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jeudi 9 juillet 2015

L’ Ecole Polytechnique détruite ? Le rapport Attali


Alors qu’un projet aberrant vise à bouleverser de fond en comble  la prestigieuse Ecole Polytechnique (voir notamment pour le détail des mesures absurdes Rapport Attali: ou comment tuer l'École polytechnique, Thierry Berthier, http://www.huffingtonpost.fr/thierry-berthier/rapport-attali-ou-comment_b_7559320.html); j’ai pensé intéressant de rappeler les circonstances de la création de l‘Ecole.

On peut se demander quelle rage, folie, saisit une partie de nos élites, des fonctionnaires de l’Education Nationale, apparemment écoutés par ce gouvernement, de détruire ce qui fonctionne encore bien dans notre enseignement  au lieu de s’attaquer à ce qui ne fonctionne pas ; désir de terre brûlée, égalitarisme néo montagnard, simple bêtise, le classement de Shangai qui rend fou ? Que l’on compare en tous cas avec le prestige et la considération  accordés, dans leurs pays respectifs,  à ces vieilles institutions, Oxford, Cambridge, Harvard, Princeton, le MIT, l’institut Lomonossov…Qui aurait l’idée d’un rapport Attali pour Harvard ?
 

L’Ecole Polytechnique : “Pour la Patrie, la Science et la Gloire” (Extrait de l’Empire des Sciences, Napoléon et ses savants, Poche Ellipses, 2015)
 Un complot des savants

En mars 1794 certains membres du Comité de Salut Public s’inquiétèrent. Comment former les officiers dont les armées révolutionnaires avaient besoin ? Les prestigieuses et efficaces écoles militaires de l’Ancien Régime avaient été fermées. L’enseignement révolutionnaire de l’Ecole de Mars, puis de l’Ecole Normale, ils n’y croyaient pas beaucoup. Il fallait autre chose. Par exemple, recréer Mézières, l’Ecole militaire d’élite par excellence. La future Ecole Polytechnique aura trois parrains politiques qui, tour à tour, la protègeront et veilleront avec constance et persévérance à sa survie et à son développement. Ils s’appellent Carnot, Prieur de la Côte d’Or et Fourcroy. Tous trois furent membres du Comité de Salut Public ; deux d’entre eux,  Carnot et Prieur, avaient étudié à l’Ecole du génie de Mézières. Auprès d’eux agissait “ un congrès de savants”, écrivit A. Fourcy, le premier historien de l'Ecole ; on dirait aujourd’hui un lobby. Y figuraient , au premier plan, Monge, ancien enseignant à Mézières et ancien examinateur de la Marine, et Laplace ; et aussi les chimistes Guyton de Morveau, Berthollet, Vauquelin, le physicien Hassenfratz, l’ingénieur Lamblardie, patron des Ponts et Chaussées. Les chimistes étaient particulièrement influents. Grâce aux procédés mis au point par le pauvre Lavoisier et par Berthollet, les armées françaises ne manquaient pas de poudre, malgré l’arrêt de l’importation des salpêtres indiens- alors que,  naguère, le manque de poudre avait mis fin à la guerre de Sept Ans.

Mieux que Mézières
Donc recréer Mézières, et même mieux.  Le projet pédagogique des fondateurs est ambitieux : il s’agît de fonder une Ecole d’un type nouveau, une école généraliste où l’on apprendrait les bases scientifiques fondamentales communes à tous les métiers techniques. “Ils virent que la science d’un bon ingénieur se compose de notions générales, communes à tous les genres de services, et de détails pratiques propres à chacun d’entre eux. Parmi les premières et au premier rang sont les mathématiques élevées qui donnent de la tenue et de la sagacité à l’esprit. Viennent ensuite les grandes théories de la chimie et de la physique. Celles-ci, fondées sur des définitions moins rigoureuses, mais procédant comme les mathématiques, développent cette sorte de talent qui sert à interroger la nature et montre les ressources qu’elle peut fournir. Enfin, on doit y comprendre les principes généraux de toutes les espèces de construction, dont la connaissance est nécessaire pour rendre l’ingénieur indépendant des circonstances et des localités. On eut donc dans la nouvelle école des cours de mathématiques pures et appliquées, des leçons de géométrie descriptive, de fortification, de dessin et d’architecture civile, navale et militaire. Quant aux détails pratiques, on les renvoya aux anciennes écoles, qu’on laissa subsister en élevant toutefois leur enseignement.” (Biot)

Pour Fourcroy, il faut donc prévoir une formation générale de trois ans au moins qui permette ensuite de suivre facilement les cours des écoles spécialisées : génie, artillerie, marine, topographie, Ponts et Chaussées… Pas question d’adopter le mode de recrutement de l’Ecole Normale : recrutement proportionnel à la population (un candidat pour 20.000 habitants), sélection des candidats par un jury populaire sur des critères moraux . Non, une solution sûre, éprouvée : le concours, comme celui que pratiquaient les examinateurs royaux Monge et Laplace, comme celui qu’ont brillamment réussi Carnot et Prieur. Devant la Convention, Fourcroy annonce carrément : “On veut appeler ceux qui sont déjà les mieux préparés pour que la République puisse jouir plus tôt de l’exercice de leurs talents… La seule manière de les reconnaître est de les faire passer à travers un examen qui donne la mesure précise de l’intelligence et des dispositions de chacun d’eux.” Alors qu’aux tribunes de la Convention, on glorifie le culte de l’égalité et on rejette avec violence tout ce qui ressemble à la reconstitution de castes privilégiées, ce discours témoigne d’une réelle conviction et d’un vrai courage politique.
Une naissance difficile

