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lundi 1 octobre 2012

AZF : Etrange causalité, innovation juridique et verdict au goût amer

AZF : Etrange causalité, innovation juridique et verdict au goût amer


Il y a un peu plus de onze ans, le 21 septembre 2001, l’usine AZF de Grande-Paroisse, à Toulouse, explosait, et cette terrible catastrophe entraînait 31 morts, 2500 blessés et de considérables dégâts matériels. Le verdict du procès en appel (26 septembre 2012), basé sur une étrange innovation juridique,  ne peut que laisser un goût amer. Le Directeur de l’usine, Serge Biechlin, 67 ans, est condamné à trois ans de prison, dont deux avec sursis, et la responsabilité de Total, maison mère d’AZF n’est pas mise en cause. Ce verdict a été généralement salué par les média nationaux, mais les media locaux, les associations de victimes et la communauté scientifique sont plus divisées.

La «causalité par défaut »

Les études des experts judiciaires ont été fortement critiquées par Gérard Hecquet (Directeur d’un laboratoire CNRS de Lille de1996 à 1999, ancien conseiller scientifique de Grande Paroisse) qui a reçu le soutien de chercheurs éminents (dont Claude Lion, Bernard Meunier, Guy Ourisson), ainsi notamment que de Mme Monique Mauzac, veuve d’un ingénieur tué dans l’explosion et chimiste. Dans un éditorial de l’Actualité Chimique de septembre 2012, M. Hecquet s’indigne en rappelant que la cause de l’explosion n’a jamais pu être établie. Les experts n’ont réussi à faire détonner le mélange de nitrate d’ammonium et d’organochlorés supposé être à l’origine de l’explosion, qu’après des centaines d’essais et dans des conditions, notamment d’humidité, totalement irréalistes. Leurs explications, notamment sur la génération d’eau par la réaction elle-même, la micronisation d’une partie de la toiture en Aluminium ont été jugées carrément fausses ou hautement fantaisistes. Par ailleurs, des phénomènes lumineux, auditifs et électriques rapportés par les témoins avant l’explosion ne sont pas pris en compte. M. Hecquet rappelle que, pendant le cours du second procès, en décembre 2011, le hangar d’une cartonnerie située dans la même zone industrielle avait explosé, et qu’au début du XXème, ces terrains étaient occupés par une poudrerie de l’Armée produisant de la nitrocellulose.
La vérité est qu’on ne connaît pas, au bout de onze ans d’études, la cause de l’explosion de l’usine AZF. C’est la raison pour laquelle les premiers procès avaient renoncé à condamner Serge Biechlin et Grande Paroisse, faute d’une preuve certaine. D’une certaine façon, les arguments de M. Hecquet ont été entendus, et c’est ce qui a conduit la Cour à inventer le curieux concept, proposé par l’avocat général, de « causalité par défaut » : faute de pouvoir expliquer l’explosion par d’autres causes, on se contentera de la cause étudiée par les experts judiciaires, même si on la sait probablement fausse.

A causalité par défaut, défaut de justice

La causalité par défaut a  permis la condamnation à de la prison ferme de Serge Biechlin dans ce qui ressemble fortement à la recherche d’un bouc émissaire, mais il est peu probable et serait assez inquiétant qu’elle soit validée par la Cour de Cassation. Peut-on à vrai dire rendre justice aux victimes ?
Non, mais on peut tirer des leçons de ce drame et faire que les victimes ne soient pas mortes pour rien.  La Cour d’appel de Toulouse a indiqué une piste, et ignoré une autre. Elle a sévèrement mis en cause une cascade de sous-traitance conduisant à une dilution des responsabilités et à des pertes de compétence, d’autant plus que la formation et l’encadrement des sous-traitants étaient insuffisants, voire inexistants. S’il l’on se souvient qu’un des points les plus importants du dernier rapport de l’Autorité de Sûreté Nucléaire était la mise en cause d’un recours trop important à la sous-traitance dans les Centrale nucléaires françaises, il doit y avoir là un avertissement très net pour toutes les industries concernant le bien-fondé, les pratiques et conditions de sous-traitance. On peut alors regretter la légèreté de la condamnation de Grande Paroisse (225.000 euros) et le fait que cette chaîne de responsabilité n’ait pas été remontée.
La piste ignorée, c’est celle des pouvoirs publics : comment se fait-il que qu’un site classé Seveso II a-t-il pu se retrouver aussi enclavé dans une zone d’habitation ?



samedi 15 septembre 2012

La Banque publique d’investissement doit-elle être dirigée par un banquier ?

