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vendredi 11 août 2017

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_45_ L’œuvre de la Constituante : L’anarchie spontanée devient l’anarchie légale

Si j’ai privilégié les extraits où Taine énonce et illustre ses thèses, il ne faut pas oublier qu’il est un historien archiviste, et qu’il ‘s appuie sur une masse considérable de documents et de témoignages. Ici, les effets de l’effondrement de tout gouvernement ( l’anarchie spontanée puis légale) sur  les tensions religieuses et la famine ( la circulation du blé)

Les guerres de religion reprennent, sous de nouveaux oripeaux

Bordeaux, jugeant que Montauban est en révolte contre la France, envoie quinze cents hommes de sa garde nationale pour élargir les détenus. Toulouse veut aider Bordeaux ; la fermentation est terrible ; quatre mille protestants se sauvent de Montauban ; des cités armées vont se combattre comme jadis en Italie. Il faut qu’un commissaire de l’Assemblée nationale et du roi, Mathieu Dumas, vienne haranguer le peuple de Montauban, obtenir la délivrance des prisonniers et rétablir la paix.
Un mois après, à Nîmes , l’échauffourée, plus sanglante, tourne contre les catholiques. – À la vérité, sur cinquante-quatre mille habitants, les protestants ne sont que douze mille ; mais le grand commerce est entre leurs mains : ils tiennent les manufactures ; ils font vivre trente mille ouvriers, et, aux élections de 1789, ils ont fourni cinq députés sur huit. En ce temps-là les sympathies étaient pour eux ; personne n’imaginait alors que l’Église régnante pût courir un risque. À son tour, elle est attaquée, et voilà les deux partis qui s’affrontent. – Les catholiques signent une pétition  , racolent les maraîchers du faubourg, gardent la cocarde blanche, et, lorsqu’elle est interdite, la remplacent par un pouf rouge, autre signe de reconnaissance. À leur tête est Froment, homme énergique, qui a de grands projets ; mais, sur le sol miné où il marche, l’explosion ne saurait être conduite. Elle se fait d’elle-même, au hasard, par le simple choc de deux défiances égales, et, avant le jour final, elle a commencé et recommencé déjà vingt fois par des provocations mutuelles, dénonciations, insultes, libelles, rixes, coups de pierre et coups de fusil. – Le 13 juin 1790, il s’agit de savoir quel parti donnera des administrateurs au district et au département ; à propos des élections, le combat s’engage. Au poste de l’évêché où se tient l’assemblée électorale, les dragons protestants et patriotes sont venus « trois fois plus nombreux qu’à l’ordinaire, mousquetons et pistolets chargés, la giberne bien garnie », et ils font patrouille dans les alentours. De leur côté, les poufs rouges, royalistes et catholiques, se plaignent d’être menacés, « nargués ». Ils font avertir le suisse « de ne plus laisser entrer aucun dragon à pied ni à cheval, sous peine de vie », et déclarent que « l’évêché n’est pas fait pour servir de corps de garde ». – Attroupements, cris sous les fenêtres : des pierres sont jetées ; la trompette d’un dragon qui sonnait le rappel est brisée ; deux coups de fusil partent  . Aussitôt les dragons font une décharge générale qui blesse beaucoup d’hommes et en tue sept. – À partir de ce moment, pendant toute la soirée et toute la nuit, on tire dans toute la ville, chaque parti croyant que l’autre veut l’exterminer, les protestants persuadés que c’est une Saint-Barthélemy, les catholiques que c’est « une Michelade ». Personne pour se jeter entre eux. Bien loin de donner des ordres, la municipalité en reçoit : on la rudoie, on la bouscule, on la fait marcher comme un domestique. Les patriotes viennent prendre à l’hôtel de ville l’abbé de Belmont, officier municipal, lui commandent, sous peine de mort, de proclamer la loi martiale, et lui mettent en main le drapeau rouge. « Marche donc, calotin, b.., j... f... ! Plus haut le drapeau, plus haut encore, tu es assez grand pour cela. » Et des bourrades, des coups de crosse. Il crache le sang ? n’importe, il faut qu’il soit en tête, bien visible, en façon de cible, tandis que, prudemment, ses conducteurs restent en arrière. Il avance ainsi, à travers les balles, tenant le drapeau, et se trouve prisonnier des poufs rouges, qui le relâchent en gardant son drapeau. – Second drapeau rouge tenu par le valet de ville, seconde promenade, nouveaux coups de fusil, les poufs rouges capturant encore ce drapeau, ainsi qu’un autre officier municipal. – Le reste de la municipalité et un commissaire du roi se réfugient aux casernes et font sortir la troupe. Cependant Froment et ses trois compagnies, cantonnés dans leurs tours et leurs maisons du rempart, résistent en désespérés. Mais le jour a paru, le tocsin a sonné, la générale a battu, les milices patriotes du voisinage, les protestants de la montagne, rudes Cévenols, arrivent en foule. Les poufs rouges sont assiégés ; un couvent de capucins, d’où l’on prétend qu’ils ont tiré, est dévasté, cinq capucins sont tués. La tour de Froment est démolie à coups de canon, prise d’assaut ; son frère est massacré, jeté en bas des murailles ; un couvent de jacobins attenant aux remparts est saccagé. Vers le soir, tous les poufs rouges qui ont combattu sont tués ou en fuite ; il n’y a plus de résistance. — Mais la fureur subsiste, et les quinze mille campagnards qui ont afflué dans la ville jugent qu’ils n’ont pas travaillé suffisamment. En vain on leur représente que les quinze autres compagnies de poufs rouges n’ont pas bougé, que les prétendus agresseurs « ne se sont pas même mis en état de défense », que, pendant toute la bataille, ils sont restés au logis, qu’ensuite, par surcroît de précaution, la municipalité leur a fait rendre leurs armes. En vain l’assemblée électorale, précédée d’un drapeau blanc, vient sur la place publique exhorter les citoyens à la concorde. « Sous prétexte de fouiller les maisons suspectes, on pille, on dévaste ; tout ce qui ne peut être enlevé est brisé. » À Nîmes seulement, cent vingt maisons sont saccagées ; mêmes ravages aux environs ; au bout de trois jours, le dégât monte à sept ou huit cent mille livres. Nombre de malheureux sont égorgés chez eux, ouvriers, marchands, vieillards, infirmes ; il y en a qui, « retenus dans leur lit depuis plusieurs années, sont traînés sur le seuil de leur porte pour y être fusillés ». D’autres sont pendus sur l’Esplanade, au Cours Neuf, d’autres hachés vivants à coups de faux et de sabres, les oreilles, le nez, les pieds, les poignets coupés. Selon l’usage, des légendes horribles provoquent des actions atroces. Un cabaretier, qui a refusé de distribuer les listes anticatholiques, passe pour avoir dans sa cave une mine toute prête de barils de poudre et de mèches soufrées ; on le dépèce à coups de hache et de sabre ; on décharge vingt fusils sur son cadavre ; on l’expose devant sa maison avec un pain long sur la poitrine, et on le perce encore de baïonnettes en lui disant : « Mange, b..., mange donc ! » – Plus de cent cinquante catholiques ont été assassinés ; beaucoup d’autres, tout sanglants, « sont entassés dans les prisons », et l’on continue les perquisitions contre les proscrits ; dès qu’on les aperçoit, on tire sur eux comme sur des loups. Aussi des milliers d’habitants demandent leurs passeports et quittent la ville. — Cependant, de leur côté, les campagnards catholiques des environs massacrent six protestants, un vieillard de quatre-vingt-deux ans, un jeune homme de quinze ans, un mari et sa femme dans leur métairie. – Pour arrêter les meurtres, il faut l’intervention de la garde nationale de Montpellier. Mais, si l’ordre est rétabli, ce n’est qu’au profit du parti vainqueur. Les trois cinquièmes des électeurs se sont enfuis ; un tiers des administrateurs du district et du département a été nommé en leur absence, et la majorité des nouveaux directoires est prise dans le club patriote. C’est pourquoi les détenus sont traités d’avance en coupables ….

Les batailles du blé : chacun pour soi


À la fin de 1789 , « le Roussillon refuse des secours au Languedoc ; le haut Languedoc au reste de la province, la Bourgogne au Lyonnais ; le Dauphiné se cerne ; une partie de la Normandie retient les blés achetés pour secourir Paris ». À Paris, il y a des sentinelles à la porte de tous les boulangers ; le 21 octobre, l’un d’eux est lanterné, et sa tête portée au bout d’une pique. Le 27 octobre, à Vernon, c’est le tour d’un négociant en blé, Planter, qui, l’hiver précédent, a nourri les pauvres de six lieues à la ronde ; en ce moment, ils ne lui pardonnent pas d’envoyer des farines à Paris ; pendu deux fois, il est sauvé, parce que deux fois la corde casse. — Ce n’est que par force et sous escorte que l’on peut faire arriver du grain dans une ville ; incessamment les gardes nationales ou le peuple soulevé le saisissent au passage. En Normandie  , la milice de Caen arrête sur les grands chemins le blé qu’on porte à Harcourt et ailleurs. En Bretagne, Auray et Vannes retiennent les convois de Nantes ; Lannion, ceux de Brest. Brest ayant voulu négocier, ses commissaires sont pris au collet ; couteau sur la gorge, on les contraint à signer l’abandon pur et simple des grains qu’ils ont payés, et ils sont reconduits hors de Lannion à coups de pierres. Là-dessus, 1 800 hommes sortent de Brest avec quatre canons, et vont reprendre leur bien, fusils chargés. Ce sont les mœurs des grandes famines féodales, et, d’un bout à l’autre de la France, sans compter les émeutes des affamés à l’intérieur des villes, on ne trouve qu’attentats semblables ou revendications pareilles. — « Le peuple armé de Nantua, Saint-Claude et Septmoncel, dit une dépêche  , a de nouveau coupé les vivres au pays de Gex ; il n’y vient de blé d’aucun côté ; tous les passages sont gardés. Sans le secours du gouvernement de Genève qui veut bien prêter 800 coupées de blé à ce pays, il faudrait ou mourir de faim, ou aller, à main armée, enlever le grain aux municipalités qui le retiennent. » Narbonne affame Toulon ; sur le canal du Languedoc, la navigation est interceptée ; les populations riveraines repoussent deux compagnies de soldats, brûlent un grand bâtiment, veulent « détruire le canal lui-même ». — Bateaux arrêtés, voitures pillées, pain taxé de force, coups de pierres et coups de fusil, combats de la populace contre la garde nationale, des paysans contre les citadins, des acheteurs contre les marchands, des ouvriers et des journaliers contre les fermiers et les propriétaires, à Castelnaudary, à Niort, à Saint-Étienne, dans l’Aisne, dans le Pas-de-Calais, principalement sur la longue ligne qui va de Montbrison à Angers, c’est-à-dire dans presque toute l’étendue de l’immense bassin de la Loire, tel est le spectacle que présente l’année 1790. — Et pourtant la récolte n’a point été mauvaise. Mais le blé ne circule plus ; chaque petit centre s’est contracté pour accaparer l’aliment : de là le jeûne des autres et les convulsions de tout l’organisme, premier effet de l’indépendance plénière que la Constitution et les circonstances confèrent à chaque groupe local.:/

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_44_ L’œuvre de la Constituante : L’anarchie spontanée devient l’anarchie légale

Comment l’utopie rousseauiste et la métaphysique des droits de l’homme ont dissous la société et toutes ses structures historiques réduisant les Français à l’état d’atomes contractants. L’anarchie spontanée devient l’anarchie légale. Pendant que l’utopie rousseauiste triomphe avec l’émouvante fête de la Fédération, les minorités violentes s’emparent des pouvoirs civil et militaire

L’anarchie spontanée devient l’anarchie légale; vingt-six millions d’atomes égaux et disjoints.

