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mardi 13 août 2019

No Fake Science ! Quelques réflexions

No fake science !

Merci aux initiateurs de la tribune la plus intelligente, la plus utile, la plus indispensable, la plus juste, la plus courageuse, la plus originale, la plus brillante, la plus vraie, la plus justement combattive en même temps qu’équilibrée que j’ai eu le plaisir de lire depuis longtemps. Merci au journal l’Opinion de l’avoir publiée alors que d’autres journaux que l’on qualifie parfois de référence n’ont pas souhaité le faire – sans doute se sentent-ils un peu coupables de souvent maltraiter voire manipuler la science !
C’est bien sûr de la tribune No fake science que je veux parler ! Extraits :
 « Nous, scientifiques, journalistes et citoyen·ne·s préoccupé·e·s, lançons un cri d’alerte sur le traitement de l’information scientifique dans les médias, ainsi que sur la place qui lui est réservée dans les débats de société. À l’heure où la défiance envers les médias et les institutions atteint des sommets, nous appelons à une profonde remise en question de toute la chaîne de l’information, afin que les sujets à caractère scientifique puissent être restitués à tous et à toutes sans déformation sensationnaliste ni idéologique et que la confiance puisse être restaurée sur le long terme entre scientifiques, médias et citoyen·ne·s….
Il est urgent que la place de l’information scientifique dans nos médias et dans le débat public soit revue, pour éviter de creuser le fossé entre scientifiques et journalistes. Réfléchissons ensemble à la façon de rendre à la science la place qu’elle mérite. Pour un débat public apaisé et rationnel, pour le bien de notre vie politique, pour nos concitoyen·ne·s.. »
Bon, on passera sur une légère crispation sur l’écriture inclusive, c’est trop important. En plus de sa publication, la tribune a été ouverte aux signatures de ceux qui le souhaitent – allez-y https://nofake.science/tribune/ !!! et a donné lieu à de passionnants débats sur les réseau  sociaux.
Science, opinion, société- les problématiques et propositions positivistes.

Faut-il le dire, cette tribune recoupe précisément les préoccupations principales du positiviste que je m’efforce d’être ; Extraits et principes du grand Auguste :

1) la connaissance positive : La science, par ses méthodes,  permet d’arriver à des connaissances positives (scientifique) : « certaines, précises, relatives, organisatrices », qui permettent d’agir efficacement sur le réel : « savoir pour prévoir afin de pourvoir ! »
Un mot important est ici relative : d’une part, la science permet d’établir des relations entre des phénomènes, et non de connaître la nature intime de ceux-ci ( à supposer que cela ait un sens), d’autre part, les connaissances positives sont relatives à un certain domaine, par exemple la relativité Einsteinienne n’a pas rendue fausse la mécanique newtonienne, celle-ci rendant toujours d’importants services dans son domaine de validité.

2)  La science n’est donc pas une opinion comme une autre : « Il n’y a point de liberté de conscience en astronomie, en physique, en chimie, en physiologie, dans ce sens que chacun trouverait absurde de ne pas croire de confiance aux principes établis dans ces sciences par les hommes compétents »
Mais ! :
3) Autorité scientifique et non autoritarisme :  Dans la  science,  « l’autorité nait du concours et non le concours de l’autorité » (remplacer concours par consensus, si l’on préfère!)

4) Importance de l’opinion ; rôle et nécessité du pouvoir spirituel :
« Tout le mécanisme social repose finalement sur des opinions »
« L’irrésistible puissance de l’opinion publique constitue une force vraiment coercitive, puisqu’on s’y soumet sans être touché, ni convaincu des torts correspondants »
 « Liberté, liberté totale d’exposition, de discussion, d’appréciation »

Compte-tenu de l’importance et de la  puissance de l’opinion, le positivisme pense nécessaire l’instauration d’un pouvoir spirituel :

« Il est nécessaire que le pouvoir spirituel  soit au plus haut degré une puissance d'opinion. Il agira sur l’opinion et par l’opinion »
 « L’action du pouvoir spirituel consiste essentiellement à établir par l’éducation les opinions et les habitudes qui doivent diriger les hommes dans la vie active »
« Le journalisme, nouveau pouvoir spirituel » ( si, si ! CPP, 57ème leçon, mais revu ensuite ; les journaux sont inévitablement trop liés à des pouvoirs temporels)
«  Les attributions du pouvoir spirituel positif seront au nombre de quatre : l'éducation, le conseil, la consécration et le jugement »

Les moyens du pouvoir spirituel sont l’admonestation privée, le blâme public puis l’excommunication sociale. Il peut aller jusqu’à prôner le refus de concours (grève, boycott), voire l’insurrection. Il peut aussi, mais c’est alors une forme d’échec, transmettre au bras séculier !

5) nécessité de la séparation des pouvoirs temporels et spirituels :

Le pouvoir spirituel doit être complètement séparé du pouvoir temporel, sans quoi « il n’y a pas d’alternative entre la soumission la plus abjecte et la révolte directe ».
« L’asservissement général du pouvoir spirituel au pouvoir temporel, principale cause de la plupart des aberrations, pousse spontanément à remplacer la persuasion par la violence »
« Pour se borner à conseiller, il faut ne jamais commander, même par la richesse »
 « Si l’Etat n’a pas une religion propre, il ne doit pas davantage avoir une science à lui, ni une science privilégiée «  (Laïcité selon Julio de Castilho, chef du gouvernement positiviste du Rio Grande do Sul)

Les membres du pouvoir spirituel doivent « vivre au grand jour » (traduction : transparence sur les conflits d’intérêts, les choix idéologiques, politiques, religieux, tout ce qui susceptible d’interférer avec la fonction de conseil)

6) Incarnations modernes du pouvoir spirituel comtien- le GIEC.

Face à une menace qui concerne l‘ensemble de l’humanité, des experts scientifiques s’organisent et collaborent librement entre eux, arrivent à une connaissance positive (certaine, précise, organisatrice) concernant l’impact des activités humaines sur le réchauffement climatique, en tirent des conclusions qu’ils s’efforcent de faire partager aux dirigeants temporels (chefs d’Etats, chefs d’entreprises) (conseil privé), et agissent de manière plus contraignante par l’opinion publique. Nous avons là un exemple presque complet du pouvoir spirituel comtien – presque, car il lui manque la sanction ultime, l’excommunication sous une forme modernisée. Cela viendra peut-être.