La Banque publique d’investissement doit-elle être dirigée par un banquier ?

Entre Montebourg et Moscovici, entre finance et innovation

Inquiétante passe d’arme entre Montebourg et Moscovici, entre finances et développement industriel… L’importance du sujet mérite que l’on aille plus loin, et il serait dommage, scandaleux à vrai dire, que ce projet utile s’enlise dans des querelles de domaine ministériel.  Pour Bercy, c’est simple : on rassemble les instruments existants (Oseo, Le Fonds Stratégique d’Investissement, la  CDC (Caisse des dépôts –Entreprise, l’ex-bras financier de l’Etat) et, par une sorte d’habitude étrange de l’Amicale des Inspecteurs des Finances, on prend un conseil privé, en l’occurrence la Banque Lazard (experte en résurrection , peut-être – car il, s’agit quelque part de ressusciter l’ex Crédit National ?-) mais pas en financement de l’innovation, semble-t-il. Eh bien, si on fait cela, tout sera manqué car on aura oublié le principal, l’urgente nécessité de l’innovation et de son financement.
 Pas mal de choses ont été faites pour l’innovation et la recherche. Le Crédit d’impôt recherche, les lois Allègre, le Capital risque, les subventions Oséo, les structures de transferts de technologie des grands organismes de recherche et des universités, les régions (plus de huit cent structures semblent-il – huit cent !!) tout cela est utile et fonctionne à peu près bien pour le premier stade, celui des start-up, des jeunes pousses. A peu près bien, car il reste à améliorer et de beaucoup, et cela ne nécessite aucun moyen supplémentaire : simplifier les démarches, raccourcir les délais, assurer une stabilité fiscale et législative- ne pas changer les règles en cours de route, apporter des réponses fiables.
Continuons comme cela, continuons à saupoudrer des crédits, c’est très rassurant pour un banquier, car cela limite les risques individuels. On aura alors beaucoup dépensé d’argent pour rien. On aura fait éclore de jeunes pousses qui, soit échouerons parce qu’ayant sous-estimé leurs besoins et coûts – la « vallée de la mort des spécialistes de l’innovation- soit réussiront… et disparaîtront en se faisant racheter, souvent par une firme étrangère. Parce qu’elles ne pourront pas se développer.
Le dispositif de la banque public d’investissement tel qu’il se dessine laisse de côté le grand problème français en matière d’innovation et de développement : l’absence  d’ETI, entreprises  de tailles  intermédiaires, celles qui ont fait la fortune de l’Allemagne, de la Hollande… Ce n’est pas un hasard : Crédit d’Impôt Recherche mis à part – mais celui-ci concerne le fonctionnement et non les besoins d’investissement -, tous les vrais mécanismes d’aide à l’innovation s’arrêtent au stade de la start-up.

Le problème des ETI : Retrouver l’esprit de l’Agence pour l’Innovation Industrielle
                 
Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce problème des ETI n’est pas nouveau, et qu’il faisait déjà l’objet du rapport Beffa (2004 !) qui a mené en  2005 à la création de l’Agence pour l’Innovation industrielle. ).  L’AII (Agence pour l’Innovation Industrielle) devait financer, avec des moyens importants (2 milliards d’euros) et suivre dans la durée des « programmes mobilisateurs pour l’innovation industrielle », conduisant à des innovations de rupture préparant les produits, les procédés, les industries de demain. L’AII devait favoriser l’émergence de   structures collaboratives, (une au plusieurs PME ou start-up, un grand groupe, des équipes publiques). L’AII a été créée en  2005, dissoute en 2007, pour cause de vindicte politique- cette création chiraquienne n’eût pas l’heur de plaire à l’administration sarkozyste. Ses débuts furent pourtant encourageants : Entre 2005 et 2007, en  deux ans, l’AII a initié 18 programmes pour 1.5 milliards d’euros d’aide publique complétés par un engagement de deux milliards des partenaires privés. Parmi ces programmes, ADNA (Biomérieux, Généthon, Transgène, 103 ME), pour le développement de la médecine personnalisée ; Biohub (chimie végétale comme substitut à la pétrochimie, piloté par Roquette, 98 ME), Iseult (RMN à très haut champ pour l’imagerie, Guerbet, CEA 54 ME), Nanosmart (SOITEC, développement de nouveaux composants électroniques associant plusieurs métaux, 80 ME), Neoval (Siemens France, transport modulaire automatique sur pneu,62 ME)…
L’AII a été dissoute et partiellement intégrée dans OSEO, avec une diminution importante des moyens et des ambitions ce qui correspondait  à une trahison de sa mission première, la culture OSEO/Anvar correspondant à un saupoudrage assez peu efficace de subventions pour des innovations d’ampleur limitée,  ce à quoi l’AII était justement censée remédier. Si demain Oseo et ce qui reste de l’AII sont noyés dans un conglomérat, la BPI, dirigée par des banquiers et relevant du Ministère des Finances, alors c’en sera fini de toute ambition d’innovation, de réindustrialisation.
Pour résoudre le principal problème français en matière de recherche et d’industrie, l’absence d’entreprises innovantes de tailles intermédiaires, il faut retrouver l’ambition, les moyens, la stratégie de l’Agence pour l’Innovation Industrielle. Pour cela, la Banque Publique d’Investissement ne peut pas dépendre exclusivement du Ministère des Finances, ni être dirigées exclusivement par des banquiers.
Et il faudra régler un autre problème, car une sorcière, une méchante marâtre a commencé à se pencher sur la Banque Publique d’Investissement : la Commission de Bruxelles à travers sa Direction de la Concurrence, qui prétend interdire toute politique industrielle conséquente aux Etats. Rappelons qu’elle est largement responsable de la disparition d’une grande filière française, d’un grand succès scientifique d’abord, puis industriel et commercial : l’industrie de l’aluminium, en empêchant la fusion Pechiney Alcan.






samedi 8 septembre 2012

Fessenheim et eau oxygénée : la bêtise plus dangereuse que le nucléaire !

 Fessenheim et eau oxygénée : la bêtise plus dangereuse que le nucléaire !

Dans la Centrale Nucléaire de Fessenheim, le nettoyage de circuits dans un bâtiment non nucléaire de traitement d’effluents par de l’eau oxygénée a entraîné, lors de la préparation du nettoyant dans un bidon, une projection d’eau oxygénée. Deux salariés ont eu les mains irritées, sans brûlure, sans conséquence, sans arrêt de travail.
L’eau oxygénée est couramment utilisée comme désinfectant et blanchissant en tant qu’usage domestique ; son utilisation industrielle est extrêmement courante, avec les précautions appropriées si sa concentration est importante.
Pour la sécurité du personnel, il est certes important de comprendre ce qui s’est passé et d’adapter éventuellement les procédures en conséquences. Mais l’incident en tant que tel…n’est même pas au niveau zéro d’un accident domestique !

Je suis scandalisé par le traitement médiatique (ouverture des journaux télévisés, plus de cinq minutes sur FR3) de cet incident. Une telle hiérarchisation de l’information constitue une faute professionnelle scandaleuse. N’y a-t-il donc, au sein de la rédaction scientifique de FR3 (et des autres) aucun journaliste avec une culture scientifique de base lui permettant d’évaluer correctement l’information.
Je déplore l’absence de réaction des autorités scientifiques (Académie des sciences, grands organismes de recherche…) à ce traitement médiatique. Il est de leur devoir d’intervenir dans le débat public pour combattre erreur, ignorance, et mauvaise foi.
Je regrette l’absence de réaction du ministère du redressement industriel - pourtant peu conforme au comportement habituel du ministre, mais peut-être lui a-t-on intimé de se taire sur le sujet ?
Je compatis avec le personnel de Fessenheim et en particulier les employés concernés par l’ « incident », qui doivent être bien désolé de l’exploitaion qui en est faite

Le défilé des réactions de représentants des Verts (notamment l’ineffable Mamère) en profitant pour réclamer l’arrêt de Fessenheim prouve, s’il le fallait encore, que ce parti est celui de l’exploitation sans vergogne de le peur, de la bêtise, de l’ignorance. C’est dommage pour les problèmes écologique sérieux (dans l’actualité estivale, au hasard, les nitrates en Bretagne)

