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mercredi 2 novembre 2011

Recherche et politique énergétique

Recherche et politique énergétique

Energie : droit dans le mur !

Le conseil mondial de l’énergie a estimé que, pour une population estimée à 10 milliards d'habitants en 2050, la demande mondiale d'énergie primaire passerait de 9,2 milliards de tep en 1990 à un niveau compris entre 11,4 et 15,4 milliards de tep en 2020 puis à un niveau compris entre 14,2 milliards de tep et 24,8 milliards de tep en 2050. En tout état de cause,la consommation mondiale d'énergie s'accroîtra de 49% d'ici 2035 par rapport à 2007. Les principaux besoins en énergie seront exprimés par la Chine et l'Inde : leur part dans la consommation d’énergie était de 20% en 2007, elle atteindra 33% en 2035. En revanche, la part des Etats-Unis baissera de 21% à 16% durant cette même période.
La part du combustible fossile est actuellement de 85%, elle devrait baisser à 75%.
Pour donner une idée des défis à résoudre, si la Chine et l'Inde devaient rejoindre du jour au lendemain le niveau sud-coréen en matière d'équipement automobile, ces deux pays auraient des besoins en pétrole représentant l'équivalent de deux fois ce que consomme aujourd'hui... l'ensemble du monde !
Or, dans son rapport 2010 l'Agence Internationale de l'Énergie considère que nous avons déjà dépassé le pic pétrolier : « La production de pétrole brut se stabilise plus ou moins autour de 68-69 Mb/j (millions de barils par jour) à l'horizon 2020, mais ne retrouve jamais le niveau record de 70 Mb/j qu'elle a atteint en 2006 »
Nous allons donc droit et rapidement vers une pénurie pétrolière ; l’augmentation de la consommation de gaz, la ré exploitation du charbon permettront d’y suppléer transitoirement, à un coût écologique important – du point de vue écologique, l’arrêt du nucléaire en Allemagne et sa substitution en grande partie par du charbon est une très mauvaise nouvelle pour le changement climatique.
Le Conseil mondial de l'Énergie a lancé dans un style très ONUesque et politiquement correct ce qui doit être considéré comme un vrai cri d’alerte : « Le vrai défi est de communiquer la réalité selon laquelle le passage à d'autres sources d'approvisionnement prendra de nombreuses décennies et que, dans ces conditions, il faut commencer dès aujourd'hui la concrétisation de cette nécessité et engager les actions appropriées »
Un certain « Il y a qua » écologique nous emmène au pays des bisounours énergétique plein de forêts d’éoliennes, de champs de biodiesel et de cellules solaires ; curieux pays tout de même : sous un climat favorable, une maison au toit entièrement couvert de cellules photovoltaïques peut être autonome, mais pour un supermarché, il faudrait un champ photovoltaïque d’environ dix fois la taille de son toit, et de 1000 fois la taille du toit pour un gratte-ciel ! Pour satisfaire la consommation des USA en carburants, il faudrait cultiver en biocarburants plus du double des terres actuellement cultivées… (cf. notamment les articles et livres de Vaclav Smil).
Pour autant, les techniques permettant une meilleure exploitation de l’énergie solaire, et aussi et surtout de son stockage, et de nouveaux biocarburants constitueront un apport important dans un futur mix énergétique… mais il faudra encore beaucoup de temps et d’effort pour remplacer une énergie aussi concentrée et facile d’utilisation que le gaz et le pétrole ; les difficultés seront considérables.

