Viv(r)e la recherche se propose de rassembler des témoignages, réflexions et propositions sur la recherche, le développement, l'innovation et la culture



Rechercher dans ce blog

Affichage des articles dont le libellé est Condorcet. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Condorcet. Afficher tous les articles

mardi 15 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_61_ l’action des Jacobins à Paris-vers le 10 août

Important et magistral : avant le 10 août, le tournant de la Révolution. Les Guirondins veulent le rappel de leurs ministres.. Comment Lafayette et la majorité de l’Assemblée tentent de s’ y opposer. Comment ils désarment le roi et les modérés et préparent les futures émeutes. Le licenciement de l’Etat-Major de la garde nationale et sa reprise en main ; néanmoins échec de la mise en accusation de La Fayette. Comment les Girondins pensent se servir des futurs montagnards et comment ils se mettent entre leurs mains. Jamais on n’a mieux travaillé pour autrui…Vers la déchéance du Roi

Refaire le 20 juin- tentative d’opposition de La Fayette et de la majorité de l’Assemblée

Puisque le coup (du 20 juin)  est manqué, il faut le refaire. Cela est d’autant plus urgent que la faction s’est démasquée, et que, de toutes parts, « les honnêtes gens   » s’indignent de voir la Constitution soumise à l’arbitraire de la plus basse plèbe. Presque toutes les administrations supérieures, soixante-quinze directoires de département   envoient leur adhésion à la lettre de La Fayette ou répondent par des encouragements à la proclamation si mesurée et si noble par laquelle le roi, exposant les violences qu’on lui a faites, maintient son droit légal avec une triste et inflexible douceur. Nombre de villes, grandes ou petites, le remercient de sa fermeté, et ceux qui signent les adresses sont les notables de l’endroit  , chevaliers de Saint-Louis, anciens officiers, juges, administrateurs de district, médecins, notaires, avoués, receveurs de l’enregistrement, directeurs de la poste, fabricants, négociants, gens établis, bref les hommes les plus considérés et les plus considérables. À Paris, une pétition semblable, rédigée par deux anciens constituants, recueille 247 pages de signatures certifiées par 99 notaires  . Même dans le conseil général de la Commune, il se trouve une majorité pour infliger un blâme public au maire Pétion, au procureur-syndic Manuel, aux administrateurs de police, Panis, Sergent, Viguer et Perron  . Dès le soir du 20 juin, le conseil du département a ordonné une enquête ; il la poursuit, il la presse, il établit par pièces authentiques l’inaction volontaire, la connivence hypocrite, le double jeu du procureur-syndic et du maire  , il les suspend de leurs fonctions, il les dénonce aux tribunaux, ainsi que Santerre et ses complices. Enfin La Fayette, ajoutant au poids de son opinion l’ascendant de sa présence, vient lui-même, à la barre de l’Assemblée nationale, réclamer des mesures « efficaces » contre les usurpations de la « secte » jacobine, et demander que les instigateurs du 20 juin soient punis « comme criminels de lèse-nation ». Dernier symptôme et plus significatif encore : dans l’Assemblée, sa démarche est approuvée par une majorité de plus de cent voix 
Tout cela doit être écrasé et va l’être…
Personne ne soutient La Fayette, qui seul a eu le courage de se mettre en avant ; au rendez-vous général qu’il a donné aux Champs-Élysées, il ne vient qu’une centaine d’hommes. On y convient de marcher le lendemain contre les Jacobins et de fermer leur club si l’on est 300, et le lendemain on se trouve 30. La Fayette n’a plus qu’à quitter Paris et à protester par une nouvelle lettre. – Protestations, appels à la Constitution, au droit, à l’intérêt public, au sens commun, arguments bien déduits, il n’y aura jamais de ce côté que des discours et des écritures ; or, dans le conflit qui s’engage, les discours et les écritures ne servent pas. – Imaginez un débat entre deux hommes, l’un qui raisonne juste, l’autre qui ne sait guère que déclamer, mais qui, ayant rencontré sur son chemin un dogue énorme, l’a flatté, alléché et l’amène avec lui comme auxiliaire. Pour le dogue, les beaux raisonnements ne sont que du papier noirci ou du bruit en l’air ; les yeux ardents et fixés sur son maître provisoire, il n’attend qu’un geste pour sauter sur les adversaires qu’on lui désigne. Le 20 juin, il en a presque étranglé un et l’a couvert de sa bave. Le 21 juin  , il se dresse, pour recommencer. Pendant les cinquante jours qui suivent, il ne cesse de gronder, d’abord sourdement, puis avec des éclats terribles. Le 25 juin, le 14 juillet, le 27 juillet, le 3 août, le 5 août, il s’élance encore et n’est retenu qu’à grand’peine  . Une fois déjà, le 29 juillet, ses crocs se sont enfoncés dans la chair vivante  . — A chaque tournant de la discussion parlementaire, le constitutionnel sans défense voit cette gueule béante ; rien d’étonnant s’il jette ou laisse jeter en pâture au dogue tous les décrets que réclame le Girondin. — Sûrs de leur force, les Girondins recommencent l’attaque, et leur plan de campagne semble habilement combiné. Ils veulent bien tolérer le roi sur le trône, mais à condition qu’il n’y soit qu’un mannequin, qu’il rappelle les ministres patriotes, qu’il leur laisse choisir le gouverneur du dauphin, qu’il destitue La Fayette  . Sinon, l’Assemblée prononcera la déchéance et se saisira du pouvoir exécutif. Tel est le défilé à double issue dans lequel ils engagent l’Assemblée et le roi. Si le roi, acculé, ne passe point par la première porte, l’Assemblée, acculée, passera par la seconde, et, dans les deux cas, ministres tout-puissants du roi soumis, ou délégués exécutifs de l’Assemblée soumise, ils seront les maîtres de la France…

Le roi et ses ministres empêchés de gouverner et continument menacés : . Toujours la mort, et à tout propos, contre quiconque n’est pas de leur secte