En juillet 1794, la Convention se révolte contre Robespierre, brutalement décrété d’arrestation puis exécuté. L’Ecole Centrale des Travaux Publics, projet défendu par le jacobin Fourcroy, va-t-elle être emportée par la haine du dictateur et le soulagement de ceux qui l’avaient acclamé à proportion qu’ils le craignaient ? Fourcroy monte à la tribune et se livre à un beau numéro d’opportunisme. Robespierre, Couthon et Saint-Just, explique-t-il, étaient hostiles à la science, ils s’opposaient à son projet. Ils menaient “une véritable conjuration contre les progrès de la raison humaine, voulaient anéantir les sciences et les arts pour marcher à la domination”. Une première fois, l’Ecole est sauvée.
En octobre 1794 se déroule le premier concours. Certains examinateurs n’ont pas bien compris les vues de Fourcroy, n’ont pas saisi le cours nouveau des choses. A Paris, l’examinateur “au moral”, montagnard fanatique, insiste pour qu’aucun élève ne soit autorisé à subir les épreuves scientifiques s’il n’a pas été auparavant admis par lui. Aucun repêchage ne doit être possible et l’examinateur entend s’opposer à la “compensation sacrilège des vertus par les talents”. Il recale derechef les quarante premiers élèves qu’il examine : “La manifestation de leur patriotisme a été nulle » On décida rapidement d’éliminer l’examinateur...

Le 1er nivôse an II (21 décembre 1794) eut lieu le premier cours de l’Ecole Centrale des Travaux Publics. Le Représentant Fourcroy y arriva en grande tenue et donna une conférence de physique. A Fourcroy succèdèrent Monge, Chaptal, Hachette, Hassenfratz. Dans l’assistance figurait un autre Représentant, Prieur de la Côte d’Or. Malgré la qualité du corps enseignant, l’Ecole connût des débuts difficiles. En Floréal (mai) 1795, la moitié des élèves n’assistaient plus aux cours. Les uns, mal nourris, mal logés, épuisés par les privations, étaient malades ; les autres ont abandonné et sont retournés chez eux. Les soldes en assignat ne leur permettaient plus de vivre à Paris. Les logeurs désignés par l’administration de l’Ecole (les “pères de famille”) trouvaient les pensions insuffisantes et renvoyaient les élèves. Les élèves qui restaient à l’Ecole manifestaient une vive hostilité envers la Convention et sympathisaient avec les muscadins contre-révolutionnaires.
 L’Ecole menacée par les tribulations politiques
Les 1er et 2 Prairial 1795 (20 et 21 mai), les sections parisiennes favorables aux montagnards se révoltent. L’hiver a été rude et les quartiers populaires ne supportent plus les rationnements alors qu’un marché libre bien approvisionné  permet aux plus riches de vivre luxueusement. La Convention est envahie, un député assassiné. Les sections du centre de Paris, refusant le retour des tragiques journées révolutionnaires, soutenues par l’armée et les muscadins, rétablissent l’ordre. Monge, suspect de sympathies jacobines, est décrété d’arrestation, ainsi que son assistant Hachette et Hassenfratz. Même les élèves les plus favorables aux royalistes se révoltent alors contre l’arrestation de Monge. A la Convention, Carnot, Prieur et Fourcroy veillent. Ils obtiennent le maintien de l’Ecole, et, bien mieux, ils font voter un secours immédiat pour les élèves les plus pauvres et une augmentation du traitement pour tous. Lagrange entre dans le corps enseignant et donne le cours d’analyse le plus avancé du monde. Monge, bientôt libéré, reprend aussitôt son enseignement. Prieur et Carnot viennent visiter l’Ecole et s’assurent que les élèves ont bien repris les cours. Fourcroy continue à travailler la Convention et obtient un cadeau incroyable pour son école, le “privilège”. Désormais, aucun élève ne pourra être reçu dans les écoles d’ingénieurs de la marine, du génie, de l’artillerie, des Ponts, de topographie s’il n’a auparavant suivi les cours de l’Ecole. L’Ecole Centrale des Travaux Publics devient l’Ecole polytechnique….
Au printemps 1797, le régime subit l’une des plus grandes défaites électorales de l’histoire de France : 17 députés favorables au Directoire sont réélus, contre 170 royalistes et 45 indécis. Barras, à nouveau, sauve son pouvoir par un coup d’Etat, le 18 fructidor (5 septembre). Les soldats d’Augereau, envoyés par Bonaparte, occupent Paris. Les Conventionnels favorables à Barras s’indignent de l’attitude des élèves de l’Ecole Polytechnique, “clychiens et réactionnaires”. “L’aristocratie s’est réfugiée dans l’Ecole” entend-on à la tribune de la Convention. Alors paraît un Conventionnel incontestable, Prieur de la Côte d’Or. Il admet benoîtement : “On ne peut douter que quelques élèves ne soient infectés de ce vice, mais il y aurait de l’exagération à trop généraliser ce reproche”. Quelques jours plus tard, Prieur explique encore : “Les élèves une fois admis, il n’y a plus aucun moyen de les réprimer”.

Les élections ont été annulées, 198 députés sont invalidés et 53 déportés en Guyane. Le Directeur royaliste, Barthélemy, est, lui aussi, condamné à la déportation ; Carnot, Directeur favorable au respect du résultat des élections échappe au sort de Barthélemy en courant à la frontière suisse. Mais, pour Prieur, on ne peut prendre aucune sanction contre les élèves de l’Ecole…Les parrains de l'Ecole la défendent bien.
Bonaparte découvre Polytechnique : le rêve Egyptien

