Décorréler les prix de l’électricité de ceux du gaz : mission impossible ?
Note de Terra Nova et Nicolas Goldberg, Antoine Guillou
https://tnova.fr/economie-social/finances-macro-economie/decorreler-les-prix-de-lelectricite-de-ceux-du-gaz-mission-impossible/
A) Résume : « Depuis
le début de la crise énergétique, les propositions fleurissent pour détacher
les prix de l’électricité de ceux du gaz. Selon Nicolas Goldberg et Antoine
Guillou, l’heure n’est pas au grand retour arrière mais à cerner correctement
les problèmes et à les corriger. »
Premier problème : les marchés de gros font ce pour quoi
ils sont faits (assurer l’équilibre entre la production et la consommation à
l’instant t) mais ils n’envoient pas les bons signaux d’investissement.
Second problème : les marchés de détail reportent sur le
consommateur final la volatilité des prix de gros dont ils devraient les
protéger.
Pour corriger ces défaillances, il faut donner davantage
de visibilité aux opérateurs via des « contrats pour différence », généraliser
les contrats de long terme (PPA) et mettre en place une régulation beaucoup
plus exigeante à l’égard des fournisseurs sur les marchés de détail avec des
règles prudentielles à respecter au même titre que pour les banques. »
Le problème, c’est moins les
marchés de gros que les graves défauts du marché de détail
B) Les problèmes du marché de détail
« Dans la crise actuelle, les marchés de gros ont
renvoyé un signal de fort coût de l’équilibrage en raison de l’envolée des prix
du gaz et des difficultés d’approvisionnement en France (notamment du fait de
la baisse de disponibilité de son parc nucléaire). Soumis à ces différentes
pressions, le marché de détail a révélé l’étendue de ses défauts, qui étaient
déjà connus pour beaucoup mais jusqu’ici restés relativement sans conséquences
tant que le prix du marché de gros était bas : »
1) Un
certain nombre de fournisseurs ont été mis en faillite car
ils n’avaient pas de couvertures suffisantes pour faire face à la situation:
soit ils avaient misé sur un marché baissier, soit ils ne disposaient pas de la
trésorerie nécessaire pour supporter la hausse des prix ou le risque auquel
cela les exposait. Ces faillites de fournisseurs qui ont voulu parier
inconsidérément avec le risque ont contraint leurs clients à retrouver en
urgence un nouveau fournisseur qui ne pouvait leur proposer que des prix très désavantageux »
2) « Certains fournisseurs qui étaient
pourtant correctement couverts ont abusé le système en se séparant
volontairement de leurs clients finaux (suspensions d’offres, non reconduction
de contrat, annonces de hausses de prix parfois abusives…) pour pouvoir
revendre l’énergie qu’ils avaient achetée en avance sur les marchés afin
d’empocher la plus-value. Les clients ainsi abandonnés ont dû rejoindre un
fournisseur de dernier ressort (EDF en France) qui a lui-même dû acheter à prix
d’or l’énergie nécessaire pour fournir ces nouveaux clients (situation qu’il ne
pouvait pas anticiper) » ;
3) « Les
renouvellements de contrats ont très fortement exposé les clients aux
variations des prix de gros de marché, les fournisseurs s’approvisionnant
majoritairement sur ce marché de gros, sans autre couverture long terme que le
nucléaire régulé dans le cas de la France »
4) Pire
encore, cette crise révèle en France les failles du système incomplet de
régulation du nucléaire via l’Accès Régulé à l’Electricité Nucléaire Historique
(ARENH), et ses effets pervers. Consistant à ce qu’EDF vende aux fournisseurs
concurrents une partie de sa production nucléaire à un prix fixe de 42€/MWh,
les droits à ce nucléaire régulé, dits « droits ARENH », sont calculés pour
chaque concurrent d’EDF en fonction de la taille de son portefeuille. Ces
droits ARENH étant calculés uniquement sur la période d’été, certains fournisseurs avaient tout intérêt
à gagner des clients pendant l’été pour les pousser vers la sortie une fois
l’automne venu, par exemple en proposant des prix très compétitifs à la
souscription en été avant de remonter les prix une fois l’hiver arrivé. En
effet miroir, tout client particulier revenant chez EDF (environ 100 000 par
mois depuis la fin de l’été 2022) oblige l’opérateur historique à lui vendre à
prix régulé alors que les marchés s’envolent. La situation est tout aussi
catastrophique pour les entreprises ne trouvant plus de fournisseur compte tenu
du risque de crédit, devant ainsi souvent se retourner vers l’opérateur
historique (qui n’est toutefois plus tenu de leur proposer un tarif règlementé
depuis leur extinction pour les professionnels fin 2015).
