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lundi 14 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_59_ l’action des Jacobins en province (la Provence)

Une des forces de Taine, c’est le nombre et l’intérêt  des témoignages et des illustrations concrètes. Expédition militaire des jacobins marseillais contre Arles, Vols, pillages et dragonnades ; Répressions politiques et villes rançonnées.  Le cas d’Avignon : les Jacobins s’appuient sur la pègre. La Terreur et les massacres
NB Qui n’a pas lu dans les « bons livres «  sur la Révolution la mort émouvante de Barbaroux, le girondin marseillais, plus tard décrété d’accusation, pourchassé par les Jacobins et qui finit par se suicider ?  Après lecture de Taine et des exploits de la commune de Marseille, on finit, comme de Maistre, par se demander si les montagnards n‘ont pas été les instruments d’une justice immanente…

Expédition militaire des jacobins marseillais contre Arles

À présent que les commissaires sont partis, que l’autorité du roi est un fantôme, que le dernier régiment fidèle a été désarmé, que le directoire, refondu et terrifié, obéit comme un domestique, et que l’Assemblée législative laisse partout opprimer les constitutionnels par les Jacobins, on peut impunément recommencer contre des constitutionnels une expédition jacobine, et, le 23 mars 1792, l’armée marseillaise, 4 500 hommes, se met en marche avec 19 pièces de canon.
En vain les commissaires des départements voisins, envoyés par le ministre, leur représentent que maintenant Arles s’est soumise, qu’elle a déposé ses armes, qu’elle est occupée par une garnison de ligne ; les Marseillais exigent que cette garnison soit retirée. – En vain la garnison se retire ; Rébecqui et ses acolytes répliquent que « rien ne les détournera de leur entreprise, qu’ils ne peuvent s’en rapporter qu’à eux-mêmes des précautions qu’ils ont à prendre pour la sûreté des départements méridionaux ». – En vain le ministre renouvelle ses injonctions et ses contre-ordres ; le directoire, par un mensonge flagrant, répond qu’il ne sait rien et refuse au gouvernement son concours. – En vain M. de Wittgenstein, commandant général du Midi, s’offre au directoire pour repousser les envahisseurs ; le directoire le requiert de « ne pas entrer avec ses troupes sur le territoire du département   ».
– Cependant, le 29 mars, les Marseillais ont fait brèche à coups de canon dans Arles sans défense ; ses fortifications sont démolies ; une taxe de 1 400 000 livres est levée sur les propriétaires. Au mépris du décret de l’Assemblée nationale, les Monnaidiers, les hommes du port, toute la basse plèbe a repris ses armes et tyrannise la population désarmée. Quoique « le commissaire du roi et la majeure partie des juges soient en fuite, on instruit par jurés des procédures contre les absents », et les jurés sont des Monnaidiers  , Les vainqueurs emprisonnent, frappent et tuent à discrétion. Quantité de particuliers paisibles sont meurtris de coups, traînés en prison, plusieurs blessés mortellement ; un vieux militaire de quatre-vingts ans, retiré depuis trois mois à sa campagne, meurt après vingt jours de cachot, d’un coup de crosse dans l’estomac ; des femmes sont fouettées ; « tous les citoyens qui ont intérêt à l’exécution des lois », près de cinq mille familles, ont émigré ; leurs maisons de ville et de campagne sont pillées, et, dans les bourgades environnantes, sur toute la route qui conduit d’Arles à Marseille, les gens de sac et de corde, qui font le noyau de l’armée marseillaise, se démènent et se gorgent comme en un pays conquis..

Répression politique, Pillage, vols, et dragonnades jacobines

Par exemple, sur le bruit faux que l’ordre a été troublé à Château-Renard, Bertin et Rébecqui y ont envoyé un détachement, et la municipalité en écharpe, suivie de la garde nationale avec drapeaux et musique, vient à sa rencontre pour lui faire honneur. Sans dire gare, les Marseillais fondent sur le cortège, abattent les drapeaux, désarment la garde nationale, arrachent aux officiers leurs épaulettes, traînent à terre le maire par son écharpe, poursuivent, sabre en main, les conseillers, mettent en arrestation le maire et le procureur-syndic, et, pendant la nuit, saccagent quatre maisons, le tout sous la conduite de trois Jacobins du lieu décrétés d’accusation pour crimes ou délits récents : désormais à Château-Renard, on y regardera à deux fois avant de décréter des patriotes  . – A Vélaux, « la maison de campagne du ci-devant seigneur est saccagée, tout est emporté jusqu’aux tuiles et carreaux ; » une troupe de 200 hommes « parcourt le village, exige des contributions, fait souscrire aux plus aisés des citoyens des obligations pour des sommes considérables ». Le chef marseillais, Camoïn, l’un des nouveaux administrateurs du département, fait sa main sur tout ce qui est bon à prendre, et, quelques jours après, on trouvera 30 000 francs dans sa valise. –
 Par un entraînement naturel, ces exemples sont suivis, et l’ébranlement se propage : dans chaque bourg ou petite ville, le club en profite pour assouvir son ambition, son avidité et ses rancunes. Celui d’Apt a fait appel à ses voisins, et 1 500 gardes nationaux de Gordes, Saint-Saturnin, Goult et Lacoste, avec un millier de femmes et d’enfants munis de bâtons et de fourches, arrivent un matin devant la ville. On leur demande en vertu de quel ordre ils viennent ainsi : ils répondent que « l’ordre leur a été donné par leur patriotisme ». « Les fanatiques » ou partisans des prêtres insermentés « ont occasionné leur voyage » : en conséquence, « ils veulent n’être logés qu’aux dépens des fanatiques ». En trois jours d’occupation, ce sera pour ceux-ci et pour la ville une dépense de 20 000 livres  . Pour commencer, ils brisent tout dans l’église des Récollets et en murent les portes ; puis ils expulsent de la ville les insermentés et désarment tous leurs partisans. Pendant les trois jours, le club d’Apt, qui est la seule autorité, reste en séance….  .

Le cas d’Avignon : les Jacobins s’appuient sur la pègre

Il n’y a pas en France un nid de brigands pareil : non qu’une misère plus grande ait produit là une jacquerie plus sauvage ; au contraire, avant la Révolution, le Comtat était un pays de cocagne : le pape n’y levait point d’impôts ; les taxes, très légères, se dépensaient sur place ; « pour 1 sol ou 2, on y avait pain, vin et viande   ». – Mais, sous l’administration indulgente et corrompue des légats italiens, la contrée était devenue « l’asile assuré de tous les mauvais sujets de la France, de l’Italie et de Gênes : moyennant une faible rétribution qu’ils donnaient aux agents du pape, ils en obtenaient protection et impunité ». Les contrebandiers et les receleurs de contrebande y affluaient, pour percer le cercle des douanes françaises. « Il s’y formait des troupes de voleurs et d’assassins que la sévérité des parlements d’Aix et de Grenoble ne pouvait pas extirper entièrement. Les oisifs, les libertins, les joueurs de profession   », les sigisbés entretenus, les intrigants, les parasites, les aventuriers, y coudoyaient les hommes marqués sur l’épaule, les vétérans du vice et du crime, « les échappés des galères de Toulon et de Marseille ». La férocité s’y dissimulait dans la débauche, comme un serpent dans sa vase, et il ne fallait qu’une occasion pour changer en coupe-gorge le mauvais lieu.
Dans cet égout, les meneurs jacobins, Tournal, Rovère, les deux Duprat, les deux Mainvielle, Lécuyer, ont aisément pêché des recrues. De leur bande, ils ont fait une armée qui, pour consigne, a la licence, et pour solde le pillage, toute pareille à celle de Tilly et de Wallenstein, « vraie Sodome errante et dont l’ancienne eût eu horreur ». Sur 3 000 hommes, on n’y compte que 200 Avignonnais ; le reste se compose de déserteurs français, contrebandiers, repris de justice, étrangers sans aveu, maraudeurs et malfaiteurs, qui, flairant une proie, sont accourus de très loin et même de Paris   ; avec eux marchent leurs femelles, plus immondes encore et plus sanguinaires. Pour bien marquer que chez eux le meurtre et le vol sont à l’ordre du jour, ils ont massacré comme traître leur premier général Patrix, coupable d’avoir relâché un prisonnier, et ils ont élu à sa place un ancien écumeur de grandes routes, condamné à mort par le tribunal de Valence, évadé la veille du supplice, Jourdan surnommé Coupe-tête, parce que, le 6 octobre, à Versailles, il a, dit-on, coupé les têtes de deux gardes du roi  . – Sous un tel commandant, la troupe grossit jusqu’à former un corps de 5 à 6 000 hommes, qui arrête les passants et les enrôle de force : on les appelle des Mandrins ; mais le mot est dur pour Mandrin, car ils font la guerre, non seulement comme lui aux personnes et aux propriétés publiques, mais encore aux biens, à la pudeur et à la vie des particuliers. Un seul détachement, en une seule fois, extorque à Cavaillon 25 000 livres, à Baumes 12 000, à Aubignan 15 000, à Piolenc 4 800, et taxe Caumont à 2 000 livres par semaine. À Sarrians, dont le maire leur offrait les clés, ils ont pillé les maisons de fond en comble, emmené trente-trois chariots chargés de butin, mis le feu, violé et tué avec des raffinements de Hurons : une dame de quatre-vingts ans, paralytique, a été fusillée à bout portant, et abandonnée dans son sang au milieu des flammes ; un enfant de cinq ans a été tranché en deux, sa mère décapitée, sa sœur mutilée ; on a coupé les oreilles du curé, on les lui a attachées sur le front en guise de cocarde, puis on l’a égorgé en même temps qu’un porc, on a arraché les deux cœurs et on a dansé dessus  . Ensuite, pendant cinquante jours, autour de Carpentras vainement assiégé, les instincts de cruauté gratuite qui se développeront plus tard chez les chauffeurs, les goûts d’anthropophagie qui reparaissent quelquefois chez les forçats, les sensualités perverties et surexcitées qu’on rencontre chez les maniaques, se sont donné franc jeu.
A l’aspect du monstre qu’elle a nourri, Avignon s’effraye et pousse des cris d’alarme   ; mais la bête, qui sent sa force, se retourne contre ses anciens fauteurs, montre les dents et exige sa pâture quotidienne. Ruinée ou non, il faut qu’Avignon fournisse sa quote-part.