Alors que le Directoire de fructidor continue à brimer l’Ecole, rognant les crédits de fonctionnement, les pensions des élèves, retardant la construction des laboratoires de chimie et supprimant même le “privilège” durement gagné par Prieur, le futur Empereur s’y crée au contraire une clientèle d’admirateurs. Il a pour eux un grand projet.
Ce grand projet, c’était l’Expédition d’Egypte. Trois membres du corps enseignant (Monge, Berthollet et Fourier) et trente-neuf élèves issus des premières promotions y participèrent ; huit y laissèrent la vie. Napoléon eut l’occasion d’apprécier l’intelligence et l’activité des Polytechniciens et l’excellence de leur formation, leurs capacités en tous domaines. On sait le rôle politique important que tint Fourier en Egypte. La Description de l’Egypte et la représentation de ses fascinantes antiquités doit autant, sinon plus, aux cours de géométrie de Monge et aux relevés des Polytechniciens qu’au coup de crayon de Denon (“Denon n’a donné que des croquis et des vues sans lever aucun plan, ni prendre aucune mesure” expliquait Villiers).
Le mirage égyptien, héritage de l’épopée napoléonienne, hanta durablement Polytechnique. Ceux qui y participèrent planifièrent, à l’Institut d’Egypte, la mise en valeur du pays. Certains collaboreront aux ambitieux programmes de développement de Mohamed Ali. Les Saint-Simoniens des promotions des années 1810 rêvaient d’un mariage mystique entre Orient et Occident en Egypte. Prosper Enfantin y fit de longs séjours. Charles Lambert fonda et dirigea l’Ecole Polytechnique de Boulak. Ce n’est pas un hasard si le projet du canal de Suez naquit dans les milieux Saint-Simoniens du Second Empire…
Qu’enseigner à l’Ecole ?“Les sciences dans leur état le plus récent“

Entre Fourcroy, Monge, Laplace et Prieur, l’accord était total : L’Ecole devait enseigner les méthodes les plus générales, les plus théoriques, les plus récentes. Elle devait donner le dernier état de la science, amener ses élèves au niveau de la recherche scientifique. C’est pour cette raison que Fourcroy avait plaidé, lors de la création de l’Ecole, pour une scolarité en trois ans. Cela parut démesuré pour former de simples officiers de l’artillerie et du génie, et les Montagnards, opposés à toute renaissance d’une élite, les Idéologues, qui voulaient le monopole de l’enseignement de haut niveau, suspectèrent la manœuvre. “Sous couleur de préparer des officiers instruits et des ingénieurs capables, ils (Fourcroy, Carnot, Prieur, Monge) travaillent à constituer un centre de hautes études désintéressées” entendit-on à la tribune de la Convention…Devant les attaques du corps législatif, Monge avoua carrément ce que fut “le complot des savants” : “Lorsqu’on a créé l’Ecole, on voulait, à la vérité, préparer des officiers et des ingénieurs, mais on avait un but bien plus vaste et bien plus élevé, celui de stimuler tout d’un coup le génie français prêt à s’endormir, de rappeler l’attention vers les sciences, de ranimer l’amour de l’étude et de rendre à la France un éclat non moins solide que celui de nos armées…, de tirer la nation française de la dépendance où elle a été, jusqu’à présent, de l’industrie étrangère”. Ce programme, Napoléon l’accepta, et Arago put se moquer de ces généraux, “très braves canonniers mais nullement artilleurs” qui harcelaient l’Empereur de leurs doléances sur ce qu’ils appelaient les tendances trop scientifiques des officiers sortis de l’Ecole. La vocation de l’Ecole à conduire une recherche de haut niveau fut confirmée en 1808, après la découverte du potassium par l’Anglais Davy, grâce à la pile de Volta. Napoléon finança, pour la somme alors considérable de 20.000 francs, la construction d’une pile gigantesque, qui fut installée à l’Ecole et confiée au Polytechnicien Gay-Lussac.
Entre les cours de géométrie et d’algèbre de Monge, le calcul différentiel de Lacroix, la chimie de Fourcroy et de Haüy, sans compter les dessins de géométrie descriptive, d’imitation libre et les comptes-rendus d’opérations chimiques, l’enseignement était effectivement de haut niveau et ardu…

Et c’est cela que l’on veut détruire ?


 

