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dimanche 20 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_100_ Les Représentants en mission sous la Terreur

Les Représentants en mission dans les départements – Maignet, Duquesnoy, Dumont, Collot, Bouchotte, RossignolLes représentants en mission aux armées; Saint-Just, Le Bas. Le cas Carrier : la folie destructrice : Je crois bien que nous serons tous guillotinés

Les Représentants en mission dans les départements - exemples

« Il semble, dit un témoin qui a longtemps connu Maignet, que tout ce qu’il a fait pendant ces cinq ou six années ne soit que le délire d’une maladie, après laquelle il a repris le fil de sa vie et de sa santé comme si de rien n’était  . » — Et Maignet écrit lui-même : « Je n’étais pas fait pour ces orages. » Cela est vrai de tous, et d’abord des naturels grossiers ; la subordination les eût comprimés ; la dictature les étale, et l’instinct brutal du soudard et du faune fait éruption.
Regardez un Duquesnoy, sorte de dogue toujours aboyant et mordant, plus furieux que jamais quand il est repu. Délégué à l’armée de la Moselle et passant par Metz  , il a mandé devers lui l’accusateur public Altmayer, et cependant il s’attable ; l’autre attend trois heures et demie dans l’antichambre, n’est pas admis, revient, et, reçu à la fin, s’entend dire, d’une voix tonnante : « Qui es-tu ? — L’accusateur public. — Tu as l’air d’un évêque, tu as été curé ou moine, tu ne peux pas être révolutionnaire.... Je viens à Metz avec des pouvoirs illimités. L’esprit public n’y est pas bon, je vais le mettre au pas. J’arrangerai les gens d’ici ; tant à Metz qu’à Nancy, j’en ferai fusiller cinq ou six cents, sous quinze jours. » — De même, chez le général Bessières, commandant de la place : là, rencontrant le commandant en second, M. Clédat, vieil officier, il le regarde de la tête aux pieds : « Tu as l’air d’un muscadin. D’où es-tu ? Tu dois être un mauvais républicain, tu as une figure de l’ancien régime. — J’ai les cheveux blancs, mais je n’en suis pas moins bon républicain : on peut demander au général et à toute la ville. — F...-moi le camp, b..., et dépêche-toi, ou je te fais arrêter... » — De même, dans la rue, où il empoigne un passant sur sa mine ; le juge de paix Joly lui certifiant le civisme de cet homme, il « toise » Joly : « Toi aussi, tu es un aristocrate ; je vois cela à tes yeux, je ne me trompe jamais. » Et, lui arrachant sa médaille de juge, il l’envoie en prison…
D’autres ont des gestes de luron et de goujat : tel André Dumont, ancien procureur de village, maintenant roi de la Picardie et sultan d’occasion, « figure de nègre blanc », parfois jovial, mais à l’ordinaire rudement et durement cynique, qui manie ses prisonnières ou suppliantes comme dans une kermesse  . — Un matin, dans son antichambre, une dame vient l’attendre, au milieu de vingt sans-culottes, pour solliciter l’élargissement de son mari. Dumont arrive en robe de chambre, s’assoit, écoute la supplique : « Assieds-toi, citoyenne. » Il la prend sur ses genoux, lui fourre la main dans la poitrine et dit, ayant tâté : « Je n’aurais jamais cru que les tétons d’une ci-devant marquise se fondissent ainsi sous la main d’un représentant du peuple. » Grands éclats de rire des sans-culottes ; il renvoie la pauvre femme et garde le mari sous les verrous ; le soir, il peut écrire à la Convention qu’il fait lui-même ses enquêtes, et qu’il examine les aristocrates de près.
– Pour se maintenir à ce degré d’entrain révolutionnaire, il est bon d’avoir une pointe de vin dans la tête, et, à cet effet, la plupart prennent leurs précautions. – A Lyon  , « les représentants envoyés pour assurer le bonheur du peuple », Albitte et Collot, requièrent la commission des séquestres de faire apporter chez eux 200 bouteilles du meilleur vin qu’ils pourront trouver, et, en outre, 500 bouteilles de vin rouge de Bordeaux, première qualité, pour leur table ». – En trois mois, à la table des représentants qui dévastent la Vendée, on vide 1974 bouteilles de vin, prises chez les émigrés de la ville ; « car, lorsqu’on a coopéré à la conservation d’une commune, on a le droit de boire à la République. » A cette buvette préside le représentant Bourbotte ; avec lui trinque Rossignol, ex-ouvrier bijoutier, puis massacreur de Septembre, toute sa vie crapuleux et brigand, maintenant général en chef ; avec Rossignol, ses adjudants généraux, Grammont, ancien comédien, et Hasard, ci-devant prêtre ; avec eux, Vacheron, bon « républiquain », qui viole les femmes et les fusille quand elles refusent de se laisser violer   ; outre cela, plusieurs demoiselles « brillantes » et sans doute amenées de Paris, dont « la plus jolie partage ses nuits entre Rossignol et Bourbotte », pendant que les autres servent aux inférieurs : mâle et femelle, toute la bande s’est installée dans un hôtel de Fontenay, où elle a commencé par briser les scellés, pour confisquer à son profit « les meubles, les bijoux, les robes, les ajustements de femme, et jusqu’aux porcelaines   ».
Cependant, à Chantonnay, le représentant Bourdon de l’Oise boit avec le général Tuncq, devient« frénétique » quand il est gris, et fait saisir dans leur lit, à minuit, des administrateurs patriotes qu’il embrassait la veille. – Presque tous ont, comme celui-ci, le vin mauvais, Carrier à Nantes, Petitjean à Thiers, Duquesnoy à Arras, Cusset à Thionville, Monestier à Tarbes. À Thionville, Cusset « boit comme un Lapithe », et donne, étant ivre, des ordres de « vizir », des ordres qu’on exécute  . À Tarbes, Monestier, « après un grand repas, fort échauffé », harangue le tribunal avec emportement, interroge lui-même le prévenu, M. de Lassalles, ancien officier, le fait condamner à mort, signe l’ordre de le guillotiner sur-le-champ, et M. de Lassalles est guillotiné le soir même, à minuit, aux flambeaux. Le lendemain, Monestier dit au président du tribunal : « Eh bien, hier soir nous avons fait une fameuse peur au pauvre Lassalles ! – Comment, une fameuse peur ! Mais il a été exécuté. » – Étonnement de Monestier : il ne se souvenait plus d’avoir écrit l’ordre  . – Chez d’autres, le vin, outre les instincts sanguinaires, fait sortir les instincts immondes. À Nîmes, Borie, en costume de représentant, avec le maire Courbis, le juge Giret et des filles de joie, a dansé la farandole autour de la guillotine…

Les représentants en mission aux armées; Saint-Just, Le Bas

Destituer, guillotiner, désorganiser, marcher en avant les yeux clos, prodiguer les vies au hasard, faire battre l’armée, parfois se faire tuer eux-mêmes, ils ne savent pas autre chose, et perdraient tout, si les effets de leur incapacité et de leur arrogance n’étaient pas atténués par le dévouement des officiers et par l’enthousiasme des soldats. – Même spectacle à Charleroy, où, par l’absurdité de ses ordres, Saint-Just fait de son mieux pour compromettre l’armée, et part de là pour se croire un grand homme  . – Même spectacle en Alsace, où Lacoste, Baudot, Ruamps, Soubrany, Milhaud, Saint-Just et Le Bas, par l’extravagance de leurs rigueurs, font de leur mieux pour dissoudre l’armée, et s’en glorifient. Installation du tribunal révolutionnaire au quartier général, le soldat invité à dénoncer ses officiers, promesse d’argent et de secret au délateur, nulle confrontation entre lui et l’accusé, « point d’instruction, point d’écritures, même pour libeller le jugement, un simple interrogatoire dont on ne prend point note, l’accusé arrêté à huit heures, jugé à neuf et fusillé à dix   ». Naturellement, sous un pareil régime personne ne veut plus commander ; déjà, avant l’arrivée de Saint-Just, Meusnier n’avait consenti à être général en chef que par intérim ; « à toutes les heures du jour », il demandait à être remplacé ; n’ayant pu l’être, il refusait de donner aucun ordre ; pour lui trouver un successeur, les représentants sont forcés de descendre jusqu’à un capitaine de dépôt, Carlenc, assez hasardeux ou assez borné pour se laisser mettre en main, avec le brevet de commandement, un brevet de guillotine…