La prochaine fois qu’un employé d’une centrale nucléaire se blesse en recousant en bouton avec une aiguille à coudre, c’est quoi ? Une édition spéciale et l arrêt du nucléaire ?

mercredi 11 juillet 2012

Le cannabis n’est pas une drogue douce…

Le cannabis n’est pas une drogue douce…     

A l’heure où certains reprennent à nouveau cette vieille lune qu’est la dépénalisation du cannabis, il n’est pas inintéressant de mentionner un article de La Recherche de  juin 2012 résumant les travaux d’une équipe française sur la façon dont le cannabis affecte la mémoire. Ces travaux mettent en évidence la responsabilité de récepteurs du principe actif du cannabis, non pas seulement sur les neurones, mais également sur les astrocytes, cellules dont on pensait jusque récemment qu’elles se limitaient à un rôle de soutient mécanique des neurones (Marsicano et al…)
                               
Rappelons que le cannabis, selon l’Académie nationale de Médecine, n‘est nullement une « drogue douce ». Il ne provoque pas d’overdose, parce que ses récepteurs sont situés loin des centres vitaux, mais il peut parfois entraîner des hallucinations, des épisodes délirants aigus ou des crises de panique mettant la vie  de sujets sensibles en danger. Contrairement aux morphiniques, l’effet de sevrage est inexistant, parce que le cannabis s’élimine lentement. Par contre, le cannabis entraîne bien une dépendance, et les altérations neurobiologiques qu’il produit sont similaires à celles des drogues dures, ce qui, selon le Pr. Nordmann, de l’Académie de Médecine, rend tout à fait injustifiée la distinction drogue douce/drogue dure.
La consommation de cannabis a des effets immédiats sur la désinhibition, des effets relaxants et euphorisants,  mais il provoque aussi  des troubles de la coordination perceptivo-motrice, du traitement de l'information, dont il résulte un allongement du temps de réaction avec des troubles de l'attention et de la mémoire à court terme. Il n’est pas étonnant que le cannabis soit à l’origine de plus de 10% des morts sur la route, chiffre évidemment sous-estimé en raison de l’absence de détection systématique.

En ce qui concerne la consommation chronique, le cannabis  a des effets biens connus et graves de démotivation et de désocialisation. Le cannabis a une action cancérogène plus marquée que celle du tabac. Il semble favoriser la survenue d'infarctus du myocarde, diminuer l'immunité et entraine, comme le tabac, des pathologies respiratoires. Pour l’Académie de Médecine, la conclusion est claire : « les politiques de prévention et de communication sur le cannabis doivent être renforcées, sans concession aux défenseurs du cannabis »


Le cannabis, un vrai problème de santé publique

Le cannabis n’a donc rien d’une drogue douce, il cumule finalement les effets et les inconvénients du tabac et de l’alcool. Par sa toxicité et l’ampleur de sa  consommation, il devient vraiment un problème de santé publique. Selon les chiffres de la MILT, 60% des garçons et filles de dix-neuf ans en ont consommé au moins une fois, mais ce qui vraiment inquiétant, c’est le chiffre des consommateurs réguliers ou intensifs (vingt fois par mois ou plus)  qui représente 15 % des jeunes garçons de 19 ans. De plus, l’âge de la première consommation ne cesse de baisser, de la seconde vers la troisième, et maintenat les premières classes de collège.
Toute politique de dépénalisation ou de libéralisation entraînera une aggravation du problème. Et il y a là vraiment une politique de gribouille : les partisans de la libéralisation prétendre mettre fin au trafic ; or soit le prix du cannabis officiel est plus fort que le prix actuel, et cela ne brise rien du tout ; soit il est plus faible, et il ne décourage pas la consommation suffisamment, comme le prouve la consommation actuelle. 
Selon les conseils de l’Académie de Médecine, il faut maintenant sur le cannabis une politique d’information claire et fortement dissuasive, sur le modèle de ce qui a été fait avec quelque efficacité sur le tabac. La politique de recherche sur l’addiction doit aussi être renforcée, de façon à pouvoir proposer une aide thérapeutique, comme le patch parfois efficace pour le tabac.
Le chiffre de 15% de consommateur régulier chez les jeunes est le double de la moyenne européenne. Reste un problème plus vaste auquel il faudra s’attaquer : notre pays est dans le peloton de tête de tous les comportements à risques, qu'il s'agisse de cannabis, de tabac, d'alcool, de suicides, etc. pour les jeunes. Cela aussi justifie la priorité à la jeunesse du président actuel, et cela oblige à changer la société de façon à permettre une meilleure insertion des jeunes.