mardi 7 juillet 2015

Six défis collectifs pour la biomédecine du XXIème siècle


C’est le titre d’une intéressante tribune libre dans Le Monde des sciences du 1er juillet du Directeur de l’Inserm, Yves Levy :. L’article s’ouvre par ce rappel : le séquençage du premier génome humain a nécessité dix ans et couté 2.15 milliards d’euros ; aujourd’hui, le séquençage de la partie codante d’un génome ne nécessite plus que quelques heures et coûte moins de 1,000 euros. D’autre part, les techniques d’édition du génome (remplacement d’un gêne défectueux par un autre de façon précise ont aussi extraordinairement progressé, grâce en particulier à la méthode Crispr/Cas9. Ces nouvelles méthodes, si nous voulons profiter de ce qu’elles peuvent apporter, proposent des défis nouveaux au système de santé. Résumé et commentaires
Renforcer le lien entre recherche fondamentale et translationnelle ( la preuve du concept chez l’homme). « Cette nouvelle donne pose la question de la prise de risque nécessaire dans le financement de cette recherche ».
Commentaire : En effet, une part importante de la recherche fondamentale est assurée par l’industrie pharmaceutique. On ne peut pas à la fois sans cesse vouloir baisser le prix des médicaments et investi davantage dans une recherche thérapeutique de plus en plus complexe, risquée et personnalisée. Par ailleurs l’industrie pharmaceutique est une industrie, et ce qu’elle sait faire , c’est produire de façon industrielle, standardisée, des médicaments et des dispositifs médicaux. Quid de méthodes de traitements consistant à prendre les cellules d’un patient, à les modifier et à les remettre en place ? Comment financer ces nouvelles méthodes si elles se développent ?
Développer les infrastructures d’analyse de données (big data) ?  … « des données privées issues de multiples capteurs de bien être utilisés par une population de plus en plus connectée et attentive à sa santé ».
Commentaire : Oui, mais en protégeant les patients et leurs médecins d’utilisations non souhaitées par le patient de ces données. Or, pour l’instant, ceux qui utilisent le plus le big data, c’est la CNAM pour contrôler les pratiques médicales, avec notamment en ce moment  une offensive sur les arrêts maladies, à coups de normes générales ignorant les situations particulières (par exemple, pas d’arrêt pour un lumbago chez une personne occupant un poste assis- même si elle est clouée au lit). 
Permettre l’amélioration de la chaine d’innovation : « plutôt que de tirer au maximum la recherche vers son volet finalisé, il faut surtout financer une bonne recherche en créant les conditions opportunes d’innovation et de valorisation. A mélanger les deux, nous risquons de sacrifier des recherches de rupture à plus long terme sans pour autant créer les vrais leviers pour innover à court terme. »
Commentaire : en effet, il est préférable que les Organismes de recherche et les Universités fassent de la bonne recherche fondamentale plutôt que de la recherche appliquée non applicable…
Inventer un nouveau modèle économique et partenarial aux interfaces public-privé : « un tissu industriel solide est indispensable à la maturation de l’invention puis à sa mise sur le marché »
Commentaire : oui, merci. Je n’ai pourtant pas vu l’industrie pharmaceutique, bouc émissaire habituel des dépenses de santé, ni la recherche thérapeutique bien placées dans les investissements d’avenir…
Repenser les mécanismes d’évaluation et  d’estimation du prix de l’innovation en santé : « on va traiter des sous-types de pathologie et des sous-familles de malades, avec des bénéfices restreints sur des populations restreintes.  Comment assure-t-on les coûts de l’innovation ? » En effet.
Garantir le passage de la recherche vers la clinique puis l’égalité d’accès à l’innovation. « Les approches thérapeutiques les plus prometteuses devront être testées dans des essais pilotes…Il convient de repenser la mise sur le marché des médicaments innovants, peut-être en conditionnant  leur mise à disposition et leur remboursement à l’accumulation des données »
Commentaire : oui, mais qui finance cette accumulation des données ? Avons-nous encore la volonté de progresser dans le traitement des maladies, des douleurs ? A noter que dans certains cas de traitements très couteux et très spécifiques, les firmes pharmaceutiques ont accepté que le prix du traitement soit conditionné par sa réussite.
En tous cas des débats qu’il faudra avoir, de nouvelles solutions à imaginer pour de nouveaux défis, si nous voulons que le progrès thérapeutique continue, que les promesses des nouvelles biotechnologies se concrétisent et qu’elles profitent à tous.
 

lundi 29 juin 2015

Réforme du collège : arrêter tout


Le gouvernement est-il devenu suicidaire ? N’entend-t-il pas ces milliers de conversations dans les familles inquiètes, désemparées, en colère devant une réforme du collège qui supprime  ce qui fonctionnait bien ( les classes européennes ou bilingues) et permettait à chaque collège, même dans les zones les plus démunies d’offrir à tous une filière méritocratique ; au premier rangs desquels les familles moyennes et même populaires qui se demandent si cette fois elles ne vont pas quitter massivement  le service public ; ces réformes qui, au rebours de ce qu’il faudrait faire, en remettent encore dans ce qui a été fait depuis vingt ans et ne fonctionne pas, en remettent dans l’idéologie de Bourdieu et disciples, supprime encore du temps consacré aux apprentissages fondamentaux, à la culture classique, « culture de classe et instrument de la domination bourgeoise ». Le rapport Bourdieu de 1985 condamnait  « l’importance excessive accordée à la trilogie « lire, écrire, compter » peut à bon droit être considérée comme l’un des facteurs de l’échec scolaire » ; il a été vraiment catastrophique, d’autant qu’il a été étendu à tous les apprentissages élémentaires et à la culture générale et classique ; sauf que l’avenir est bien sombre pour ceux qui ne maîtrisent pas ces codes. Le gouvernement n’entend-t-il pas  la colère de ces enseignants, qui depuis des années tentent de faire encore leur métier et résistent courageusement aux délires des pédagos de la rue de Grenelle, enseignants ratés qui n’ont pas vu une classe depuis longtemps et qui, pour ne pas s’avouer leurs échecs, années après années, réformes après réformes, font tout pour saborder ce qui fonctionne encore malgré eux (excellent dossier dans Marianne du 26 juin sur le manque de sérieux scientifique de la plupart des théories de ces fameux pédagogues, le fait notamment que le nombre d’heures de français lors de la scolarité jusqu ‘au collège a diminué d’un tiers en trente ans et ce constat d’Antoine Prost : C’est comme si  l’on avait obligé tous les élèves à sauter une classe. Nous avons organisé l’échec ») Rappelons encore que Laurent Lafforgue (médaille Fields) a été exclu du Haut Conseil à l’Education pour avoir déclaré : « notre système  éducatif public est en voie de destruction totale à cause des experts du ministère de l’éducation ».
Il est tout de même significatif que de l’inconscience française que le gouvernement s’apprête à bouleverser Polytechnique, mais qu’il se garde bien de toucher aux premiers cycles des Universités ! constate Julliard dans Marianne. Il y a décidément chez ces gens de la rue de Grenelle comme une sorte de désir de terre brulée. Viva la Muerte de la culture, de l’intelligence, de l’exigence, du travail.
Le choix de Manuel Valls d’imposer par décret une réforme refusée par les parents et une grande partie des enseignants, qui divise à ce point la gauche elle-même (Ségolène, Royal Jack Lang, Julien Dray ont exprimé de fortes réserves), et surtout qui divise les intellectuels de gauche dont beaucoup sont vents debout est une erreur profonde. Comme l’a dit Julien Dray, on ne peut pas passer de force sur un tel sujet- heureusement, l’éducation passionne encore beaucoup de gens. On dirait que ce gouvernement a décidé de se couper de ses plus fidèles soutiens. Là-dessus, la ministre perd ses nerfs et traite de pseudo-intellectuels les adversaires de la réforme ; compliment pour compliment, c’est elle la pseudo-ministre, qui défend avec une morgue incroyable et une incompétence totale des projets qu’on a préparé pour elles, avec des arguments qu’on a préparé pour elle, brave petite soldate obéissante. On n’attend pas d’un ministre qu’il soit l‘esclave de son administration, mais bien qu’il défende et impose un projet dont il est porteur et responsable devant l’opinion ; et il est assez emblématique, et terrible pour cette gauche qui compte tout de même tant d’enseignants dans ses rangs, que le ministère de l’éducation ait été confié à quelqu’un qui n’a strictement aucune idée, aucun projet, aucune ambition  en matière d’éducation ( à part la lutte contre les préjugés sexistes – oui, une pseudo-ministre. Qu’en pense M. Peillon, le premier ministre de gauche à avoir reconnu que les  résultats des élèves français sont de plus en plus mauvais ?
A noter cette proposition décoiffante de Jacques Julliard : raser la rue de Grenelle, c’est-à-dire remplacer le ministère de l’éducation par un Haut-Commissaire, nommé pour cinq ans, choisi de manière non partisane. Et celle-ci, très raisonnable, de Julien Dray ; le principal problème du collège étant l’hétérogénéité des élèves sortant du primaire, réinstaurer des « sixièmes de transition » (il n’emploie pas le terme, mais c’est de cela qu’il s’agit)  pour accorder une année supplémentaire à ceux qui ne pourraient pas suivre sans cela. A un autre niveau, c’est ce qu’ont fait les lycées parisiens les plus prestigieux, en classes préparatoires – notamment commerciales et littéraires : ils ont créé une année de » propédeutique » pour permettre aux meilleurs élèves  de lycées peu favorisés de s’intégrer dans les meilleurs conditions. Voilà le type de mesures intelligentes et justes, lesquelles ne viennent surtout pas de la rue de Grenelle, mais de proviseurs et de professeurs innovants et courageux.
Bref, lorsque le ministère, et surtout la ministre de l’éducation déclarent la guerre à l’intelligence, mécaniquement ils deviennent bêtes. Et il est urgent d’arrêter l’actuelle réforme des collèges.
 

