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mardi 17 décembre 2013

Big Data is watching you

NSA : Non, on ne savait pas

 J’étais en Allemagne fin octobre lorsque fut révélée l’écoute par la NSA des communications d’Angela Merkel. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les dirigeants allemands, au moins dans leur communication, n’ont pas réagi sur un mode vaguement cynique, du type « on le savait déjà, ça se fait depuis toujours etc. » mais n’ont pas hésité à faire part de leur surprise et de leur indignation. Oui, il y avait un programme d’écoute et de surveillance anti-terroriste, mais ce que révélait le transfuge de la NSA Edward Snowden, allait évidemment bien au-delà, un au-delà qu’ils avouaient naïvement inimaginable, qu’en tous cas, ils n’avaient pas imaginé, et qui les scandalisait profondément, de nature à rompre la tradition de confiance entre l’Allemagne et les USA.

Faut-il le dire ? Je trouve cette réaction beaucoup plus naturelle et intéressante que celles des faux intelligents, faux informés, faux cyniques et vraies dupes  qui fut celle de notre gouvernement et d’un certain nombre d’autres.

Surtout si au-delà de l’indignation, la reconnaissance de ce qui s’est passé, des capacités d’écoute inouïes de la NSA permet une prise de conscience citoyenne et de bâtir une réponse européenne à ce qu’il faut bien informer l’impérialisme américain sur l’information, le seul peut-être qu’ils puissent encore se permettre, mais aussi le seul- peut-être-, désormais important.

Il faudra d’ailleurs tout de même songer à accorder un asile politique (en attendant un prix Nobel de la Paix ?) à Edward Snowden là où il le souhaitera ; il est assez étrange que ce héros de la liberté et de la démocratie se trouve contraint à résider en Russie.

 L’impérialisme numérique américain

 Résumons très succinctement les révélations de Snowden : chaque jour, les opérateurs Verizon, British Telecom, Vodafone, Global Crossing, Viate, Interoute  livrent  à la NSA la totalité de leurs données téléphoniques, internes aux USA et USA étranger. La NSA a accès aux serveurs de Microsoft, Yahoo, Google, Facebook, Apple…et peut surveiller les communications des internautes grâce à des portes d’entrée placées dans les logiciels des principales compagnies américaines. 97 milliards de données issues des réseaux téléphoniques et internet ont été collectées. La NSA a pénétré les grands axes de communications chinois via les routeurs, ce qui leur donne accès aux communications de centaines de milliers d’ordinateurs sans avoir besoin d’en pirater un seul.  L’oranisme a piraté des services de messageries chinois et collecte des millions de sms, ainsi que la prestigieuse université TsinHua.  Les services secrets US interceptent le trafic de plus de deux cents câbles de télécommunication sous-marins -ce programme Tempora collecte les emails, messages Facebook, historiques de recherche passant par ces câbles. La NSA a accès à toutes les données des smartphones iPhone, Blackberry, Androids.  Les ambassades (ainsi que leurs représentations à l’ONU) de France, d’Italie, de Grèce, du Brésil, du Japon, du Mexique, de l’Inde, de la Corée du Sud sont systématiquement écoutées, ainsi que plusieurs bureaux de l’Union Européenne, y compris son siège à Bruxelles, ainsi que près d’une centaines de leaders mondiaux, dont la chancelière allemande Angela Merckle, la présidente brésilienne Dilma Youssef. En France, le ministère des affaires étrangères et la présidence ont fait l’objet d’intrusions.

Les entreprises et compagnies d’état brésiliennes et indiennes ont fait l’objet de surveillances systématiques. La France, l’Inde, Le Brésil (des pays éminemment suspects de menées terroristes contre les USA) sont parmi les plus espionnés par la NSA  On s’est moqué de la gigantesque collecte de communications effectuée par la NSA entre décembre 2012 et janvier 2013 en France (70 millions de communications téléphoniques). C’est que le but n’est évidemment pas la lutte contre le terrorisme, mais une cartographie systématique des contacts et réseaux.

Les prétendues nécessités de la lutte contre le terrorisme ont abouti à un véritable marché de dupes, qui a permis aux services américains d’organiser un espionnage numérique systématique pour des raisons commerciales… et principalement contre des alliés.

Et si la NSA a efficacement organisé un espionnage numérique universel, elle ne parvient même pas à protéger des données stratégiques : ainsi, le Financial Times du 29 octobre 2013 dévoile qu’un citoyen britannique est poursuivi pour vol massif de données qui lui auraient permis de pouvoir établir des milliers de faux documents d’identité de services officiels américains… attrapé pour avoir été un peu trop bavard sur les réseaux : « You have no idea how much we can fuck with the US government ».

