Ou comment la
centralisation de l Ancien Régime et la destruction du régime féodal
conduisent à la Révolution. Taine, peintre des abominations centralisatrices,
vaut mieux que Tocqueville !- qu’il cite (cf. Onfray, décoloniser les provinces!)
Ce n’est pas impunément qu’on retranche à
un arbre ses racines
Un grand seigneur
ecclésiastique ou laïque est, de fait, une sorte de prince dans son district, il
ressemble trop à l’ancien souverain pour avoir le droit de vivre en particulier
ordinaire, ses avantages privés lui
imposent un caractère public, son titre supérieur et ses profits énormes
l’obligent à des services proportionnés, et, même sous la domination de
l’intendant, il doit à ses vassaux, à ses tenanciers, à ses censitaires, le
secours de son intervention, de son patronage et de ses bienfaits.
Pour cela il
faudrait résider, et le plus souvent il est absent. Depuis cent cinquante ans,
une sorte d’attraction toute-puissante retire les grands de la province, les
pousse vers la capitale, et le mouvement est irrésistible, car il est l’effet
des deux forces les plus grandes et les plus universelles qui puissent agir sur
les hommes, l’une qui est la situation sociale, l’autre qui est le caractère
national. Ce n’est pas impunément qu’on
retranche à un arbre ses racines. Instituée
pour gouverner, une aristocratie se détache du sol lorsqu’elle ne gouverne plus,
et elle a cessé de gouverner depuis que, par un empiètement croissant et
continu, presque toute la justice, toute l’administration, toute la police, chaque
détail du gouvernement local ou général, toute initiative, collaboration ou
contrôle en matière d’impôts, d’élections, de routes, de travaux et de
charités, a passé dans les mains de l’intendant et du subdélégué, sous la
direction suprême du contrôleur général et du Conseil du roi . Des commis, des gens « de plume et de robe
», des roturiers sans consistance font la besogne ; nul moyen de la leur
disputer. Même avec la délégation du roi, un gouverneur de province, fût-il
héréditaire et prince du sang comme les Condés en Bourgogne, doit s’effacer
devant l’intendant ; il n’a pas d’office effectif ; ses emplois publics
consistent à faire figure et à recevoir. Du reste, il remplirait mal les autres
: la machine administrative, avec ses
milliers de rouages durs, grinçants et sales, telle que Richelieu et Louis XIV
l’ont faite, ne peut fonctionner qu’aux mains d’ouvriers congédiables à
volonté, sans scrupules et prompts à tout plier sous la raison d’État ;
impossible de se commettre avec ces drôles. Il s’abstient, leur abandonne les
affaires. Désœuvré, amoindri, que ferait-il maintenant sur son domaine où il ne
règne plus et où il s’ennuie ? Il vient à la ville, surtout à la cour. —
D’ailleurs il n’y a plus de carrière que par cette issue : pour parvenir, on est
tenu d’être courtisan. Le roi le veut, il faut que vous soyez de son salon pour
obtenir ses grâces ; sinon, à la première demande, il répondra : « Qui est-ce ?
C’est un homme que je ne vois pas ». L’absence, à ses yeux, n’a pas d’excuse,
même quand elle a pour cause une conversion, et pour motif la pénitence ; on
lui a préféré Dieu, c’est une désertion. Les ministres écrivent aux intendants
pour savoir si les gentilshommes de leur province « aiment à rester chez eux »
et s’ils « refusent de venir rendre leurs devoirs au roi ». Songez à la
grandeur d’un pareil attrait : gouvernements, commandements, évêchés,
bénéfices, charges de cour, survivances, pensions, crédits, faveurs de toute
espèce et tout degré pour soi et pour les siens, tout ce qu’un État de vingt et
vingt-cinq millions d’hommes peut offrir de désirable à l’ambition, à la vanité
et à l’intérêt se trouve rassemblé là comme en un réservoir. On y accourt, et
l’on y puise. – D’autant plus que l’endroit est agréable, disposé à souhait et
de parti pris pour convenir aux aptitudes sociables du caractère français […]
« Sire, disait M.
de Vardes à Louis XIV, quand on est loin de Votre Majesté, non seulement on est
malheureux, mais encore on est ridicule. » Il ne reste en province que la
noblesse pauvre et rustique ; pour y vivre, il faut être arriéré, dégoûté ou
exilé. Quand le roi renvoie un seigneur dans ses terres, c’est la pire disgrâce
; à l’humiliation de la déchéance s’ajoute le poids insupportable de l’ennui.