Plus
que le fonctionnement des marchés de gros, c’est d’abord cette régulation
inadaptée du marché de détail, dont les objectifs sont à revoir, qui entraînent
des situations inacceptables avec des consommateurs livrés à la volatilité des
prix du marché de gros, suscitant du même coup des demandes d’intervention de
la part des pouvoirs publics. Cette conclusion nous amènera à une série de propositions
: nous avons besoin de réformes sur les marchés de détail pour nous assurer que
les consommateurs soient protégés contre les échecs ou les abus de certains
fournisseurs peu compétents ou peu scrupuleux
C) Principes et Propositions
pour les marchés de détail
Principe :
« Parallèlement, il faudra dans tous les cas renforcer la
régulation du marché de détail en instaurant un système de règles prudentielles
applicables aux fournisseurs d’électricité. Ces derniers présentent en effet
des similitudes avec les banques dans la mesure où ils fournissent un service
indispensable aux consommateurs et au fonctionnement de l’économie, et où ils
sont exposés aux variations, potentiellement très importantes, des prix du
marché de gros, eux-mêmes fortement corrélés aux prix du gaz fossile importé.
Il convient donc de s’assurer de leur viabilité, en les obligeant à respecter
un certain nombre de critères de solidité financière »
Propositions
1) « Le
contrôle à intervalles réguliers du taux de couverture des fournisseurs au regard
de leur portefeuille par la Commission de Régulation de l’Energie (CRE), à
évaluer en fonction de leurs actifs disponibles. Ces couvertures chez les fournisseurs pourraient être assurées par des
contrats de long terme, une trésorerie suffisante dédiée, des moyens de
production détenus en propre, etc. Comme pour les banques, des « stress
tests » réguliers pourraient être réalisés »
2) La réforme du
système de fournisseur de dernier recours, dont le financement devrait être
mutualisé entre tous les fournisseurs comme une assurance puisqu’au final,
c’est bien de cela qu’il s’agit ;
3) L’assouplissement
des règles sur les contrats de long terme à destination des consommateurs
directs (en permettant en particulier aux clients les plus consommateurs,
dits de haut de portefeuille, de s’engager au-delà de trois ans) ou de
regroupements de fournisseurs pour fourniture aux clients finaux.
Remarque :
on peut regretter que n’ait pas été repris une
proposition plus dure parfois avancée par Nicolas Goldberg : pas de fournisseurs alternatifs sans
production propre à un niveau de couverture minimal à fixer (30% ?)
D) Les Problèmes du marché de
gros
Les marchés de gros de
l’électricité ne donnent aucun signal d’investissement et finissent par
organiser un risque de pénurie
La défaillance majeure du marché de détail n’exonère
toutefois pas les marchés de gros européens de toute critique. Ces derniers sont en effet myopes : ils ne
voient pas au-delà du court terme. Il
n’est aujourd’hui possible d’avoir de la visibilité sur les prix que pour trois
ans au maximum. Or les moyens de production d’électricité, quels qu’ils
soient, mettent plus de trois ans pour se déployer, en particulier en France au
vu des fortes contraintes réglementaires (10–15 ans pour des parcs éoliens
offshore ou du nucléaire, 5 ans pour des parcs photovoltaïques…).