Tuer tout, pour qu’il ne reste pas de témoins

Le 21 août 1791, Jourdan, avec son ramassis de coquins, s’empare du Palais ; la municipalité est chassée, le maire se sauve déguisé, le secrétaire Tissot est sabré, quatre officiers municipaux et quarante autres personnes sont jetés en prison, nombre de maisons de fugitifs et de prêtres sont pillées et fournissent aux bandits leur premier acompte  . – Alors commence la grande opération fiscale qui va remplir leurs poches. Cinq hommes de paille, choisis par Duprat et consorts, composent, avec Lécuyer comme secrétaire, une municipalité provisoire qui taxe la ville à 300 000 livres et, supprimant les couvents, met en vente la dépouille des églises. Les cloches sont descendues, et, toute la journée, on entend les coups de marteau des ouvriers qui les brisent. Une cassette pleine d’argenterie, de diamants et de croix d’or, est enlevée au directeur du mont-de-piété, qui l’avait en dépôt, et transportée à la commune : le bruit se répand que tous les effets précieux mis en gage par les pauvres gens viennent d’être volés par la municipalité, et que les brigands « en ont déjà fait partir dix-huit malles ». Là-dessus, les femmes exaspérées par la nudité des églises, les ouvriers sans pain et sans travail, tout le petit peuple devient furieux, s’assemble de lui-même dans l’église des Cordeliers, fait comparaître Lécuyer, l’arrache de la chaire et le massacre  .
Cette fois le parti des brigands semble perdu ; car toute la ville, populace et bourgeoisie, est contre eux, et, dans la campagne, les paysans qu’ils ont rançonnés les fusillent quand ils les rencontrent. — Mais, par la terreur, on peut suppléer au nombre, et, avec les 350 sicaires qui leur sont restés, les jacobins extrêmes entreprennent de dompter une cité de 30 000 âmes. Mainvielle aîné, traînant deux canons, arrive avec une patrouille, tire à l’aventure dans l’église demi-évacuée et tue deux hommes. Duprat ramasse une trentaine des bourgeois qu’il a emprisonnés le 31 août et, en outre, une quarantaine d’artisans des confréries catholiques, portefaix, boulangers, tonneliers, manœuvres, deux paysans, un mendiant, des femmes saisies au hasard et sur des dénonciations vagues, l’une d’elles « parce qu’elle a mal parlé de Mme Mainvielle ». Jourdan fournit les bourreaux ; l’apothicaire Mende, beau-frère de Duprat, les gorge de liqueurs fortes ; un commis du gazetier Tournal leur dit de « tuer tout, pour qu’il ne reste pas de témoins ». Alors, sur l’ordre réitéré de Mainvielle, Tournai, Duprat, Jourdan, avec des complications de lubricité inénarrables  , le massacre se développe, le 16 octobre et les jours suivants, pendant soixante-six heures, sur deux prêtres, trois enfants, un vieillard de quatre-vingts ans, treize femmes dont deux enceintes, en tout soixante et une personnes égorgées, assommées, puis précipitées les unes sur les autres dans le trou de la Glacière, une mère sur le corps de son enfant, un fils sur le corps de son père, le tout achevé d’en haut à coups de pierres, puis recouverts de chaux vive à cause de l’odeur  . Cependant une centaine d’autres, tués dans les rues, sont lancés dans le canal de la Sorgues ; cinq cents familles se sauvent. Les bandits licenciés rentrent en foule, et les assassins en chef, intronisés par le meurtre, instituent, au profit de leur bande refaite, un brigandage légal dont personne ne se défend plus  .

Ce sont là les amis des Jacobins d’Arles et de Marseille ; voilà les hommes honorables que M. d’Antonelle est venu haranguer dans la cathédrale d’Avignon   ;

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_58_ l’action des Jacobins en province (la Provence)

Une des forces de Taine, c’est le nombre et l’intérêt  des témoignages et des illustrations concrètes dont il illustre son texte. L’établissement de la dictature jacobine à Marseille. Comment les Jacobins prennent le contrôle de Marseille en expulsant la municipalité modéré élue ( Lieutaud). Rôle de Barbaroux. Comment ils prennent le contrôle d’Aix et du département. Comment Arles tente de résister.

Comment les Jacobins prennent en toute illégalité le pouvoir à Marseille – le maire élu, Lieutaud, expulsé

Dans une telle ville, (Marseille) le règne de la populace s’est établi plus tôt qu’ailleurs. — Après mainte explosion, il s’est fondé, le 17 août 1790, par la destitution de M. Lieutaud, sorte de La Fayette bourgeois et modéré, qui commandait la garde nationale. Autour de lui se ralliait la majorité de la population, tous les hommes « honnêtes ou non qui avaient quelque chose à perdre »  . Lui chassé, puis proscrit, puis emprisonné, ils s’abandonnent, et Marseille appartient à la plèbe, quarante mille indigents et aventuriers que conduit le club.
Pour mieux leur assurer l’empire, un mois après l’expulsion de M. Lieutaud, la municipalité a déclaré actif tout citoyen ayant une profession ou un métier  . En conséquence, au mépris de la loi constitutionnelle, les va-nu-pieds viennent aux assemblées de section. Par contre-coup les propriétaires ou négociants s’en retirent, et ils font sagement ; car le mécanisme ordinaire de la démagogie n’a pas tardé à opérer. « L’assemblée de chaque section est composée d’une douzaine de factieux, membres du club, qui chassent les honnêtes gens en leur présentant des bâtons et des baïonnettes. Les délibérations se préparent au club de concert avec la municipalité, et malheur à qui ne les accepterait pas dans ces assemblées ! On a été jusqu’à menacer quelques citoyens, qui voulaient faire des observations, de les enterrer sur-le-champ dans les caveaux des églises  . » L’argument s’est trouvé irrésistible : « à présent, la classe la plus honnête et la plus nombreuse est si effrayée, si timide », que pas un des opprimés n’osera paraître aux assemblées, si elles ne sont protégées par une force publique. « Plus de quatre-vingt mille habitants ne dorment pas tranquilles », et tous les droits politiques sont pour « cinq ou six cents individus » à qui la loi les a refusés. Derrière eux marche la « canaille armée », la horde de brigands sans patrie  , toujours prête à piller, à égorger et à pendre. Devant eux marchent les autorités locales, qui, élues par leur influence, administrent sous leur direction. Patrons et clients, membres et satellites du club, ils forment une ligue qui se conduit à la façon d’un Etat souverain, et reconnaît à peine en paroles l’autorité du gouvernement central  .
 Elle dénonce comme « plébéicide » le décret par lequel l’Assemblée nationale a donné pleins pouvoirs aux commissaires pour rétablir l’ordre ; elle qualifie de « dictateurs » ces modérateurs si consciencieux et si réservés ; elle les dénonce par lettres circulaires à toutes les municipalités du département et à toutes les sociétés jacobines du royaume  . On agite au club la motion de venir à Aix couper leurs têtes, qui seront mises dans une malle et expédiées à Paris au président de l’Assemblée nationale, avec menace du même châtiment pour lui et pour tous les députés, s’ils ne révoquent pas leur récent décret. Quelques jours après, quatre sections dressent acte, par-devant notaire, de la délibération qu’elles ont prise à l’effet d’envoyer à Aix une armée de six mille Marseillais pour se défaire des trois intrus. Impossible aux commissaires d’entrer à Marseille : on leur y a « préparé des potences, et leurs têtes y sont mises à prix ». C’est tout au plus s’ils peuvent arracher des mains de la faction M. Lieutaud et ses amis qui, accusés de lèse-nation, détenus sans l’ombre d’une preuve  , traités comme des chiens enragés, enchaînés, enfermés dans des latrines, réduits, faute d’eau, à boire leur urine, poussés par le désespoir jusqu’au bord du suicide, ont failli vingt fois être égorgés au tribunal et dans leur prison  . Devant le décret de l’Assemblée nationale qui ordonne leur élargissement, la municipalité réclame, atermoie, résiste, et, à la fin, ameute ses suppôts ordinaires. Au moment où les prisonniers vont sortir, une multitude de gens armés, « sans uniforme et sans chef », incessamment « grossie d’hommes sans aveu et d’étrangers », s’attroupe sur les hauteurs qui dominent le Palais et apprête ses fusils pour tirer sur M. Lieutaud. Sommée de proclamer la loi martiale, la municipalité s’y refuse : elle déclare que « la haine publique est trop manifestée contre les accusés »..


Le régiment suisse, qui a contraint les magistrats à ne pas violer la loi, portera la peine de son insolence, et, comme on n’a pu le débaucher, on se décide à l’expulser. Pendant quatre mois, la municipalité multiplie contre lui les vexations de toute espèce et, le 16 octobre 1791, les Jacobins engagent, au théâtre, une rixe contre ses officiers. Dans la même nuit, hors du théâtre, quatre d’entre eux sont assaillis par des bandes armées ; le poste où ils se réfugient manque d’être pris d’assaut ; on les mène en prison pour leur sûreté : au bout de cinq jours, ils y sont encore détenus, « quoique leur innocence soit reconnue ». Cependant, pour assurer « la tranquillité publique », la municipalité a requis le commandant du port de remplacer à l’instant les Suisses par des gardes nationaux dans tous les postes ; celui-ci cède à la force, et le régiment, inutile, insulté, menacé, n’a plus qu’à déguerpir  . — Cela fait, la nouvelle municipalité, encore plus jacobine que la précédente  , détache Marseille de la France, érige la cité en république militaire et pillarde, fait des expéditions, lève des contributions, conclut des alliances et entreprend à main armée la conquête du département.