Le nucléaire ou la guerre

Il existe un consensus large chez les énergéticiens pour penser que dans le siècle qui vient, la solution sera un basculement important vers l’électricité, et vers la seule production d’électricité compatible avec les exigences de la vie moderne et de l’industrie, le nucléaire ; et aussi avec le développement et la justice : en 2011, un milliard et demi d’humains n’ont pas accès à l’électricité, cela ne peut pas durer et la seule solution possible – mais pas exclusive - ,à l’échelle du siècle, est le développement du nucléaire. Le nucléaire fournit 14 % de l’électricité mondiale ; en 2050, ce sera plus de 24%. L’Agence internationale de l’énergie prévoit donc une augmentation importante du nucléaire. Tout cela amène le Prix Nobel de la paix 2005, M. El Baradei, à considérer qu’ « on ne peut se passer du nucléaire » (Le Monde, 29 sept 2011). En 2011, soixante-cinq réacteurs nucléaires sont en construction dans quinze pays ; la Chine, l’Inde, la Russie (qui a lancé une initiative internationale sur le nucléaire du futur), le Brésil, l’Afrique du Sud…augmenteront significativement leur production nucléaire. La Corée du Sud, dont la situation énergétique est assez comparable à celle de la France, en est déjà à 38% d’électricité nucléaire, avec 19 réacteurs. Et lorsque sous la pression d’émotions publiques, des pays déclarent vouloir sortir du nucléaire…ils le font très lentement. Ainsi, la Suède avait programmé sa sortie du nucléaire en 1980 ; elle avait alors douze réacteurs nucléaires ; trente ans plus tard, elle en a encore onze…
En ce qui concerne la France, le rapport 2010 de l’Agence internationale de l’énergie lui décerne plutôt un satisfecit. Il indique que la France est le deuxième consommateur d’électricité en Europe, pour une part de production nucléaire de 80 %, ce qui constitue une particularité de notre pays. Il rappelle par ailleurs que la France importe la totalité de ses besoins en pétrole, gaz et charbon. La France est aussi le deuxième pays européen pour la production d’énergies renouvelables. Il souligne également la réussite de notre politique de diversification de nos sources d’approvisionnement qui contribue à notre sécurité énergétique. Il précise enfin que les émissions de CO2 de la France sont parmi les plus basses des pays de l’AIE. Car, en effet, dans le siècle qui vient, le nucléaire est la seule source d’énergie à permettre une réduction conséquente des gaz à effets de serre et donc la lutte contre le réchauffement climatique.
Toujours en ce qui concerne l’énergie nucléaire française et les orientations politiques récentes, il faut noter un avertissement important du Commissariat Général du Plan : « Ceci pourrait conduire, si l'on n'y prend pas garde, à la disparition de pans entiers des industries électronucléaires occidentales au profit de leurs concurrentes asiatiques. Il serait dangereux, tant sur le plan de la sécurité des approvisionnements énergétiques que sur celui de la stabilité économique et sur celui de la protection de l'environnement, de ne pas maintenir un ensemble industriel cohérent dans ce domaine »
Ce développement prévisible du nucléaire a des conséquences immédiates importantes ; il implique de revenir sur la politique de libéralisation de l’énergie qui conduit immanquablement à sacrifier la sécurité à la rentabilité ; il nécessite des régulateurs forts, et est incompatible avec une production entièrement confiée à des opérateurs privés et même avec une externalisation importante de certaines tâches impliquant la sécurité ; il nécessite un effort continu d’augmentation de la sécurité, l’introduction de nouvelles technologies, et éventuellement la fermeture de centrales obsolètes qui ne pourraient être améliorées. M. El Baradei insiste aussi sur la nécessité d’un débat transparent, de l’indépendance d’un régulateur, d’audits internationaux obligatoires effectués par un corps d’inspecteurs formés et dans un cadre de normes internationales.

A l’échelle du siècle, l’absence de choix est donc claire : ou le nucléaire, ou la guerre pour le contrôle de ressources fossiles en raréfaction


Flamanville…mais pas n’importe comment

La poursuite du programme nucléaire est indispensable, elle implique le développement des EPR et donc la nécessité de poursuivre Flamanville…mais pas n’importe comment. Il est normal que la construction d’un prototype s’avère plus compliquée que prévue, mais là, les bornes ont été dépassées : quatre ans de retard, doublement du budget - à six milliards d’euros. L’autorité de sûreté nucléaire a pointé la responsabilité de l’exploitant, pour des problèmes de construction classiques sans grand lien avec le nucléaire : « multiples écarts dans le bétonnage ou le ferraillage…, manque de rigueur de l’exploitant sur les activités de construction…dans la surveillance des prestataires, des lacunes en matière d’organisation ». En fait, on peut se demander si la direction d’EDF n’a pas saboté le programme EPR, M. Proglio favorisant contre Areva (et Anne Lauvergeon) des centrales nucléaires moins élaborées. Fukushima ayant donné entièrement raison à l’ex directrice d’Areva, il faudra en tirer les conséquences pour la direction d’EDF – le remplacement de M. Proglio par Mme Lauvergeon apparaitrait assez logique…
Ajourons que le combustible nucléaire n’est pas infini, et que le programme nucléaire implique aussi la recherche de solution de type surgénérateurs, capables de produire du combustible nucléaire. Le Japon poursuit cette voie sur le site de Monju et prévoyait encore récemment une mise en service en 2013.

