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mardi 22 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_107_ Thermidor

Les Jacobins après Thermidor- la foi a péri. Comment les Jacobins tentent de  se maintenir au pouvoir (Fructidor, non repris ici) ; La société civile est dissoute ; Vers le pouvoir militaire : la discipline des cœurs ; la caserne philosophique de Napoléon

Les Jacobins après Thermidor : la foi a péri

Pourtant, eux aussi, les souverains repus, ils ont leur souci, un souci grave, et on vient de voir lequel : il s’agit pour eux de rester en place, afin de rester en vie, et désormais il ne s’agit pour eux que de cela. – Jusqu’au 9 Thermidor, un bon Jacobin pouvait, en se bouchant les yeux, croire à son dogme  , après le 9 Thermidor, à moins d’être un aveugle-né, comme Soubrany, Romme et Goujon, un fanatique dont les organes intellectuels sont aussi raidis que les membres d’un fakir, personne, dans la Convention, ne peut plus croire au Contrat social, au socialisme égalitaire et autoritaire, aux mérites de la Terreur, au droit divin des purs. Car il a fallu, pour échapper à la guillotine des purs, guillotiner les plus purs, Saint-Just, Couthon et Robespierre, le grand prêtre de la secte : ce jour-là, les Montagnards, en lâchant leur docteur, ont lâché leur principe, et il n’y a plus de principe ni d’homme auquel la Convention puisse se raccrocher ; en effet, avant de guillotiner Robespierre et consorts comme orthodoxes, elle a guillotiné les Girondins, Hébert et Danton, comme hérétiques. Maintenant « l’existence des idoles populaires et des charlatans en chef est irrévocablement finie   ».
 Dans le temple ensanglanté, devant le sanctuaire vide, on récite toujours le symbole convenu et l’on chante à pleine voix l’antienne accoutumée ; mais la foi a péri, et, pour psalmodier l’office révolutionnaire, il ne reste que les acolytes, d’anciens thuriféraires et porte-queues, des bouchers subalternes qui, par un coup de main, sont devenus pontifes, bref des valets d’église qui ont pris la crosse et la mitre de leurs maîtres, après les avoir assassinés.
De mois en mois, sous la pression de l’opinion publique, ils se détachent du culte qu’ils ont desservi ; en effet, si faussée et si paralysée que soit leur conscience, ils ne peuvent pas ne pas s’avouer que le jacobinisme, tel qu’ils l’ont pratiqué, était la religion du vol et du meurtre. Avant Thermidor, une phraséologie officielle couvrait de son ronflement doctrinal   le cri de la vérité vivante, et chaque sacristain ou bedeau conventionnel, enfermé dans sa chapelle, ne se représentait nettement que les sacrifices humains auxquels, de ses propres mains, il avait pris part. Après Thermidor, les proches et les amis des morts, les innombrables opprimés, parlent, et il est forcé de voir l’ensemble et le détail de tous les crimes auxquels, de près ou de loin, il a collaboré par son assentiment et par ses votes : tel, à Mexico, un desservant de Huichilobos promené parmi les six cent mille crânes entassés dans les caves de son temple. – Coup sur coup, pendant toute la durée de l’an III, par la liberté de la presse et par les grands débats publics, la vérité éclate. C’est d’abord l’histoire lamentable des cent trente-deux Nantais traînés à pied de Nantes à Paris, et les détails de leur voyage mortuaire   ; on applaudit avec transport à l’acquittement des quatre-vingt-quatorze qui ont survécu. Ce sont ensuite les procès des plus notables exterminateurs  , le procès de Carrier et du Comité révolutionnaire de Nantes, le procès de Fouquier-Tinville et du Tribunal révolutionnaire de Paris, le procès de Joseph Lebon : pendant trente ou quarante séances consécutives, des centaines de dépositions circonstanciées et vérifiées aboutissent à la preuve faite et parfaite. – Cependant, à la tribune de la Convention, les révélations se multiplient : ce sont les lettres des nouveaux représentants en mission et les dénonciations des villes contre leurs tyrans déchus, contre Maignet, Dartigoeyte, Piochefer Bernard, Levasseur, Crassous, Javogues, Lequinio, Lefiot, Piorry, Pinet, Monestier, Fouché, Laplanche, Le Carpentier et tant d’autres ; ce sont les rapports des commissions chargées d’examiner la conduite des anciens dictateurs, Collot d’Herbois, Billaud-Varennes, Barère, Amar, Voulland, Vadier et David ; ce sont les rapports des représentants chargés d’une enquête sur quelque partie du régime aboli, celui de Grégoire sur le vandalisme révolutionnaire, celui de Cambon sur les taxes révolutionnaires, celui de Courtois sur les papiers de Robespierre. – Toutes ces lumières se rejoignent en une clarté terrible et qui s’impose même aux yeux qui s’en détournent : il est trop manifeste à présent que, pendant quatorze mois, la France a été saccagée par une bande de malfaiteurs   ; tout ce qu’on peut dire pour excuser les moins pervers et les moins vils, c’est qu’ils étaient nés stupides ou qu’ils étaient devenus fous.
 – A cette évidence croissante, la majorité de la Convention ne peut se soustraire, et les Montagnards lui font horreur ; d’autant plus qu’elle a des rancunes : les soixante-treize détenus et les seize proscrits qui ont repris leurs sièges, les quatre cents muets qui ont si longtemps siégé sous le couteau, se souviennent de l’oppression qu’ils ont subie, et ils se redressent, d’abord contre les scélérats les plus souillés, ensuite contre les membres des anciens comités. – Là-dessus, selon sa coutume, la Montagne, dans les émeutes de germinal et de prairial an III, lance ou soutient sa clientèle ordinaire, la populace affamée, la canaille jacobine, et proclame la restauration de la Terreur ; de nouveau, la Convention se sent sous la hache. — Sauvée par les jeunes gens et par la garde nationale, elle prend enfin courage à force de peur, et à son tour elle terrorise les terroristes : le faubourg Saint-Antoine est désarmé, dix mille Jacobins sont arrêtés, plus de soixante Montagnards sont décrétés d’accusation ; on décide que Collot d’Herbois, Barère, Billaud-Varennes et Vadier seront déportés ; neuf autres membres des anciens comités sont mis en prison ; les derniers des vrais fanatiques, Romme, Goujon, Soubrany, Duquesnoy, Bourbotte et Du Roy, sont condamnés à mort ; aussitôt après la sentence, dans l’escalier du tribunal, cinq d’entre eux se poignardent ; deux blessés qui survivent sont portés à l’échafaud et guillotinés avec le sixième ; deux autres Montagnards de la même trempe, Ruhl et Maure, se tuent avant la sentence  . – Désormais la Convention épurée se croit pure ; ses rigueurs finales ont expié ses lâchetés anciennes, et, dans le sang coupable qu’elle verse, elle se lave du sang innocent qu’elle a versé.
Par malheur, en condamnant les Terroristes, c’est elle-même qu’elle condamne, car elle a autorisé et sanctionné tous leurs crimes. Sur ses bancs et dans ses comités, parfois au fauteuil de la présidence et à la tête de la coterie dirigeante, figurent encore plusieurs membres du gouvernement révolutionnaire, nombre de francs Terroristes comme Bourdon de l’Oise, Delmas, Bentabole et Reubell ; des présidents de la Commune de septembre comme Marie-Joseph Chénier ; des exécutants du 31 mai comme Legendre ; l’auteur du décret qui a fait en France six cent mille suspects, Merlin de Douai ; des bourreaux de la province, et les plus brutaux, les plus féroces, les plus voleurs, les plus cyniques, André Dumont, Fréron, Tallien, Barras. Eux-mêmes les quatre cents muets « du ventre » ont été, sous Robespierre, les rapporteurs, les votants, les claqueurs, les agents des pires décrets contre la religion, la propriété et les personnes. Tous les fondements de la Terreur ont été posés par les soixante-treize reclus avant leur réclusion et par les seize proscrits avant leur proscription

La société civile est dissoute

Si la République jacobine meurt, ce n’est pas seulement parce qu’elle est décrépite et qu’on la tue, c’est encore parce qu’elle n’est pas née viable : dès son origine, il y avait en elle un principe de dissolution, un poison intime et mortel, non seulement pour autrui, mais pour elle-même. – Ce qui maintient une société politique, c’est le respect de ses membres les uns pour les autres, en particulier le respect des gouvernés pour les gouvernants et des gouvernants pour les gouvernés, par suite, des habitudes de confiance mutuelle ; chez les gouvernés, la certitude fondée que les gouvernants n’attaqueront pas les droits privés ; chez les gouvernants, la certitude fondée que les gouvernés n’assailliront pas les pouvoirs publics ; chez les uns et chez les autres, la reconnaissance intérieure que ces droits, plus ou moins larges ou restreints, sont inviolables, que ces pouvoirs, plus ou moins amples ou limités, sont légitimes ; enfin, la persuasion qu’en cas de conflit le procès sera conduit selon les formes admises par la loi ou par l’usage, que, pendant les débats, le plus fort n’abusera pas de sa force, et que, les débats clos, le gagnant n’écrasera pas tout à fait le perdant. À cette condition seulement, il peut y avoir concorde entre les gouvernants et les gouvernés, concours de tous à l’œuvre commune, paix intérieure, partant stabilité, sécurité, bien-être et force. Sans cette disposition intime et persistante des esprits et des cœurs, le lien manque entre les hommes. Elle constitue le sentiment social par excellence ; on peut dire qu’elle est l’âme dont l’État est le corps.
Or, dans l’État jacobin, cette âme a péri ; elle a péri, non par un accident imprévu, mais par un effet forcé du système, par une conséquence pratique de la théorie spéculative qui, érigeant chaque homme en souverain absolu, met chaque homme en guerre avec tous les autres, et qui, sous prétexte de régénérer l’espèce humaine, déchaîne, autorise et consacre les pires instincts de la nature humaine, tous les appétits refoulés de licence, d’arbitraire et de domination.
Au nom du peuple idéal qu’ils déclarent souverain et qui n’existe pas, les Jacobins ont usurpé violemment tous les pouvoirs publics, aboli brutalement tous les droits privés, traité le peuple réel et vivant comme une bête de somme, bien pis, comme un automate, appliqué à leur automate humain les plus dures contraintes, pour le maintenir mécaniquement dans la posture antinormale et raide que, d’après les principes, ils lui infligeaient. Dès lors, entre eux et la nation, tout lien a été brisé ; la dépouiller, la saigner et l’affamer, la reconquérir quand elle leur échappait, l’enchaîner et la bâillonner à plusieurs reprises, ils l’ont bien pu ; mais la réconcilier à leur gouvernement, jamais. – Entre eux, et pour la même raison, par une autre conséquence de la même théorie, par un autre effet des mêmes appétits, nul lien n’a pu tenir. Dans l’intérieur du parti, chaque faction, s’étant forgé son peuple idéal selon sa logique et selon ses besoins, a revendiqué pour soi, avec les privilèges de l’orthodoxie, le monopole de la souveraineté   ; pour s’assurer les bénéfices de l’omnipotence, elle a combattu ses rivales par des élections contraintes, faussées ou cassées, par des complots et des trahisons, par des guet-apens et des coups de force, avec les piques de la populace, avec les baïonnettes des soldats ; ensuite elle a massacré, guillotiné, fusillé, déporté les vaincus, comme traîtres, tyrans ou rebelles, et les survivants s’en souviennent. Ils ont appris ce que durent leurs constitutions dites éternelles ; ils savent ce que valent leurs proclamations, leurs serments, leur respect du droit, leur justice, leur humanité ; ils se connaissent pour ce qu’ils sont, pour des frères Caïns  , tous plus ou moins avilis et dangereux, salis et dépravés par leur œuvre : entre de tels hommes, la défiance est incurable. Faire des manifestes, des décrets, des cabales, des révolutions, ils le peuvent encore, mais se mettre d’accord et se subordonner de cœur à l’ascendant justifié, à l’autorité reconnue de quelques-uns ou de quelqu’un d’entre eux, ils ne le peuvent plus. – Après dix ans d’attentats réciproques, parmi les trois mille législateurs qui ont siégé dans les assemblées souveraines, il n’en est pas un qui puisse compter sur la déférence et sur la fidélité de cent Français. Le corps social est dissous ; pour ses millions d’atomes désagrégés, il ne reste plus un seul noyau de cohésion spontanée et de coordination stable. Impossible à la France civile de se reconstruire elle-même ; cela lui est aussi impossible que de bâtir une Notre-Dame de Paris ou un Saint-Pierre de Rome avec la boue des rues et la poussière des chemins.