                                            

dimanche 24 juin 2012

Intégrité financière, intégrité scientifique, gosplan et business plan

Goldmann-Sachs, intégrité financière, intégrité scientifique, gosplan et business plan

Extraits de la lettre de démission du directeur exécutif de Goldman Sachs, responsable des produits dérivés pour l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique :

« Aujourd’hui, c’est mon dernier jour chez Goldman Sachs. Après presque 12 ans passés dans l’entreprise – d’abord comme stagiaire, l’été, tout en étudiant à Stanford, puis à New York pendant 10 ans, et maintenant à Londres – je crois que j’y ai travaillé assez longtemps pour pouvoir expliquer sa culture d’entreprise, parler de ses employés et de son identité. Et, pour être honnête, je peux dire que l’environnement de travail y est désormais toxique et destructeur comme jamais auparavant
Cela pourrait sembler surprenant à un public sceptique, mais la culture d’entreprise a toujours été une part essentielle de la réussite de Goldman Sachs. Travail en équipe, intégrité, humilité, et intérêt du client érigé en principe. La culture d’entreprise était l’ingrédient secret qui a fait de cette entreprise un haut lieu de la finance mondiale et nous a permis de gagner et conserver la confiance de nos clients durant 143 ans. Il ne s’agissait pas seulement de gagner de l’argent, ce qui ne suffirait pas à maintenir pérenne une entreprise si longtemps. Cela avait à voir avec un sentiment de fierté et de loyauté envers l’entreprise. Je suis triste, lorsque je regarde autour de moi aujourd’hui, de ne voir presque plus trace de cette culture…
Comment en sommes-nous arrivés là ? La firme a changé la façon dont elle concevait le leadership. Auparavant, le leadership c’était donner des idées, donner l’exemple et prendre les bonnes décisions….
Désormais, quelles sont les trois façons de faire pour devenir rapidement un leader? Il faut promouvoir les « orientations » de Goldman Sachs, autrement dit, pousser ses clients à acheter des actions ou d’autres produits financiers dont nous essayons de nous débarrasser, parce qu’ils n’ont qu’un faible potentiel de rendement. Convaincre ses clients – certains intelligents, d’autres moins – de négocier en Bourse ce qui rapportera le plus de profits à Goldman Sachs… Se trouver un poste où votre travail consiste à vendre un produit opaque, non liquide ayant un acronyme composé de trois initiales.
Aujourd’hui, beaucoup de ces directeurs  n’adhèrent plus du tout à la culture Goldman Sachs. J’assiste à des réunions de vente de dérivés où pas une seule minute n’est consacrée à rechercher comment nous pouvons aider nos clients. Il s’agit essentiellement de trouver comment on peut leur soutirer plus d’argent
Ça me rend malade de voir comment on parle, sans pitié, de « gruger » les clients. Au cours des 12 derniers mois, j’ai vu cinq directeurs généraux différents, quelques fois même dans des emails internes, qualifier leurs propres clients de «muppets» (guignols)…
Ce qui me stupéfie, c’est que la haute direction passe outre une vérité fondamentale : si les clients ne vous font pas confiance, ils finiront par cesser de faire des affaires avec vous…
Ces jours-ci, la question la plus fréquemment posée par les analystes juniors sur les  dérivés est : “Combien d’argent nous sommes-nous fait sur le dos de ce client?” Cela me dérange à chaque fois que je l’entends, car c’est une réflexion qui émane des comportements observés chez leurs dirigeants et qui modèle la façon dont ces analystes juniors vont se comporter. Maintenant, projetez-vous dans dix ans : vous n’avez pas besoin d’être un génie pour comprendre que l’analyste junior, tranquillement assis dans un coin de la salle, qui entend parler de « guignols », d’«arracher les yeux» et « faire payer » ne va pas exactement se transformer en un citoyen modèle… »