La seule énergie durable : le solaire

Reste pour l’humanité future la seule solution durable : le solaire, basé sur cette réalité physique simple : l’énergie fournie par le rayonnement solaire représente plusieurs fois toute demande mondiale concevable.
Reste aussi que le développement inéluctable, nécessaire, souhaitable du solaire se heurte encore à d’importantes barrières technologiques et même fondamentales, notamment une récupération efficace et un stockage de l’énergie permettant son utilisation continue et à la demande.
Le solaire au sens large comprend la conversion directe de l’énergie solaire en électricité (photovoltaïque), ou la conversion photobiologique (biomasse…) ou photochimique ou encore le photothermique (centrales solaires)
- le Photothermique : le photothermique va du chauffe eau solaire individuel – mais qui ne donne pas d’eau chaude quand il fait froid…) à des centrales solaires impressionnantes concentrant la chaleur solaire à l’aide de miroir sur des fluides caloporteurs. Une des plus récentes Nevada solar one, en Californie, mise en service en 2009 produira à terme 64 MWT (contre 1000-1500 MWtt pour un réacteur nucléaire. La Californie et l’Espagne sont particulièrement en pointe dans cette industrie qui exige des conditions climatiques favorables et ne peut rester qu’une source d’appoint. Reste aussi le problème du stockage de l’énergie, qui ne permet au mieux que de couvrir des alternances jour-nuit. Le photothermique tend à être supplanté par le photovoltaïque.
- le Photovoltaïque, aujourd’hui considéré comme la voix royale pour le solaire. Les cellules photovoltaïques (convertissant la lumière en électricité) les moins chères et les plus pratiques, au silicium amorphe n’ont un rendement d’environ 7%, les cellules au silicium cristallin environ 16 %. Il faut aussi mentionner que, pour compenser son coût énergétique de fabrication, une cellule photoélectrique doit fonctionner pendant trois ans. Le développement du solaire implique une augmentation du rendement des cellules photoélectriques –au-delà de 25%- et une baisse du coût de fabrication. La recherche en ce domaine est très active et de nombreuses solutions sont envisagées, entre autre : amélioration des cellules en silicium amorphe, autres métaux (CGIS –cuivre, gallium indium, sélénium), matériaux organiques association de concentration de lumière et de cellules, captation des rayonnements infra-rouge), cellules à jonction…
En France le CEA est très actif en ce domaine, mais aussi d’autres structures l’IRDEP par exemple, associant EDF, CNRS et écoles de chimie. Elles doivent être encouragées à s’associer très tôt avec des industriels afin d’éviter le développement parasitaire de recherches appliquées non applicables, tout en explorant diverses voies en s’assurant le plus tôt possible de leur faisabilité industrielle. L’obtention industrielle de cellules adaptées à une production solaire intensive nécessite encore des innovations importantes, mais le défi technologique paraît raisonnable : des cellules très performantes existent déjà et sont employées dans l’industrie spatiale, à un coût pour l’instant encore prohibitif. Des progrès incessants sont en cours qui devraient aboutir à des solutions satisfaisantes dans dix ou vingt ans.