Le cas Carrier : la folie destructrice : Je crois bien que nous serons tous guillotinés


Aussi bien, chez Carrier, comme chez un chien enragé, le cerveau tout entier est occupé par le rêve machinal et fixe, par des images incessantes de meurtre et de mort. Au président Phélippes-Tronjolly il dit, à propos des enfants vendéens : « La guillotine, toujours la guillotine   ! » A propos des noyades « Vous autres juges, il vous faut des jugements ; f...-les à l’eau, c’est bien plus simple. » A la Société populaire de Nantes : Tous les riches, tous les marchands sont des accapareurs, des contre-révolutionnaires ; dénoncez-les-moi, et je ferai rouler leurs têtes sous le rasoir national ; dénoncez-moi les fanatiques qui ferment leur boutique le dimanche, et je les ferai guillotiner. » – « Quand donc les têtes de ces scélérats commerçants tomberont-elles ? » – « Je vois ici des gueux en guenilles ; vous êtes à Ancenis aussi bêtes qu’à Nantes. Ignorez-vous que la fortune, les richesses de ces gros négociants vous appartiennent, et la rivière n’est-elle pas là ? » – « Mes braves b..., mes bons sans-culottes, il est temps que vous jouissiez à votre tour ; faites-moi des dénonciations ; le témoignage de deux bons sans-culottes me suffira pour faire tomber les têtes des gros négociants. » – « Nous ferons   un cimetière de la France plutôt que de ne pas la régénérer à notre manière. » – Son hurlement continu finit par un cri d’angoisse : « Je crois bien que nous serons tous guillotinés les uns après les autres  . » – Tel est l’état mental auquel conduit l’emploi de représentants en mission : en deçà de Carrier, qui est au terme, les autres, moins proches du terme, pâlissent sous la vision lugubre qui est l’effet inévitable de leur œuvre et de leur mandat. Au bout de toutes ces fosses qu’ils creusent, ils entrevoient, déjà creusée, leur propre fosse ; rien à faire pour le fossoyeur, sinon creuser au jour le jour, en manœuvre, et cependant profiter de sa place : à tout le moins, il peut s’étourdir, en ramassant les jouissances du moment.


mardi 15 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_67_ Les massacres de septembre

Les rôles de Marat et de Danton ; Danton, un vrai conducteur d’hommes : le 10 août et le 2 septembre, c’est moi qui l’ai fait. Les républicains sont une minorité infime. Il faut mettre une rivière de sang entre les Français et les émigrés. Septembre est le début, l’abrégé, le modèle de la Terreur. Les noms des massacreurs et de leurs inspirateurs  
Encore une fois, contrairement à ce qu’affirment pudiquement les « bonnes histoires » de la Révolution, donneurs d’ordre et exécuteurs sont parfaitement connus !

Le plan du Massacre- Marat

Depuis le 23 août  , leur résolution est prise, le plan du massacre s’est dessiné dans leur esprit, et peu à peu, spontanément, chacun, selon ses aptitudes, y prend son rôle, qu’il choisit ou qu’il subit.
Avant tous, Marat a proposé et prêché l’opération, et, de sa part, rien de plus naturel. Elle est l’abrégé de sa politique : un dictateur ou tribun, avec pleins pouvoirs pour tuer et n’ayant de pouvoirs que pour cela, un bon coupe-tête en chef, responsable, « enchaîné et le boulet aux pieds », tel est, depuis le 14 juillet 1789, son programme de gouvernement, et il n’en rougit pas : « tant pis pour ceux qui ne sont pas à la hauteur de l’entendre   ». Du premier coup, il a compris le caractère de la révolution, non par génie, mais par sympathie, lui-même aussi borné et aussi monstrueux qu’elle, atteint depuis trois ans de délire soupçonneux et de monomanie homicide, réduit par l’appauvrissement mental à une seule idée, celle du meurtre, ayant perdu jusqu’à la faculté du raisonnement vulgaire, le dernier des journalistes, sauf pour les poissardes et les hommes à piques, p.720 si monotone dans son paroxysme continu  , qu’à lire ses numéros de suite on croit entendre le cri incessant et rauque qui sort d’un cabanon de fou. Dès le 19 août, il a poussé le peuple aux prisons. « Le parti le plus sûr et le plus sage, dit-il, est de se porter en armes à l’Abbaye, d’en arracher les traîtres, particulièrement les officiers suisses et leurs complices, et de les passer au fil de l’épée. Quelle folie que de vouloir faire leur procès ! Il est tout fait. – Vous avez massacré les soldats ; pourquoi épargneriez-vous les officiers, infiniment plus coupables ? » – Et, deux jours après, insistant avec son imagination de bourreau : « Les soldats méritaient mille morts... Quant aux officiers, ils méritent d’être écartelés, comme Louis Capet et ses suppôts du Manège  . » – Là-dessus la Commune l’adopte comme son journaliste officiel, lui donne une tribune dans la salle de ses séances, lui confie le compte rendu de ses actes, et tout à l’heure va le faire entrer dans son comité de surveillance ou d’exécution.

 Danton :  il dira du 2 septembre aussi justement que du 10 août : « C’est moi qui l’ai fait 

Mais un pareil énergumène n’est bon que pour être un instigateur et un trompette ; tout au plus au dernier moment il pourra figurer parmi les ordonnateurs subalternes. – L’entrepreneur en chef   est d’une autre espèce et d’une autre taille, Danton, un vrai conducteur d’hommes : par son passé et sa place, par son cynisme populacier, ses façons et son langage, par ses facultés d’initiative et de commandement, par la force intempérante de sa structure corporelle et mentale, par l’ascendant physique de sa volonté débordante et absorbante, il est approprié d’avance à son terrible office. – Seul de la Commune, il est devenu ministre, et il n’y a que lui pour abriter l’attentat municipal sous le patronage ou sous l’inertie de l’autorité centrale. – Seul de la Commune et du ministère, il est capable d’imprimer l’impulsion et de coordonner l’action dans le pêle-mêle du chaos révolutionnaire ; maintenant, au conseil des ministres, comme auparavant à l’Hôtel de Ville, c’est lui qui gouverne. Dans la bagarre continue des discussions incohérentes  , à travers « les propositions ex abrupto, les cris, les jurements, les allées et venues des pétitionnaires interlocuteurs », on le voit maîtriser ses nouveaux collègues par « sa voix de Stentor, par ses gestes d’athlète, par ses effrayantes menaces », s’approprier leurs fonctions, leur dicter ses choix, « apporter des commissions toutes dressées », se charger de tout, faire les propositions, les arrêtés, les proclamations, les brevets », et, puisant à millions dans le Trésor public, jeter la pâtée à ses dogues des Cordeliers et de la Commune, « à l’un 20 000 livres, à l’autre 10 000 », « pour la révolution, à cause de leur patriotisme » voilà tout son compte rendu. Ainsi gorgée, la meute des « braillards » à jeun et des « intrigants » avides, tout le personnel actif des sections et des clubs est dans sa main. On est bien fort avec ce cortège en temps d’anarchie ; effectivement, pendant les mois d’août et de septembre, Danton a régné, et plus tard il dira du 2 septembre aussi justement que du 10 août : « C’est moi qui l’ai fait   ».
Non qu’il soit vindicatif ou sanguinaire par nature ; tout au rebours avec un tempérament de boucher, il a un cœur d’homme, et tout à l’heure, au risque de se compromettre, contre la volonté de Marat et de Robespierre, il sauvera ses adversaires politiques, Duport, Brissot, les Girondins, l’ancien côté droit  . Non qu’il soit aveuglé par la peur, la haine ou la théorie avec les emportements d’un clubiste, il a la lucidité d’un politique, il n’est pas dupe des phrases ronflantes qu’il débite, il sait ce que valent les coquins qu’il emploie   ; il n’a d’illusion ni sur les hommes, ni sur les choses, ni sur autrui, ni sur lui-même ; s’il tue, c’est avec une pleine conscience de son œuvre, de son parti, de la situation, de la révolution, et les mots crus que, de sa voix de taureau, il lance au passage ne sont que la forme vive de la vérité exacte : « Nous sommes de la canaille, nous sortons du ruisseau » ; avec les principes d’humanité ordinaire, « nous y serions bientôt replongés   ; nous ne pouvons gouverner qu’en faisant peur ». — Les Parisiens sont des j... f..., il faut mettre une rivière de sang entre eux et les émigrés   » — « Le tocsin qu’on va sonner n’est point un signal d’alarme, c’est la charge sur les ennemis de la patrie... Pour les vaincre, que faut-il ? De l’audace, et encore de l’audace, et toujours de l’audace  . » – « J’ai fait venir ma mère, qui a 70 ans ; j’ai fait venir mes deux enfants, ils sont arrivés hier au soir. Avant que les Prussiens entrent dans Paris, je veux que ma famille périsse avec moi ; je veux que vingt mille flambeaux en un instant fassent de Paris un tas de cendres  . » – « C’est dans Paris qu’il faut se maintenir par tous les moyens. Les républicains sont une minorité infime, et, pour combattre, nous ne pouvons compter que sur eux ; le reste de la France est attaché à la royauté. Il faut faire peur aux royalistes   ! » – C’est lui qui, le 28 août, obtient de l’Assemblée la grande visite domiciliaire par laquelle la Commune emplit ses prisons. C’est lui qui, le 2 septembre, pour paralyser la résistance des honnêtes gens, fait décréter la peine de mort contre quiconque, « directement ou indirectement, refusera d’exécuter ou entravera, de quelque manière que ce soit, les ordres donnés et les mesures prises par le pouvoir exécutif ». C’est lui qui, le même jour, annonce au journaliste Prudhomme le prétendu complot des prisons, et, le surlendemain, lui envoie son secrétaire, Camille Desmoulins, pour falsifier le compte rendu des massacres . C’est lui qui, le 3 septembre, au ministère de la justice, devant les commandants de bataillon et les chefs de service, devant Lacroix, président de l’Assemblée nationale, et Pétion, maire de Paris, devant Clavière, Servan, Monge, Lebrun et tout le conseil exécutif, sauf Roland, réduit d’un geste les principaux personnages de l’État à l’office de complices passifs et répond à un homme de cœur qui se lève pour arrêter les meurtres : « Sieds-toi, c’était nécessaire  . » C’est lui qui, le même jour, fait expédier sous son contre-seing la circulaire par laquelle le comité de surveillance annonce le massacre et invite « ses frères des départements » à suivre l’exemple de Paris  . C’est lui qui, le 10 septembre, « non comme ministre de la justice, mais comme ministre du peuple, » félicitera et remerciera les égorgeurs de Versailles  . – Depuis le 10 août, par Billaud-Varennes, son ancien secrétaire, par Fabre d’Églantine, son secrétaire du sceau, par Tallien, secrétaire de la Commune et son plus intime affidé, il est présent à toutes les délibérations de l’Hôtel de Ville, et, à la dernière heure, il a soin de mettre au comité de surveillance un homme à lui, le chef de bureau Deforgues  . – Non seulement la machine à faucher a été construite sous ses yeux et avec son assentiment, mais encore, au moment où elle entre en branle, il en garde en main la poignée pour en diriger la faux.

