternes de ces factieux se vanter d’avoir enjoint à vos huissiers de vous porter cette réponse, et il ajoutait qu’il était temps encore pour les bons citoyens de suivre son conseil. » – Les agitateurs ont pour mot de guet : Êtes-vous sûr ? et pour réponse : Un homme sûr ; ils sont payés 12 francs par jour, et, pendant l’action, ils embauchent au même prix sur place. « Par plusieurs dépositions faites entre les mains des officiers de la garde nationale et à la mairie », il est constaté que « d’honnêtes gens ont reçu cette proposition de 12 francs pour joindre leurs cris à ceux que vous entendiez retentir, et qu’il en est à qui l’on a laissé les 12 francs dans la main ». — Pour l’argent, on puise dans la caisse du duc d’Orléans, et l’on y puise abondamment : à sa mort, sur 114 millions de biens, il avait 74 millions de dettes   ; étant de la faction, il contribue aux dépenses, et comme il est l’homme le plus opulent du royaume, il contribue à proportion de son opulence. Non pas qu’il soit un chef véritable, son caractère est trop mou, trop ramolli ; mais « son petit conseil   », et notamment son secrétaire des commandements, Laclos, ont de grands projets pour lui ; ils veulent le faire lieutenant général du royaume, à la fin régent ou même roi…

Ils sont une bande dans une foule

Au premier regard, leur succès semble douteux ; car ils ne sont qu’une minorité, une minorité bien petite. — Révolutionnaires de toute nuance et de tout degré, Girondins ou Montagnards, à Besançon, en novembre 1791, sur plus de trois mille électeurs, on n’en trouve en tout que cinq ou six cents, et, en novembre 1792, sur six à sept mille électeurs, pas davantage  . — A Paris, en novembre 1791, sur plus de quatre-vingt-un mille inscrits, ils sont six mille sept cents ; en octobre 1792, sur cent soixante mille inscrits, ils sont moins de quatorze mille  . — En 1792, à Troyes, sur sept mille électeurs, à Strasbourg sur huit mille électeurs, il ne s’en trouve que quatre ou cinq cents  . — Partant, c’est tout au plus s’ils font le dixième de la population électorale, et encore, si l’on met à part les Girondins, les demi-modérés, ce nombre se réduit de moitié. Vers la fin de 1792, à Besançon, sur vingt-cinq à trente mille habitants, on ne découvre guère que trois cents Jacobins purs, et à Paris, sur sept cent mille habitants, on n’en constate que cinq mille : certainement, dans la capitale, où ils sont plus échauffés et plus nombreux qu’ailleurs, même aux jours de crise, en payant les vagabonds et en recrutant les bandits, ils ne seront jamais plus de dix mille  . Dans une grande ville comme Toulouse, le représentant du peuple en mission n’aura pour lui que quatre cents hommes  . Comptez-en une cinquantaine dans chaque petite ville, quinze ou vingt dans chaque gros bourg, cinq ou six dans chaque village : en moyenne, sur quinze électeurs et gardes nationaux, il ne se rencontre qu’un Jacobin, et, dans toute la France, tous les Jacobins réunis ne sont pas trois cent mille  . – Ce n’est guère pour asservir six à sept millions d’hommes faits, et pour étendre sur un pays qui comprend vingt-six millions d’habitants un despotisme plus absolu que celui des souverains asiatiques. Mais la force ne se mesure pas au nombre : ils sont une bande dans une foule, et, dans une foule désorganisée, inerte, une bande décidée à tout perce en avant comme un coin de fer dans un amas de plâtras disjoints…

Les centralisateurs jacobins héritiers de la centralisation monarchique

Dans un grand État centralisé, quiconque tient la tête a le corps ; à force d’être conduits, les Français ont contracté l’habitude de se laisser conduire  . Involontairement les provinciaux tournent les yeux vers la capitale, et, aux jours de crise, ils vont d’avance sur la grande route pour apprendre du courrier quel gouvernement leur est échu. Ce gouvernement du centre, en quelques mains qu’il soit tombé, la majorité l’accepte ou le subit. Car, en premier lieu, la plupart des groupes isolés qui voudraient le voir à bas n’osent engager la lutte : il leur semble trop fort ; par une routine invétérée, ils imaginent derrière lui la grande France lointaine qui, poussée par lui, va les écraser de sa masse  . En second lieu, si quelques groupes isolés entreprennent de le mettre à bas, ils sont hors d’état de soutenir la lutte ; il est trop fort pour eux. Effectivement, ils ne sont pas encore organisés, et il l’est tout de suite, grâce au personnel docile que lui a légué le gouvernement déchu.
Monarchie ou république, le commis vient chaque matin à son bureau pour expédier les ordres qui lui sont transmis  . Monarchie ou république, le gendarme, chaque après-midi, fait sa tournée pour arrêter les gens contre lesquels il a des mandats. Pourvu que l’injonction arrive d’en haut et par voie hiérarchique, elle s’exécute, et, d’un bout à l’autre du territoire, la machine aux cent mille rouages fonctionne efficacement sous la main qui a saisi la poignée du centre. Il n’y a qu’à tourner cette poignée avec résolution, force et rudesse, et ce n’est ni la rudesse, ni la résolution, ni la force, qui manqueront au Jacobin.

Une foi simple et efficace, une fièvre à la limite de la folie


D’abord il a la foi, et en tout temps la foi « transporte des montagnes ». Considérez l’une des recrues ordinaires du parti, un procureur, un avocat de second ordre, un boutiquier, un artisan, et calculez, si vous pouvez, l’effet extraordinaire de la doctrine sur un cerveau si peu préparé, si borné, si disproportionné à la gigantesque idée qui s’empare de lui. Il était fait pour la routine et les courtes vues de son état, et, tout d’un coup, le voilà envahi par une philosophie complète, théorie de la nature et de l’homme, théorie de la société et de la religion, théorie de l’histoire universelle  , conclusions sur le passé, le présent et l’avenir de l’humanité, axiomes de droit absolu, système de la vérité complète et définitive, le tout concentré en quelques formules rigides, par exemple : « La religion est une superstition ; la monarchie est une usurpation ; tous les prêtres sont des imposteurs ; tous les aristocrates sont des vampires ; tous les rois sont des tyrans et des monstres. » De telles pensées déversées dans un tel esprit sont un torrent énorme qui s’engouffre dans un conduit étroit : elles le bouleversent ; ce n’est plus lui qui les dirige, ce sont elles qui l’emportent. L’homme est hors de soi : de simple bourgeois ou d’ouvrier ordinaire, on ne devient pas impunément apôtre et libérateur du genre humain. — Car c’est bien le genre humain, ce n’est pas seulement sa patrie qu’il sauve. Quelques jours avant le 10 août, Roland disait « les larmes aux yeux » : « Si la liberté meurt en France, elle est à jamais perdue pour le reste du monde ; toutes les espérances des philosophes sont déçues ; la plus cruelle tyrannie pèsera sur la terre  . » – A la première séance de la Convention, Grégoire, ayant fait décréter l’abolition de la royauté, fut comme éperdu à la pensée du bienfait immense qu’il venait de conférer à l’espèce humaine. « J’avoue, dit-il, que, pendant plusieurs jours, l’excès de la joie m’ôta l’appétit et le sommeil. » – « Nous serons un peuple de dieux ! » s’écriait un jour un Jacobin à la tribune. – On devient fou avec de tels rêves ; du moins, on devient malade. « Des hommes ont eu la fièvre pendant vingt-quatre heures, disait un compagnon de Saint-Just ; moi, je l’ai eue pendant douze ans  ... » Plus tard, « avancés en âge, lorsqu’ils veulent la soumettre à l’analyse, ils ne la comprennent plus ». Un autre raconte que « chez lui, aux moments de crise, la raison n’était séparée de la folie que par l’épaisseur d’un cheveu ». –

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_51_ le contrôle de l’opinion

Les jacobins et la liberté d’écrire : liberté dé diffamer et d’appeler à la violence pour eux, pas de liberté d’opinion pour leurs adversaires. Une organisation centralisée, combinée pour fabriquer une opinion artificielle et violente, pour lui donner les apparences d’un vœu national et spontané, pour conférer à la minorité bruyante les droits de la majorité muette.
Slogan positiviste : liberté, liberté totale d'exposition de discussion, d'appréciation ( pas d'appeler au meurtre et à la violence!)