Le problème du stockage

Une fois réalisés les progrès indispensables dans la captation de l’énergie solaire, le grand problème sera celui du stockage de l’électricité produite. Le seuil de 20% d’énergies renouvelables en 2020 est intéressant car il rendra vraiment indispensable le stockage des surplus de production.
Or le seul moyen existant actuellement consiste à faire fonctionner des barrages hydroélectriques à l’envers, en pompant l’eau. C’est ainsi que l’énergie verte produite en Allemagne est stockée dans des barrages norvégiens. C’est un peu baroque, pas très efficace et surtout très limité ; le grand défi du photovoltaïque, ce n’est pas tant la production que le stockage, et là les barrières technologiques sont importantes et, à vrai dire, aucune solution n’est clairement identifiée, même si de nombreuses pistes existent.
Le stockage dans des batteries exige le développement de nouveaux matériaux et de nouveaux types de batterie de haute énergie, posant d’importants problèmes de sécurité et de capacité…on ne sait toujours pas pour l’instant produire des batteries donnant à une automobile une autonomie équivalente à celle du pétrole. On ne sait pas non plus conserver de l’énergie dans des batteries pour une longue durée. C’est pourtant un domaine de recherche dynamique, dans lequel de nouvelles technologies apparaissent, tels les batteries à métaux liquides et sels fondus. Le développement de nouvelles batteries constitue un élément important dans le développement de l’énergie photovoltaïque – mais sûrement pas la solution unique

L’économie de l’hydrogène, solution au stockage

La voie la plus prometteuse consisterait à stocker l’énergie solaire sous forme chimique, l’hydrogène constituant le candidat le plus évident : c’est la fameuse « économie de l’hydrogène » qui impliquerait une transformation complète de nos circuits énergétiques, mais qui pour le coup, permettait une souplesse d’utilisation équivalente à celles du gaz et du pétrole et un stockage long – le tout quasiment sans effet de serre. Cette filière hydrogène a été dans le passé peut être trop promue, pour de mauvaises raisons – par exemple en faveur d’un choix « tout-électrique/ tout nucléaire »; mais on prendrait probablement peu de risques à prédire un envol éclatant comme solution très pratique pour le stockage et l’utilisation de l’énergie solaire photovoltaïque. La production d’hydrogène par électrolyse de l’eau à haute température ou par cycle thermochimique (il existe un procédé Westinghouse très simple basé sur le soufre) ne pose pas de problème théorique, ne nécessite aucun progrès fondamental, mais seulement un problème de passage à la production industrielle avec amélioration du rendement et des capacités de recyclage. Reste aussi à mettre en place le stockage de l’hydrogène (de multiples solutions sont envisageables, qu’il faudra évaluer, choisir et développer industriellement : stockage sous pression, liquide - avec ses problèmes de sécurité, sous forme d’hydrures, dans des matériaux spécifiques nanotubes de carbone. A mettre en place aussi les circuits de distribution et d’utilisation de l’hydrogène liquide avec de fortes exigences de sécurité, de normalisation et de réglementations sans lesquelles l’utilisation massive de l’hydrogène ne sera pas acceptable. En Europe, l’Islande, qui est en avance sur la filière hydrogène, a ainsi créé une institution (Icelandic New Energy) dédiée à l’introduction de l’hydrogène dans l’économie ; dans une dizaine de ville, dont Amsterdam et Reykjavik circulent des bus alimentés en hydrogène, même si la propulsion automobile ne sera peut être pas l’essentiel de l’utilisation de l’hydrogène
Dans un domaine plus fondamental, on continue à explorer la production directe d’hydrogène à partir de systèmes biologiques (algues par exemples) ou de système chimiques biomimétiques. L’importance que pourraient prendre ces solutions est imprévisible.
On peut estimer que le développement de solutions technologiques complètes pour le stockage de l’énergie solaire prendra plus de cinquante ans.