À cet effet, ils s’en prennent d’abord au roi, et tâchent de lui forcer la main par la peur. — Ils font lever la suspension prononcée contre Pétion et Manuel, et les ramènent tous deux à l’Hôtel de Ville. Désormais ceux-ci régneront dans Paris sans répression ni surveillance, car le directoire du département s’est démis ; il n’y a plus d’autorité supérieure pour les empêcher de requérir ou de consigner à leur gré la force armée, et ils sont affranchis de toute subordination comme de tout contrôle. Voilà le roi de France en bonnes mains, aux mains de ceux qui, le 20 juin, ont refusé de museler la bête populaire et déclarent qu’elle a bien fait, qu’elle était dans son droit, qu’elle est libre de recommencer. Selon eux, le palais du monarque appartient au public : on peut y entrer comme dans un café ; en tout cas, si la municipalité est occupée ailleurs, elle n’est pas tenue de s’y opposer : « Est-ce qu’il n’y a que les Tuileries et le roi à garder dans Paris   ? » — Autre manœuvre : on brise aux mains du roi ses instruments. Si honorables et inoffensifs que soient ses nouveaux ministres, ils ne comparaissent dans l’Assemblée que pour être hués par les tribunes. Isnard, désignant du doigt le principal d’entre eux, s’écrie : « Voici un traître  . » Tous les attentats populaires leur sont imputés à crime, et Guadet déclare que, « comme conseillers du roi, ils sont solidaires des troubles » que pourrait exciter le double veto  . Non seulement la faction les déclare coupables des violences qu’elle provoque, mais encore elle demande leur vie pour expier les meurtres qu’elle commet. « Apprenez à la France, dit Vergniaud, que désormais les ministres répondent sur leurs têtes de tous les désordres dont la religion est le prétexte. » – « Le sang qui vient de couler à Bordeaux, dit Ducos, doit retomber sur le pouvoir exécutif  . » La Source propose de « punir de mort » non seulement le ministre qui n’aura pas ordonné promptement l’exécution d’un décret sanctionné, mais encore les commis qui n’auront pas exécuté les ordres du ministre. Toujours la mort, et à tout propos, contre quiconque n’est pas de leur secte. Sous cette terreur continue, les ministres se démettent en masse, et le roi est sommé d’en trouver d’autres sur-le-champ ; cependant, pour rendre leur poste plus dangereux, l’Assemblée décrète que dorénavant ils seront « solidairement responsables ». Manifestement, c’est au roi qu’on en veut par-dessus les ministres, et les Girondins n’omettent rien pour lui rendre le gouvernement impossible. Il signe encore ce nouveau décret ; il ne proteste pas ; à la persécution qu’il subit, il n’oppose que le silence, parfois une effusion de bon cœur honnête  , une plainte affectueuse et touchante, qui semble un gémissement contenu  . Mais aux accents les plus douloureux et les plus convaincus, l’obstination dogmatique et l’ambition impatiente restent volontairement sourdes ; sa sincérité passe pour un nouveau mensonge ; du haut de la tribune, Vergniaud, Brissot, Torné, Condorcet l’accusent de trahison, revendiquent pour l’Assemblée le droit de le suspendre , et donnent le signal à leurs auxiliaires jacobins. – Sur l’invitation de la Société-mère, les succursales de province se mettent en branle, et la machine révolutionnaire opère à la fois par tous ses engins d’agitation, rassemblements sur les places publiques, placards homicides sur les murs, motions incendiaires dans les clubs, hurlements dans les tribunes, adresses injurieuses et députations séditieuses à la barre de l’Assemblée  . Après trente-six jours de ce régime, les Girondins croient le roi dompté, et, le 26 juillet, Guadet, puis Brissot, à la tribune, lui font les suprêmes sommations et les dernières avances  . Déception profonde ! comme au 20 juin, il refuse : « Jamais de ministres girondins. »
Puisqu’il barre une des deux portes, on passera par l’autre, et, si les Girondins ne peuvent régner par lui, ils régneront sans lui. Au nom de la Commune, Pétion en personne vient proposer le nouveau plan et réclamer la déchéance

Vers la déchéance du roi, ou comment les girondins croient utiliser les futurs montagnards et se retrouveront dans leurs mains

La Fayette, libéral, démocrate, royaliste, aussi attaché à la révolution qu’à la loi, est alors le personnage qui justement, par la courte portée de son esprit, par l’incohérence de ses idées politiques, par la noblesse de ses sentiments contradictoires, représente le mieux l’opinion de l’Assemblée et de la France  . D’ailleurs sa popularité, son courage et son armée sont le dernier refuge. La majorité sent qu’en le livrant elle se livre elle-même, et, par 400 voix contre 224, elle l’absout. — De ce côté encore, la stratégie des Girondins s’est trouvée fausse. Pour la seconde fois, le pouvoir leur échappe ; ni le roi ni l’Assemblée n’ont consenti à le leur remettre, et ils ne peuvent plus le laisser suspendu en l’air, différer jusqu’à une meilleure occasion, faire attendre leurs acolytes jacobins. Le fragile lien par lequel ils tenaient en laisse le dogue révolutionnaire s’est rompu entre leurs mains : le dogue est lâché et dans la rue.

Jamais on n’a mieux travaillé pour autrui : toutes les mesures par lesquelles ils croyaient ressaisir le pouvoir n’ont servi qu’à le livrer à la populace. – D’un côté, par une série de décrets législatifs et d’arrêtés municipaux, ils ont écarté ou dissous la force armée qui pouvait encore la réprimer ou l’intimider. Le 29 mai, ils ont licencié la garde du roi. Le 15 juillet, ils renvoient de Paris toutes les troupes de ligne. Le 16 juillet  , ils choisissent, pour « composer la gendarmerie à pied, les ci-devant gardes-françaises qui ont servi la révolution à l’époque du 1er juin 1789… c’est-à-dire les insurgés et déserteurs en titre. Le 6 juillet, dans toutes les villes de 50 000 âmes et au-dessus, ils frappent la garde nationale à la tête par le licenciement de son état-major, « corporation aristocratique, dit une pétition  , sorte de féodalité moderne, composée de traîtres qui semblent avoir formé le projet de diriger à leur gré l’opinion publique ». Dans les premiers jours d’août  , ils frappent la garde nationale au cœur par la suppression des compagnies distinctes, grenadiers et chasseurs, recrutés parmi les gens aisés, véritable élite qui maintenant, dépouillée de son uniforme, ramenée à l’égalité, perdue dans la masse, voit en outre ses rangs troublés par un mélange d’intrus, fédérés et hommes à piques. Enfin, pour achever le pêle-mêle, ils ordonnent que dorénavant la garde du château soit chaque jour composée de citoyens pris dans les soixante bataillons  , en sorte que les chefs ne connaissent plus leurs hommes, que personne n’ait plus confiance en son chef, en son subordonné, en son voisin, en lui-même, que toutes les pierres de la digue humaine soient descellées d’avance et que la défense croule au premier choc.