Les jacobins et la liberté d’écrire pour eux  l’affaire Etienne

Considérons sa façon (Nd du parti jacobin) d’agir en un seul exemple et sur un terrain limité, la liberté d’écrire. – Au mois de décembre 1790 , un ingénieur, M. Étienne, que Marat et Fréron, dans leurs gazettes, ont dénoncé et qualifié de mouchard, dépose une plainte, fait saisir les deux numéros, et, assignant l’imprimeur au tribunal de police, demande une rétractation publique ou 25 000 francs de dommages et intérêts. Là-dessus, les deux journalistes s’indignent : selon eux, ils sont infaillibles et inviolables. « Il importe essentiellement, écrit Marat, que le dénonciateur ne puisse jamais être recherché par aucun tribunal, n’étant comptable qu’au public de tout ce qu’il croit ou prétend faire pour le salut du peuple. » C’est pourquoi M. Étienne, dit Languedoc, est un traître. « Mons Languedoc, je vous conseille de vous taire ;... je vous promets de vous faire pendre si je puis. » — Néanmoins M. Étienne persiste, et un premier arrêt lui adjuge ses conclusions. Aussitôt Marat et Fréron jettent feu et flamme. « Maître Thorillon, dit Fréron au commissaire, un châtiment exemplaire doit vous punir aux yeux du peuple ; il faut que cet infâme arrêt soit cassé. » — « Citoyens, écrit Marat, portez-vous en foule à l’Hôtel de Ville : ne souffrez pas un seul soldat dans la salle d’audience. » – Par une condescendance extrême, le jour du procès on n’a introduit que deux grenadiers dans la salle ; mais c’est encore trop ; la foule jacobine s’écrie : « Hors la garde ! Nous sommes souverains ici », et les deux grenadiers se retirent. Par contre, dit Fréron d’un ton triomphant, on comptait dans la salle « soixante vainqueurs de la Bastille, l’intrépide Santerre à leur tête, et qui se proposaient d’intervenir au procès ». – De fait, ils interviennent, et contre le plaignant d’abord à la porte du tribunal, M. Étienne est assailli, presque assommé et tellement malmené, qu’il est obligé de se réfugier dans le corps de garde ; il est couvert de crachats ; on fait « des motions pour lui couper les oreilles » ; ses amis reçoivent « cent coups de pied » ; il s’enfuit, et la cause est remise. – A plusieurs reprises, elle est appelée de nouveau, et il s’agit maintenant de contraindre les juges. Un certain Mandar, auteur d’une brochure sur la Souveraineté du peuple, se lève au milieu de l’assistance et déclare à Bailly, maire de Paris, président du tribunal, qu’il doit se récuser dans cette affaire. Bailly cède, selon l’usage, en dissimulant sa faiblesse sous un prétexte honorable : « Quoique un juge, dit-il, ne doive être récusé que par des parties, il suffit qu’un seul citoyen ait manifesté son vœu pour que je m’y rende, et je quitte le siège. » Quant aux autres juges, insultés, menacés, ils finissent par plier de même et, par un sophisme qui peint bien l’époque, ils découvrent dans l’oppression que subit l’opprimé un moyen légal de colorer leur déni de justice. M. Étienne leur a signifié qu’il ne pouvait comparaître à l’audience, non plus que son défenseur, parce qu’ils y courent risque de la vie : sur quoi, le tribunal déclare qu’Étienne, « faute d’avoir comparu en personne ou par un défenseur, est non recevable en sa demande, et le condamne aux dépens ». – Les deux journalistes entonnent aussitôt un chant de victoire, et leurs articles, répandus dans toute la France, dégagent la jurisprudence enfermée dans l’arrêt ; désormais, tout Jacobin peut impunément dénoncer, insulter, calomnier qui bon lui semble ; il est à l’abri des tribunaux et au-dessus des lois.

Les jacobins et la liberté d’écrire contre eux : Mallet du Plan

Mettons en regard la liberté qu’ils accordent à leurs adversaires. – Quinze jours auparavant, le grand écrivain qui, chaque semaine, dans le premier journal du temps, traite les questions sans toucher aux personnes, l’homme indépendant, droit et honorable entre tous, l’éloquent, le judicieux, le courageux défenseur de la liberté véritable et de l’ordre public, Mallet du Pan, voit arriver dans son cabinet une députation du Palais-Royal  . Ils sont douze ou quinze, bien vêtus, assez polis, point trop malveillants, mais convaincus que leur intervention est légitime, et l’on voit par leurs discours à quel point le dogme politique en vogue a dérangé les cerveaux. « L’un d’eux, m’adressant la parole, me signifia qu’ils étaient députés des sociétés patriotiques du Palais-Royal pour m’intimer de changer de principes et de cesser d’attaquer la Constitution, sans quoi on exercerait contre moi les dernières violences. – Je ne reconnais, répondis-je, d’autre autorité que celle de la loi et des tribunaux. La loi seule est votre maître et le mien : c’est manquer à la Constitution que d’attenter à la liberté de parler et décrire. – La Constitution, c’est la volonté générale, reprit le premier porteur de parole. La loi, c’est l’empire du plus fort. Vous êtes sous l’empire du plus fort, et vous devez vous y soumettre. Nous vous exprimons la volonté de la nation, et c’est la loi. » – Il leur explique qu’il est contre l’ancien régime, mais pour l’autorité royale. – « Oh ! répliquèrent-ils en commun, nous serions bien fâchés d’être sans roi. Nous aimons le roi, et nous défendrons son autorité. Mais il vous est défendu d’aller contre l’opinion dominante et contre la liberté décrétée par l’Assemblée nationale. » – Apparemment, il en sait plus qu’eux sur cet article, étant né Suisse et ayant vécu vingt ans dans une république : peu importe ; ils insistent et parlent cinq ou six ensemble, sans entendre les mots dont ils se servent, tous se contredisant lorsqu’ils arrivent aux détails, mais tous d’accord pour lui imposer silence. « Vous ne devez pas vous opposer à la volonté du peuple ; autrement, c’est prêcher la guerre civile, outrager les décrets et irriter la nation. »
4– Manifestement, pour eux, la nation, c’est eux-mêmes ; à tout le moins, ils la représentent : de par leur propre investiture, ils sont magistrats, censeurs, officiers de police, et le journaliste tancé est trop heureux quand avec lui on s’en tient à des sommations. – Trois jours auparavant, il était averti qu’un attroupement formé dans son voisinage « menaçait de traiter sa maison comme celle de M. de Castries », où tout avait été brisé et jeté par les fenêtres. Une autre fois, à propos du veto absolu ou suspensif, quatre furieux sont venus lui signifier dans son domicile, et en lui montrant leurs pistolets, qu’il répondrait sur sa vie de ce qu’il oserait écrire en faveur de M. Mounier ». – Aussi bien, dès les premiers jours de la Révolution, « à l’instant où la nation rentrait dans le droit inestimable de penser et d’écrire librement, la tyrannie des factions s’est empressée de le ravir aux citoyens, en criant à chaque citoyen qui voulait rester maître de sa conscience : Tremble, meurs, ou pense comme moi ». Depuis ce moment, pour imposer silence aux voix qui lui déplaisent, la faction, de son autorité privée  , décrète et exécute des perquisitions, des arrestations, des voies de fait et, à la fin, des assassinats. Au mois de juin 1792, « trois décrets de prise de corps, cent quinze dénonciations, deux scellés, quatre assauts civiques dans sa propre maison, la confiscation de toutes ses propriétés en France », voilà la part de Mallet du Pan ; il a passé quatre ans « sans être assuré en se couchant de se réveiller libre ou vivant le lendemain ». Si plus tard il échappe à la guillotine ou à la lanterne, c’est par l’exil, et, le 10 août, un autre journaliste, Suleau, sera massacré dans la rue…

Telle est la façon dont le parti entend la liberté d’écrire ; par ses empiètements sur ce terrain, jugez des autres. La loi est nulle à ses yeux quand elle le gêne ou quand elle couvre ses adversaires ; c’est pourquoi il n’est aucun excès qu’il ne se permette à lui-même, et aucun droit qu’il ne refuse à autrui.

