Viv(r)e la recherche se propose de rassembler des témoignages, réflexions et propositions sur la recherche, le développement, l'innovation et la culture



Rechercher dans ce blog

samedi 16 février 2013

Amères pilules_ Pour des Etats Généraux du Médicament


Pilules contraceptives, chiffres, bénéfices et risques


La révélation des dangers vasculaires liés à l’utilisation des pilules contraceptives les plus récentes a entraîné des polémiques et réactions parfois dangereuses et donné l’impression que le système sanitaire français trébuche de scandale en scandale. Cette polémique sur les pilules contraceptives debrait provoquer une réflexion approfondie sur le médicament en général.
En France, 55% des femmes de 15 à 49 ans (71% des moins de 35 ans) utilisent une pilule contraceptive. C’est le moyen le plus efficace de contraception. L’utilisation de la pilule entraîne un risque de trouble thromboembolique (thrombose veineuse, infarctus du myocarde, accident vasculaire cérébral…).
L’estimation de ce risque est actuellement la suivante :  deux cas par an pour dix mille femmes pour les pilules de premières et deuxièmes générations, de  3 ou 4 cas par an pour dix mille femmes  pour les pilules microdosées  de troisième ou quatrième génération. Il est de 0.5 à 1 cas pour dix mille par an pour des femmes non traitées, et de 6 cas pour dix mille en cas de grossesse. Donc, le risque vasculaire des pilules, même de troisième ou quatrième génération est très faible, moindre que celui de la grossesse, je répète, moindre que celui de la grossesse.
En France, depuis 1985, 13 cas de décès  ont été recensés : (1 cas pour la 1ère génération, 6 cas pour la 2ème génération, 4 cas pour la 3ème génération, 2 cas pour la 4ème génération). Sur les 244 accidents thromboemboliques veineux signalés à la pharmacovigilance, on compte 155 guérisons sans séquelles, 26 guérisons avec séquelles, 17 guérisons en cours, 46 sans information. Il existe une sous-déclaration probablement importante à la pharmacovigilance, mais qui ne devrait concerner que des accidents de moindre importance.
Les principaux facteurs de risques sont connus et bien indiqués dans les notices (tabac, obésité, antécédents familiaux thromboemboliques,hypertension artérielle, immobilisation prolongée, âge) de même que les signes précurseurs qui doivent entraîner un arrêt du traitement et une consultation ou un examen : douleur et/ou œdème inhabituel d'une jambe, douleur importante et brutale dans la poitrine, essoufflement soudain, toux de survenue brutale, céphalées inhabituelles, sévères, prolongées,cécité brutale, partielle ou totale… Ceci doit être particulièrement suivi dans la première année de traitement.
L’ensemble des données sur les pilules de troisième et quatrième génération (et leur coût ?) ont conduit les agences du médicament européennes américaines, canadienne, danoises à mener des études approfondies Toutes ont conclu a un rapport bénéfice/risque favorable. Favorable ! (Ce qui rappelle tout de même qu’il existe un risque)
Au risque (faible) de lasser, le risque d’une contraception par la pilule est moindre que celui d’une grossesse, (c’est clair, Even et Debré ?) Alors, derrière la campagne qui s’est déclenchée, comment ne pas entendre les remugles rétrogrades de ceux qui, au fond, n’ont jamais accepté la contraception, des mandarins amers, les Debré-Even, les contempteurs du progrès, et aussi, nouveauté, des avocats qui envient l’opulence de leurs confrères américains spécialisés dans les conflits liés à la santé.
On a même entendu des recommandations pour le moins étrange, comme l’utilisation du stérilet (une forme de contraception punitive, donc acceptable ?) : 3 à 9% d’infections pouvant conduire à une stérilité, choc septiques, perforations, dysménorrhées, hémorragies, pour une efficacité trois fois moindre que la pilule, donc une alternative acceptable en cas de risque avéré avec la pilule,et sûrement pas pour une première contraception)
Aussi ne faut-il pas s’étonner que la première réaction du Président de l’agence du médicament française a été de conseiller aux femmes…de ne pas arrêter leur contraception quelle qu’elle soit. Le déremboursement des pilules de troisième et quatrième génération, malgré (parce que ?) le fait que le remboursement en 2011 ait été obtenu après un combat long et pénible des associations féministes est clairement un geste d’économie, et non une question sanitaire. De même, l’arrêt de Diane 35, traitement contre l’acné, utilisé sans autorisation pour la contraception, dont les risques étaient connus, annoncés et exactement les mêmes que ceux des pilules de dernières générations, relève davantage d’un problème administratif que sanitaire.
Est-ce à dire que tout va bien ? non, car clairement, même faible, le risque de la pilule contraceptive, des médicaments en général, n’a sans doute pas assez rappelé, discuté, évalué avec les patients. Mais ce n’est pas la recherche de boucs émissaires  qui apportera la réponse. Ainsi :

La recherche vaine de boucs émissaires

Le matraquage des experts, compromis par leurs liens avec l’industrie pharmaceutique et forcément partiaux est à la mode : Le Monde (11 janvier 2003) s’y est essayé dans le cas des pilules de dernière génération, en mettant en cause un certain nombre de leader d’opinions – il est probable qu’il sera poursuivi.
Oui mais, ce sont bien les patientes et leurs médecins qui ont plébiscité ces pilules tant elles sont mieux tolérées, avec moins d’effets secondaires (prise de poids, tension mammaire, migraine, nausée). Elles ont apporté beaucoup à un très grand nombre de femmes qui attendaient ces progrès depuis plus de vingt ans, au prix d’un risque accru pour un très faible nombre de femmes (un risque, je répète, moindre que la grossesse)
Et encore, peut-on à la fois vouloir la valorisation de la recherche publique et des experts sans contacts avec les industries ? Dans de nombreux domaine, il ne peut y avoir d’experts compétents sans contact avec l’industrie, et c’est très bien ainsi - préfèrerait-on que celle-ci utilise les conseils de gens incompétents ? Cela n’empêche nullement la possibilité d’expertises honnêtes et de qualité, moyennant quelques conditions : la déclaration complète des travaux, liens industriels et intérêts, la traçabilité (publicité qui a dit quoi ?) des interventions, un débat contradictoire, un panel d’experts suffisamment varié, la participation de parties prenantes. La suspicion démagogique et systématique contre les experts, ça suffit !