D’autre part, ils ont eu soin de fournir à l’émeute un corps de bataille et une avant-garde. Par une autre série de décrets législatifs et d’arrêtés municipaux, ils autorisent le rassemblement des fédérés à Paris, ils leur allouent une solde et un logement militaire  , ils leur permettent de s’organiser sous un comité central qui siège aux Jacobins et prend des Jacobins le mot d’ordre. De ces nouveaux venus, les deux tiers, vrais soldats et vrais patriotes, partent pour le camp de Soissons et la frontière ; mais il en reste un tiers à Paris  , peut-être 2 000, émeutiers et politiques, qui, fêtés, régalés, endoctrinés, hébergés chacun chez un Jacobin, deviennent plus jacobins que leurs hôtes et s’incorporent dans les bataillons révolutionnaires   pour y servir la bonne cause à coups de fusil. – Deux pelotons, qui sont arrivés plus tard, demeurent distincts et n’en sont que plus redoutables, l’un et l’autre envoyés par ces villes de mer dans lesquelles, quatre mois auparavant, on comptait déjà « vingt et un faits d’insurrection capitale, tous impunis, et plusieurs par sentence du jury maritime   ». L’un, de 300 hommes, vient de Brest, où la municipalité, aussi exaltée que celles de Marseille et d’Avignon, fait, comme celles de Marseille et d’Avignon, des expéditions armées contre ses voisins, où les meurtres populaires sont tolérés, où M. de la Jaille a été presque tué, où la tête de M. Patry a été portée sur une pique, où des vétérans de l’émeute composent l’équipage de la flotte, où « les ouvriers à la solde de l’État, les commis, les maîtres, les sous-officiers, convertis en motionnaires, en agitateurs, en harangueurs politiques, en censeurs de l’administration », ne demandent qu’à faire œuvre de leurs bras sur un théâtre plus en vue. L’autre troupe, appelée de Marseille par les Girondins Rébecqui et Barbaroux  , comprend 516 hommes, aventuriers intrépides et féroces, de toute provenance, Marseillais ou étrangers, « Savoyards, Italiens, Espagnols, chassés de leur pays », presque tous de la dernière plèbe ou entretenus par des métiers infâmes, « spadassins et suppôts de mauvais lieux », accoutumés au sang, prompts aux coups, bons coupe-jarrets, triés un à un dans les bandes qui ont marché sur Aix, Arles et Avignon, l’écume de cette écume qui depuis trois ans, dans le Comtat et dans les Bouches-du-Rhône, bouillonne par-dessus les barrières inutiles de la loi

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_60_ l’action des Jacobins à Paris

Le système jacobin contrôle les départements ; Ils se sont attribué le monopole du patriotisme.  refus de la Constitution, « comme si vous étiez revêtus d’une dictature nécessaire au salut de la cité, comme si vous étiez, au nom du salut public, revêtus de tous les pouvoirs »./ Douze cent oligarchies obéissant au club parisien.  A l’Assemblée, refus de la Constitution,  du veto du roi, sabotage incessant des ministres non jacobins, rôle trouble des ministres jacobins. Leur renvoi ; vers la démocraties des Piques et les émeutes ; le pouvoir insurrectionnel : à côté des autorités qui parlent, voilà la véritable force ; car elle agit, et il n’y a qu’elle qui agisse.  


Agir imperturbablement dans toutes les occasions, comme si vous étiez revêtus d’une dictature nécessaire au salut de la cité,

Ainsi s’opère la conquête jacobine : déjà au mois d’avril 1792, par des violences presque égales à celles qu’on vient de décrire, elle s’étale sur plus de vingt départements, et, par des violences moindres, sur les soixante autres  . — Partout la composition des partis est la même. D’un côté sont les déclassés de tout état, « les dissipateurs qui, ayant consumé leur patrimoine, ne peuvent souffrir ceux qui en ont un, les hommes de néant à qui le désordre ouvre la porte de la richesse et des emplois publics, les envieux, les ingrats qu’un jour de révolution acquitte envers leurs bienfaiteurs, les têtes ardentes, les novateurs enthousiastes qui prêchent la raison le poignard à la main, les indigents, la plèbe brute et misérable, qui, avec une idée principale d’anarchie, un exemple d’impunité, le silence des lois et du fer, est excitée à tout oser. » De l’autre côté sont les gens paisibles, sédentaires, occupés de leurs affaires privées, bourgeois ou demi-bourgeois d’esprit et de cœur, « affaiblis par l’habitude de la sécurité ou des jouissances, étonnés d’un bouleversement imprévu et cherchant à se reconnaître, divisés par la diversité de leurs intérêts ; n’opposant que le tact et la prudence à une audace continue et au mépris des moyens légitimes, ne sachant ni se décider ni rester inactifs, calculant péniblement leurs sacrifices à l’instant où l’ennemi va leur arracher la possibilité d’en faire désormais, en un mot combattant avec la mollesse et l’égoïsme contre les passions dans leur état d’indépendance, contre la pauvreté féroce et l’immoralité hardie   ». — Partout l’issue du conflit est la même. Dans chaque ville ou canton, le peloton agressif des fanatiques sans scrupule, des aventuriers résolus et des vagabonds avides, impose sa domination à la majorité moutonnière, qui, accoutumée à la régularité d’une civilisation ancienne, n’ose troubler l’ordre pour mettre fin au désordre, ni s’insurger contre l’insurrection. — Partout le principe des Jacobins est le même. « Votre système, leur dit un directoire de département, est d’agir imperturbablement dans toutes les occasions, même après une Constitution acceptée, après que les limites des pouvoirs ont été posées, comme si l’empire était toujours en insurrection, comme si vous étiez revêtus d’une dictature nécessaire au salut de la cité, comme si vous étiez, au nom du salut public, revêtus de tous les pouvoirs. » — Partout la tactique des Jacobins est la même. Dès l’abord ils se sont attribué le monopole du patriotisme, et, par la destruction brutale des autres sociétés, ils sont devenus le seul organe apparent de l’opinion publique. Aussitôt la voix de leur coterie a semblé la voix du peuple ; leur ascendant s’est établi sur les autorités légales ; ils ont marché en avant par des empiètements continus et irrésistibles, et l’impunité a consacré leur usurpation.

l’État jacobin, une confédération de douze cents oligarchies

Telle est la fondation de l’État jacobin, une confédération de douze cents oligarchies qui manœuvrent leur clientèle de prolétaires sur le mot d’ordre expédié de Paris : c’est un État complet, organisé, actif, avec son gouvernement central, sa force armée, son journal officiel, sa correspondance régulière, sa politique déclarée, son autorité établie, ses représentants et agents locaux : ceux-ci administrent en fait, à côté des administrations annulées ou à travers les administrations asservies. – Vainement les derniers ministres, bons commis et honnêtes gens, essayent de remplir leur office : leurs injonctions et remontrances ne sont que du papier noirci  . Désespérés, ils se démettent en déclarant que, « dans ce renversement de tout ordre,... dans cet état d’impuissance de la force publique et d’avilissement des autorités constituées,... il leur est impossible d’entretenir la vie et le mouvement du vaste corps dont tous les membres sont paralysés ». – Quand un arbre est déchaussé, il est aisé de l’abattre : à présent que les Jacobins ont tranché toutes ses racines, il leur suffira d’une poussée au centre pour faire tomber le tronc…