Telle est l’œuvre de l’Assemblée constituante. Par plusieurs lois, surtout par celles qui intéressent la vie privée, par l’institution de l’état civil, par le code pénal et le code rural , par les premiers commencements et la promesse d’un code civil uniforme, par l’énoncé de quelques règles simples en matière d’impôt, de procédure et d’administration, elle a semé de bons germes. Mais, en tout ce qui regarde les institutions politiques et l’organisation sociale, elle a opéré comme une académie d’utopistes et non comme une législature de praticiens. – Sur le corps malade qui lui était confié, elle a exécuté des amputations aussi inutiles que démesurées, et appliqué des bandages aussi insuffisants que malfaisants. Sauf deux ou trois restrictions admises par inconséquence, sauf le maintien d’une royauté de parade et l’obligation d’un petit cens électoral, elle a suivi jusqu’au bout son principe, qui est celui de Rousseau. De parti pris, elle a refusé de considérer l’homme réel qui était sous ses yeux, et s’est obstinée à ne voir en lui que l’être abstrait créé par les livres. – Par suite, avec un aveuglement et une raideur de chirurgien spéculatif, elle a détruit, dans la société livrée à son bistouri et à ses théories, non seulement les tumeurs, les disproportions et les froissements des organes, mais encore les organes eux-mêmes et jusqu’à ces noyaux vivants et directeurs autour desquels les cellules s’ordonnent pour recomposer un organe détruit, d’un côté ces groupes anciens, spontanés et persistants que la géographie, l’histoire, la communauté d’occupations et d’intérêts avaient formés, d’un autre côté ces chefs naturels que leur nom, leur illustration, leur éducation, leur indépendance, leur bonne volonté, leurs aptitudes désignaient pour le premier rôle. D’une part, elle dépouille, laisse ruiner et proscrire toute la classe supérieure, noblesse, parlementaires, grande bourgeoisie. D’autre part, elle dépossède et dissout tous les corps historiques ou naturels, congrégations religieuses, clergé, provinces, parlements, corporations d’art, de profession ou de métier. – L’opération faite, tout lien ou attache entre les hommes se trouve coupé, toute subordination ou hiérarchie a disparu. Il n’y a plus de cadres et il n’y a plus de chefs. Il ne reste que des individus, vingt-six millions d’atomes égaux et disjoints. Jamais matière plus désagrégée et plus incapable de résistance ne fut offerte aux mains qui voudront la pétrir ; il leur suffira pour réussir d’être dures et violentes. – Elles sont prêtes, ces mains brutales, et l’Assemblée qui a fait la poussière a préparé aussi le pilon…
La France est une fédération de quarante mille municipalités souveraines, où l’autorité des magistrats légaux vacille selon les caprices des citoyens actifs, où les citoyens actifs, trop chargés, se dérobent à leur emploi public, où une minorité de fanatiques et d’ambitieux accapare la parole, l’influence, les suffrages, le pouvoir, l’action, et autorise ses usurpations multipliées, son despotisme sans frein, ses attentats croissants, par la Déclaration des Droits de l’homme. – Le chef-d’œuvre de la raison spéculative et de la déraison pratique est accompli ; en vertu de la Constitution, l’anarchie spontanée devient l’anarchie légale. Celle-ci est parfaite ; on n’en a pas vu de plus belle depuis le neuvième siècle…

L’utopie Rousseuaiste- la Fête de la fédération

Si jamais utopie parut applicable, bien mieux, appliquée, convertie en fait, instituée à demeure, c’est celle de Rousseau en 1789 et dans les trois années qui suivent. Car non seulement ses principes ont passé dans les lois et son esprit anime la Constitution tout entière, mais encore il semble que la nation ait pris au sérieux son jeu d’idéologie, sa fiction abstraite. Cette fiction, elle l’exécute de point en point. Un contrat social effectif et spontané, une immense assemblée d’hommes qui, pour la première fois, viennent librement s’associer entre eux, reconnaître leurs droits respectifs, s’engager par un pacte explicite, se lier par un serment solennel, telle est la recette sociale prescrite par les philosophes : on la suit à la lettre. — Bien plus, comme la recette est réputée infaillible, l’imagination entre en branle, et la sensibilité du temps fait son office. Il est admis que les hommes, en redevenant égaux, sont redevenus frères  . Une subite et merveilleuse concorde de toutes les volontés et de toutes les intelligences va ramener l’âge d’or sur la terre. Il convient donc que le contrat social soit une fête, une touchante et sublime idylle, où, d’un bout de la France à l’autre, tous, la main dans la main, viennent jurer le nouveau pacte, avec des chants, des danses, des larmes d’attendrissement, des cris d’allégresse, dignes prémices de la félicité publique. En effet, d’un accord unanime, l’idylle se joue comme d’après un programme écrit.
Le 29 novembre 1789, à l’Étoile près de Valence, les fédérations ont commencé  . Douze mille gardes nationaux des deux rives du Rhône se promettent « de rester à jamais unis, de protéger la circulation des subsistances et de soutenir les lois émanées de l’Assemblée nationale ». – Le 13 décembre, à Montélimart, six mille hommes, représentants de vingt-sept mille autres, font un serment pareil, et se confédèrent avec leurs devanciers. – Là-dessus, de mois en mois et de province en province, l’ébranlement se propage…
Le 5 juin, sur la proposition de la municipalité parisienne, l’Assemblée décrète la Fédération universelle. Elle se fera le 14 juillet, partout à la fois, aux extrémités et au centre. Il y en aura une au chef-lieu de chaque district, une au chef-lieu de chaque département, une au chef-lieu du royaume. Pour celle-ci, chaque garde nationale députe à Paris un homme sur deux cents, chaque régiment un officier, un sous-officier et quatre soldats. – Au Champ-de-Mars, théâtre de la fête, on voit arriver quatorze mille représentants de la garde nationale des provinces, onze à douze mille représentants de l’armée de terre et de mer, outre la garde nationale de Paris, outre cent soixante mille spectateurs sur les tertres de l’enceinte, outre une foule encore plus grande sur les amphithéâtres de Chaillot et de Passy. Tous ensemble se lèvent, jurent fidélité à la nation, à la loi, au roi, à la Constitution nouvelle. Au bruit du canon qui annonce leur serment, les Parisiens qui sont demeurés au logis, hommes, femmes, enfants, lèvent la main du côté du Champ-de-Mars, en criant qu’ils jurent aussi. De tous les chefs-lieux de département et de district, de toutes les communes de France part, le même jour, le même serment. – Jamais pacte social n’a été plus expressément conclu…. le Français, bien plus gai, bien plus enfant qu’aujourd’hui, s’abandonne, sans arrière-pensée, à ses instincts de sociabilité, de sympathie et d’expansion.

L’exemple de Marseille- les minorités violentes s’emparent du pouvoir civil et militaire

Considérons sur place et dans un cas circonstancié cette dissolution générale. Le 18 janvier 1790, à Marseille, la nouvelle municipalité entre en fonctions. Selon l’usage, la majorité des électeurs n’a pas pris part au scrutin  , et le maire Martin n’a été élu que par un huitième des citoyens actifs. Mais, si la minorité dominante est petite, elle est résolue et entend n’être gênée en rien. « À peine constituée   », elle députe au roi pour qu’il retire ses troupes de Marseille ; celui-ci, toujours accommodant et faible, finit par y consentir : on prépare les ordres de marche, et la municipalité en est avertie. Mais elle ne veut tolérer aucun délai, et sur-le-champ « elle rédige, imprime et débite une dénonciation à l’Assemblée nationale » contre le commandant et les deux ministres, coupables, selon elle, d’avoir supposé ou supprimé des ordres du roi. En même temps, elle s’équipe et se fortifie comme pour un combat. Dès ses débuts, elle a cassé la garde bourgeoise trop amie de l’ordre, et institué une garde nationale où bientôt les gens sans propriété seront admis.. Ayant ainsi la force, elle en use, et d’abord contre la justice. — Une insurrection populaire avait été réprimée au mois d’août 1789, et les trois principaux meneurs, Rébecqui, Pascal, Granet, étaient détenus au château d’If. Ce sont des amis de la municipalité ; il faut qu’elle les délivre. À sa demande, l’affaire et retirée des mains du grand prévôt, et remise à la sénéchaussée ; mais, en attendant, le grand prévôt et ses assesseurs seront punis d’avoir fait leur office. De sa propre autorité, la municipalité leur interdit toutes fonctions. Ils sont dénoncés publiquement, « menacés de poignards, d’échafauds et de tout genre d’assassinat   ». Aucun imprimeur n’ose publier leur justification, par crainte des « vexations municipales ». Bientôt le procureur du roi et l’assesseur en sont réduits à chercher un asile dans le fort Saint-Jean ; le grand prévôt, après avoir tenu un peu plus longtemps, quitte Marseille, afin d’avoir la vie sauve
Le colonel de Royal-Marine, M. d’Ambert, coupable d’un mot trop vif contre la garde nationale et acquitté par le tribunal devant lequel on l’a traduit, ne peut être élargi qu’en secret et sous la protection de deux mille soldats ; la populace veut brûler la maison du lieutenant criminel qui a osé l’absoudre ; ce magistrat lui-même est en danger et forcé de se réfugier dans la maison du commandant militaire  . — Cependant, imprimés, écrits à la main, libelles injurieux de la municipalité et du club, délibérations séditieuses ou violentées des districts, quantité de pamphlets sont distribués gratis au peuple et aux soldats : de parti pris, on insurge d’avance les troupes contre leurs chefs. —