Comment les jacobins marseillais prennent le contrôle d’Aix et du département par de véritables expéditions militaires

Le 4 février 1792, la municipalité envoie Barbaroux, son secrétaire, à Paris, pour y pallier les attentats qu’elle prépare. Dans la nuit du 25 au 26, la générale bat, et trois ou quatre mille Marseillais, avec six pièces de canon, marchent sur Aix. Par précaution, ils feignent de n’avoir point de chefs, ni commandant, ni capitaines, ni lieutenants, ni même caporaux ; à les entendre, tous sont égaux, volontaires, requis par eux-mêmes : de cette façon, tous étant responsables, aucun ne l’est  . À onze heures du matin ils arrivent devant Aix, trouvent une porte ouverte par leurs affiliés de la populace et du faubourg, somment la municipalité de leur livrer tous les corps de garde. En même temps leurs émissaires ont annoncé dans les communes voisines que la ville est menacée par le régiment suisse : en conséquence quatre cents hommes d’Aubagne arrivent en toute hâte ; d’heure en heure, on voit affluer les gardes nationales des villages environnants ; les rues s’emplissent de gens armés, des vociférations s’élèvent, le tumulte croît, et, dans la panique universelle, la municipalité perd la tête. Elle s’effraye d’un combat nocturne « entre la troupe de ligne, les citoyens, les gardes nationales et les étrangers armés, où personne ne pourra se reconnaître ni savoir qui est son ennemi ». Elle renvoie un corps de trois cent cinquante Suisses que le directoire faisait marcher pour la secourir ; elle consigne le régiment dans ses quartiers. – Là-dessus, le directoire s’enfuit ; tous les corps de garde militaires sont désarmés, et les Marseillais, poussant leurs avantages, viennent, à deux heures du matin, avertir la municipalité que, « soit qu’elle le permette, soit qu’elle ne le permette pas », ils vont sur-le-champ attaquer les casernes…
Dès lors il n’y a plus d’autorité au chef-lieu, ou plutôt l’autorité y a changé de mains. À la place du directoire fugitif, on en installe un autre, plus maniable. Des trente-six administrateurs qui formaient le conseil, douze seulement se sont présentés pour faire l’élection. Des neuf élus, six seulement consentent à siéger ; souvent même, aux séances, il ne s’en trouve que trois, et ces trois, pour se recruter des collègues, sont obligés de les payer  . – Aussi bien, quoique leur place soit la première du département, ils sont plus maltraités et plus malheureux que leurs garçons de salle. Assis à leurs côtés, des délégués du club, des officiers municipaux de Marseille les font taire, parlent, et leur dictent leurs délibérations  . « Nous avons les bras liés, écrit l’un deux, nous sommes entièrement asservis sous le joug de ces intrus. » - « Nous avons vu deux fois consécutives plus de trois cents hommes, dont plusieurs ayant des fusils avec des baïonnettes, s’introduire dans la salle et nous menacer de la mort si nous leur refusions ce qu’ils nous demandaient….

Aux observations du ministre, ils répondent avec la dernière insolence  , ils s’applaudissent de leur coup de main, ils en préparent un autre, et leur marche sur Aix n’est que la première étape de la campagne longuement méditée par laquelle ils vont s’emparer d’Arles.
NB :Letter au ministre : « Le conseil de l’administration est surpris, monsieur, des fausses impressions qu’on a pu vous donner sur la ville de Marseille : on doit la regarder comme le bouclier du patriotisme dans le département... Si, à Paris, le peuple n’a pas attendu des ordres pour détruire la Bastille et commencer la révolution, doit-on être étonné que, sous ce climat brûlant, l’impatience des bons citoyens leur fasse devancer les ordres légaux et qu’ils ne puissent s’assujettir aux formes lentes de la justice, quand il est question de leur sûreté personnelle et de sauver la patrie ?

Arles tente en vain de résister aux jacobins marseillais


En effet, il n’y a pas de cité qui leur soit plus odieuse qu’Arles. – Pendant deux ans, conduite ou poussée par M. d’Antonelle son maire, elle a marché avec eux ou a été à leur suite. À plusieurs reprises, Antonelle, ultra-révolutionnaire, est allé, de sa personne, encourager les bandits d’Avignon ; pour leur fournir des canons et des munitions, il a dégarni la tour Saint-Louis de son artillerie, au risque de livrer l’embouchure du Rhône aux corsaires barbaresques  . De concert avec ses alliés du Comtat, avec le club de Marseille, avec ses suppôts des bourgades voisines, il domine dans Arles « par la terreur », et 300 hommes du quartier de la Monnaie, artisans ou mariniers, gens aux bras forts et aux mains rudes, lui servent de satellites. Le 6 juin 1791, de leur autorité privée, ils ont chassé des prêtres insermentés qui s’étaient réfugiés dans la ville  . — Mais, là-dessus, « les propriétaires et les honnêtes gens », beaucoup plus nombreux et indignés depuis longtemps, ont relevé la tête : 1 200 d’entre eux se sont réunis dans l’église Saint-Honorat, « ont prêté serment de maintenir la Constitution et la tranquillité publique   », et se sont portés au club. Conformément aux propres statuts du club, ils s’y sont fait recevoir en masse, en qualité de gardes nationaux et de citoyens actifs. En même temps, d’accord avec la municipalité, ils ont refondu la garde nationale et recomposé les compagnies : ce qui a dissous le corps des Monnaidiers et retiré à la faction toute sa force. — Dès lors, sans aucune illégalité ni violence, la majorité au club et dans la garde nationale s’est composée de constitutionnels monarchistes, et les élections de novembre 1791 ont donné aux partisans de l’ordre presque toutes les places administratives de la commune et du district. Un homme énergique, M. Loys, médecin, a été élu maire à la place de M. d’Antonelle, et on le sait capable de marcher contre l’émeute, « tenant la loi martiale d’une main et son sabre de l’autre ». C’en est trop, et il faut maintenant que Marseille vienne subjuguer Arles, « pour réparer la honte de l’avoir fondée   ». Dans ce pays de vieilles cités, l’hostilité politique s’envenime de haines municipales, semblables à celles de Thèbes contre Platée, de Rome contre Veïes, de Florence contre Pise, et les guelfes de Marseille ne songent plus qu’à écraser les gibelins d’Arles. – Déjà, dans l’assemblée électorale de novembre 1791, M. d’Antonelle, président, a fait inviter toutes les communes du département à prendre les armes contre la cité antijacobine


Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_57_ Comment les Girondins préparent la guerre

Important et magistral : la bourgeoisie lasse de l’anarchie, veut la fin de Révolution. ; en langage jacobin, elle fait scission avec le peuple. La dénonciation de la tactique jacobine par André Chénier : douze cents succursales d’émeutes. La guerre pour attiser la peur artificielle du retour d’un ordre ancien dont personne ne voulait et que quelques émigrés ne menaçaient pas. Derrière la guerre étrangère, les jacobins préparent la guerre civile, la guerre des piques. Les piques termineront la Révolution  

La rupture entre la bourgeoise et la Révolution : La bourgeoisie, fait scission avec le peuple

Il était dur en tout lieu pour les familles de vieille bourgeoisie, pour les anciens notables de chaque ville ou bourgade, pour les principaux de chaque art, profession ou métier, pour les gens aisés et considérés, bref pour la majorité des hommes qui avaient sur la tête un bon toit et sur le dos un bon habit, de subir la domination illégale d’une plèbe conduite par quelques centaines ou douzaines de déclamateurs et de boutefeux. – Déjà, au commencement de 1792, le mécontentement était si visible, qu’on le dénonçait à la tribune et dans la presse. Isnard   tonnait contre « cette infinité de gros propriétaires, de riches négociants, d’hommes opulents et orgueilleux qui, placés avantageusement dans l’amphithéâtre des conditions sociales, ne veulent pas qu’on en déplace les sièges ». – « La bourgeoisie, écrivait Pétion  , cette classe nombreuse et aisée, fait scission avec le peuple ; elle se place au-dessus de lui,... il est le seul objet de sa défiance. Une idée la poursuit partout : c’est qu’à présent la révolution est la guerre de ceux qui ont contre ceux qui n’ont pas. » 
 – Effectivement, elle s’abstenait aux élections, elle refusait de fréquenter les sociétés patriotiques, elle réclamait le rétablissement de l’ordre et le règne de la loi ; elle ralliait autour d’elle « la multitude des gens modérés et timides pour qui la tranquillité est le premier besoin », et surtout, ce qui était plus grave, elle imputait les troubles aux auteurs des troubles.