Le
marché seul n’incite donc pas à investir dans de nouvelles capacités
électriques, tant les prix sont volatiles et valables uniquement sur
le court terme, comme nous le dénonçons déjà depuis longtemps
Une myopie aggravée par le
dogmatisme européen
« La Commission européenne, sur la base de la
théorie économique qui a présidé à la création du marché dans les années 1990,
a souhaité historiquement supprimer, pour le gaz comme pour l’électricité, le
développement de tout contrat à long terme. Elle considérait en effet ce type
de contrat comme une entrave à la concurrence et au bon fonctionnement du
marché. Ainsi, tout contrat d’une durée supérieure à quatre ans est aujourd’hui
soumis à une enquête pour vérifier qu’il ne constitue pas une entrave au bon
fonctionnement du marché. De ce fait, des
contrats d’engagement sur le long terme, comme Exeltium en France qui s’est
développé sans soutien de l’Etat, ont mis plus de cinq ans à être mis en place
en raison des enquêtes dont ils ont fait l’objet, même lorsque les volumes
concernés étaient relativement faibles »
« La théorie qui sous-tendait la libéralisation des
années 1990 et selon laquelle le lien entre le marché de détail et le marché de
gros par l’intermédiaire des fournisseurs suffirait à donner les bons signaux
d’investissements est en réalité très fortement mise à mal »
Remarque :
Cela revient à dire selon l’analyse
présentée par le PSIRU d’Oxforde que « Le problème n’est donc pas que le
marché de gros de l’électricité fonctionne selon un modèle totalement
inapproprié (marché de gros des matières premières) pour le marché de gros de
l’électricité et que «les coûts supplémentaires imposés par la concurrence -
duplication des fonctions, perte d’économies d’échelle - peuvent augmenter les
prix »
Cf sur ce blog https://vivrelarecherche.blogspot.com/2022/12/reponse-de-la-commission-europeenne-la.html,
https://vivrelarecherche.blogspot.com/2022/12/une-nouvelle-conception-des-marches-de.html
E) Les solutions préconisées pour
le marché de gros : principes et propositions
Principes
1) Des objectifs en termes de mix énergétique relèvent
bien du droit communautaire et les Etats doivent accepter a minima une forme de
coordination dans le cadre de l’Union, avec des convergences d’objectifs et des
critères de sécurité d’approvisionnement partagés.
Remarque
non, absolument non . Il est temps d’en
revenir à la fixation simplement d’objectifs de réduction de gaz à effet de
serre, les Etats étant responsables de leur mix énergétique. Toute autre
solution qui ignore les fortes différences de conditions géographiques et
historiques des Eats expose à un très grand risque d’explosion de l’Europe,
comme le montre les tensions incessantes et de plus en plus graves entretenues
par l’Allemagne, l’Autriche et le Luxembourg, occasionnellement associés à d’autres
états sur la question nucléaire
2) Les incitations publiques doivent pouvoir pleinement
jouer leur rôle dans l’orientation de l’investissement de long terme dans la
production décarbonée additionnelle… Seuls des soutiens publics forts et des
contrats de long terme (PPA) permettront aux Etats membres d’accélérer leur
transition énergétique et à l’Union européenne de se libérer de sa dépendance
aux énergies fossiles, que la crise actuelle a de nouveau très fortement
soulignée ;
3) Dans ce contexte, les contrats à long terme (PPA
privés ou via des dispositifs de soutien public) ne doivent pas être considérés
comme une entrave au bon fonctionnement du marché, mais comme un outil pour
encourager l’investissement et protéger les consommateurs finaux d’une
volatilité trop forte, les marchés de court terme pouvant en même temps
poursuivre leur existence pour permettre l’équilibrage du réseau au meilleur
coût.
Propositions
1) Capter la rentre
intramarginale
Face à la situation actuelle, sous la pression des Etats,
la Commission européenne a annoncé un mécanisme visant à limiter les surprofits
des producteurs d’électricité : la captation des revenus de vente d’électricité
au-delà de 180€/MWh…. Toutefois, ce mécanisme est trop timide et n’est prévu
que pour être provisoire : fixé à 180 €/MWh, ce plafond de revenus est trop
élevé. Rappelons qu’en France, le bouclier tarifaire a été mis en place en
octobre 2021 dès que les prix avaient atteint 85 €/MWh sur les marchés de gros,
ceux-ci ayant plutôt évolué ces dernières années autour de 50 €/MWh. Il faut
d’ailleurs noter que la France a souhaité abaisser le plafond de revenus
proposé par la Commission européenne pour les producteurs d’électricité à 100
€/MWh.