Sommée de faire respecter les forteresses, la municipalité répond par la réquisition d’ouvrir les portes et d’admettre la garde nationale à faire le service conjointement avec les soldats. Les commandants hésitent, allèguent la loi, demandent à consulter leur supérieur. Deuxième réquisition plus urgente : les commandants seront responsables des troubles que provoquera leur refus, et, s’ils résistent, ils sont déclarés fauteurs de guerre civile  . Ils cèdent, signent une capitulation. Un seul d’entre eux, le chevalier de Bausset, major du fort Saint-Jean, s’y est opposé et a refusé sa signature ; le lendemain, au moment où il vient à l’hôtel de ville, il est saisi, massacré ; sa tête est portée au bout d’une pique, et la bande des assassins, soldats et gens du peuple, danse avec des cris de joie autour de ses débris. – « Accident fâcheux, écrit la municipalité  . Par quel revers faut-il qu’après avoir jusqu’ici mérité et obtenu des éloges, un Bausset que nous n’avons pu soustraire au décret de la Providence vienne flétrir nos lauriers ? Parfaitement étrangers à cette scène tragique, ce n’était point à nous à en poursuivre les auteurs. » D’ailleurs, il était « coupable..., rebelle, condamné par l’opinion publique, et la Providence elle-même semble l’avoir abandonné au décret irrévocable de sa vengeance ». – Quant à la prise des forts, rien de plus légitime. « Ces places étaient au pouvoir des ennemis de l’État ; maintenant elles sont entre les mains des défenseurs de la Constitution de l’empire.


Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_43_ Vers le pouvoir des minorités

Autre mécanisme totalitaire bien mis en évidence par Taine. L hyperdémocratie entraine la démission des élites et le pouvoir des minorités. Explosion de l’abstention aux élections. La métaphysique vague des droits de l’homme livre sans protection la majorité aux abus des minorités violentes

La démission des élites

Au contraire, dans la pratique, nobles, dignitaires ecclésiastiques, parlementaires, grands fonctionnaires de l’ancien régime, haute bourgeoisie, presque tous les gens riches qui ont des loisirs sont exclus des élections par la violence, et des places par l’opinion ; bientôt ils se cantonnent dans la vie privée, et, par découragement ou dégoût, par scrupules monarchiques ou religieux, ils renoncent à la vie publique. – Par suite tout le faix des fonctions nouvelles retombe sur les plus occupés, négociants, industriels, gens de loi, employés, boutiquiers, artisans, cultivateurs. Ce sont eux qui doivent donner un tiers de leur temps déjà tout pris, négliger leur besogne privée pour un travail public, quitter leur moisson, leur établi, leur échoppe ou leurs dossiers, pour escorter des convois et faire patrouille, pour courir, séjourner et siéger à la maison commune, au chef-lieu de canton, de district ou de département  , sous une pluie de phrases et de paperasses, avec le sentiment qu’ils font une corvée gratuite, et que cette corvée ne profite guère au public. – Pendant les six premiers mois, ils la font de bon cœur : pour écrire les cahiers, pour s’armer contre les brigands, pour supprimer les impôts, les redevances et la dîme, leur zèle est très vif. Mais, cela obtenu ou extorqué, décrété en droit ou accompli en fait, qu’on ne les dérange plus. Ils ont besoin de tout leur temps ; ils ont leur récolte à rentrer, leurs chalands à servir, leurs commandes à livrer, leurs écritures à faire, leurs échéances à payer, toutes besognes urgentes qu’on ne peut ni ne doit abandonner ou interrompre. Sous le fouet de la nécessité et de l’occasion, ils ont donné un grand coup de collier, et, si on les en croit, désembourbé la charrette publique ; mais ce n’est pas pour s’y atteler à perpétuité et la traîner eux-mêmes. Confinés depuis des siècles dans la vie privée, chacun d’eux a sa petite brouette qu’il pousse, et c’est de celle-ci d’abord et surtout qu’il se croit responsable. Dès le commencement de 1790, le relevé des votes montre autant d’absents que de présents : à Besançon, sur 3 200 inscrits il n’y a que 959 votants ; quatre mois après, plus de la moitié des électeurs manque au scrutin  , et, dans toute la France, à Paris même, la tiédeur ne fera que croître

Par la démission de la majorité, la minorité devient souveraine

À défaut du grand nombre qui se dérobe, c’est le petit nombre qui fait le service et prend le pouvoir. Par la démission de la majorité, la minorité devient souveraine, et la besogne publique, désertée par la multitude indécise, inerte, absente, échoit au groupe résolu, agissant, présent, qui trouve le loisir et qui a la volonté de s’en charger. Dans un régime où toutes les places sont électives et où les élections sont fréquentes, la politique devient une carrière pour ceux qui lui subordonnent leurs intérêts privés ou y trouvent leur avantage personnel ; il y en a cinq ou six dans chaque village, vingt ou trente dans chaque bourg, quelques centaines dans chaque ville, quelques milliers à Paris. Voilà les vrais citoyens actifs. Eux seuls donnent tout leur temps et toute leur attention aux affaires publiques, correspondent avec les journaux et avec les députés de Paris, reçoivent et colportent sur chaque grande question le mot d’ordre, tiennent des conciliabules, provoquent des réunions, font des motions, rédigent des adresses, surveillent, gourmandent, ou dénoncent les magistrats locaux, se forment en comités, lancent et patronnent des candidatures, vont dans les faubourgs et dans les campagnes pour recruter des voix. – En récompense de ce travail, ils ont la puissance ; car ils mènent, les élections et sont élus aux offices ou pourvus de places par leurs candidats élus
La pâture est immense pour les ambitieux ; elle n’est pas mince pour les besogneux, et ils la saisissent. – Telle est la règle dans la démocratie pure : c’est ainsi que pullule aux États-Unis la fourmilière des politicians. Quand la loi appelle incessamment tous les citoyens à l’action politique, quelques-uns seulement s’y adonnent. Dans cette œuvre spéciale, ceux-ci deviennent spéciaux, par suite prépondérants. Mais, en échange de leur peine, il leur faut un salaire, et l’élection leur donne les places, parce qu’ils ont manipulé l’élection…
Deux sortes d’hommes recrutent cette minorité dominante : d’une part les exaltés, et de l’autre les déclassés. Vers la fin de 1789, les gens modérés, occupés, rentrent au logis, et, chaque jour, sont moins disposés à en sortir. La place publique appartient aux autres, à ceux qui, par zèle et passion politique, abandonnent leurs affaires, et à ceux qui, comprimés dans leur case sociale ou refoulés hors des compartiments ordinaires, n’attendaient qu’une issue nouvelle pour s’élancer. – En ce temps d’utopie et de révolution, ni les uns ni les autres ne manquent….
– Pendant la seconde moitié de 1790, on les voit partout, à l’exemple des Jacobins de Paris et sous le nom d’amis de la Constitution, se grouper en sociétés populaires. Dans chaque ville ou bourgade naît un club de patriotes, qui, tous les soirs ou plusieurs soirs par semaine, s’assemblent « pour coopérer au salut de la chose publique   ». C’est un organe nouveau, spontané, supplémentaire et parasite, qui, à côté des organes légaux, se développe dans le corps social. Insensiblement, il va grossir, tirer à soi la substance des autres, les employer à ses fins, se substituer à eux, agir par lui-même et pour lui seul, sorte d’excroissance dévorante dont l’envahissement est irrésistible, non seulement parce que les circonstances et le jeu de la Constitution la nourrissent, mais encore parce que son germe, déposé à de grandes profondeurs, est une portion vivante de la Constitution.

La métaphysique vague des droits de l’homme prépare le totalitarisme jacobin

En effet, en tête de la Constitution et des décrets qui s’y rattachent, s’étale la Déclaration des Droits de l’homme….
Nulle institution ou autorité ne mérite obéissance si elle est contraire aux droits qu’elle a pour but de garantir. Antérieurs à la société, ces droits sacrés priment toute convention sociale, et, quand nous voulons savoir si l’injonction légale est légitime, nous n’avons qu’à vérifier si elle est conforme au droit naturel. Reportons-nous donc, en chaque cas douteux ou difficile, vers cet évangile philosophique, vers ce catéchisme incontesté, vers ces articles de foi primordiaux que l’Assemblée nationale a proclamés. – Elle-même, expressément, nous y invite. Car elle nous avertit que « l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements ». Elle déclare que « le but de toute association politique est la conservation de ces droits naturels et imprescriptibles ». Elle les énonce « afin que les actes du pouvoir législatif et ceux du pouvoir exécutif puissent être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique ». Elle veut « que sa déclaration soit constamment présente à tous les membres du corps social ». ..
Quels sont-ils, ces droits supérieurs, et, en cas de contestation, qui prononcera comme arbitre ? – Ici rien de semblable aux déclarations précises de la Constitution américaine  , à ces prescriptions positives qui peuvent servir de support à une réclamation judiciaire, à ces interdictions expresses qui empêchent d’avance plusieurs sortes de lois, qui tracent une limite à l’action des pouvoirs publics, qui circonscrivent des territoires où l’État ne peut entrer, parce qu’ils sont réservés à l’individu. Au contraire, dans la déclaration de l’Assemblée nationale, la plupart des articles ne sont que des dogmes abstraits, des définitions métaphysiques, des axiomes plus ou moins littéraires, c’est-à-dire plus ou moins faux, tantôt vagues et tantôt contradictoires, susceptibles de plusieurs sens et susceptibles de sens opposés, bons pour une harangue d’apparat et non pour un usage effectif, simple décor, sorte d’enseigne pompeuse, inutile et pesante, qui, guindée sur la devanture de la maison constitutionnelle et secouée tous les jours par des mains violentes, ne peut manquer de tomber bientôt sur la tête des passants  . — On n’a rien fait pour parer à ce danger visible. Rien de semblable ici à cette Cour suprême qui aux États-Unis est la gardienne de la Constitution, même contre le Congrès, qui, au nom de la Constitution, peut invalider en fait une loi même votée et sanctionnée par tous les pouvoirs et dans toutes les formes, qui reçoit la plainte du particulier lésé par la loi inconstitutionnelle, qui arrête la main du shérif ou du percepteur levée sur lui, et qui lui assigne sur eux des intérêts et dommages. On a proclamé des droits indéfinis et discordants, sans pourvoir à leur interprétation, à leur application, à leur sanction. On ne leur a point ménagé d’organe spécial. On n’a point chargé un tribunal distinct d’accueillir leurs réclamations, de terminer leurs litiges légalement, pacifiquement, en dernier ressort, par un arrêté définitif qui devienne un précédent et serre le sens lâche du texte. On charge de tout cela tout le monde, c’est-à-dire ceux qui veulent s’en charger, en d’autres termes la minorité délibérante et agissante. — Ainsi, dans chaque ville ou bourgade, c’est le club local qui, avec l’autorisation du législateur lui-même, devient le champion, l’arbitre, l’interprète, le ministre des droits de l’homme, et qui, au nom de ces droits supérieurs, peut protester ou s’insurger, si bon lui semble, non seulement contre les actes légitimes des pouvoirs légaux, mais encore contre le texte authentique de la Constitution et des lois…