La dénonciation d’André Chénier : douze cents succursales d’émeutes

Avec une indignation contenue et une force de preuves irrésistible, un homme de cœur, André Chénier, sortait de la foule muette, et, publiquement, ôtait aux Jacobins leur masque  . Il perçait à jour le sophisme quotidien par lequel un attroupement, « quelques centaines d’oisifs réunis dans un jardin ou dans un spectacle étaient effrontément appelés le peuple ». Il peignait ces « deux ou trois mille usurpateurs de la souveraineté nationale enivrés chaque jour par leurs orateurs et leurs écrivains d’un encens plus grossier que l’adulation offerte aux pires despotes » ; ces assemblées où un « infiniment petit nombre de Français paraissent un grand nombre parce qu’ils sont réunis et qu’ils crient » ; ce club de Paris d’où les honnêtes gens laborieux et instruits se sont retirés un à un, pour faire place aux intrigants endettés, aux gens tarés, aux hypocrites de patriotisme, aux amateurs de bruit, aux talents avortés, aux cerveaux avariés, aux déclassés de tout ordre et de toute espèce qui, n’ayant su faire leurs affaires privées, se dédommagent sur les affaires publiques. Il montrait, autour de la manufacture centrale, douze cents succursales d’émeutes, douze cents sociétés affiliées, qui, « se tenant par la main, forment une sorte de chaîne électrique autour de la France » et la secouent à toute impulsion partie du centre ; leur confédération installée et intronisée, non pas seulement comme un État dans l’État, mais comme un État souverain dans un État vassal ; des administrations mandées à leur barre, des arrêts de justice cassés par leur intervention, des particuliers visités, taxés, condamnés par leur arbitraire ; l’apologie incessante et systématique de l’insubordination et de la révolte ; « sous le nom d’accaparements et de monopoles, le commerce et l’industrie représentés comme des délits » ; toute propriété ébranlée, tout riche suspect, « les talents et la probité réduits au silence » ; bref une conjuration publique contre la société au nom de la société même, et « l’effigie sainte de la liberté employée à sceller » l’impunité de quelques tyrans.
Une pareille protestation disait tout haut ce que la plupart des Français murmuraient tout bas, et de mois en mois des excès plus graves soulevaient une réprobation plus forte. « L’anarchie existe à un degré presque sans exemple, écrivait l’ambassadeur des Etats-Unis  . Telles sont l’horreur et l’appréhension universellement inspirées par les sociétés licencieuses, qu’il y a quelque raison de croire que la grande masse de la population française regarderait le despotisme lui-même comme un bienfait, s’il était accompagné de cette sécurité des personnes et des propriétés que l’on possède sous les plus mauvais gouvernements de l’Europe. »

La guerre nécessaire pour entretenir la peur du retour de l’ordre ancien

Tout au rebours avec la guerre : incontinent la face des choses change, et l’alternative se déplace. Il ne s’agit plus de choisir entre l’ordre et le désordre, mais entre le nouveau régime et l’ancien, car derrière les étrangers on aperçoit les émigrés à la frontière. L’ébranlement est terrible, surtout dans la couche profonde qui jadis portait seule presque tout le poids du vieil édifice, parmi les millions d’hommes qui vivent péniblement du travail de leurs bras, artisans, petits cultivateurs, métayers, manœuvres, soldats, et aussi contrebandiers : faux-sauniers, braconniers, vagabonds, mendiants et demi-mendiants, qui, taxés, dépouillés, rudoyés depuis des siècles subissaient, de père en fils, la misère, l’oppression et le dédain. Ils savent, par leur expérience propre, la différence de leur condition récente et de leur condition présente. Ils n’ont qu’à se souvenir pour revoir en imagination l’énormité des taxes royales, ecclésiastiques et seigneuriales, les 81 pour 100 d’impôt direct, les garnisaires, les saisies et les corvées, l’inquisition du gabelou, du rat de cave et du garde-chasse, les ravages du gibier et du colombier, l’arbitraire du collecteur et du commis, la lenteur et la partialité de la justice, la précipitation et la brutalité de la police, les coups de balai de la maréchaussée, les misérables ramassés comme un tas de boue et d’ordures, la promiscuité, l’encombrement, la pourriture et le jeûne des maisons d’arrêt  . Ils n’ont qu’à ouvrir les yeux pour voir l’immensité de leur délivrance, toutes les taxes directes ou indirectes abolies en droit ou supprimées en fait depuis trois ans, la bière à deux sous le pot, le vin à six sous la pinte, les pigeons dans leur garde-manger, le gibier à la broche, le bois des forêts nationales dans leur grenier, la gendarmerie timide, la police absente, en beaucoup d’endroits toute la récolte pour eux, le propriétaire n’osant réclamer sa part, le juge évitant de les condamner…

Ochlocratie contre démocratie : derrière la guerre nationale, les Jacobins préparent la guerre civile (la guerre des piques)

Telle est la brute colossale que les Girondins introduisent dans l’arène politique   ; pendant six mois, ils agitent devant elle des drapeaux rouges, ils l’aiguillonnent, ils l’effarouchent, ils la poussent, à coups de décrets et de proclamations, contre leurs adversaires et contre ses gardiens, contre la noblesse et le clergé, contre les aristocrates de l’intérieur, complices de Coblentz, contre le « comité autrichien », complice de l’Autriche, contre le roi, dont ils transforment la prudence en trahison, contre le gouvernement tout entier, auquel ils imputent l’anarchie qu’ils fomentent et la guerre dont ils sont les provocateurs.
Ainsi surexcitée et tournée, il ne manque plus à la plèbe qu’un signe de ralliement et des armes : tout de suite ils lui fournissent ces armes et ce signe de ralliement. Par une coïncidence frappante et qui montre bien un plan concerté  , ils ont mis en branle du même coup trois machines politiques. Au moment juste où, par leurs rodomontades voulues, ils rendaient la guerre inévitable, ils ont arboré la livrée populaire, et ils ont armé les indigents. Presque dans la même semaine, à la fin de janvier 1792, ils ont signifié à l’Autriche leur ultimatum à délai fixe, adopté le bonnet de laine rouge et commencé la fabrication des piques. — Manifestement, en rase campagne, contre une armée régulière et des canons, ces piques ne peuvent servir ; c’est donc à l’intérieur et dans les villes qu’elles doivent trouver leur emploi. Que le garde national aisé qui paye son uniforme, que le citoyen actif, privilégié par ses 3 francs de contribution directe, ait son fusil ; l’ouvrier du port, le portefaix de la halle, le compagnon qui loge en garni, le citoyen passif que sa pauvreté exclut du vote, aura sa pique et, en ce temps d’insurrections, un bulletin de vote ne vaut pas une bonne pique maniée par des bras nus. — A présent, le magistrat en écharpe peut préparer toutes les sommations qu’il voudra : on les lui fera rentrer dans la gorge, et, de peur qu’il n’en ignore, on l’avertit d’avance. « Les piques ont commencé la révolution ; les piques l’achèveront  . » – « Ah ! disent les habitués du jardin des Tuileries, si les bons patriotes du Champ de Mars en avaient eu de pareilles, les habits bleus (les gardes de La Fayette) n’auraient pas eu si beau jeu ! » – « On les portera partout où seront les ennemis du peuple, au Château s’ils y sont. » Elles feront tomber le veto et passer les bons décrets de l’Assemblée nationale. À cet effet, le faubourg Saint-Antoine offre les siennes, et, pour bien en marquer l’emploi, il se plaint de ce que « l’on cherche à substituer l’aristocratie de la richesse au pouvoir de la naissance » : il réclame « des mesures sévères contre les scélérats hypocrites qui égorgent le peuple, la Constitution à la main » ; il déclare que « les rois, les ministres et la liste civile passeront, mais que les droits de l’homme, la souveraineté nationale et les piques ne passeront pas » ; et, par l’organe de son président, l’Assemblée nationale remercie les pétitionnaires « des avis que leur zèle les engage à lui donner ». – Entre les meneurs de l’Assemblée et la populace à piques, la partie est liée contre les riches, contre les constitutionnels, contre le gouvernement, et désormais, à côté des Girondins marchent les Jacobins extrêmes, les uns et les autres réconciliés pour l’attaque, sauf à différer après la victoire…


Les plus vils agents, les perturbateurs de profession, les brigands, les fanatiques, les scélérats de tout ordre, les indigents hardis et armés qui, en front de bandière », marchent à l’assaut des propriétés et au « sac universel », bref les barbares de la ville et de la campagne, « voilà leur armée commune, et ils ne la laissent pas un jour dans l’inaction ». – Sous leur usurpation universelle, concertée et grandissante, toute la substance du pouvoir fond aux mains des autorités légales ; peu à peu elles sont réduites à l’état de simulacres vains, et, d’un bout à l’autre de la France, bien avant l’écroulement final, en province comme à Paris, la faction, au nom des dangers publics, substitue le gouvernement de la force au gouvernement de la loi.

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_56_ Pourquoi les Girondins ont voulu la guerre

Important et magistral : Comment les Jacobins (en l’occurrence les Girondins) vont provoquer la guerre. La Constitution gêne les Jacobins, elle est violée journellement et sur tout le territoire. Les Puissances européennes ne voulaient pas la guerre.  Pour les Girondins,  la seule calamité qu’il y ait à redouter, c’est de n’avoir pas la guerre.  « On nous opposait toujours la Constitution et la Constitution ne pouvait tomber que par la guerre ».  La majorité de la population était lasse de l’anarchie et se dégoûtait de ses fauteurs, souhaitant la fin de la Révolution et le retour à l’ordre. Pour les Girondins qui veulent la poursuite de la Révolution et conquérir le pouvoir, la guerre est indispensable !
La technique selon laquelle un parti révolutionnaire en difficulté pousse à une rupture violente compromettant les « imbéciles utiles » pour créer l’irréparable et éviter tout retour en arrière , beaucoup la reprendront ; y compris contre ses premier promoteurs.