Non, personne avant les révélations de Snowden ne soupçonnait vraiment l’ampleur de ces écoutes, la tromperie des USA et le véritable dévoiement de la lutte anti-terroriste vers un impérialisme américain numérique. Pas les Allemands, pas les Brésiliens, pas les Indiens, qui se sont indignés, et la confiance de tous les pays, et singulièrement de leurs ex-alliés, envers les USA sera durablement affectée ; et sans doute pas même les Chinois, qui ont en urgence doublé le nombre de leurs agents affectés à la « protection » numérique.

Alors, il serait sans doute temps que l’Europe décide de la meilleure façon de protéger ses intérêts numériques et cesse de se faire piller ; et que les citoyens européennes décident de ce qu’ils veulent ou ne veulent pas en matière de Big Data.

 Les facteurs de résistance

 Certes les citoyens de toutes nations, aux USA mêmes, se mobiliseront (en passant, Snowden n’est nullement un gauchiste ou un communiste, mais se rattache plutôt au courant libertarien) contre les plus atteintes les plus grossières aux libertés ; des associations, des réseaux efficaces, des militants, des activistes mèneront un combat utile et parfois efficace. Snowden n’est pas seul, il a été activement soutenu, mais ce soutien, face aux capacités d’action des USA est forcément limitée. Ainsi, le service de messagerie Lavabit, qui permettait à Snowden de communiquer de manière cryptée, a refusé toute collaboration avec la NSA… mais a dû fermer son site.

Les activistes du net et défenseurs des  libertés publiques joueront un rôle extrêmement utile, parfois héroïque, d’alerte et de dénonciation, mais il est clair qu’ils ne pourront pas empêcher la collecte massive de données, tout simplement parce qu’il s’agit aussi d’une évolution technique porteuse d’immenses potentialités et progrès, d’un axe majeur de développement de nos économies. Entretenant une indispensable conscience citoyenne, ils peuvent tout de même complètement disqualifier les firmes ou institutions qui feraient un usage inadmissible des données collectées.

Ce qui nous amène à un autre facteur de résistance important : les Vérizon, Google, Facebook, Vodafone, Blackberry ont été très mortifiés de la révélation par Snowden de leurs relations avec le NSA ; et cela n’est pas bon pour leurs affaires.

Néanmoins, le Big Data fascine les mathématiciens, sociologues, économistes, par les observations qu’il leur permet sur les comportements ; et aussi les épidémiologistes, les médecins, les chercheurs qui veulent faire progresser la médecine prédictive, la médecine personnalisées, étudier l’influence de l’environnement sur la santé etc. (cf le numéro de décembre 2013 de La Recherche sur le Big Data.

Oui, mais des chercheurs sont parvenus assez facilement à identifier des donneurs d’ADN anonymes pour le projet 1,000 génomes ; la société Netflix, qui propose des films en streaming, a rendu publique l’activité d’un demi-million d’utilisateurs anonymisés pour améliorer sons système de recommandation. Il n’a pas fallu très longtemps à deux chercheurs de l’Université du Texas pour démontrer qu’ils pouvaient remonter à l’identité et aux préférences politiques et orientations sexuelles de plusieurs utilisateurs.

Comme l’écrit Adelyne Decuyper (La Recherche,décembre 2013), nous acceptons que notre banque en sache beaucoup sur nous : salaire, allocations familiale, cotisations syndicales ou politiques, consultations médicales, et nous fournissons ces informations de manière volontaire et en confiance.

Le Big Data se développera ; mais dans ce nouvel espace numérique, dans ce nouvel ouest à conquérir, il faudra des règles. L’impérialisme américain ne peut continuer à se déployer sans contrôle et à piller sans opposition ses concurrents ; les libertés, la privauté de chacun ne peuvent être constamment menaçées.

Il est temps que l’Europe s’intéresse au sujet, si nous voulons décider par nous même de ce que nous acceptons ou refusons, et non nous le faire imposer par d’autres
 
 
 

lundi 2 décembre 2013

Electricité : vers le grand noir !

Vers 1905, le citoyen Pataud, anarcho-syndicaliste fondateur du syndicat des électriciens rêvait de plonger Paris dans le noir afin de déclencher le grand soir, une alliance de fait entre écologistes exploitant la phobie nucléaire et les ultra-libéraux de la Commission Européenne est en train de réaliser les fantasmes du citoyen Pataud

Le RTE (réseau de transport électrique) a prévenu : en 2016,  le réseau approchera de la congestion et des régions entières pourraient être plongées dans le noir et le chaos.(cf. Le Monde 19 novembre 2013)

Eole, c’est du vent !