Vers le pouvoir militaire : la discipline des coeurs

Il en est autrement dans la France militaire. – Là, les hommes se sont éprouvés les uns les autres, et dévoués les uns aux autres, les subordonnés aux chefs, les chefs aux subordonnés, et tous ensemble à une grande œuvre. Les sentiments forts et sains qui lient les volontés humaines en un faisceau, sympathie mutuelle, confiance, estime, admiration, surabondent, et la franche camaraderie encore subsistante de l’inférieur et du supérieur  , la familiarité libre et gaie, si chère aux Français, resserrent le faisceau par un dernier nœud. Dans ce monde préservé des souillures politiques et ennobli par l’habitude de l’abnégation  , il y a tout ce qui constitue une société organisée et viable, une hiérarchie, non pas extérieure et plaquée, mais morale et intime, des titres incontestés, des supériorités reconnues, une subordination acceptée, des droits et des devoirs imprimés dans les consciences, bref ce qui a toujours manqué aux institutions révolutionnaires, la discipline des cœurs. Donnez à ces hommes une consigne, ils ne la discuteront pas ; pourvu qu’elle soit légale ou semble l’être, ils l’exécuteront, non seulement contre des étrangers, mais contre des Français ; c’est ainsi que déjà, le 13 Vendémiaire, ils ont mitraillé les Parisiens, et, le 18 Fructidor, purgé le Corps législatif. Vienne un général illustre : pourvu qu’il garde les formes, ils le suivront et recommenceront l’épuration encore une fois. – Il en vient un qui, depuis trois ans, ne pense pas à autre chose, mais qui cette fois ne veut faire l’opération qu’à son profit ; c’est le plus illustre de tous, et justement le conducteur ou promoteur des deux premières, celui-là même qui a fait, de sa personne, le 13 Vendémiaire, et, par les mains de son lieutenant Augereau, le 18 Fructidor. — Qu’il s’autorise d’un simulacre de décret, et se fasse nommer, par la minorité d’un des Conseils, commandant général de la force armée : la force armée marchera derrière lui. – Qu’il lance les proclamations ordinaires, qu’il appelle à lui « ses camarades » pour sauver la République et faire évacuer la salle des Cinq-Cents : ses grenadiers entreront, baïonnettes en avant, dans la salle, et riront même   en voyant les députés, costumés comme à l’Opéra, sauter précipitamment par les fenêtres. — Qu’il ménage les transitions, qu’il évite le nom malsonnant de dictateur, qu’il prenne un titre modeste et pourtant classique, romain, révolutionnaire, qu’il soit simple consul avec deux autres : les militaires, qui n’ont pas le loisir d’être des publicistes et qui ne sont républicains que d’écorce, ne demanderont pas davantage ; ils trouveront très bon pour le peuple français leur propre régime, le régime autoritaire sans lequel il n’y a pas d’armée, le commandement absolu aux mains d’un seul. — Qu’il réprime les Jacobins outrés, qu’il révoque leurs récents décrets sur les otages et l’emprunt forcé, qu’il rende aux personnes, aux propriétés, aux consciences la sûreté et la sécurité, qu’il remette l’ordre, l’économie et l’efficacité dans les administrations, qu’il pourvoie aux services publics, aux hôpitaux, aux routes, aux écoles : toute la France civile acclamera son libérateur, son protecteur, son réparateur  . — Selon ses propres paroles, le régime qu’il apporte est « l’alliance de la philosophie et du sabre ». Par philosophie, ce qu’on entend alors, c’est l’application des principes abstraits à la politique, la construction logique de l’État d’après quelques notions générales et simples, un plan social uniforme et rectiligne ; or, comme on l’a vu  , la théorie comporte deux de ces plans, l’un anarchique, l’autre despotique. Naturellement, c’est le second que le maître adopte, et c’est d’après ce plan qu’il bâtit, en homme pratique, à sable et à chaux, un édifice solide, habitable, bien approprié à son objet. Toutes les masses du gros œuvre, code civil, université, concordat, administration préfectorale et centralisée, tous les détails de l’aménagement et de la distribution, concourent à un effet d’ensemble, qui est l’omnipotence de l’État, l’omniprésence du gouvernement, l’abolition de l’initiative locale et privée, la suppression de l’association volontaire et libre, la dispersion graduelle des petits groupes spontanés, l’interdiction préventive des longues œuvres héréditaires, l’extinction des sentiments par lesquels l’individu vit au-delà de lui-même, dans le passé et dans l’avenir. On n’a jamais fait une plus belle caserne, plus symétrique et plus décorative d’aspect, plus satisfaisante pour la raison superficielle, plus acceptable pour le bon sens vulgaire, plus commode pour l’égoïsme borné, mieux tenue et plus propre, mieux arrangée pour discipliner les parties moyennes et basses de la nature humaine, pour étioler ou gâter les parties hautes de la nature humaine. – Dans cette caserne philosophique, nous vivons depuis quatre-vingts ans.


Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_105_ la répression sous la Terreur

La Terreur Jacobine _ les expulsions ; La Terreur Jacobine _ les prisons ; La Terreur_ les exécutions judiciaires

La Terreur Jacobine _ les expulsions

Avant tout, pour le Jacobin, il s’agit d’anéantir ses adversaires constatés ou présumés, probables ou possibles. Quatre opérations violentes concourrent, ensemble ou tour à tour, à la destruction physique ou à la destruction sociale des Français qui ne sont pas ou qui ne sont plus de la secte et du parti.
La première opération consiste à les expulser du territoire. – Dès 1789, par l’émigration forcée, on les a jetés dehors ; livrés, sans défense et sans la permission de se défendre, aux jacqueries de la campagne et aux émeutes de la ville  , les trois quarts n’ont quitté la France que pour échapper aux brutalités populaires, contre lesquelles la loi et l’administration ne les protégeaient plus. À mesure que la loi et l’administration, en devenant plus jacobines, leur sont devenues plus hostiles, ils sont partis par plus grosses troupes. Après le 10 août et le 2 septembre, ils ont dû fuir en masse ; car désormais, si quelqu’un d’entre eux s’obstinait à rester, c’était avec la chance presque certaine d’aller en prison, pour y vivre dans l’attente du massacre ou de la guillotine. Vers le même temps, aux fugitifs la loi a joint les bannis, tous les ecclésiastiques insermentés, une classe entière, près de 40 000 hommes  . On calcule qu’au sortir de la Terreur la liste totale des fugitifs et des bannis contenait plus de 150 000 noms  . Il y en aurait eu davantage, si la frontière n’avait pas été gardée par des patrouilles, si, pour la franchir, il n’avait pas fallu risquer sa vie ; et cependant, pour la franchir, beaucoup risquent leur vie, déguisés, errants, la nuit, en plein hiver, à travers les coups de fusil, décidés à se sauver coûte que coûte, pour aller, en Suisse, en Italie, en Allemagne et jusqu’en Hongrie, chercher la sécurité et le droit de prier Dieu à leur façon  . – Si quelqu’un des exilés ou déportés se hasarde à rentrer, on le traque comme une bête fauve : sitôt pris, sitôt guillotiné

La Terreur Jacobine _ les prisons

La seconde opération consiste à priver les suspects de leur liberté, et dans cette privation il y a plusieurs degrés, car il y a plusieurs moyens de mettre la main sur les personnes. – Tantôt le suspect est « ajourné », c’est-à-dire que l’ordre d’arrestation reste suspendu sur sa tête, qu’il vit sous une menace perpétuelle et ordinairement suivie d’effet, que chaque matin il peut s’attendre à coucher le soir dans une maison d’arrêt. – Tantôt il est consigné dans l’enceinte de sa commune. – Tantôt il est reclus chez lui, avec ou sans gardes, et, dans le premier cas, toujours avec l’obligation de payer ses gardes. – Tantôt enfin, et c’est le cas le plus fréquent, il est enfermé dans une maison d’arrêt ou de détention. – Dans le seul département du Doubs   on compte 1 200 hommes et femmes ajournés, 300 consignés dans leur commune, 1 500 reclus chez eux et 2 200 en prison. Dans Paris, 36 vastes prisons et 96 « violons » ou geôles provisoires, que remplissent incessamment les comités révolutionnaires, ne suffisent pas au service  , et l’on calcule qu’en France, sans compter plus de 40 000 geôles provisoires, 1 200 prisons, pleines et bondées, contiennent chacune plus de 200 reclus  . À Paris  , malgré les vides quotidiens opérés par la guillotine, le chiffre des détenus monte, le 9 floréal an II, à 7 840 ; et, le 25 messidor suivant, malgré les grandes fournées de cinquante et soixante personnes conduites en un seul jour et tous les jours à l’échafaud, le chiffre est encore de 7 502. Il y a 975 détenus dans les prisons de Brest ; il y en a plus de 1 000 dans les prisons d’Arras, plus de 1 500 dans celles de Toulouse, plus de 3 000 dans celles de Strasbourg, plus de 13 000 dans celles de Nantes  . Dans les deux départements de Vaucluse et des Bouches-du-Rhône, le représentant Maignet, qui est sur place, annonce de 12 000 à 15 000 arresta¬tions  . « Quelque temps avant Thermidor, dit le représentant Beaulieu, le nombre des détenus s’élevait à près de 400 000 ; c’est ce qui résulte des listes et des registres qui étaient alors au Comité de Sûreté générale  . » – Parmi ces malheureux, il y a des enfants, et non pas seulement dans les prisons de Nantes, où les battues révolutionnaires ont ramassé toute la population des campagnes ; dans les prisons d’Arras  , entre vingt cas semblables, je trouve un marchand de charbon et sa femme, avec leurs sept fils et filles âgés de dix-sept à six ans ; une veuve, avec ses quatre enfants âgés de dix-sept à douze ans ; une autre veuve noble, avec ses neuf enfants âgés de dix-sept à trois ans ; six enfants de la même famille, sans père ni mère, âgés de vingt-trois à neuf ans. – Presque partout, ces prisonniers d’État sont traités comme on ne traitait pas les voleurs et les assassins sous l’ancien régime…– « On les tourmente dans toutes leurs affections et, pour ainsi dire, dans tous les points de leur sensibilité. On leur enlève successivement leurs biens, leurs assignats, leurs meubles, leurs aliments, la lumière du jour et celle des lampes, les secours réclamés par leurs besoins et leurs infirmités, la connaissance des événements publics, les communications, soit immédiates, soit même par écrit, avec leurs pères, leurs fils, leurs épouses  . » On les oblige à payer leur logement, leurs gardiens, leur nourriture ; on leur vole à la porte les vivres qu’ils font venir du dehors ; on les fait manger à la gamelle ; on ne leur fournit que des aliments insuffisants et dégoûtants, « morue pourrie, harengs infects, viande en putréfaction, légumes absolument gâtés, le tout accompagné d’une demi-chopine d’eau de la Seine, teinte en rouge au moyen de quelques drogues ». On les affame  , on les rudoie et on les vexe exprès, comme si l’on avait résolu de lasser leur patience et de les pousser à une révolte, dont on a besoin pour les expédier tous en masse, ou, du moins, pour justifier l’accélération croissante de la guillotine. On les accumule par dix, vingt, trente, dans une même pièce, à la Force, « huit dans une chambre de quatorze pieds en carré », où tous les lits se touchent, où plusieurs lits chevauchent les uns sur les autres, où, sur les huit détenus, deux sont obligés de coucher à terre, où la vermine foisonne, où la fermeture des lucarnes, la permanence du baquet et l’encombrement des corps empoisonnent l’air. – En plusieurs endroits, la proportion des malades et des morts est plus grande que dans la cale d’un négrier. « De quatre-vingt-dix individus avec lesquels j’étais reclus, il y a deux mois, écrit   un détenu de Strasbourg, soixante-six ont été conduits à l’hôpital dans l’espace de huit jours. » En deux mois, dans les prisons de Nantes, sur 13 000 prisonniers, il en meurt 3 000 du typhus et de la pourriture  .