La Constitution violée partout et tout le temps

Si les députés qui, le 1er octobre 1791, juraient la Constitution avec tant de solennité et d’enthousiasme avaient voulu ouvrir les yeux, ils auraient vu que, sur tous les points du territoire, cette Constitution était incessamment violée dans sa lettre et dans son esprit. Selon l’usage et par amour-propre d’auteur, le dernier président de la Constituante, M. Thouret, venait, dans son rapport final, de recouvrir la vérité déplaisante sous des phrases pompeuses et trompeuses ; mais il suffisait de parcourir le résumé du mois pour vérifier si, comme il l’assurait, « l’exécution des décrets était complète dans toutes les parties de l’empire ». – « Où est-elle, demandait Mallet du Pan, cette exécution complète  . Est-ce à Toulon, au milieu des morts et des blessés qui se sont fusillés à la face de la municipalité et du directoire ébahis ? Est-ce à Marseille, où deux particuliers ont été assommés et massacrés comme aristocrates », sous prétexte « qu’ils vendaient aux petits enfants des dragées empoisonnées pour commencer la contre-révolution ? Est-ce à Arles, contre laquelle 4 000 Marseillais, lancés par le club, se mettent en marche en ce moment même ? Est-ce à Bayeux, où le sieur Fauchet, décrété de prise de corps » et frappé d’incapacité politique, vient d’être élu député à la Législative ? « Est-ce à Blois, où le commandant, dévoué à la mort pour avoir tenté l’exécution des décrets, a été forcé de renvoyer un régiment fidèle et de se soumettre à un bataillon licencieux ? Est-ce à Nîmes, où le régiment de Dauphiné, quittant la ville par l’ordre du ministre, a reçu du peuple » et du club « l’ordre de désobéir au ministre et de rester ? Est-ce dans ces régiments que leurs officiers, le pistolet sur la poitrine, ont été contraints d’abandonner pour faire place à des amateurs ? Est-ce à Toulouse, où, à la fin d’août, les corps administratifs ont ordonné à tous les prêtres non assermentés de sortir dans trois jours de la ville et de se retirer à quatre lieues ? Est-ce dans la banlieue de Toulouse, où, le 28 août, un officier municipal a été pendu au réverbère à la suite d’une rixe à coups de fusil ? » Est-ce à Paris, où, le 25 septembre, le collège des Irlandais, vainement protégé par un traité international, vient d’être assailli par la populace, où les catholiques qui entendaient la messe orthodoxe ont été chassés et traînés à la messe de l’assermenté voisin…

Pourquoi le parti Jacobin ( en l’occurrence, surtout les Girondins) ont voulu et provoqué la guerre

L’orage arrive et fond sur sa tête ; la guerre, comme un noir nuage, monte à l’horizon, envahit les quatre coins du ciel, tonne, enveloppe dans un cercle de foudres la France remplie de matières explosives, et c’est l’Assemblée qui, par la plus énorme de ses fautes, attire ces foudres sur la nation.
Avec un peu de prudence, elle aurait pu les écarter. — Deux griefs principaux étaient allégués, l’un par la France, l’autre par l’Empire. — D’une part, et très justement, la France réclamait contre les rassemblements d’émigrés que l’Empereur et les Électeurs toléraient contre elle sur leur territoire. Mais, d’abord, quelques milliers de gentilshommes, sans soldats, sans magasins et presque sans argent, n’étaient guère à craindre, et, de plus, bien avant l’heure décisive, leurs rassemblements avaient été dispersés, à l’instant par l’Empereur dans ses États propres, au bout de quinze jours par l’électeur de Trèves dans son Électorat  . – D’autre part, en vertu des traités, les princes allemands possessionnés en Alsace revendiquaient les droits féodaux supprimés sur leurs terres françaises, et la diète leur défendait d’accepter l’indemnité offerte. Mais, avec la diète, rien n’était plus usité ni plus facile que de traîner des négociations dilatoires, et il n’y avait aucun péril ni inconvénient en la demeure, puisque, pendant l’attente, les réclamants demeuraient les mains vides…
– Si maintenant, derrière les prétextes ostensibles, on cherche les volontés véritables, il est certain que, jusqu’à la fin de janvier 1792, les intentions de l’Autriche étaient pacifiques. Ce qu’elle avait accordé au comte d’Artois par la déclaration de Pilnitz était de l’eau bénite de cour, l’apparence d’une promesse illusoire, un secours subordonné au concert de toute l’Europe, c’est-à-dire annulé d’avance par l’ajournement indéfini, et, tout de suite, la prétendue ligue des souverains avait été « rangée par les politiques dans la classe des comédies augustes   ». Bien loin d’armer contre la nouvelle France au nom de la France ancienne, l’empereur Léopold et son ministre Kaunitz avaient été charmés de voir la Constitution finie, acceptée par le roi : cela « les tirait d’embarras   » et la Prusse aussi. Dans la conduite des États, l’intérêt politique est toujours le grand ressort, et les deux puissances avaient besoin de toutes leurs forces d’un autre côté, en Pologne, l’une pour en retarder, l’autre pour en accélérer le partage, l’une et l’autre, en cas de partage, pour en prendre assez et pour empêcher que la Russie n’en prît trop. – Ainsi les souverains de la Prusse et de l’Autriche ne songeaient encore ni à délivrer Louis XVI, ni à ramener les émigrés, ni à conquérir des provinces françaises, et, si l’on ne pouvait pas s’attendre à leur malveillance personnelle, on n’avait pas à redouter leur intervention armée…

La seule calamité qu’il y ait à redouter, c’est de n’avoir pas la guerre 

C’est donc l’Assemblée qui lance aux abîmes grondants de la mer inconnue le navire désemparé, sans gouvernail, et qui fait eau de toutes parts ; elle seule coupe le câble qui le retenait au port et que les puissances étrangères n’osaient ni ne souhaitaient trancher. Cette fois encore, les Girondins sont les meneurs et tiennent la hache : dès la fin d’octobre, ils l’ont saisie et frappent à coups redoublés  . Par exception, les Jacobins extrêmes, Couthon, Collot d’Herbois, Danton, Robespierre, ne sont point avec eux ; Robespierre, qui d’abord a proposé d’enfermer l’Empereur « dans le cercle de Popilius   », craint de livrer au roi de trop grands pouvoirs, se défie et prêche la défiance. — Mais la grosse masse du parti, l’opinion bruyante, suit et pousse les téméraires qui marchent en avant. De tant de choses qu’il faudrait savoir pour conduire avec compétence une affaire si compliquée et si délicate, ils n’en connaissent aucune, ni les cabinets, ni les cours, ni les peuples, ni les traités, ni les précédents, ni les formes salutaires, ni le style obligé. Pour guide et conseil aux relations étrangères, faute de mieux, ils ont Brissot, qui fonde sa primauté sur leur ignorance et qui, érigé en homme d’État, devient, pendant plusieurs mois, le personnage le plus en vue de l’Europe . Autant que l’on peut attribuer à un seul homme une calamité européenne, on doit lui imputer celle-ci. C’est ce malheureux, né dans une boutique de pâtissier, élevé dans un bureau de procureur, ancien agent de police à 150 francs par mois, ancien associé des marchands de diffamation et des entrepreneurs de chantage  , aventurier de plume, brouillon et touche-à-tout, qui, avec ses demi-renseignements de nomade, ses quarts d’idée de gazetier, son érudition de cabinet littéraire  , son barbouillage de mauvais écrivain, ses déclamations de clubiste, décide des destinées de la France et déchaîne sur l’Europe une guerre qui détruira six millions de vies. Du fond du galetas où sa femme blanchit ses chemises, il est bien aise de gourmander les potentats, et, pour commencer, le 20 octobre, il insulte trente souverains étrangers à la tribune  . Jouissance exquise et intime, qui est l’aliment quotidien du nouveau fanatisme, et que Mme Roland elle-même savoure avec une complaisance visible dans les deux célèbres lettres où, d’un ton rogue, elle fait la leçon d’abord au roi, puis au pape  . Au fond, Brissot se croit Louis XIV et il invite expressément les Jacobins à imiter les insolences du grand monarque  .
 – À la maladresse de l’intrus, à la susceptibilité du parvenu, s’ajoute la raideur du sectaire. Au nom du droit abstrait, les Jacobins nient le droit historique ; ils imposent de haut et par force la vérité dont ils sont les apôtres et se permettent toutes les provocations qu’ils interdisent à autrui. « Disons à l’Europe, s’écrie Isnard, que dix millions de Français, armés du glaive, de la plume, de la raison, de l’éloquence, pourraient seuls, si on les irrite, changer la face du monde et faire trembler tous les tyrans sur leurs trônes d’argile. » – « Partout où il y a un trône, ajoute Hérault de Séchelles, nous avons un ennemi  . » – « Il n’y a point de capitulation sincère, dit Brissot, entre la tyrannie et la liberté... Votre Constitution est un anathème éternel aux rois absolus... Elle fait leur procès, elle prononce leur sentence ; elle semble dire à chacun : Demain tu ne seras plus, ou tu ne seras roi que par le peuple... La guerre est actuellement un bienfait national, et la seule calamité qu’il y ait à redouter, c’est de n’avoir pas la guerre  . » – « Dites au roi, dit Gensonné, que la guerre est nécessaire, que l’opinion publique la provoque, que le salut de l’empire lui en fait une loi  . » – « L’état où nous sommes, conclut Vergniaud, est un véritable état de destruction qui peut nous conduire à l’opprobre et à la mort. Aux armes donc, aux armes ! Citoyens, hommes libres, défendez votre liberté, assurez l’espoir de celle du genre humain... Ne perdez pas l’avantage de votre situation ; attaquez lorsque tout vous fait présager un heureux succès... I

L’Assemblée est si pressée de rompre, qu’elle usurpe l’initiative réservée au roi et rédige en forme de décret une sommation à terme fixe  . — A ce moment les dés sont jetés : « Ils veulent la guerre, dit l’Empereur, ils l’auront », et tout de suite l’Autriche s’allie à la Prusse, menacée comme elle par la propagande révolutionnaire  . À force de sonner le tocsin, les Jacobins, maîtres de l’Assemblée, ont réussi à conclure « cette alliance monstrueuse », et, de jour en jour, leur tocsin sonne plus fort. Encore un an, grâce à cette politique, la France aura l’Europe entière pour ennemie, et pour unique amie la régence d’Alger, dont le régime intérieur est à peu près le même que le sien…