Le sabotage de la Constitution et du ministère. Le rôle trouble des ministres jacobins

Auparavant, on a si fort ébranlé l’arbre, qu’il chancelle déjà sur sa base. – Toute réduite que soit la prérogative du roi, les Jacobins ne cessent de la lui contester et lui en ôtent jusqu’à l’apparence. Dès la première séance, ils lui ont refusé les titres de Sire et de Majesté : pour eux, il n’est pas, comme le veut la Constitution, le représentant héréditaire du peuple français, mais « un premier fonctionnaire », c’est-à-dire un simple employé, trop heureux de s’asseoir sur un fauteuil égal auprès du président de l’Assemblée, qu’ils appellent « le président de la nation   ». À leurs yeux, l’Assemblée est l’unique souveraine. « Tandis que les autres pouvoirs, dit Condorcet, ne peuvent légitimement agir que s’ils sont spécialement autorisés par une loi expresse, l’Assemblée peut faire tout ce qui ne lui est pas formellement interdit par la loi   », en d’autres termes interpréter la Constitution, par suite l’altérer, l’abroger, la défaire. En conséquence, au mépris de la Constitution, elle s’est arrogé l’initiative de la guerre , et, dans les rares occasions où le roi use de son veto, elle passe outre ou laisse passer outre. Vainement il a rejeté, conformément à son droit légal, les décrets qui persécutent les ecclésiastiques insermentés, qui séquestrent les biens des émigrés, qui établissent un camp sous Paris. Sur la suggestion des députés jacobins  , les insermentés sont internés, expulsés, emprisonnés par les municipalités et les directoires ; les terres et les maisons des émigrés et de leurs parents sont abandonnées sans résistance à la jacquerie ; le camp sous Paris est remplacé par l’appel des fédérés à Paris. Bref, on élude la sanction du monarque ou l’on s’en dispense…
Quant à ses ministres, « ils ne sont que des commis du corps législatif parés de l’attache royale   ». En pleine séance, on les malmène, on les rudoie, on les couvre d’avanies, non seulement comme des laquais mal famés, mais encore comme des malfaiteurs avérés. On les interroge à la barre, on leur défend de quitter Paris avant d’avoir rendu leurs comptes, on visite leurs papiers, on leur impute à crime les expressions les plus mesurées et les actes les plus méritoires, on provoque contre eux les dénonciations, on révolte contre eux leurs subordonnés  , on institue contre eux un comité de surveillance et de calomnie, on leur montre à tout propos l’échafaud en perspective, on les décrète ou on les menace d’accusation, eux et leurs agents, sous des prétextes si vagues, avec des arguties si misérables  , par une falsification si visible des faits et des textes, qu’à deux reprises l’Assemblée, contrainte par l’évidence, revient sur son jugement précipité et déclare innocents ceux qu’elle avait condamnés la veille..

Non seulement Roland, Clavière et Servan ne couvrent pas le roi, mais ils le livrent et, sous leur patronage, il est, avec leur connivence, plus sacrifié, plus harcelé, plus vilipendé qu’auparavant. Dans l’Assemblée, leurs partisans le diffament à tour de rôle, et Isnard propose contre lui l’adresse la plus grossièrement insolente  . Devant son palais, ce sont des cris de mort ; c’est un abbé ou un militaire qu’on roue de coups et qu’on traîne dans le bassin des Tuileries ; c’est un canonnier de la garde qui apostrophe la reine comme une poissarde et lui dit : « Que j’aurai de plaisir à mettre ta tête au bout de ma baïonnette  . » – Sous cette double pression du corps législatif et de la rue, on suppose qu’il est maté ; on compte sur sa docilité éprouvée, à tout le moins sur son inertie foncière ; on croit avoir fait de lui ce que Condorcet demandait jadis, une machine à signatures  . En conséquence, sans l’avertir et comme si le trône était vacant, Servan vient, de son propre chef, proposer à l’Assemblée le camp sous Paris. De son côté, Roland, en plein conseil, lui lit une remontrance de pédagogue hautain, scrute ses sentiments, lui enseigne ses devoirs, le somme de se convertir « à la religion » nouvelle, de sanctionner le décret contre les ecclésiastiques insermentés, c’est-à-dire de condamner à la mendicité, à la prison, à la déportation 70 000 prêtres et religieuses coupables d’orthodoxie, d’autoriser le camp sous Paris, c’est-à-dire de mettre son trône, sa personne et sa famille à la discrétion de 20 000 furieux choisis par les clubs et assemblés exprès pour lui faire violence   ; bref, d’abdiquer à la fois sa conscience et son bon sens. – Chose étrange, cette fois le soliveau royal ne se laisse pas ébranler : non seulement il refuse, mais il renvoie ses ministres. Tant pis pour lui ; il signera et les reprendra, coûte que coûte ; puisqu’il s’obstine à rester en travers de la voie, on lui marchera dessus. – Ce n’est pas qu’il soit dangereux et songe à sortir de son immobilité légale. Jusqu’au 10 août, par horreur de l’action et pour ne pas allumer la guerre civile, il rejettera tous les plans qui pourraient amener une rupture ouverte. Jusqu’au dernier jour, il s’en remettra, même pour son salut propre et pour la sûreté de sa famille, à la loi constitutionnelle et à la raison publique. Avant de renvoyer Servan et Roland, il a voulu donner un gage éclatant de ses intentions pacifiques, il a sanctionné la dissolution de sa garde, il s’est désarmé, non seulement pour l’attaque, mais pour la défense : dorénavant, il attend chez lui l’émeute dont chaque jour on le menace ; il est résigné à tout, sauf à tirer l’épée, et son attitude est celle d’un chrétien dans un cirque.
Mais la proposition d’un camp sous Paris a soulevé une protestation de 8 000 gardes nationaux parisiens ; de son camp, La Fayette dénonce à l’Assemblée les usurpations du parti jacobin ; la faction voit son règne menacé par le réveil et l’union des amis de l’ordre. Il lui faut un coup de main : depuis un mois, elle le prépare, et, pour refaire les journées des 5 et 6 octobre, les matériaux ne lui manquent pas.