Une des raisons principales en est l’absurde politique éolienne : la production éolienne ultra subventionnée et prioritaire sur le réseau, cette énergie produite lorsque le vent le veut bien et non lorsqu’on en a besoin, ne permet absolument pas de faire face aux demandes électriques. Plus il y a d’éoliennes, plus il faut de centrales à gaz –génial pour le bilan climatique, et les centrales à gaz, nous les avions fermées. Ajoutons à cela l’existence d’un véritable lobby écolo-affairiste, nourris aux tarifs subventionnés et aux niches fiscales, se ruant sur les maries rurales auxquelles ils font miroiter le nouveau pactole dans le vent, entraînant une multitude de prises illégales d’intérêts de certains élus (Jean-Louis Butré, Fédération environnement durable Marianne, 30 novembre 2013). Une autre raison ; le frein mis en France à la construction nucléaire – et bientôt ; nous serons incapable de construire une centrale sans les Chinois, qui, eux avancent à grands pas. De plus, l’énergie éolienne est chère, et entraîne une véritable écotaxe électrique, géante à côté de la trop fameuse écotaxe routière, qui se chiffrera par plus d’une centaine d’euros par an pour chaque consommateur. Enfin l’abandon par l’ Allemagne du nucléaire a été catastrophique, et a déséquilibré le système européen, entraînant même le remplacement des très utiles centrales à gaz par des centrales à charbon, moins chères, mais plus polluantes.

La politique Européenne

Cette politique a été bien caractérisée (et exécutée) par Claude Mandil, directeur de l’agence internationale de l »énergie de 2003 à 2007 : « la Commission Européenne, obsédée par le marché, a failli sur la question de la sécurité d’approvisionnement. La marché intérieur a été progressivement bâti depuis vingt ans, sous forte pression idéologique, avec la conviction que l’on se porterait d’autant mieux qu’on confierait plus aux marchés et moins au politique. Résultat : il ne permet plus bien entre autres de prendre en compte les investissements de sécurité, de développer des marchés de capacité pour faire face à l’explosion des énergies renouvelables intermittentes. Une réforme en profondeur s’impose »

Pourtant, une saine  compréhension des lois économiques de base indique qu’il existe des monopoles de faits ( par la géographie, la technique, l’intensité capitalistique, le service public) ; et de nombreux et catastrophiques exemples ont montré que chaque fois que par idéologie, on veut imposer le marché et la concurrence, le remplacement de ces monopoles étatiques par des oligopoles privés conduit tout simplement à la pénurie, les nouveaux gérants n’ayant aucun intérêt à réaliser les investissements massifs nécessaires et se contentent de voir monter le prix d’une ressource qu’ils raréfient jusqu’à la pénurie. La privatisation de l’électricité en Californie, celle des transports ferroviaires en Angleterre l’a prouvé à l’envie.


Stop à la privatisation de l’hydroélectrique !

Pourtant, les ayatollah libéraux de la Commission ne l’ont toujours pas compris, au point qu’ils veulent encore imposer la concurrence sur l’énergie hydroélectrique, et cela se joue en ce moment, et c’est extrêmement grave ! Là aussi, 1) c’est un marché naturellement monopolistique – on ne peut pas construire autant de barrages que l’on veut. 2) C’est une industrie où la sécurité est primordiale et le profit ne peut être le seul moteur – les barrages ont tué plus que le nucléaires. 3) C’est un secteur qui a été relativement négligé ces dernières années et qui nécessite de gros investissements, pour la sécurité et aussi pour augmenter la productivité, et évidemment les opérateurs privés ne les feront pas. 4) Enfin, l’énergie hydroélectrique constitue une énergie durable et écologique au plus haut point, et une énergie d’appoint mobilisable à volonté lorsqu’une pénurie menace, justement ce dont nous avons le plus grand besoin !

Toujours, partout, un monopole public remplacé par un oligopole privé, c’est la pénurie et l’explosion des prix assurées! On ne peut se permettre cela pour cette ressource précieuse qu’est l’énergie hydroélectrique

A noter que les Allemands ont gentiment expliqué à la Commission que leurs monopoles régionaux équivalent à une concurrence au niveau national, et que donc, ils ne feraient rien ; que les Portugais se sont dépêchés de faire passer leurs concessions de service public sur l’hydroélectrique à cent ans etc ; et nous nous n’avons rien fait !