On nous opposait toujours la Constitution et la Constitution ne pouvait tomber que par la guerre 


À travers leurs carmagnoles perce un calcul qu’ils avoueront plus tard. – « On nous opposait toujours la Constitution, dira Brissot, et la Constitution ne pouvait tomber que par la guerre  . » Ainsi les griefs diplomatiques dont ils font parade ne sont pour eux qu’un prétexte ; s’ils poussent à la guerre, c’est pour renverser l’ordre légal qui les gêne ; leur véritable but est la conquête du pouvoir, une seconde révolution intérieure, l’application de leur système, un nivellement définitif. – Derrière eux se cache le plus politique et le plus absolu des théoriciens, un homme « dont le grand art est d’aller à son but sans paraître, de préparer les autres à des vues éloignées dont ils ne se doutent pas, de parler peu en public et d’agir en secret  . » C’est lui, Siéyès, « qui conduit tout en ayant l’air de ne rien conduire ». Aussi infatué que Rousseau de ses conceptions spéculatives, mais aussi exempt de scrupules et aussi perspicace que Machiavel dans le choix des moyens pratiques, il a été, il est et il sera dans les moments décisifs l’avocat consultant de la démocratie radicale. « Son orgueil ne souffre rien au-dessus de lui ; il a fait abolir la noblesse parce qu’il n’était pas noble ; parce qu’il ne possède pas tout, il détruira tout. Sa doctrine fondamentale est que, pour affermir la révolution, il est indispensable de changer la religion et de changer la dynastie. » – Or, si la paix eût duré, rien de tout cela n’était possible, et, de plus, l’ascendant du parti était compromis. Des classes entières, qui l’avaient suivi lorsqu’il lançait l’émeute contre les privilégiés, se détachaient de lui à présent que l’émeute s’exerçait contre elles, et parmi les hommes qui réfléchissaient ou possédaient, la plupart, dégoûtés de l’anarchie, se dégoûtaient aussi de ses fauteurs. Nombre d’administrateurs, de magistrats, de fonctionnaires élus se plaignaient tout haut de ce que leur autorité fût soumise à celle de la populace. Nombre de cultivateurs, d’industriels et de négociants s’indgnaient tout bas de ce que le fruit de leur travail et de leur épargne fût livré à la discrétion des indigents et des voleurs. Il était dur pour les fariniers d’Étampes de n’oser faire leurs expéditions de blé, de ne recevoir leurs chalands que de nuit, de trembler eux-mêmes dans leurs maisons, de savoir que, s’ils en sortaient, ils couraient risque de la vie  . Il était dur pour les gros épiciers de Paris de voir leurs magasins envahis, leurs vitres brisées, leurs ballots de café et leurs pains de sucre taxés à vil prix, partagés, emportés par des mégères, ou volés gratis par des coquins qui couraient les revendre à l’autre bout de la rue…

dimanche 13 août 2017

Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_55_ Les Jacobins à l’Assemblée

Important et magistral : Comment, après fait élire une forte minorité Jacobine à la Législative, les Jacobins imposent leur programme à la majorité modérée. La rhétorique jacobine, violente et mécanique : Gentillesses de cuistre, prosopopées de rhéteur, invectives d’énergumène. L’impossibilité de délibérer librement : les menaces des tribunes, le violences de la rue. L’alliance entre les Jacobins et les bandes violentes de l’extrême gauche. Le détournement des procédures parlementaires au nom de l’urgence. Le vote public utilisé comme moyen de pression ; quand cela ne suffit pas, la publicité du vote nominal ( il est bon que le peuple connaisse ses amis et ses ennemis) transforme les liste d’opposants en listes de prescription. L’abstention massive des modérés.

La rhétorique jacobine : l’incapacité de voir les choses qui sont et de les dire comme elles sont.

Députés à Paris par le choix ou par la tolérance des clubs, ils emportent avec eux leur politique et leur rhétorique : cela fait un assemblage d’esprits bornés, faussés, précipités, emphatiques et faibles ; à chaque séance, vingt moulins à paroles tournent à vide, et tout de suite le premier des pouvoirs publics devient une fabrique de sottises, une école d’extravagances et un théâtre de déclamations.
Se peut-il que des hommes sérieux aient écouté jusqu’au bout des fadaises aussi saugrenues ? – « Je suis laboureur, dit un député, j’ose maintenant vanter l’antique noblesse de ma charrue. Quelques bœufs ont été les purs et incorruptibles tabellions par-devant lesquels mes bons ancêtres en ont passé les contrats ; leur authenticité, mieux tracée sur la terre que sur de frêles parchemins, est à l’abri de toutes les révolutions possibles. » – Conçoit-on que le rapporteur d’une loi qui va exiler ou emprisonner quarante mille prêtres apporte en matière d’arguments des niaiseries aussi boursouflées que celles-ci  . « J’ai vu dans les campagnes les flambeaux de l’hyménée ne jeter plus qu’une lueur pâle et sombre, ou changés en torches des furies, le squelette hideux de la superstition s’asseoir jusque dans la couche nuptiale, se placer entre la nature et les époux, et arrêter le plus impérieux des penchants.... O Rome, es-tu contente ? Es-tu donc comme Saturne, à qui il faut tous les jours des holocaustes nouveaux ?... Partez, artisans de discordes ; le sol de la liberté est fatigué de vous porter. Voulez-vous aller respirer l’air du mont Aventin ? Le vaisseau de la patrie est déjà prêt ; j’entends sur le rivage les cris impatients des matelots, le vent de la liberté enflera les voiles ; vous irez, comme Télémaque, chercher votre père sur les mers ; mais vous n’aurez pas à redouter les écueils de Sicile ni les séductions d’une Eucharis. » Gentillesses de cuistre, prosopopées de rhéteur, invectives d’énergumène, c’est ici le ton régnant. Dans les meilleurs discours perce toujours le même défaut, l’échauffement de la cervelle, la manie des grands mots, l’habitude des échasses, l’incapacité de voir les choses qui sont et de les dire comme elles sont. Les hommes de talent, Isnard, Guadet, Vergniaud lui-même, sont emportés par la phrase ronflante et creuse, comme une barque sans lest par une voile trop large. Ils s’exaltent avec leurs souvenirs de classe, et le monde moderne ne leur apparaît qu’à travers des réminiscences latines…

L’Assemblée ne peut délibérer librement

On inscrit au procès-verbal et sans improbation la pétition de « M. Huré, habitant de Pont-sur-Yonne, qui, par un écrit signé de lui, offre 100 francs et son bras pour être tyrannicide »…. On souffre que des attroupements d’hommes et de femmes traversent la salle en poussant des cris politiques. On admet à la barre toutes les parades indécentes, puériles ou séditieuses. Aujourd’hui, ce sont « des citoyennes de Paris » qui demandent à s’exercer aux manœuvres militaires et à prendre pour commandants « des ci-devant gardes-françaises » ; le lendemain, arrivent des enfants qui expriment leur patriotisme « avec une naïveté touchante », et regrettent que « leurs pieds chancelants ne leur permettent pas de marcher, que dis-je ? de voler contre les tyrans » ; ensuite viennent les galériens de Châteauvieux, escortés d’une foule qui vocifère ; une autre fois, les artilleurs de Paris, au nombre de mille, avec leurs tambours ; incessamment des délégués de la province, des faubourgs, des clubs, avec leurs déclamations furibondes, leurs remontrances impérieuses, leurs exigences, leurs sommations et leurs menaces. – Sous ces intermèdes de tapage plus fort, roule un brouhaha continu, le tintamarre des tribunes   : à chaque séance, « les représentants sont gourmandés par les spectateurs ; la nation des galeries juge la nation du bas de la salle », intervient dans les délibérations, fait taire les orateurs, insulte le président, ordonne au rapporteur de quitter la tribune. Ce n’est pas une fois qu’elle interrompt ou par un simple murmure, mais vingt, trente, cinquante fois en une heure, par des clameurs, des trépignements, des hurlements et des injures personnelles. Après des centaines de réclamations inutiles, après d’innombrables rappels à l’ordre « reçus par des huées », après dix « règlements faits, refaits, rappelés, affichés », comme pour mieux prouver l’impuissance de la loi, des autorités et de l’Assemblée elle-même, l’usurpation de ces intrus va croissant. Pendant dix mois, ils ont crié : « A bas la liste civile ! A bas les ministériels ! A bas les mâtins ! Silence, esclaves ! » Le 26 juillet, Brissot lui-même leur paraîtra tiède et recevra deux prunes au visage. « Trois ou quatre cents individus sans titre, sans propriété, sans existence... sont devenus les auxiliaires, les suppléants, les arbitres de la législature, » et leur fureur soldée achève de détruire ce que l’Assemblée a pu garder encore de sa raison …