La démocratie des Piques ; . À côté des autorités qui parlent, voilà la véritable force

Seuls convaincus que l’attroupement dans la rue est souverain au même titre que la nation dans ses comices, ils sont les seuls qui s’attroupent dans la rue, et ils se trouvent rois, parce que, à force de déraison et d’outrecuidance, ils ont pu croire à leur royauté.

Tel est le nouveau pouvoir qui, dans les premiers mois de 1792, surgit à côté des pouvoirs légaux. La Constitution ne l’a pas prévu ; mais il existe, il se montre, on le voit, on peut compter ses recrues. Le 29 avril, du consentement de l’Assemblée et contrairement à la loi, les trois bataillons du faubourg Saint-Antoine, environ 1 500 hommes  , défilent dans la salle sur trois colonnes, dont l’une de fusiliers et les deux autres d’hommes à piques, « piques de 8 à 10 pieds », d’aspect formidable et de toute espèce, « piques à feuilles de laurier, piques à trèfle, piques à carrelet, piques à broche, piques à cœur, piques à langue de serpent, piques à fourchon, piques à stylet, piques avec hache d’armes, piques à ergots, piques à cornes tranchantes, piques à lance hérissées d’épines de fer ». De l’autre côté de la Seine, les trois bataillons du faubourg Saint-Marcel sont composés et armés de même. Cela fait un noyau de 3 000 combattants, et il y en a peut-être 3 000 autres pareils dans les autres quartiers de Paris. Ajoutez-y, dans chacun des soixante bataillons de la garde nationale, les canonniers, presque tous forgerons, serruriers, maréchaux ferrants et la majorité des gendarmes, anciens soldats licenciés pour insubordination, qui inclinent naturellement du côté de l’émeute ; en tout, sans compter l’accompagnement ordinaire des vagabonds et des simples bandits, environ 9 000 hommes, ignorants, exaltés, mais tous gens d’exécution, bien armés, formés en corps, prêts à marcher, prompts à frapper. À côté des autorités qui parlent, voilà la véritable force ; car elle agit, et il n’y a qu’elle qui agisse. Comme jadis à Rome la garde prétorienne des Césars, comme jadis à Bagdad la garde turque des califes, elle est désormais maîtresse de la capitale, et, par la capitale, de l’État.

dimanche 13 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_54_ Les élections jacobines et leur élus

Comment les jacobins remportent les élections ;  sous pression, les honnêtes gens s’écartent du scrutin comme d’un coupe-gorge ; généralisation de la violence : « les élections se font avec la plus grande tranquillité, parce que tous les malintentionnés s’en sont volontairement écartés ». La Société des gourdins ferrés; Désormais les Jacobins n’ont qu’à menacer, on sait qu’il en coûte trop de leur résister; Rôle de la presse jacobine, spécialement Marat :  les listes de diffamation peuvent devenir des listes de proscription.
Les élus : Brissot, Cambon, Condorcet : jamais amateur de l’exactitude scientifique n’a mieux réussi à dénaturer le caractère des faits.

Les honnêtes gens s’écartent du scrutin comme d’un coupe-gorge

Telle est la pression sous laquelle on vote en France pendant l’été et l’automne de 1791. Partout les visites domiciliaires, le désarmement, le danger quotidien forcent les nobles et les ecclésiastiques, les propriétaires et les gens cultivés à quitter leur résidence, à se réfugier dans les grandes villes, à émigrer  , ou, tout au moins, à s’effacer, à se clore étroitement dans la vie privée, à s’abstenir de toute propagande, de toute candidature et de tout vote. Ce serait folie à eux que de se montrer dans tant de cantons où les perquisitions ont abouti à la jacquerie ; en Bourgogne et dans le Lyonnais, où les châteaux sont saccagés, où de vieux gentilshommes sont meurtris et laissés pour morts, où M. Guillin vient d’être assassiné et dépecé ; à Marseille, où les chefs du parti modéré sont en prison, où un régiment suisse sous les armes suffit à peine pour exécuter l’arrêt du tribunal qui les élargit, où, si quelque imprudent s’oppose aux motions jacobines, on le fait taire en l’avertissant qu’on va l’enterrer vif ; à Toulon, où les Jacobins fusillent les modérés et la troupe, où un capitaine de vaisseau, M. de Beaucaire, est tué d’un coup de feu dans le dos, où le club, soutenu par les indigents, les matelots, les ouvriers du port et « les forains sans aveu », exerce la dictature par droit de conquête ; à Brest, à Tulle, à Cahors, où, en ce moment même, des gentilshommes et des officiers sont massacrés dans la rue. Rien d’étonnant si les honnêtes gens s’écartent du scrutin comme d’un coupe-gorge.

Les élections se font avec la plus grande tranquillité, parce que tous les malintentionnés s’en sont volontairement écartés

 – Au reste, qu’ils s’y présentent, si bon leur semble : on saura bien s’y débarrasser d’eux. À Aix, on déclare à l’assesseur chargé de lire les noms des électeurs que « l’appel nominal doit être fait par une bouche pure, qu’étant aristocrate et fanatique, il ne peut ni parler ni voter », et, sans plus de cérémonie, on le met à la porte  . Le procédé est excellent pour changer une minorité en majorité ; pourtant en voici un autre plus efficace encore.
A Dax, sous le nom d’Amis de la Constitution française, les Feuillants se sont séparés des Jacobins  , et, de plus, ils insistent pour exclure de la garde nationale « les étrangers sans propriété ni qualité », les citoyens passifs qui, malgré la loi, s’y sont introduits, qui usurpent le droit de vote, et qui « insultent journellement les habitants tranquilles ». En conséquence, le jour de l’élection, dans l’église où se tient l’assemblée primaire, deux Feuillants, Laurède, ci-devant contrôleur des vingtièmes, et Brunache, vitrier, proposent l’exclusion d’un intrus, domestique à gages. Aussitôt les Jacobins s’élancent ; Laurède est jeté contre un bénitier, blessé à la tête ; il veut s’échapper, il est ressaisi aux cheveux, terrassé, frappé au bras d’un coup de baïonnette, mis en prison, et Brunache avec lui. Huit jours après, il n’y a plus que des Jacobins à la seconde assemblée ; naturellement « ils sont tous élus » et forment la municipalité nouvelle, qui, malgré les arrêtés du département, refuse d’élargir les deux prisonniers et, par surcroît, les met au cachot.
A Montpellier, l’opération, un peu plus tardive, n’en est que plus complète. Les votes étaient déposés, les boîtes du scrutin fermées, cachetées, et la majorité acquise aux modérés. Là-dessus, le club jacobin et la Société des gourdins ferrés, qui s’appelle elle-même le Pouvoir exécutif, se portent en force dans les assemblées de section, brûlent un scrutin, tirent des coups du fusil et tuent deux hommes. Pour rétablir la paix, la municipalité consigne chaque compagnie de la garde nationale à la porte de son capitaine, et naturellement les modérés obéissent, mais les violents n’obéissent pas. Au nombre d’environ deux mille, ils parcourent la ville, entrent dans les maisons, tuent trois hommes dans la rue ou à domicile, et obligent les corps administratifs à suspendre les assemblées électorales. De plus, ils exigent le désarmement « des aristocrates », et, ne l’obtenant pas assez vite, ils tuent un artisan qui se promenait avec sa mère, lui coupent la tête, la portent en triomphe, et la suspendent devant sa maison. Aussitôt les autorités persuadées décrètent le désarmement, et les vainqueurs paradent en corps dans les rues : par gaieté ou par précaution, ils lâchent en passant leur coup de fusil à travers les fenêtres des maisons suspectes, et, un peu au hasard, tuent encore un homme et une femme. Dans les trois jours qui suivent, six cents familles émigrent, et les administrateurs écrivent que tout va bien, que la concorde est rétablie : « A présent, disent-ils, les élections se font avec la plus grande tranquillité, parce que tous les malintentionnés s’en sont volontairement écartés, une grande partie d’entre eux ayant quitté la ville   ». On a fait le vide autour du scrutin, et cela s’appelle l’unanimité des voix.