On peut prévoir, et ça sera une bonne chose, que naîtront des équivalents du GIEC pour la génétique, l’intelligence artificielle,…
Les comités d’éthiques, les agences de régulation (agence du médicament, de sécurité sanitaire, autorité de sécurité du nucléaire), les académies et sociétés savantes accomplissent parfois et partiellement des missions de pouvoir spirituel.
Et Wikipedia  ? sans doute aussi, et même un pouvoir spirituel de très bon aloi, plus performant qu’aucune encyclopédie du passé. Que les multiples contributeurs et éditeurs qui permettent son existence en soient remerciés !
Et les réseaux sociaux ? Un pouvoir spirituel à l’état sauvage alors ! Même si parfois, certains groupes, certains threads diffusent, autour de groupes ayant une compétence et une autorité scientifique, une information de qualité rendue plus accessible à tous !

 No Fake Science, l’opinion et les journalistes

Et maintenant, à chacun de se débrouiller avec tout ça ! Mais si vous n’êtes pas convaincu que No Fake Science et les débats qu’ils suscitent  recoupent en grande partie la problématique du pouvoir spirituel de Comte… je peux plus rien.

Typiquement, No Fake Science a rempli le rôle d’admonestation du pouvoir spirituel, et encore assez gentiment.  Il l’a fait en appelant à la conscience professionnelle des journalistes, et à leur réflexion. Et ce n’est pas simple : certains réflexes professionnels  des journalistes (la pratique du doute, la méfiance  érigée en système contre toute autorité (mais ici d’un type particulier), la confusion entre objectivité et  équilibrage des points de vue, l’absence de hiérarchisation des sources...) conduisent en effet à méconnaître la nature de l’activité scientifique  et à des biais de nature à entrainer confusion, désinformation, voire manipulation de l’opinion publique. S’y ajoutent parfois les manipulations effectives de certains lobbies (les plus efficaces ne sont pas sûrement pas les plus évidents), l’action des communicants, l’émotion devant certaines situations. Le métier n’est pas vraiment facile.

Mais l’appel à la responsabilité de No Fake Science était nécessaire, et devenait même urgent ! Une belle preuve en a été donnée, juste quelques semaines après la parution de la tribune dans l’Opinion, du délire et de la manipulation médiatique à propos du tritium dans les fleuves français.
(cf. sur ce blog https://vivrelarecherche.blogspot.com/2019/07/tritium-et-boule-de-gomme-les-marchands.html).

Dans ce cas d’ailleurs, l’association à l’origine de ce qu’il faut bien qualifier de véritable manipulation et les media qui l’ont relayé ont fait courir des risques à la santé publique, en conduisant certains, en période de canicule, à se priver d’eau  du robinet. L’admonestation aimable ne suffit visiblement déjà plus. La loi sur la propagation de fausses nouvelles, si elle doit être maniée avec beaucoup de prudence, est trop peu appliquée ; la notion de trouble à l’ordre public ou de mise en danger de la vie d’autrui pourrait également être évoquée.

Et tiens ! Festival au moment où j‘écris (12 aout 2019) Le matin, le Secrétaire Général des écolos Julien Bayou sur France Inter a lancé en une minutes quatre contre-vérités majeures sur le nucléaire ; sur le coût, sur la possibilité de remplacement par les énergies nouvelles (fatales !), sur le « succés » de la transition énergétique allemande, sur les fuites de tritium dans les fleuves français) sans que le présentateur ne tente de rétablir la vérité ; décidément, France Inter n’est pas No Fake Science ! Un concours avec Le Monde ?

Et le Parisien du même jour, à propos des batteries électriques : « Attention donc à ne pas répéter l'erreur consistant en France à construire 58 réacteurs nucléaires sans prendre en compte ni le stockage ni le retraitement des déchets. »
NB 1) avec Orano, la France est numéro un mondial du retraitement de déchets nucléaires ( pour l’instant…) 2) il existe un consensus international des experts sur l’enfouissement des déchets) cf therad de Tristan Kamin ou par exemple https://lenergeek.com/2019/08/02/alternatives-stockage-geologique-dechets-nucleaires-tristan-kamin/
 A la longue, c’est un peu lassant….

Adjoindre au CSA un haut conseil agissant au nom de la science ? Pour Stéphane Foucart, c’est non !

Dans le Monde du 6 juillet 2019, Stéphane Foucart se félicite que le CSA, saisit par plus de 500 plaintes,  ait refusé de rendre un avis défavorable à l’émission d’« Envoyé spécial », de France 2 (17 janvier 2019) consacrée au glyphosate et se moque de l’idée avancée par un certain nombre de scientifiques d’ « attacher au gendarme de l’audiovisuel un haut conseil à la science ».

Citation : « Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) a rendu, le 1er juillet, son avis sur le dossier glyphosate d’« Envoyé spécial », diffusé par France 2 le 17 janvier 2019. Il n’a rien à reprocher au magazine, malgré la virulence des critiques formulées à son endroit – souvent sur la foi de faits imaginaires. Insatisfaits, certains ont aussitôt dénoncé un manque de jugement du CSA et réactivent cette vieille idée des académies : attacher au gendarme de l’audiovisuel un haut conseil à la science, une sorte de « ministère de la vérité scientifique ». Il faudra, dans ce cas, bien choisir les « ministres ».