Septembre est le début, l’abrégé, le modèle ; on ne fera pas autrement ni mieux au plus beau temps de la guillotine.- les exécuteurs

Il a raison : si parfois il n’enrayait pas, elle se briserait par son propre jeu. Introduit dans le comité comme professeur de saignée politique, Marat, avec la raideur de l’idée fixe, tranchait à fond au delà de la ligne prescrite ; déjà des mandats d’arrêt étaient lancés contre trente députés, on fouillait les papiers de Brissot, l’hôtel de Roland était cerné, Duport, empoigné dans un département voisin, arrivait dans la boucherie. Celui-ci est le plus difficile à sauver ; il faut des coups de collier redoublés pour l’arracher au maniaque qui le réclame. Avec un chirurgien comme Marat, et des carabins comme les cinq ou six cents meneurs de la Commune et des sections, on n’a pas besoin de pousser le manche du couteau, on sait d’avance que l’amputation sera large. Leurs noms seuls parlent assez haut : à la Commune, Manuel, procureur-syndic, Hébert et Billaud-Varennes, ses deux substituts, Huguenin, Lhuillier, M.-J. Chénier, Audouin, Léonard Bourdon, Boula et Truchon, présidents successifs ; à la Commune et aux sections, Panis, Sergent, Tallien, Rossignol, Chaumette, Fabre d’Églantine, Pache, Hassen¬fratz, le cordonnier Simon, l’imprimeur Momoro ; à la garde nationale, Santerre, commandant général, Henriot, chef de bataillon, au-dessous d’eux, la tourbe des démagogues de quartier, comparses de Danton, d’Hébert ou de Robespierre, et guillotinés plus tard avec leurs chefs de file  , bref la fleur des futurs terroristes. – Ils font aujourd’hui leur premier pas dans le sang, chacun avec son attitude propre et ses mobiles personnels, M.-J. Chénier, dénoncé comme membre du club de la Sainte-Chapelle et d’autant plus exagéré qu’il est suspect   ; Manuel, pauvre homme excitable, effaré, entraîné, et qui frémira de son œuvre après l’avoir vue ; Santerre, beau figurant circonspect qui, le 2 septembre, sous prétexte de garder les bagages, monte sur le siège d’une berline arrêtée et y reste deux heures pour ne pas faire son office de commandant général   ; Panis, président du comité de surveillance, bon subalterne, né disciple et caudataire, admirateur de Robespierre, qu’il a proposé pour la dictature, et de Marat, qu’il prône comme un prophète   ; Henriot, Hébert et Rossignol, simples malfaiteurs en écharpe ou en uniforme ; Collot d’Herbois, comédien-poétereau, dont l’imagination théâtrale combine avec satisfaction des horreurs de mélodrame    ; Billaud-Varennes, ancien oratorien, bilieux et sombre, aussi froid devant les meurtres qu’un inquisiteur devant un autodafé ; enfin le cauteleux Robespierre, qui pousse les autres sans s’engager, ne signe rien, ne donne point d’ordres, harangue beaucoup, conseille toujours, se montre partout, prépare son règne, et, tout d’un coup, au dernier moment, comme un chat qui saute sur sa proie, tâche de faire égorger ses rivaux les Girondins  .

Jusqu’ici, quand ils tuaient ou faisaient tuer, c’était en émeutiers, dans la rue ; à présent, c’est aux prisons, en magistrats et fonctionnaires, sur des registres d’écrou, après constatation d’identité et jugement sommaire, par des exécuteurs payés, au nom du salut public, avec méthode et sang-froid, presque aussi régulièrement que plus tard sous « le gouvernement révolutionnaire ». Effectivement Septembre en est le début, l’abrégé, le modèle ; on ne fera pas autrement ni mieux au plus beau temps de la guillotine.

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_64_ le 10 août – Prise de pouvoir des massacreurs

Ce 10 août qu’on a peine à concevoir. Les prisonniers suisse massacrés, l’Assemblée législative aux mains des jacobins. Paris au main des Jacobins, entre majorité indifférentes et vrais patriotes partis à l’armée : « par ce départ des braves et par cette inertie du troupeau, Paris appartient aux fanatiques de la populac». Les leaders jacobins, entre fanatisme et pègre.