Intégrité financière, intégrité scientifique, gosplan et business plan

Cette lettre a eu un certain retentissement, il n’est pas si commun de voir un important dirigeant financier se réclamer d’un comportent éthique, intègre, et d’en tirer des conséquences courageuses. Mais il y a encore peut-être encore ; c’est que beaucoup, en dehors même de la sphère financière, constatent  que leur « environnement de travail est désormais toxique et destructeur comme jamais auparavant », tant la recherche de profits à courts termes a partout remplacé le souci de la pérennité des entreprises et des communautés humaines. Il n’ y pas que les financiers dont le rapport à l’intégrité devient problématique. Les problèmes d’intégrité scientifique deviennent préoccupants, plagiats, coups de pouces donnés aux résultats, ignorance ou dissimulation de données négatives etc... Le « publish or perish » en était déjà partiellement responsable, son remplacement par  « lever de l’argent ou mourir de faim » n’arrange rien. Dans les start-up, les fameux business plan misent systématiquement sur les hypothèses les plus favorables et la reproduction de rares miracles…sauf que la caractéristique du miracle est sa rareté. Les difficultés, le coût, le caractère aléatoire des recherches sont systématiquement minorés. Dans les grandes entreprises pharmaceutiques, les promesses réitérées de croissance à deux chiffres (mirobolantes, compte-tenu du contexte économique et de la surveillance des dépenses de santé par les Etats) se sont traduits par des fusions sans intérêt stratégique, et par la décroissance des dépenses de recherche, donc le sacrifice de l‘innovation et du futur.
On peut se demander si nous n’avons pas remplacé feu le gosplan soviétique par les business plans, tous deux voués aux promesses mirobolantes dont le but est davantage de faire rêver que d’être transcrites dans les faits. Les « pays du grand mensonge », communistes ou capitalistes, ne sont pas des régions très favorables à l’innovation, au développement économique, au progrès scientifique, technique, social, l’histoire l’a largement démontré.

dimanche 10 juin 2012

Rio plus vingt, réchauffement climatique et politique énergétique


Rio plus vingt, réchauffement climatique et politique énergétique

Les scenarii de l’Agence internationale de l’énergie

Il est aujourd’hui établi que nous vivons un réchauffement climatique d’une vitesse et d’une ampleur inégalée, dont les conséquences sur le monde commencent à être appréhendées. Une importante étude multidisciplinaire de l’Université de Berkeley pointe ainsi que, dans ce siècle, « les climats rencontrés sur 10à48% de la planète auront disparu, et ue des condirions climatiques qui n’ont jamais été rencontrées par les organismes actuels régneront sur 12 à 39% de la surface de la planète». Ce qui se passera ? On peut déjà l’appréhender par la disparition quasi-totale des coraux en plusieurs endroits de la planète. Et par la disparition de 30% de la banquise arctique d’été.
Une partie de ce réchauffement est liée aux énergies fossiles… de plus en plus rares. En 1980, la demande mondiale en énergie primaire était de 7 milliards de TEP (tonnes équivalent pétrole), en 2009, elle a augmenté à 12 milliards de TEP, dont 81% d’énergie fossile (pétrole, charbon, gaz), et la demande des pays émergents n’est pas prête de s’arrêter. Clairement, cette évolution n’est tout simplement pas durable, ni en ce qui concerne l’effet climatique, ni en terme de disponibilité des sources d’énergie.
L’Agence Internationale de l’Energie travaille sur trois scénari. Politiques Actuelles prolonge la tendance actuelle, avec 18 milliards de TEP en 2035, dont 80% d’énergie fossile. Nouvelles Politiques ( 16 milliards de TEP en 2035) suppose que le programme de Rio et les promesses actuelles des Etats soient respectées, soit,  pour l’Europe, une baisse de 20% des gaz à effets de serre en 2020. Dans ces deux scenari, le réchauffement climatique se prolonge pour dépasser 4°C. Seul le troisième scenario de l’AIE  (450 ppm) permettrait de contenir le réchauffement à en dessous de 2°C. Il se caractérise par une consommation de 14.5 à 15 Milliards de TEP, avec une forte augmentation du nucléaire (1,6 milliards de TEP contre 0.7 actuellement) et des énergies renouvelables (4 milliards de TEP contre 1,6 actuellement), dont 2,3 milliards pour la biomasse, les déchets, les biocarburants(contre 1,2 actuellement), 0.52 milliards pour l’hydraulique contre 0.28 actuellement, et 1,1 milliards pour les autres renouvelables – solaire essentiellement- contre 0.099 actuellement).
Le seul scenario pour limiter le réchauffement, c’est donc du nucléaire (230% d’augmentation), des biocarburants de deuxième/troisième génération (200%d’augmentation)- ne concurrençant pas les aliments) et une explosion du solaire (par 100)
De ce point de vue, l’abandon du nucléaire par l’Allemagne est une très mauvaise décision,, qui signifie tout simplement que l’Allemagne ne va pas même diminuer mais augmenter considérablement ses émissions de gaz à effet de serre. En effet, en raison de leur intermittence, les  productions électriques  solaires et éoliennes devront pour longtemps encore être couplées à des productions type nucléaire ou émettant des gaz à effet de serre (gaz, pétrole, charbon) . Par contre la Chine et l’Inde font preuve d’un comportement responsable vis-à-vis de leurs engagements climatiques en confirmant un programme nucléaire ambitieux(plus de cinquante nouvelles centrales en Chine d’ici dix à vingt ans)