2) Instaurer un plancher de
revenu
Pour avoir un meilleur partage des risques entre les
producteurs et les consommateurs, il manque au mécanisme européen un plancher
de revenus sécurisant les exploitants contre un retournement du marché à
l’avenir. En effet, si les revenus des producteurs d’électricité sont plafonnés
pour éviter les surprofits lorsque les prix de marchés sont élevés, il
semblerait juste et logique que les producteurs soient en retour protégés avec
un plancher de revenus contre les chutes des prix de marché qui entraîneraient
pour eux de lourdes pertes, comme cela a été le cas entre 2015 et 2018. En
miroir d’un plafond de revenus, il faudrait ainsi un plancher de revenus pour
que le producteur d’électricité soit assuré de pouvoir couvrir ses coûts et
conserver ainsi un système suffisamment incitatif à la réalisation des
investissements dans la production d’électricité décarbonée dont nous avons
besoin.
Ce principe de régulation n’est d’ailleurs pas si
novateur : c’est aussi celui des « contrats pour différence » (Contracts for
difference ou CfD) dont bénéficient déjà les énergies renouvelables en France
et en Europe.
Notons
qu’il est aussi similaire au principe de « couloir de prix » proposé en 2019
par le gouvernement français pour réguler les revenus du parc nucléaire
existant à l’issue de l’expiration du dispositif ARENH, dans un projet de
réforme depuis avorté.
Notre proposition consisteà étendre ce système de
régulation à l’ensemble des moyens de production décarbonés
3) Protéger les consommateurs dans le cadre d’un bouclier
tarifaire largement repensé, reflétant les coûts globaux du système et ciblé
sur les ménages qui en ont le plus besoin, contrairement au dispositif actuel,
généralisé, très coûteux et finalement peu efficace du point de vue budgétaire
4) Permettre le financement de la partie « plancher » du
dispositif, c’est-à-dire les revenus versés aux producteurs lorsque les prix de
marché sont inférieurs
5) Etendre la visibilité des marchés de gros au-delà de
trois ans afin de permettre les échanges de couvertures à long terme.
Fig1) Le modèle actuel de
marché
Ce que donnerait le modèle grec
( modèle dual) cfhttps://vivrelarecherche.blogspot.com/2023/02/la-necessite-de-faire-evoluer-le-modele.html, https://vivrelarecherche.blogspot.com/2023/02/les-propositions-de-la-grece-pour-la.html
Remarques 1) Cette réforme minimale du marché de gros se heurte toujours au même
problème qu’il ne résout pas : comment fixer justement les prix planchers
et prix plafonds en conciliant la protection du consommateur et les
nécessités d’investoissements? Est-il possible de le faire au niveau européen alors que les situations nationales en matière de mix énetgétiqe et de situations
sociales sont tellement différentes ? Or un tel système ne peut
fonctionner qu’au niveau européen (sinon fuites de subventions- on retombe dans
les reproches justement adressés à la pseudo solution espagnole.)
Il vaudrait mieux supprimer les rentes inframarginales
comme le permet la solution grecque
Remarque
2) Selon la philosophie générale de Terra Nova, le dispositif
de bouclier est réservé aux seuls ménages en très grande difficultés et est
complètement aveugle aux problèmes des classes moyennes qui verraient leurs revenus
considérablement amputés. Les classes moyennes se verraient ainsi financer un
bouclier dont elles n’obtiendrait aucun bénéfice. C’est un choix politique extrêmement dangereux ( dans la continuité
d ‘autres, telles la politique familiale)
Remarque
3) le principal problème n’est toujours pas traité : le manque d’investissement
dans des productions pilotables. Aucune solution pérenne n’est
possible sans que ce problème soit traité. Il faut donc que les services
supérieurs rendus au système électrique et à la socitété par des production
pilotables décarbonées ( nucléaire, hydraulique) soient reconnus et que les
externalités négatives des ressources intermittentes soient pris en charge par
les producteurs desdites ressources.
Cela
peut passer par la priorité d’injection sur le réseau du nucléaire ( l’hydraulique
étant plutôt réservé à la capacité) ( une solution adoptée par exemple par l’Ontario
et/ou par une taxe "intermittence" sur les
énergies renouvelables prenant en compte les coûts de stockage, flexibilité,
système rseau et extension du réseau) selon un mécanisme similaire à la taxe
carbone qui frappe les énergies fossiles
Remarque
4) Si la réforme du
marché de détail est importante et intéressante, celle des marchés de gros est
nettement insuffisante, pourtant on peut craindre que ce soit celle a minima
adoptée par la Commission. Elle ne resoudra rien !