Les biocarburants

En ce qui concerne la propulsion automobile ou aéronautique, les biocarburants joueront un rôle important. Les biocarburants actuels ne sont guère satisfaisants : Il faut dépenser 1l de carburant fossile pour produire 1.5 l de bioéthanol ou 2 l d’ester de colza et l’immensité des terres à cultiver pour une utilisation de masse rendrait impossible d’assurer l’alimentation humaine. Des solutions plus attractives (biocarburant de deuxième génération) sont en cours de développement et devraient aboutir à des productions industrielles importantes et économiquement et écologiquement satisfaisantes assez rapidement (10-20 ans) : valorisation de la biomasse totale (notamment résidus des cultures alimentaires, dégradations des pailles et des celluloses - en France un essai à Bures doit démarrer- qui incidemment, repose sur l’adjonction d’hydrogène mais bien d’autres techniques sont envisageables et doivent être étudiés et ). Surtout, et l’on parle parfois de troisième génération, des algues sont capables de produire des substituts du pétrole avec un haut rendement – il s’agira là au fond d’une autre forme d’utilisation de l’énergie solaire. La technologie devra être considérablement améliorée, probablement par l’utilisation des techniques de génie génétique, mais des installations expérimentales existent déjà, notamment au Nouveau Mexique ou dans le désert du Néguev. La société américaine Joule Unlimited prévoit de produire dès 2012 du biocarburant en utilisant une cyanobactérie modifiée.
Le développement prévisible des biocarburants rend assez incertain le futur de la voiture électrique, du moins sous forme massive ; d’autant que des progrès peuvent encore améliorer considérablement le rendement des moteurs thermiques ( La Recherche, août 2021 , p.55)
Ces solutions (deuxième ou troisième génération) ne pourront pas être économiquement rentables tant que les combustibles fossiles n’augmenteront pas significativement ; le développement de ces filières devra donc être soutenu. C’est légitime, car elles permettront à des pays comme la France une réduction de sa facture de dépendance énergétique…et ils sont indispensables à l’avenir.
Cependant, aux prix actuel des combustibles fossiles, il existe probablement un effet d’aubaine fort pour des pays qui continueront à utiliser massivement les combustibles fossiles et profiteront ensuite des recherches menées par d’autres pour les remplacer : un problème intéressant pour les économistes et les adeptes de la régulation internationale…

Pour une politique énergétique : débats et décisions

Le défi énergétique est immense et il va s’imposer à nous rapidement. Très vite, les ressources fossiles (gaz, pétrole mais aussi charbon) ne suffiront plus à la consommation énergétique et devront être réservées à des usages élaborés et recyclables ( synthèse chimique).Dans le siècle qui vient, la solution passe par le développement du nucléaire. Progressivement, le solaire et les biocarburants prendront une place importante ; à terme, la seule énergie durable est le solaire. L’impératif de stockage imposera un bouleversement complet de l’économie de l’énergie, de l’industrie, de nos sociétés, en les orientant probablement vers une économie de l’hydrogène. Ces transformations progressives exigeront probablement près d’un siècle.

Une politique énergétique est donc indispensable. Elle passe d’abord par la mobilisation de la communauté scientifique. L’Académie des Sciences pourrait être chargé d’organiser une vaste consultation sur les solutions techniques possibles, les recherches à mener, la priorité à leur accorder (et notamment la place d’Iter…), les possibilités, délais et conditions d’industrialisation des différentes filières, les effets sur l’économie et la société des choix possibles. Cette consultation devra nourrir le débat public et se confronter notamment aux choix des citoyens ; les scientifiques ne peuvent ignorer leur responsabilité de vulgarisation et d’expertise citoyenne. Elle devra également être régulièrement reprise en fonction des progrès scientifiques et techniques.
En ce qui concerne les décisions politiques proprement dites, le rapport Bataille-Biraux de mars 2009 proposait des pistes qui n’ont pas été suffisamment exploitées :1) la création d’un « Haut commissaire à l’énergie », en mesure d’orienter la recherche en énergie dans la perspective plus générale de la politique de l’énergie donc dépasser le Commissaire à l’énergie atomique » ; 2) la nomination de « coordinateurs » désignés officiellement parmi les partenaires des programmes relevant d’une priorité de recherche. Ils peuvent et doivent décider face à une difficulté tactique survenue au cours de la recherche et ont la responsabilité de rendre compte aux autorités de l’État ; 3) la mise en place d’une « Commission
nationale d’évaluation » en charge de la recherche sur les nouvelles technologies de l’énergie, sur le modèle de celle déjà à l’oeuvre depuis près de deux décennies dans le domaine de la recherche sur les déchets radioactifs.
A l’échelon européen, il serait souhaitable qu’il y ait a minima une évaluation et une coordination des programmes de recherche. Enfin les subventions pour permettre le développement industriel des pays de l’ex-Europe de l’est doivent impérativement porter en priorité sur la transition énergétique, et donc la diminution des ressources non renouvelables et à fort effet de serre ( pétrole, charbon – à titre d’exemple, plus de 90% de l’électricité polonaise vient du charbon) : développer des industries basées sur une structure énergétique pathologique en terme de durabilité ou d’effet de serre serait contreproductif. Ainsi la Pologne doit être soutenue dans son effort d’équipement en centrales nucléaires.