Voici ce qu’a déclaré le CSA : « En premier lieu, le CSA estime que le but du documentaire était de “présenter les pratiques de la société Monsanto en matière de recherche scientifique et d’études relatives au glyphosate” et non “d’apporter un éclairage scientifique sur la dangerosité” de cet herbicide. “Dans la plupart des sujets, il était rappelé l’absence de consensus scientifique sur le caractère cancérogène du glyphosate”

Eh bien, on se dit que le CSA aurait effectivement besoin de conseils scientifiques. On a en effet bien compris que le but d’Envoyé spécial n’est pas d’apporter un éclairage scientifique  sur quoi que ce soit, mais de faire de l’audience en dénonçant des scandales, même lorsqu’ils n’existent pas, en présentant des faits détournés de leur contexte, en mettant sur le même plan toutes les opinions, quels que soient les méthodes qui ont permis de les obtenir. Il existe un test assez efficace de mesurer ce qu’apporte cette émission : lorsque vous suivez un reportage sur un sujet que vous ne connaissez pas professionnellement, vous ne pouvez manquer de vous indigner- ils sont vraiment efficaces. Lorsqu’il s’agit d’un sujet que vous connaissez…eh bien, vous vous indignez aussi tant les faits  sont distordus et les conclusions controuvées… Ceci dit, il y a temps en temps de véritables scandales dénoncés…

Sur le fond, cette vérité scientifique rappelée dans la tribune No Fake Science : « Aux expositions professionnelles et alimentaires courantes, les différentes instances chargées d’évaluer le risque lié à l’usage de glyphosate considèrent improbable qu’il présente un risque cancérigène pour l’humain »
On peut même être plus précis : il n’ y a actuellement aucune preuve ni biologique, ni épidémiologique, pour une molécule maintenant massivement utilisée depuis plus de 40 ans
(cf. par exemple https://vivrelarecherche.blogspot.com/2019/04/le-glyphosate-et-les-proces-de.html)

Donc, oui le CSA n’a pas joué son rôle et cela est dommage et même dommageable : que dire si demain une émission oppose à part égale vaccins et anti-vaccins et pointe des pratiques qui peuvent être parfois contestables de l’industrie pharmaceutique sans mentionner les immenses services qu’ont rendu les vaccins à l‘humanité ?

Les sociétés savantes, les académies sur ce sujet, et sur bien d’autres semblent assez inaudibles. La société manque d’un pouvoir spirituel organisé, selon les conceptions positivistes.

Bizarrement, dans la suite de son article, Stéphane Foucart abandonne le sujet glyphosate et passe au climatoscepticisme. C’est peut-être qu’il se sent un peu…comment admonester gentiment ? un peu coupable. Car il sait très bien, et l’a lui-même avoué, ce que vaut toute la Fake Science mobilisée à propos de la toxicité du glyphosate- pas grand-chose, et que si le glyphosate a été ainsi soumis à de véritables procès de sorcières, c’est en raison de son utilisation couplée à des OGM ( en particulier proposée par Monsanto). C’est l’hostilité aux OGM et leur intérêt agricole et économique qui est le véritable moteur de la diabolisation du glyphosate ; et c’est un tout autre problème !

Donc, le grand spécialiste écolo du Monde délaisse le glyphosate et passe au réchauffement climatique et au climatoscepticisme. Suivons-le… pour voir !

Climatoscepticisme et Fake science : comment faire ? La tribune retirée de l’Actualité Chimique.
Donc Stéphane Foucart :

« Au cours des derniers mois, L’Actualité chimique (la revue de la société savante des chimistes français) a, par exemple, publié plusieurs chroniques climatosceptiques – l’une allant jusqu’à mettre sur un pied de quasi-égalité le mouvement antivaccinal et la mobilisation contre le réchauffement. En mai, sous les protestations, la publication a retiré l’un des textes litigieux.
Ce genre de situation n’a rien d’exceptionnel. Un regard rétrospectif sur la manière dont s’est propagée la vulgate climatosceptique ces dernières années suggère que ce sont des scientifiques, bien plus que des journalistes, qui en ont été les principaux moteurs. Sur le réchauffement, les tribunes ou les ouvrages les plus trompeurs ont été publiés sous d’éminentes signatures issues des sciences économiques, de la géologie, de la géographie, de la microbiologie, de la physique des semi-conducteurs, des mathématiques, de la chimie… Forts de leurs titres académiques, des scientifiques s’exprimant hors de leur champ de compétence ont largement contribué à tromper le public et les décideurs sur l’une des plus graves questions de notre temps.
En France, le principal bastion climatosceptique n’était ni une sombre église obscurantiste ni un mouvement d’homéopathes radicalisés : c’était l’Académie des sciences »

Stéphane Foucart aurait quand même pu rappeler le rôle du CEA et des climatologues français dans le GIEC et dans l’établissement de la responsabilité des activités humaines dans le réchauffement climatique : Claude Lorius, Jean Jouzel, Valérie Masson-Delmotte…

Je n’ai pas pu lire la tribune de l’Actualité Chimique à laquelle M. Foucart fait allusion…puisqu’elle a été retirée sous un torrent de protestations éclairées ( ?). Pour information, 25 chimistes membres de l’Académie des sciences, dont deux Prix Nobel ( Jean-Marie Lehn, Jean- Pierre Sauvage) ont protesté contre ce retrait.

Avant (et afin) de parvenir à une vérité scientifique (positive), il est normal que différentes hypothèses soient confrontées et que des débats aient lieu. Le principe positiviste doit s’appliquer sans restriction : « Liberté, liberté totale d’exposition, de discussion, d’appréciation ! »

Une fois une connaissance positive établie, eh bien , la beauté de la science est qu’elle n’a rien à craindre d’une critique, même mal fondée,  absurde ou malhonnête. Celui qui l’émet prend le risque du ridicule et de la marginalisation, voire de difficultés professionnelles à moins qu’il n’ait de solides arguments, et cela est juste et bon. Comme l’écrivent les Académiciens dans leur tribune : « C’est la pratique quotidienne des chercheurs, celle des séminaires dans les équipes de recherche, celle des conférences, celles des rapporteurs d’articles dans les journaux scientifiques. Nous en connaissons les règles : celui qui se permet d’émettre des doutes sur un travail sans argument ou avec des approximations évidentes peut s’attirer les remarques acerbes de ses collègues, mais il peut répondre à ses pairs, échanger avec eux. Par contre, tout argument mettant en évidence une faille dans le raisonnement va permettre immédiatement de revoir une idée, un concept, une expérience. C’est ainsi que la science avance depuis toujours. »

Donc, là encore,  aucun risque et que des avantages au principe « Liberté, liberté totale d’exposition, de discussion, d’appréciation ! », surtout concernant une publication comme l’Actualité Chimique ( sans les vexer, pas vraiment un media grand public !-NB je la lis avec plaisir, et même j’y ai publié !)