Désormais les Jacobins n’ont qu’à menacer, on sait qu’il en coûte trop de leur résister…

— De telles exécutions sont d’un grand effet, et il n’y a pas besoin d’en faire beaucoup ; quelques-unes suffisent quand elles sont heureuses et restent impunies, ce qui est toujours le cas. Désormais les Jacobins n’ont qu’à menacer : on ne leur résiste plus, on sait qu’il en coûte trop de leur résister en face ; on ne se soucie pas d’aller aux assemblées électorales récolter des injures et des dangers ; on se confesse vaincu, et d’avance. Sans compter les coups, n’ont-ils pas des arguments irrésistibles ? A Paris, dans trois numéros successifs, Marat vient de dénoncer par leurs noms « les scélérats et les coquins » qui briguent pour se faire nommer électeurs  , non pas des nobles ou des prêtres, mais de simples bourgeois, avocats, architectes, médecins, bijoutiers, papetiers, imprimeurs, tapissiers et autres fabricants, chacun inscrit dans le journal avec son nom, sa profession, son adresse et l’une des qualifications suivantes : « tartufe, homme sans mœurs et sans probité, banqueroutier, mouchard, usurier, maître filou », sans compter d’autres que je ne puis transcrire. Remarquez que la liste de diffamation peut devenir une liste de proscription, que dans toutes les villes et bourgades de France des listes semblables sont incessamment dressées et colportées par le club local, et jugez si, entre ses adversaires et lui, la lutte est égale. — Quant aux électeurs de la campagne, il a pour eux des moyens de persuasion appropriés, surtout dans les innombrables cantons ravagés ou menacés par la jacquerie, par exemple dans la Corrèze, où « les insurrections et les dévastations ont gagné tout le département, et où l’on ne parle que de pendre les huissiers qui feront des actes   ». Pendant toute la durée des opérations électorales, le club est resté en permanence ; « il n’a cessé d’appeler ses électeurs à ses séances » ; chaque fois, « il n’y était question que de la destruction des étangs et des rentes, et les grands orateurs se sont résumés à dire qu’il ne fallait point en payer ». Composée de campagnards, la majorité des électeurs s’est trouvée sensible à cette éloquence ; tous ses candidats ont dû se prononcer contre les rentes et contre les étangs ; c’est sur cette profession de foi qu’elle a nommé les députés et l’accusateur public ; en d’autres termes, pour être élus, les Jacobins ont promis aux tenanciers avides la propriété et le revenu des propriétaires. — Déjà, dans les procédés par lesquels ils obtiennent le tiers des places en 1791, on aperçoit en germe les procédés par lesquels ils prendront toutes les places en 1792, et, dès cette première campagne électorale, leurs actes indiquent, non seulement leurs maximes et leur politique, mais encore la condition, l’éducation, l’esprit et le caractère des hommes qu’ils installent au pouvoir central ou local.

Les  élus: Brissot, Cambon, Condorcet


S’il est vrai qu’une nation doit être représentée par son élite, la France a été singulièrement représentée pendant la Révolution. D’assemblée en assemblée, on voit baisser le niveau politique ; surtout de la Constituante à la Législative, la chute est profonde. Les acteurs en titre se sont retirés au moment où ils commençaient à comprendre leurs rôles ; bien mieux, ils se sont exclus eux-mêmes du théâtre, et la scène est maintenant livrée aux doublures. « L’Assemblée précédente, écrit un ambassadeur  , renfermait dans son sein de grands talents, de grandes fortunes, de grands noms ; par cette réunion, elle imposait au peuple, quoiqu’il fut acharné contre toute distinction personnelle. L’Assemblée actuelle n’est presque que le conseil des avocats de toutes les villes et villages de France. » - En effet, sur 745 députés, on y compte « 400 avocats, pris pour la plupart dans les derniers rangs du barreau », une vingtaine de prêtres constitutionnels, « autant de poètes et littérateurs de fort petite renommée, tout cela à peu près sans patrimoine », le plus grand nombre ayant moins de trente ans, soixante ayant moins de vingt-six ans  , « presque tous formés dans les clubs et assemblées populaires ». Pas un noble ou prélat de l’ancien régime, pas un grand propriétaire  , pas un chef de service, pas un homme éminent et spécial en fait de diplomatie, de finance, d’administration ou d’art militaire. On n’y trouve que trois officiers généraux et du dernier rang  , dont l’un nommé depuis trois mois et les deux autres tout à fait inconnus. - Pour chef du comité diplomatique, on a Brissot, journaliste ambulant, qui, ayant roulé en Angleterre et aux États-Unis, semble compétent dans les affaires des deux mondes ; effectivement, c’est un de ces bavards outrecuidants et râpés, qui, du fond de leur mansarde, régentent les cabinets et remanient l’Europe ; les choses leur semblent aussi faciles à combiner que les phrases : un jour , pour attirer les Anglais dans l’alliance française, Brissot propose de mettre entre leurs mains deux places de sûreté, Dunkerque et Calais ; un autre jour, il veut « tenter une descente en Espagne » et en même temps envoyer une flotte pour conquérir le Mexique. – Au comité des finances, le principal personnage est Cambon, négociant de Montpellier, bon comptable, qui plus tard simplifiera les écritures et fera le Grand Livre de la dette, c’est-à-dire de la banqueroute publique ; en attendant, il y pousse de toute sa force, encourageant l’Assemblée à entreprendre la ruineuse et terrible guerre qui va durer vingt-trois ans ; selon lui, on « a plus d’argent qu’il n’en faut   ». À la vérité, le gage des assignats est mangé, les impôts ne rentrent pas, on ne vit que du papier qu’on émet, les assignats perdent 40 pour 100, le déficit prévu pour 1792 est de 400 millions  , mais le financier révolutionnaire compte sur les confiscations qu’il provoque en France et qu’il va instituer en Belgique : voilà toute son invention, le vol systématique pratiqué en grand, à l’intérieur et à l’étranger. – En fait de législateurs et de fabricants de constitutions, on trouve Condorcet, fanatique à froid, niveleur par système, persuadé que la méthode des mathématiques convient aux sciences sociales, nourri d’abstractions, aveuglé par ses formules, le plus chimérique des esprits faux. Jamais homme plus versé dans les livres n’a moins connu les hommes ; jamais amateur de l’exactitude scientifique n’a mieux réussi à dénaturer le caractère des faits. C’est lui qui, deux jours avant le 20 juin, au milieu de la plus brutale effervescence, admirait « le calme » et le bon raisonnement de la multitude : « A la façon dont le peuple se rend compte des événements, on serait tenté de croire qu’il consacre chaque jour quelques heures à l’étude de l’analyse. » C’est lui qui, deux jours après le 20 juin, célébrait le bonnet rouge dont on avait affublé Louis XVI : « Cette couronne en vaut bien une autre, et Marc Aurèle ne l’eût pas dédaignée  . » – Tel est le discernement et le sens pratique des conducteurs…