Considérez en effet ces droits tels qu’on les proclame, avec le commentaire du harangueur qui les explique au club, devant des esprits échauffés et entreprenants, ou dans la rue, devant une foule surexcitée et grossière. Tous les articles de la Déclaration sont des poignards dirigés contre la société humaine, et il n’y a qu’à pousser le manche pour faire entrer la lame  . – Parmi « ces droits naturels et imprescriptibles », le législateur a mis « la résistance à l’oppression ». Nous sommes opprimés, résistons et levons-nous en armes. – Selon le législateur, « la société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ». Allons à l’hôtel de ville, interrogeons nos magistrats tièdes ou suspects, surveillons leurs séances, vérifions s’ils poursuivent les prêtres et s’ils désarment les aristocrates, empêchons-les de machiner contre le peuple, et faisons marcher ces mauvais commis…Aux termes mêmes de la Déclaration, « il n’y a plus ni vénalité ni hérédité d’aucun office public ». Ainsi la royauté héréditaire est illégitime : allons aux Tuileries et jetons le trône à bas. – Aux termes mêmes de la Déclaration, « la loi est l’expression de la volonté générale ». Écoutez ces clameurs de la place publique, ces pétitions qui arrivent de toutes les villes : voilà la volonté générale qui est la loi vivante et qui abolit la loi écrite. À ce titre, les meneurs de quelques clubs de Paris déposeront le roi, violenteront l’Assemblée législative, décimeront la Convention nationale. – En d’autres termes, la minorité bruyante et factieuse va supplanter la nation souveraine, et désormais rien ne lui manque pour faire ce qui lui plait quand il lui plait. Car le jeu de la Constitution lui a donné la réalité du pouvoir, et le préambule de la Constitution lui donne l’apparence du droit.

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_42_ le gouvernement des métaphysiciens

Le gouvernement des métaphysiciens conduit à refuser, ou tout au moins à une grande méfiance contre, le gouvernement représentatif  et à traiter les élus comme des commis qu’on peut renvoyer à tout moment.  Tout devient ingouvernable. La multiplication indéfinie des élections conduit le citoyen actif à devoir consacrer une partie insupportable de son temps à ses « devoirs ». C’est ainsi préparer le gouvernement totalitaire par le contrôle des élections par des minorités violents, l’ensemble des citoyens les ayant déserté.
Aug. Comte : « tout choix des supérieurs par les infé­rieurs est profondément anarchique : il n'a jamais servi qu'à dissoudre graduel­le­ment un ordre vicieux. » (Catéchisme positiviste,  10ème entretien)

La décomposition de l’autorité locale- les impôts ne rentrent plus

C’est à peine si un chef absolu, envoyé de loin et d’en haut, le plus énergique et le plus expert, soutenu par la force armée la plus disciplinée et la plus obéissante, viendrait à bout d’une pareille besogne, et, à sa place, il n’y a qu’une municipalité à qui tout manque, l’autorité, l’instrument, l’expérience, la capacité et la volonté.
Dans la campagne, dit un orateur à la tribune  , « sur 40 000 municipalités, il y en a 20 000 où les officiers municipaux ne savent ni lire ni écrire ». En effet, le curé en est exclu par la loi, et, sauf en Vendée, le seigneur en est exclu par l’opinion. D’ailleurs, en beaucoup de provinces, on ne parle que patois   ; le français, surtout le français philosophique et abstrait des lois et proclamations nouvelles, demeure un grimoire. Impossible d’entendre et d’appliquer les décrets compliqués, les instructions savantes qui arrivent de Paris. – Ils viennent à la ville, se font expliquer et commenter tout au long l’office dont ils sont chargés, tâchent de comprendre, paraissent avoir compris, puis, la semaine suivante, reviennent n’ayant rien compris du tout, ni la façon de tenir les registres de l’état civil, ni la manière de dresser le rôle des impôts, ni la distinction des droits féodaux abolis et des droits féodaux maintenus, ni les règles qu’ils doivent faire observer dans les opérations électorales, ni les limites que la loi pose à leur subordination et à leurs pouvoirs. Rien de tout cela n’entre dans leur cervelle brute et novice ; au lieu d’un paysan qui vient de quitter ses bœufs, il faudrait ici un homme de loi, aidé d’un commis exercé. — À leur ignorance, ajoutez leur prudence ; ils ne veulent pas se faire d’ennemis dans leur commune, et ils s’abstiennent, surtout en matière d’impôt. Neuf mois après le décret sur la contribution patriotique, « 28 000 municipalités sont en retard, et n’ont (encore) envoyé ni rôles ni aperçus   ». À la fin de janvier 1792, « sur 40 911 municipalités, 5 448 seulement ont déposé leurs matrices, 2 560 rôles seulement sont définitifs et en recouvrement. Un grand nombre n’ont pas même commencé leurs états de section   ». — C’est bien pis quand ils croient avoir compris et se mettent en devoir d’appliquer. Dans leur esprit incapable d’abstractions, la loi se transforme et se déforme par des interprétations extraordinaires. On verra ce qu’elle y devient quand il s’agit des droits féodaux, des forêts, des communaux, de la circulation des blés, du taux des denrées, de la surveillance des aristocrates, de la protection des personnes et des propriétés. Selon eux, elle les autorise et les invite à faire de force et à l’instant tout ce dont ils ont besoin ou envie pour le moment.

Le gouvernement des métaphysiciens  et des légistes. La notion d’autorité disparait

— Plus affiné, et capable le plus souvent d’entendre les décrets, l’officier municipal des gros bourgs et des villes n’est guère plus en état de les bien mettre en pratique. Sans doute il est intelligent, plein de bonne volonté, zélé pour le bien public. En somme, pendant les deux premières années de la Révolution, c’est la portion la plus instruite et la plus libérale de la bourgeoisie qui, à la municipalité comme au département et au district, arrive aux affaires. Presque tous sont des hommes de loi, avocats, notaires, procureurs, avec un petit nombre d’anciens privilégiés imbus du même esprit, un chanoine à Besançon, un gentilhomme à Nîmes. Ils ont les meilleures intentions, ils aiment l’ordre et la liberté, ils donnent leur temps et leur argent, ils siègent en permanence, ils accomplissent un travail énorme ; souvent même ils s’exposent volontairement à de grands dangers. — Mais ce sont des bourgeois philosophes, semblables en cela à leurs députés de l’Assemblée nationale, et, à ce double titre, aussi incapables que leurs députés de gouverner une nation dissoute. À ce double titre, ils sont malveillants pour l’ancien régime, hostiles au catholicisme et aux droits féodaux, défavorables au clergé et à la noblesse, enclins à étendre la portée et à exagérer la rigueur des décrets récents, partisans des droits de l’homme, par suite humanitaires, optimistes, disposés à excuser les méfaits du peuple, hésitants, tardifs et souvent timides en face de l’émeute, bref excellents pour écrire, exhorter et raisonner, mais non pour casser des têtes et pour se faire casser les os. Rien ne les a préparés à devenir, du jour au lendemain, des hommes d’action. Jusqu’ici ils ont toujours vécu en administrés passifs, en particuliers paisibles, en gens de cabinet et de bureau, casaniers, discoureurs et polis, à qui les phrases cachaient les choses et qui, le soir, sur le mail, à la promenade, agitaient les grands principes du gouvernement sans prendre garde au mécanisme effectif qui, avec la maréchaussée pour dernier rouage, protégeait leur sécurité, leur promenade et leur conversation. Ils n’ont point ce sentiment du danger social qui fait le chef véritable et qui subordonne les émotions de la pitié nerveuse aux exigences du devoir public. Ils ne savent pas qu’il vaut mieux faire tuer cent citoyens honnêtes que leur laisser pendre un coupable non jugé. Entre leurs mains, la répression n’a ni promptitude, ni raideur, ni constance. Ils restent à l’hôtel de ville ce qu’ils étaient avant d’y entrer, des légistes et des scribes, féconds en proclamations, en rapports, en correspondances. C’est là tout leur rôle, et, si quelqu’un d’entre eux, plus énergique, veut en sortir, les prises lui manquent sur cette commune que, d’après la Constitution, il doit conduire, et sur cette force armée qu’on lui confie pour faire observer la loi…
Toujours, et notamment en cas de danger ou de grande émotion publique, le supérieur, s’il est directement nommé par ceux à qui il commande, leur apparaît comme leur commis.