Et le Solaire ? L’échec français.

Reste à développer la seule énergie renouvelable qui permette à terme un développement économique soutenable, le solaire. En ce qui concerne le solaire domestique il va falloir tirer les leçons des échecs français et allemands ; malgré une politique extrêmement coûteuse de subvention, qui a certes abouti à un bond des équipements individuels, les fabricants de panneaux solaires allemands (Solon, Qcell, Solarworld) et français (Photowatt)  sont en faillite, en quasi-faillite ou ont disparu. Ce sont les producteurs de panneaux chinois qui ont massivement profité des subventions allemandes et français, avec des productions de faible qualité dans des conditions sociales et environnementales critiquables.
Il y a là une leçon à tirer, et une politique à ne pas reproduire, résultat d’une étrange collusion entre un gouvernement de droite et un milieu d’affairistes écologistes, remarquable par son habilité à tirer des profits des subventions à tous niveaux de la vie politique . Alors que le coût du MégaWatt heure solaire est de 200 €, le prix de rachat imposé à EDF a varié entre 314 € et 580 € suivant les installations, extraordinaire rente de situation aux dépens des consommateurs. On aurait pu au moins éviter de faire pire que l’Allemagne, qui a imposé un prix de rachat à parité avec le prix moyen de l’électricité (ce qui faisait que les spéculateurs du solaire n’avaient au moins pas intérêt à revendre leur production, mais simplement à l’utiliser).
Cette erreur provient de ce que l’on a subventionné larga manu, sans se préoccuper d’avoir au préalable créé une filière industrielle. Cela n’avait rien d’impossible ou d’inéluctable, ainsi que le prouve le succès relatif de l’entreprise française Solaire direct, qui a d’emblée visé un marché international avec beaucoup de détermination.
Face aux défis nécessaires et importants du solaire, le ministère du redressement industriel ne devra pas se contenter d’une stratégie défensive. Les enjeux climatiques et énergétiques exigent la mise en place d’une véritable politique de recherche et de développement. Il faudra notamment développer la production massive d’énergie solaire, par des centrales à concentration pour le solaire thermique, et aussi par d’autres systèmes permettant de coupler le solaire à l’électrique, ou à d’autres formes nouvelles comme l’hydrogène. Un exemple particulièrement intéressant, dans une région qui pourrait assez rapidement devenir un modèle et un laboratoire du solaire, la Corse, est le projet de centrale élaborée « à trackers » des sociétés Exosun et Compagnie du vent.