La Terreur_ les exécutions judiciaires


Troisième expédient, le meurtre après jugement ou sans jugement. – Cent soixante-dix-huit tribunaux, dont quarante sont ambulants  , prononcent, dans toutes les parties du territoire, des condamnations à mort, qui sont exécutées sur place et à l’instant. Du 16 avril 1793 au 9 Thermidor an II, celui de Paris fait guillotiner 2 625 personnes  , et les juges de province travaillent aussi bien que les juges de Paris. Dans la seule petite ville d’Orange, ils font guillotiner 331 personnes. Dans la seule ville d’Arras, ils font guillotiner 299 hommes et 93 femmes. Dans la seule ville de Nantes, les tribunaux révolutionnaires et les commissions militaires font guillotiner ou fusiller en moyenne 100 personnes par jour, en tout 1971. Dans la seule ville de Lyon, la commission révolutionnaire avoue 1 684 exécutions, et un correspondant de Robespierre, Cadillot, lui en annonce 6 000  . Le relevé de ces meurtres n’est pas complet, mais on en a compté 17 000  , « la plupart accomplis sans formalités, ni preuves », ni délit, entre autres le meurtre « de plus de 1 200 femmes, dont plusieurs octogénaires et infirmes   », notamment le meurtre de 60 femmes condamnées à mort, disent les arrêts, pour avoir « fréquenté » les offices d’un prêtre insermenté, ou pour avoir « négligé » les offices d’un prêtre assermenté. « Des accusés, mis en coupe réglée, furent condamnés à vue. Des centaines de jugements prirent environ une minute par tête. On jugea des enfants de sept ans, de cinq ans, de quatre ans. On condamna le père pour le fils, et le fils pour le père. On condamna à mort un chien. Un perroquet fut produit comme témoin. De nombreux accusés, dont la condamnation ne put être écrite, furent exécutés. » A Angers, la sentence de plus de 400 hommes et de 360 femmes, exécutés pour désencombrer les prisons, fut mentionnée sur les registres par la seule lettre F ou G (fusillé ou guillotiné)  . — A Paris comme en province, le plus léger prétexte   suffisait pour constituer un crime et pour justifier un meurtre. La fille du célèbre peintre Joseph Vernet   fut guillotinée, comme « receleuse », pour avoir gardé chez elle cinquante livres de bougie, distribuées aux employés de la Muette par les liquidateurs de la liste civile. Le jeune de Maillé, âgé de seize ans  , fut guillotiné comme « conspirateur », pour avoir « jeté à la tête de son geôlier un hareng pourri qu’on lui servit ». Mme Puy de Verine fut guillotinée, comme « coupable » de n’avoir pas ôté à son vieux mari aveugle, sourd et en enfance une bourse de jetons à jouer marqués à l’effigie royale. — A défaut de prétexte  , on supposait une conspiration ; on donnait à des émissaires payés des listes en blanc : ils se chargeaient d’aller dans les diverses prisons et d’y choisir le nombre requis de têtes ; ils inscrivaient les noms à leur fantaisie, et cela faisait une fournée pour la guillotine. — « Quant à moi, disait le juré Vilate, je ne suis jamais embarrassé, je suis toujours convaincu. En révolution, tous ceux qui paraissent devant le tribunal doivent être condamnés. » — A Marseille, la commission Brutus, « siégeant sans accusateur public ni jurés, faisait monter de la prison ceux qu’elle voulait envoyer à la mort. Après leur avoir demandé leur nom, leur profession, et quelle devait être leur fortune, on les faisait descendre pour être placés sur une charrette qui se trouvait devant la porte du palais de justice ; les juges paraissaient ensuite sur le balcon, et prononçaient la sentence de mort ». — Même procédé à Cambrai, Arras, Nantes, le Mans, Bordeaux, Nîmes, Lyon, Strasbourg et ailleurs. – Évidemment, le simulacre du jugement n’est qu’une parade ; on l’emploie comme un moyen décent, parmi d’autres moins décents, pour exterminer les gens qui n’ont pas les opinions requises ou qui appartiennent à des classes proscrites   ; Samson à Paris et ses collègues en province, les pelotons d’exécution à Lyon et à Nantes, ne sont que les collaborateurs des égorgeurs proprement dits, et les massacres légaux ont été imaginés pour compléter les massacres purs et simples
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lundi 21 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_104_ la Terreur en province

Les Jacobins en province : leur ferveur jacobine est médiocre ; Installé par la force .Que pouvais-je faire ? » Rien, sinon être aveugle et sourd. L’isolement des Jacobins : leur minorité demeure infime. La province sous tutelle de Paris. Les trois aubaines du Jacobin en mission : le vin et les taxes. Seconde aubaine : rançonner les riches. Troisième aubaine Le vol et le pillage généralisé. Le gouvernement révolutionnaire étant une septembrisade organisée

Les Jacobins en province : leur ferveur jacobine est médiocre

Et d’abord, dans les milliers de communes qui ont moins de 500 habitants  , dans quantité d’autres villages plus peuplés, mais écartés et purement agricoles, surtout dans ceux où l’on ne parle que patois, les sujets manquent pour composer un comité révolutionnaire  . On y est trop occupé de ses mains ; les mains calleuses n’écrivent pas couramment ; personne n’a envie de prendre la plume, surtout pour tenir un registre qui restera et qui peut un jour devenir compromettant. Il n’est pas déjà très facile de recruter sur place la municipalité, de trouver le maire, les deux autres officiers municipaux et l’agent national, requis par la loi ; dans les petites communes, ils sont les seuls agents du gouvernement révolutionnaire, et je crois bien que le plus souvent leur ferveur jacobine est médiocre
Au-dessus des petites communes, dans les gros villages qui ont un comité révolutionnaire et dans certains bourgs, les chevaux attelés font parfois semblant de tirer, mais ne tirent pas, de peur d’écraser quelqu’un. – En ce temps-là, une bourgade, surtout quand elle est isolée, située dans un pays perdu et sans routes, forme un petit monde clos, bien plus fermé qu’aujourd’hui, bien moins accessible au verbiage de Paris et aux impulsions du dehors ; l’opinion locale y est d’un poids prépondérant ; on s’y soutient entre voisins ; on aurait honte de dénoncer un brave homme que l’on connaît depuis vingt ans ; l’ascendant moral des honnêtes gens suffit provisoirement pour contenir « les gueux   ». Si le maire est républicain, c’est surtout en paroles, peut-être pour se couvrir, pour couvrir la commune, et parce qu’il faut hurler avec les loups.

Installé par la force .Que pouvais-je faire ? » Rien, sinon être aveugle et sourd

– Ailleurs, dans d’autres bourgs et dans les petites villes, les exaltés et les gredins n’ont pas été assez nombreux pour occuper tous les emplois, et, afin de remplir les vides, ils ont poussé ou admis dans le personnel nouveau de très mauvais Jacobins, des tièdes, des indifférents, des hommes timides ou besogneux qui acceptent la place comme un refuge ou la demandent comme un gagne-pain. « Citoyens, écrira plus tard une de ces recrues plus ou moins contraintes  , je fus placé dans le comité de surveillance d’Aignay par la force, installé par la force. » Trois ou quatre enragés y dominaient, et si l’on discutait avec eux, « ce n’étaient que menaces... Toujours tremblant, toujours dans les craintes, voilà comment j’ai passé les dix-huit mois que j’ai exercé cette malheureuse place ». – Enfin, dans les villes moyennes ou grandes, la bagarre des destitutions collectives, le pêle-mêle des nominations improvisées et le renouvellement brusque du personnel entier ont précipité, bon gré mal gré, dans les administrations nombre de prétendus Jacobins, qui, au fond du cœur, sont Girondins ou Feuillants, mais qui, ayant trop péroré, se sont désignés aux places par leur bavardage, et désormais siègent à côté des pires Jacobins, dans les pires emplois. « Membres de la commission révolutionnaire de Feurs, ceux qui m’objectent cela, écrit un avocat de Clermont  , se persuadent que les reclus ont été seuls terrifiés ; ils ne savent pas que personne peut-être ne ressentait plus violemment la terreur que ceux que l’on contraignait de se charger de l’exécution des décrets. Qu’on se rappelle que l’édit de Couthon, qui désignait un citoyen pour une place quelconque, portait, en cas de refus, la menace d’être déclaré suspect, menace qui donnait pour perspective la perte de la liberté et le séquestre des biens. Fus-je donc libre de refuser ? » – Une fois installé, l’homme est tenu d’opérer, et beaucoup de ceux qui opèrent laissent percer leurs répugnances : au mieux, on ne peut tirer d’eux qu’un service d’automate. « Avant de me rendre au tribunal, dit un juge de Cambrai  , j’avalais un grand verre de liqueur, pour me donner la force d’y siéger. » De parti pris, il ne sortait plus de chez lui, sauf pour faire sa besogne ; le jugement rendu, il revenait au logis sans s’arrêter, se renfermait, bouchait ses yeux et ses oreilles : « J’avais à prononcer sur la déclaration du jury ; que pouvais-je faire ? » Rien, sinon être aveugle et sourd. « Je buvais ; je tâchais de tout ignorer, jusqu’aux noms des accusés. » – Décidément, dans ce personnel local, il y a trop d’agents faibles, peu zélés, sans entrain, douteux, ou même secrètement hostiles ; il faut les remplacer par d’autres, énergiques et sûrs, et prendre ceux-ci dans le seul réservoir où on les trouve  . En chaque département ou district, ce réservoir est la jacobinière du chef-lieu ; on les enverra de là dans les petits bourgs et communes de la circonscription. En France, le grand réservoir central est la jacobinière de Paris ; on les enverra de là dans les villes des départements….