L’électeur souverain et la multiplication des élections: il doit consacrer un tiers de son temps aux affaires publiques

Voici donc le vrai souverain, l’électeur garde national et votant. C’est bien lui que la Constitution a voulu faire roi ; à tous les degrés de la hiérarchie, il est là, avec son suffrage pour déléguer l’autorité, et avec son fusil pour en assurer l’exercice. – Par son libre choix, il crée tous les pouvoirs locaux, intermédiaires et centraux, législatifs, administratifs, ecclésiastiques et judiciaires. Directement et dans les assemblées primaires, il nomme le maire, le corps municipal, le procureur et le conseil de la commune, le juge de paix et ses assesseurs, les électeurs du second degré. Indirectement et par ces électeurs élus, il nomme les administrateurs et procureurs-syndics du district et du département, les juges au civil et au criminel, l’accusateur public, les évêques et curés, les membres de l’Assemblée nationale, les jurés de la haute cour nationale  . — Tous ces mandats qu’il confère sont à courte échéance, et les principaux, ceux d’officier municipal, d’électeur, de député, ne durent que deux ans ; au bout de ce bref délai, ses mandataires sont ramenés sous son vote, afin que, s’ils lui déplaisent, il puisse les remplacer par d’autres. Il ne faut pas que ses choix l’enchaînent, et, dans une maison bien tenue, le propriétaire légitime doit être à même de renouveler librement, aisément, fréquemment son personnel de commis.
La loi lui demande un service incessant de jour et de nuit, de corps et d’esprit, comme gendarme et comme électeur. – Ce que doit peser ce service de gendarme, on en peut juger par le nombre des émeutes. Combien est pesant ce service d’électeur, la liste des élections va le montrer.
En février, mars, avril et mai 1789, assemblées de paroisse très longues pour choisir les électeurs et écrire les doléances ; assemblées de bailliage encore plus longues pour choisir les députés et rédiger le cahier. — En juillet et en août 1789, assemblées spontanées pour élire ou confirmer les corps municipaux ; autres assemblées spontanées par lesquelles les milices se forment et nomment leurs officiers ; puis, dans la suite, assemblées incessantes de ces mêmes milices, pour se fondre en une seule garde nationale, pour renouveler leurs officiers, pour députer aux fédérations. – En décembre 1789 et janvier 1790, assemblées primaires pour élire les officiers municipaux et leur conseil. – En mai 1790, assemblées primaires et secondaires pour nommer les administrateurs de département et de district. – En octobre 1790, assemblées primaires pour élire le juge de paix et ses assesseurs, assemblées secondaires pour élire le tribunal de district. – En novembre 1790, assemblées primaires pour renouveler une moitié du corps municipal. – En février et mars 1791, assemblées secondaires pour nommer l’évêque et les curés. – En juin, juillet, août et septembre 1791, assemblées primaires et secondaires pour renouveler une moitié des administrateurs de département et de district, pour nommer le président, l’accusateur public et le greffier du tribunal criminel, pour choisir les députés. – En novembre 1791, assemblées primaires pour renouveler une moitié du conseil municipal. — Notez que beaucoup de ces élections traînent, parce que les votants manquent d’expérience, parce que les formalités sont compliquées, parce que l’opinion est divisée. En août et septembre 1791, à Tours, elles se prolongent pendant treize jours   ; à Troyes, en janvier 1790, au lieu de trois jours, elles occupent trois semaines ; à Paris, en septembre et octobre 1791, rien que pour choisir les députés, elles durent trente-sept jours ; en nombre d’endroits, elles sont contestées, cassées et recommencent. — À ces convocations universelles qui mettent en mouvement toute la France, joignez les convocations locales par lesquelles une commune s’assemble pour approuver ou contredire ses officiers municipaux, pour réclamer auprès du département, du roi, ou de l’Assemblée, pour demander le maintien de son curé, l’approvisionnement de son marché, la venue ou le renvoi d’un détachement militaire…
En toute élection importante, on peut compter qu’un mois d’avance les électeurs seront en branle, et que quatre semaines de discussions, manœuvres, conciliabules ne sont pas de trop pour l’examen des candidatures et pour le racolage des voix. — Ajoutez donc cette longue préface à chacune de ces élections si longues, si souvent répétées, et maintenant faites une masse de tous les dérangements et déplacements, de toutes les pertes de temps, de tout le travail que l’opération réclame. Chaque convocation des assemblées primaires appelle, pendant une ou plusieurs journées, à la maison commune ou au chef-lieu de canton, environ trois millions cinq cent mille électeurs du premier degré. Chaque convocation des assemblées du second degré fait venir et séjourner au chef-lieu de leur département, puis au chef-lieu de leur district, environ quarante mille électeurs élus. Chaque remaniement ou réélection dans la garde nationale assemble sur la place publique ou fait défiler au scrutin de la maison commune trois ou quatre millions de gardes nationaux….
Jamais machine n’a requis pour s’établir et marcher une aussi prodigieuse dépense de forces. Aux États-Unis, où maintenant elle se fausse par son propre jeu, on a calculé que, pour satisfaire au vœu de la loi et maintenir chaque rouage à sa place exacte, il faudrait que chaque citoyen donnât par semaine un jour entier, un sixième de son temps aux affaires publiques. En France, où le régime est nouveau, où le désordre est universel, où le service de garde national vient compliquer le service d’électeur et d’administrateur, j’estime qu’il faudrait deux jours.
À cela aboutit la Constitution ; telle est son injonction latente et finale : chaque citoyen actif donnera aux affaires publiques un tiers de son temps.

Or ces douze cent mille administrateurs, ces trois ou quatre millions d’électeurs et de gardes nationaux sont justement les hommes de France qui ont le moins de loisir. En effet, dans la classe des citoyens actifs sont compris presque tous les hommes qui travaillent de leur esprit ou de leurs bras.



jeudi 10 août 2017

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_41_ la théorie du gouvernement

Ici, ce n’est plus l’anarchie spontanée, mais l’anarchie et la faiblesse du gouvernement organisés par la  Constituante. Refus d’une chambre haute pour arbitrer entre exécutif et législatif au nom  du concept totalitaire de l’unité du peuple et de sa volonté. Méfiance et limite de toute autorité.
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 A comparer avec la théorie positiviste du gouvernement  (Pierre Laffitte, Revue Occidentale, 1908): «toute société n'existe que par un gouvernement, c'est-à-dire par un appareil de plus en plus compliqué qui opère la réaction de l'ensemble sur les parties par force ou par persuasion »... « Le gouvernement est l'appareil qui opère la réaction de l'ensemble sur les parties en faisant suffisamment concourir vers un but déterminé les volontés distinctes ». « la doctrine métaphysique, en proclamant que le pouvoir émane de la volonté populaire, énonce ainsi, sous forme métaphysique, l'utilité de l'action modificatrice du public, et en même temps la nécessité que le pouvoir soit en rapport avec les dispositions fondamentales d'une époque ». Mais cette conception est purement destructrice, car ignorant que le « pouvoir a une source indépendante de ceux qui le subissent » et que « tout gouvernement a réellement une source spontanée émanant de la nature même des choses, sur laquelle nous n'avons qu'une action modificatrice »

Ce qu’on appelle un gouvernement- nécessité d’une chambre haute

Ce qu’on appelle un gouvernement, c’est un concert de pouvoirs, qui, chacun dans un office distinct, travaillent ensemble à une œuvre finale et totale. Que le gouvernement fasse cette œuvre, voilà tout son mérite ; une machine ne vaut que par son effet. Ce qui importe, ce n’est pas qu’elle soit bien dessinée sur le papier, mais c’est qu’elle fonctionne bien sur le terrain. En vain les constructeurs allégueraient la beauté de leur plan et l’enchaînement de leurs théorèmes ; on ne leur a demandé ni plans ni théorèmes, mais un outil. — Pour que cet outil soit maniable et efficace, deux conditions sont requises. En premier lieu, il faut que les pouvoirs publics s’accordent : sans quoi ils s’annulent. En second lieu, il faut que les pouvoirs publics soient obéis : sans quoi ils sont nuls. La Constituante n’a pourvu ni à cette concorde ni à cette obéissance. Dans la machine qu’elle a faite, les moteurs se contrarient ; l’impulsion ne se transmet pas ; du centre aux extrémités l’engrenage fait défaut ; les grandes roues du centre et du haut tournent à vide ; les innombrables petites roues qui touchent le sol s’y faussent ou s’y brisent ; en vertu de son mécanisme même, elle reste en place, inutile, surchauffée, sous des torrents de fumée vaine, avec des grincements et des craquements qui croissent et annoncent qu’elle va sauter.
Considérons d’abord les deux pouvoirs du centre, l’Assemblée et le roi. – Ordinairement, quand une Constitution établit des pouvoirs distincts et d’origine différente, elle leur prépare, par l’institution d’une Chambre haute, un arbitre en cas de conflit. – À tout le moins, elle leur donne des prises mutuelles. Il en faut une à l’Assemblée sur le roi : c’est le droit de refuser l’impôt. Il en faut une au roi sur l’Assemblée : c’est le droit de la dissoudre. Sinon, l’un des deux étant désarmé, l’autre devient tout-puissant et, par suite, fou. En ceci le péril est aussi grand pour une Assemblée omnipotente que pour un roi absolu. Si elle veut garder sa raison, elle a besoin comme lui de répression et de contrôle, et, s’il est bon qu’elle puisse le contraindre en lui refusant les subsides, il est bon qu’il puisse se défendre contre elle en appelant d’elle aux électeurs. – Mais, outre ces moyens extrêmes, dont l’emploi est dangereux et rare, il en est un autre dont l’usage est journalier et sûr : c’est le droit pour le roi de prendre son ministère dans la Chambre. Le plus souvent ce sont alors les chefs de la majorité qui deviennent ministres, et par leur nomination, l’accord se trouve fait entre le roi et l’Assemblée : car ils sont tout à la fois les hommes de l’Assemblée et les hommes du roi. Grâce à cet expédient, non seulement l’Assemblée est rassurée, puisque ses conducteurs administrent, mais encore elle est contenue, parce que ceux-ci deviennent du même coup compétents et responsables. Placés au centre des services, ils peuvent juger si la loi est utile ou applicable ; obligés de l’exécuter, ils en calculent les effets avant de la proposer ou de l’accepter. Rien de plus sain pour une majorité que le ministère de ses chefs ; rien de plus efficace pour réprimer ses témérités ou ses intempérances. Un conducteur de train ne souffre pas volontiers qu’on ôte le charbon à sa machine, ni qu’on casse les rails sur lesquels il va rouler. – Avec toutes ses insuffisances et tous ses inconvénients, ce procédé est encore le meilleur qu’ait trouvé l’expérience humaine pour préserver les sociétés du despotisme et de l’anarchie. Au pouvoir absolu qui les fonde ou les sauve, mais qui les opprime ou les épuise, on a substitué peu à peu des pouvoirs distincts reliés entre eux par un tiers arbitre, par une dépendance réciproque et par un organe commun.
Mais, aux yeux des constituants, l’expérience n’a pas de poids, et, au nom des principes, ils tranchent successivement tous les liens qui pourraient forcer les deux pouvoirs à marcher d’accord. – Point de Chambre haute ; elle serait un asile ou une pépinière d’aristocratie. D’ailleurs, « la volonté nationale étant une », il répugne « de lui donner des organes différents ». C’est ainsi qu’ils procèdent avec des définitions et des distinctions d’idéologie, appliquant des formules et des métaphores toutes faites. – Nulle prise au roi sur le corps législatif : l’exécutif est un bras qui ne doit qu’obéir, et il serait ridicule que le bras pût en quelque façon contraindre ou conduire la tête. À peine si l’on concède au monarque un veto suspensif ; encore Siéyès proteste, déclarant que c’est là une lettre de cachet lancée contre la volonté générale », et l’on soustrait à ce veto les articles de la Constitution, les lois de finance et d’autres lois encore – Ce n’est pas le monarque qui convoque l’Assemblée ni les électeurs de l’Assemblée ; il n’a rien à dire ni à voir dans les opérations qui la forment ; les électeurs se réunissent et votent sans qu’il les appelle ou les surveille. Une fois l’Assemblée élue, il ne peut ni l’ajourner ni la dissoudre. Il ne peut pas même lui proposer une loi  , il lui est seulement permis « de l’inviter à prendre un « objet en considération ». On le confine dans son emploi exécutif ; bien mieux, on bâtit une sorte de muraille entre lui et l’Assemblée, et l’on bouche soigneusement la fissure par laquelle elle et lui pourraient se donner la main. — Défense aux députés de devenir ministres pendant toute la durée de leur mandat et deux ans après son terme : au contact de la cour, on craint qu’ils ne se laissent corrompre, et, de plus, quels que soient les ministres, on ne veut pas subir leur ascendant  . Si l’un d’eux est introduit dans l’Assemblée, ce ne sera pas pour y donner des conseils, mais seulement pour fournir des renseignements, pour répondre à des interrogatoires, pour protester de son zèle en termes humbles et en posture douteuse  . Car, à titre d’agent royal, il est suspect comme le roi lui-même, et on séquestre le ministre dans ses bureaux comme on séquestre le roi dans son palais. — Tel est l’esprit de la Constitution   : en vertu de la théorie et pour mieux assurer la séparation des pouvoirs, on a détruit à jamais leur entente volontaire, et, pour suppléer à leur concorde impossible, il ne reste plus qu’à faire de l’un le maître et de l’autre le commis….