L’industrie pharmaceutique, qui fait des profits sur le dos des patients ? Sauf que, dans tous les pays où l’industrie pharmaceutique était nationalisée, le progrès thérapeutique a été inexistant ; sauf que l’on devrait plutôt s’inquiéter du désengagement de l’industrie dans la recherche de nouveaux médicaments, activité jugée maintenant trop risquée et peu rentable.
Et lorsqu’une firme pharmaceutique s’aperçoit qu’un de ses médicaments est utilisé hors de son indication, la première réaction est généralement plutôt « Panique à bord » que « Hurrah » ; Après, évidemment, si tout se passe bien…

L’Agence du Médicament, qui ne fait pas son travail, notamment en matière d’information et de pharmacovigilance (signalement des effets indésirables des médicaments) ? Oui, mais encore faudrait-elle qu’elle sache comment les médicaments sont utilisés (voir ci-après), que les professionnels de santé signalent les problèmes (depuis 2011, il est à nouveau possible aux patients et aux associations de patients de déclarer eux-mêmes les effets indésirables, reste à voir si cela améliorera la pharmacovigilance sans provoquer une embolie du système par afflux d’informations non contrôlées et inexploitables), et que médecins et patients consultent l’information disponible. N.B. : ces dernières années, l’Agence Française, maintenant ANSM-Agence Nationale de Sécurité du Médicament) a fait de réels efforts pour rendre son site internet (ansm.sante.fr) plus clair, plus complet, plus accessible et sa consultation devrait devenir un réflexe pour toutes professions de santé et patients, parents…)

La Caisse Nationale d’Assurance Maladie, qui dispose d’une mine de données touchant à la Santé, dont elle garde jalousement le monopole, et qu’elle n’utilise que pour une régulation économique, et non pour améliorer les pratiques de santé ? Certes, et à ce point que c’est tout de même le Président d’honneur du Comité National d’Ethique, Didier Sicard, qui a cosigné, avec Jean de Kervasdoué, une tribune intitulée « Plus grave que le débat sur la pilule, l’affaires des données de santé publique ». (Le Monde, 15 janvier 2013), s’indignant que ces données ne puissent utilisées pour détecter surprescriptions, sous-prescriptions et prescriptions inadaptées.

Les médecins, qui n’informent pas suffisamment les patients, et qui font des prescriptions hors indication ? Pourquoi pas, mais encore faudrait-il qu’une gestion pathologique du numerus clausus (ou bien encore l’idée qu’en diminuant le nombre de médecins on diminuerait les dépenses de santé) n’ait pas entraîné un manque de médecins, et singulièrement dans des disciplines comme la gynécologie.
Quant aux prescriptions hors indications, rappelons que la prescription d’un antiépileptique, le baclophene, est réclamée par de nombreux alcooliques pour les aider à se débarrasser enfin de leur addiction…

Les urgences ? Pourquoi pas ? Je connais au moins un cas où, face à un AVC chez une jeune personne due à un traitement contraceptif, les urgentistes ont tardé à administrer le traitement adéquat parce qu’ils pensaient impossible la survenue d’un AVC chez une personne aussi jeune, sans facteur de risque.

Pour des Etats Généraux du Médicament

Le système actuel, en matière de médicament, n’est certes pas complètement satisfaisant , mais la quête de boucs émissaires ne mènera nulle part. Un médicament efficace n’est jamais dépourvu de danger. Comment avoir de meilleures expertises, tout le long de la vie du médicament ? Comment communiquer sur son intérêt et sur ses risques ? Comment améliorer la pharmacovigilance ? Comment améliorer la connaissance des médecins et des patients ? Quels rôles et responsabilités pour le pharmacien – c’est lui qui est censé le mieux connaître le médicament? Comment continuer à encourager l’innovation thérapeutique ? Assurer le bon emploi des médicaments ?
Et la question du risque ? Qui doit en décider, le patient, le médecin, l’Etat ? Comment ? Un risque dont la perception est nulle pour ceux qui bénéficient pleinement  des améliorations thérapeutiques, et de cent pour cent pour les victimes. Avec cette difficulté supplémentaire d’une autre asymétrie fondamentale : le risque associé à la mise sur le marché d’un nouveau médicament est beaucoup plus visible que le perte de chance de ceux qui n’ont pu bénéficier d’un traitement qu’on n’ pas voulu prendre le risque d’autoriser…
Les crises réelles ou contestables ne peuvent continuer à se succéder, ni les doutes perdurer. La question du médicament est complexe, elle mérite une réflexion poussée de toutes les parties prenantes – c’est-à-dire l‘ensemble de la société !- qui pourrait avoir lieu sous la forme d’Etats Généraux du Médicament.
Ne faudrait-il pas arriver, comme cela a été cas pour les activités hospitalières, à la reconnaissance d’un risque sans faute, et donc à un système d’assurance et d’indemnisation de l’ aléa médicamenteux, comme on l’ a fait pour l’aléa thérapeutique ?

 

dimanche 13 janvier 2013

Le grand retour des politiques industrielles


(Compte-rendu d’une conférence de M. Elie Cohen, pour l’AJEF 9 janvier 2013)

L’effondrement industriel de la France est une réalité

 Dans les dix dernières années, la France a connu un effondrement industriel profond et violent. L’industrie, au sens large, est passée de 18 % à 12.5 % de la valeur ajoutée, l’industrie française est 15ème sur 17 de l’Eurozone (le Royaume-Uni, prétendument désindustrialisé, et même l’Italie sont devant), 2 millions d’emplois industriels, soit 40% ont été perdus. La part de marché de l’industrie française est passée de 18% à 9%.
Si l’on parle en production manufacturière
Elie Cohen a réfuté toutes les contestations ou relativisations de ce constat. Qu’il s’agisse de la production manufacturière ou de  l’industrie large comprenant les services associés, les chiffres indiquent le même effondrement, et sont comparables de pays à pays. L’industrie n’est pas remplacée par les services et la désindustrialisation n’est nullement un signe de développement d’une économie.
L’industrie possède en effet trois caractéristiques qui la rendent irremplaçable comme moteur de l’économie : elle est l’activité la plus génératrice de gains de productivité et de croissance ; 80% du commerce international concerne des produits industriels ; 85 % des recherches ont pour objet l’industrie.
Un pays qui se désindustrialise s’endette en permanence en raison d »un déficit structurel de ses échanges, il n’investit plus en recherche, n’innove plus, cesse sa croissance. Ainsi s’amorce un cercle vicieux
A contrario, les pays comme l’Allemagne et les pays nordiques qui ont gardé une forte industrie, innovent, exportent et se renforcent