Il en irait tout autrement si un media grand public reprenait cet article de l’Actualité Chimique et la présentait comme, non pas comme ce qu’il est, un élément de débat, mais comme une opinion majoritaire de nature à remettre en cause le rôle humain dans le réchauffement climatique, ou  mieux et plus vendeur, comme une opinion minoritaire empêchée d’expression et brimée par le lobby de je ne sais pas quoi, tiens des éoliennes au hasard ! Là, le pouvoir spirituel devrait intervenir !

Confrontée au problème, la BBC a pris une position intéressante et controversée. Contrairement à ce qui a été parfois annoncé, la BBC n’a pas « banni les climatosceptiques de ses antennes » (ce que visiblement souhaiterait M. Foucart ). Son directeur de l’information, dans une instruction interne publiée début septembre, n’ a pas écrit qu'il ne faut plus jamais leur donner la parole, mais seulement qu'on n'est pas obligé, au nom d'un « équilibre trompeur », de les inviter à chaque fois qu'il est question du climat. « De la même manière, vous ne voudriez pas que quelqu'un nie que Manchester United a gagné 2-0 samedi dernier. L'arbitre a parlé. »

Cette attitude me semble parait assez équilibrée, appropriée et responsable. Elle laisse tout de même la place à des critiques de l’arbitre ou de l’arbitrage, si des éléments nouveaux et sérieux sont découverts. Si d'aventure un scientifique révélait de nouvelles données ou de nouveaux modèles de prévision qui viennent secouer le  consensus actuel, ou certains de ses éléments, sans doute pourrait-il s’exprimer. Et, bien plus, si un nouveau consensus, modifié sur certains points ou plus radicalement émergeait, la BBC agirait en conséquence.

Une remarque de Stephane Osmont dans une tribune sur le blog du point :  https://www.lepoint.fr/debats/osmont-climatosceptiques-contre-climatostresses-03-10-2018-2259784_2.php :
« Une fois qu'on a dit ça, une question se pose néanmoins : faut-il réciproquement bannir des antennes de la BBC les climatostressés, ceux qui exagèrent à dessein l'imminence et la gravité du péril climatique ? …Un certain malaise finit par s'installer quand on comprend qu'eux aussi malmènent le « consensus scientifique » en ne retenant que les plus flippants des multiples scénarios des experts internationaux du GIEC. Une petite dose de doute méthodique leur serait profitable. »

En effet. Mais surtout , maintenant, pour être cohérente, la BBC devrait appliquer le même traitement à ceux qui prétendent que le glyphosate est toxique sans apporter de nouveaux arguments validés par la communauté scientifique. Non ? Ou pour les anti-vaccins ? Ou ceux prétendent qu’il n’y a pas de solutions pour le traitement des déchets nucléaires ? Oui qui parlent de fuites de tritium ?

Dominique Meda : Combattre la fausse science ( Le Monde, 13 juillet 2019)

Extrait : « La seule manière d’empêcher la production de « fausse science » est de disposer d’institutions scientifiques puissantes, totalement indépendantes, dotées d’important moyens de financement et de scientifiques indépendants et bien payés, capables de répondre aux questions des gouvernements, des parlementaires et des citoyens … Or, comme l’ont unanimement souligné les lauréats du Prix Nobel présents à l’Elysée lors du débat organisé par la Président de la République avec des intellectuels le 18 mars, l’attractivité des carrières scientifiques est en France de plus en plus faible, et les moyens destinés à la recherche, censés atteindre 3% du PIB , n’ont jamais dépassé 2.3% depuis trente ans. La seule recherche publique atteint péniblement 0.8% et les recrutements y sont en forte baisse »
O.K pour la deuxième partie, même si le ratio public/privé n’est pas le plus défavorable en France par rapport aux pays comparables… ; de toute façon, nous sommes loin des promesses de l’agenda de Lisbonne, de l’Europe de la connaissance et de ses 3% du PIB...
Mais prétendre lutter contre la fausse science en établissant un corps de scientifiques d’Etat, chargé de la pureté de la science, éloigné de toute compromission, vivant dans une tour d’ivoire… cela me semble un peu baroque, et loin des réalités de la science réelle. Et même dangereux !« Si  l’Etat n’a pas une religion propre, il ne doit pas davantage avoir une science à lui ».

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samedi 8 juin 2019

A Michel Serre- à propos de l’incendie de Notre Dame


Dernière interview de Michel Serre dans Le Monde, rediffusée dans Le Monde du 4 juin 2019 :

Philosopher, c’est passer partout. Extraits concernant l’incendie de Notre Dame.

« Que révèle, selon vous, l’émotion collective qui a traversé la France lors de l’incendie de Notre-Dame de Paris ? Comment penser cet événement ?

J’ai résidé quarante-sept ans aux Etats-Unis, et j’étais présent sur le sol américain lors des attentats du 11 septembre 2001. Un attentat n’est pas un accident, et l’incendie de Notre-Dame n’est pas comparable au 11-Septembre : il n’y a aucun mort à déplorer. Mais intéressons-nous au retentissement ainsi qu’à la symbolique de ces événements. Les tours jumelles de New York symbolisaient la puissance temporelle américaine, basée sur l’armée et le dollar. Cette attaque fut un coup porté au narcissisme des Etats-Unis et à leur domination planétaire. Avec l’incendie de Notre-Dame, au contraire, nous avons pris soudain conscience d’une puissance spirituelle qui a duré des millénaires. Dans un cas, nous fûmes mis en face d’une puissance temporelle qui, comme tous les pouvoirs de cette nature, s’écroulera à court terme ; de l’autre, nous étions placés devant une puissance spirituelle qui résiste à l’effondrement du pouvoir temporel. C’est cette énigme qui me frappe et m’interroge.