Au contraire même, la Cour des Comptes a cru bon d’appuyer la demande européenne de mise en concurrence des barrages hydroélectriques ; ils connaissent tellement bien le sujet qu’il a d’ailleurs fallu leur expliquer gentiment que la concession, pour des raisons techniques évidentes, ne pouvait se faire barrage par barrage, mais par vallées entières. (La Cour des Comptes, qui a pourtant un immense travail de comptable, de vérification des comptes publics à accomplir a trop tendance ces derniers temps à se mêler de tout, voire de stratégie industrielle et de recherche, et les chercheurs qui ont eu l’immense bonheur de voir ses auditeurs débarquer dans leurs instituts en ont généralement gardé un immense dégoût devant tant d’incompétence et de morgue). A-t-on jamais vu des comptables décider d’une stratégie industrielle ou d’une politique de recherche ?)

Pas d’industrie sans électricité !

Face à la menace imminente de pénurie d’électricité, le Ministère du redressement productif doit d’urgence s’occuper du dossier : pas d’industrie sans électricité ! Il faut stopper immédiatement la mise en concurrence sur l’hydroélectrique, définir une politique énergétique européenne qui tienne compte des modes de consommation et de production propres à chaque pays, renforcer les interactions internationales, engager de nouvelles unités de production, notamment nucléaires.

Et préparer la transition énergétique du siècle prochain, qui reposera sur la seule énergie massivement durable, le solaire !

mercredi 20 novembre 2013

Diego Rivera_Frieda Kahlo Un art positiviste

Un Mexique Positiviste

La France et le Mexique étant réconciliés, l’Orangerie accueille Diego Rivera et Frieda Kahlo pour une exposition émouvante et très courue, tant ce couple d’artiste bénéficie d’une faveur et même d’une ferveur d’un large public, et ce dans tous les pays.

Les commentaires de l’exposition nous apprennent que Frieda Kahlo a rencontré Diego Rivera lorsqu’il peignait la première de ces grandes peintures murales qui ont fait sa célébrité, et ceci dans l’amphithéâtre de l’Ecole Nationale Préparatoire, où Frieda étudiait.

Mais on ne nous dit rien sur cette Ecole Nationale Préparatoire, institution qui joua un grand rôle dans le Mexique moderne. Fondée en 1868 par Gabilo Barreda, ami et conseiller de Benito Juarez dans les bâtiments du couvent San Ildefonso, elle avait pour vocation de former l’élite administrative et politique de la nouvelle république selon les principes du Positivisme. Le mot d’ordre positiviste «Amour, Ordre et Progrès » figurait  au fronton de l’Ecole, ainsi que  la devise « Savoir pour prévoir afin de pourvoir », et l’enseignement y suivait le programme pédagogique comtien, avec une importance notable accordée aux sciences ; mathématiques, physique, histoire naturelle, géographie, histoire, latin, grec et  français y constituaient les matières principales.

Gabino Barreda était un positiviste convaincu qui avait suivi les cours de Comte lors de ses études de médecine en France. A l’effondrement de l’Empire au Mexique, il joua un rôle primordial dans l’établissement de la République, notamment par son Oracion Civica qui définit les grandes orientations du programme de Juarez. Durant le Porfiriat (1870-1910), la République mexicaine se voulut comme une république soeur de la France. L’élite Positiviste formée par Barreda – les Cientificos-, y jouaient un rôle primordial, avec des personnalités comme l’inamovible ministre des finances, José Yves Limantour, un descendant de Lorientais qui réussit l’exploit de redresser  les finances mexicaines, Justo Sierra, Président de la Cour Suprême et Ministre de l’Education et des Beaux-Arts, Pablo Macedo, maire de Mexico, et son frère Miguel, qui réforma le code civil…etc. Lors de l’inauguration de la statue d’Auguste Comte en 1902 sur la pace de la Sorbonne à Paris, les Mexicains, loin devant les Brésiliens, furent parmi les principaux contributeurs étrangers.

Diego Rivera, inaugurant son art mural par la peinture du grand amphithéâtre de l’Ecole Nationale Préparatoire, a-t-il pu échapper à cette atmosphère intensément positiviste ?

Art et  Positivisme

Le Positivisme donne pour mission à l’Art d’illustrer et de faire aimer les grands êtres collectifs, la Famille, la Patrie et surtout l’Humanité ; d’illustrer en quelque sorte le lien social, le système d’opinion partagée, les valeurs spirituelles qui définissent une société donnée.