Compétitivité coût et hors coût

La campagne électorale en ce domaine s’est jouée sur un clivage droite (l’origine du problème, c’est la compétitivité coût et particulièrement les trente-cinq heures !) –gauche (c’est le manque de recherche, d’innovation, les erreurs de stratégie des entreprises) qui est la cause de l’effondrement industriel
Elie Cohen, avec une certaine ironie, reconnaît au rapport Gallois le mérite d’avoir créé un consensus sur ce que répétaient depuis des années la plupart des économistes : le décrochage industriel français est une réalité, nous avons en dix ans perdus dix points de compétitivité face à l’Allemagne, ce qui nous place avec une compétitivité en gros équivalente (il y dix ans, nous avions dix points d’avance).
La conséquence en est très nette et immédiate dans l’automobile : il y a dix ans, PSA était plus puissant, plus profitable, avait une meilleure image que Volkswagen. ; le solde automobile français était positif de 9 milliards, il est maintenant négatif de 2 milliards.
Alors s’enchaîne un cycle .vicieux : le manque de compétitivité coût fait décroître les marges des entreprises, qui ne peuvent plus innover et donc perdent aussi en compétitivité hors-coût.  Cet enchaînement a conduit à une crise préterminale de l’automobile- Renault a baissé de 50% sa production en France_, laquelle, avec m’ensemble des sous-traitants représente encore un cinquième de l’activité manufacturière.
C’est donc à la fois les compétitivités coûts et hors coûts qui sont en cause ; et il faut et un choc de compétitivité, et un plan.
L’exemple du solaire américain montre la difficulté de réagir à une situation trop dégradée : L’administration Obama a découvert qu’elle investissait lourdement dans une recherche dont son pays ne pouvait profiter car il n’avait plus la base industrielle  suffisante.
D’autre part, l’entrée de la Chine dans le système commercial international crée une situation nouvelle qui remet en cause la théorie des avantages compétitifs et de la spécialisation de Ricardo. En raison de sa population, de sa population formée, de sa technologie, de son capital financier, la Chine possède un avantage compétitif absolu.
Face à la situation de désindustrialisation, la France étant gravement touchée, mais pas la seule, il y a un retour de la politique industrielle, on réadmet que la main visible de l’Etat peut être utile.

La France et la politique industrielle – l’Ancien Temps

Normalement, ce retour de la politique industrielle devrait être une bonne nouvelle pour la France. Elle n’est pas dépourvue d’atouts : de bonnes infrastructures, un bon système de formation d’ingénieurs, une culture scientifique et technique ancienne, un état acquis à la croissance endogène. Et, de plus, la France, dans les trente glorieuses a inventé un modèle particulièrement réussi de politique industrielle, basé sur les grands projets (aéronautique, nucléaire…), ce qu’ Elie Cohen a appelé « le colbertisme high tech », avec un rôle important de la commande publique, de la recherche et des entreprises publiques plus ou moins monopolistiques, la constitution de champions nationaux, une planification stratégique.
Ce modèle a fonctionné pendant les « vingt glorieuses » (1950-1970), mais insiste Elie Cohen, il ne fonctionne plus, pour plusieurs raisons.  Il correspondait assez largement à une situation de rattrapage (dans les Telecom, le nucléaire civil, avec l’achat de licences américaines…), et  ce qui a servi à rattraper n’est pas forcément adapté à l’innovation véritable. Il s’appuyait sur une volonté d’indépendance nationale technologique, la possibilité de mesures protectionnistes, d’interventions étatiques, de dévaluations pour retrouver une compétitivité coût quand nécessaire, toutes choses qui nous sont désormais interdites dans le cadre de l’Europe. Il correspondait à une situation où les marges des entreprises étaient fortes (la production primait sur la libre concurrence) et les prélèvements sociaux faibles (ils ont augmenté d’un point par an sous Giscard et le chômage, en cas de formation, était indemnisé à plus de 100%, ce qui a fait de Giscard le Président le plus socialiste que la France ait connu, selon Cohen) ; l’investissement en recherche et développement pouvait représenter 4% du PIB, alors que nous avons renoncé à tenir les objectifs de Lisbonne – 3%- (seuls l’ Allemagne et les pays nordiques s’en approchent, nous sommes à un peu plus de 2%)
Un certain nombre d’erreurs ont été commises qui sont à l’origine du déclin de l’industrie française: face à la crise pétrolière, puis aux autres crises, l’Etat stratège a laissé la place à un Etat brancardier (d’après le titre d’un des ouvrages les plus connus de M. Cohen). Le choix de l’Europe, les dogmes du libre échange et de la politique de la concurrence ont interdit les recettes du passé, et les conséquences n’en ont pas été tirées, notamment en termes de politique macroéconomique ; la mondialisation et le poids particulier de la Chine constituent des défis nouveaux.

La France et la politique industrielle – les Nouveaux temps

La réalité de la désindustrialisation et de ses dangers a été perçue par le pouvoir politique vers 2005, sous le second septennat Chirac. Sur les conseils d’ailleurs parfois divergents d’un certain nombres d’économistes, dont Elie Cohen,  quatre principales stratégies ont été mises en place :
- Le retour des grands projets, permettant des innovations de rupture par l’organisation de grands projets collaboratifs, sous une forme renouvelée : ce fut la création de l’AII (Agence pour l’Innovation Industrielle), inspirée par le rapport Beffa
- La Datar a proposé de s’inspirer de la politique des clusters (USA) ou districts (Italie du Nord) : silicon valley, plastic valley…, dans lesquels l’activité industrielle se développe dans un territoire restreint grâce à la collaboration de grandes entreprises, de PME et de centres de recherches travaillant dans un même secteur : ce fut la stratégie des pôles de compétitivité
- Un financement plus adapté des PME et de leurs cycles de vie, permettant l’expansion de PME plus fortes, innovantes et exportatrices- dont nous sommes dépourvus contrairement à l’Allemagne : ce fut la transformation de l’Anvar en Oseo
- La création d’un environnement plus favorables à l’investissement dans la recherche et le développement : ce fut le crédit d’impôt recherche, qui a effectivement contribué à sauver un nombre importants d’emplois dans la recherche.
Selon Elie Cohen, chacun de ces remèdes avait ses mérites, mais, s’ils n’ont pas, ou pas assez bien fonctionné, s’ils n’ont pas réussi à renverser la désindustrialisation, c’est qu’ils ont été lancé tous en même temps, sans organisation, sans hiérarchisation, et avec un saupoudrage des moyens absolument contraire aux recommandations initiales.
Elie Cohen est le plus dubitatif sur la stratégie type AII, dont il dit qu’impliquant une intervention directe de l’Etat dans des grands projets innovants, il ne peut que se heurter à la politique de la Commission de Bruxelles.
Je ne partage pas son avis à ce sujet. L’AII n’a existé que deux ans, pour de tristes raisons de règlement de compte entre sarkozystes et chiraquiens, et il est vrai qu’elle se heurtait à des tracasseries bruxelloises pénibles et incertaines. Néanmoins, elle avait pu initier un certain nombre de grands projets (imagerie médicale, bioraffinerie, filière hydrogène…). D’autre part, Bruxelles exigeait qu’il existe une défaillance de marché, et j‘ai l’impression que l’idée que les marchés puissent être défaillants quelque peu progressé ces dernières années. Ensuite, si les pays européens remettent à l’honneur la politique industrielle, l’idée finira bien par arriver jusqu’à la Commission Européenne…
Elie Cohen semble plutôt privilégier le financement des PME, soulignant qu’en Allemagne, les PME ne sont taxées que sur leurs bénéfices, ce qui permet leur développement, alors qu’en France une partie trop importante des taxes repose encore sur le CA ou la masse salariale.
Il défend aussi la stratégie des pôles de compétitivité, à condition qu’elle soit recentrée, débureaucratisée et avec de vrais objectifs industriels : environ 5 à 7 pôles étaient prévus, pour 500 millions d’euros, ils sont 71, pour des raisons de susceptibilité locale, pour le même budget, et leur direction est essentiellement universitaire, sans vision, ni expérience industrielle.