Pourtant, philosophes, historiens et sociologues ne cessent d’analyser la sécularisation, la sortie du religieux ou la déchristianisation de l’Occident…

Du point de vue des historiens, ce pouvoir spirituel est fondé sur des histoires, des contes et des fables, l’existence des fondateurs des religions n’étant pas toujours attestée. Ce n’est rien, disent-ils souvent. Mais plus ils disent que ce n’est rien, plus je réponds : comment se fait-il que cela dure depuis des millénaires ? Or nous sentons le temps à travers des puissances qui disparaissent, comme des strates, des couches feuilletées. Cette extraordinaire durée, qui n’a rien à voir avec l’épée ni avec le dollar, est bien la plus profonde. Le christianisme, le judaïsme, le confucianisme ou le bouddhisme perdurent malgré tout : laïcisation de la société, érosion des fidèles, montée de l’individualisme et de l’économisme, etc. Il s’agit d’une réalité transhistorique. Je voudrais donc insister sur la pérennité de notre souvenir à travers des choses qui ne sont pas documentées. Car c’est cela le spirituel, ce « 0 » qui engendre une histoire très longue, comme des peintures, des sculptures, des monuments. On a dit qu’avec Notre-Dame, c’était le cœur de Paris qui avait été touché. Mais pourquoi le cœur de Paris, ce n’est pas l’Arc de triomphe ou l’obélisque de la Concorde ? Parce que les guerres, les conquêtes et les gouvernants passent, mais le spirituel demeure. C’est pourquoi cet incendie a réveillé en moi une profondeur historique et existentielle inouïe. C’est comme si une bombe qui avait explosé depuis des millénaires produisait encore ses effets aujourd’hui. C’est la raison pour laquelle l’événement a fédéré les gens qui avaient une religion et ceux qui n’en avaient pas.

Avait-on oublié les racines chrétiennes de l’Europe ?

Ceux qui se disputent à ce propos se battent inutilement. Rien n’est jamais sorti d’un débat. Je suis historien des sciences. Et les inventions, croyez-moi, c’est tout autre chose qu’un débat ! »

Sans que le nom Auguste Comte, ni le mot positivisme ne soient prononcés, c’est l’une des analyses les plus positivistes qui soient. Sans le réduire à une doctrine, qui mériterait d’ailleurs un anorgiamento,  Michel Serre n’hésitait pas à faire l’éloge de Comte et rappelait par exemple que Le Contrat Naturel s’inscrivait dans la filiation de la Terre considérée comme Grand fétiche et donc des derniers écrits de Comte, ceux concernant la Religion de l’Humanité ceux que personne ne lit, disait-il avec son humour caractéristique ( sauf lui, apparemment, tiens et moi) (cf l’entretien avec Raphaël Enthoven, Michel Serres parle de la "nature" et de la guerre au Monde (ARTE)31 Mars 2014)

L’un des tweet les plus drôles saluant sa mort : il avait su se rendre illisible aux universitaires !

Merci Monsieur. L’immortalité subjective vous sera douce.

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mercredi 4 juillet 2018

Eloge du Service Public 3) quelques principes


La Commission Européenne (Eurokom) et la secte libérale qui y détient le pouvoir en veulent visiblement aux services publics français, et particulièrement à notre façon d’administrer les monopoles naturels (autoroutes, chemin de fer,  réseau téléphonique, énergie hydraulique, aéroports, gazoducs) par des sociétés étatiques. Cet Eurokom a un credo, un véritable acte de foi,  c’est la concurrence libre et  totale, et le service public n’y a guère sa place. Après l’exemple Suisse dans un premier blog, le contre-exemple Anglais dans un second blog, voici quelques principes sur lesquels se sont bâtis les services publics.

Le positivisme juridique de Leon Duguit :

Dès les débuts de la République, la question des services publics se pose. A une époque où « les tardives liaisons des chemins de fer » construisent l’unité française (Braudel), Gambetta préconise la nationalisation par rachat des Chemins de fer d’Orléans, puis des principales lignes de chemin de fer Le courant positiviste, alors influent, par la voie de Pierre Laffitte l’appuie en distinguant des fonctions 1) uniformes, 2) régulières, 3) de nécessité non immédiates et 4) pour lesquelles il est impossible de fixer le prix du service rendu, telles l’Etat civil, la  construction des routes,  l'hygiène générale, la police… Ces fonctions doivent être instituée par l'État avec une rétribution fixe. Les fonctions dans lesquelles le service personnel est rendu à l'individu d'une manière précise et déterminée, au moyen de matériaux qui doivent être usés ou consommés » n’ont généralement pas le caractère de service public. Mais « l'opportunité de rendre publique ou privée l'institution de certaines fonctions peut varier avec la situation historique. … Les chemins de fer,  par exemple, me paraissent incontestablement devoir être directement administrés par l'État »

La notion de service public prendra une autre affaire avec Léon Duguit (1859-1928), assistant de Durkheim, alors professeur de science sociale à Bordeaux. C’est à partir d’un service ferroviaire interrompu que Duguit prend la tête d’un syndicat d’habitants lésés et obtient l’autorisation d’agir en justice pour obtenir le maintien du service. Pour Duguit, le droit n’est pas une simple technique normative, mais « « La notion de droit contient la notion de société tout entière. La science du droit est science sociale ». « Les gouvernants modernes ne doivent plus seulement à leurs gouvernés la police et la justice proprement dites, mais encore ce que certains publicistes appellent d’un mot commode la culture, à savoir l’enseignement, l’assistance, l’hygiène, la protection du travail, les transports, etc., etc. Il va de soi que cette multiplicité et cette variété des activités publiques entraînent à leur suite une extrême complexité et diversité dans l’organisation des services publics ».

Finalement l’Etat devient presque pour Duguit un aggrégateur de service public ; un service public qu’il définit ainsi :  « toute activité dont l’accomplissement doit être réglé, assuré et contrôlé par les gouvernants, parce qu’il est indispensable à la réalisation et au développement de l’interdépendance sociale et qu’il est de telle nature qu’il ne peut être assuré complètement que par l’intervention de la force gouvernante »  ou encore, « l’activité que les gouvernants doivent obligatoirement exercer dans l’intérêt des gouvernés ».

Les lois de Rolland

Poursuivant les travaux de Léon Duguit, Louis Rolland (1877-1956)  en arriva à définir un corps central de principes qui doivent s'appliquer à l'exploitation d'un service public, aujourd’hui connu sous le nom de « lois de Rolland ». Schématiquement, elles concernent la continuité (service assuré régulièrement), la mutabilité (l’adaptation à l’évolution des besoins collectifs), l'égalité (qui interdit la discrimination entre les usagers), la laïcité, la neutralité et la réserve dans l’expression de leurs opinions que doivent respecter les collaborateurs du service public, la primauté de l'intérêt général ou collectif sur les intérêts individuels, la gratuité pour les services administratifs, mais pas pour les SPIC (Services Publics Industriels et Commerciaux).