« Il n’ y a d’esthétiques que les émotions profondément senties et spontanément partagées. Quand la société manque de tout caractère intellectuel et moral, l’art destiné à la retracer n’en aurait avoir non plus, et il se réduit à la vague culture de facultés trop naturelles pour devoir rester inactives, même lorsqu’elles n’ont aucun grand but. (Système de Politique Positive, Tome 1, p.300 , Paris, 1853). « Les beaux-arts, destinés surtout aux masses, doivent  en effet, par leur nature, éprouver l’indispensable besoin de s’appuyer sur un système convenable d’opinions familières et communes… C’est le défaut d’une telle condition, trop rarement accomplie dans l’art moderne, qui permet d’y expliquer le peu d’effets réels de tant de chefs d’œuvres conçus sans foi et appréciés sans convictions » (Cours de Philosophie Positive, 53ème leçon)

Pour le Positivisme, l’histoire est une science sacrée et « les vivants sont de plus en dominés par les morts » ; l’Art doit montrer, en sachant susciter l’émotion, cette solidarité des vivants entre eux, il doit aussi montrer ce lien avec le passé, et aussi l’avenir comme un destin partagé ; selon le mot de Renan : « avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore ».

La présence du passé et des morts, et celle aussi du présent et de l’ avenir, le défilement des générations d’un peuple, un art qui rend hommage aux grands hommes, et aussi au labeur et à l’héroïsme des masses, un art populaire et raffiné, qui fait appel à l’intelligence et à la culture et suscite l’émotion, immédiatement compréhensible et cependant au symbolisme profond et sophistiqué,  qui sait parler de classes sociales et de nations sans les opposer à l’Humanité, qui parle à tous, émeut tout  le monde ; c’est bien l’art de Diego Rivera, un art conforme aux conceptions positivistes.

Vasconcelos, le ministre des beaux arts du nouveau régime issu de la Révolution qui mit fin au Porfiriat, et qui lança le mouvement muraliste dont Diego Ribera fut le représentant le plus éminent, voulait créer une nouvelle culture et une nouvelle identité mexicaine,  donna aux artistes comme mot d’ordre : « Par ma race parlera l'esprit ».

Certes la Révolution se voulait bien l’adversaire du Porfiriat, Vasconselos pouvait bien moquer ces positivistes, ces cientificos dépourvus de lyrisme, Diego Rivera pouvait bien se revendiquer du communisme et non du positivisme- mais où y-a-t-il jamais eu un art communiste équivalent ? ; cet art de Diego Ribera est tout de même profondément marqué par les conceptions positivistes ; et consciemment ou non, il constitue l’exemple le plus convaincant d’un art positiviste.
 
 

lundi 4 novembre 2013

L’Ecole Polytechnique, la pantoufle et les députés

Deux députés, un UMP M. Cornut Gentille, et un socialiste, M Launay viennent, contre l’avis du gouvernement, de priver l’Ecole Polytechnique d’une subvention de 500.000 euros pour faire pression de façon à modifier le système de la pantoufle, c’est-à-dire les conditions dans lesquelles ils doivent rembourser leurs études. Depuis les années 1970, les Polytechniciens ne sont contraints de rembourser leurs études que s’ils n’effectuent pas une année complémentaire de formation, s’ils rentrent dans le service public et le quittent avant dix ans
 
« Les sciences, dans leur dernier état »
 
A Polytechnique, selon les vœux de ses fondateurs (Monge, Laplace, Berthollet, Carnot, Prieur) et de Napoléon qui y prit un intérêt particulier, on enseignera « les sciences dans leur dernier état ». Est-ce donc pour en faire de simples militaires, de simples administrateurs destinés à construire ponts, routes et ronds-points ? Non, bien sûr. Et Napoléon traita plutôt sèchement les généraux qui se plaignaient du niveau inutile des études scientifiques et réclamaient les polytechniciens aux armées ; ses polytechniciens ne devaient pas servir de chair à canon. Le but de l’Ecole a été clairement indiqué par Gaspard Monge, défendant – déjà- l’Ecole contre des députés qui attaquent l’Ecole en ces termes : « c’est peine perdue que d’y enseigner des objets totalement inutiles, le calcul différentiel et le calcul intégral… Pour construire une fortification, cela n’est nullement nécessaire » Réponse de Monge : « Lorsqu’on a créé l’Ecole, on voulait à la vérité, préparer des officiers et des ingénieurs, mais on avait un but bien plus vaste et bien plus élevé, celui de stimuler tout d’un coup le génie français, de rappeler l‘attention vers les sciences, de ranimer l’amour de l’étude, de rendre à la France un éclat non moins solide que celui de nos armées, de tirer la nation française de la dépendance où elle a été jusqu’à présent de l’industrie étrangère » Le but de l’Ecole, dès son origine, n’a pas été l’armée ou le service de l’Etat, il a été très clairement ce que l’on appelle aujourd’hui le redressement industriel. Dès les premières générations de polytechniciens figuraient Arago, Cauchy, Gay-Lussac, Poisson et bien d’autres. Des militaires ? des fonctionnaires ? Non, mais des savants, des ingénieurs, des industriels qui ont selon le vœu de Napoléon et de Monge donné pour un temps à la France une suprématie scientifique, technique, industrielle.
 