Elie Cohen : L’État brancardier : politiques du déclin industriel 1974-1984, Paris, Calmann-Lévy-St Simon, 1989, Le colbertisme high-tech : économie du grand projet, Paris, Hachette Pluriel, 1992, La tentation hexagonale : la souveraineté à l’épreuve de la mondialisation, Fayard, 1996, L’ordre économique mondial : essai sur le pouvoir régulateur, Fayard, mars 2001, Le nouvel âge du capitalisme, Fayard, octobre 2005, Penser la crise, Fayard, avril 2010

dimanche 6 janvier 2013

Politique de recherche_faudra-t-il choisir ?

Le boson de Higgs ; et après ?

Sélectionnant dans son numéro de décembre les dix plus grandes découvertes de l’année, La Recherche place évidemment au premier plan la découverte au CERN du boson de Higgs confirmant la théorie de la matière élaborée dans les années 60 – le modèle standard de la physique des particules. Très schématiquement, il existe trois interactions fondamentales : forte, qui explique la stabilité des noyaux atomiques, électrofaible (faible et électromagnétique) et la gravitation. La force électrofaible s’exerce par l’échange de bosons W et Z découverts au CERN en 1983, la masse des particules par l’échange de bosons de Higgs, découverts le 4 juillet 2012.
C’est la construction du LHC (Large Hadron Collider) un accélérateur de particules de 27 km de diamètre, commencé en 1998 et inauguré en 2008 qui a permis cette découverte. Selon Forbes, cette découverte a un coût de 10 milliards de dollars : 4 milliards pour la construction du LHC, 6 milliards pour le coût des expériences (détecteurs, fonctionnement, personnel) depuis le début du projet.
La caractérisation du boson de Higgs (spin, masse, désintégration, interactions) devrait permettre de conforter ou d’infirmer des théories physiques comme la supersymétrie – et la stabilité ou non de l’univers à une échelle de dix milliards d’années-, ou la nature de la matière sombre (>80% de la matière dans l’univers !). Le fonctionnement jusqu’en 2015 du LHC devrait permettre de commencer à répondre à certaines de ces questions, mais les physiciens rêvent déjà d’un accélérateur plus puissant de 80 km de diamètre. A quel coût ? Cela engagerait  l’ensemble des ressources mondiales en physique des particules sur plusieurs décennies ! Grâce à des investissements massifs, la physique des particules se passe aujourd’hui en Europe.

Génome humain : où en  sont la France et l’Europe ?

En deuxième plan, La Recherche place le programme Encode, suite du programme génome humain débuté en 1989, grâce à l’apparition puis au perfectionnement d’automates de séquençage de l’ADN. Dès 1995, le premier génome (code génétique complet) bactérien est publié, puis c’est en 2001 le premier génome brut humain après une compétition acharnée entre le programme public international (HUGO –Human genome organization,) et le programme privé de la société Celera de l’ancien marine Craig Venter, et en 2003, deux ans avant la date prévue, la séquence humaine complète (2 milliards de nucléotides, soit l’équivalent de 2000 livres de 500 pages). Ces résultats sont propriété commune de l’humanité et utilisables gratuitement par tous. Le programme génome humain proprement dit a été achevé avec 2 ans d’avance sur les prévisions et un coût de 2.7 milliards de dollars (au lieu des 3 prévus)
La contribution de la France (à travers essentiellement le Genoscope) a été le séquençage du chromosome 14, conduisant notamment à la découverte de 6 nouveaux gênes impliqués dans des maladies génétiques. Elle représente 2.8% du projet, loin derrière les USA (60.8%), le Royaume uni (29%), le Japon (5%).

Après le génome

Ce programme, malgré son succès, se terminait sur une surprise et un goût d’inachevé : le génome humain ne comprend que 25.000 gènes (l’estimation initiale était plutôt de 100.000), soit l’équivalent de celui de caenorhabditis,  un vers d’un mm de long…ce qui signifie que 97% de l’ADN n’aurait pas de signification (ADN poubelle) ! C’est ce défi que relève le programme Encode (450 chercheurs essentiellement aux USA, 185 millions de dollars) depuis 2003. Dans une série de 30 articles publiés en 2012 dans Nature, les chercheurs d’Encode montrent qu’en fait 80% de l’ADN est transcrit en une activité biochimique, dont seule une petite partie (10%) est connue- il s’agit de la régulation –activation ou inhibition- d’autres gènes. Il reste donc énormément à comprendre, sur un plan fondamental (qu’est-ce qui régule l’expression du code génétique dans les différentes cellules, les différences entre deux individus), avec l’espoir de mieux connaître les prédispositions ou facteurs de risques à certaines maladies, ou facteurs environnementaux, voire conditions psychologiques.
Ajoutons que les progrès technologiques dans le décryptage de l’ADN vont bientôt permettre à chacun d’avoir accès à son code génétique pour une somme modique, ce qui va complètement révolutionner la médecine, en permettant l’avènement de la médecine personnalisée, mais aussi en posant de redoutables problèmes sociétaux, de thérapeutique, de  confidentialité, d’assurance…
La France est assez peu présente dans ces recherches génomiques, à l’exception d’un programme original, et qui mériterait sans doute davantage de moyens, les programmes Metahit et Metacardis  de séquençage de la flore intestinale (plus de 170 espèces chez chaque individu, et plus de cent fois plus de gènes que le génome humain – la flore intestinal compte dix fois plus de cellules que le corps humain). Or, les variations de cette flore intestinale semblent liées à des maladies cardiométaboliques comme l’obésité, le diabète, la coronaropathie, la maladie de Crohn

Génome ou Physique des particules : des choix à faire ?