François Trévoux  et la notion économique de service public

François Trévoux (1900-1989) a étudié le développement de la réglementation de l’industrie électrique aux États-Unis à travers notamment l’étude de la réglementation des tarifs et du contrôle financier des entreprises de services publics. Cette expérience le conduit à compléter les conceptions juridiques de Duguit et Rolland, par des considérations plus économiques qu’il définit dans un article  de la Revue d’économie politique de  1938.  Cinq critères sont alors retenus :

- Le premier est celui de la grande taille :« lorsque, par sa taille, une entreprise touche à un grand nombre de travailleurs ou de clients (banque), on craint que sa disparition n’ébranle l’ensemble de l’économie. Les dimensions de l’entreprise, même si elle n’exerce pas une activité essentielle, la rendent un service public ».

- Le second renvoie à une situation de monopole légal ou de fait (sinon il s’agirait de socialiser les déficits des grandes entreprises).

- Le troisième souligne la réunion du caractère de monopole avec celui de la nécessité (logement, alimentation)

- Le quatrième s’attache à la position désavantageuse du consommateur vis-à-vis des conditions du vendeur, ce qui rend nécessaire une réglementation visant à rétablir un équilibre (Trévoux se réfère ici à Tugwell et à Commons).

- Le cinquième  se rapporte à la forte interdépendance économique dans nos sociétés.et à un pouvoir systémique  : l’idée est que « nombre d’activités sont devenues économiquement indispensables des services publics économiques : que vienne en effet à se ralentir ou à se verrouiller un des maillons de la chaîne, toute la vie de la communauté risque d’en être affaiblie, voire arrêtée » (nécessité de la continuité). Pour étayer son propos, Trévoux donne l’exemple de la grève générale des livreurs de charbon à Lille en novembre1936, à propos de laquelle l’État a eu recours à l’armée.

Trévoux prône une nouvelle organisation économique déployée autour du service public, reposant sur quatre principes : 1)  limitation de la concurrence de façon assez souple, par exemple au moyen d’un programme concerté de création d’entreprises et de construction de nouvelles usines, 2 ) assurer un certain standard minimum de service, la bonne qualité du produit, 3) diversification et aménagement rationnel des prix de façon à obtenir le plus grand profit global au moyen d’une forte production et d’un faible profit unitaire, 4) l’industrie doit fonctionner sans arrêts, être toujours susceptible et prête à satisfaire tout accroissement de la demande.

Rappelons que François Trévoux n’est nullement un théoricien socialiste, mais faisait partie des libéraux qui ont fondé la célèbre société du Mont Pèlerin…

Marcel Boiteux : le cas de l’électricité

Marcel Boiteux, né en 1922, normalien,  a travaillé avec les deux Prix Nobel français d’économie, Allais et Debreu. Spécialiste de la tarification des services publics, il écrit plusieurs publications faisant référence sur le sujet, puis,  au cours des années 1950, il rebâtit la tarification de l'électricité, après avoir réalisé la tarification de la SNCF et de la FNTR (1946-1949) avant de devenir durant 20 ans PDF d’EDF (de 1967 à 1987).  Dans  « État et Services Publics », Économie publique/Public economics , 08/2001/2, Il discute librement de la politique de libéralisation imposée par la Commission .

Réguler les monopoles est une mission impossible, sauf à faire du monopole un service public :

 En France,  les entreprises de services publics établissent de justes tarifications et ne se comportent pas comme des monopoles abusifs. Ses "serviteurs", les agents des services publics, jouissent d'un statut qui les protège des dérives du politique tout en régissant leur recrutement, leur rémunération et leur promotion.

Ces entreprises de service public posent un problème : elles restent des monopoles publics à une époque où l'obsession est à la privatisation et à la concurrence. La problématique est alors la suivante. Si l'on privatise les monopoles, ils se consacreront à gagner le maximum d'argent pour honorer leurs devoirs vis-à-vis de leurs actionnaires. Il faut donc les empêcher d'abuser de leur position par un système de régulation. Mais réguler les monopoles est très difficile sans l'introduction de la concurrence. Or la concurrence n'est pas aisément conciliable avec les missions de service public…

Les solutions américaine et anglaise : deux échecs. La solution américaine traditionnelle, qui consistait à mettre en place des commissions de surveillance, ne s'est pas avérée probante : ces commissions, par manque d'information, ont fixé des plafonds de prix tantôt trop hauts, tantôt trop bas et, sous la pression des lobbies, ont laissé se créer des subventions croisées qui favorisaient abusivement certains clients. Dans l'exemple anglais, récent, on a privatisé par grands morceaux et instauré un régulateur. Au stade actuel, le résultat n'est pas très brillant : la productivité a certes fait de grands progrès mais essentiellement au profit des actionnaires et des dirigeants, très peu à celui des clients !
Ces semi-échecs montrent que, sans l'aide du marché et de la concurrence, la régulation d'un monopole est extrêmement difficile, notamment parce que le régulateur doit faire face à une asymétrie de l'information qui l'empêche d'adapter parfaitement son action à l'entreprise qu'il est chargé de réguler.

Guérir des maladies que nous n'avons pas ?

La solution française : régner pour mieux réguler ; l'entreprise a pour rôle non pas de gagner le maximum d'argent mais d'assumer une mission d'intérêt général. Elle est alors nécessairement publique et le régulateur est à sa tête. Ainsi, j'étais le régulateur d'EDF.
Des remèdes pour un système sain ? Finalement, la problématique est simple : ou l'entreprise est privée et a le devoir de gagner le maximum d'argent, ce qui l'incite à une bonne gestion, mais il faut alors trouver un système pour l'empêcher de rançonner sa clientèle ; ou l'entreprise est publique, investie d'une mission d'intérêt général, et elle régule ses propres troupes, mais elle n'est plus poussée dans sa gestion par la recherche du profit.
Ce système de régulation par la tête n'a pas si mal fonctionné en France. Faut-il alors absolument que le système français épouse le modèle anglo-saxon sous prétexte qu'il a été nécessaire ailleurs pour guérir des maladies que nous n'avons pas ?