samedi 15 octobre 2011

Le prix Nobel de médecine 2011 : un succès pour la recherche française


Le prix Nobel de médecine 2011 : un succès pour la recherche française

La France a eu cette année sa part de la moisson des Prix Nobel, avec le prix Nobel de Médecine et de physiologie décerné à Jules Hoffmann et partagé avec l'Américain Bruce Beutler et le Canadien Ralph Steinman.
Jules Hoffmann, né en 1941 au Luxembourg, a effectué sa thèse à Strasbourg  puis est entré au CNRS en 1964, où il a créé une unité de recherche consacrée à l’étude de la réponse immunitaire chez les insectes. Entre 1994 et 2006, il  a dirigé l’Institut de biologie moléculaire et cellulaire du CNRS ; il est également Professeur à l’Université de Strasbourg
Jules Hoffmann a été récompensé pour sa découverte des mécanismes de « l’immunité innée ». Ces mécanismes d’immunité, parmi les plus anciens dans l’évolution, et première ligne de défense avant  l’intervention de mécanismes plus spécifiques n’en sont pas moins efficaces. C’est ainsi, explique Hoffmann, que «  les insectes se défendent remarquablement bien contre les infections, notamment par la production de puissants peptides [petites protéines] à large spectre d'activité contre les bactéries et les champignons ». L'immunité innée est une « défense immédiate et générale », qui ne vise pas spécifiquement un germe infectieux  en particulier et ne mémorise pas  son identité.
En étudiant ce mécanisme chez les insectes, le Pr. Jules Hoffmann a découvert en 1996 un récepteur appelé TOLL responsable de l’immunité innée. Suivront ensuite la découverte chez les mammifères, dont l’homme, de récepteurs apparentés (TLR - Toll-Like Receptors - au nombre de 13 actuellement). Ces découvertes peuvent mener à l’invention d’antibiotiques ou d’antifongiques radicalement nouveaux utilisant ces mécanismes d’actions jusqu’ici ignorés – et l’on sait combien l’émergence de nouvelles souches résistantes et l’abandon par les grandes firmes pharmaceutiques de la recherche sur les antibiotiques rend de telles découvertes nécessaires.
Il a fallu plus de quarante ans de recherches sur l’immunité chez les insectes - un sujet qui, au départ, n’intéressait pas grand monde à part Hoffmann -, pour parvenir à une découverte qui peut mener, dans vingt ou trente ans, à de nouveaux médicaments. Cette découverte doit beaucoup au génie et l’obstination de Jules Hoffmann, elle doit aussi beaucoup au système CNRS qui a su miser sur lui dans les années 60, lui a permis de développer librement des recherches fondamentales et l’a soutenu et Jules Hoffmann a d’ailleurs rendu hommage à l’organisme de recherche.
Aviesan (Alliance pour la Vie et la Santé, présidée par André Syrota) a donc eu raison de souligner que « ce nouveau Nobel attribué 3 ans après celui décerné à Françoise Barré Sinoussi et Luc Montagnier démontre s'il le fallait, l'excellence de la recherche académique française dans le domaine des sciences du vivant ».
Très bien, mais une question  : est-on sûr que le CNRS d’aujourd’hui, contraint de naviguer entre la recherche finalisée pilotée par l’ANR et les ego des diverses Universités, soit capable de donner leur chance aux jeunes Hoffmann d’aujourd’hui ?