La France et l’Europe dominent aujourd’hui la physique des particules, grâce à cet immense succès qu’est le CERN et aux moyens conséquents qu’a su obtenir et mettre en oeuvre la communauté des physiciens en ce domaine qui apparaît comme privilégié. Faut-il aller plus loin et à quel rythme ? Construire un nouvel anneau, ou attendre de nouvelles avancées technologiques qui permettront de continuer l’exploration des théories fondamentales de la matière à moindre coût. En tous cas, le financement de ces recherches ne pourra être que mondial, avec une participation fortement accrue des pays non-européens.
Par contre en biologie, alors que les USA et la Chine –qui possède désormais le plus grand centre de séquençage d’ADN- font un effort massif autour du génome, justifié par le besoin de connaissances fondamentales et les immenses applications prévisibles en terme de santé, l’Europe et la France paraissent en retrait. La communauté des biologistes n’apparaît pas aussi unie et organisée que celle de la physique des particules autour de programmes ambitieux et fédérateurs. Or, nous ne pouvons pas nous permettre de rester en arrière si nous voulons que l’avenir en matière de biologie et de santé s’écrive ailleurs qu’aux USA ou en Chine.
Génome ou Physique des particules, faudra-t-il choisir ? Il est probable que oui, et pourtant il ne semble pas que la question –délicate- soit débattue, ni dans la communauté scientifique, ni dans les assises de la recherche, ni dans les instances politiques de décision - le ministère de la recherche au premier plan. Il ne faudrait que ce choix soit fait par défaut, en toute obscurité – et encore serait-il plus aisé si nous étions sur la voie des objectifs de Lisbonne : 3% du PIB consacrés à la recherche et au développement ; or, nous en sommes loin -2%-, contrairement aux USA, au Japon, à certains pays nordiques, bientôt à la Chine..

vendredi 28 décembre 2012

Monopole et Innovation : un lien nécessaire



Réponse à une économiste libérale

Madame,
J’ai bien apprécié votre conférence Amphis de l’AJEF , vivante et instructive. Vous nous avez présenté et commenté avec un certain lyrisme cette courbe classique des prix en fonction de la demande, et l’existence de ce fameux  triangle maléfique, triangle des Bermudes où disparaît l’argent des contribuables et/ou des consommateurs au profit des monopoles ou oligopoles qui bénéficient de bénéfices exorbitants en raison de leur contrôle du marché. Il semble que, comme nombre d’économistes, vous jugiez souhaitable de supprimer ou réduire a minima ce fameux triangle.
Cela m’a quelque peu inquiété, car, chercheur dans le secteur privé, j’avoue que je me demande si, par hasard, ce ne serait pas ce fameux triangle qui me permet de vivre intelligemment et à peu près décemment.
Vous avez mentionné fort justement qu’il existe un lien évident entre innovation et monopole – qui est le système du brevet. Un brevet assure un monopole temporaire en échange d’une innovation, sans monopole, pas d’innovation. (Il est d’ailleurs intéressant de se plonger dans les polémiques qui ont opposé chercheurs et industriels lorsque le système du brevet s’est imposé, notamment entre Benjamin Thompson, Comte Rumford, adversaire du brevet et fondateur de la Royal institution et James Watt).

Des exemples probants : Bell, IBM, CNET

Mais la problématique de l’innovation  va, je crois, bien au-delà de cela. Il fut un temps béni où existait par exemple, aux USA une firme comme Bell. Dans les laboratoires de Bell téléphone, en tentant de battre un record de sensibilité d’antenne, deux chercheurs, Penzias et Wilson, ont découvert qu’il existait un bruit résiduel qu’aucun réglage ne parvenait à éliminer, ils ont compris que ce bruit constituait ce que nous appelons maintenant le bruit de fond cosmologique,  la signature de l’organisation la plus primitive de l’univers. Ils ont obtenu pour cela le prix Nobel. C’est aussi dans les laboratoires Bell qu’ont été découverts le transistor, le langage UNIX, le laser à CO2, les caméras CCD, découvertes plus en rapport avec l’objet de leur activité et qui sont à l’origine d’innovations capitales et de secteurs industriels entiers.
Les laboratoires Bell ont été sacrifiés sur l’autel du culte de la concurrence libre et non-faussée, démembrés en plusieurs Baby Bells qui  n’ont pas marqué et vraisemblablement, ne marqueront pas, l’histoire des sciences et des techniques.
Dans les laboratoires d’IBM, au temps béni où cette firme possédait encore un quasi-monopole, ont été notamment inventé le langage Fortran, l’architecture RISC, les bases de données relationnelles... Gerd Binnig et Heinrich Rohrer, en 1981, ont inventé le microscope à effet tunnel, instrument de recherche fondamental aux immenses applications, de l’électronique à la biologie, pour lequel ils ont reçu le Prix Nobel. En 1986, Johannes Bednorz et Karl Müller ont découvert un nouveau type de supraconductivité à une température de 35 K : deux autres Prix Nobel pour IBM. Je n’ai pas l’impression que les actions anti-trust menées contre IBM et l’intensification de la concurrence permettront de maintenir une recherche de ce niveau.

Le CNET était un instrument de recherche formidable où ont été mis au point les systèmes de transmission de données Transpac et Numéris, le Minitel, le Télétexte,  la technique ATM de transmission à très hauts débits, les premiers écrans plats à matrice active, les  premières transmission par fibre optique. Il est facile de citer quelques chercheurs de très haut niveau qui ont travaillé au CNET ; je doute qu’il sortira un jour un Prix Nobel de Bouygues, Free, ou SFR.
D’ailleurs, selon les données de l’Arcep (Agence de régulation des communications électroniques et postes),  l’investissement moyen dans le secteur des Telecom est passé de 21.2% du chiffre d’affaire 1995,  à 11.3% en 2004, et 14% en 2007, soit une baisse d’un tiers. En ce qui concerne la part du chiffre d’affaire de France Télécom consacrée à la R et D, la chute est encore plus brutale, de 3.7 à 1.3 %. Par contre, les dépenses de communication ont explosé. Vive la concurrence libre et presque parfaite ?