Une organisation pour fabriquer l’opinion publique

« Il faut, avait dit un journal du parti, que le peuple se forme en petits pelotons. » Un à un, pendant deux ans, les pelotons se sont formés ; il y a maintenant dans chaque bourgade une oligarchie de clocher, une bande enrégimentée et gouvernante. Pour que ces bandes éparses fassent une armée, il ne leur reste plus qu’à trouver un centre de ralliement et un état-major. Ce centre est formé depuis longtemps : cet état-major est tout prêt ; l’un et l’autre sont à Paris, dans la Société des Amis de la Constitution.

En effet, il n’y a pas en France de Société plus autorisée ni plus ancienne ; née avant la Révolution, elle date du 30 avril 1789  . – A peine arrivés à Versailles, les députés de Quimper, d’Hennebon et de Pontivy, qui, dans les Etats de Bretagne, avaient appris la nécessité de concerter leurs votes, ont loué une salle en commun, et tout de suite, avec Mounier, secrétaire des Etats du Dauphiné, et plusieurs députés des autres provinces, ils ont fondé une réunion qui durera. Jusqu’au 6 octobre, elle ne comprend que des représentants ; ensuite, transportée à Paris, rue Saint-Honoré, dans la bibliothèque du couvent des Jacobins, elle admet parmi ses membres d’autres hommes considérables ou connus, en première ligne Condorcet, puis Laharpe, M.-J. Chénier, Chamfort, David, Talma, des écrivains et des artistes, bientôt plus de mille personnes notables. – Rien de plus sérieux que son aspect : on y comptera deux cents, trois cents députés, et ses statuts semblent combinés pour rassembler une véritable élite. On n’y est admis que sur la présentation de dix membres et après un vote au scrutin. Pour assister aux séances, il faut une carte d’entrée, et il arrive un jour que l’un des deux commissaires chargés de vérifier les cartes à la porte est le jeune duc de Chartres. Il y a un bureau, un président. Les discussions ont la gravité parlementaire, et, aux termes des statuts, les questions agitées sont celles-là mêmes que débat l’Assemblée nationale   ; dans une salle basse, à d’autres heures, on instruit les ouvriers, on leur explique la Constitution. À regarder de loin, nulle Société n’est plus digne de conduire l’opinion ; de près, c’est autre chose ; mais, dans les départements, on ne la voit qu’à distance ; et, selon la vieille habitude implantée par la centralisation, on la prend pour guide parce qu’elle siège dans la capitale. On lui emprunte ses statuts, son règlement, son esprit ; elle devient la société-mère, et toutes les autres sont ses filles adoptives. À cet effet, elle imprime leur liste en tête de son journal, elle publie leurs dénonciations, elle appuie leurs réclamations : désormais, dans la bourgade la plus reculée, tout Jacobin se sent autorisé et soutenu, non seulement par le club local dont il est membre, mais encore par la vaste association dont les rejets multipliés ont envahi tout le territoire et qui couvre le moindre de ses adhérents de sa toute-puissante protection. En échange, chaque club affilié obéit au mot d’ordre qui lui est expédié de Paris, et du centre aux extrémités, comme des extrémités au centre, une correspondance continue entretient le concert établi. Cela fait un vaste engin politique, une machine aux milliers de bras qui opèrent tous à la fois sous une impulsion unique, et la poignée qui les met en branle est rue Saint-Honoré aux mains de quelques meneurs.

Nulle machine plus efficace ; on n’en a jamais vu de mieux combinée pour fabriquer une opinion artificielle et violente, pour lui donner les apparences d’un vœu national et spontané, pour conférer à la minorité bruyante les droits de la majorité muette, pour forcer la main au gouvernement…

dimanche 6 août 2017

Taine _ L’ancien Régime_20_ Misère de la paysannerie

Ou pourquoi ceux qui n’ont pas été ému à la lecture de Taine ne comprendront jamais la France.  
Misère de la paysannerie au-delà de ce que la nature peut porter. La France en friche ou mal cultivée, effet de la centralisation. Le petit propriétaire rural encore plus misérable : on lui prend tout ce qu’on peut lui prendre

Une misère  au delà de ce que la nature humaine peut porter

La Bruyère écrivait juste un siècle avant 1789   : « L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine ; et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines. Ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé. » – Ils en manquent pendant les vingt-cinq années suivantes, et meurent par troupeaux ; j’estime qu’en 1715 il en avait péri près d’un tiers , six millions, de misère et de faim. Ainsi, pour le premier quart du siècle qui précède la Révolution, la peinture, bien loin d’être trop forte, est trop faible, et l’on va voir que pendant un demi-siècle et davantage, jusqu’à la mort de Louis XV, elle demeure exacte ; peut-être même, au lieu de l’atténuer, faudrait-il la charger.
En 1725, dit Saint-Simon, « au milieu des profusions de Strasbourg et de Chantilly, on vit en Normandie d’herbes des champs. Le premier roi de l’Europe ne peut être un grand roi s’il ne l’est que de gueux de toutes conditions, et si son royaume tourne en un vaste hôpital de mourants à qui on prend tout en pleine paix  . » Au plus beau temps de Fleury et dans la plus belle région de France, le paysan cache « son vin à cause des aides et son pain à cause de la taille », persuadé « qu’il est un homme perdu si l’on peut se douter qu’il ne meurt pas de faim   ». En 1739, d’Argenson écrit dans son journal   : « La disette vient d’occasionner trois soulèvements dans les provinces, à Ruffec, à Caen et à Chinon. On a assassiné sur les chemins des femmes qui portaient du pain....

Sans doute, sous Louis XVI, le gouvernement s’adoucit, les intendants sont humains, l’administration s’améliore, la taille devient moins inégale, la corvée s’allège en se transformant, bref la misère est moindre. Et pourtant elle est encore au delà de ce que la nature humaine peut porter.
Parcourez les correspondances administratives des trente dernières années qui précèdent la Révolution : cent indices vous révéleront une souffrance excessive, même lorsqu’elle ne se tourne pas en fureur. Visiblement, pour l’homme du peuple, paysan, artisan, ouvrier, qui subsiste par le travail de ses bras, la vie est précaire ; il a juste le peu qu’il faut pour ne pas mourir de faim, et plus d’une fois ce peu lui manque  . Ici, dans quatre élections, « les habitants ne vivent presque que de sarrasin », et depuis cinq ans les pommes ayant manqué, ils n’ont que de l’eau pour boisson. Là, en pays de vignobles , chaque année « les vignerons sont en grande partie réduits à mendier leur pain dans la saison morte ». Ailleurs, les ouvriers, journaliers et manœuvres ayant été obligés de vendre leurs effets et leurs meubles, plusieurs sont morts de froid ; la nourriture insuffisante et malsaine a répandu des maladies, et dans deux élections on en compte trente-cinq mille à l’aumône  . Dans un canton reculé, les paysans coupent les blés encore verts et les font sécher au four, parce que leur faim ne peut attendre. L’intendant de Poitiers écrit que, « dès que les ateliers de charité sont ouverts, il s’y précipite un nombre prodigieux de pauvres, quelque soin qu’on ait pris pour réduire les prix et n’admettre à ce travail que les plus nécessiteux ». L’intendant de Bourges marque qu’un grand nombre de métayers ont vendu leurs meubles, que « des familles entières ont passé deux jours sans manger », que, dans plusieurs paroisses, les affamés restent au lit la plus grande partie du jour pour souffrir moins. L’intendant d’Orléans annonce « qu’en Sologne de pauvres veuves ont brûlé leurs bois de lit, d’autres leurs arbres fruitiers », pour se préserver du froid et il ajoute : « Rien n’est exagéré dans ce tableau, le cri du besoin ne peut se rendre, il faut voir de près la misère des campagnes pour s’en faire une idée. » De Riom, de La Rochelle, de Limoges, de Lyon, de Montauban, de Caen, d’Alençon, des Flandres, de Moulins, les autres intendants mandent des nouvelles semblables. On dirait un glas funèbre qui s’interrompt pour reprendre