samedi 27 juin 2015

Positivisme et éthique


 
Une éthique non théologique, qui suive le mouvement des sciences

 En 1894, Charles Jeannolle succède à Pierre Laffitte, désigné par Auguste Comte comme son successeur. Lors de son intronisation, il prononce un discours fleuve sur le programme qu’il entend suivre. Il rappelle que le Positivisme considère que les conceptions morales (l’éthique) dépendent de l’état général de la civilisation (l’esclavage, que les philosophes grecs les plus audacieux ne pouvaient même songer à supprimer est maintenant une monstruosité), et singulièrement des avancées scientifiques et techniques ; que dans nos sociétés qui ont quitté l’état théologique, puis métaphysique pour entrer dans l’état positif, les religions théologiques n’ont plus qu’un caractère privé et ne peuvent plus prétendre organiser la société ; que les connaissances et techniques nouvelles imposent une nouvelle éthique, aussi scientifique que possible (Auguste Comte proposa de faire de la morale la septième science, après les mathématiques, l’astronomie, la physique, la chimie, la biologie et la sociologie). En tous cas, une leçon simple du positivisme est que l’éthique évolue nécessairement avec les avancements des sciences, et que les scientifiques ne peuvent pas plus se désintéresser de l’éthique  que l’éthique ne peut se passer des scientifiques.

 Voici un extrait du texte de Charles Jeannolle :

« Mais ce n'est pas seulement au point de vue politique que le Positivisme est indispensable : il l'est, on peut l'affirmer avec certitude, à quelque point de vue que l'on se place. C'est ainsi notamment que les anciennes règles morales, conçues et proclamées comme l'expression de la volonté divine, n'ont plus de fondement assuré pour ceux, et le nombre en augmente rapidement, qui ne croient plus au surnaturel ; elles ont ainsi perdu de leur autorité et ne se maintiennent plus qu'en vertu de l'habitude; c'est là une situation grosse de dangers. Et, d'un autre côté, ces règles, établies à des époques anciennes et dans des conditions différentes de celles qui nous sont, faites, sont ou inapplicables ou muettes en face des questions nouvelles, et laissent les individus livrés à leur propre sens, c'est-à-dire, au fond, à leurs passions divergentes; de là, une menace pour la paix publique. Il est donc indispensable, et même urgent, que la science s'empare aussi du domaine moral, et vienne épurer et compléter tout cet ensemble de préjugés et d'habitudes qui constitue la moralité humaine. Auguste Comte, après avoir fondé la sociologie, voulut aussi fonder la morale scientifique; il en fut empêché par la mort et ne put que dresser le plan de cette œuvre capitale. Après lui, M. Laffitte a repris la question : il a fait plusieurs fois, d’après le plan d'Auguste Comte, un cours de morale positive dont les leçons ont é publiées pour la plupart et bientôt, sans doute, le seront complètement. La formulation des devoirs qui incombent à chacun dans les sociétés modernes est le plus grand service que Ton puisse rendre aujourd'hui ; car, selon le mot de Tacite, dans les temps troublés, le plus difficile n'est pas de faire son devoir, c'est de le connaître. Or, il est bien évident qu'en ce moment, s'il y a anarchie morale, c'est surtout parce qu'il y a anarchie intellectuelle : le nombre des vérités a diminué parmi les hommes; Charles Jeannolle, Revue Occidentale, seconde série, tome X, 1894
 

jeudi 25 juin 2015

Bioethics: Black clouds or age of enlightenment_2?

In a recent  post, I started to discuss how the progress of genetics and medicine, particularly the deciphering of the genome and the prediction of disease or responses to drugs, should seriously shake the members of the Ethics Committee. These progress, first, offer new solutions for better lives, then, new challenges which must be treated in a quite divided society, a legislative context often absurd or even revolting about what the law allows or prohibits, strong injustices according to the degree of knowledge, financial resources, social relations,  and the National Ethics Committee staying consistently behind (far  behind) the demands of society. In this second post, other  stimulating examples.