« On a peine à concevoir, dit La Fayette (Mémoires, I, 454), comment la minorité jacobine et une poignée de prétendus Marseillais se sont rendus maîtres de Paris, tandis que la presque totalité des 40 000 citoyens de la garde nationale voulait la Constitution. »

Massacre des Suisses prisonniers - Fin de l’Assemblée législative – reddition totale aux Jacobins

La triste Assemblée, devenue girondine par sa mutilation récente, fait quelques vains efforts pour enrayer, pour maintenir, comme elle vient de le jurer, « les autorités constituées   », à tout le moins pour mettre Louis XVI dans le palais du Luxembourg, pour nommer un gouverneur au dauphin, pour conserver provisoirement les ministres en exercice, pour sauver les prisonniers et les passants. Aussi captive et presque aussi déchue que le roi lui-même, elle n’est plus qu’une chambre d’enregistrement des volontés populaires, et, dès le matin, elle a pu voir le cas que la plèbe armée fait de ses décrets. Dès le matin, on tuait à sa porte, au mépris de ses sauvegardes expresses ; à huit heures, Suleau et trois autres, arrachés de son corps de garde, ont été sabrés sous ses fenêtres. Dans l’après-midi, soixante ou quatre-vingts Suisses désarmés qui restaient encore dans l’église des Feuillants sont emmenés à l’Hôtel de Ville et, avant d’arriver, massacrés sur la place de Grève. Un autre détachement, conduit à la section du Roule, y est égorgé de même  . Le commandant de gendarmerie Carle, appelé hors de l’Assemblée, est assassiné sur la place Vendôme, et sa tête promenée au bout d’une pique. Le fondateur de l’ancien club monarchique, M. de Clermont-Tonnerre, retiré depuis deux ans des affaires publiques et passant tranquillement dans la rue, est reconnu, traîné dans le ruisseau et mis en pièces. – Après de tels avertissements, l’Assemblée n’a plus qu’à obéir en couvrant, selon son usage, sa soumission sous de grands mots. Si le comité dictatorial qui s’est imposé à l’Hôtel de Ville daigne encore la maintenir en place, c’est par une investiture nouvelle  , et en lui déclarant qu’elle ne doit pas se mêler de ce qu’il fait ou fera. Qu’elle se renferme dans son office, celui de rendre les décrets dont la faction a besoin ; et, comme les fruits d’un arbre rudement secoué, ces décrets précipités tombent coup sur coup, par jonchées, dans les mains qui les attendent   : suspension du roi, convocation d’une Convention nationale, les électeurs et les éligibles affranchis de tout cens, une indemnité aux électeurs qui se déplacent, la tenue des assemblées livrée à l’arbitraire des électeurs  , destitution et arrestation des derniers ministres, Servan, Clavière et Roland remis en place, Danton au ministère de la justice, la Commune usurpatrice reconnue, Santerre confirmé dans son nouveau grade, les municipalités chargées de la police de sûreté générale, l’arrestation des suspects confiée à tout citoyen de bonne volonté  , les visites domiciliaires prescrites pour la recherche des munitions et des armes  , tous les juges de paix de Paris soumis à la réélection de leurs justiciables, tous les officiers de la gendarmerie soumis à la réélection de leurs soldats  , trente sous par jour aux Marseillais à partir de leur arrivée, une cour martiale contre les Suisses, un tribunal de justice expéditive contre les vaincus du 10 août, et quantité d’autres décrets d’une portée plus vaste : la suspension des commissaires chargés près des tribunaux civils et criminels de requérir l’exécution des lois  , l’élargissement de tous les accusés ou condamnés pour insubordination militaire, pour délits de presse et pour pillage de grains  , le partage des biens communaux  , la confiscation et la mise en vente des biens des émigrés  , l’internement de leurs pères, mères, femmes et enfants, le bannissement ou la déportation des ecclésiastiques insermentés  , l’établissement du divorce facile, à deux mois d’échéance et sur la requête d’un seul époux  , bref toutes les mesures qui peuvent ébranler la propriété, dissoudre la famille, persécuter la conscience, suspendre la loi, pervertir la justice, réhabiliter le crime, et livrer les magistratures, les commandements, le choix de la future assemblée omnipotente, bref la chose publique, à l’autocratie de la minorité violente, qui, ayant tout osé pour prendre la dictature, osera tout pour la garder.

Vie normale de la majorité des Parisiens., entre les vrais patriotes partis à la frontières et les clubs Jacobins

Arrêtons-nous un instant pour contempler la grande cité et ses nouveaux rois. — De loin, Paris semble un club de 700 000 énergumènes qui vocifèrent et délibèrent sur les places publiques ; de près, il n’en est rien. La vase, en remontant, est devenue la surface et communique sa couleur au fleuve ; mais le fleuve humain coule dans son lit ordinaire, et, sous ce trouble extérieur, demeure à peu près le même qu’auparavant. C’est une ville de gens pareils à nous, administrés, affairés et qui s’amusent : pour la très grande majorité, même en temps de révolution, la vie privée, trop compliquée et trop absorbante, ne laisse qu’une place minime à la vie publique. Par routine et par nécessité, la fabrication, l’étalage, la vente, l’achat, les écritures, les métiers et les professions vont toujours leur train courant. Le commis est à son bureau, l’ouvrier à son atelier, l’artisan à son échoppe, le marchand à sa boutique, l’homme de cabinet à ses papiers, le fonctionnaire à son service   ; avant tout, ils sont préoccupés de leur besogne, de leur pain quotidien, de leurs échéances, de leur avancement, de leur famille et de leurs plaisirs ; pour y pourvoir, la journée n’est pas trop longue. La politique n’en détourne que des quarts d’heure, et encore à titre de curiosité, comme un drame qu’ils applaudissent ou sifflent de leur place, sans monter eux-mêmes sur les planches. – « La déclaration de la patrie en danger, disent des témoins oculaires  , n’a rien changé à la physionomie de Paris. Mêmes amusements, mêmes bruits... Les spectacles sont pleins, comme de coutume ; les cabarets, les lieux de divertissement, regorgent de peuple, de gardes nationales, de soldats... Le beau monde fait des parties de plaisir. » — Le lendemain du décret, la cérémonie, si bien machinée, ne produit qu’un effet très mince. « La garde nationale du cortège, écrit un journaliste patriote  , est la première à donner l’exemple de la distraction et même de l’ennui » ; elle est excédée de veilles et de patrouilles ; probablement elle se dit qu’à force de parader pour la nation, on n’a plus le temps de travailler pour soi. — Quelques jours après, sur ce grand public indifférent et lassé, le manifeste du duc de Brunswick « ne produit aucune espèce de sensation ; on en rit ; il n’est connu que des journaux et de ceux qui les lisent... Le peuple ne le connaît point... Personne ne redoute la coalition ni les troupes étrangères   ». — Le 10 août, « hors le théâtre du combat, tout est tranquille dans Paris ; on s’y promène, on cause dans les rues comme à l’ordinaire   ». – Le 19 août, l’Anglais Moore   voit avec étonnement la foule insouciante qui remplit les Champs-Élysées, les divertissements, l’air de fête, le nombre infini des petites boutiques où l’on vend des rafraîchissements avec accompagnement de chansons et de musique, la quantité de pantomimes et de marionnettes…
Telle est la froideur ou la tiédeur de la grosse masse égoïste, occupée ailleurs, et toujours passive sous ses gouvernements, quels qu’ils soient, vrai troupeau qui les laisse faire, pourvu qu’ils ne l’empêchent pas de brouter et folâtrer à son aise. – Quant aux hommes de cœur qui aiment la patrie, ils sont encore moins gênants ; car ils sont partis ou partent, quelquefois au taux de 1 000 et même de 2 000 par jour, 10 000 dans la dernière semaine de juillet  , 15 000 dans la première quinzaine de septembre  , en tout peut-être 40 000 volontaires fournis par la capitale seule et qui, avec leurs pareils en nombre proportionné fournis par les départements, seront le salut de la France. – Par ce départ des braves et par cette inertie du troupeau, Paris appartient aux fanatiques de la populace. « Ce sont les sans-culottes, écrivait le patriote Palloy, c’est la crapule et la canaille de Paris, et je me fais gloire d’être de cette classe, qui a vaincu les soi-disant honnêtes gens  .