mardi 29 mai 2012

La science et l’économie : la spirale de la décadence

La science et l’économie : la spirale de la décadence

Comment l’économie fait la science

Julie Bouchard, maître de conférences à Paris XIII,  rend compte dans La Recherche de mai 2012 d’un livre de Paula Stephan, How economics shapes science, extrêmement intéressant, bien que quasi-exclusivement centré sur la situation américaine (Julie Bouchard a elle-même publié Comment le retard vient aux Français, chez Septentrion, sur la recherche scientifique en France)
Ce livre à l‘immense mérite de battre en brèche l’idée du chercheur scientifique dans sa tour d’ivoire, à l’écart de la société. L’économie influence la recherche, tout d’abord parce que certaines recherches consomment beaucoup d’argent (les accélérateurs de particules, la conquête spatiale…) et que le financement de ces recherches dépend de l’état économique général de la société et des intuitions ou inclinaisons des investisseurs. L’économie décide aussi de qui fait de la recherche : comment s’étonner du manque d’appétence des jeunes américains pour les études scientifiques lorsqu’un étudiant diplomé d’un MBA gagne rapidement trois fois plus en moyenne- 560.000 dollars _qu’un chercheur au sommet de sa carrière. Et encore, nous sommes loin des rétributions françaises-300.000 dollars pour un universitaire de haut niveau contre un peu plus de 60.000 euros en France.
Aux Etats-Unis, 48 % des étudiants en thèse scientifique viennent de l’étranger (Inde, Chine sont beaucoup représentés), et 60 % des post-doctorants (PhD), sur qui repose l’essentiel des travaux de recherche dans les laboratoires américains. Grâce à cette capacité d’attraction, la recherche américaine se maintient, mais sachant que les postes permanents sont de moins en moins nombreux dans les Universités et organismes de recherche américains, et que chinois, indiens et autres nations asiatiques accueillent à bras ouverts leurs PhD…on parie sur l’avenir ?

La spirale de la décadence

Pour un économiste, la connaissance, et donc la recherche, a les caractéristiques d’un bien public, par exemple le phare : une fois construit, tout le monde peut l’utiliser, et le fait que quelqu’un l’utilise ne nuit pas à un autre utilisateur. Or, pour la plupart des économistes, le marché laissé à lui-même est incapable de produire durablement ce type de biens, et, au contraire, encourage le comportement de « passager clandestin », qui profite des investissements faits par d’autres.
Or, c’est le chemin qu’ont pris les universités américaines, dans lesquelles le « publish or perish » ( publier ou périr) a été remplacé par « funding or famine » ( trouver de l’argent ou mourir de faim). Dans ce nouveau système, les universités sont en fait incitées à refuser tout risque, à pratiquer l’ « aversion au risque ». Les recherches fondamentales, celles qui ne mènent pas à des inventions prévisibles et exploitables, ne sont plus financées - or, ce n’est pas en perfectionnant la bougie que l’on invente la lampe à incandescence. Ce nouveau système ne permet pas le financement des recherches destinées à prouver ou falsifier au sens popperien une théorie, mettant en péril la qualité de la recherche elle-même. Ce nouveau système décourage la coopération entre scientifiques et organismes différents- lorsqu’on se pose la question de la répartition des bénéfices avant même de commence toute recherche. Les universités investissent dans la construction de laboratoires (ça, c’est du solide, du bâtiment), mais ces laboratoires sont vides, parce qu’elles n’investissent pas dans des postes permanents de professeurs ou de chercheurs… ce qui serait tout de même leur vocation principales. Ou plutôt – mais pour combien de temps encore, il les remplissent de travailleurs qualifiés, temporaires et mal payés, dont elles ont financé la formation et qui ne tarderont pas à partir ailleurs ;


Eviter la spirale américaine

Cette route américaine, -et c’est l’objet principal du livre de Paula Stephan-, c’est l’autoroute vers la décadence, la voie la plus sûre pour la perte du leadership scientifique et technologique aux US. Or, c’est cette même politique qui a été menée avec une obstination stupéfiante en France pendant ces dernières années. Avec l’autonomie des Universités, dont les modalités plus que le principe sont en cause, le « funding or famine » est déjà en train de s’imposer. Avec la priorité donnée à la recherche finalisée et son financement par l’ANR, la déqualification et la montée ahurissante de la précarité des jeunes chercheurs sont déjà en place, ainsi que leurs conséquences : les étudiants se détournent en masse des carrières scientifiques. L’affaiblissement et la perte d’autonomie des grands organismes de recherche (CNRS, CEA, Inserm…), ces atouts essentiels, formidables et enviés de la recherche française va dans le même sens.
Lorsqu’on sait ce qu’il ne faut pas faire, et « How economics shapes science » y contribue bien, alors il suffit de ne pas le faire.