La province sous tutelle de Paris

En conséquence, des essaims de sauterelles jacobines s’élancent incessamment de Paris sur la province, et de chacun des chefs-lieux locaux sur la campagne environnante. – Dans cette nuée d’insectes destructeurs, il en est de diverses figures et de plusieurs tailles : au premier rang, les représentants en mission qui vont commander dans les départements ; au second rang, « les agents politiques », qui, placés en observation dans le voisinage de la frontière  , se chargent par surcroît, dans la ville où ils résident, de conduire la Société populaire et de faire marcher les administrations. Outre cela, du club qui siège à Paris, rue Saint-Honoré, partent des sans-culottes de choix, qui, autorisés ou délégués par le Comité de Salut public, viennent à Lyon, à Marseille, à Bordeaux, à Troyes, à Rochefort, à Tonnerre et ailleurs, faire office de missionnaires parmi les indigènes trop mous, ou composer les comités d’action et les tribunaux d’extermination qu’on a peine à recruter sur place
Aussi, quand une ville est mal notée, la Société populaire d’une cité mieux pensante lui envoie ses délégués pour la mettre au pas : par exemple, quatre députés du club de Metz arrivent, sans crier gare, à Belfort, catéchisent leurs pareils, s’adjoignent le comité révolutionnaire du lieu, et tout d’un coup, sans consulter la municipalité ni aucune autre autorité légale, dressent, séance tenante, une liste « de modérés, de fanatiques et d’égoïstes », auxquels ils imposent une taxe extraordinaire de 136 617 livres. Pareillement soixante délégués des clubs de la Côte-d’Or, de la Haute-Marne, des Vosges, de la Moselle, de Saône-et-Loire et du Mont-Terrible, tous « trempés au fer chaud du père Duchesne », viennent, sur l’appel des représentants en mission et sous le nom de « propagandistes », « régénérer la ville de Strasbourg   ».
Dans le reste de la France, la population, moins récalcitrante, n’est pas plus jacobine ; là où le peuple se montre « humble et soumis », comme à Lyon et à Bordeaux, les observateurs déclarent que c’est par terreur pure   ; là où l’opinion semble exaltée, comme à Rochefort et à Grenoble, ils disent que « c’est un feu factice   ». À Rochefort, le zèle n’est entretenu « que par la présence de cinq ou six Jacobins de Paris ». À Grenoble, l’agent politique Chépy, président du club, écrit « qu’il est sur les dents, qu’il s’épuise et se consume pour entretenir l’esprit public et le fixer à la hauteur des circonstances, mais qu’il a conscience que, s’il quittait un seul jour, tout s’écroulerait ». — Rien que des modérés à Brest, à Lille, à Dunkerque ; si tel département, par exemple celui du Nord, s’est empressé d’accepter la constitution montagnarde, il n’y a là qu’un faux semblant « une infiniment petite partie des habitants a répondu pour le tout   ». — A Belfort, « où l’on compte 1 000 à 1 200 pères de famille », seule, écrit l’agent  , « une Société populaire, composée de 30 ou de 40 membres au plus, maintient et commande l’amour de la liberté ». – Dans Arras, « sur trois ou quatre cents membres qui composaient la Société populaire », l’épuration de 1794 n’en épargne que « 63, dont une dizaine d’absents   ». — À Toulouse, « sur 1 400 membres environ » qui formaient le club, il n’en reste, après l’épuration de 1793, que trois ou quatre cents, simples machines pour la plupart, et que « dix à douze intrigants conduisent à leur volonté   ». – De même ailleurs : une ou deux douzaines de Jacobins de bonne trempe, 22 à Troyes, 21 à Grenoble, 10 à Bordeaux, 7 à Poitiers, autant à Dijon  , voilà le personnel actif d’une grande ville ; il tiendrait autour d’une table. – Avec tant d’efforts pour s’étendre, les Jacobins ne parviennent qu’à disséminer leur bande ; avec tant de soin pour se choisir, ils ne parviennent qu’à restreindre leur nombre. Ils restent ce qu’ils ont toujours été, une petite féodalité de brigands superposée à la France conquise  . Si la terreur qu’ils répandent multiplie leurs serfs, l’horreur qu’ils inspirent diminue leurs prosélytes, et leur minorité demeure infime, parce que pour collaborateurs ils ne peuvent avoir que leurs pareils

Les trois aubaines du Jacobin en mission : le vin et les taxes

Rien de tel que l’ivrognerie pour surexciter la férocité. À Strasbourg, les soixante propagandistes à moustaches, logés dans le collège où ils se sont installés à demeure, ont un cuisinier fourni par la ville, et font ripaille, nuit et jour, « avec les comestibles de choix qu’ils mettent en réquisition », « avec les vins fins destinés aux défenseurs de la patrie   ». C’est sans doute au sortir d’une de ces orgies qu’ils viennent, sabre en main, à la Société populaire  , voter et faire voter de force « la mort de tous les détenus enfermés au séminaire, au nombre de plus de sept cents, de tout âge et de tout sexe, sans qu’au préalable ils soient jugés ». Quand un homme veut être bon égorgeur, il doit s’enivrer au préalable   ; ainsi faisaient à Paris les travailleurs de septembre ; le gouvernement révolutionnaire étant une septembrisade organisée, prolongée et permanente, la plupart de ses agents sont obligés de boire beaucoup  .
Par la même raison, ayant l’occasion et la tentation de voler, ils volent. — D’abord, pendant six mois, et jusqu’au décret qui leur assigne une solde, les comités révolutionnaires « se payent de leurs propres mains   » ; ensuite, à leur salaire légal de 3 francs, 5 francs par jour et par membre, ils ajoutent à peu près ce que bon leur semble, car ce sont eux qui perçoivent les taxes extraordinaires, et souvent, comme à Montbrison, « sans rôles ni registres des recouvrements ». Le 16 frimaire an II, le comité des finances annonçait que « le recouvrement et l’emploi des taxes extraordinaires étaient inconnus au gouvernement, qu’il était impossible de les surveiller, que la Trésorerie nationale n’avait reçu aucune somme provenant de ces taxes   ». Deux ans après, quatre ans après  , la comptabilité des taxes révolutionnaires, des emprunts forcés et des dons prétendus volontaires est encore un trou sans fond :

Seconde aubaine : rançonner les riches

Seconde aubaine, aussi grasse. Ayant le droit de disposer arbitrairement des fortunes, des libertés et des vies, ils peuvent en trafiquer, et, pour les vendeurs comme pour les acheteurs, rien de plus avantageux qu’un pareil trafic ; ce serait merveille s’il ne s’établissait pas. Tout homme riche ou aisé, c’est-à-dire tout homme ayant des chances pour être imposé, emprisonné et guillotiné, consent de bon cœur à « composer »  , à se racheter, lui et les siens. S’il est prudent, il paye, avant la taxe, pour n’être point taxé trop haut ; il paye, après la taxe, pour obtenir une diminution ou des délais ; il paye pour être admis ou maintenu dans la Société populaire. Quand le danger se rapproche, il paye pour obtenir ou faire renouveler son certificat de civisme, pour ne pas être déclaré suspect, pour ne pas être dénoncé comme conspirateur. Quand il a été dénoncé, il paye pour être détenu chez lui plutôt que dans la maison d’arrêt, pour être détenu dans la maison d’arrêt plutôt que dans la prison commune, pour ne pas être traité trop durement dans la prison commune, pour avoir le temps de rassembler ses pièces justificatives, pour faire mettre et maintenir son dossier au-dessous de tous les autres dans les cartons du greffe, pour ne pas être inscrit dans la prochaine fournée du tribunal révolutionnaire. Il n’y a pas une de ces faveurs qui ne soit précieuse : partant, des rançons innombrables sont incessamment offertes, et les fripons, qui pullulent dans les comités révolutionnaires  , n’ont qu’à ouvrir leurs mains pour remplir leurs poches.

Troisième aubaine Le vol et le pillage généralisé


Troisième aubaine, non moins large, mais plus étalée au soleil, et partant plus alléchante encore. — Une fois le suspect incarcéré, tout ce qu’il apporte en prison avec lui, tout ce qu’il laisse au logis derrière lui, devient une proie ; car, avec l’insuffisance, la précipitation et l’irrégularité des écritures  , avec le manque de surveillance et les connivences que l’on sait, les vautours grands ou petits peuvent librement jouer du bec et des serres. – À Toulouse, à Paris et ailleurs, des commissaires viennent enlever aux prisonniers tout objet de prix ; par suite, en nombre de cas, l’or, l’argent, les assignats et les bijoux, confisqués,pour le Trésor, s’arrêtent au passage dans les mains qui les ont saisis  . – A Poitiers, les sept coquins qui composent l’oligarchie régnante, reconnaîtront eux-mêmes, après Thermidor, qu’ils ont volé les effets des détenus  . – A Orange, « la citoyenne Viot, épouse de l’accusateur public, les citoyennes Fernex et Ragot, épouses des deux juges », viennent elles-mêmes au greffe faire leur choix dans la dépouille des accusés, et prendre pour leur garde-robe les boucles d’argent, le linge fin et les dentelles  . – Mais ce que les accusés détenus ou fugitifs peuvent avoir emporté avec eux est peu de chose en comparaison de ce qu’ils laissent à domicile, c’est-à-dire sous le séquestre. Tous les bâtiments ecclésiastiques et seigneuriaux, châteaux et hôtels de France y sont, avec leur mobilier, et aussi la plupart des belles maisons bourgeoises, quantité d’autres logis moindres, mais bien meublés et abondamment garnis par l’épargne provinciale ; outre cela, presque tous les entrepôts et magasins des grands industriels et des gros commerçants : cela fait un butin colossal et tel qu’on n’en a jamais vu, tous les objets agréables à posséder amoncelés en tas, et ces tas disséminés par centaines de mille sur les vingt-six mille lieues carrées du territoire. Point de propriétaire, sauf la nation, personnage indéterminé, qu’on ne voit pas ; entre le butin sans maître et ses conquérants il n’y a d’autre barrière que les scellés, c’est-à-dire un méchant morceau de papier, maintenu par deux cachets mal appliqués et vagues. Notez aussi que les gardes du butin sont justement les sans-culottes qui l’ont conquis, qu’ils sont pauvres, que cette profusion d’objets utiles ou précieux leur fait mieux sentir le dénuement de leur intérieur, que leur femme a bien envie de monter son ménage. D’ailleurs, et dès les premiers jours de la Révolution, ne leur a-t-on point promis que « 40 000 hôtels, palais et châteaux, les deux tiers des biens de la France, seraient le prix de la valeur   » ? En ce moment même, est-ce que le représentant en mission n’autorise pas leurs convoitises ? Ne voit-on pas Albitte et Collot d’Herbois à Lyon, Fouché à Nevers, Javogues à Montbrison, proclamer que les biens des contre-révolutionnaires et le superflu des riches sont « le patrimoine des sans-culottes   » ?


Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_103_ le club des Jacobins sous la Terreur

La médiocrité des leaders jacobins : Buchot, Henrion, Une séance chez les Jacobins : obtenir un certificat de civisme ;  Chalendon, l’exterminateur du Marais

La médiocrité des leaders jacobins : Buchot, Henrion

Regardons de près quelques figures ; plus elles sont en vue et à la première place, plus la grandeur de l’office met en lumière l’indignité du potentat. – Il en est un que l’on a déjà vu en passant, Buchot, noté deux fois par Robespierre, et de la propre main de Robespierre, comme « un homme probe, énergique et capable des fonctions les plus importantes   ». Nommé par le Comité de Salut public « commissaire aux relations extérieures », c’est-à-dire ministre des affaires étrangères, il s’est maintenu dans ce haut p.178 poste pendant près de six mois. C’est un maître d’école du Jura  , récemment débarqué de sa petite ville, et dont « l’ignorance, les manières ignobles et la stupidité surpassent tout ce qu’on peut imaginer. Les chefs de division ont renoncé à travailler avec lui ; il ne les voit ni ne les demande. On ne le trouve jamais dans son cabinet, et, quand il est indispensable de lui demander sa signature pour quelque légalisation, seul acte auquel il ait réduit ses fonctions, il faut aller la lui arracher au café Hardy, où il passe habituellement ses journées ». Bien entendu, il est envieux et haineux, il se venge de son incapacité sur ceux dont la compétence lui fait sentir son ineptie, il les dénonce comme modérés, il parvient enfin à faire décerner un mandat d’arrêt contre ses quatre chefs de services, et, le matin du 9 Thermidor, avec un sourire atroce, il annonce à l’un d’eux, M. Miot, la bonne nouvelle.
– Par malheur, après Thermidor, voilà Buchot destitué et M. Miot mis à sa place… Buchot, songe tout de suite au solide, et d’abord il demande à garder provisoirement son appartement au ministère. La chose accordée, il remercie, dit à M. Miot qu’on a bien fait de le nommer. « Mais moi, c’est très désagréable ; on m’a fait venir à Paris, on m’a fait quitter mon état en province, et maintenant on me laisse sur le pavé. » Là-dessus, avec une impudence admirable, il demande à l’homme qu’il a voulu guillotiner une place de commis au ministère. M. Miot essaye de lui faire entendre qu’il serait peu convenable à un ancien ministre de descendre ainsi. Buchot trouve cette délicatesse étrange et, voyant l’embarras de M. Miot, finit par lui dire : « Si vous ne me trouvez pas capable de remplir une place de commis, je me contenterai de celle de garçon de bureau. » – Il s’est jugé lui-même, à sa valeur.

L’autre, que nous avons aussi rencontré et que l’on connaît déjà par ses actes, général à Paris de toute la force armée, commandant en chef de 110 000 hommes, est cet ancien domestique ou petit clerc chez le procureur Formey, qui, chassé par son patron pour vol, enfermé à Bicêtre, tour à tour mouchard, matamore de spectacle forain, commis aux barrières et massacreur de Septembre, a purgé la Convention, le 2 juin ; bref, le fameux Henriot, aujourd’hui simple soudard et soulard. En cette dernière qualité, malgré ses connivences avec Hébert et les Cordeliers, on l’a épargné dans le procès des exagérés. On l’a gardé comme instrument, sans doute parce qu’il est borné, brutal et maniable, plus compromis que personne, bon à p.179 tout faire, hors d’état de se rendre indépendant, sans services dans l’armée  , sans prestige sur les vrais soldats, général intrus, de parade et de rue, plus populacier que la populace. Avec son hôtel, sa loge à l’Opéra-Comique, ses chevaux, son importance dans les fêtes et revues, surtout avec des orgies, il est content. — Le soir, en grand uniforme, escorté de ses aides de camp, il galope jusqu’à Choisy-sur-Seine, et là, dans la maison d’un complaisant, nommé Fauvel, avec des affidés de Robespierre ou des démagogues du lieu, il fait ripaille : on sable les vins du duc de Coigny, on casse les verres, les assiettes et les bouteilles, on va faire tapage dans les bastringues voisins, on y enfonce les portes, on brise les bancs et les chaises, bref on s’amuse. — Le lendemain, ayant cuvé son vin, il dicte ses ordres du jour, vrais chefs-d’œuvre, où la niaiserie de l’imbécile, la crédulité du badaud, la sentimentalité de l’ivrogne, le boniment du saltimbanque et les tirades apprises du philosophe à cinquante francs par jour, se fondent ensemble en une mixture unique, à la fois écœurante et brûlante…

Une séance chez les Jacobins : obtenir un certificat de civisme

Il est curieux de les voir en séance. Vers la fin de septembre 1793  , un des vétérans de la philosophie libérale, de l’économie politique et de l’Académie française, le vieil abbé Morellet, ruiné par la Révolution, a besoin d’un certificat de civisme pour toucher la petite pension de 1 000 francs que l’Assemblée Constituante lui a votée en récompense de ses écrits, et la Commune, qui veut se renseigner, lui choisit trois examinateurs.
Naturellement, il fait auprès d’eux toutes les démarches préalables. D’abord, il écrit « un billet bien humble, bien civique », au président du Conseil général, Lubin fils, ancien rapin qui, ayant quitté les arts pour la politique, vit chez son père, boucher, rue Saint-Honoré. Morellet traverse l’étal, marche dans les flaques de la tuerie, et admis après quelque attente, trouve son juge au lit et plaide sa cause. Puis il visite Bernard, ex-prêtre, « fait comme un brûleur de maisons, d’une figure ignoble », et salue respectueusement la dame du logis, « une petite femme assez jeune, mais bien laide et bien malpropre ». Enfin il porte ses dix ou douze volumes au plus important des trois commissaires, Vialard, « ex-coiffeur de dames » ; celui-ci est presque un collègue : « car, dit-il, j’ai toujours aimé les mécaniques, et j’ai présenté à l’Académie des Sciences un toupet de mon invention ». Mais le pétitionnaire ne s’est point montré dans la rue au 10 août, ni au 2 septembre, ni au 31 mai ; comment, après ces marques de tiédeur, lui accorder un certificat de civisme ? Morellet ne se rebute point, attend le tout-puissant coiffeur à l’Hôtel de Ville et l’aborde plusieurs fois au passage. L’autre, « avec plus de morgue et de distraction que le ministre de la guerre le plus inabordable n’en montra jamais au plus petit lieutenant d’infanterie », écoutant à peine et marchant toujours, va s’asseoir, et Morellet, dix ou douze fois, bien malgré lui, assiste aux séances.

 – Étranges séances où des députations, des volontaires, des amateurs patriotes viennent tour à tour déclamer et chanter, où tout le Conseil général chante, où le président Lubin, « orné de son écharpe », entonne lui-même, par cinq ou six fois, la Marseillaise, le Ça ira, des chansons à plusieurs couplets sur des airs de l’Opéra-Comique, et toujours « hors de mesure, avec une voix, des agréments et des manières de beau Léandre. Je crois bien que, dans la dernière séance, il chanta ainsi en solo à peu près trois quarts d’heure, en différentes fois, l’assemblée répétant le dernier vers du couplet ». – « Mais c’est drôle, disait à côté de Morellet une femme du peuple ; c’est drôle de passer comme ça tout le temps de leur assemblée à chanter. Est-ce qu’ils sont là pour ça ? » Non pas seulement pour cela : après la parade de foire, les harangueurs ordinaires, et surtout le coiffeur de dames, « viennent, d’une voix forcenée, avec des gestes furibonds », lancer des motions meurtrières. Voilà les beaux parleurs   et les hommes de décor. – Les autres, qui ne parlent pas et savent à peine écrire, agissent et empoignent. Tel est un certain Chalandon, membre de la Commune   président du comité révolutionnaire de la section de l’Homme Arme, et probablement très bon chasseur d’hommes ; car « les comités du gouvernement lui ont accordé droit de surveillance sur toute la rive droite de la Seine, et, muni de pouvoirs extraordinaires, il règne, du fond de son échoppe, sur la moitié de Paris. Malheur aux gens dont il a eu à se plaindre, à ceux qui lui ont retiré ou ne lui ont pas donné leur pratique ! Souverain de son quartier jusqu’au 10 thermidor, ses dénonciations sont des arrêts de mort » ; il y a des rues, notamment celle du Grand-Chantier, qu’il « dépeuple ». Et cet exterminateur du Marais est un « savetier », collègue en cuirs et à la Commune de Simon, le précepteur et le meurtrier du petit Dauphin.

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_101_ Sous la Terreur

Les représentants en mission dans les départements : la folie homicide. Fouché, Fréron, Collot, Carrer. Le club des Jacobins  parisiens sous la Terreur ; la folie épuratoire. Les certificats de civisme : Quiconque n’est pas de la bande n’est pas de la cité. Ils se dénoncent les uns après les autres  