Vienne une gelée, une grêle, une inondation, toute une province ne sait plus comment faire pour subsister jusqu’à l’année suivante ; en beaucoup d’endroits il suffit de l’hiver, même ordinaire, pour amener la détresse. De toutes parts, on voit des bras tendus vers le roi, qui est l’aumônier universel. Le peuple ressemble à un homme qui marcherait dans un étang, ayant de l’eau jusqu’à la bouche ; à la moindre dépression du sol, au moindre flot, il perd pied, enfonce et suffoque. En vain la charité ancienne et l’humanité nouvelle s’ingénient pour lui venir en aide : l’eau est trop haute. Il faudrait que son niveau baissât, et que l’étang pût se dégorger par quelque large issue. Jusque-là le malheureux ne pourra respirer que par intervalles, et à chaque moment il courra risque de se noyer…

La France est en friche, effet de la centralisation

C’est entre 1750 et 1760   que les oisifs qui soupent commencent à regarder avec compassion et avec alarme les travailleurs qui ne dînent pas. Pourquoi ceux-ci sont-ils si pauvres, et par quel hasard, sur un sol aussi bon que la France, le pain manque-t-il à ceux qui font pousser le grain ? – D’abord, quantité de terres sont incultes et, ce qui est pis, abandonnées. Selon les meilleurs observateurs, « le quart du sol est absolument en friche... Les landes et les bruyères y sont le plus souvent rassemblées en grands déserts, par centaines et par milliers d’arpents  . » – « Que l’on parcoure l’Anjou, le Maine, la Bretagne, le Poitou, le Limousin, la Marche, le Berry, le Nivernais, le Bourbonnais, l’Auvergne, on verra qu’il y a la moitié de ces provinces en bruyères qui forment des plaines immenses, qui toutes cependant pourraient être cultivées. » En Touraine, en Poitou, en Berry, ce sont des solitudes de trente mille arpents. Dans un seul canton, près de Preuilly, la bruyère couvre quarante mille arpents de bonne terre. La Société d’Agriculture de Rennes déclare que les deux tiers de la Bretagne sont en friche. — Ce n’est pas stérilité, mais décadence. Le régime inventé par Louis XIV a fait son effet, et depuis un siècle la terre retourne à l’état sauvage
Quand on cultive, c’est à la façon du moyen âge. Arthur Young, en 1789, juge qu’en France « l’agriculture en est encore au dixième siècle   ». Sauf en Flandre et dans la plaine d’Alsace, les champs restent en jachère un an sur trois, et souvent un an sur deux. Mauvais outils ; point de charrues en fer ; en maint endroit, on s’en tient à la charrue de Virgile. L’essieu des charrettes et les cercles des roues sont en bois, et plus d’une fois la herse est une échelle de charrette. Peu de bestiaux, peu de fumures ; le capital appliqué à la culture est trois fois moindre qu’aujourd’hui. Faibles produits : « Nos terres communes, dit un bon observateur, donnent environ, à prendre l’une dans l’autre, six fois la semence . » En 1778, dans la riche contrée qui environne Toulouse, le blé ne rend que cinq pour un ; aujourd’hui, c’est huit, et davantage. Arthur Young calcule que, de son temps, l’acre anglaise produit vingt-huit boisseaux de grain, l’acre française dix-huit, que le produit total de la même terre pendant le même laps de temps est de trente-six livres sterling en Angleterre, et seulement de vingt-cinq en France. — Comme les chemins vicinaux sont affreux et que les transports sont souvent impraticables, il est clair que, dans les cantons écartés, dans les mauvais sols qui rendent à peine trois fois la semence, il n’y a pas toujours de quoi manger. Comment vivre jusqu’à la prochaine récolte ? Telle est la préoccupation constante avant et pendant la Révolution

Le petit propriétaire rural encore plus misérable : on lui prend tout ce qu’on peut lui prendre

Quand l’homme est misérable, il s’aigrit ; mais quand il est à la fois propriétaire et misérable, il s’aigrit davantage. Il a pu se résigner à l’indigence, il ne se résigne pas à la spoliation ; et telle était la situation du paysan en 1789 ; car, pendant tout le dix-huitième siècle, il avait acquis de la terre. – Comment avait-il fait, dans une telle détresse ? La chose est à peine croyable, quoique certaine ; on ne peut l’expliquer que par le caractère du paysan français, par sa sobriété, sa ténacité, sa dureté pour lui-même, sa dissimulation, sa passion héréditaire pour la propriété et pour la terre. Il avait vécu de privations, épargné sou sur sou. Chaque année, quelques pièces blanches allaient rejoindre son petit tas d’écus enterré au coin le plus secret de sa cave ; certainement, le paysan de Rousseau, qui cachait son vin et son pain dans un silo, avait une cachette plus mystérieuse encore ; un peu d’argent dans un bas de laine ou dans un pot échappe mieux que le reste à l’inquisition des commis. En guenilles, pieds nus, ne mangeant que du pain noir, mais couvant dans son cœur le petit trésor sur lequel il fondait tant d’espérances, il guettait l’occasion, et l’occasion ne manquait pas…
Avant de subir la dépossession totale, le seigneur obéré s’est résigné aux aliénations partielles. Le paysan, qui a graissé la patte du régisseur, se trouve là avec son magot. « Mauvaise terre, Monseigneur, et qui vous coûte plus qu’elle ne vous rapporte. » Il s’agit d’un lopin isolé, d’un bout de champ ou de pré, parfois d’une ferme dont le fermier ne paye plus, plus souvent d’une métairie dont les métayers besogneux et paresseux tombent chaque année à la charge du maître. Celui-ci peut se dire que la parcelle aliénée n’est pas perdue pour lui, puisqu’un jour, par droit de rachat, il pourra la reprendre, et puisqu’en attendant il touchera un cens, des redevances, le profit des lods et ventes. D’ailleurs, il y a chez lui et autour de lui de grandes espaces vides que la décadence de la culture et la dépopulation ont laissés déserts. Pour les remettre en valeur, il faut en céder la propriété ; nul autre moyen de rattacher l’homme à la terre…
Aussi le nombre des petites propriétés rurales va toujours croissant. Necker dit qu’il y en a « une immensité ». Arthur Young, en 1789, s’étonne de leur prodigieuse multitude et « penche à croire qu’elles forment le tiers du royaume ». Ce serait déjà notre chiffre actuel, et l’on trouve encore, à peu de chose près, le chiffre actuel, si l’on cherche le nombre des propriétaires comparé au nombre des habitants…

Mais, en acquérant le sol, le petit cultivateur en prend pour lui les charges. Tant qu’il était simple journalier et n’avait que ses bras, l’impôt ne l’atteignait qu’à demi : « où il n’y a rien, le roi perd ses droits ». Maintenant, il a beau être pauvre et se dire encore plus pauvre, le fisc a prise sur lui par toute l’étendue de sa propriété nouvelle. Les collecteurs, paysans comme lui et jaloux à titre de voisins, savent ce que son bien au soleil lui a rapporté ; c’est pourquoi on lui prend tout ce qu’on peut lui prendre. En vain il a travaillé avec une âpreté nouvelle, ses mains restent aussi vides, et, au bout de l’année, il découvre que son champ n’a rien produit pour lui. Plus il acquiert et produit, plus ses charges deviennent lourdes. En 1715, la taille et la capitation, qu’il paye seul ou presque seul, étaient de 66 millions ; elles sont de 93 en 1759, de 110 en 1789  . En 1757, l’impôt est de 283 156 000 livres ; en 1789, de 476 294 000. — Sans doute, en théorie, par humanité et bon sens, on veut le soulager, on a pitié de lui. Mais en pratique, par nécessité et routine, on le traite, selon le précepte du cardinal de Richelieu, comme une bête de somme à qui l’on mesure l’avoine, de peur qu’il ne soit trop fort et regimbe…


jeudi 3 août 2017

Taine _ L’ancien Régime_8_Les abus des privilégiés et la centralisation despotique et impossible

Ou comment les curés abreuvés d’injustices ont fait la Révolution; Là encore, Taine critique de la centralisation administrative plus percutant que Tocqueville. Roi centralisateur, un rôle impossible - Bureaucratie au centre, arbitraire, exceptions et faveurs partout. Le centre du gouvernement est le centre du mal. La France dissoute parce que les privilégiés ont oublié leur caractères d’hommes publics. Très positiviste, la constatation que l’effondrement moral et mental précède l’effondrement social  «la Révolution est la « grande crise métaphysique »


L’oppression des curés ;  la Révolution a été faite par les curés !