Les leaders Jacobins, entre fanatisme et pègre

Plus alarmés, plus infatués et plus despotes encore, leurs conducteurs n’ont pas de scrupules qui les retiennent ; car les plus notables sont des hommes tarés, et ce sont justement ceux-ci qui entraînent les autres ou agissent seuls. Des trois chefs de l’ancienne municipalité, le maire, Pétion, annulé en fait et honoré en paroles, est écarté et conservé comme un vieux décor. Quant aux deux autres qui restent actifs et en fonctions, Manuel  , le procureur-syndic, fils d’un portier, bohème emphatique et sans talent, a volé dans un dépôt public, falsifié et vendu à son profit la correspondance privée de Mirabeau. Le substitut de Manuel, Danton  , par une double infidélité, a reçu l’argent du roi pour empêcher l’émeute et s’en est servi pour la lancer. — Varlet, « cet extraordinaire déclamateur, a mené une vie si sale et si prodigue, que sa mère en est morte de chagrin ; ensuite il a mangé le reste, et présentement il n’a plus rien   ». – D’autres ont manqué non seulement à l’honneur, mais à la probité vulgaire. Carra, qui a siégé dans le directoire secret des fédérés et rédigé le plan de l’émeute, a été condamné par le tribunal de Mâcon à deux ans d’emprisonnement pour vol avec effraction  . Westermann, qui conduisait la colonne d’assaut, a volé un plat d’argent armorié chez Jean Creux, restaurateur rue des Poulies, et a été expulsé deux fois de Paris pour escroqueries  . Panis  , le chef du comité de surveillance, a été chassé pour vol, en 1774, du Trésor, où son oncle était sous-caissier. Son collègue Sergent va s’approprier « trois montres d’or, une agate montée en bague et autres bijoux » dans un dépôt dont il était gardien  . Pour le comité tout entier, « les bris de scellés, fausses déclarations, infidélités », détournements sont choses familières : entre ses mains, des tas d’argenterie et 1 100 000 francs en or vont disparaître  . – Parmi les membres de la nouvelle Commune, le président Huguenin, commis aux barrières, est un concussionnaire éhonté  . Rossignol, compagnon orfèvre, impliqué dans un assassinat, est en ce moment même sous le coup de poursuites judiciaires  . Hébert, le sac à ordures du journalisme, ancien contrôleur de contre marques, a été renvoyé des Variétés pour filouterie  . Parmi les hommes d’exécution, Fournier l’Américain, Lazowski, Maillard, sont non seulement des massacreurs, mais des voleurs  , et, à côté d’eux, s’élève le futur général de la garde nationale parisienne, Henriot, d’abord domestique chez un procureur, qui l’a chassé pour vol, puis garde de la ferme et de là aussi expulsé pour vol, ensuite espion de police et encore enfermé pour vol à Bicêtre, enfin chef de bataillon et l’un des exécuteurs de septembre

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Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_63_ le 10 août et l’abdication du Roi- un massacre inutile

Comment les Girondins sont dépassés et les futurs montagnards imposent la purgation complète de l’Assemblée ; la manipulation des sections, la formation de la Commune insurrectionnelle et le renversement de la Commune légale ; meurtte de Mandat ; l’Assemblée et le Roi renoncent à se défendre, sans éviter le massacre.

La purgation complète de l’Assemblée- , le corps législatif, réduit à 224 Jacobins

l’Assemblée, se sentant abandonnée, s’abandonne, et, pour tout expédient, avec une faiblesse ou une naïveté qui peint bien les législateurs de l’époque, elle adopte une adresse philosophique, « une instruction au peuple sur l’exercice de sa souveraineté ».
Dès le lendemain, elle peut voir comment il l’exerce. À sept heures du matin, un député jacobin qui arrive en fiacre s’arrête devant la porte des Feuillants ; on s’attroupe autour de lui, il dit son nom, Delmas. La foule entend Dumas, constitutionnel notoire ; furieuse, elle l’arrache du fiacre, le frappe ; il était perdu, si d’autres députés, accourant, n’avaient certifié qu’il était le patriote Delmas de Toulouse, et non « le traître Mathieu Dumas »  . – Celui-ci n’insiste pas pour entrer, et trouve sur la place Vendôme un second avertissement non moins instructif. Des misérables, suivis de la canaille ordinaire, y promenaient des têtes sur des piques, probablement celles du journaliste Suleau et de trois autres, massacrés un quart d’heure auparavant ; « de très jeunes gens, des enfants jouaient avec ces têtes, les jetant en l’air et les recevant au bout de leurs bâtons ». – Sans contredit, les députés de la droite et même du centre feront prudemment de rester ou de rentrer chez eux ; et, de fait, on ne les voit plus à l’Assemblée  . Dans l’après-midi, sur 630 membres encore présents l’avant-veille, 346 ne répondront point à l’appel nominal, et auparavant une trentaine d’autres s’étaient déjà retirés ou démis  . La purgation est complète, pareille à celle que Cromwell en 1648 fit subir au Long-Parlement. Désormais, le corps législatif, réduit à 224 Jacobins ou Girondins et à 60 neutres effrayés ou dociles, obéira sans difficulté aux injonctions de la rue : avec sa composition, son esprit a changé ; il n’est plus qu’un instrument servile aux mains des séditieux qui l’ont mutilé et qui, maîtres de lui par un premier méfait, vont se servir de lui pour légaliser leurs autres attentats.

La manipulation des sections jacobines

Dans la nuit du 9 au 10 août, leur gouvernement s’est constitué pour agir, et il s’est constitué comme il agira, par la violence et par la fraude. – Vainement ils ont travaillé et fatigué les sections depuis quinze jours ; elles ne leur sont pas encore soumises, et à l’heure dite, onze heures du soir, sur quarante-huit, il ne s’en trouve que six assez échauffées ou épurées pour envoyer tout de suite à l’Hôtel de Ville leurs commissaires munis de pleins pouvoirs. Les autres suivront ; mais la majorité demeure inerte ou récalcitrante  . – Il faut donc la tromper ou la contraindre, et pour cela l’obscurité, l’heure avancée, le désordre, la peur du lendemain, l’indétermination de l’œuvre à faire sont des auxiliaires précieux. En beaucoup de sections  , la séance est déjà levée ou désertée ; il ne reste dans la salle que les membres du bureau permanent et peut-être quelques hommes endormis sur des bancs presque vides. Arrive un émissaire des sections insurgées, avec les affidés du quartier, criant qu’il faut sauver la patrie : les dormeurs ouvrent les yeux, s’étirent, lèvent la main et nomment qui on leur désigne, parfois des étrangers, des inconnus, qui seront désavoués le lendemain par la section rassemblée ; point de procès-verbal, ni de scrutin ; cela est plus prompt : à l’Arsenal, les six électeurs présents choisissent trois d’entre eux pour représenter 1 400 citoyens actifs. Ailleurs, la cohue des mégères, des gens sans aveu et des tapageurs nocturnes envahit la salle, chasse les amis de l’ordre, et emporte les nominations voulues  . D’autres sections consentent à élire, mais sans donner de pleins pouvoirs ; plusieurs font des réserves expresses, stipulent que leurs délégués agiront de concert avec la municipalité légale, se défient du futur comité, déclarent d’avance qu’elles ne lui obéiront pas ; quelques-unes ne nomment leurs commissaires que pour être informées et manifestent en même temps l’intention très nette d’arrêter l’émeute  . Enfin, vingt sections au moins s’abstiennent ou désapprouvent et n’envoient pas de délégués. – Peu importe, on se passera d’elles. À trois heures du matin, dix-neuf sections, à sept heures du matin vingt-quatre ou vingt-cinq sections   sont représentées tellement quellement à l’Hôtel de Ville, et cela fait un comité central : du moins, rien n’empêche plus soixante-dix ou quatre-vingts intrigants et casse-cou subalternes, qui s’y sont faufilés ou poussés, de se dire les délégués légitimes, extraordinaires, plénipotentiaires de toute la population parisienne  et d’opérer en conséquence.

La Commune insurrectionnelle prend la place de la Commune légale- Meurtre de Mandat