Les monopoles contre le déclin technologique

Ou vive le monopole ? On peut légitimement se demander si les structures de monopoles et d’oligopoles, ne sont pas les seules à pouvoir imaginer, concevoir, financer des innovations de ruptures, innovations faisant appel à la fois à des avancées fondamentales et à la science appliquée et que les Etats et la recherche publique ne parviennent pas à engendrer, faute d’une vision et d'une expérience industrielles. Du moins lorsqu’il s’agît de monopoles naturels, reposant sur la construction d’une barrière technologique forte – et d’ailleurs, les plus conséquents d’entre les libéraux - Hayek par exemple – contestent même l’intérêt d’agir contre ce type de monopoles et dénient à l’Etat le droit de le faire. Avec l’idéologie de la concurrence libre et parfaite, avec la lutte artificielle, volontariste, bureaucratique contre les monopoles naturels risquent alors fort de disparaître les grandes innovations ou  inventions. Nous devrions rapidement voir, c’est peut-être déjà le cas, s’enclencher un relatif déclin technologique, un ralentissement de l'innovation.
Oui, mais les monopoles sont peu incités à développer leurs innovations ? C’est là un autre problème, pour lequel il existe des solutions ; mais c’est un problème subalterne, car enfin, on n’a jamais vu développer une invention qui n’a pas été faite.


mardi 18 décembre 2012

Les Pôles de compétitivité jouent-ils bien leur rôle ?


Les Pôles de compétitivité jouent-ils bien leur rôle ?


Une réflexion territoriale

Les Pôles de compétitivité ont été créés en 2005, à partir d’une réflexion sur l’innovation et l’aménagement du territoire initiée sous l’égide de la Caisse des Dépôts. Elle est née de la constatation de l’efficacité des clusters (Californie, Nord de l’Italie…) regroupant sur une base géographique des industries et centres de recherche actifs dans un même domaine industriel, à la fois éventuellement concurrents et partenaires, et du manque en France de grosses PME innovantes et exportatrices, ancrées dans les Régions. La structure en clusters permet de s’unir pour capitaliser les expériences, le savoir-faire, de s’associer pour répondre à des défis ou à des appels d’offre complexes, de stimuler l’innovation.
Pour faire simple, prenons une multinationale A possédant dans une région française un centre de recherche et de production A1, et un autre centre A2 en Asie, et une PME possédant dans la même région un centre B, travaillant dans le même domaine. Du point de vue des sociétés, A1 et A2 sont concurrent de B ; du point de vue du territoire, A1 et B sont partenaires naturels, et concurrents de A2.
L’idée des pôles de compétitivité est donc basée sur une logique territoriale. Elle vise à :
- accroître l’innovation par la mise en réseau, le développement de synergies et de collaborations entre entreprises, instituts de recherche et organismes de formation sur des territoires donnés, soutenir le maintien et le développement d’activités innovantes, créatrices
d’emplois et de valeur ajoutée sur les territoires concernés ;
- améliorer l’attractivité de ces territoires et, plus globalement, la compétitivité industrielle française
71 pôles de compétitivité ont été créés (par exemple Cap digital (numérique) et Medicen (médical) en Île de France, Aerospace Valley et  Canceropole à Toulouse, Minalogic (microélectronique) à Grenoble…) Un  rapport d’évaluation de ces pôles a été remis au gouvernement en novembre 2012, aux ministères les plus impliqués : redressement industriel (Arnaud Montebourg), PME, innovation, économie numérique (Fleur Pellerin) (rapport Technopolis)
L’évaluation globale est plutôt positive, néanmoins les auteurs signalent, (parfois préconisent) des évolutions inquiétantes pouvant conduire à manquer le but poursuivi en raison principalement  d’un saupoudrage inefficace- spécialité française-, et d’un manque de focalisation sur le but principal, le développement régional basé sur des clusters d’entreprises innovantes.

Fonctionnement des Pôles de compétitivité

Le budget moyen des pôles s’élève à 1,09 M€ en 2011. La part d’autofinancement, constituée des seules cotisations et prestations, est de 28%.  5,7 Mrds d’euros ont été investis dans les projets de R&D labellisés par les pôles de compétitivité en 4 ans ce qui correspond à 4,5% des dépenses nationales de R&D sur la période.
En moyenne, l’équipe d’animation d’un pôle comporte 11 personnes, 8 ayant un statut de salarié.      
Les deux tiers des entreprises déclarent avoir créé des emplois et 84% déclarent en avoir maintenu du fait de leur adhésion aux pôles. Un tiers des entreprises adhérentes déclare que leur adhésion leur a permis d’augmenter leur chiffre d’affaires et d’améliorer leur capacité à exporter. Plus de la moitié des entreprises adhérentes déclarent avoir augmenté leurs investissements et leurs effectifs de R&D ; près de 60% des entreprises adhérentes déclarent avoir mis en place de nouveaux partenariats. 93 start-ups sont issues directement des pôles de compétitivité. Autre point positif : l’implication des PME qui représentent plus de la moitié des adhérents.

Les problèmes

Un interventionnisme étatique brouillon et pesant : « les pôles disposent d’un nombre élevé d’interlocuteurs représentant l’État…Cette multiplicité d’acteurs nuit à la lisibilité et à l’efficacité du dispositif. » « Le processus de labellisation, d’expertise et de sélection des projets présentés au FUI (Fonds Unique interministériel) est complexe et long ». Ajoutons que le temps des arbitrages interministériels n’est pas celui des start-up et conduit à des échecs.
Une gouvernance insatisfaisante : Même si une très grande majorité d’adhérents sont satisfaits du fonctionnement, les auteurs du rapport notent que « Les PME sont deux fois moins représentées dans les instances de gouvernance que leurs poids dans les adhésions. Les organismes de formation et de recherche sont, eux, inversement surreprésentés par rapport au nombre d’adhésions avec 29% des membres des instances de gouvernance.
S’il est satisfaisant de voir les Universités fortement impliquées, leur rôle dans la gouvernance laisse penser que les pôles de compétitivité sont en partie utilisés pour pallier à un financement insuffisant de la recherche universitaire plutôt qu’au développement de nouveaux produits ou services industriels,  ce qui semble aussi confirmer par les remarques suivantes.
Un développement insuffisant des projets, un manque de résultats industriels : « Les innovations de services, d’organisation et de marketing qui offrent des gisements de croissance importants pour l’ensemble des entreprises » sont insuffisant développés, au profit sans doute d’une recherche plus fondamentale.
« L’action des pôles s’est portée davantage sur l’émergence et la structuration des projets de R&D que sur leur accompagnement et le suivi des résultats et des innovations produites… Les dernières étapes du cycle d’innovation avant la mise sur le marché ne sont pas bien couvertes par les instruments publics de financement et insuffisamment accompagnées par les pôles »
Traduction libre : les projets restent trop encore au stades de projets, les start-up, au stade de start-up, les prototypes au stade de prototypes. Les Pôles n’ont ni la motivation, ni les compétences, ni les moyens d’un développement industriel, même à petite échelle.
Cette interprétation est confortée par deux autres remarques : « Les projets de R&D de taille intermédiaire (généralement entre 250 et 750 k€), en particulier portés par des PME, ont du mal à obtenir des financements publics ».
« Les acteurs de l’écosystème fédérés par les pôles doivent désormais accroître leurs efforts pour obtenir encore davantage de résultats commercialisables, à travers une vision complète du cycle du projet. Pour ce faire, il est nécessaire de mettre en place un instrument d’observation efficace et fiable concernant les « résultats » finaux des projets de R&D des pôles, ainsi que de toutes leurs actions susceptibles de déboucher sur des innovations (quel
que soit leur type) ; d’envisager les mesures à même d’assurer leur commercialisation dans les
meilleures conditions : mobilisation d’instruments d’ingénierie financière au niveau de la démonstration et de la commercialisation. 