Nulle issue pour les curés. Sauf trois ou quatre petits évêchés « de laquais », toutes les dignités de l’Église sont réservées à la noblesse ; « pour être évêque aujourd’hui, dit l’un d’entre eux, il faut être gentilhomme ». Je vois en eux des sergents qui, comme leurs pareils dans l’armée, ont perdu l’espoir de jamais devenir officiers. — C’est pourquoi il y en a chez qui la colère déborde : « Nous, malheureux curés à portions congrues ; nous, chargés communément des plus fortes paroisses, telles que la mienne qui a, jusqu’à deux lieues dans les bois, des hameaux qui en feraient une autre ; nous dont le sort fait crier jusqu’aux pierres et aux chevrons de nos misérables presbytères », nous subissons des prélats « qui feraient encore quelquefois faire par leurs gardes un procès au pauvre curé qui couperait dans leurs bois un bâton, son seul soutien dans ses longues courses par tous chemins ». À leur passage, le pauvre homme « est obligé de se jeter à tâtons le long d’un talus, pour se garantir des pieds et des éclaboussures de leurs chevaux, comme aussi des roues et peut-être du fouet d’un clocher insolent », puis « tout crotté, son chétif bâton d’une main et son chapeau, tel quel, de l’autre, de saluer humblement et rapidement, à travers la portière du char clos et doré, le hiérarque postiche ronflant sur la laine du troupeau que le pauvre curé va paissant et dont il ne lui laisse que la crotte et le suint ». Toute la lettre est comme un long cri de rage ; ce sont des rancunes semblables qui feront les Joseph Lebon et les Fouché. — Dans cette situation et avec ces sentiments, il est manifeste que le bas clergé traitera ses chefs comme la noblesse de province a traité les siens . Il ne choisira pas « pour représentants ceux qui nagent dans l’opulence et qui l’ont vu toujours souffrir avec tranquillité ». De toutes parts les curés se confédèrent » pour n’envoyer aux États généraux que des curés, et pour exclure, « non seulement les chanoines, les abbés, les prieurs et tous autres bénéficiers, mais encore les premiers supérieurs, les chefs de la hiérarchie », c’est-à-dire les évêques. En effet, sur trois cents députés du clergé, on compte aux États généraux deux cent huit curés, et, comme la noblesse de province, ils apportent avec eux la défiance et le mauvais vouloir qu’ils nourrissent depuis si longtemps contre leurs chefs. On s’en apercevra tout à l’heure à l’épreuve. Si les deux premiers ordres sont contraints de se réunir aux communes, c’est qu’au moment critique les curés font défection. Si l’institution d’une chambre haute est repoussée, c’est que la plèbe des gentilshommes ne veut pas souffrir aux grandes familles une prérogative dont elles ont abusé.

Roi centralisateur, un job impossible : Bureaucratie au centre, arbitraire, exceptions et faveurs partout

Insensiblement, en accaparant tous les pouvoirs, le roi s’est chargé de toutes les fonctions ; tâche immense et qui surpasse le forces humaines. Car ce n’est point la Révolution, c’est la monarchie qui a implanté en France la centralisation administrative. Sous la direction du Conseil du roi, trois fonctionnaires superposés, au centre le contrôleur général, dans chaque généralité l’intendant, dans chaque élection le subdélégué, mènent toutes les affaires, fixent, répartissent et lèvent l’impôt et la milice, tracent et font exécuter les routes, emploient la maréchaussée, distribuent les secours, réglementent la culture, imposent aux paroisses leur tutelle, et traitent comme des valets les magistrats municipaux. « Un village, dit Turgot  , n’est qu’un assemblage de maisons, de cabanes et d’habitants aussi passifs qu’elles... Votre Majesté est obligée de décider tout par elle-même ou par ses mandataires... Chacun attend vos ordres spéciaux, pour contribuer au bien public, pour respecter les droits d’autrui, quelquefois même pour user des siens propres. » Par suite, ajoute Necker, « c’est du fond des bureaux que la France est gouvernée... Les commis, ravis de leur influence, ne manquent jamais de persuader au ministre qu’il ne peut se détacher de commander un seul détail ». —Bureaucratie au centre, arbitraire, exceptions et faveurs partout, tel est le résumé du système. « Subdélégués, officiers d’élections, directeurs, receveurs et contrôleurs des vingtièmes, commissaires et collecteurs des tailles, officiers des gabelles, voituriers-buralistes, huissiers, piqueurs des corvées, commis aux aides, au contrôle, aux droits réservés, tous ces hommes de l’impôt, chacun selon son caractère, assujettissent à leur petite autorité et enveloppent de leur science fiscale des contribuables ignorants et inhabiles à reconnaître si on les trompe  . » Une centralisation grossière, sans contrôle, sans publicité, sans uniformité, installe sur tout le territoire une armée de petits pachas qui décident comme juges les contestations qu’ils ont comme parties, règnent par délégation, et, pour autoriser leurs grappillages ou leurs insolences, ont toujours à la bouche le nom du roi, qui est obligé de les laisser faire. — En effet, par sa complication, son irrégularité et sa grandeur, la machine échappe à ses prises. Un Frédéric II levé à quatre heures du matin, un Napoléon qui dicte une partie de la nuit dans son bain et travaille dix-huit heures par jour, y suffiraient à peine.

Le centre du gouvernement est le centre du mal

Certainement, en plusieurs points, son (le Roi) intérêt et son amour-propre sont d’accord avec le bien public ; en somme il n’a pas mal géré, et puisqu’il s’est toujours agrandi, il a mieux géré que beaucoup d’autres. De plus, autour de lui, nombre de gens experts, vieux conseillers de famille, rompus aux affaires et dévoués au domaine, bonnes têtes et barbes grises, lui font respectueusement des remontrances quand il dépense trop ; souvent ils l’engagent dans des œuvres utiles, routes, canaux, hôtels d’invalides, écoles militaires, instituts de science, ateliers de charité, limitation de la mainmorte, tolérance des hérétiques, recul des vœux monastiques jusqu’à vingt et un ans, assemblées provinciales, et autres établissements ou réformes par lesquels un domaine féodal se transforme en un domaine moderne. Mais, féodal ou moderne, le domaine est toujours sa propriété, dont il peut abuser autant qu’user ; or qui use en toute liberté finit par abuser avec toute licence. Si, dans sa conduite ordinaire, les motifs personnels ne l’emportaient pas sur les motifs publics, il serait un saint comme Louis IX, un stoïcien comme Marc-Aurèle, et il est un seigneur, un homme du monde semblable aux gens de sa cour, encore plus mal élevé, plus mal entouré, plus sollicité, plus tenté et plus aveuglé. À tout le moins, il a comme eux son amour-propre, ses goûts, ses parents, sa maîtresse, sa femme, ses familiers, tous solliciteurs intimes et prépondérants qu’il faut d’abord satisfaire ; la nation ne vient qu’ensuite […]
Lorsqu’on lira plus tard le Livre Rouge, on y trouvera 700 000 livres de pensions pour la maison de Polignac, la plupart réversibles d’un membre à l’autre, et près de deux millions de bienfaits annuels à la maison de Noailles. – Le roi a oublié que toutes ses grâces sont meurtrières ; car « le courtisan qui obtient 6 000 livres de pension reçoit la taille de six villages   ». En l’état où est l’impôt, chaque largesse du monarque est fondée sur le jeûne des paysans, et le souverain, par ses commis, prend aux pauvres leur pain pour donner des carrosses aux riches.
– Bref le centre du gouvernement est le centre du mal ; toutes les injustices et toutes les misères en partent comme d’un foyer engorgé et douloureux ; c’est ici que l’abcès public a sa pointe, et c’est ici qu’il crèvera. […]


Tandis qu’en Allemagne et en Angleterre le régime féodal conservé ou transformé compose encore une société vivante, en France son cadre mécanique n’enserre qu’une poussière d’hommes. On trouve encore l’ordre matériel ; on ne trouve plus l’ordre moral. Une lente et profonde révolution a détruit la hiérarchie intime des suprématies acceptées et des déférences volontaires. C’est une armée où les sentiments qui font les chefs et les sentiments qui font les subordonnés ont disparu ; les grades sont marqués sur les habits et ne le sont plus dans les consciences ; il lui manque ce qui fait une armée solide, l’ascendant légitime des officiers, la confiance justifiée des soldats, l’échange journalier des dévouements mutuels, la persuasion que chacun est utile à tous et que les chefs sont les plus utiles de tous. Comment trouverait-on cette persuasion dans une armée dont l’état-major, pour toute occupation, dîne en ville, étale ses épaulettes et touche double solde ? Déjà avant l’écroulement final, la France est dissoute, et elle est dissoute parce que les privilégiés ont oublié leur caractères d’hommes publics.