 – À peine installés sous la présidence d’Huguenin, avec Tallien pour secrétaire, ils ont appelé à eux « vingt-cinq hommes armés par section », cinq cents gaillards solides qui leur serviront de gardes et d’exécuteurs. – Contre une pareille bande, le conseil municipal qui siège dans la salle voisine est bien faible : d’ailleurs ses membres les plus modérés et les plus fermes, éloignés à dessein, sont en mission à l’Assemblée, au château, dans les différents quartiers ; enfin ses tribunes regorgent de figures patibulaires, d’aboyeurs apostés, et il délibère sous des menaces de mort — C’est pourquoi, à mesure que la nuit s’avance, entre les deux assemblées, l’une légale, l’autre illégale, qui siègent ensemble et en face l’une de l’autre comme sur les deux plateaux d’une balance, on voit l’équilibre se rompre. D’un côté la lassitude, la peur, le découragement et la désertion, de l’autre côté le nombre, l’audace, la force et l’usurpation vont croissant. À la longue, la seconde arrache à la première tous les arrêtés dont elle a besoin pour lancer l’insurrection et paralyser la défense. – Pour achever, vers les six heures du matin, le comité intrus suspend, au nom du peuple, le conseil légitime, l’expulse, et s’installe sur ses fauteuils.
Tout de suite le premier acte des nouveaux souverains indique ce qu’ils savent faire. Appelé à l’Hôtel de Ville, le commandant général de la garde nationale, Mandat, était venu justifier devant le conseil ses dispositions et ses ordres. Ils le saisissent, l’interrogent à leur tour, le destituent, nomment Santerre à sa place et, pour tirer plein profit de leur capture, somment leur prisonnier de faire retirer la moitié des troupes qu’il a placées autour du château. Très noblement et sachant à quoi il s’expose dans ce coupe-gorge, celui-ci refuse ; aussitôt on le met en prison, puis on l’expédie à l’Abbaye, « pour sa plus grande sûreté ». Sur ce mot significatif prononcé par Danton , il est tué, à la sortie, par un acolyte de Danton, Rossignol, d’un coup de pistolet à bout portant. – Après la tragédie, la comédie. Sur les instances redoublées de Pétion, qui ne veut pas être requis contre l’émeute  , on lui envoie une garde de 400 hommes, pour le consigner chez lui, en apparence malgré lui. – Ainsi abritée d’un côté par la trahison et de l’autre par l’assassinat, l’émeute peut maintenant passer en pleine sécurité, devant le gros tartufe qui se plaint solennellement de sa captivité volontaire, et devant le cadavre au front fracassé qui gît sur le perron de l’Hôtel de Ville. Sur la rive droite, les bataillons du faubourg Saint-Antoine, sur la rive gauche les bataillons du faubourg Saint-Marcel, les Bretons et les Marseillais, se mettent en marche et avancent aussi librement qu’à la parade. Les mesures de défense ont été déconcertées par le meurtre du commandant général et par la duplicité du maire : nulle résistance aux endroits gardés…

L’abdication, le Roi renonce à se défendre mais n’évite pas le massacre

Si le roi eût voulu combattre, il pouvait encore se défendre, se sauver et même vaincre. – Dans les Tuileries, 950 Suisses et 200 gentilshommes étaient prêts à se faire tuer pour lui jusqu’au dernier. Autour des Tuileries, deux ou trois mille gardes nationaux, l’élite de la population parisienne, venaient de crier sur son passage   : « Vive le roi ! vive Louis XVI ! C’est lui qui est notre roi, nous n’en voulons pas d’autre, nous le voulons ! À bas les factieux ! à bas les Jacobins ! Nous le défendrons jusqu’à la mort ! qu’il se mette à notre tête ! Vive la nation, la loi, la Constitution et le roi, tout cela ne fait qu’un ! » Si les canonniers s’étaient tus et semblaient mal disposés  , il n’y avait qu’à les désarmer brusquement et à mettre leurs pièces entre des mains fidèles. Quatre mille fusils et onze canons, abrités par les murailles des cours et par l’épaisse maçonnerie du palais, auraient eu aisément raison des neuf ou dix mille Jacobins de Paris, la plupart piquiers, mal conduits par des chefs de bataillon improvisés ou récalcitrants  , et encore plus mal dirigés par leur nouveau général Santerre qui, toujours prudent, se tenait loin des coups à l’Hôtel de Ville. Il n’y avait de ferme sur le Carrousel que les huit cents Brestois et Marseillais ; le reste était une tourbe pareille à celle du 14 juillet, du 5 octobre, du 20 juin  . « Le château, dit Napoléon Bonaparte, était attaqué par la plus vile canaille », par les émeutiers de profession, par la bande de Maillard, par la bande de Lazowski, par la bande de Fournier, par la bande de Théroigne, par tous les assassins de la veille, du jour, du lendemain, et, comme l’événement le prouva, la première décharge eût dispersé des combattants de cette espèce. – Mais, chez les gouvernants comme chez les gouvernés, la notion de l’État s’était perdue, chez les uns par l’humanité érigée en devoir, chez les autres par l’insubordination érigée en droit…
Partout les magistrats oubliaient que le maintien de la société et de la civilisation est un bien infiniment supérieur à la vie d’une poignée de malfaiteurs et de fous, que l’objet primordial du gouvernement, comme de la gendarmerie, est la préservation de l’ordre par la force, qu’un gendarme n’est pas un philanthrope, que, s’il est assailli à son poste, il doit faire usage de son sabre et qu’il manque à sa consigne lorsqu’il rengaine de peur de faire mal aux agresseurs…
Cette fois encore, dans la cour du Carrousel, les magistrats présents trouvent « leur responsabilité insupportable » ; ils ne songent qu’à « éviter l’effusion du sang » ; c’est à regret et en avouant leur regret, d’une voix altérée », qu’ils lisent aux troupes la loi martiale . Ils leur « défendent d’attaquer », ils les « autorisent seulement à repousser la force par la force » ; en d’autres termes, ils leur commandent de supporter le premier feu : « Vous ne tirerez qu’autant qu’on tirerait sur vous. » – Bien mieux, ils vont de peloton en peloton, « disant tout haut que ce serait folie de vouloir s’opposer à un rassemblement aussi considérable et aussi bien armé, et que ce serait un bien grand malheur que de le tenter ». – « Je vous le répète, disait Leroux, il me parait insensé de songer à se défendre ». – Voilà comment, pendant une heure, ils encouragent la garde nationale. « Je vous demande seulement, dit encore Leroux, de tenir encore quelque temps ; j’espère que nous déterminerons le roi à se rendre à l’Assemblée nationale. » – Toujours la même tactique : livrer la forteresse et le général plutôt que de tirer sur l’émeute. À cet effet, ils remontent et, Rœderer en tête, ils redoublent d’instances auprès du roi. « Sire, dit Rœderer, le temps presse, et nous vous demandons la permission de vous entraîner. » – Pendant quelques minutes, les dernières et les plus solennelles de la monarchie, celui-ci hésite  . Probablement son bon sens aperçoit que la retraite est une abdication : mais son intelligence flegmatique n’en démêle pas tout d’abord toutes les conséquences ; d’ailleurs son optimisme n’a jamais sondé l’immensité de la bêtise populaire et les profondeurs de la méchanceté humaine : il ne peut pas imaginer que la calomnie transformera en volonté de verser le sang sa volonté de ne pas verser le sang  . De plus, il est engagé par son passé, par son habitude de céder toujours, par son parti pris, déclaré et soutenu depuis trois ans, de ne jamais faire la guerre civile, par son humanité obstinée, et surtout par sa mansuétude religieuse. Systématiquement, il a éteint en lui l’instinct animal de résistance, l’étincelle de colère qui s’allume en chacun de nous sous l’agression injuste et brutale ; le chrétien a supplanté le roi ; il ne sait plus que son devoir est d’être homme d’épée, qu’en se livrant il livre l’État, et qu’en se résignant comme un mouton il mène avec lui tous les honnêtes gens à la boucherie. – « Allons, dit-il en levant la main droite, donnons, puisqu’il le faut encore, cette dernière marque de dévouement  . » Accompagné de sa famille et de ses ministres, il se met en marche entre deux haies de gardes nationaux et de Suisses  , arrive à l’Assemblée qui a député au-devant de lui, et dit en entrant : « Je suis venu ici pour éviter un grand crime. » –

 En effet, tout prétexte de conflit est écarté. Du côté des insurgés, l’assaut n’a plus d’objet, puisque le monarque avec tous les siens et tout son personnel de gouvernement a quitté le château. De l’autre côté, ce n’est pas la garnison qui engagera le combat : diminuée de 150 Suisses et de presque tous les grenadiers des Filles-Saint-Thomas qui ont servi d’escorte au roi jusqu’à l’Assemblée, elle est réduite à quelques gentilshommes, à 750 Suisses, à une centaine de gardes nationaux ; les autres, apprenant que le roi s’en va, jugent leur service fini et se dispersent…

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_60_ les journées révolutionnaires

Les leaders Jacobins du peuple à Paris- les futurs massacreurs de septembre – Leur organisation, leur propagande. Comment les journées révolutionnaires sont préparées – et non spontanées. L’exemple semi-raté du 20 juin
NB : Dans les « bonnes histoires » de la Révolution, les auteurs généralement s’interrogent sur les affreux massacres de septembre, on ne connait pas précisément leurs auteurs etc. Lisez Taine !