Dans tout l’ordre civil et dans tout l’ordre militaire, le commandement est énervé

Aux yeux de nos législateurs, l’obéissance doit toujours être spontanée, jamais forcée, et, pour supprimer le despotisme, ils suppriment le gouvernement. Règle générale, dans la hiérarchie qu’ils établissent, les subordonnés sont indépendants de leur supérieur ; car celui-ci ne les nomme pas et ne peut les destituer ; il ne garde sur eux qu’un droit de conseil et de remontrance. Tout au plus, en certains cas, il lui est permis d’annuler leurs actes, de leur infliger une suspension provisoire, révocable et contestée. – Ainsi qu’on l’a vu, aucun pouvoir local n’est délégué par le pouvoir central ; celui-ci ressemble à un homme sans mains ni bras dans un fauteuil doré. Le ministre des finances ne peut nommer ni destituer un seul percepteur ou receveur ; le ministre de l’intérieur, un seul administrateur de département, de district ou de commune ; le ministre de la justice, un seul juge ou accusateur public. Dans ces trois services, le roi n’a qu’un homme à lui, le commissaire chargé de requérir auprès des tribunaux l’observation des lois, et, après sentence, l’exécution des jugements rendus. – De ce coup, tous les muscles du pouvoir central sont tranchés, et désormais chaque département est un petit État qui vit à part.
Mais, dans le département lui-même, une amputation pareille a coupé de même tous les liens par lesquels le supérieur pouvait maintenir et conduire le subordonné. – Si les administrateurs du département peuvent agir sur ceux des districts, et ceux du district sur ceux des municipalités, ce n’est aussi que par voie de réquisition et de semonce. Nulle part le supérieur n’est un commandant qui ordonne et contraint ; partout il n’est qu’un censeur qui avertit et gronde. – Pour affaiblir encore cette autorité déjà si affaiblie, à chaque degré de la hiérarchie on l’a divisée entre plusieurs. Ce sont des conseils superposés qui administrent le département, le district et la commune. Dans aucun de ces conseils il n’y a de tête dirigeante. Partout l’exécution et la permanence appartiennent à des directoires de quatre ou huit membres, à un bureau de deux, trois, quatre, six et sept membres, dont le chef élu, président ou maire  , n’a qu’une primauté honorifique…
Non seulement on les soumet au contrôle d’un conseil élu, non seulement on les renouvelle par moitié tous les deux ans, mais encore le maire et le procureur de la commune après quatre ans d’exercice, le procureur-syndic de département ou de district après huit ans d’exercice, le receveur de district après six ans d’exercice, ne sont plus réélus. Tant pis pour les affaires et pour le public s’ils ont mérité et gagné la confiance des électeurs, s’ils ont acquis par la pratique une compétence rare et précieuse ; on ne veut pas qu’ils s’ancrent dans leur poste. Peu importe que leur maintien introduise dans leur service l’esprit de suite et la prévoyance ; on craint qu’ils ne prennent trop d’influence, et la loi les chasse dès qu’ils deviennent experts et autorisés. – Jamais la jalousie et le soupçon n’ont été plus en éveil contre le pouvoir même légal et légitime. On le mine et on le sape jusque dans les services où l’on reconnaît la nécessité, jusque dans l’armée et dans la gendarmerie  . – Dans l’armée, pour nommer un sous-officier, les sous-officiers forment une liste, et le capitaine en extrait trois sujets, entre lesquels le colonel choisit. Pour choisir un sous-lieutenant, tous les officiers votent, et il est nommé à la majorité des suffrages. – Dans la gendarmerie, pour nommer un gendarme, le directoire du département fait une liste, le colonel y désigne cinq noms, et le directoire en choisit un. Pour choisir un brigadier, un maréchal des logis ou un lieutenant, voici, outre le directoire et le colonel, une autre intervention, celle des sous-officiers et officiers. C’est un système compliqué d’élections et de triages, qui, remettant une portion du choix à l’autorité civile et aux subordonnés militaires, ne laisse au colonel que le tiers ou le quart de son ancien ascendant.

Quant à la garde nationale, le principe nouveau y est appliqué sans réserve. Tous les sous-officiers et les officiers, jusqu’au grade de capitaine, sont élus par leurs hommes. Tous les officiers supérieurs sont élus par les officiers inférieurs. Tous les sous-officiers et tous les officiers inférieurs et supérieurs sont élus pour un an seulement, et ne peuvent être réélus qu’après un an d’intervalle, pendant lequel ils auront servi comme simples gardes  . – La conséquence est manifeste : dans tout l’ordre civil et dans tout l’ordre militaire, le commandement est énervé ; les subalternes ne sont plus des instruments exacts et sûrs ; le chef n’a plus sur eux de prise efficace.

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_34_ Recettes totalitaires

Important, magistral : les recettes du totalitarisme _suite. Des modérés qui par idéologie et méfiance de tout pouvoir organisent leur incapacité à agir. Se garder de se confronter au pouvoir réel pour garder la pureté de la théorie, de l’idéologie. L’échec inévitable dans ces conditions expliqué par les complots des ennemis malfaisants. Refus de réformes graduelles, volonté de changer toute la société selon l’idéologie.
Commentaire Positiviste ; les idées métaphysiques ne pouvaient servie qu’ à détruire l’ordre social existant, condamné. Mais « Ce qui est né pour détruire est impropre à fonder » (Plan des travaux scientifiques)

Une assemblée qui refuse le pouvoir

Ordinairement, dans une assemblée toute-puissante, quand un parti prend l’ascendant et groupe autour de lui la majorité, il fournit le ministère, et cela suffit pour lui donner ou lui rendre quelque lueur de bon sens. Car ses conducteurs, ayant en main le gouvernement, en deviennent responsables, et, lorsqu’ils proposent ou acceptent une loi, ils sont obligés d’en prévoir l’effet. Rarement un ministre de la guerre ou de la marine acceptera un code militaire qui établira la désobéissance permanente dans l’armée ou dans la flotte. Rarement un ministre des finances proposera des dépenses auxquelles les recettes ne peuvent suffire, ou un système de perception par lequel l’impôt ne rentrera pas. Placés au centre des informations, avertis jour par jour et en détail, entourés de conseillers experts et de commis spéciaux, les chefs de la majorité, qui deviennent ainsi les chefs de l’administration, passent tout de suite de la théorie à la pratique, et il faut que les fumées de la politique spéculative soient bien épaisses dans leur cervelle pour en exclure les lumières multipliées que l’expérience y darde à chaque instant. Mettez le théoricien le plus décidé à la barre d’un navire : quelle que soit la raideur de ses principes ou de ses préjugés, jamais, s’il n’est aveugle ou contraint par des aveugles, il ne s’obstinera à gouverner toujours à gauche ou toujours à droite. Effectivement, après le voyage de Varennes, lorsque l’Assemblée, maîtresse du pouvoir exécutif, commandera directement aux ministres, elle reconnaîtra elle-même que sa machine constitutionnelle ne fonctionne que pour détruire, et ce sont les principaux révolutionnaires, Barnave, Duport, les Lameth, Le Chapelier, Touret  , qui entreprendront d’en corriger le mécanisme pour en modérer les chocs. Mais cette source d’instruction et de raison à laquelle ils viendront puiser un instant, malgré eux et trop tard, ils se la sont fermée dès l’origine. Le 6 novembre 1789, par respect des principes et par crainte de la corruption, l’Assemblée a déclaré qu’aucun de ses membres ne pourrait devenir ministre. La voilà privée de tous les enseignements que fournit le maniement direct des choses, livrée sans contrepoids à tous les entraînements de la théorie, réduite par son propre arrêt à n’être qu’une académie de législation.

Complotisme, délation, Terreur.