Une noblesse énervée incapable de lutter


C’est que, plus les hommes se sont adaptés à une situation, moins ils sont préparés pour la situation contraire. Les habitudes et les facultés qui leur servaient dans l’état ancien leur nuisent dans l’état nouveau. En acquérant les talents qui conviennent aux temps de calme, ils ont perdu ceux qui conviennent aux temps de trouble, et ils atteignent l’extrême faiblesse en même temps que l’extrême urbanité […]Jamais on ne verra un gentilhomme arrêté chez lui casser la tête du jacobin qui l’arrête  . Ils se laisseront prendre, ils iront docilement en prison ; faire du tapage serait une marque de mauvais goût, et, avant tout, il s’agit pour eux de rester ce qu’ils sont, gens de bonne compagnie. En prison, hommes et femmes s’habilleront avec soin, se rendront des visites, tiendront salon ; ce sera au fond d’un corridor, entre quatre chandelles ; mais on y badinera, on y fera des madrigaux, on y dira des chansons, on se piquera d’y être aussi galant, aussi gai, aussi gracieux qu’auparavant : faut-il devenir morose et mal appris parce qu’un accident vous loge dans une mauvaise auberge ? – Devant les juges, sur la charrette, ils garderont leur dignité et leur sourire ; les femmes surtout iront à l’échafaud avec l’aisance et la sérénité qu’elles portaient dans une soirée. Trait suprême du savoir-vivre qui, érigé en devoir unique et devenu pour cette aristocratie une seconde nature, se retrouve dans ses vertus comme dans ses vices, dans ses facultés comme dans ses impuissances, dans sa prospérité comme dans sa chute, et la pare jusque dans la mort où il la conduit.


mardi 1 août 2017

Taine _ L’ancien Régime_5_Seigneurs qui ne résident pas/ Effet de leur éloignement. — Apathie dans les provinces.

Ou comment la centralisation de l Ancien Régime et la destruction du régime féodal conduisent à la Révolution. Taine, peintre des abominations centralisatrices, vaut mieux que Tocqueville !- qu’il cite (cf. Onfray, décoloniser les provinces!)

Ce n’est pas impunément qu’on retranche à un arbre ses racines

Un grand seigneur ecclésiastique ou laïque est, de fait, une sorte de prince dans son district, il ressemble trop à l’ancien souverain pour avoir le droit de vivre en particulier ordinaire,  ses avantages privés lui imposent un caractère public, son titre supérieur et ses profits énormes l’obligent à des services proportionnés, et, même sous la domination de l’intendant, il doit à ses vassaux, à ses tenanciers, à ses censitaires, le secours de son intervention, de son patronage et de ses bienfaits.
Pour cela il faudrait résider, et le plus souvent il est absent. Depuis cent cinquante ans, une sorte d’attraction toute-puissante retire les grands de la province, les pousse vers la capitale, et le mouvement est irrésistible, car il est l’effet des deux forces les plus grandes et les plus universelles qui puissent agir sur les hommes, l’une qui est la situation sociale, l’autre qui est le caractère national. Ce n’est pas impunément qu’on retranche à un arbre ses racines. Instituée pour gouverner, une aristocratie se détache du sol lorsqu’elle ne gouverne plus, et elle a cessé de gouverner depuis que, par un empiètement croissant et continu, presque toute la justice, toute l’administration, toute la police, chaque détail du gouvernement local ou général, toute initiative, collaboration ou contrôle en matière d’impôts, d’élections, de routes, de travaux et de charités, a passé dans les mains de l’intendant et du subdélégué, sous la direction suprême du contrôleur général et du Conseil du roi  . Des commis, des gens « de plume et de robe », des roturiers sans consistance font la besogne ; nul moyen de la leur disputer. Même avec la délégation du roi, un gouverneur de province, fût-il héréditaire et prince du sang comme les Condés en Bourgogne, doit s’effacer devant l’intendant ; il n’a pas d’office effectif ; ses emplois publics consistent à faire figure et à recevoir. Du reste, il remplirait mal les autres : la machine administrative, avec ses milliers de rouages durs, grinçants et sales, telle que Richelieu et Louis XIV l’ont faite, ne peut fonctionner qu’aux mains d’ouvriers congédiables à volonté, sans scrupules et prompts à tout plier sous la raison d’État ; impossible de se commettre avec ces drôles. Il s’abstient, leur abandonne les affaires. Désœuvré, amoindri, que ferait-il maintenant sur son domaine où il ne règne plus et où il s’ennuie ? Il vient à la ville, surtout à la cour. — D’ailleurs il n’y a plus de carrière que par cette issue : pour parvenir, on est tenu d’être courtisan. Le roi le veut, il faut que vous soyez de son salon pour obtenir ses grâces ; sinon, à la première demande, il répondra : « Qui est-ce ? C’est un homme que je ne vois pas ». L’absence, à ses yeux, n’a pas d’excuse, même quand elle a pour cause une conversion, et pour motif la pénitence ; on lui a préféré Dieu, c’est une désertion. Les ministres écrivent aux intendants pour savoir si les gentilshommes de leur province « aiment à rester chez eux » et s’ils « refusent de venir rendre leurs devoirs au roi ». Songez à la grandeur d’un pareil attrait : gouvernements, commandements, évêchés, bénéfices, charges de cour, survivances, pensions, crédits, faveurs de toute espèce et tout degré pour soi et pour les siens, tout ce qu’un État de vingt et vingt-cinq millions d’hommes peut offrir de désirable à l’ambition, à la vanité et à l’intérêt se trouve rassemblé là comme en un réservoir. On y accourt, et l’on y puise. – D’autant plus que l’endroit est agréable, disposé à souhait et de parti pris pour convenir aux aptitudes sociables du caractère français […]
« Sire, disait M. de Vardes à Louis XIV, quand on est loin de Votre Majesté, non seulement on est malheureux, mais encore on est ridicule. » Il ne reste en province que la noblesse pauvre et rustique ; pour y vivre, il faut être arriéré, dégoûté ou exilé. Quand le roi renvoie un seigneur dans ses terres, c’est la pire disgrâce ; à l’humiliation de la déchéance s’ajoute le poids insupportable de l’ennui. Le plus beau château dans un site agréable est un affreux « désert » ; on n’y peut voir personne, sauf des grotesques de petite ville ou des rustres de village  . « L’exil seul, dit Arthur Young, force la noblesse de France à faire ce que les Anglais font par préférence : résider sur leurs domaines pour les embellir […]

Un pays où le cœur cesse de pousser le sang dans les veines

Sombre aspect que celui d’un pays où le cœur cesse de pousser le sang dans les veines. Arthur Young, qui parcourut la France de 1787 à 1789, s’étonne d’y trouver à la fois un centre aussi vivant et des extrémités aussi mortes. Entre Paris et Versailles, la double file de voitures qui vont et reviennent   se prolonge pendant cinq lieues et sans interruption depuis le matin jusqu’au soir. Le contraste est grand sur les autres chemins. « Sortis de Paris par la route d’Orléans, dit Arthur Young, pendant dix milles nous n’avons pas rencontré une diligence, rien que des messageries et des chaises de poste en petit nombre, pas la dixième partie de ce que nous aurions trouvé près de Londres en une heure. » […]
À Château-Thierry, le 4 juillet 1789 , pas un café où l’on puisse trouver un journal ; il n’y en a qu’un à Dijon ; à Moulins, le 7 août, « dans le meilleur café de la ville, où il y a au moins vingt tables, on m’aurait aussi tôt donné un éléphant qu’un journal ». Entre Strasbourg et Besançon, pas une gazette ; « à Besançon, il n’y a que la Gazette de France, pour laquelle un homme qui a le sens commun ne donnerait pas un sou dans le moment actuel, et le Courrier militaire, vieux de quinze jours ; des gens bien mis parlent des choses qui sont arrivées il y a deux ou trois semaines, et leurs discours démontrent qu’ils ne savent rien de ce qui se passe aujourd’hui ». À Clermont, « je dînai ou soupai cinq fois à table d’hôte avec vingt ou trente négociants, marchands, officiers, etc. ; à peine un mot de politique dans un moment où tous les cœurs devraient battre de sensations politiques ; l’ignorance ou la stupidité de ces gens-là est incroyable. Il ne se passe pas de semaine ou leur pays ne produise une multitude d’événements   qui sont analysés et discutés même par les charpentiers et les serruriers de l’Angleterre ».