Le plus beau château dans un site agréable est un affreux « désert » ; on n’y
peut voir personne, sauf des grotesques de petite ville ou des rustres de
village . « L’exil seul, dit Arthur
Young, force la noblesse de France à faire ce que les Anglais font par
préférence : résider sur leurs domaines pour les embellir […]
Un pays où le cœur cesse de pousser le
sang dans les veines
Sombre aspect que celui d’un pays où le cœur cesse de pousser
le sang dans les veines. Arthur Young, qui parcourut la France de 1787 à
1789, s’étonne d’y trouver à la fois un centre aussi vivant et des extrémités
aussi mortes. Entre Paris et Versailles, la double file de voitures qui vont et
reviennent se prolonge pendant cinq
lieues et sans interruption depuis le matin jusqu’au soir. Le contraste est
grand sur les autres chemins. « Sortis de Paris par la route d’Orléans, dit
Arthur Young, pendant dix milles nous n’avons pas rencontré une diligence, rien
que des messageries et des chaises de poste en petit nombre, pas la dixième
partie de ce que nous aurions trouvé près de Londres en une heure. » […]
À Château-Thierry,
le 4 juillet 1789 , pas un café où l’on puisse trouver un journal ; il n’y en a
qu’un à Dijon ; à Moulins, le 7 août, « dans le meilleur café de la ville, où
il y a au moins vingt tables, on m’aurait aussi tôt donné un éléphant qu’un journal
». Entre Strasbourg et Besançon, pas une gazette ; « à Besançon, il n’y a que
la Gazette de France, pour laquelle un homme qui a le sens commun ne donnerait
pas un sou dans le moment actuel, et le Courrier militaire, vieux de quinze
jours ; des gens bien mis parlent des choses qui sont arrivées il y a deux ou
trois semaines, et leurs discours démontrent qu’ils ne savent rien de ce qui se
passe aujourd’hui ». À Clermont, « je dînai ou soupai cinq fois à table d’hôte
avec vingt ou trente négociants, marchands, officiers, etc. ; à peine un mot de
politique dans un moment où tous les cœurs devraient battre de sensations
politiques ; l’ignorance ou la stupidité de ces gens-là est incroyable. Il ne
se passe pas de semaine ou leur pays ne produise une multitude
d’événements qui sont analysés et
discutés même par les charpentiers et les serruriers de l’Angleterre ».
Une mare stagnante qui peut se déverser
tout d’un coup
La cause de cette
inertie est manifeste ; interrogés sur leur opinion, tous répondent : « Nous
sommes de la province, il nous faut attendre pour savoir ce que l’on fait à
Paris ». N’ayant jamais agi, ils ne savent pas agir ; mais, grâce à leur
inertie, ils se laisseront pousser. La
province est une mare immense, stagnante, qui, par une inondation terrible,
peut se déverser toute d’un côté et tout d’un coup ; c’est la faute de ses
ingénieurs qui n’y ont fait ni digues ni conduites.