samedi 12 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_48_ Psychologie du Jacobin

Magistral et important ! Taine utilise ici pour la première fois le mot de secte pour qualifier le parti jacobin. Caractéristiques du totalitarisme : refus des faits au profit des abstractions, le dogmatisme, l’esprit classique au pire de sa déformation, une scolastique de pédants débitée avec une emphase d’énergumènes,  le jacobin seul  interprète autorisé de la volonté du peuple ( avant-garde consciente du peuple), par conséquent,, adversaires considérés comme ennemis du peuple. Responsabilité de Condorcet, Robespierre, Rousseau. Aliénation de chacun au profit de la communauté, : l’État, maître de toutes les fortunes, mais aussi de tous les corps et de toutes les âmes.
 Cf aussi l’analyse de Proudhon, pour ceux qui préfèrent : « « Le Jacobinisme , tel qu'il s'est manifesté à diverses reprises en France depuis la Révolution de 1789, est le produit d'une idée superficielle, suggérée en partie par la lecture du contrat social, et que l'on peut ainsi formuler : le droit divin qui régissait l'ancienne Société ayant été aboli et remplacé par le droit de l'homme, il suffit, pour la Révolution, que le mécanisme gouvernemental qui auparavant fonctionnait par et pour la Cour, fonctionne à l'avenir au profit du véritable Souverain qui est le Peuple, et par le ministère de ses élus ; voici en quelques mots, et au point de vue seulement des Principes^ tout le Jacobinisme. »

Le verbiage creux, l’emphase ronflante, pas de faits- ignorons les faits !

Considérez, en effet, les monuments authentiques de sa pensée, le journal des Amis de la Constitution, les gazettes de Loustalot, Desmoulins, Brissot, Condorcet, Fréron et Marat, les opuscules et les discours de Robespierre et Saint-Just, les débats de la Législative et de la Convention, les harangues, adresses et rapports des Girondins et des Montagnards, ou, pour abréger, les quarante volumes d’extraits compilés par Buchez et Roux. Jamais on n’a tant parlé pour si peu dire ; le verbiage creux et l’emphase ronflante y noient toute vérité sous leur monotonie et sous leur enflure. À cet égard, une expérience est décisive : dans cet interminable fatras, l’historien qui cherche des renseignements précis ne trouve presque rien à glaner ; il a beau en lire des kilomètres : à peine s’il y rencontre un fait, un détail instructif, un document qui évoque devant ses yeux une physionomie individuelle, qui lui montre les sentiments vrais d’un villageois ou d’un gentilhomme, qui lui peigne au vif l’intérieur d’un hôtel de ville ou d’une caserne, une municipalité ou une émeute. Pour démêler les quinze ou vingt types et situations qui résument l’histoire du temps, il nous a fallu et il nous faudra les chercher ailleurs, dans les correspondances des administrtions locales, dans les procès-verbaux des tribunaux criminels, dans les rapports confidentiels de police  , dans les descriptions des étrangers  , qui, préparés par une éducation contraire, traversent les mots pour aller jusqu’aux choses et aperçoivent la France par delà le Contrat social. Toute cette France vivante, la tragédie immense que vingt-six millions de personnages jouent sur une scène de vingt-six mille lieues carrées, échappe au Jacobin ; il n’y a, dans ses écrits comme dans sa tête, que des généralités sans substance, celles qu’on a citées tout à l’heure ; elles s’y déroulent par un jeu d’idéologie, parfois en trame serrée, lorsque l’écrivain est un raisonneur de profession comme Condorcet, le plus souvent en fils entortillés et mal noués, en mailles lâches et décousues, lorsque le discoureur est un politique improvisé ou un apprenti philosophe comme les députés ordinaires et les harangueurs de club.

Une machine à prendre le pouvoir, pas à gouverner, Le jacobin, seul interprète autorisé de la volonté générale