Une inégalité territoriale persistante : « Les financements sont concentrés géographiquement. L’Île-de-France bénéficie de 28% des financements au titre des projets de R&D, devant la région Rhône-Alpes (22%). Cinq régions reçoivent 70% des financements »


Pas orientés suffisamment vers l’industrialisation !

L’ensemble de ces remarques pointe à mon avis vers une conclusion qui n’est pas suffisamment soulignée par les rapporteurs, (qui recommandent une classification assez absconse et dangereuse en pôles de compétitivité internationaux et pôles d’innovation régionaux) : les pôles de compétitivité ne sont pas assez fidèles à leur mission première, le développement industriel local par la synergie d’intervenants locaux ( grandes sociétés, PME, organismes de recherche et de formation, mise en valeur de ressources ou produits locaux). Ils ont peut-être trop orienté vers la recherche, pas assez vers l’innovation industrielle.
Les Pôles de compétitivité réussiront et constitueront un atout formidable s’ils se refocalisent sur cette mission
Les Pôles de compétitivité échoueront s’ils dispersent leurs efforts. Ils échoueront  si l’on veut leur faire jouer un rôle de substitution de l’Etat dans le financement de la recherche publique.
Les Pôles de compétitivité échoueront si l’on veut qu’ils remplacent l’AII, l’ex agence pour l’innovation industrielle, dissoute et jamais remplacée dans son rôle d’identification, de soutient et financement d’ « innovations de rupture », un rôle ambitieux et indispensable, mais dont ils n’ont, et de beaucoup, ni les compétences, ni les moyens – même les pôles internationaux prônés par les rapporteurs.
Pour cela, il est indispensable de renforcer le rôle régional dans le pilotage des pôles et de diminuer le rôle national, et d’augmenter la réactivité des décisions. Cela devrait être le cas si le troisième acte de la décentralisation, prévu en 2013 clarifie les rôles et implique davantage les régions dans le pilotage de l’innovation, comme l’affirme une source de Bercy (Le Monde, 27 nov 2012). Mais il est vrai que la même source précise : « Rien n’est encore écrit…). Il va de soi que le rôle des Régions devrait aussi être accru dans la Banque publique d’investissement. Deux combats portés  entre autres élus locaux  par Ségolène Royal, très impliquée dans les politiques régionales d’innovation..
Enfin, les rapporteurs affirment que « la différence entre un bon et un mauvais pôle…dépend beaucoup de la personnalité et de l’expertise des équipes ». Les pôles de compétitivité, pour réussir, nécessiteront un renforcement de leur encadrement, particulièrement en personnes ayant une expérience de recherche et développement industrielle significative.

jeudi 6 décembre 2012

Formations médicales_Arrêter le moins disant et la dérégulation !


 Deux absurdités : le numerus clausus et les directives européennes sur les équivalences

27 % des médecins exerçant en 2012  en France ont obtenu leur diplôme à l’étranger. : 17% en Algérie, 16.8 % en Roumanie, 9.9 % en Belgique,  6% de Syrie, 6 % en Maroc. Et il s’agit des médecins installés, la situation sera encore bien pire quand les étudiants actuellement en formation exerceront. En ce qui concerne la Belgique et la Roumanie, ce sont clairement très majoritairement des stratégies permettant de contourner  les  concours français, plus sélectifs. L’afflux d‘étudiants français en médecine, mais aussi infirmiers, kinésithérapeutes, vétérinaires… en Belgique a conduit les autorités belges à introduire ou durcir un système de quota pour limiter les inscriptions étrangères.
23% des dentistes installés en France en 2012 on étudiés hors de France : 52% viennent de Roumanie, 13% d’Espagne, 7% en Belgique, 5 % en Espagne.
Clairement, la directive européenne sur les équivalences est en train d’aboutir à un moins-disant généralisé en matière de formation, et, en matière de formation médicale, c’est sans doute encore moins acceptable qu’ailleurs. Nous en voilà ramené, grâce à la politique européenne, à ce qu’était la France avant la Révolution et l’Empire, où des étudiants en médecine recalés à Paris étaient fort bien accueillis, moyennant finance, par la faculté de Dijon, laquelle leur délivrait un diplôme qui leur permettait d’exercer partout en France…sauf  dans la région dijonnaise. L’Europe, ou la marche arrière toute !
La situation risque encore d’empirer et le moins disant prend des proportions alarmantes avec des démarches comme celle de l’Université privée portugaise Fernando Pessoa. Elle vient d’installer en France même , à Toulon, une antenne, où pourront être formés des dentistes, des pharmaciens, des orthophonistes, sans passer le moindre concours, la période des inscriptions étant en plus astucieusement décalée pour recueillir les étudiants ayant échoués aux premiers partiels des concours français…Leurs diplômes devront ensuite être reconnus, grâce au système d’équivalence européenne. (Le Monde, 06 décembre 2012)
C’est évidemment un détournement complet des concours, une dérégulation totale de la formation des professions de santé. L’Union Nationale des Etudiants en Chirurgie Dentaire a protesté, sera-t-elle entendue ? Face à une situation identique, l’Etat Italien  a révoqué l’autorisation d’ouverture d’une antenne de l’Université Pessoa, en affirmant son droit à garder sous son autorité les études médicales, en tant que partie intégrante de la politique de santé. L’Espagne est confrontée au même problème, et abuse de l’inerte bureaucratique pour différer sa décision quant à l’ouverture d’une Université privée Pessoa aux Canaries. Vraisemblablement, l’affaire remontera jusqu’à la Cour de Justice européenne.
La France est particulièrement menacée en raison d’un système déraisonnable de quota, absurdement mal géré par les Ordres professionnels ; et même pas en faveur des professionnels installés, puisque ceux-ci peinent à trouver des successeurs pour racheter leurs cabinets. Mais c’est un autre problème, connexe, mais différent.
La dérégulation des professions de santé, l’absence de garantie des Etats nationaux, le moins disant généralisé en matière de formation sont des conséquences logiques et inévitables de la politique européenne de reconnaissance automatique des diplômes. Cette politique marche cul par-dessus tête, en mettant en place une reconnaissance sans tenir compte des cursus et niveaux.
En ce qui concerne les études médicales, la France doit se joindre à l’Italie et aux pays qui le souhaiteront, pour faire reconnaître que les formations médicales sont partie intégrantes des politiques de santé, et donc à responsabilité nationale


samedi 1 décembre 2012

Expertise et démocratie _ les règles du débat

La démocratie ne peut plus vivre sans devenir participative, sans instaurer un trialogue continu entre l’opinion publique, les experts et les gouvernants, trialogue qui suppose un débat de qualité. Entre expertise et démocratie, le lien n’est pas simple ; du moins quelques affaires récentes permettent, si l’on en tire les leçons, d’éviter des erreurs dommageables à la démocratie et à la société.