Les Jacobins seuls patriotes – la majorité violentée

Ils se regardaient entre eux comme s’ils eussent été seuls dignes de s’entendre, et s’encourageaient par l’idée que tout était pusillanimité dans la résistance à leur manière de voir. » – A leurs propres yeux, ils sont les seuls capables et les seuls patriotes. Parce qu’ils ont lu Rousseau et Mably, parce qu’ils ont la langue déliée et la plume courante, parce qu’ils savent manier des formules de livre et aligner un raisonnement abstrait, ils se croient des hommes d’État  . Parce qu’ils ont lu Plutarque et le Jeune Anacharsis, parce que, sur des conceptions métaphysiques, ils veulent fonder une société parfaite, parce qu’ils s’exaltent à propos du millénium prochain, ils se croient de grandes âmes. Sur ces deux articles, ils n’auront jamais le moindre doute, même après que leurs mains complaisantes auront été souillées par les mains sales des bandits dont ils ont été les premiers instigateurs, par les mains ensanglantées des bourreaux dont ils sont les demi-complices . À ce degré extrême, l’amour-propre est le pire sophiste. Persuadés de la supériorité de leurs lumières et de la pureté de leurs sentiments, ils posent en principe que le gouvernement doit être entre leurs mains. En conséquence, ils s’en saisissent dans la Législative par les procédés qu’on retournera contre eux dans la Convention. Ils acceptent pour alliés les pires démagogues de l’extrême gauche, Chabot, Couthon, Merlin de Thionville, Basire, Thuriot, Lecointre, au dehors Danton, Robespierre, Marat lui-même, tous les démolisseurs et niveleurs dont ils croient se servir et dont ils sont les instruments. À tout prix, il faut que leurs motions passent, et, pour les faire passer, ils lâchent contre leurs adversaires la plèbe aboyante et grossière que d’autres, plus factieux encore, lanceront demain contre eux…

Plus énergique encore, une autre machine d’oppression opère aux abords de l’Assemblée. Comme leurs prédécesseurs de la Constituante, les membres du côté droit « ne peuvent sortir sans traverser les imprécations et les menaces de groupes furibonds. Les cris A la lanterne! retentissaient aussi souvent aux oreilles de Dumolard, de Vaublanc, de Jaucourt, de Lacretelle qu’à celles de Cazalès, de l’abbé Maury et de Montlosier   ». Après avoir apostrophé le président Mathieu Dumas, on insulte sa femme, qu’on a reconnue dans une tribune réservée  . Dans les Tuileries, des groupes permanents écoutent les braillards qui dénoncent par leurs noms les députés suspects, et malheur à celui d’entre eux qui prend ce chemin pour venir aux séances ! il est salué au passage par une bordée d’injures. Si c’est un député cultivateur : « Regardez, dit-on, ce drôle d’aristocrate ; c’est un mâtin de paysan qui gardait les vaches dans son pays. » Un jour, Hua, montant la terrasse des Tuileries, est saisi aux cheveux par une mégère qui lui crie : « Baisse la tête, j... f... de député, c’est le peuple qui est ton souverain. » Le 20 juin, un des patriotes qui traversent la salle lui dit à l’oreille : « Grand gueux de député, tu ne périras que de ma main. » Une autre fois, ayant défendu le juge de paix Larivière, il est attendu à la porte, sur le minuit, « par un tas de gueux qui dirigent vers lui leurs poings et leurs bâtons » ; par bonheur, ses amis Dumas et Daverhoult, deux militaires, ont prévu le danger, et, présentant leurs pistolets, le dégagent, « quoique avec peine ». — A mesure qu’on approche du 10 août, l’agression devient plus ouverte. Pour avoir défendu La Fayette, Vaublanc, au sortir de l’Assemblée, manque trois fois d’être écharpé ; soixante députés sont traités de même, frappés, couverts de boue et menacés de mort s’ils osent revenir aux séances  . — Avec de tels alliés, une minorité est bien forte ; grâce à ses deux instruments de contrainte, elle va détacher de la majorité les voix qui lui manquent, et presque toujours, par terreur ou par ruse, elle fera voter les décrets dont elle a besoin.

Comment les Jacobins manipulent le travail parlementaire


Tantôt elle les escamote en les brusquant. Comme « il n’y a point d’ordre du jour distribué d’avance et qu’en tout cas on n’est pas astreint à le suivre   », l’Assemblée est à la merci des surprises. « Le premier gredin du côté gauche (je n’efface pas cette expression, dit Hua, parce qu’il y en avait plusieurs parmi ces messieurs) venait avec une motion toute faite qui avait été préparée la veille dans une coterie. On n’était point préparé ; nous demandions le renvoi à un comité. Point de renvoi ; on faisait décréter l’urgence, et, bon gré mal gré, il fallait délibérer, séance tenante  . » — Autre tactique aussi perfide, celle-ci surtout à l’usage de Thuriot. Ce grand drôle venait proposer, non pas un projet de loi, mais ce qu’il appelait un principe ; par exemple il fallait décréter que les biens des émigrés seraient mis sous le séquestre,... ou que les prêtres insermentés seraient soumis à une surveillance spéciale.... On lui répondait : Mais votre principe, c’est l’âme de la loi, c’est toute la loi ; laissez donc délibérer ; renvoi au comité pour faire son rapport. — Pas du tout, il y a urgence ; le comité arrangera comme il pourra les articles qui ne vaudront rien, si le principe n’a pas le sens commun. » Par cette méthode expéditive, la discussion est étranglée : de parti pris, les Jacobins ôtent à l’Assemblée la réflexion : ils comptent sur son étourdissement ; autant qu’ils le peuvent, ils abolissent la raison au nom de la raison, et ils précipitent le vote, parce que leurs décrets ne supportent pas l’examen. D’autres fois, et notamment dans les grandes occasions, ils les extorquent. À l’ordinaire, on vote par assis et levé, et, pour les quatre cents députés du centre, sous le grondement des tribunes exaspérées, l’épreuve est déjà rude. « Une partie d’entre eux ne se lève pas ou se lève avec le côté gauche   » ; si, par hasard, le côté droit a la majorité, « on la conteste avec mauvaise foi, et l’on demande l’appel nominal ». Or, par un abus intolérable, les appels nominaux étaient toujours imprimés : il est bon, disaient les Jacobins, que le peuple connaisse ses amis et ses ennemis ». Cela signifie que la liste des opposants pourra bientôt devenir une liste de proscription, et les timides ne sont pas tentés de s’y inscrire. Effectivement, la défection s’introduit aussitôt dans le gros bataillon du centre. « C’est un fait certain, dit Hua, et dont nous avons tous été témoins : nous perdions toujours cent voix à l’appel nominal. » - Vers la fin, ils s’abandonnent et ne protestent plus qu’en s’abstenant : le 14 juin, quand il s’agit d’abolir, sans indemnité, toute la créance féodale, il n’y a de remplie que l’extrémité gauche ; le reste de « la salle est presque vide » ; sur 497 députés présents, 200 ont quitté la séance  . - Redressés un instant par l’apparence d’une protection possible, ils absolvent à deux reprises le général La Fayette derrière lequel ils voient son armée  , et ils résistent en face aux despotes de l’Assemblée, des clubs et de la rue. Mais à deux reprises, faute d’un chef et d’un point d’appui militaire, la majorité visible doit plier, se taire, fuir, ou se rétracter, sous la dictature de la faction victorieuse qui a faussé et forcé la machine législative jusqu’à la détraquer et à la casser.


Taine _ La Révolution- La conquête jacobine_54_ Les élections jacobines et leur élus

Comment les jacobins remportent les élections ;  sous pression, les honnêtes gens s’écartent du scrutin comme d’un coupe-gorge ; généralisation de la violence : « les élections se font avec la plus grande tranquillité, parce que tous les malintentionnés s’en sont volontairement écartés ». La Société des gourdins ferrés; Désormais les Jacobins n’ont qu’à menacer, on sait qu’il en coûte trop de leur résister; Rôle de la presse jacobine, spécialement Marat :  les listes de diffamation peuvent devenir des listes de proscription.
Les élus : Brissot, Cambon, Condorcet : jamais amateur de l’exactitude scientifique n’a mieux réussi à dénaturer le caractère des faits.

Les honnêtes gens s’écartent du scrutin comme d’un coupe-gorge

Telle est la pression sous laquelle on vote en France pendant l’été et l’automne de 1791. Partout les visites domiciliaires, le désarmement, le danger quotidien forcent les nobles et les ecclésiastiques, les propriétaires et les gens cultivés à quitter leur résidence, à se réfugier dans les grandes villes, à émigrer  , ou, tout au moins, à s’effacer, à se clore étroitement dans la vie privée, à s’abstenir de toute propagande, de toute candidature et de tout vote. Ce serait folie à eux que de se montrer dans tant de cantons où les perquisitions ont abouti à la jacquerie ; en Bourgogne et dans le Lyonnais, où les châteaux sont saccagés, où de vieux gentilshommes sont meurtris et laissés pour morts, où M. Guillin vient d’être assassiné et dépecé ; à Marseille, où les chefs du parti modéré sont en prison, où un régiment suisse sous les armes suffit à peine pour exécuter l’arrêt du tribunal qui les élargit, où, si quelque imprudent s’oppose aux motions jacobines, on le fait taire en l’avertissant qu’on va l’enterrer vif ; à Toulon, où les Jacobins fusillent les modérés et la troupe, où un capitaine de vaisseau, M. de Beaucaire, est tué d’un coup de feu dans le dos, où le club, soutenu par les indigents, les matelots, les ouvriers du port et « les forains sans aveu », exerce la dictature par droit de conquête ; à Brest, à Tulle, à Cahors, où, en ce moment même, des gentilshommes et des officiers sont massacrés dans la rue. Rien d’étonnant si les honnêtes gens s’écartent du scrutin comme d’un coupe-gorge.