Une mare stagnante qui peut se déverser tout d’un coup

La cause de cette inertie est manifeste ; interrogés sur leur opinion, tous répondent : « Nous sommes de la province, il nous faut attendre pour savoir ce que l’on fait à Paris ». N’ayant jamais agi, ils ne savent pas agir ; mais, grâce à leur inertie, ils se laisseront pousser. La province est une mare immense, stagnante, qui, par une inondation terrible, peut se déverser toute d’un côté et tout d’un coup ; c’est la faute de ses ingénieurs qui n’y ont fait ni digues ni conduites.
Telle et la langueur ou plutôt l’anéantissement où tombe la vie locale lorsque les chefs locaux lui dérobent leur présence, leur action ou leur sympathie […]
Notre Anglais, témoin oculaire et compétent, écrit encore : « Un grand seigneur eût-il des millions de revenu, vous êtes sûr de trouver ses terres en friches. Celles du prince de Soubise et celles du duc de Bouillon sont les plus grandes de France, et tous les signes que j’ai aperçus de leur grandeur sont des bruyères, des landes, des déserts, des fougeraies. Visitez leur résidence où qu’elle soit, et vous les verrez au milieu des forêts très peuplées de cerfs, de sangliers et de loups ». – « Les grands propriétaires, dit un autre contemporain  , attirés et retenus dans nos villes par les jouissances du luxe, ne connaissent rien de leurs terres », sauf « leurs fermiers qu’ils foulent pour fournir à un faste ruineux. Comment attendre des améliorations de ceux qui se refusent même à l’entretien et aux réparations les plus indispensables ?[…]
Ne faisant rien pour la terre, comment feraient-ils quelque chose pour les hommes ? — Sans doute, de temps en temps, surtout quand les fermages ne rentrent pas, le régisseur écrit, allègue la misère du fermier. Sans doute aussi, et notamment depuis trente années, ils veulent être humains ; ils dissertent entre eux sur les droits de l’homme ; ils souffriraient de voir la face pâle d’un paysan qui a faim. Mais ils ne la voient pas, songeront-ils à la deviner sous la phrase maladroite et complimenteuse de leur homme d’affaires ? D’ailleurs, savent-ils ce que c’est que la faim ? Lequel d’entre eux a l’expérience de la campagne ? Et comment pourraient-ils se représenter la misère du misérable ? Ils sont trop loin de lui pour cela, trop étrangers à sa vie. Le portrait qu’ils s’en font est imaginaire ; jamais on ne s’est représenté plus faussement le paysan ; aussi le réveil sera-t-il terrible. C’est le bon villageois, doux, humble, reconnaissant, simple de cœur et droit d’esprit, facile à conduire, conçu d’après Rousseau et les idylles qui se jouent en ce moment même sur tous les théâtres de société  . Faute de le connaître, ils l’oublient ; ils lisent la lettre de leur régisseur, puis aussitôt le tourbillon du beau monde les ressaisit, et, après un soupir donné à la détresse des pauvres, ils songent que cette année ils ne toucheront pas leurs rentes […]

ces droits, censives, lods et ventes, dîmes et le reste, sont entre les mains d’un régisseur, et un bon régisseur est celui qui fait rentrer beaucoup d’argent. Il n’a pas le droit d’être généreux aux dépens de son maître, et il est tenté d’exploiter à son profit les sujets de son maître. En vain la molle main seigneuriale voudrait être légère ou paternelle, la dure main du mandataire pèse sur les paysans de tout son poids, et les ménagements d’un chef font place aux exactions d’un commis. — Qu’est-ce donc lorsque, sur le domaine, au lieu d’un commis, on trouve un fermier, un adjudicataire qui, moyennant une somme annuelle, a acheté du seigneur l’exploitation de ses droits ? Dans l’élection de Mayenne  , et certainement aussi dans beaucoup d’autres, les principaux domaines sont affermés de la sorte. D’ailleurs il y a nombre de droits, comme les péages, la taxe des marchés, le droit du troupeau à part, le monopole du four et du moulin banal, qui ne peuvent guère être exercés autrement ; il faut au seigneur un adjudicataire qui lui épargne les débats et les embarras de la perception  . En ce cas si fréquent, toute l’exigence et toute la rapacité de l’entrepreneur, décidé à gagner ou tout au moins à ne pas perdre, s’abattent sur les paysans : « C’est un loup ravissant, dit Renauldon, que l’on lâche sur la terre, qui en tire jusqu’aux derniers sous, accable les sujets, les réduit à la mendicité, fait déserter les cultivateurs, rend odieux le maître qui se trouve forcé de tolérer ses exactions, pour le faire jouir. » Imaginez, si vous pouvez, le mal que peut faire un usurier de campagne armé contre eux de droits si pesants ; c’est la seigneurie féodale aux mains d’Harpagon ou plutôt du père Grandet. En effet, lorsqu’un droit devient insupportable, on voit, par les doléances locales, que presque toujours c’est un fermier qui l’exerce   : c’est un fermier de chanoines qui revendique l’héritage paternel de Jeanne Mermet, sous prétexte qu’elle a passé chez son mari la première nuit de ses noces. On trouverait à peine des exactions égales dans l’Irlande de 1830.


Taine _ L’ancien Régime_4_ services locaux que doivent les privilégiés

Ou comment la royauté eût pu être sauvée ( et la Révolution évitée) en « trouvant un emploi moderne au chef féodal ». Rôle utile, protecteur et bienfaisant  de la noblesse résidente, progressivement minée par la centralisation administrative de la royauté- « Depuis Louis XIV, tout a ployé sous les commis. »
Là encore fortes résonnances positivistes sur le fait que  la noblesse féodale a abandonné un rôle qui n’a pas été repris par le patriciat industriel :  « La société industrielle s’est trouvée, chez les modernes, radicalement dépourvue de toute morale systématique, destinée à une sage régulation pratique des divers rapports élémentaires qui en constituent l’existence journalière [...]. Il semble convenu que chacun doit être uniquement préoccupé de son intérêt personnel, sans se regarder comme coopérant à une véritable fonction publique » (CPP, 56ème leçon). et  sur la critique de la centralisation royale qui ne pouvait mener qu’au despotisme, d’abord royal puis révolutionnaire.


Voilà comment les vieilles hiérarchies se maintiennent : il faut et il suffit qu’elles changent en cadre civil leur cadre militaire, et trouvent un emploi moderne au chef féodal.