Telle et la
langueur ou plutôt l’anéantissement où tombe la vie locale lorsque les chefs
locaux lui dérobent leur présence, leur action ou leur sympathie […]
Notre Anglais,
témoin oculaire et compétent, écrit encore : « Un grand seigneur eût-il des
millions de revenu, vous êtes sûr de trouver ses terres en friches. Celles du
prince de Soubise et celles du duc de Bouillon sont les plus grandes de France,
et tous les signes que j’ai aperçus de leur grandeur sont des bruyères, des
landes, des déserts, des fougeraies. Visitez leur résidence où qu’elle soit, et
vous les verrez au milieu des forêts très peuplées de cerfs, de sangliers et de
loups ». – « Les grands propriétaires, dit un autre contemporain , attirés et retenus dans nos villes par les
jouissances du luxe, ne connaissent rien de leurs terres », sauf
« leurs fermiers qu’ils foulent pour fournir à un faste ruineux. Comment
attendre des améliorations de ceux qui se refusent même à l’entretien et aux
réparations les plus indispensables ?[…]
Ne faisant rien
pour la terre, comment feraient-ils quelque chose pour les hommes ? — Sans
doute, de temps en temps, surtout quand les fermages ne rentrent pas, le
régisseur écrit, allègue la misère du fermier. Sans doute aussi, et notamment
depuis trente années, ils veulent être humains ; ils dissertent entre eux sur
les droits de l’homme ; ils souffriraient de voir la face pâle d’un paysan qui
a faim. Mais ils ne la voient pas, songeront-ils à la deviner sous la phrase
maladroite et complimenteuse de leur homme d’affaires ? D’ailleurs, savent-ils
ce que c’est que la faim ? Lequel d’entre eux a l’expérience de la campagne ? Et comment pourraient-ils se représenter la
misère du misérable ? Ils sont trop loin de lui pour cela, trop étrangers à sa
vie. Le portrait qu’ils s’en font est imaginaire ; jamais on ne s’est
représenté plus faussement le paysan ; aussi le réveil sera-t-il terrible.
C’est le bon villageois, doux, humble, reconnaissant, simple de cœur et droit
d’esprit, facile à conduire, conçu d’après Rousseau et les idylles qui se
jouent en ce moment même sur tous les théâtres de société . Faute de le connaître, ils l’oublient ; ils
lisent la lettre de leur régisseur, puis aussitôt le tourbillon du beau monde
les ressaisit, et, après un soupir donné à la détresse des pauvres, ils songent
que cette année ils ne toucheront pas leurs rentes […]
ces droits,
censives, lods et ventes, dîmes et le reste, sont entre les mains d’un
régisseur, et un bon régisseur est celui qui fait rentrer beaucoup d’argent. Il
n’a pas le droit d’être généreux aux dépens de son maître, et il est tenté
d’exploiter à son profit les sujets de son maître. En vain la molle main
seigneuriale voudrait être légère ou paternelle, la dure main du mandataire
pèse sur les paysans de tout son poids, et les ménagements d’un chef font place
aux exactions d’un commis. — Qu’est-ce donc lorsque, sur le domaine, au lieu
d’un commis, on trouve un fermier, un adjudicataire qui, moyennant une somme
annuelle, a acheté du seigneur l’exploitation de ses droits ? Dans l’élection
de Mayenne , et certainement aussi dans
beaucoup d’autres, les principaux domaines sont affermés de la sorte.
D’ailleurs il y a nombre de droits, comme les péages, la taxe des marchés, le
droit du troupeau à part, le monopole du four et du moulin banal, qui ne
peuvent guère être exercés autrement ; il faut au seigneur un adjudicataire qui
lui épargne les débats et les embarras de la perception . En ce cas si fréquent, toute l’exigence et
toute la rapacité de l’entrepreneur, décidé à gagner ou tout au moins à ne pas
perdre, s’abattent sur les paysans : « C’est un loup ravissant, dit Renauldon,
que l’on lâche sur la terre, qui en tire jusqu’aux derniers sous, accable les
sujets, les réduit à la mendicité, fait déserter les cultivateurs, rend odieux
le maître qui se trouve forcé de tolérer ses exactions, pour le faire jouir. »
Imaginez, si vous pouvez, le mal que peut faire un usurier de campagne armé
contre eux de droits si pesants ; c’est la seigneurie féodale aux mains
d’Harpagon ou plutôt du père Grandet. En effet, lorsqu’un droit devient
insupportable, on voit, par les doléances locales, que presque toujours c’est
un fermier qui l’exerce : c’est un
fermier de chanoines qui revendique l’héritage paternel de Jeanne Mermet, sous
prétexte qu’elle a passé chez son mari la première nuit de ses noces. On
trouverait à peine des exactions égales dans l’Irlande de 1830.
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