Les activités de réseau sont nécessairement monopolistiques

Réseaux de fils électriques, réseaux de conduite de gaz ou d’eau, réseaux de chemins de fer, réseau  postal sont foncièrement des activités monopolistiques car ce sont  en effet, des activités à rendement croissant. Pour distribuer deux fois plus de kwh sur une zone d’un kilomètre carré, la dépense passe de 100 à 140 si l’on est seul. Elle double de 100 à 200 si l’on s’y met à deux. On a donc intérêt opérer seul le plus tôt possible, donc à constituer un monopole. Et, si l’on vous en empêche pour maintenir deux compétiteurs face à face, le coût du service augmente considérablement.

Le caractère de service public des activités de réseaux tient aussi à une autre raison. Pour implanter leurs réseaux, les entreprises de la catégorie sont amenées à emprunter des voies publiques ou leur sous-sol. Et, lorsqu’il s’agit de traverser des propriétés privées, la collectivité intervient par voie d’expropriation et d’indemnisation chaque fois que le promoteur du réseau et la victime de son implantation ne peuvent parvenir à un accord qui satisfasse les deux parties. Qu’elle autorise l’usage de la voie publique, ou qu’elle exproprie, la collectivité est amenée à invoquer l’intérêt général.

Troisième raison : on se sait pas calculer leur vrai coût : ainsi, sur un réseau maillé où les kilowattheures vont dans tous les sens, on ne sait pas calculer un tarif inattaquable. Quand des kilowattheures vont de Dijon à Lyon, 40 % font le trajet direct, 40 % passent par Genève et le reste fait le tour par Paris, Bordeaux et Montpellier : à trois cent mille kilomètres à la seconde, cela n'a aucune importance. L'électricité est répartie entre les lignes selon les lois de Kirchhoff et cela change constamment ; il est impossible de suivre son cheminement et donc très difficile de facturer convenablement l'utilisation du réseau. Il faut donc recourir à des tarifs forfaitaires… qui seront contestés par ceux qui penseront être pénalisés.

L’électricité est un service public

Rendement croissant, monopole naturel, redistribution et égalité de traitement, obligation de fournir et continuité du service, on est bien là devant un service public, un service public remplaçant des initiatives qui, si elles étaient restées privées, auraient été trop coûteuses et trop inégalitaires. Ajoutons des missions générales - comme l'indépendance énergétique – des obligations individuelles telles que l'obligation de desservir associée à une certaine péréquation des tarifs. Avec l'obsession française d'égalité, cela pose des problèmes énormes : desservir les Antilles ou la Réunion aux mêmes tarifs que les Champs-Elysées entraîne des déficits que des entreprises en situation de concurrence n'assumeraient pas, et pour lesquels il est pratiquement impossible de calculer des compensations équitables.

Les obligations de service public, quand elles sont poussées à ce niveau, paraissent difficiles à marier avec la concurrence.

dimanche 22 avril 2018

Macron l’Américain s’attaque à la laïcité à la française


Discours étonnant d’Emmanuel Macron le 8 avril 2016 devant la Conférence des Evêques de France. Dans un style assez amphigourique, qui devient sa marque de fabrique, il a accumulé les perles inquiétantes, un véritable collier qui constitue une attaque intégrale contre la conception républicaine de la laïcité.  Extraits :

“Le lien entre l’Eglise et l’Etat s’est abîmé, il nous importe à vous comme à moi de le réparer”

« Lien » de la part de la part de quelqu’un qui maitrise aussi bien le langage de Macron est assez significatif et significativement dangereux. La laïcité, c’est d’abord l’indépendance des pouvoirs temporels et spirituels théorisé entre autre par les républicains positivistes à la Jules Ferry, c’est l’Eglise hors de l’Etat et l’Etat hors de l’Eglise, c’est selon Pierre Laffitte : la religion, quelle qu’elle soit, n’est plus d’ordre public.

Il n’y pas dans la République laïque de « lien » entre l’Etat et l’Eglise, l’Eglise catholique, ou toute autre Eglise ou toute autre religion. Et quand ce lien aurait-il été cassé ? Par la loi de 1905 ? Par les controverses sur le mariage gai, où, rappelons-le, il n’a jamais été question de contraindre les catholiques ou toute autre religion à bénir religieusement les mariages homosexuels…

« L’Etat et l’Eglise… exercent tous deux  une autorité et même une juridiction ! »

Non, mille fois non ! l’Etat exerce une autorité politique, temporelle sur l’ensemble des citoyens, l’Eglise –catholique en l’occurrence, un magistère spirituel sur ceux qui le veulent bien. Alors une juridiction !!! Il veut quoi Macron ? En revenir à l’Inquisition ? Ou vise-t-il autre chose : des accommodements raisonnables comme au Canada qui permettraient à la communauté musulmane d’exercer effectivement une juridiction basée sur la charia ! C’est une conception communautariste à l’américaine, parfaitement contraire à la laïcité républicaine !

 « Un engagement politique auquel j'appelle les catholiques pour notre pays et pour notre Europe »…

La France ne connait pas les partis confessionnels. Si les catholiques ou les sectateurs d’autres religions ont non seulement le droit et même le devoir en tant que citoyens français de participer à la vie politique de leur pays, ils n’ont aucun droit à le faire en tant que catholiques, ou musulmans, ou boudhistes, ou partisans de Raëls,  ou même confucéens.

 Ou alors quoi ? Macron souhaite une Fraternité Catholique qui s’allierait parfois à une Fraternité musulmane (tiens, comme dans Soumission !) pour combattre « l’intégrisme laïc » ? Houellebecq reviens !, il devient fou !

« Vous êtes aujourd'hui une composante majeure de cette partie de la Nation qui a décidé de s'occuper de l'autre partie celle des malades, des isolés, des déclassés, des vulnérables, des abandonnés, des handicapés, des prisonniers. »

Vielle antienne, vieux rêve de la secte libérale que cet éloge de la charité se substituant aux devoirs sociaux de l’Etat. A bas l’Etat social, que l’on démantèle par tous les bouts, vive le rôle social des Eglises. Mais enfin, c’est exactement comme cela que les frères Musulmans se sont progressivement imposés dans des Etats et des sociétés autrefois relativement laïques, prospérant comme un cancer sur le terrain social abandonné par l’Etat pour faire avancer leur projet de retour à un ordre théocratique totalitaire.