Lorsqu’on remonte un peu plus haut dans notre histoire, on y rencontre çà et là de pareils nobles. Tel était le duc de Saint-Simon, père de l’écrivain, vrai souverain dans son gouvernement de Blaye, respecté du roi lui-même. Tel fut le grand-père de Mirabeau, dans son château de Mirabeau en Provence, le plus hautain, le plus absolu, le plus intraitable des hommes, « exigeant que les officiers qu’il présente pour son régiment soient agréés du roi et des ministres », ne souffrant les inspecteurs de revue que pour la forme, mais héroïque, généreux, dévoué, distribuant la pension qu’on lui offre à six capitaines blessés sous ses ordres, s’entremettant pour les pauvres plaideurs de la montagne, chassant de sa terre les procureurs ambulants qui viennent y apporter leur chicane, « protecteur naturel des hommes », jusque contre les ministres et contre le roi. Des gardes du tabac ayant fait une descente chez son curé, il les poursuivit à cheval si rudement qu’ils se sauvèrent à grand’peine en guéant la Durance, et là-dessus « il écrivit pour demander la révocation de tous les chefs, assurant que sans cela tous les employés des aides iraient dans le Rhône ou dans la mer ; il y en eut de révoqués, et le directeur du tripot vint lui-même lui faire satisfaction ». Voyant son canton stérile et ses colons paresseux, il les enrégimente, hommes, femmes, enfants, et, par les plus mauvais temps, lui-même à leur tête, avec ses vingt-sept blessures, le col soutenu par une pièce d’argent, il les fait travailler en les payant, défricher des terres qu’il leur donne à bail pour cent ans, enclore d’énormes murs et planter d’oliviers une montagne de roches. « Nul n’eût pu, sous aucun prétexte, se dispenser de travailler qu’il ne fût malade, et en ce cas secouru, ou occupé à travailler sur son propre bien, article sur lequel mon père ne se laissait pas tromper, et nul ne l’eût osé. » Ce sont là les derniers troncs de la vieille souche, noueux, sauvages, mais capables de fournir des abris. On en trouverait encore quelques-uns dans les cantons reculés, en Bretagne, en Auvergne, vrais commandants de district, et je suis sûr qu’au besoin leurs paysans les suivront autant par respect que par crainte. La force du cœur et du corps donne l’ascendant qu’elle justifie, et la surabondance de sève, qui commence par des violences, finit par des bienfaits […]

Leur situation qui leur laisse les droits sans les services-

En Bretagne, près de Tréguier et de Lannion, dit le bailli de Mirabeau , « tout l’état-major de la garde-côte est composé de gens de qualité et de races de mille ans. Je n’en ai pas encore vu un s’échauffer contre un soldat-paysan, et j’ai vu en même temps un air de respect filial de la part de ces derniers... C’est le paradis terrestre pour les mœurs, la simplicité, la vraie grandeur patriarcale : des paysans dont l’attitude devant les seigneurs est celle d’un fils tendre devant son père, des seigneurs qui ne parlent à ces paysans dans leur langage grossier et rude que d’un air bon et riant ; on voit un amour réciproque entre les maîtres et les serviteurs ». – Plus au sud, dans le Bocage, pays tout agricole et sans routes, où les dames voyagent à cheval et dans des voitures à bœufs, où le seigneur n’a pas de fermiers, mais vingt-cinq à trente petits métayers avec lesquels il partage, la primauté des grands ne fait point de peine aux petits. On vit bien ensemble, quand on vit ensemble depuis la naissance jusqu’à la mort, familièrement, avec les mêmes intérêts, les mêmes occupations et les mêmes plaisirs : tels des soldats avec leurs officiers, en campagne, sous la tente, subordonnés quoique camarades, sans que la familiarité nuise au respect. « Le seigneur les visite souvent dans leurs métairies, cause avec eux de leurs affaires, du soin de leur bétail, prend part à des accidents et à des malheurs qui lui portent aussi préjudice. Il va aux noces de leurs enfans et boit avec les convives. Le dimanche on danse dans la cour du château, et les dames se mettent de la partie  » Quand il chasse le loup et le sanglier, le curé en fait l’annonce au prône ; les paysans avec leur fusil viennent joyeusement au rendez-vous, trouvent le seigneur qui les poste, observent strictement la consigne qu’il leur donne : voilà des soldats et un capitaine tout préparés. Un peu plus tard et d’eux-mêmes, ils vont le choisir pour commandant de la garde nationale, pour maire de la commune, pour chef de l’insurrection, et, en 1792, les tireurs de la paroisse marcheront sous lui contre les bleus, comme aujourd’hui contre le loup. — Tels sont les derniers restes du bon esprit féodal, semblables aux sommets épars d’un continent submergé. Avant Louis XIV, le spectacle était pareil dans toute la France. « La noblesse campagnarde d’autrefois, dit le marquis de Mirabeau, buvait trop longtemps, dormait sur de vieux fauteuils ou grabats, montait à cheval, allait à la chasse de grand matin, se rassemblait à la Saint-Hubert et ne se quittait qu’après l’octave de la Saint-Martin... Cette noblesse menait une vie gaie et dure, volontairement, coûtait peu de chose à l’État, et lui produisait plus par sa résidence et son fumier que nous ne lui valons aujourd’hui par notre goût, nos recherches, nos coliques et nos vapeurs... On sait à quel point était l’habitude, et, pour ainsi dire, la manie des présents continuels que les habitants faisaient à leurs seigneurs. J’ai vu de mon temps cette habitude cesser partout et à bon droit... Les seigneurs ne leur sont plus bons à rien ; il est tout simple qu’ils en soient oubliés comme ils les oublient... Personne ne connaissant plus le seigneur dans ses terres, tout le monde le pille, et c’est bien fait . » Partout, sauf en des coins écartés, l’affection, l’union des deux classes a disparu ; le berger s’est séparé du troupeau, et les pasteurs du peuple ont fini par être considérés comme ses parasites […]Je suis persuadé que, sauf des hobereaux écartés, chasseurs et buveurs, emportés par le besoin d’exercice corporel et confinés par leur rusticité dans la vie animale, la plupart des seigneurs résidents ressemblaient, d’intention ou de fait, aux gentilshommes que, dans ses contes moraux, Marmontel mettait alors en scène ; car la mode les poussait de ce côté, et toujours en France on suit la mode. Leur caractère n’a rien de féodal ; ce sont des gens « sensibles », doux, très polis, assez lettrés, amateurs de phrases générales, et qui s’émeuvent aisément, vivement, volontiers, comme cet aimable raisonneur le marquis de Ferrières, ancien chevau-léger, député de Saumur à l’Assemblée nationale, auteur d’un écrit sur le Théisme, d’un roman moral, de mémoires bienveillants et sans grande portée ; rien de plus éloigné de l’ancien tempérament âpre et despotique. Ils voudraient bien soulager le peuple, et chez eux ils l’épargnent autant qu’ils peuvent  . On les trouve nuisibles sans qu’ils soient méchants ; le mal vient de leur situation, non de leur caractère. En effet, c’est leur situation qui, leur laissant les droits sans les services, leur interdit les offices publics, l’influence utile, le patronage effectif par lesquels ils pourraient justifier leurs avantages et s’attacher leurs paysans.

Depuis Louis XIV, tout a ployé sous les commis


Mais sur ce terrain le gouvernement central a pris leur place. Depuis longtemps, ils sont bien faibles contre l’intendant, bien impuissants à protéger leur paroisse. Vingt gentilshommes ne peuvent se réunir et délibérer sans une permission expresse du roi  . Si ceux de Franche-Comté viennent une fois l’an dîner ensemble et entendre une messe, c’est par tolérance, et encore cette innocente confrérie ne doit s’assembler qu’en présence de l’intendant. — Séparé de ses égaux, le seigneur est encore séparé de ses inférieurs. L’administration du village ne le regarde pas, il n’en a pas même la surveillance : répartir l’impôt et le contingent de la milice, réparer l’église, rassembler et présider l’assemblée de la paroisse, faire des routes, établir des ateliers de charité, tout cela est l’affaire de l’intendant ou des officiers communaux que l’intendant nomme ou dirige  . Sauf par son droit de justice si écourté, le seigneur est oisif en matière publique  . Si, par hasard, il voulait intervenir à titre officieux, réclamer pour la communauté, les bureaux le feraient taire bien vite. Depuis Louis XIV, tout a ployé sous les commis ; toute la législation et toute la pratique administrative ont opéré contre le seigneur local pour lui ôter ses fonctions efficaces et le confiner dans son titre nu. Par cette disjonction des fonctions et du titre, il est devenu d’autant plus fier qu’il devenait moins utile. Son amour-propre, n’ayant plus la grande pâture, se rabat sur la petite ; désormais il recherche les distinctions, non l’influence, et songe à primer, non à gouverner.