  Pour la Patrie, la Science et la Gloire
 
C’est la devise donnée à l’Ecole par ses fondateurs. Pour la Patrie, la Nation s’y l’on préfère, mais pas nécessairement l’Etat. Et, au fait, les Elèves de l’Ecole, comme d’ailleurs tous les fonctionnaires, ne sont pas payés par l’Etat, ils sont payés par la Nation, et l’Etat dans cette affaire là n’est qu’un caissier.
Sert-on davantage la Nation aujourd’hui, en étant fonctionnaire, ou bien chercheur, directeur d’entreprise, fondateur de start-up (jeune entreprise innovante), en bataillant dans une grande entreprise ou une PME pour s’imposer sur des marchés étrangers ?
Être fonctionnaire pendant dix ans, est-ce vraiment l’idéal pour remplir les fonctions d’une Ecole vouée dès sa naissance au redressement industriel, à l’excellence scientifique, technique, managériale ?
La règle sur la pantoufle de 1970 a été instituée pour encourager les jeunes polytechniciens à se lancer dans les eaux aventurées du privé plutôt que les carrières plus paisibles de la haute fonction publique. Ce besoin aurait-il disparu ?
Et que préfère-t-on ? Les Ecoles du travail ou celles de la connivence, des relations ? Celles de la compétence ou celles de la soumission aux idéologies du moment ? Celles du courage et de l’intelligence, ou celles de la duplicité et de la servilité ?
Et s’il l’on parle de pantouflage des expériences trop souvent répétées n’ont-elles pas montré la nocivité du pantouflage de fonctionnaires récompensés pour leur docilité à l’égard du pouvoir politique par des postes dans de grandes entreprises ? Ne devrait-on pas au contraire ne nommer dans les postes principaux de la haute fonction publique que des femmes ou des hommes ayant eu une expérience significative du privé – ou du moins, en imposer un quota significatif ?
Oui, c’est la tradition méritocratique de la Révolution, de l’Empire et de la République, de ce qu’il en reste malgré la dureté des temps : en France, les meilleures écoles payent leurs élèves sélectionnés après un dur concours et beaucoup de travail et d’engagement, les moins bonnes sont gratuites, les encore moins bonnes sont payantes. Nos collègues étrangers s’en étonnent d’abord ; lorsqu’on leur explique, ils admirent.
Alors doit-on forcer les Polytechniciens thésards, industriels, boursiers, créateurs d’entreprise, qui prennent le risque du privé à rembourser leurs études ? Polytechnique , c’est l’école par excellence, l’école par vocation, l’école historique du redressement industriel. Et cette manœuvre de Cornut Gentille, neveu de son oncle ministre, est celle, au choix multiple, de l’ignorance, de la bêtise, de l’envie, de la démagogie, de la médiocrité, du sabotage.
 
 

mercredi 9 octobre 2013

L’idolâtrie des index

On a pu lire et entendre partout qu’il existait un indicateur de compétitivité de Davos, et que ce méchant indicateur indiquait justement que la compétitivité (industrielle, des services, touristique ?) de la France avait encore diminué, qu’elle se situait maintenant derrières celle des Emirats Arabes Unis ( pour l’industrie pétrolière, c’est sûr), bref qu’il y  avait le feu au lac.

Il serait quand même indispensable et de saine hygiène mentale, qu’avant de commenter  a satiété de tels « index ou indicateurs », media et hommes politiques expliquent comment ils sont faits. Dixit le cher Auguste (Comte), qui dénonce « l’usage spécieux du langage algébrique, si souvent employé de nos jours à déguiser la médiocrité intellectuelle sous la prétendue profondeur…, susceptible comme tout autre, et même davantage de dégénérer en un verbiage vide d’idées ». Vide d’idées, mais souvent plein d’intentions manipulatoires !