“Three DNA” babies
Mitochondria are the "power plants" of cells; they have their own DNA, which is passed through the mother. The most common signs of a mitochondrial disease are a myopathy or excessive muscular fatigue, cardiomyopathy, a decrease in vision and hearing, and often also severe neurological signs: encephalopathy, epilepsy, dementia, ataxia... They hit about a newborn on 6500.
In February 2015, the British Parliament approved in vitro fertilization with mitochondrial replacement. When a woman is at risk of transmitting a mitochondrial disease, she can be proposed a fertilization in vitro, with maternal oocytes from only the core has been kept, the oocyte donor, separated from its kernel and containing healthy mitochondria, and sperm from her husband or partner. The child to be born was born will have three biological parents, three different DNAs. David Cameron, (one of his children died at 6 years old) commented the vote: "If science can help (...), we must ensure that these treatments are available"; and, for the Minister of health, it is "the light at the end of a dark tunnel". This treatment is not allowed in France. Ethics beyond the Channel, morally prohibited on the other side ; light beyond, darkness on the other side!

Genetic manipulation on the human embryo
In April 2015, a Chinese team has published the first attempt of gene therapy on a human embryo. It was embryos with a genetic  mutation causing beta Thalassemia (a deficient haemoglobin that can result in severe anaemia). Using the new opportunities of 'genetic edition' , the crispR/case9 techniques (possibility to insert much more specifically a gene at a particular location), Chinese researchers have attempted to replace the mutant by a functional hemoglobin gene. Let say first  that the result was quite disappointing: genetic modification expected occurred in 4 embryos on 54, and insertions have occurred in significant numbers in other parts of the genome. The Chinese team recognize: the technique is far from being mature enough to consider therapeutic human cloning. In this case, it was only an experiment on unviable  human embryos, from an IVF attempt, intended for research, with consent of the donors, and without intent of go to birth.

However, these manipulations on the human embryo are prohibited in almost all Western countries, and a number of researchers have called for a moratorium on this type of research in Nature... not even a month before the publication of the Chinese study (refused by some major scientific journals). Clearly, this moratorium cannot stand - apart from being inefficient, it is even ethical ? Research will continue in the West or elsewhere and, probably one day, the technique will correct very reliably a mutation in a human embryo. Will we consider the baby that is born to be a clone (horror?), or simply a cured baby (great!)?

There again, the scientific community is shared. Nicole Le Douarin, Pr at the College de Franceis  rather supportive : "I'm for progress, not to fear. Do not dismiss this technique, because it can have very interesting applications, provided that they are strictly supervised. Imagine that this could allow in the future to eradicate a monogenic disease like cystic fibrosis... "(Science et avenir, June 2015). Axel Kahn  spoked  of  " fame for media” and “symbolic of the forbidden and the scandalous"  and precised "there is a much easier and safe way to allow the birth of a healthy child: prenatal diagnosis or preimplantation, with elimination of embryos carrying a genetic defect”. Declarations of past  or present members of the National Consultative Ethics Committee startling me more and more. On behalf of what, instead of who  dopes he have the right to decide that the elimination of defective embryos is more ethical than looking for techniques to treat them?

Preimplantation genetic diagnosis (selection of embryos) for breast cancer
For the first time in France, a couple whose wife carries the BRCA1 mutation, predisposing them to breast (risk multiplied by 4-6) and ovarian (risk multiplied by 10 to 50) was authorized to take a preimplantation genetic diagnosis, so as to ensure that the child born by IVF will not be affected. This had already been accepted for other cancers where genetic determinism is even more important (retinoblastoma, Li Fraumeni) . This process is authorized since 2009 in England (gain, the Channel as ethical barrier!); In France, so far, all applications had been denied (by whom, in what name?). A 2008 report recommended for BRCA1 and A2 genes not to propose a pre implantation diagnosis, except in some cases "where demand would similarly admissible» (by whom, in what name?)." Onco geneticist Pascal Pujol speaks "of an incredible subjectivity" (Le Monde, mercredi17 June 2015). And if one accepts the possible use of preimplantation diagnosis, I see no reason to deny freedom of BRCA1 testing, as proposed, for example,by  23andme. In short, when France moves in this area, it is in arbitrariness and injustice.

Yes, it really is time that the National Consultative Ethics Committee starts to work - the arbitrary and unjust are accumulating. It is time also to put in the foreground the will of patients and society in general; to listen a little less those who, for religious reasons or by medical routine, thrive well of a humanity which should for ever a suffering humanity. The positivist I am would consider ethics, very simply, as any sufficiently safe technique which can alleviate people’s woe…
 