Les leaders Jacobins du peuple à Paris- les futurs massacreurs de septembre – Leur organisation, leur propagande

Telle troupe, tels chefs ; à un taureau il faut des bouviers pour conducteurs, supérieurs à lui d’un degré, mais d’un degré seulement, ayant le costume, la voix et les façons de l’emploi, exempts de répugnances et de scrupules, naturellement durs ou volontairement endurcis, fertiles en ruses de maquignon et en expédients d’abattoir, eux-mêmes du peuple ou feignant d’en être : Santerre, un brasseur du faubourg Saint-Antoine, commandant du bataillon des Enfants-Trouvés, grand et gros homme de parade, à voix de stentor, qui, dans la rue, donne des poignées de main à tout venant et, chez lui, avec l’argent du duc d’Orléans, paye à boire à tout le monde   ; Legendre, un boucher colérique, qui jusque dans la Convention gardera ses gestes d’assommeur ; deux ou trois étrangers et aventuriers, bons pour les besognes meurtrières et qui se servent du sabre ou de la baïonnette sans crier gare. – Le premier est un Italien, maître d’anglais, Rotondo, émeutier de profession, qui, convaincu de meurtre et de vol, finira en Piémont par la potence. – Le second est un Polonais, Lazowski, ancien élégant, joli fat qui, avec une facilité slave, est devenu le plus débraillé des sans-culottes : jadis pourvu d’une sinécure, puis jeté brusquement sur le pavé, il a crié dans les clubs contre ses protecteurs qu’il voyait à bas ; on l’a élu capitaine des canonniers du bataillon Saint-Marcel, et il sera l’un des égorgeurs du septembre ; mais son tempérament de salon n’est pas assez fort pour son rôle de carrefour, et il mourra au bout d’un an, brûlé de fièvre et d’eau-de-vie. Le troisième est un autre tueur en chef de septembre, Fournier, dit l’Américain, ancien planteur, qui de Saint-Domingue a rapporté le mépris de la vie humaine : « avec sa face livide et sinistre, ses moustaches, sa triple ceinture de pistolets, son langage grossier, ses jurons, il a tout l’air d’un pirate   ». À côté d’eux on rencontre un petit avocat bossu, Cuirette-Verrières, parleur intarissable, qui, le 6 octobre 1789, paradait sur un grand cheval blanc et depuis a plaidé pour Marat : à ces deux titres, sa figure de fantoche est restée dans l’imagination populaire ; d’ailleurs, les rudes gaillards qui s’assemblent de nuit chez Santerre ont besoin d’un homme de plume et probablement il fournit le style. – Le conciliabule comprend des affidés plus subalternes encore : « Brière, marchand de vin, Nicolas, sapeur au bataillon des Enfants-Trouvés, Gonor, se disant vainqueur de la Bastille   », Rossignol, ancien soldat, puis compagnon orfèvre, qui, après avoir présidé aux massacres de la Force, général improvisé, promènera dans la Vendée son incapacité, sa crapule et son brigandage ; d’autres encore, sans doute Huguenin, ex-avocat ruiné, ensuite carabinier, puis déserteur, puis commis aux barrières, maintenant porte-parole du faubourg Saint-Antoine et finalement président de la Commune de septembre ; sans doute aussi le grand aboyeur du Palais-Royal, Saint-Huruge, surnommé le Père Adam, un marquis tombé dans le ruisseau, qui boit avec les crocheteurs, s’habille en portefaix, et, maniant un énorme gourdin, traîne la racaille à ses talons  . – Voilà tous les meneurs ; les Jacobins de la municipalité et de l’Assemblée ne prêtent à l’entreprise que leurs encouragements et leur connivence , il vaut mieux que l’émeute semble spontanée ; par prudence ou pudeur, les Girondins, Pétion, Manuel, Danton lui-même, restent dans l’ombre ; ils n’ont pas besoin d’en sortir. – Si voisins du peuple et si mêlés à la foule, les autres sont plus capables de forger pour leur troupe le roman qui lui convient : c’est un roman adapté aux limites, à la forme et à l’ébranlement de son intelligence, un roman noir et simple comme il en faut pour les enfants, ou plutôt un mélodrame de théâtre forain, avec les bons d’un côté, les méchants de l’autre, au centre un ogre, un tyran, quelque traître infâme qui ne peut manquer à la fin d’être démasqué et puni suivant ses mérites, le tout en tirades ronflantes, et, pour finale, un refrain chanté en chœur…
On lui représente Louis XVI « comme un monstre qui emploie son pouvoir et ses trésors à s’opposer à la régénération des Français. Nouveau Charles IX, il veut porter à la France la désolation et la mort. Va, cruel, tes forfaits auront un terme ! Damiens fut moins coupable que toi. Il fut puni des plus horribles tortures pour avoir voulu délivrer la France d’un monstre. Et toi, dont l’attentat est vingt-cinq millions de fois plus grand, on te laisse l’impunité   !... Foulons aux pieds ce « simulacre de royauté ! Tremblez, tyrans, il est encore parmi nous des Scévola ! » – Tout cela est débité, déclamé ou plutôt crié publiquement, en plein jour, devant les fenêtres du roi, par des harangueurs montés sur des chaises, et du comité installé chez Santerre partent chaque jour des provocations semblables, tantôt des placards qu’on affiche dans les faubourgs, tantôt des pétitions qu’on colporte dans les sections et dans les clubs, tantôt des motions que l’on agite « dans les groupes des Tuileries, du Palais-Royal, de la place de Grève et surtout de la place de la Bastille ». Dès le 2 juin, les meneurs ont établi dans l’église des Enfants-Trouvés un nouveau club pour avoir leur officine spéciale et travailler sur place  . Comme les démagogues de Platon, ils savent leur métier, ils ont découvert à quels cris tressaille l’animal populaire, par quels ombrages on l’effarouche, par quel appât on l’attire, dans quel chemin il faut l’engager : une fois attiré et engagé, il marchera en aveugle, emporté par son élan involontaire, et il écrasera de sa masse tout ce qu’il rencontrera sous les pieds…

Comment les journées révolutionnaires sont préparées : l’exemple du 20 juin

L’appât est bien choisi et bien présenté : il s’agit de célébrer l’anniversaire du serment du Jeu de Paume. On plantera un arbre de la Liberté sur la terrasse des Feuillants et l’on présentera à l’Assemblée, puis au roi, « des pétitions relatives aux circonstances » ; par précaution et pour en imposer aux malintentionnés, les pétitionnaires auront leurs armes  . — Une procession populaire est attrayante, et tant d’ouvriers ne savent que faire de leur journée vide ! De plus, il est agréable de figurer dans un opéra patriotique, et beaucoup, surtout les femmes et les enfants, désirent voir M. et Mme Veto. On a invité les campagnards de la banlieue  , les rôdeurs et les va-nu-pieds des terrains vagues se mettront certainement de la partie, et l’on peut compter sur les badauds si nombreux à Paris, sur les flâneurs qui s’ajoutent à tout spectacle, sur les curieux qui, de nos jours encore, s’attroupent par centaines le long des quais pour suivre des yeux un chien tombé dans la Seine. Tout cela fera un corps qui, sans y penser, suivra sa tête. À cinq heures du matin, le 20 juin, dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel, des rassemblements sont déjà formés, gardes nationaux, piquiers, canonniers avec leurs canons, gens armés de sabres ou de bâtons, enfants et femmes. – A la vérité, une affiche qui vient d’être posée sur les murs interdit le rassemblement, et des officiers municipaux en écharpe viennent sommer ou supplier la foule de ne pas violer la loi  . Mais, dans un cerveau populaire, les idées sont aussi tenaces que courtes. On a compté sur une procession civique, on s’est levé matin pour la faire ; les canons sont attelés, le Mai chargé sur une voiture ; tout est préparé pour la cérémonie ; on s’est donné congé, on ne veut pas rentrer chez soi. D’ailleurs, on n’a que de bonnes intentions ; on sait la loi aussi bien que les municipaux ; on ne s’est « armé que pour la faire respecter et observer »…
Cependant les heures s’écoulent, et, dans une foule aigrie par l’attente, ce sont toujours les plus impatients, les plus rudes, les plus enclins aux voies de fait, qui mènent les autres. – Au quartier général du Val-de-Grâce  , les hommes à piques se jettent sur les canons et les entraînent ; les gardes nationaux laissent faire ; les chefs, Saint-Prix et Leclerc, menacés de mort, n’ont plus qu’à suivre en protestant. — Même spectacle dans la section de Montreuil ; la résistance de quatre commandants de bataillon sur six n’a servi qu’à remettre l’autorité plénière à l’instigateur de l’émeute, et désormais Santerre est le seul chef de l’attroupement. — Vers onze heures et demie, il sort de sa brasserie, et, suivi des canons, du drapeau, du char qui porte le peuplier, il se met en tête du cortège, qui est de « quinze cents personnes » à peu près, « en comprenant les curieux   » ; mais la troupe, dans sa marche, grossit comme une boule de neige, et, en arrivant devant l’Assemblée nationale, il a derrière lui sept à huit mille personnes  . – Sur la motion de Guadet et de Vergniaud, les pétitionnaires sont introduits : dans une adresse emphatique et menaçante, leur orateur, Huguenin, dénonce les ministres, le roi, les accusés d’Orléans, les députés de la droite, demande « du sang », et annonce que le peuple « debout » est prêt à se faire justice  . Ensuite, au bruit des tambours et au son de la musique, pendant plus d’une heure, sous l’œil de Santerre et de Saint-Huruge, la multitude défile à travers la salle : çà et là passent quelques pelotons de gardes nationaux confondus dans la cohue et perdus dans « la forêt ambulante des piques »