Bien pis, et par un autre effet de la même faute, elle s’est condamnée aux transes perpétuelles. Car, ayant laissé entre des mains tièdes ou suspectes ce pouvoir qu’elle n’a pas voulu prendre, elle est toujours inquiète, et ses décrets portent l’empreinte uniforme, non seulement de l’ignorance volontaire où elle se confine, mais encore des craintes exagérées ou chimériques dans lesquelles elle vit. — Imaginez dans un navire une société d’avocats, littérateurs et autres passagers, qui, soutenus par une insurrection de l’équipage mal nourri, se sont arrogé l’autorité suprême, mais refusent de choisir parmi eux le pilote et l’officier de quart. L’ancien capitaine continue à les désigner ; par pudeur et comme il est bon homme, on lui a laissé son titre, et on le garde pour transmettre les ordres. Tant pis pour lui quand ces ordres sont absurdes ; s’il y résiste, une nouvelle émeute lui arrache son consentement, et, même quand ils sont inexécutables, il répond de leur exécution. Cependant, dans une chambre de l’entrepont, loin du gouvernail et de la boussole, notre club d’amateurs disserte sur l’équilibre des corps flottants, décrète un système nouveau de navigation, fait jeter tout le lest, déployer toutes les voiles, et s’étonne de voir le navire tomber sur le flanc. Evidemment l’officier de quart et le pilote ont mal fait la manœuvre. On les renvoie, d’autres les remplacent, et le navire, qui penche toujours davantage, commence à faire eau de toutes parts. Pour le coup, c’est la faute du capitaine et de l’ancien état-major ; à tout le moins ils manquent de bonne volonté ; un si beau système de navigation devait réussir tout seul ; s’il échoue, c’est qu’on y met obstacle. Bien certainement, parmi ces gens de l’ancien régime, il y a des traîtres qui aiment mieux tout abîmer que se soumettre ; ce sont des ennemis publics et des monstres ; il faut les désarmer, les surveiller, les saisir et les punir. — Tel est le raisonnement de l’Assemblée. Evidemment, pour la rassurer, il eût suffi que le ministre de l’intérieur désigné par elle fît venir tous les matins à son hôtel le lieutenant de police nommé par lui. Mais, par son propre décret, elle s’est privée de cette ressource si simple, et n’a d’autre expédient que d’instituer un Comité de recherches, pour découvrir les crimes « de lèse-nation   » ; rien de plus vague qu’un tel mot, rien de plus malfaisant qu’une institution pareille. – Renouvelé tous les mois, dépourvu d’agents spéciaux, composé de députés crédules et novices, ce Comité, qui doit faire l’office d’un Lenoir ou d’un Fouché, supplée à son incapacité par sa violence, et ses procédés sont déjà ceux de l’inquisition jacobine  . Alarmiste et soupçonneux, il provoque à la délation, et, faute de trouver des complots, il en invente. Pour lui, les velléités sont des actes et les projets flottants deviennent des attentats commis. Sur la dénonciation d’un domestique qui a écouté aux portes, sur les commérages d’une blanchisseuse qui a ramassé un papier dans la poche d’un peignoir, sur une lettre interprétée à faux, sur des indices vagues qu’il complète et relie à force d’imagination, il forge un coup d’État, il fait des interrogatoires, des visites domiciliaires, des descentes nocturnes, des arrestations  , il exagère, noircit, et vient en séance publique dénoncer le tout à l’Assemblée nationale. C’est d’abord le complot de la noblesse bretonne pour livrer Brest aux Anglais  , puis le complot des brigands soldés pour détruire les moissons, puis le complot du 14 juillet pour brûler Paris, puis le complot de Favras pour tuer La Fayette, Necker et Bailly, puis le complot d’Augeard pour enlever le roi, puis d’autres, de semaine en semaine, sans compter ceux qui pullulent dans la cervelle des journalistes et que Desmoulins, Fréron, Marat, révèlent à coups de trompette dans chacun de leurs numéros…
Faute d’avoir mis la main sur le ressort moteur qui lui permettrait de diriger la machine, elle se défie de tous les rouages anciens et de tous les rouages nouveaux. Les anciens lui semblent un obstacle, et, au lieu de les utiliser, elle les brise un à un, parlements, états provinciaux, ordres religieux, église, noblesse et royauté. Les nouveaux lui sont suspects, et, au lieu de les accorder, elle les déconcerte d’avance, pouvoir exécutif, pouvoirs administratifs, pouvoirs judiciaires, police, gendarmerie, armée  . Grâce à ces précautions, aucun d’eux ne pourra être retourné contre elle ; mais aussi, grâce à ces précautions, aucun d’eux ne pourra faire son office. — Pour bâtir comme pour détruire, elle a eu deux mauvaises conseillères, d’une part la peur, d’autre part la théorie ; et, sur les ruines de la vieille machine qu’elle a démolie sans discernement, la machine nouvelle qu’elle a construite sans prévoyance ne marchera que pour s’effondrer.

Pas de réformisme ! Reconstruire toute la société à partir du Contrat Social !

Il y avait, dans la structure de l’ancienne société, deux vices fondamentaux qui appelaient deux réformes principales  . En premier lieu, les privilégiés ayant cessé de rendre les services dont leurs avantages étaient le salaire, leur privilège n’était plus qu’une charge gratuite mise sur une partie de la nation au profit de l’autre : il fallait donc le supprimer. En second lieu, le gouvernement, étant absolu, usait de la chose publique comme de sa chose privée, avec arbitraire et gaspillage : il fallait donc lui imposer un contrôle efficace et régulier. Rendre tous les citoyens égaux devant l’impôt, remettre la bourse des contribuables aux mains de leurs représentants, telle était la double opération qu’il fallait exécuter en 1789, et les privilégiés comme le roi s’y prêtaient sans résistance. — Non seulement, là-dessus, les cahiers de la noblesse et du clergé étaient unanimes, mais encore, par sa déclaration du 23 juin 1789, le monarque lui-même décrétait les deux articles. — Désormais tout impôt ou emprunt subordonné au consentement des États Généraux ; ce consentement renouvelé à chaque tenue nouvelle des États ; le budget publié chaque année, discuté, fixé, distribué, voté et vérifié par les États ; nul arbitraire dans sa répartition ni dans son emploi ; des allocations distinctes pour tous les services distincts, y compris la maison du roi ; dans chaque province ou généralité, une assemblée provinciale élue, composée pour la moitié d’ecclésiastiques et de nobles et pour l’autre moitié de membres du Tiers, répartissant les taxes générales, gérant les affaires locales, décrétant et dirigeant les travaux publics, administrant les hôpitaux, les prisons, les dépôts de mendicité, et se prolongeant, dans l’intervalle de ses sessions, par une commission intermédiaire qu’elle choisira elle-même : voilà, outre le contrôle principal au centre, trente contrôles secondaires aux extrémités. — Plus d’exemption ni de distinction en fait d’impôt ; abolition de la corvée pour les chemins ; abolition du droit de franc-fief imposé aux roturiers ; abolition, moyennant indemnité, des droits de mainmorte ; abolition des douanes intérieures ; réduction des capitaineries ; adoucissement de la gabelle et des aides ; transformation de la justice civile trop coûteuse pour les pauvres, et de la justice criminelle trop dure pour les petits : voilà, outre la réforme principale qui est le nivellement de l’impôt, le commencement et l’amorce de l’opération plus complète qui supprimera les dernières entraves féodales. D’ailleurs, six semaines plus tard, le 4 août, les privilégiés, dans un élan de générosité, viendront eux-mêmes les rompre ou les dénouer toutes. — Ainsi la double réforme ne rencontrait point d’obstacles, et, comme Arthur Young le disait à ses amis, « il suffisait, pour l’adopter, d’un tour de scrutin   ».
C’était assez, car, par là, tous les besoins réels étaient satisfaits….

C’était assez ; car une société humaine, comme un corps vivant, tombe en convulsions quand on pratique sur elle des opérations trop grandes ; et celles-ci, quoique limitées, étaient probablement tout ce que la France, en 1789, pouvait supporter. Répartir équitablement et à nouveau tout l’impôt direct ou indirect, remanier, refondre et reporter aux frontières tous les tarifs de douanes, supprimer, par des transactions et avec indemnité, les droits féodaux et ecclésiastiques, l’opération était immense, aussi complexe que délicate. On ne pouvait la mener à bien qu’à force d’enquêtes minutieuses, de calculs vérifiés, de tâtonnements prolongés et de concessions mutuelles : de nos jours, en Angleterre, il a fallu un quart de siècle pour en accomplir une moindre, la transformation des dîmes et des droits de manoir, et c’est aussi le temps qu’il fallait à nos assemblées pour faire leur éducation politique  , pour se désabuser de la théorie, pour apprendre, au contact des affaires et par l’étude des détails, la distance qui sépare la spéculation de la pratique, pour découvrir qu’un système nouveau d’institutions ne fonctionne que par un système nouveau d’habitudes, et que décréter un système nouveau d’habitudes, c’est vouloir bâtir une vieille maison. – Telle est pourtant l’œuvre qu’ils entreprennent. Ils rejettent les propositions du roi, les réformes limitées, les transformations graduelles. Selon eux, leur droit et leur devoir sont de refaire la société de fond en comble. Ainsi l’ordonne la raison pure qui a découvert les droits de l’homme et les conditions du contrat social !


mercredi 9 août 2017

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_33_ Comment le parti révolutionnaire domina la Constituante

Important, magistral : les recettes du totalitarisme. Gagner la guerre des idées, utilisation de la violence et des menaces,  imposer les mensonges et renverser les rôles entre persécuteurs et persécuté, disqualification de l’adversaire comme ennemi du genre humain ; empêchement de la délibération libre, disqualification et élimination des corps intermédiaires , une organisation disciplinée faite pour le combat et la violence, quitte à la mettre parfois au service  des dominants du moment « qui subiront ensuite la pression qu’ils ont autorisé contre autrui ».