Les représentants en mission dans les départements : la folie homicide

Pareillement, dans la plupart des autres pachaliks, si quelque tête, condamnée mentalement par le pacha, échappe ou tarde à tomber, celui-ci s’indigne contre les délais et les formes de la justice, contre les juges et les jurés que souvent il a choisis lui-même. Javogues écrit une lettre d’injures à la commission de Feurs qui a osé acquitter deux ci-devant. Laignelot, Le Carpentier, Milhaud, Monestier, Lebon, cassent, recomposent ou remplacent les commissions de Fontenay, de Saint-Malo et de Perpignan, les tribunaux d’Aurillac, de Pau, de Nîmes et d’Arras, qui n’ont pas jugé à leur fantaisie  . Lebon, Bernard de Saintes, Dartigoeyte et Fouché remettent en jugement, pour le même fait, des prévenus solennellement acquittés par leurs propres tribunaux. Bô, Prieur de la Marne et Lebon envoient en prison des juges ou jurés qui ne veulent pas voter toujours la mort  . Barras et Fréron expédient, de brigade en brigade, au tribunal révolutionnaire de Paris, l’accusateur public et le président du tribunal révolutionnaire de Marseille, comme indulgents et contre-révolutionnaires, parce que, sur 528 prévenus, ils n’en ont fait guillotiner que 162  . – Contredire le représentant infaillible ! Cela seul est une offense ; le représentant se doit à lui-même de punir les indociles, de ressaisir les délinquants absous, et de soutenir ses cruautés par des cruautés.
Quand on a bu longtemps d’une boisson nauséabonde et forte, non seulement le palais s’y habitue, mais parfois il y prend goût ; bientôt il la veut plus forte ; à la fin, il l’avale pure, toute crue, sans aucun mélange pour en adoucir l’âcreté, sans aucun assaisonnement pour en déguiser l’horreur. – Tel est, pour certaines imaginations, le spectacle du sang humain ; après s’y être accoutumées, elles s’y complaisent. Lequinio, Laignelot et Lebon font dîner le bourreau à leur table   ; Monestier, « avec ses coupe-jarrets, va lui-même chercher les prévenus dans les cachots, les accompagne au tribunal, les accable d’invectives s’ils veulent se défendre, et, après les avoir fait condamner, assiste en costume » à leur supplice  . Fouché, lorgnette en main, regarde de sa fenêtre une boucherie de deux cent dix Lyonnais. Collot, La Porte et Fouché font ripaille, en grande compagnie, les jours de fusillade, et, au bruit de la décharge, se lèvent, avec des cris d’allégresse, en agitant leurs chapeaux  . À Toulon, c’est Fréron en personne qui commande et fait exécuter sous ses yeux le premier grand massacre du champ de Mars  . – Sur la place d’Arras, M. de Vielfort, déjà lié et couché sur la planche, attendait la chute du couperet. Lebon paraît au balcon du théâtre, fait signe au bourreau d’arrêter, ouvre le journal, lit et commente à haute voix, pendant plus de dix minutes, les succès récents des armées françaises ; puis, se tournant vers le condamné : « Va, scélérat, apprendre à tes pareils les nouvelles de nos victoires  . » – À Feurs, où les fusillades se font chez M. du Rosier, dans la grande allée du parc, la fille de la maison, une toute jeune femme, vient en pleurant demander à Javogues la grâce de son mari. « Oui, ma petite, répond Javogues, demain tu l’auras chez toi. » En effet, le lendemain, le mari est fusillé, enterré dans l’allée  . - Manifestement, le métier a fini par leur agréer ; comme leurs prédécesseurs de septembre, ils s’enivrent de leurs meurtres ; autour d’eux, on parle en termes gais « du théâtre rouge, du rasoir national » ; on dit d’un aristocrate qu’il va « mettre la tête à la fenêtre nationale, qu’il a passé la tête à la chatière   ». Eux-mêmes ils ont le style et les plaisanteries de l’emploi. « Demain, à sept heures, écrit Hugues, dressez la sainte guillotine. » – « La demoiselle guillotine, écrit Le Carlier, va ici toujours son train  . » – « MM. les parents et amis d’émigrés et de prêtres réfractaires, écrit Lebon, accaparent la guillotine  ... Avant hier, la sœur du ci-devant comte de Béthume a éternué dans le sac. » – Carrier avoue hautement « le plaisir qu’il goûte » à voir exécuter des prêtres : « Jamais je n’ai tant ri que lorsque je les voyais faire leurs grimaces en mourant  . » C’est ici la suprême perversion de la nature humaine, celle d’un Domitien qui, sur le visage de ses condamnés, suit l’effet du supplice, mieux encore celle d’un nègre qui éclate de rire et se tient les côtes à l’aspect d’un homme sur le pal. – Et cette joie de contempler les angoisses de la mort sanglante, Carrier se la donne sur des enfants. Malgré les remontrances du tribunal révolutionnaire, et les instances du président Phélippes-Tronjolly  , il signe, le 29 frimaire an II, l’ordre exprès de guillotiner sans jugement vingt-sept personnes, dont sept femmes, parmi elles quatre sœurs, mesdemoiselles de la Métayrie, l’une de vingt-huit ans, l’autre de vingt-sept, la troisième de vingt-six, la dernière de dix-sept. Deux jours auparavant, malgré les remontrances du même parmi eux deux garçons de quatorze ans et deux autres de treize ans ; tribunal et les instances du même président, il a signé l’ordre exprès de guillotiner vingt-quatre artisans et laboureurs, il s’est fait conduire « en fiacre » sur la place de l’exécution, et il en a suivi le détail ; il a pu entendre l’un des enfants de treize ans, déjà lié sur la planche, mais trop petit et n’ayant sous le couperet que le sommet de la tête, dire à l’exécuteur : « Me feras-tu beaucoup de mal ? » On devine sur quoi le triangle d’acier est tombé. - Carrier a vu cela de ses yeux, et tandis que l’exécuteur, ayant horreur de lui-même, meurt, un peu après, de ce qu’il a fait, Carrier, installant un autre bourreau, recommence et continue….

Le club des Jacobins  parisiens sous la Terreur ; la folie épuratoire

À Paris, ils sont cinq ou six mille, et, après Thermidor, on les retrouve en nombre à peu près égal, ralliés par les mêmes appétits autour du même dogme  , niveleurs et terroristes, « les uns parce qu’ils sont dans la misère, les autres parce qu’ils sont déshabitués du travail de leur état », furieux contre les « scélérats à porte-cochère, contre les richards et les détenteurs d’objets de première nécessité », plusieurs « ayant arsouillé dans la Révolution et prêts à se remettre à la besogne, pourvu que ce soit pour tuer les coquins de riches, d’accapareurs et de marchands », tous « ayant fréquenté les sociétés populaires et se croyant des philosophes, quoique la plupart ne sachent pas lire » ; à leur tête, le demeurant des plus notables bandits politiques, le fameux maître de poste Drouet, qui, à la tribune de la Convention, s’est lui-même déclaré « brigand   » ; Javogues, le voleur de Montbrison et « le Néron de l’Ain   » ; l’ivrogne Cusset, jadis ouvrier en soie, ensuite pacha de Thionville ; Bertrand, l’ami de Châlier, ex-maire et bourreau de Lyon ; Darthé, ex-secrétaire de Lebon et bourreau d’Arras ; Rossignol et neuf autres septembriseurs de l’Abbaye et des Carmes ; enfin, le grand apôtre du communisme autoritaire, Babeuf, qui, condamné à vingt ans de fers pour un double faux en écritures publiques, aussi besogneux que taré, promène sur le pavé de Paris ses ambitions frustrées et ses poches vides….
Car la besogne quotidienne qu’on leur impose, et qu’ils doivent faire de leurs propres mains, est le vol et le meurtre ; sauf les purs fanatiques qui sont rares, les brutes et les drôles ont seuls de l’aptitude et du goût pour cet emploi. À Paris, comme en province, on va les prendre où ils sont, dans leurs rendez-vous, dans les clubs ou sociétés populaires. – Il y en a au moins une dans chaque section de Paris, en tout quarante-huit, ralliées autour du club central de la rue Saint-Honoré, quarante-huit ligues de quartier formées par les émeutiers et braillards de profession, par les réfractaires et les goujats de l’armée sociale, par tous les individus, hommes ou femmes  , impropres à la vie rangée et au travail utile, surtout par ceux qui, le 31 mai et le 2 juin, ont aidé la Commune et la Montagne à violenter la Convention. Ils se reconnaissent à ce signe que « chacun d’eux, en cas de contre-révolution, serait pendu   », et posent, « comme une vérité incontestable, que, s’ils épargnent un seul aristocrate, ils iront tous à l’échafaud   ». – Naturellement ils se tiennent en garde, et se serrent entre eux dans leur coterie, « tout se fait par compère et commère   » ; on n’y est admis qu’à condition d’avoir fait ses preuves au « 10 août et au 31 mai   ». – Et, comme derrière leurs chefs vainqueurs ils se sont poussés à la Commune et aux comités révolutionnaires, ils peuvent, par les certificats de civisme qu’ils accordent ou refusent arbitrairement, exclure, non seulement de la vie politique, mais encore de la vie civile, tous les hommes qui ne sont pas de leur clique
« Plusieurs sections arrêtent de ne point accorder de certificats de civisme aux citoyens qui ne seraient point membres d’une société populaire. » – Et, de mois en mois, la rigueur des exclusions va croissant. On annule les anciens certificats, on en impose de nouveaux, on charge ces nouveaux brevets de formalités nouvelles, on exige un plus grand nombre de répondants, on refuse plusieurs catégories de garants, on est plus strict sur les gages donnés et sur les qualités requises, on ajourne le candidat jusqu’à plus ample informé, on le rejette sur le moindre soupçon   : il doit s’estimer trop heureux si on le tolère dans la république à l’état de sujet passif, si l’on se contente de le taxer ou de le vexer à discrétion, si on ne l’envoie pas rejoindre en prison les suspects ; quiconque n’est pas de la bande n’est pas de la cité.

Entre eux et dans leurs sociétés populaires, c’est pis : car « l’envie d’avoir des places fait qu’ils se dénoncent les uns après les autres   ». Par suite, aux Jacobins, de la rue Saint-Honoré et dans les succursales de quartier, ils s’épurent incessamment, et toujours dans le même sens, jusqu’à purger leur faction de tout alliage honnête et passable, jusqu’à ne garder d’eux-mêmes qu’une minorité qui empire à chaque triage. Tel annonce que dans son club on a déjà chassé 80 membres douteux ; un autre, que dans le sien on va en exclure 100  . – Le 23 ventôse  , dans la société du Bon Conseil, le plus grand nombre des membres examinés est repoussé : « On est si strict, qu’un homme qui ne s’est pas montré d’une façon énergique dans les temps de crise ne peut faire partie de l’assemblée ; pour un rien, on est mis à l’écart ». – Le 13 ventôse, dans la même société, « sur 26 examinés, 7 seulement ont été admis. Un citoyen, marchand de tabac, âgé de 68 ans, qui a toujours fait son service, a été rejeté pour avoir appelé le président Monsieur et pour avoir parlé à la tribune tête nue : deux membres, après cela, ont prétendu qu’il ne pouvait être qu’un modéré, et il n’en a pas fallu davantage pour qu’il fût exclu ». – Ceux qui sont maintenus sont les vauriens les plus affichés, les plus remuants, les plus bavards, les plus féroces, et le club, mutilé par lui-même, se réduit à un noyau de charlatans et de chenapans.
Vainement Robespierre, écrivant et récrivant ses listes secrètes, cherche des hommes capables de soutenir le système ; toujours il ressasse les mêmes noms, des noms d’inconnus, d’illettrés  , une centaine de scélérats ou d’imbéciles, parmi eux quatre ou cinq despotes et fanatiques de second ordre, aussi malfaisants et aussi bornés que lui. – Le creuset épuratoire a trop longtemps et trop souvent fonctionné ; on l’a trop chauffé ; on a évaporé de force les éléments sains ou demi-sains de la liqueur primitive ; le reste a fermenté et s’est aigri : il n’y a plus au fond du vase qu’un reliquat de stupidité et de méchanceté, l’extrait concentré, corrosif et bourbeux de la lie.

dimanche 20 août 2017

Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_100_ Les Représentants en mission sous la Terreur

Les Représentants en mission dans les départements – Maignet, Duquesnoy, Dumont, Collot, Bouchotte, RossignolLes représentants en mission aux armées; Saint-Just, Le Bas. Le cas Carrier : la folie destructrice : Je crois bien que nous serons tous guillotinés