Une occasion demi-ratée : le 20 juin

Le flot humain, qui, au sortir de l’Assemblée, est venu se déverser sur le Carrousel, y reste stagnant, et semble prêt à rentrer dans ses canaux ordinaires. – Ce n’est point là le compte des meneurs. Santerre, arrivant avec Saint-Huruge, s’aperçoit qu’il faut une dernière poussée, et décisive ; il crie à ses hommes : « Pourquoi n’êtes-vous pas entrés dans le château ? Il faut y entrer, nous ne sommes descendus ici que pour cela  . » – « Le Carrousel est forcé, crie un lieutenant des canonniers du Val-de-Grâce, il faut que le château le soit. Voici la première fois que les canonniers du Val-de-Grâce marchent : ce ne sont pas des j... f.... Allons, à moi, canonniers, droit à l’ennemi   ! » – Cependant, de l’autre côté de la porte, des officiers municipaux, choisis par Pétion parmi les plus révolutionnaires du Conseil, dissolvent la résistance par leurs harangues et leurs injonctions. « Après tout, disait l’un d’eux, nommé Mouchet, le droit de pétition est sacré. » – « Ouvrez la porte, crient Sergent et Boucher-René, personne n’a le droit de la fermer ; tout citoyen a le droit d’entrer  . » – Un canonnier lève la bascule, la porte s’ouvre ; en un clin d’œil la cour est remplie  , la foule s’engouffre sous la voûte et dans le grand escalier avec un tel élan, qu’un canon du Val-de-Grâce, enlevé à bras, arrive jusqu’à la troisième pièce du premier étage. Les portes craquent sous les coups de hache, et, dans la grande salle de l’Œil-de-Bœuf, la multitude se trouve face à face avec le roi.
En pareille circonstance, les représentants de l’autorité publique, directoires, municipalités, chefs militaires et, au 6 octobre, le roi lui-même, ont toujours cédé jusqu’ici ; ils ont cédé ou ils ont péri. Certain de l’issue, Santerre préfère ne pas y assister : en homme prudent, il se réserve, se dérobe, se laisse pousser dans la chambre du Conseil où se sont réfugiés la reine, le petit dauphin et les femmes  . Là, avec sa grande taille, sa large corpulence, il leur sert de plastron, il empêche les meurtres inutiles et compromettants. Cependant, dans l’Œil-de-Bœuf, il laisse faire ; sans doute, en son absence, on y fera tout ce qu’il faut, et, selon toute apparence, il a calculé juste. – D’un côté, dans une embrasure de fenêtre, sur une banquette, est le roi, presque seul, et, devant lui, pour toute défense, quatre ou cinq gardes nationaux ; de l’autre côté, dans les appartements, une foule immense qui croît d’heure en heure à mesure que le bruit de l’irruption se répand dans les quartiers voisins, quinze ou vingt mille personnes, un entassement prodigieux, un pêle-mêle traversé par des remous, une mer houleuse de corps qui se froissent et dont un simple flux ou reflux aplatirait contre le mur des obstacles dix fois plus forts, un vacarme à briser les vitres, « des hurlements affreux », des injures, des imprécations. « A bas M. Veto ! Au diable le Veto ! Le rappel des ministres patriotes ! Il faut qu’il signe, nous ne sortirons pas d’ici qu’il ne l’ait fait  . » – En avant de tous, Legendre, plus déterminé que Santerre, se déclare l’orateur et le fondé de pouvoir du peuple souverain : « Monsieur, dit-il au roi, et, voyant que celui-ci fait un geste de surprise, oui, monsieur, écoutez-nous, vous êtes fait pour nous écouter. Vous êtes un perfide, vous nous avez toujours trompés, vous nous trompez encore ; mais prenez garde, la mesure est à son comble, le peuple est las de se voir votre jouet. » – « Sire, sire, crie un autre énergumène, je vous demande, au nom de cent mille âmes qui m’entourent, le rappel des ministres patriotes... Je demande la sanction du décret sur les prêtres et les 20 000 hommes. La sanction ou vous périrez. » – Peu s’en faut que la menace ne s’accomplisse. Les premiers entrés sont arrivés « la pique en avant », parmi eux « un brigand », avec un bâton emmanché au bout d’une lame d’épée rouillée « très pointue », qui « fonçait » droit vers le roi. Ensuite, et à plusieurs fois, la tentative d’assassinat est reprise opiniâtrement par trois ou quatre furieux résolus à tuer et qui en font le geste, l’un tout grêlé, en haillons, et qui s’excite par « les propos les plus sales », le second, « un soi-disant vainqueur de la Bastille », jadis porte-tête de Foullon et de Bertier, depuis chassé de son bataillon, le troisième, un fort de la halle, qui, « pendant plus d’une « heure », armé d’un sabre, fait des efforts terribles pour percer jusqu’au roi  . – Rien n’y fait : sous toutes les menaces, le roi demeure impassible. À un grenadier qui veut le rassurer, il prend la main, et l’appuie sur sa poitrine en disant : « Voyez si c’est là le mouvement d’un cœur agité par la crainte   ». À Legendre et aux exaltés qui le somment de sanctionner, il répond sans s’émouvoir : « Je ne me suis jamais écarté de la Constitution.... Je ferai ce que la Constitution et les décrets m’ordonnent de faire.... Vous vous écartez de la loi. » – Et, pendant près de trois heures, toujours debout et bloqué sur sa banquette  , il persiste sans donner un seul signe de faiblesse ou de colère. – A la longue ce sang-froid fait son effet, et l’impression des spectateurs n’est point du tout celle qu’ils attendaient. Car, bien manifestement, le personnage qu’ils ont devant eux n’est pas le monstre qu’on leur a dépeint, un tyran impérieux et sombre, le Charles IX farouche et sournois qu’ils sifflent au théâtre. Ils voient un homme un peu gros, d’une physionomie placide et bienveillante, que l’on prendrait, s’il n’avait son cordon bleu, pour un bourgeois pacifique  , à ses côtés, ses ministres, trois ou quatre hommes en habit noir, honnêtes gens et bons employés, ont l’air de ce qu’ils sont ; dans une autre embrasure de fenêtre est sa sœur, Mme Élisabeth, jeune figure douce et pure. Ce prétendu tyran est un homme comme les autres ; il parle posément, il dit que la loi est pour lui, et personne ne dit le contraire ; il a peut-être moins de torts qu’on n’a cru..


La journée s’avance ; la chaleur est accablante ; la fatigue extrême, le roi moins déserté et mieux défendu ; cinq ou six députés, trois officiers municipaux, quelques officiers de la garde nationale sont parvenus jusqu’à lui ; Pétion lui-même finit par arriver, et, monté sur un fauteuil, harangue le peuple avec ses flatteries ordinaires  . En même temps Santerre, comprenant que l’occasion est perdue, prend l’attitude d’un libérateur et crie de sa grosse voix : « Je réponds de la famille royale : qu’on me laisse faire. » Une haie de gardes nationaux se forme devant le roi, et lentement, péniblement, sur les instances du maire, vers huit heures du soir, la multitude s’écoule.