Un échec pour l’innovation : l’aventure Entomed

Un autre aspect de la carrière de Jules Hoffmann a été davantage passé sous silence : Le Pr Jules Hoffmann est en effet à l’origine de la création de la société Entomed en fin 1998. Après un capital initial de 10 millions d’euros, Entomed a levé 20 millions d'euros début 2001 et compté jusqu’à 14 salariés en 2004 avant de fermer en 2005, faute de pouvoir lever de nouveaux fonds.
Son objectif consistait à développer à partir de substances naturelles produites par les insectes, de nouvelles molécules contre les infections fongiques graves et les infections bactériennes multirésistantes. Entomed s’est heurté à la difficulté de produire chimiquement ses composés – et l’année internationale de la chimie est l’occasion de rappeler que celle-ci a encore des progrès à faire- et n’a eu aucune chance d’explorer les potentialités des récepteurs TOLL de façon plus classique.
Rappelons que la mise au point d’un médicament avant sa mise sur le marché coûte environ un milliard d’euros !
Si le Prix Nobel du Pr Hoffmann est emblématique de la qualité de la recherche française, l’échec d’Entomed n’en n’est pas moins emblématique de l’échec de l’innovation française, qui est surtout un échec du financement de l’innovation. Très clairement, Entomed était sous capitalisée. Le capital risque français est inapte à soutenir de tels projets – d’ailleurs Entomed  a échoué durant la phase d’amorçage, et les expériences étrangères, et, en particulier américaines , ont montré que le capital- risque est souvent inadapté dans cette phase trop risquée. Entomed n’a bénéficié d’aucune aide d’un champion français ou européen. Une politique du type de celle L’Agence pour l’Innovation Industrielle (AII), préconisée par le rapport Beffa aurait pu apporter une solution ;- mais rappelons que cette agence, après une brève existence- a été dissoute pour cause de vindicte sarkozyste et de bureaucratie européenne…
Le prix Nobel permettra-t-il de relance dans de meilleures conditions l’expérience Entomed ? Espérons-le, la découverte de traitement contre les nouvelles bactéries résistantes est une urgence sanitaire mondiale.

samedi 1 octobre 2011

Pour une véritable politique d’innovation, refonder l’Agence pour l’Innovation Industrielle (AII)

Pour une véritable politique d’innovation, refonder l’Agence pour l’Innovation Industrielle (AII)


La banque publique d’investissement ne suffira pas

Si la constitution d’une banque publique d’investissement constitue un instrument indispensable pour que la France redevienne un pays innovant, pour qu’une politique de réindustrialisation soit menée, ce n’est pas suffisant. La recherche, l’innovation, le développement confiés (uniquement)  à des banquiers, ça ne le fait pas !  La banque publique d’investissement ne pourra rien sans une véritable politique industrielle permettant des innovations de rupture via des programmes mobilisateurs d’innovation industrielle.

Le rapport Beffa

 Le rapport Beffa (2004 déjà, que de temps perdu) constatait que la France a connu des succès remarquables, par le biais de grands programmes de recherches et d’innovation directement impulsée par l’Etat ; c’est ainsi que se sont constitués de grands points forts de l’industrie française, tels l’aéronautique, le spatial, le nucléaire civil, les composants électroniques, les transports ferroviaires…
Cette intervention directe de l’Etat fondée sur le triptyque recherche publique/entreprises publiques/commandes publiques n’est plus possible aujourd’hui. Pour y remédier, M. Beffa proposait la création d’une agence  dotée de moyens importants (2 milliards d’euros).  L’AII (Agence pour l’Innovation Industrielle) devait financer et suivre dans la durée des « programmes mobilisateurs pour l’innovation industrielle »,  conduisant à des innovations de rupture préparant les produits, les procédés, les industries de demain.

Les programmes mobilisateurs d’innovation industrielle (PMII)

L’AII a pour but de financer des programmes mobilisateurs d’innovation industrielle caractérisés par
- une rupture technologique qui a toutes chances de modifier les conditions de vie de demain et génératrice d’externalités
 - un risque technologique important, longue durée de développement (cinq-quinze ans)
 - une structure collaborative, comprenant une au plusieurs PME, un grand groupe, des équipes publiques, le porteur de projet étant de préférence une PME. En effet, il est généralement considéré que l’effort principal d’innovation est  maintenant porté par de petites entreprises au sein de clusters, et c’est ce type d’organisation qui manque cruellement en France.
Dans le domaine des l’énergie solaire, de la nanoélectronique, des piles à combustible, des biotechnologies, « il existe un potentiel important d’innovations de grande ampleur, qui ont toutes les chances de modifier les conditions de vie de demain et de créer d’importantes externalités technologiques » constatait le rapport Beffa. Ces perspectives nécessitent des investissements élevés et de longues périodes de développement, elles sont marquées aussi par des paris technologiques présentant un certain risque. Les entreprises soumises à des exigences financières à court-terme, aux fluctuations des taux de change et boursières n’investissent plus à des horizons aussi éloignés : il y a là une véritable défaillance de marché - un critère important pour la Commission de Bruxelles.