Les Représentants en mission dans les départements - exemples

« Il semble, dit un témoin qui a longtemps connu Maignet, que tout ce qu’il a fait pendant ces cinq ou six années ne soit que le délire d’une maladie, après laquelle il a repris le fil de sa vie et de sa santé comme si de rien n’était  . » — Et Maignet écrit lui-même : « Je n’étais pas fait pour ces orages. » Cela est vrai de tous, et d’abord des naturels grossiers ; la subordination les eût comprimés ; la dictature les étale, et l’instinct brutal du soudard et du faune fait éruption.
Regardez un Duquesnoy, sorte de dogue toujours aboyant et mordant, plus furieux que jamais quand il est repu. Délégué à l’armée de la Moselle et passant par Metz  , il a mandé devers lui l’accusateur public Altmayer, et cependant il s’attable ; l’autre attend trois heures et demie dans l’antichambre, n’est pas admis, revient, et, reçu à la fin, s’entend dire, d’une voix tonnante : « Qui es-tu ? — L’accusateur public. — Tu as l’air d’un évêque, tu as été curé ou moine, tu ne peux pas être révolutionnaire.... Je viens à Metz avec des pouvoirs illimités. L’esprit public n’y est pas bon, je vais le mettre au pas. J’arrangerai les gens d’ici ; tant à Metz qu’à Nancy, j’en ferai fusiller cinq ou six cents, sous quinze jours. » — De même, chez le général Bessières, commandant de la place : là, rencontrant le commandant en second, M. Clédat, vieil officier, il le regarde de la tête aux pieds : « Tu as l’air d’un muscadin. D’où es-tu ? Tu dois être un mauvais républicain, tu as une figure de l’ancien régime. — J’ai les cheveux blancs, mais je n’en suis pas moins bon républicain : on peut demander au général et à toute la ville. — F...-moi le camp, b..., et dépêche-toi, ou je te fais arrêter... » — De même, dans la rue, où il empoigne un passant sur sa mine ; le juge de paix Joly lui certifiant le civisme de cet homme, il « toise » Joly : « Toi aussi, tu es un aristocrate ; je vois cela à tes yeux, je ne me trompe jamais. » Et, lui arrachant sa médaille de juge, il l’envoie en prison…
D’autres ont des gestes de luron et de goujat : tel André Dumont, ancien procureur de village, maintenant roi de la Picardie et sultan d’occasion, « figure de nègre blanc », parfois jovial, mais à l’ordinaire rudement et durement cynique, qui manie ses prisonnières ou suppliantes comme dans une kermesse  . — Un matin, dans son antichambre, une dame vient l’attendre, au milieu de vingt sans-culottes, pour solliciter l’élargissement de son mari. Dumont arrive en robe de chambre, s’assoit, écoute la supplique : « Assieds-toi, citoyenne. » Il la prend sur ses genoux, lui fourre la main dans la poitrine et dit, ayant tâté : « Je n’aurais jamais cru que les tétons d’une ci-devant marquise se fondissent ainsi sous la main d’un représentant du peuple. » Grands éclats de rire des sans-culottes ; il renvoie la pauvre femme et garde le mari sous les verrous ; le soir, il peut écrire à la Convention qu’il fait lui-même ses enquêtes, et qu’il examine les aristocrates de près.
– Pour se maintenir à ce degré d’entrain révolutionnaire, il est bon d’avoir une pointe de vin dans la tête, et, à cet effet, la plupart prennent leurs précautions. – A Lyon  , « les représentants envoyés pour assurer le bonheur du peuple », Albitte et Collot, requièrent la commission des séquestres de faire apporter chez eux 200 bouteilles du meilleur vin qu’ils pourront trouver, et, en outre, 500 bouteilles de vin rouge de Bordeaux, première qualité, pour leur table ». – En trois mois, à la table des représentants qui dévastent la Vendée, on vide 1974 bouteilles de vin, prises chez les émigrés de la ville ; « car, lorsqu’on a coopéré à la conservation d’une commune, on a le droit de boire à la République. » A cette buvette préside le représentant Bourbotte ; avec lui trinque Rossignol, ex-ouvrier bijoutier, puis massacreur de Septembre, toute sa vie crapuleux et brigand, maintenant général en chef ; avec Rossignol, ses adjudants généraux, Grammont, ancien comédien, et Hasard, ci-devant prêtre ; avec eux, Vacheron, bon « républiquain », qui viole les femmes et les fusille quand elles refusent de se laisser violer   ; outre cela, plusieurs demoiselles « brillantes » et sans doute amenées de Paris, dont « la plus jolie partage ses nuits entre Rossignol et Bourbotte », pendant que les autres servent aux inférieurs : mâle et femelle, toute la bande s’est installée dans un hôtel de Fontenay, où elle a commencé par briser les scellés, pour confisquer à son profit « les meubles, les bijoux, les robes, les ajustements de femme, et jusqu’aux porcelaines   ».
Cependant, à Chantonnay, le représentant Bourdon de l’Oise boit avec le général Tuncq, devient« frénétique » quand il est gris, et fait saisir dans leur lit, à minuit, des administrateurs patriotes qu’il embrassait la veille. – Presque tous ont, comme celui-ci, le vin mauvais, Carrier à Nantes, Petitjean à Thiers, Duquesnoy à Arras, Cusset à Thionville, Monestier à Tarbes. À Thionville, Cusset « boit comme un Lapithe », et donne, étant ivre, des ordres de « vizir », des ordres qu’on exécute  . À Tarbes, Monestier, « après un grand repas, fort échauffé », harangue le tribunal avec emportement, interroge lui-même le prévenu, M. de Lassalles, ancien officier, le fait condamner à mort, signe l’ordre de le guillotiner sur-le-champ, et M. de Lassalles est guillotiné le soir même, à minuit, aux flambeaux. Le lendemain, Monestier dit au président du tribunal : « Eh bien, hier soir nous avons fait une fameuse peur au pauvre Lassalles ! – Comment, une fameuse peur ! Mais il a été exécuté. » – Étonnement de Monestier : il ne se souvenait plus d’avoir écrit l’ordre  . – Chez d’autres, le vin, outre les instincts sanguinaires, fait sortir les instincts immondes. À Nîmes, Borie, en costume de représentant, avec le maire Courbis, le juge Giret et des filles de joie, a dansé la farandole autour de la guillotine…

Les représentants en mission aux armées; Saint-Just, Le Bas

Destituer, guillotiner, désorganiser, marcher en avant les yeux clos, prodiguer les vies au hasard, faire battre l’armée, parfois se faire tuer eux-mêmes, ils ne savent pas autre chose, et perdraient tout, si les effets de leur incapacité et de leur arrogance n’étaient pas atténués par le dévouement des officiers et par l’enthousiasme des soldats. – Même spectacle à Charleroy, où, par l’absurdité de ses ordres, Saint-Just fait de son mieux pour compromettre l’armée, et part de là pour se croire un grand homme  . – Même spectacle en Alsace, où Lacoste, Baudot, Ruamps, Soubrany, Milhaud, Saint-Just et Le Bas, par l’extravagance de leurs rigueurs, font de leur mieux pour dissoudre l’armée, et s’en glorifient. Installation du tribunal révolutionnaire au quartier général, le soldat invité à dénoncer ses officiers, promesse d’argent et de secret au délateur, nulle confrontation entre lui et l’accusé, « point d’instruction, point d’écritures, même pour libeller le jugement, un simple interrogatoire dont on ne prend point note, l’accusé arrêté à huit heures, jugé à neuf et fusillé à dix   ». Naturellement, sous un pareil régime personne ne veut plus commander ; déjà, avant l’arrivée de Saint-Just, Meusnier n’avait consenti à être général en chef que par intérim ; « à toutes les heures du jour », il demandait à être remplacé ; n’ayant pu l’être, il refusait de donner aucun ordre ; pour lui trouver un successeur, les représentants sont forcés de descendre jusqu’à un capitaine de dépôt, Carlenc, assez hasardeux ou assez borné pour se laisser mettre en main, avec le brevet de commandement, un brevet de guillotine…

Le cas Carrier : la folie destructrice : Je crois bien que nous serons tous guillotinés


Aussi bien, chez Carrier, comme chez un chien enragé, le cerveau tout entier est occupé par le rêve machinal et fixe, par des images incessantes de meurtre et de mort. Au président Phélippes-Tronjolly il dit, à propos des enfants vendéens : « La guillotine, toujours la guillotine   ! » A propos des noyades « Vous autres juges, il vous faut des jugements ; f...-les à l’eau, c’est bien plus simple. » A la Société populaire de Nantes : Tous les riches, tous les marchands sont des accapareurs, des contre-révolutionnaires ; dénoncez-les-moi, et je ferai rouler leurs têtes sous le rasoir national ; dénoncez-moi les fanatiques qui ferment leur boutique le dimanche, et je les ferai guillotiner. » – « Quand donc les têtes de ces scélérats commerçants tomberont-elles ? » – « Je vois ici des gueux en guenilles ; vous êtes à Ancenis aussi bêtes qu’à Nantes. Ignorez-vous que la fortune, les richesses de ces gros négociants vous appartiennent, et la rivière n’est-elle pas là ? » – « Mes braves b..., mes bons sans-culottes, il est temps que vous jouissiez à votre tour ; faites-moi des dénonciations ; le témoignage de deux bons sans-culottes me suffira pour faire tomber les têtes des gros négociants. » – « Nous ferons   un cimetière de la France plutôt que de ne pas la régénérer à notre manière. » – Son hurlement continu finit par un cri d’angoisse : « Je crois bien que nous serons tous guillotinés les uns après les autres  . » – Tel est l’état mental auquel conduit l’emploi de représentants en mission : en deçà de Carrier, qui est au terme, les autres, moins proches du terme, pâlissent sous la vision lugubre qui est l’effet inévitable de leur œuvre et de leur mandat. Au bout de toutes ces fosses qu’ils creusent, ils entrevoient, déjà creusée, leur propre fosse ; rien à faire pour le fossoyeur, sinon creuser au jour le jour, en manœuvre, et cependant profiter de sa place : à tout le moins, il peut s’étourdir, en ramassant les jouissances du moment.