mercredi 24 juin 2015

Le CCNE, la fin de vie et la laïcité

Les religieux ont-ils  leur place au CCNE ? Le débat sur la fin de vie
Le rapport du  CCNE (Comité Consultatif National d’Ethique) sur la fin de vie, riche en informations et  en interrogations, est un élément utile pour le débat public. Il reflète les opinions divergentes qui se sont exprimées au sein du Conseil.  Reste que ce qui s’y passe semble en décalage important avec ce que souhaite la société, et que cela pose problème ; d’autant que le législateur semble vouloir davantage écouter un Comité d’Ethique où pèsent les voix de représentant des religions théocratiques que celles des citoyens d’une société laïque.
Ainsi, s’il y a accord général sur « le scandale que constitue, depuis 15 ans, le non accès aux droits reconnus par la loi, et la fin de vie insupportable d’une très grande majorité de nos concitoyens »,  le CCNE se montre pour le moins  timide et partagé  sur la sédation profonde lorsqu’elle peut accélérer la mort : « il existe une différence essentielle entre, d’une part, administrer un produit létal à une personne qui ne va pas mourir à court-terme si cette administration n’est pas faite, et, d’autre part, permettre d’accélérer la survenue de la mort en arrêtant, à la demande de la personne, les traitements qu’elle juge déraisonnables ».
Le divorce avec l’opinion publique est encore plus large en ce qui concerne le suicide assisté et l’euthanasie. Le rapport décrit bien les expériences étrangère (la Belgique a légalisé l’euthanasie, la Suisse, et les Etats de l’Oregon, de Washington, du Montana et du Vermont ont dépénalisé l’assistance au suicide (avec des modalités différentes ; la Suisse permet   l’assistance à la réalisation effective du suicide : la personne fixe la date ; si elle décide de surseoir, le caractère ferme de sa volonté sera remis en cause.  Aux USA (Vermont, Oregon, Washington, Montana), les personnes atteintes d’une maladie évaluée comme incurable peuvent obtenir la prescription par un médecin d’un produit létal et l’utiliser à leur souhait; les Pays-Bas et le Luxembourg ont dépénalisé les deux pratiques). Après la Commission Sicard,  le CCNE note que « les expériences étrangères, dans leur diversité, ont suscité une bonne adhésion populaire, n’ont pas conduit à une destruction du système de santé, à des  hécatombes de citoyens ou à la réalité de la pente glissante, au moins visible ». Néanmoins, il s’affirme dans sa majorité hostile à la dépénalisation et a fortiori à la légalisation. Nous sommes loin des demandes des citoyens français reflétées par l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) : « Les Français, favorables à plus de 90% à cette loi de liberté (Ifop pour Pèlerin Magazine), les médecins, favorables à 60% à cette loi de liberté (Ipsos pour le Conseil national de l’Ordre des médecins), attendent d’avoir enfin le droit, comme l’ont nos amis Néerlandais depuis 2001, Belges depuis 2002 et Luxembourgeois depuis 2009, en conscience et librement, de choisir les conditions de leur propre fin de vie. »
Le fait que les Comités d’Ethique soient systématiquement en retrait sur les demandes des citoyens pose problème, et ceci étant lié, comme l’a relevé récemment Michel Onfray dans Marianne (24/11/2014), pose aussi le problème de la présence dans ces comités de représentants des autorités théologiques. Il existe en effet d’excellentes raison pour que des représentants des églises ne figurent pas dans les Comités d’Ethique :
La France est une république laïque, ce qui selon la définition simple des positivistes, signifie que Dieu n’est plus d’ordre public, il est (éventuellement) d’ordre privé.
En quoi les religions disposent-elles d’une compétence particulière dans le domaine de l’éthique ?  En dehors de prescriptions communes à toute l’Humanité, et qui sont des créations de celle-ci, elles se sont surtout distinguées par le savant usage de prescriptions pour le moins pénibles, destinées surtout à entretenir un sentiment de culpabilité fort utile à l’institution ecclésiale.
Même dans leur vie privée, il y a longtemps que les Français se sont affranchis, dans leur grande majorité, de toute tutelle ecclésiastique – et heureusement en ce qui concerne, par exemple, l’utilisation du préservatif. La morale n’est plus divine, elle est humaine, la menace de la sanction divine n’opère plus, et l’on peut d’ailleurs trouver que cette absence  de sanction divine constitue à la fois la réalité et la noblesse de la morale moderne.
Pour qu’un débat utile et loyal soit possible, il faut que les membres d’un Comité d’éthique soient prêts à changer d’avis, à se rendre aux arguments des autres. Pour reprendre une idée de John Rawls, il faudrait qu’ils soient capables de se placer derrière un « voile d’ignorance » derrière lequel ils ignoreraient tout de leur situation familiale, sociale, de leurs convictions religieuses. C’est évidemment impossible à des représentants officiels d’une religion. Il faudrait de plus qu’ils jouissent d’une liberté temporelle ; or le fait pour le représentant d’une religion d’adopter un point de vue contraire aux dogmes de son église peut avoir des conséquences désagréables.
N’oublions pas qu’en avril 2014, le Dr. Kariger le médecin de Vincent Lambert, tétraplégique en état végétatif depuis six ans, a démissionné, découragé, entres autres, par les insultes et menaces qu’il recevait depuis qu’il s’était  déclaré en faveur d’interrompre sa vie artificielle. On ne peut siéger dans un Comité d’Ethique sans désavouer clairement de telles pratiques
Nous sommes dans un pays où certains pensent que laisser un patient mourir de faim ou de soif pendant une longue agonie est une pratique civilisée et éthique ; où la liberté de choisir sa mort est déniée.
Mon corps m’appartient, ma mort aussi m’appartient. Et il est assez clair que le XXIème siècle ne sera pas théologique, ou restera barbare.
 
 

lundi 22 juin 2015

Bioéthique : Noirs nuages ou âge des Lumières -2?

Dans un premier billet, j’ai commencé à expliquer à quel point les progrès de la génétique et de la médecine, en particulier en ce qui concerne le décryptage du génome et la prédiction des maladies ou des réponses aux médicaments devraient sérieusement secouer les membres du Comité d’éthique, tant, d’abord,  ils proposent de nouvelles solutions pour de meilleures vies,  ensuite, posent de nouveaux défis, qui doivent être traités dans une société qui semble assez divisée, un contexte législatif souvent absurde voire révoltant quant à ce que la loi autorise ou interdit, de fortes injustices selon le degré de savoir, les moyens financiers, les relations sociales ,un comité d’éthique systématiquement en retard sur les demandes de la société. Ci-joint, dans  ce deuxième billet, d’autres exemples assez décoiffants.
Les Bébés à trois ADN