Abeilles ; la faillite de l’évaluation des pesticides

C’est sous ce titre que Le Monde du 10 juillet 2012 publie un article analysant la raison pour laquelle des insecticides comme le Gaucho, le Régent, le Cruiser- les néonicotinoïdes- ont pu être utilisés pendant vingt ans. Pendant vingt ans, les apiculteurs ont vu dépérir massivement leurs ruches, ils ont très vite mis en cause ces insecticides, et pendant vingt ans ils n’ont pu se faire entendre des industriels et des agences publiques.
Il est apparu que les protocoles pour évaluer la toxicité de ces insecticides n’étaient pas pertinents, qu’ils ne prenaient pas en compte l’effet d’exposition prolongées, comme c’est le cas avec les semences enrobées, ou les expositions sublètales ( on peut tuer une abeille en lui faisant perdre le sens de l’orientation sans que cela se manifeste par une toxicité immédiate), ou encore des effets de synergie. Les choses ont commencé à changer lorsque des apiculteurs membres de la Coordination apicole européenne se sont rendu à Bucarest en 2008 à une réunion de la commission internationale chargée de la standardisation des tests d’évaluation. Ils n’ont pas été mal accueilli, mais se sont aperçu que les discussions ne prenaient pas du tout en compte leur problème ; ainsi, un produit pouvait être considéré à bas risque s’il ne tuait que 50% des abeilles ! (« Nous étions dans une ambiance très cordiale, avec des gens très avenants, qui proposaient des choses tout à fait inacceptables »). En dehors même du fait que les experts étaient tous subventionnés par l’industrie phytosanitaire, ils ne se rendaient simplement pas compte de ce qu’ils entérinaient !
D’où une première leçon : l’expertise et le débat ne peuvent se faire entre experts, en  l’absence des parties prenantes.

Le Mediator

Interview intéressante d’Irène Frachon, la cardiologue qui s’est battue avec acharnement  pour faire reconnaître la responsabilité du Mediator dans les valvulopathies apparues chez les patients traités par ce produit. Alors que les attaques contre les experts, notamment de l’ex agence du médicament, se sont multipliées, au point de créer un climat nauséabond et des refus en série de médecins d’assurer des taches d’expertise, Mme Frachon rappelle qu’il est impossible de trouver des experts indépendants et compétents, et que d’ailleurs, ce n’est pas parce qu’un expert a vu son laboratoire financé pour effectuer une étude qu’il sera malhonnête – et il vaut d’ailleurs mieux qu’il ait effectué de nombreuses études pour des partenaires divers.
Aucun débat ne peut s’instaurer avec la suspicion générale à l’encontre des experts. Il n’existe pas d’experts indépendants, mais il peut et doit exister une évaluation indépendante, car totalement transparente. Chaque expert doit faire connaître en totalité ses collaborations et conflits potentiels d’intérêt. Chacune des interventions doit être tracée dans un document synthétique et consultable.

L’affaire Seralini et les «cinquante pour cent de médicaments inutiles » des Pr Debré et Even

Par deux fois, le professeur Seralini a annoncé à grand renfort de publicité des résultats  prétendant prouver la toxicité des OGM, en utilisant des protocoles expérimentaux dont les experts ont unanimement réfuté la validité, d’abord sur des cellules placées en état de stress, puis sur des rats Sprague Dawley pendant deux ans. La dernière étude s’est accompagnée d’une véritable manipulation de l’opinion publique, à grand renfort d’images de tumeurs spectaculaires,  avec embargo sur les résultats pour éviter que des experts puissent être consultés avant publication, et sortie simultanée d’un livre et d’un film. La publication d’un véritable pamphlet anti-médicament par deux professeurs retraités, Debré et Even, qui affirme l’inutilité de 50% des médicaments, et a été dénoncé, chapitre par chapitre, par spécialistes et médecins traitants désespérés de voir des patients tentés d’arrêter leurs traitements est tout aussi inadmissible. Ces attitudes ne sont pas des contributions utiles, bien au contraire, à quelque débat que ce soit. Lorsqu’une vérité scientifique positive peut être énoncée, l’entretien du doute est une stratégie de mauvaise foi qui dissimule bien souvent des intérêts particuliers et doit être dénoncée par les instances compétentes (Académies, société savantes…). Si une bonne science n’est pas forcément éthique, aucune éthique ne peut prétendre reposer sur une mauvaise science.

Le débat sur l’énergie

La France commence en novembre 2012 un débat indispensable sur la politique énergétique. Ce débat devra notamment faire connaître à l’opinion les ordres de grandeurs physiques, qui fixeront ce qui est possible ou pas, préciser les coûts et conséquences des différents scenarios envisagés etc. Deux associations, Greenpeace et les Amis de la Terre ont refusé la présence dans le Comité de Pilotage d’un ancien patron du Commissariat à l’énergie atomique, M. Pascal Colombani, désigné par Mme la Ministre de l’Environnement. Cette récusation d’experts utiles est inacceptable ; on n’attend pas d’un expert qu’il soit neutre entre la vérité et le mensonge, on attend qu’il donne sa vérité, appuyée sur son savoir et son expérience, en toute transparence, et qu’il accepte d’en débattre. De plus, malgré la démission de M. Colombani, ces deux associations continuent à boycotter le débat.
Aucun débat n’est possible avec ceux qui manient ainsi l’exclusive, le soupçon systématique, la disqualification, voire l’insulte et la diffamation de leurs contradicteurs. Ils refusent l’échange et la discussion d’arguments rationnels, préférant l’affirmation de prétendues valeurs. Ils ignorent le débat, la démocratie doit les ignorer ; non pas les réprimer, mais cesser leur donner une parole qu’ils veulent proférer sans la soumettre à la critique.