Donc se méfier de tout prétendu index dont on ne sait pas comment il a été construit. Et un grand merci à  l’économiste Michel Husson, du conseil scientifique d’Attac, qui remplit son rôle indispensable d’enseignement populaire en décrivant dans le Monde du 13 septembre la manière dont est construite cet « indicateur de compétitivité ».
Il s’agit simplement d’interview de dirigeants d’entreprises de chaque pays considéré (et non d’étrangers, ce qui serait peut-être plus intéressant). Donc, les patrons français reconnaissent bénéficier d’infrastructures de qualité (France 4ème), mais sont entravés par une fiscalité défavorable à l’investissement privé (France 137ème sur 148 !). Mais peut-être que l’un est la conséquence de l’autre ?

Les patrons français  se plaignent des relations conflictuelles avec leurs salariés (France 135ème ???), des règles trop strictes de licenciement (144ème rang), des charges sociales (127ème rang)
Par contre, ils trouvent que leur (celle des dirigeants) culture d’entreprise est bonne (21éme rang) , qu’ils (les dirigeants) sont innovants ( 19ème rang - ils innovent tout seuls ?) et adoptent facilement les nouvelles technologies ( 17ème rang)

Cet index est sans doute révélateur… mais davantage sur l’état d’esprit des patrons que sur la compétitivité. D’autant qu’il ne semble pas mentionner un des principaux problèmes français : le manque de financement de la recherche, du développement et de l’innovation (capital risque, accès difficile au crédit, saupoudrage public, amorçage…)

lundi 2 septembre 2013

Brevets sur le Vivant ; l’Europe n’existe pas !

Industrie de la santé : une découverte n’est pas une invention
 
  A la fin des années 1990, la société de biotechnologie Myriad Genetics, a obtenu aux Etats-Unis plusieurs brevets sur les gènes BRCA1 et 2, gènes dont les mutations sont associées à un risque élevé de cancers du sein et de l'ovaire. Depuis, Myriad Genetics a exercé aux Etats-Unis un monopole sur le marché des tests de prédisposition aux cancers du sein et de l'ovaire, monopole qu'elle a tenté d'imposer en Europe. En 2004, la fronde de généticiens européens, lancée dès 2001 par l'Institut Curie, a conduit l'Office européen des brevets (OEB) à révoquer ou réduire les brevets en Europe de Myriad Genetics. La décision de l’OEB était assez acrobatique, basée sur une description jugée insuffisante, et non sur le fond : la question centrale de la non-brevetabilité des gènes, sur laquelle l’Office et la Commission européenne n’ont pas de position, voire sont plutôt favorables.
 En 2013, après un long combat de 4 ans mené par des associations de médecins et de patients qui est allé jusqu’à la Cour Suprême des USA, celle-ci a tranché sur le fond. Un brevet est une invention, par conséquent sont non valables tous les brevets qui revendiquent tout ou partie d'un génome isolé de son environnement, qu'il soit humain ou non, qu'il soit ou non le siège de variations, mutations délétères ou polymorphismes, apparus spontanément. C'est une très bonne nouvelle pour les patients et les médecins qui auront un accès plus facile à des tests génétiques qui ne pourront plus faire l’objet de monopoles (les brevets initiaux de Myriad interdisaient tout autre test de détection basé sur la découverte, qui ne constitue pas une invention, du rôle dans le cancer des gênes BRCA1 et 2, même si celui-ci était différent, voire supérieur au test Myriad)
En revanche, la Cour Suprême américaine a rappelé sa position sur la brevetabilité de la bactérie Chakrabarty, obtenue en laboratoire par croisement entre deux bactéries. Ce nouveau micro-organisme capable de digérer les pollutions pétrolières est brevetable, car absent de la nature et né de l'ingéniosité de l'homme.
De même, elle a validé la brevetabilité des ADN complémentaires (ADNc), molécules d'ADN synthétiques copiées in vitro à partir des ARN messagers transcrits des gènes, et qui permettent la synthèse de protéines utilisées comme médicament, accordant ainsi une sécurité juridique à l’invention et au développement de ces protéines médicaments (hormone de croissance, insuline, interférons, anticorps contre le cancer…) C’est aussi une bonne nouvelle pour le développement de ces thérapeutiques sophistiquées et coûteuses. La présence d’une sécurité juridique et de règles saines de propriété intellectuelle constitue une nécessité première pour favoriser la recherche et l’innovation. C’était une des premières brique indispensable pour l’Europe de la recherche proclamée par le traité de Lisbonne, un domaine dans lequel les institutions européennes auraient pu et dû avancer rapidement. Ca ne coûte rien ou pas grand chose, ça rapporte beaucoup. Or, rien n’a été fait .
 