Et puis, c’est quand même un peu fort de café. Macron ne cesse d’affaiblir tous les corps intermédiaires, avec les syndicats en principale ligne de mire, mais aussi les élus locaux, les institutions comme le Conseil Economique et Social, les Conseils généraux, etc. Et le seul « corps intermédiaires » auxquels il reconnaitrait une légitimité, ce serait l’Eglise ou les Eglises !!!!

« une Eglise prétendant se désintéresser des questions temporelles n’irait pas au bout de sa vocation »

Non, elle la trahirait ! De Pascal à Auguste Comte, la séparation des pouvoirs temporels et spirituels est la base de la laïcité républicaine.

« dans ce pays de France qui ne ménage pas sa méfiance à l’égard des religions »

Il me semble moi, que ce sont plutôt les partisans de la laïcité, les partisans de la liberté spirituelle, les agnostiques, les athées, les libres penseurs qui sont menacés, et de plus en plus, en France. 
Le massacre de Charlie Hebdo, les morts de Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski, Elsa Cayat, Bernard Maris, Franck Brinsolaro, Mustapha Ourrad, Michel Renaud, Frédéric Boisseau, Ahmed Merabet, c’est déjà oublié !! 
Et ce qui est plus inquiétant encore, c’est le nombre croissant, surtout parmi les jeunes, de ceux qui pensent que ces martyrs de la liberté l’avaient quelque part, un peu cherché, par leur manque de respect vis-à-vis de la religion. Nous ne sommes pas loin du rétablissement du délit de blasphème, en tout bien, tout respect.

« Je sais que l’on a débattu comme du sexe des anges des racines chrétiennes de l’Europe. Et que cette dénomination a été écartée par les parlementaires européens »

Oui, il y a des racines chrétiennes de la France, il y a la trêve de Dieu, il y a les ordres de Cluny, de Citeaux, il y a Héloïse et Abélard, il y a « ce monde entier se libérant, rejetant le poids du passé et se revêtant d'un blanc manteau d'églises », il y a les cathédrales, et tant d’œuvres d’art incompréhensibles sans la culture chrétienne, et il y a tout cela auquel on peut, on doit rendre hommage et qui doit être présent encore plus dans nos cours d’histoire,

Mais il s’agit de culture, pas de culte ! et entretenir la confusion entre les deux est dommageable au plus haut point. Nous sommes sortis de l’ordre théocratique, passés par l’âge métaphysique des Lumières et de la Grande Révolution et progressivement entré dans l’ordre positif. Il n’y aura pas de retour en arrière, sauf par la plus atroce tyrannie.

Et puis, il y un peu aussi tout de même les racines celtiques et romaines préchrétiennes- cette magnifique coolitude religieuse qui faisait inscrire aux Romains sur leurs stèles : «  au dieu ou à la déesse de Cassis »

 « la laïcité n’a certainement pas pour fonction de nier le spirituel au nom du temporel, ni de déraciner de nos sociétés la part sacrée qui nourrit tant de nos concitoyens. »

En effet. Mais tout le reste et tout le ton du discours suggère que les Eglises auraient le monopole du spirituel, le monopole de l’émerveillement devant le monde, la vie, la beauté, la bonté ou la cruauté, du questionnement sur la nature, le destin, le rôle, les devoirs de l’homme et de l’Humanité. Non, ni l’Eglise catholique en particulier, ni les religions théistes en général n’ont le monopole du spirituel, et le Chef de l’Etat, garant de la laïcité, faillit gravement à son rôle, comme l’a très bien relevé Jean Glavany.

« les liens les plus indestructibles entre la nation française et le catholicisme »

!!!! Il fut un temps ou le Parti Catholique choisissait l’Espagne plutôt que la France et faillit détruire la nation française, bénissant l’égorgement des Français les uns par les autres. C’est aussi de ce refus des guerres de Religion, du Parti politique de Michel de l’Hôpital et de Montaigne, et nos rois qu’est un peu finalement sorti aussi notre laïcité.*

« La République que vous (catholiques) avez si fortement contribué à forger »

!!!! Le pape Pie X doit se retourner dans sa tombe... Sa condamnation du Sillon et de Marc Sangier, désireux de réconcilier l’église et la République fut-elle une illusion ? Et les menaces d’excommunication contre les parlementaires qui voteraient la loi de séparation, illusion aussi ? (Jean Glavany, remarquable tribune sur http://www.laicite-republique.org/j-glavany-les-4-erreurs-d-emmanuel-macron-12-av-18.html)

« Une exigence chrétienne importée dans le champ laïc de la politique.. C’est ce qu’ont apporté à la politique française les grandes figures que sont le Général de Gaulle, Georges Bidault… »

Alors là, champion dans le confusionnisme historique !!! Placer comme exemple de chrétiens exemplaires, l’un à côté de l’autre, De Gaulle et Bidault, qui fut l’un des chefs de l’OAS, l’un voulant tuer l’autre et réciproquement, il fallait oser !!! C’est En Marche en Grand Ecart. Mais peut être une occasion de rappeler que De Gaulle pratiquait assez peu le pardon chrétien des offenses….

Donc, un discours amphigourique, qui sombre parfois dans la plus grande stupidité, mais surtout un discours dangereux qui dynamite, par volonté, ignorance ou incompréhension, toutes les bases de la laïcité républicaine française. On avait vu lors de son intronisation Macron l’Américain chanter la Marseillaise, comme personne ne le fait en France, la main sur le cœur, comme les prêcheurs américains. Il y a aussi maintenant de plus en plus Macron l’Américain qui démantèle la laïcité et se fait le chantre du communautarisme. A mois qu’il n’y ait aussi l’influence de Ricœur, la tradition philosophique la plus ridicule du siècle dernier, dont les étudiants de Mai 68 eurent quelque raison de faire le premier doyen couronné d’une poubelle.


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