C’est une scolastique de pédants débitée avec une emphase d’énergumènes. Tout son vocabulaire consiste en une centaine de mots, et toutes les idées s’y ramènent à une seule, celle de l’homme en soi : des unités humaines, toutes pareilles, égales, indépendantes et qui pour la première fois contractent ensemble, voilà leur conception de la société. Il n’y en a pas de plus écourtée, puisque, pour la former, il a fallu réduire l’homme à un minimum ; jamais cerveaux politiques ne se sont desséchés à ce degré et de parti pris. Car c’est par système et pour simplifier qu’ils s’appauvrissent. En cela, ils suivent le procédé du siècle et les traces de Jean-Jacques Rousseau : leur cadre mental est le moule classique, et ce moule, déjà étroit chez les derniers philosophes, s’est encore étriqué chez eux, durci et racorni jusqu’à l’excès. À cet égard, Condorcet   parmi les Girondins, Robespierre parmi les Montagnards, tous les deux purs dogmatiques et simples logiciens, sont les meilleurs représentants du type, celui-ci au plus haut point et avec une perfection de stérilité intellectuelle qui n’a pas été surpassée.
Sans contredit, lorsqu’il s’agit de faire des lois durables, c’est-à-dire d’approprier la machine sociale aux caractères, aux conditions, aux circonstances, un pareil esprit est le plus impuissant et le plus malfaisant de tous ; car, par structure, il est myope ; d’ailleurs, interposé entre ses yeux et les objets, son code d’axiomes lui ferme l’horizon : au delà de sa coterie et de son club, il ne distingue rien, et, dans cet au-delà confus, il loge les idoles creuses de son utopie. – Mais, lorsqu’il s’agit de prendre d’assaut le pouvoir ou d’exercer arbitrairement la dictature, sa raideur mécanique le sert, au lieu de lui nuire. Il n’est pas ralenti et embarrassé, comme l’homme d’État, par l’obligation de s’enquérir, de tenir compte des précédents, de compulser les statistiques, de calculer et de suivre d’avance, en vingt directions, les contre-coups prochains et lointains de son œuvre, au contact des intérêts, des habitudes et des passions des diverses classes. Tout cela est maintenant suranné, superflu : le Jacobin sait tout de suite quel est le gouvernement légitime et quelles sont les bonnes lois ; pour bâtir comme pour détruire, son procédé rectiligne est le plus prompt et le plus énergique. Car, s’il faut de longues réflexions pour démêler ce qui convient aux vingt-six millions de Français vivants, il ne faut qu’un coup d’œil pour savoir ce que veulent les hommes abstraits de la théorie. En effet la théorie les a tous taillés sur le même patron et n’a laissé en eux qu’une volonté élémentaire ; par définition, l’automate philosophique veut la liberté, l’égalité, la souveraineté du peuple, le maintien des Droits de l’homme, l’observation du Contrat social. Cela suffit : désormais on connaît la volonté du peuple, et on la connaît d’avance ; par suite, on peut agir sans consulter les citoyens ; on n’est pas tenu d’attendre leur vote. En tout cas, leur ratification est certaine ; si par hasard elle manquait, ce serait de leur part ignorance, méprise ou malice, et alors leur réponse mériterait d’être considérée comme nulle ; aussi, par précaution et pour leur éviter la mauvaise, on fera bien de leur dicter la bonne. – En cela, le Jacobin pourra être de très bonne foi : car les hommes dont il revendique les droits ne sont pas les Français de chair et d’os que l’on rencontre dans la campagne ou dans les rues, mais les hommes en général, tels qu’ils doivent être au sortir des mains de la Nature ou des enseignements de la Raison. Point de scrupule à l’endroit des premiers : ils sont infatués de préjugés, et leur opinion n’est qu’un radotage. À l’endroit des seconds, c’est l’inverse ; pour les effigies vaines de sa théorie, pour les fantômes de sa cervelle raisonnante, le Jacobin est plein de respect, et toujours il s’inclinera devant la réponse qu’il leur prête ; à ses yeux, ils sont plus réels que les hommes vivants, et leur suffrage est le seul dont il tienne compte. Aussi bien, à mettre les choses au pis, il n’a contre lui que les répugnances momentanées d’une génération aveugle. En revanche, il a pour lui l’approbation de l’humanité prise en soi, de la postérité régénérée par ses actes, des hommes redevenus, grâce à lui, ce que jamais ils n’auraient dû cesser d’être. – C’est pourquoi, bien loin de se considérer comme un usurpateur et un tyran, il s’envisagera comme un libérateur, comme le mandataire naturel du véritable peuple, comme l’exécuteur autorisé de la volonté générale ; il marchera avec sécurité dans le cortège que lui fait ce peuple imaginaire ; les millions de volontés métaphysiques qu’il a fabriquées à l’image de la sienne le soutiendront de leur assentiment unanime, et il projettera dans le dehors, comme un chœur d’acclamations triomphales, l’écho intérieur de sa propre voix.

La secte au pouvoir : l’État, maître de toutes les fortunes, mais aussi de tous les corps et de toutes les âmes.

Lorsqu’une doctrine séduit les hommes, c’est moins par le sophisme qu’elle leur présente que par les promesses qu’elle leur fait ; elle a plus de prise sur leur sensibilité que sur leur intelligence ; car, si le cœur est parfois la dupe de l’esprit, l’esprit bien plus souvent est la dupe du cœur. Un système ne nous agrée point parce que nous le jugeons vrai, mais nous le jugeons vrai parce qu’il nous agrée, et le fanatisme politique ou religieux, quel que soit le canal théologique ou philosophique dans lequel il coule, a toujours pour source principale un besoin avide, une passion secrète, une accumulation de désirs profonds et puissants auxquels la théorie ouvre un débouché…

Ne cherchez pas dans le programme de la secte les prérogatives limitées qu’un homme fier revendique au nom du juste respect qu’il se doit à lui-même, c’est-à-dire les droits civils complets avec le cortège des libertés politiques qui leur servent de sentinelles et de gardiennes, la sûreté des biens et de la vie, la fixité de la loi, l’indépendance des tribunaux, l’égalité des citoyens devant la justice et sous l’impôt, l’abolition des privilèges et de l’arbitraire, l’élection des députés et la disposition de la bourse publique, bref les précieuses garanties qui font de chaque citoyen un souverain inviolable dans son domaine restreint, qui défendent sa personne et sa propriété contre toute oppression ou exaction publique ou privée, qui le maintiennent tranquille et debout en face de ses concurrents et de ses adversaires, debout et respectueux en face de ses magistrats et de l’État lui-même. Des Malouet, des Mounier, des Mallet du Pan, des partisans de la constitution anglaise et de la monarchie parlementaire peuvent se contenter d’un si mince cadeau : mais la théorie en fait bon marché, et au besoin marchera dessus comme sur une poussière vile. Ce n’est pas l’indépendance et la sécurité de la vie privée qu’elle promet, ce n’est pas le droit de voter tous les deux ans, une simple influence, un contrôle indirect, borné, intermittent de la chose publique ; c’est la domination politique, à savoir la propriété pleine et entière de la France et des Français. – Nul doute sur ce point : selon les propres termes de Rousseau, le Contrat social exige « l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à la communauté, chacun se donnant tout entier, tel qu’il se trouve actuellement, lui et toutes ses forces, dont les biens qu’il possède font partie », tellement que l’État, maître reconnu, non seulement de toutes les fortunes, mais aussi de tous les corps et de toutes les âmes, peut légitimement imposer de force à ses membres l’éducation, le culte, la foi, les opinions, les sympathies qui lui conviennent.   .