Les mitochondries sont les « centrales énergétiques » des cellules ; elles disposent de leur propre ADN, qui n’est transmis que par la mère. Les signes les plus fréquents d'une maladie mitochondriale sont un une myopathie ou une fatigabilité musculaire excessive, une cardiomyopathie, une diminution de la vision et de l'audition, et souvent aussi des signes neurologiques graves : encéphalopathie, épilepsie, la démence, ataxie… Elles frappent environ un nouveau-né sur 6500
En février 2015, le Parlement britannique a autorisé la fécondation in vitro avec remplacement mitochondrial. Lorsqu’une femme est à risque de transmettre une maladie mitochondriale, on peut lui proposer une fécondation in vitro, avec  des ovocytes maternels dont seul le noyau a été gardé, l’ovocyte d’une donneuse, séparé de son noyau et contenant des mitochondries saines, et le sperme de son mari ou compagnon. L’enfant qui naitra nait ainsi de trois parents, de trois ADN différents. David Cameron, qui a vu mourir à six ans un de ses enfants handicapés, a  commenté ainsi le vote : « Si la science peut aider (…), nous devons nous assurer que ces traitements sont disponibles» ; et, pour sa ministre de la santé, c'est «la lumière au bout d'un noir tunnel». Ce traitement n’est pas autorisé en France. Ethique au-delà du Channel, interdit en deçà, lumière au-delà, obscurité en deçà !

Manipulation génétique sur l’embryon humain
En avril 2015, une équipe chinoise  a publié la première tentative de thérapie génique sur un embryon humain. Il s’agissait d’embryons présentant une mutation génétique entrainant la beta thalassémie (une hémoglobine déficiente pouvant entrainer de graves anémies). Utilisant les possibilités nouvelles d’ « édition génétique » qu’offrent les techniques crispR/cas9 (possibilité d’insérer de manière beaucoup plus spécifique un gêne donné à un endroit donné), les chercheurs chinois ont tenté de remplacer le gêne hémoglobine mutant par un gêne fonctionnel. Disons tout de suite que le résultat a été assez décevant : la modification génétique attendue ne s’est produite que dans 4 embryons sur 54, et des insertions se sont produites, en nombre important, en d’autres endroits du génome. Les Chinois le reconnaissent : la technique est loin d’être assez mature pour permettre d’envisager un clonage humain thérapeutique. Dans le cas présent, il ne s’agissait que d’une expérience sur des embryons humains non viables, issus d’une tentative de FIV, destinés à la recherche, avec consentement des donneurs, et sans visée de réimplantation.

Pour autant, ces manipulations sur l’embryon humain sont interdites dans quasiment tous les pays occidentaux, et un certain nombre de chercheurs ont demandé un moratoire sur ce type de recherches dans la revue Nature… pas même un mois avant la publication de l’étude chinoise (d’ailleurs refusée par quelques grandes revues scientifiques). Clairement, ce moratoire ne tiendra pas – en dehors d’être inefficace, est-il seulement éthique ? La recherche continuera, en Occident ou ailleurs et, probablement un jour, la technique permettra de corriger de manière très fiable une mutation dans un embryon humain. Considérerons-nous que le bébé qui en naîtra sera un clone (horreur ?), ou simplement un bébé guéri (super !) ?
Là encore, la communauté scientifique est partagée. Nicole Le Douarin, Pr au Collège de France est plutôt favorable « Je suis pour le progrès, pas pour la peur. Il ne faut pas rejeter cette technique, car elle peut avoir des applications très intéressantes, à condition que celles-ci soient rigoureusement encadrées. Imaginez que cela permette à terme d’éradiquer une maladie monogénique comme la mucoviscidose… » (Sciences et avenir, juin 2015). Axel Kahn parle lui de « l’attrait médiatique et symbolique de l’interdit et du scandaleux » (id.) et précise « il existe une manière beaucoup plus aisée et sûre pour permettre la naissance d’un enfant sain : la diagnostic prénatal ou préimplantatoire, avec élimination des embryons porteurs d’un défaut génétique ». Décidément, les déclarations des membres anciens ou actuels du Comité Consultatif National d’Ethique me laissent de plus en plus pantois. Au nom de quoi, à la place de qui a-t-on le droit de décider que l’élimination des embryons défectueux est plus éthique que la recherche de techniques permettant de les soigner ?
Diagnostic préimplantatoire (sélection des embryons) pour le cancer du sein

Pour la première fois en France, un couple dont la femme est porteuse de la mutation BRCA1, prédisposant aux cancers du sein (risque multiplié par 4-6) et de l’ovaire (risque multiplié par 10 à 50) a été autorisé à faire pratiquer un diagnostic préimplantatoire, de façon à s’assurer que l’enfant née par fécondation artificielle ne sera pas frappée par cette malédiction. Ceci avait déjà été accepté pour d’autres cancers où le déterminisme génétique est encore plus important (rétinoblastome, Li Fraumeni)
Cette démarche est autorisée depuis 2009 en Angleterre (encore le Channel comme barrière éthique !) ; En France, jusqu’à présent, toutes les demandes avaient été refusées (par qui, au nom de quoi ?). Un rapport de 2008 avait recommandé , pour les gènes BCRA1 et A2 de ne pas proposer un DPI, sauf certains cas "où la demande serait tout de même recevable » (par qui, au nom de quoi ?). L’onco  généticien Pascal Pujol parle « d’une subjectivité incroyable » (Le Monde, mercredi17 juin 2015). Et si l’on accepte le recours possible au diagnostic préimplantatoire, je ne vois aucune raison de refuser la liberté du  dépistage de BCRA1, tel que le propose , par exemple, 23andme. Bref, quand la France bouge en ce domaine, c’est dans l’arbitraire et l’injustice.

Oui, il est vraiment temps que le Comité Consultatif National d’Ethique se mette au travail - l’arbitraire et l’injuste s’accumulent. Il serait temps aussi qu’il place au premier plan la volonté des patients, et de la société en général ; qu’il écoute un peu  moins ceux qui, pour des raisons religieuses ou par routine médicale, s’accommodent fort bien d’une Humanité qui devrait rester un minimum et à jamais souffrante. Le positiviste que je suis considérerait volontiers comme éthique, très simplement, toute technique suffisamment sûre qui permet de soulager le malheur des gens.