Taine _ La Révolution- Le Gouvernement révolutionnaire_99_ Les Représentants en mission sous la Terreur

Barère : le « harangueur à brevet », le décret du 7 prairial, Les Représentants en mission ; dans sa circonscription il est pacha ; l’épuration des autorités locales ; Sous peine de mort, le représentant en mission est terroriste

Barère : le « harangueur à brevet », le décret du 7 prairial

Autre est le ton de l’autre rapporteur, Barère, le « harangueur à brevet », agréable Gascon, alerte et « dégagé », qui plaisante même au Comité de Salut public , se trouve à l’aise parmi les assassinats, et, jusqu’à la fin, parlera de la Terreur « comme de la chose la plus simple, la plus innocente   ». Il n’y eut jamais d’homme moins gêné par sa conscience ; en effet, il en a plusieurs, celle de l’avant-veille, celle de la veille, celle du jour, celle du lendemain, celle du surlendemain, d’autres encore et autant qu’on en veut, toutes pliantes et maniables, au service du plus fort contre le plus faible, prêtes à virer sur l’heure au premier changement de vent, mais raccordées entre elles et ramenées à une direction constante par l’instinct physique, seul persistant dans la créature immorale, adroite et légère qui circule allègrement à travers les choses, sans autre but que de se conserver et de s’amuser…
Quand Bonaparte, qui emploie tout le monde, même Fouché, voudra employer Barère, il n’en pourra rien tirer, faute de fond, sauf un gazetier de bas étage, un espion ordinaire, un agent provocateur à l’endroit des Jacobins survivants, plus tard un écouteur aux portes, un ramasseur à la semaine des bruits publics ; encore est-il incapable de ce service infime et se fait-il bientôt casser aux gages ; Napoléon, qui n’a pas de temps à perdre, coupe court à son verbiage de radoteur. – C’est ce verbiage qui, autorisé par le Comité de Salut public, est maintenant la parole de la France ; c’est ce fabricant de phrases à la douzaine, ce futur mouchard et mouton de l’Empire, cet inventeur badin de la conspiration des perruques blondes, que le gouvernement dépêche à la tribune pour y être l’annonciateur des victoires, le clairon sonnant de l’héroïsme militaire et le proclamateur de la guerre à mort.
Le 7 prairial  , au nom du Comité, Barère propose le retour au droit sauvage : « Il ne sera plus fait aucun prisonnier anglais ni hanovrien » ; le décret est endossé par Carnot, et, à l’unanimité de la Convention, il passe. S’il eût été exécuté, en représailles, et d’après la proportion des prisonniers, il y aurait eu, pour un Anglais fusillé, trois Français pendus : l’honneur et l’humanité disparaissaient des camps ; les hostilités entre chrétiens devenaient des exterminations comme entre nègres. Par bonheur, les soldats français sentent la noblesse de leur métier ; au commandement de fusiller les prisonniers, un brave sergent répond : « Nous ne les fusillerons pas ; envoyez-les à la Convention ; si les représentants trouvent du plaisir à tuer un prisonnier, ils peuvent bien le tuer eux-mêmes, et le manger aussi, comme des sauvages qu’ils sont. » Ce sergent, homme inculte, n’était pas la hauteur du Comité ni de Barère ; et pourtant Barère a fait de son mieux, un réquisitoire de vingt-sept pages, à grand orchestre, avec toutes les ritournelles en vogue, mensonges flagrants et niaiseries d’apparat, expliquant que « le léopard britannique » a soudoyé l’assassinat des représentants ; que le cabinet de Londres vient d’armer la petite Cécile Renault, « nouvelle Corday », contre Robespierre ; que l’Anglais, naturellement barbare, « ne peut démentir son origine ; qu’il descend des Carthaginois et des Phéniciens ; que jadis il vendait des peaux de bêtes et des esclaves ; qu’il n’a pas changé son commerce ; que jadis César, débarquant dans le pays, n’y trouva qu’une peuplade féroce, se disputant les forêts avec les loups et menaçant de brûler tous les bâtiments qui tentaient d’y aborder ; qu’elle est toujours la même. » Une conférence d’opérateur forain qui, avec de grands mots, recommande les amputations larges, un prospectus de foire si grossier qu’un pauvre sergent n’en est pas dupe, tel est l’exposé des motifs sur lesquels ce gouvernement appuie un décret qu’on dirait rendu chez les Peaux-Rouges ; à l’énormité des actes il ajoute la dégradation du langage, et ne trouve que des inepties pour justifier des atrocités…

Les Représentants en mission ; dans sa circonscription il est pacha.

Le représentant arrive en poste au chef-lieu, présente ses pouvoirs, à l’instant, toutes les autorités s’inclinent jusqu’à terre ; le soir, avec son sabre et son panache, il harangue à la société populaire, attise et fait flamber le foyer du jacobinisme. Puis, d’après ses connaissances personnelles s’il est du pays, d’après les notes du Comité de Sûreté générale s’il est nouveau venu, il choisit les cinq ou six « plus chauds sans-culottes » de l’endroit, les forme en comité révolutionnaire, et les installe en permanence à côté de lui, parfois dans la même maison, dans une chambre voisine de la sienne  , et, sur les listes ou renseignements oraux qu’ils lui fournissent, sans désemparer, d’arrache-pied, il opère.
D’abord, épuration de toutes les autorités locales. Elles doivent toujours se souvenir « qu’il n’est rien d’exagéré pour la cause du peuple ; celui qui n’est pas pénétré de ce principe, celui qui ne l’a pas mis en pratique, ne peut rester au poste avancé »   ; en conséquence, à la société populaire, au département, au district, à la municipalité, tous les hommes douteux sont exclus, cassés, incarcérés ; si quelques faibles sont maintenus provisoirement et par grâce, on les tance rudement, et on leur enseigne leur devoir d’un ton de maître : « Ils tâcheront, par un patriotisme plus attentif et plus énergique, de réparer le mal qu’ils ont fait en ne faisant pas tout le bien qu’ils pouvaient faire. » – Quelquefois, par un changement à vue, le personnel administratif tout entier, emporté d’un coup de pied, fait place à un personnel non moins complet que le même coup de pied fait sortir de terre. Considérant que « tout languit » dans le Vaucluse, « et qu’un affreux modérantisme paralyse les mesures les plus révolutionnaires », Maignet, d’un seul arrêté  , nomme les administrateurs et le secrétaire du département, l’agent national, les administrateurs et le conseil général du district, les administrateurs, le conseil général et l’agent national d’Avignon, le président, l’accusateur public et le greffier du tribunal criminel, le président, les juges, le commissaire national et le greffier du tribunal civil, les membres du tribunal de commerce, les juges de paix, le receveur du district, le directeur de la poste aux lettres, le chef d’escadron de la gendarmerie. Et soyez sûr que les nouveaux fonctionnaires fonctionneront à l’instant, chacun à sa place. Le procédé sommaire, qui a brusquement balayé la première rangée de pantins, va non moins brusquement installer la seconde…
Obéissance universelle et passive des administrateurs et des administrés : il n’y a plus de fonctionnaires élus et indépendants ; confirmées ou créées par le représentant, toutes les autorités sont dans sa main ; aucune d’elles ne subsiste ou ne surgit que par sa grâce ; aucune d’elles n’agit que de son consentement ou par son ordre. Directement ou par leur entremise, il réquisitionne, séquestre ou confisque ce que bon lui semble, taxe, emprisonne, déporte ou décapite qui bon lui semble, et dans sa circonscription il est pacha.

Sous peine de mort, le représentant en mission est terroriste

Mais c’est un pacha à la chaîne, et tenu de court. – À partir de décembre 1793, il lui est prescrit « de se conformer aux arrêtés du Comité de Salut public et de correspondre avec lui tous les dix jours   ». La circonscription dans laquelle il commande est « rigoureusement limitée »..
En même temps, d’en haut et du centre, on le presse et on le dirige ; on lui choisit ses conseillers locaux et ses directeurs de conscience   ; on le tance sur le choix de ses agents ou de son logement   ; on lui impose des destitutions, des nominations, des arrestations, des exécutions ; on l’aiguillonne dans la voie de la terreur et des supplices. Autour de lui, des émissaires payés   et des surveillants gratuits écrivent incessamment aux Comités de Salut public et de Sûreté générale, souvent pour le dénoncer, toujours pour rendre compte de sa conduite, pour juger les mesures qu’il prend, pour provoquer les mesures qu’il ne prend pas  .
Quoi qu’il ait fait et quoi qu’il fasse, il ne peut tourner les yeux vers Paris sans y voir le danger, un danger mortel, qui, dans les Comités, à la Convention, aux Jacobins, s’amasse ou va s’amasser contre lui, comme un orage. – Briez, qui dans Valenciennes assiégée a montré du courage, que la Convention vient d’acclamer et d’adjoindre au Comité de Salut public, s’entend reprocher d’être encore vivant. « Celui qui était à Valenciennes, quand l’ennemi y est entré, ne répondra jamais à cette question : Êtes-vous mort   ? » Il n’a plus qu’à se reconnaître incapable, à refuser l’honneur que la Convention lui a conféré par mégarde, à rentrer sous terre. – Dubois de Crancé a pris Lyon, et, pour salaire de ce service immense, il est rayé des Jacobins ; parce qu’il n’a pas pris la ville assez vite, on l’accuse de trahison ; deux jours avant la capitulation, le Comité de Salut public lui a retiré ses pouvoirs ; trois jours après la capitulation, le Comité de Salut public le fait arrêter et ramener à Paris sous escorte  . – Si de tels hommes, après de tels actes, sont ainsi traités, qu’adviendra-t-il des autres ? Après la mission du jeune Jullien, Carrier à Nantes, Ysabeau et Tallien à Bordeaux sentent leurs têtes branler sur leurs épaules. Après la mission de Robespierre le jeune dans l’Est et le Midi, Barras, Fréron, Bernard de Saintes se croient perdus  .
 Perdus aussi Fouché, Rovère, Javogues, et combien d’autres, compromis par la faction dont ils sont ou dont ils ont été, Hébertistes, Dantonistes, sûrs de périr si leurs patrons du Comité succombent, incertains de vivre si leurs patrons du Comité se maintiennent, ne sachant pas si leurs têtes ne seront pas livrées en échange d’autres têtes, astreints à la plus étroite, à la plus rigoureuse, à la plus constante orthodoxie, coupables et condamnés si leur orthodoxie du jour devient l’hérésie du lendemain, tous menacés, d’abord les cent quatre-vingts autocrates qui, avant la concentration du gouvernement révolutionnaire, ont, pendant huit mois, régné sans contrôle en province, ensuite et surtout les cinquante Montagnards à poigne, fanatiques sans scrupules ou viveurs autoritaires, qui, en ce moment, piétinent sur place la matière humaine et s’espacent dans l’arbitraire comme un sanglier dans sa forêt, ou se vautrent dans le scandale comme un porc dans son bourbier.
Nul refuge pour eux, sinon provisoire, et nul refuge, même provisoire, sinon dans l’obéissance et le zèle prouvés comme le Comité veut qu’on les prouve, c’est-à-dire par la rigueur. — « Les Comités l’ont voulu, dira plus tard Maignet, l’incendiaire de Bédouin ; les Comités ont tout fait... Les circonstances me dominaient.... Les agents patriotes me conjuraient de ne pas mollir.... Je restais au-dessous du mandat le plus impératif  . » - Pareillement, le grand exterminateur de Nantes, Carrier, pressé d’épargner les rebelles qui venaient se livrer d’eux-mêmes : « Voulez-vous que je me fasse guillotiner ? Il n’est pas en mon pouvoir de sauver ces gens-là  . » Et, une autre fois : « J’ai des ordres, il faut que je les suive, je ne veux pas me faire couper la tête. »

Sous peine de mort, le représentant en mission est terroriste, comme ses collègues de la Convention et du Comité de Salut public, mais avec un bien plus profond ébranlement de sa machine nerveuse et morale ; car il n’opère pas, comme eux, sur le papier, à distance, contre des catégories d’êtres abstraits..