Le parti révolutionnaire a pour lui la théorie régnante

Nulle hésitation : ils sont persuadés que la chose ( N.B. rédaction d’ une constitution) est facile et qu’avec deux ou trois axiomes de philosophie politique le premier venu peut en venir à bout. Dans une assemblée de gens expérimentés, une pareille outrecuidance serait ridicule ; dans cette assemblée de novices, elle est une force. Un troupeau désorienté suit ceux qui se mettent en avant ; ce sont les plus déraisonnables, mais ce sont les plus affirmatifs, et, dans la Chambre comme dans la nation, les casse-cou deviennent les conducteurs.
Deux avantages leur donnent l’ascendant, et ces avantages sont si grands, que désormais ceux qui les auront seront toujours les maîtres. – En premier lieu, le parti révolutionnaire a pour lui la théorie régnante, et seul il est décidé à l’appliquer jusqu’au bout. Il est donc seul conséquent et populaire, en face d’adversaires impopulaires et inconséquents. En effet, presque tous ceux-ci, défenseurs de l’ancien régime ou partisans de la monarchie limitée, sont imbus comme lui de principes abstraits et de politique spéculative. Les nobles les plus récalcitrants ont revendiqué dans leurs cahiers les droits de l’homme, et Mounier, le principal adversaire des démagogues, conduisait les Communes lorsqu’elles se sont déclarées Assemblée nationale  . Cela suffit, ils sont engagés dans le défilé étroit qui aboutit aux précipices. Au commencement, ils ne s’en doutaient pas ; mais un pas entraîne l’autre ; bon gré, mal gré, ils avancent ou sont poussés. Quand ils voient l’abîme, il est trop tard ; ils y sont acculés par leurs propres concessions et par la logique ; ils ne peuvent que s’exclamer, s’indigner ; ayant lâché leur point d’appui, ils ne trouvent plus de point d’arrêt. – Il y a dans les idées générales une puissance terrible, surtout lorsqu’elles sont simples et font appel à la passion. Rien de plus simple que celles-ci, puisqu’elles se réduisent à l’axiome qui pose les droits de l’homme et y subordonnent toutes les institutions anciennes ou nouvelles. Rien de plus propre à enflammer les cœurs, puisque la doctrine enrôle tout l’orgueil humain à son service, et consacre, sous le nom de justice, tous les besoins d’indépendance et de domination. Considérez les trois quarts des députés, esprits neufs et prévenus, sans autre information que quelques formules de la philosophie courante, sans autre fil conducteur que la logique pure, livrés aux déclamations des avocats, aux vociférations des gazettes, aux suggestions de leur amour-propre, aux cent mille voix qui de tous côtés, à la barre de l’Assemblée, à la tribune, dans les clubs, dans la rue, dans leur propre cœur, leur répètent unanimement tous les jours la même flatterie : « Vous êtes souverains et tout-puissants. En vous seuls réside le droit. Le Roi n’est là que pour exécuter vos volontés. Tout ordre, corporation, pouvoir, association civile ou ecclésiastique, est illégitime et nul, dès que vous l’avez déclaré tel ; vous pourriez même changer la religion. Vous êtes les pères de la patrie. Vous avez sauvé la France, vous régénérez l’espèce humaine. Le monde entier vous admire ; achevez votre glorieux ouvrage, allez plus loin et tous les jours plus loin. » Contre ce flot de séductions et de sollicitations, un bon sens supérieur et des convictions enracinées peuvent seuls tenir ferme ; mais les hommes ordinaires et indécis sont entraînés. Dans le concert des acclamations qui s’élèvent, ils n’entendent pas le fracas des ruines qu’ils font. À tout le moins, ils se bouchent les oreilles, ils se dérobent aux cris des opprimés ; ils refusent d’admettre que leur œuvre ait pu être malfaisante, ils acceptent les sophismes et les mensonges qui la justifient ; ils souffrent que, pour excuser les assassins, on calomnie les assassinés

Domination de  la force illégale et brutale ; on subit soi-même la pression que l’on autorise contre autrui

Contre leur raison, contre leur conscience, les modérés, captifs dans le réseau de leurs propres actes, se joignent aux révolutionnaires pour achever la Révolution.
S’ils refusaient, ils seraient contraints. Car, pour s’emparer du pouvoir, l’Assemblée a dès l’abord toléré ou sollicité les coups de main de la rue. Mais, en prenant les émeutiers pour alliés, elle se les est donnés pour maîtres, et désormais, à Paris comme en province, la force illégale et brutale est le principal pouvoir de l’État. « On avait triomphé par le peuple ; il n’y avait pas moyen de se montrer sévère avec lui   » ; c’est pourquoi, « quand il s’agissait de réprimer les insurrections, l’Assemblée était sans cœur et sans force ». – « On blâme par décence, on ménage par politique », et, par un juste retour, on subit soi-même la pression que l’on autorise contre autrui. Trois ou quatre fois seulement, quand la sédition devient trop insolente, après le meurtre du boulanger François, dans l’insurrection des Suisses à Nancy, dans l’émeute du Champ-de-Mars, la majorité, qui se sent elle-même menacée, vote ou applique la loi martiale, et repousse la force par la force. Mais ordinairement, quand le despotisme populaire ne s’exerce que sur la minorité royaliste, elle laisse opprimer ses adversaires et ne se croit pas atteinte par les violences qui assaillent le côté droit : ce sont des ennemis, on peut les livrer aux bêtes. Là-dessus, le côté gauche a pris ses dispositions ; son fanatisme n’a pas de scrupules ; il s’agit des principes, de la vérité absolue ; à tout prix, il faut qu’elle triomphe. D’ailleurs peut-on hésiter à recourir au peuple dans la cause du peuple ? Un peu de contrainte aidera le bon droit ; c’est pourquoi, tous les jours, le siège de l’Assemblée recommence. Déjà, avant le 6 octobre, on le faisait à Versailles ; à présent, à Paris, il continue plus vif et moins déguisé.

La loi des tribunes stipendiées

Au commencement de 1790, la bande soudoyée comprend 750 hommes effectifs, déserteurs pour la plupart ou soldats chassés de leur régiment, payés d’abord cinq francs, puis quarante sous par jour. Leur office est de faire ou soutenir des motions dans les cafés et dans les rues, de se mêler aux spectateurs dans les séances des sections, dans les groupes du Palais-Royal, surtout dans les galeries de l’Assemblée nationale, et d’y huer ou applaudir sur un signal. Leur chef est un chevalier de Saint-Louis auquel ils jurent obéissance et qui prend les ordres du comité des Jacobins. À l’Assemblée, son principal lieutenant est un M. Saule, « gros petit vieux tout rabougri, jadis tapissier, puis colporteur-charlatan de boîtes de quatre sous garnies de graisse de pendu, pour guérir les maux de reins, toute sa vie ivrogne... qui, par le moyen d’une voix assez perçante et toujours bien humectée, s’est acquis quelque réputation dans les tribunes de l’Assemblée…
Ainsi payés, on devine comment des gens de cette espèce font leur besogne. Du haut des tribunes  , ils étouffent par la force de leurs poumons les réclamations de la droite… Tous leurs attentats, non seulement restent impunis, mais encore sont encouragés : tel noble qui se plaint de leurs huées est rappelé à l’ordre, et leur intervention, leurs vociférations, leurs insultes, leurs menaces, sont désormais introduites comme un rouage régulier dans l’opération législative. — Aux abords de la salle, leur pression est encore pire  . À plusieurs reprises, l’Assemblée est obligée de doubler sa garde. Le 27 septembre 1790, il y a quarante mille hommes autour d’elle pour lui extorquer le renvoi des ministres, et, sous ses fenêtres, on fait « des motions d’assassinat ». Le 4 janvier 1791, pendant que, sur l’appel nominal, les députés ecclésiastiques montent tour à tour à la tribune pour prêter ou refuser le serment à la Constitution civile du clergé, une clameur furieuse s’élève dans les Tuileries et perce jusque dans la salle : « À la lanterne ceux qui refuseront ! » Le 27 septembre 1790, M. Dupont de Nemours, économiste, ayant fait un discours contre les assignats, est entouré au sortir de la séance, hué, bousculé, poussé contre le bassin des Tuileries : on l’y jetait, quand la garde le délivra. Le 21 juin 1790, M. de Cazalès manque « d’être déchiré et mis en pièces par le peuple   ». À vingt reprises, dans les rues, au café, les députés du côté droit sont menacés du geste ; on expose en public des figures qui les représentent la corde au cou. Plusieurs fois l’abbé Maury est sur le point d’être pendu ; une fois, il se sauve en présentant des pistolets ; une autre fois, le vicomte de Mirabeau est obligé de mettre l’épée à la main. M. de Clermont-Tonnerre, ayant voté contre la réunion du Comtat à la France, est assailli dans le Palais-Royal à coups de chaises et de bâtons, poursuivi jusque chez le suisse, puis jusque dans son hôtel : la foule hurlante en brise les portes et n’est repoussée qu’à grand’peine.

Disparition de la droite : Quand vous allez dans un établissement de boucherie


Impossible aux membres du côté droit de s’assembler entre eux : ils sont « lapidés » dans l’église des Capucins, puis dans le Salon Français de la rue Royale ; pour comble, un arrêt des nouveaux juges ferme leur salle et les punit des violences qu’ils subissent  . Bref, ils sont à la discrétion de la foule, et l’homme le plus modéré, le plus libéral, le plus ferme de cœur et d’esprit, Malouet, déclare qu’en « allant à l’Assemblée, il oubliait rarement d’emporter ses pistolets   ». — « Depuis deux ans, dit-il après l’évasion du roi, nous n’avions pas joui d’un instant de liberté et de sécurité. » – « Quand vous allez dans un établissement de boucherie, écrit un autre député, vous pouvez trouver à l’entrée une provision d’animaux qu’on laisse vivre encore quelque temps, jusqu’à ce que l’heure soit venue de les détruire. Telle était, chaque fois que j’entrais à l’Assemblée nationale, l’impression que me faisait cet ensemble de nobles, d’évêques et de parlementaires qui remplissaient le côté droit, et que les exécuteurs du côté gauche laissaient respirer encore quelque temps. » Outragés et violentés jusque sur leurs bancs, « placés entre les périls du dedans et ceux du dehors  , entre les hostilités des galeries » et celles des aboyeurs de l’entrée, « entre les insultes personnelles et l’abbaye de Saint-Germain, entre les éclats de rire qui célèbrent l’incendie de leurs châteaux et les clameurs qui, trente fois dans le quart d’heure, brisent leur opinion », livrés et dénoncés « aux dix mille cerbères » du journalisme et de la rue qui les poursuivent de leurs hurlements et qui « les couvrent de leur bave », tout moyen est bon pour terrasser leur résistance, et, à la fin de la session, en pleine Assemblée, on leur promet de « les recommander aux départements », c’est-à-dire d’ameuter à leur retour, chez eux et contre eux, la jacquerie permanente de la province. – De tels procédés parlementaires, employés sans interruption et pendant vingt-neuf mois, finissent par faire leur effet. Beaucoup de faibles sont entraînés   ; même sur des caractères bien trempés, la crainte a des prises : tel qui marcherait au feu le front haut frémit à l’idée d’être traîné dans le ruisseau par la canaille ; toujours, sur des nerfs un peu délicats, la brutalité populaire exerce un ascendant physique. Le 12 juillet 1791   l’appel nominal décrété contre les absents montre que cent trente-deux députés ne siègent plus. Onze jours auparavant, parmi ceux qui siègent encore, deux cent soixante-dix ont déclaré qu’ils ne prendraient plus part aux délibérations. Ainsi, avant l’achèvement de la Constitution, toute l’opposition, plus de quatre cents membres, plus d’un tiers de l’Assemblée, est réduit à la fuite ou au silence. À force d’oppression, le parti révolutionnaire s’est débarrassé de toute résistance, et la violence, qui lui a donné l’empire dans la rue, lui donne l’empire dans le Parlement.