Agriculture : brevets contre COV
 
Et cela ne concerne pas seulement la santé, mais aussi l’agriculture, avec des implications économiques énormes. Ainsi Monsanto vient d’obtenir un brevet européen sur un brocoli dont la tête allongée facilite la récolte ; et il y a aussi la tomate ridée, qui contenant moins d’eau, se prête mieux à la fabrication de tomates séchées, des melons plus résistants à certains parasites etc.
En France, le Haut Conseil des Biotechnologies a condamné la possibilité de breveter des gênes ou caractères natifs et rappelé que pour les nouvelles variétés de végétaux existe depuis longtemps en France un système qui fonctionne fort bien, le certificat d’obtention végétal, et qui est reconnu par plus de 70 Etats. On arrive à des décisions absurdes, comme celle obligeant un semencier français (Gautier semences) à payer une redevance pour des laitues qu’il commercialise depuis longtemps, parce qu’elles contiennent un gène de résistance aux pucerons, existant dans la nature, qu’une société néerlandaise vient de faire breveter !
 En accordant sans réflexion, sans doctrine, sans évaluation, sans reconnaissance du droit existant, des brevets sur des végétaux, les Offices Européens et la Commission européenne jouent contre l’Europe. En ces domaines, soit l’Europe n’existe pas, soit quand elle se manifeste, c’est pour se tirer une balle dans le pied.
 

samedi 17 août 2013

Oliver Sachs, Oncle Tungstene

Parlons sans détours : trop souvent la chimie est la science sacrifiée de l’enseignement secondaire, celle dont on rogne les horaires, (en cas de besoin pour la physique, par exemple), qui suscite généralement le moins d’intérêt chez les élèves, et parfois chez les professeur eux-mêmes. Comment donc faire aimer la chimie, car rien ne s’enseigne, ni ne s’apprend sans passion ? La période estivale m’a permis de découvrir une réponse qui est semble-t-il, passée assez inaperçue, et plutôt inattendue, puisqu’elle provient du célèbre neurologue Oliver Sachs auteur de L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau , Seuil 1988.
 
 Dans Oncle Tungstène, Olivers Sachs raconte « ses mémoires d'une enfance chimique », celle d’un petit juif londonien né en 1933, entre oncle Tungstène, qui dirigeait une usine d’ampoule sélectrique, oncle Wolframm, le géologue, oncle Etain qui possédait une mine, et dont la chimie fut la première passion.
 
Quelles recettes ? Une seule peut-être finalement, l’émerveillement. L’émerveillement qui passe d’abord par le sensations : les couleurs de l’or, du cuivre, du zinc, le poids du plomb ou du tungstène, la densité de la liqueur de Clerici, la froideur du diamant, et ce qui se passe lorsqu’on touche un glaçon avec un diamant tenu à la main, les cris de l’étain ou du zinc lorsqu’on les plie, les odeurs des esters acétiques, des amines et des sulfures , les métaux nobles et ceux qui sont passés de vils à nobles (le platine), ou au contraire, ceux qui, grâce à l’industrie ont perdu leur noblesse (où l’on apprend que Napoléon III dînait dans de la vaisselle d’aluminium tandis que ses invités n’avaient droit qu’à l’or…), puis la découverte de la fluorescence, des spectres d’émission des éléments – Oliver Sachs ne sortant jamais sans un spectrographe de poche). L’émerveillement toujours devant la diversité du monde minéral et l’ingéniosité chimique des hommes depuis la plus haute antiquité pour en isoler les métaux, puis les expériences spectaculaires de combustion de divers métaux dans divers gaz, de précipitations de jardins chimiques. L’émerveillement ensuite devant les techniques que la chimie a permis de développer, la photographie et ses multiples possibilités de virage (à l’or, au sélénium, au platine, au palladium…), la dissection des piles et la constructions de piles à lapomme de terre et ou au citron, la galvanoplastie…
 L’émerveillement qui mène à l’admiration devant les Boyle, Hooke, Scheele, Lavoisier, Davy, devant aussi l’ordre qui, malgré le désordre apparent règne dans la nature et qu’il faut trouver, et c’est toute l’histoire de la théorie atomique, de Dalton et Prout à Rutherford , Moseley, Bohr, en passant par Avogadro, Cannizzaro, Mendeleïev, les Curie, car Oncle Tungstène est aussi une excellente histoire de la chimie (malgré peut-être une sous-représentation des chimistes français) Parmi d’autres découvertes du livre, la lutte entre les lampes à incandescence (à filament de divers métaux) et les lampes à gaz à manchons de zircone, magnésie ou thorine), les machines à rayons X des marchands de chaussure, les spinthariscopes…
 Oui, cette autobiographie d’une enfance sous le signe de la chimie est un émerveillement contagieux, à partager…