Les élections se font avec la plus grande tranquillité, parce que tous les malintentionnés s’en sont volontairement écartés

 – Au reste, qu’ils s’y présentent, si bon leur semble : on saura bien s’y débarrasser d’eux. À Aix, on déclare à l’assesseur chargé de lire les noms des électeurs que « l’appel nominal doit être fait par une bouche pure, qu’étant aristocrate et fanatique, il ne peut ni parler ni voter », et, sans plus de cérémonie, on le met à la porte  . Le procédé est excellent pour changer une minorité en majorité ; pourtant en voici un autre plus efficace encore.
— A Dax, sous le nom d’Amis de la Constitution française, les Feuillants se sont séparés des Jacobins  , et, de plus, ils insistent pour exclure de la garde nationale « les étrangers sans propriété ni qualité », les citoyens passifs qui, malgré la loi, s’y sont introduits, qui usurpent le droit de vote, et qui « insultent journellement les habitants tranquilles ». En conséquence, le jour de l’élection, dans l’église où se tient l’assemblée primaire, deux Feuillants, Laurède, ci-devant contrôleur des vingtièmes, et Brunache, vitrier, proposent l’exclusion d’un intrus, domestique à gages. Aussitôt les Jacobins s’élancent ; Laurède est jeté contre un bénitier, blessé à la tête ; il veut s’échapper, il est ressaisi aux cheveux, terrassé, frappé au bras d’un coup de baïonnette, mis en prison, et Brunache avec lui. Huit jours après, il n’y a plus que des Jacobins à la seconde assemblée ; naturellement « ils sont tous élus » et forment la municipalité nouvelle, qui, malgré les arrêtés du département, refuse d’élargir les deux prisonniers et, par surcroît, les met au cachot.
— A Montpellier, l’opération, un peu plus tardive, n’en est que plus complète. Les votes étaient déposés, les boîtes du scrutin fermées, cachetées, et la majorité acquise aux modérés. Là-dessus, le club jacobin et la Société des gourdins ferrés, qui s’appelle elle-même le Pouvoir exécutif, se portent en force dans les assemblées de section, brûlent un scrutin, tirent des coups du fusil et tuent deux hommes. Pour rétablir la paix, la municipalité consigne chaque compagnie de la garde nationale à la porte de son capitaine, et naturellement les modérés obéissent, mais les violents n’obéissent pas. Au nombre d’environ deux mille, ils parcourent la ville, entrent dans les maisons, tuent trois hommes dans la rue ou à domicile, et obligent les corps administratifs à suspendre les assemblées électorales. De plus, ils exigent le désarmement « des aristocrates », et, ne l’obtenant pas assez vite, ils tuent un artisan qui se promenait avec sa mère, lui coupent la tête, la portent en triomphe, et la suspendent devant sa maison. Aussitôt les autorités persuadées décrètent le désarmement, et les vainqueurs paradent en corps dans les rues : par gaieté ou par précaution, ils lâchent en passant leur coup de fusil à travers les fenêtres des maisons suspectes, et, un peu au hasard, tuent encore un homme et une femme. Dans les trois jours qui suivent, six cents familles émigrent, et les administrateurs écrivent que tout va bien, que la concorde est rétablie : « A présent, disent-ils, les élections se font avec la plus grande tranquillité, parce que tous les malintentionnés s’en sont volontairement écartés, une grande partie d’entre eux ayant quitté la ville   ». On a fait le vide autour du scrutin, et cela s’appelle l’unanimité des voix.

Désormais les Jacobins n’ont qu’à menacer, on sait qu’il en coûte trop de leur résister…

— De telles exécutions sont d’un grand effet, et il n’y a pas besoin d’en faire beaucoup ; quelques-unes suffisent quand elles sont heureuses et restent impunies, ce qui est toujours le cas. Désormais les Jacobins n’ont qu’à menacer : on ne leur résiste plus, on sait qu’il en coûte trop de leur résister en face ; on ne se soucie pas d’aller aux assemblées électorales récolter des injures et des dangers ; on se confesse vaincu, et d’avance. Sans compter les coups, n’ont-ils pas des arguments irrésistibles ? A Paris, dans trois numéros successifs, Marat vient de dénoncer par leurs noms « les scélérats et les coquins » qui briguent pour se faire nommer électeurs  , non pas des nobles ou des prêtres, mais de simples bourgeois, avocats, architectes, médecins, bijoutiers, papetiers, imprimeurs, tapissiers et autres fabricants, chacun inscrit dans le journal avec son nom, sa profession, son adresse et l’une des qualifications suivantes : « tartufe, homme sans mœurs et sans probité, banqueroutier, mouchard, usurier, maître filou », sans compter d’autres que je ne puis transcrire. Remarquez que la liste de diffamation peut devenir une liste de proscription, que dans toutes les villes et bourgades de France des listes semblables sont incessamment dressées et colportées par le club local, et jugez si, entre ses adversaires et lui, la lutte est égale. — Quant aux électeurs de la campagne, il a pour eux des moyens de persuasion appropriés, surtout dans les innombrables cantons ravagés ou menacés par la jacquerie, par exemple dans la Corrèze, où « les insurrections et les dévastations ont gagné tout le département, et où l’on ne parle que de pendre les huissiers qui feront des actes   ». Pendant toute la durée des opérations électorales, le club est resté en permanence ; « il n’a cessé d’appeler ses électeurs à ses séances » ; chaque fois, « il n’y était question que de la destruction des étangs et des rentes, et les grands orateurs se sont résumés à dire qu’il ne fallait point en payer ». Composée de campagnards, la majorité des électeurs s’est trouvée sensible à cette éloquence ; tous ses candidats ont dû se prononcer contre les rentes et contre les étangs ; c’est sur cette profession de foi qu’elle a nommé les députés et l’accusateur public ; en d’autres termes, pour être élus, les Jacobins ont promis aux tenanciers avides la propriété et le revenu des propriétaires. — Déjà, dans les procédés par lesquels ils obtiennent le tiers des places en 1791, on aperçoit en germe les procédés par lesquels ils prendront toutes les places en 1792, et, dès cette première campagne électorale, leurs actes indiquent, non seulement leurs maximes et leur politique, mais encore la condition, l’éducation, l’esprit et le caractère des hommes qu’ils installent au pouvoir central ou local.

Les  élus: Brissot, Cambon, Condorcet


S’il est vrai qu’une nation doit être représentée par son élite, la France a été singulièrement représentée pendant la Révolution. D’assemblée en assemblée, on voit baisser le niveau politique ; surtout de la Constituante à la Législative, la chute est profonde. Les acteurs en titre se sont retirés au moment où ils commençaient à comprendre leurs rôles ; bien mieux, ils se sont exclus eux-mêmes du théâtre, et la scène est maintenant livrée aux doublures. « L’Assemblée précédente, écrit un ambassadeur  , renfermait dans son sein de grands talents, de grandes fortunes, de grands noms ; par cette réunion, elle imposait au peuple, quoiqu’il fut acharné contre toute distinction personnelle. L’Assemblée actuelle n’est presque que le conseil des avocats de toutes les villes et villages de France. » - En effet, sur 745 députés, on y compte « 400 avocats, pris pour la plupart dans les derniers rangs du barreau », une vingtaine de prêtres constitutionnels, « autant de poètes et littérateurs de fort petite renommée, tout cela à peu près sans patrimoine », le plus grand nombre ayant moins de trente ans, soixante ayant moins de vingt-six ans  , « presque tous formés dans les clubs et assemblées populaires ». Pas un noble ou prélat de l’ancien régime, pas un grand propriétaire  , pas un chef de service, pas un homme éminent et spécial en fait de diplomatie, de finance, d’administration ou d’art militaire. On n’y trouve que trois officiers généraux et du dernier rang  , dont l’un nommé depuis trois mois et les deux autres tout à fait inconnus. - Pour chef du comité diplomatique, on a Brissot, journaliste ambulant, qui, ayant roulé en Angleterre et aux États-Unis, semble compétent dans les affaires des deux mondes ; effectivement, c’est un de ces bavards outrecuidants et râpés, qui, du fond de leur mansarde, régentent les cabinets et remanient l’Europe ; les choses leur semblent aussi faciles à combiner que les phrases : un jour , pour attirer les Anglais dans l’alliance française, Brissot propose de mettre entre leurs mains deux places de sûreté, Dunkerque et Calais ; un autre jour, il veut « tenter une descente en Espagne » et en même temps envoyer une flotte pour conquérir le Mexique. – Au comité des finances, le principal personnage est Cambon, négociant de Montpellier, bon comptable, qui plus tard simplifiera les écritures et fera le Grand Livre de la dette, c’est-à-dire de la banqueroute publique ; en attendant, il y pousse de toute sa force, encourageant l’Assemblée à entreprendre la ruineuse et terrible guerre qui va durer vingt-trois ans ; selon lui, on « a plus d’argent qu’il n’en faut   ». À la vérité, le gage des assignats est mangé, les impôts ne rentrent pas, on ne vit que du papier qu’on émet, les assignats perdent 40 pour 100, le déficit prévu pour 1792 est de 400 millions  , mais le financier révolutionnaire compte sur les confiscations qu’il provoque en France et qu’il va instituer en Belgique : voilà toute son invention, le vol systématique pratiqué en grand, à l’intérieur et à l’étranger. – En fait de législateurs et de fabricants de constitutions, on trouve Condorcet, fanatique à froid, niveleur par système, persuadé que la méthode des mathématiques convient aux sciences sociales, nourri d’abstractions, aveuglé par ses formules, le plus chimérique des esprits faux. Jamais homme plus versé dans les livres n’a moins connu les hommes ; jamais amateur de l’exactitude scientifique n’a mieux réussi à dénaturer le caractère des faits. C’est lui qui, deux jours avant le 20 juin, au milieu de la plus brutale effervescence, admirait « le calme » et le bon raisonnement de la multitude : « A la façon dont le peuple se rend compte des événements, on serait tenté de croire qu’il consacre chaque jour quelques heures à l’étude de l’analyse. » C’est lui qui, deux jours après le 20 juin, célébrait le bonnet rouge dont on avait affublé Louis XVI : « Cette couronne en vaut bien une autre, et Marc Aurèle ne l’eût pas dédaignée  . » – Tel est le discernement et le sens pratique des conducteurs…