Bilan et disparition de l’AII

Entre 2005 et 2007, en  deux ans, l’AII a initié 18 programmes pour 1.5 milliards d’euros d’aide publique complétés par un engagement de deux milliards des partenaires privés. Parmi ces programmes, ADNA (Biomérieux, Généthon, Transgène, 103 ME), pour le développement de la médecine personnalisée ; Biohub (chimie végétale comme substitut à la pétrochimie, piloté par Roquette, 98 ME), Iseult (RMN à très haut champ pour l’imagerie, Guerbet, CEA 54 ME), Nanosmart (SOITEC, développement de nouveaux composants électroniques associant plusieurs métaux, 80 ME), Neoval (Siemens France, transport modulaire automatique sur pneu,62 ME)…
Puis l’AII a été supprimée, pour deux raisons principales ; par vindicte politique, elle n’a pas eu l’heur de plaire au nouveau pouvoir sarkozyste ; et aussi, par des difficultés bureaucratiques créées par une Commission européenne uniquement intéressées par des distorsions de concurrence prétendument engendrés par des investissement aussi important et pas du tout concernée par les problématiques d’innovation et de réindustrialisation.
 L’AII a été dissoute et partiellement intégrée dans OSEO, avec une diminution importante des moyens et des ambitions. Cela correspond à une trahison complète de sa mission première, la culture OSEO/Anvar correspondant à un saupoudrage assez peu efficace de subventions pour des innovations d’ampleur limitée,  ce à quoi l’AII était justement censée remédier. Oseo-Anvar n’a pas su ou pu mener une politique d’innovation d’envergure, ni même poursuivre vraiment les programmes initiés par l’AII. Où en sont-ils, personne ne le sait ; or la politique de l’innovation a avant tout besoin de continuité
Pour comble, il y a deux ans, lors de la nomination de son nouveau président, l’Etat, dans la foulée du grand emprunt, demandait à OSEO de « s’occuper de projets plus risqués avec davantage de ruptures technologiques que ceux actuellement soutenus par OSEO » et de redresser le faible taux de participations des PME aux grands programmes d’innovation, notamment ceux financés par des subventions européennes. Autrement dit, après avoir supprimé l’Agence pour l’Innovation Industrielle, le gouvernement avouait qu’OSEO n’avait pas pris le relais, et lui demandait de faire ce que la banque OSEO n’a jamais su ou pu faire, et qui n’est d’ailleurs pas le rôle d’une banque : financer des innovations de rupture.

La banque publique d’investissement ne fera pas mieux. Il faut recréer une Agence pour l’Innovation Industrielle, fonctionnant selon les principes et le mode indiqués par le rapport Beffa : détecter, promouvoir, organiser des programmes mobilisateurs d’innovation industrielle (PMII)


dimanche 25 septembre 2011

Le principe de précaution – ami ou ennemi de la science ?-mode d’emploi

Evaluer le Principe de Précaution
Après une douzaine d’années de jurisprudence l’Assemblée Nationale a souhaité, à juste titre, évaluer le principe de précaution, travail en effet utile et qui a mené à des auditions et des débats passionnants (rapport Gest-Tourtelier ; Alain Gest, UMP ; Philippe Tourtelier , PS). Rappelons sa définition inscrite dans la constitution :
 « Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution, et dans leur domaine d’attribution, à la mise en oeuvre des procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation d’un dommage »
Il constituait donc, ainsi que l’a souligné la juriste Christine Noiville, une véritable nouveauté qui s’oppose au « principe de prévention » jusqu’alors appliqué : un risque est connu, des mesures doivent être prises. Au contraire, le principe de précaution, impose  d’agir même en l’absence de risque prouvé, en cas de possibilité d’atteintes graves et irréversibles à l’environnement. Il impose tout d’abord d’améliorer les connaissances et donc de favoriser le développement des recherches pour mieux apprécier les risques ; il impose de prendre des mesures proportionnées au risque supposé ( de la simple obligation de mener des recherches au retrait partiel ou total, des mesures provisoires et révisables qui devront être adaptées à l’évolution des connaissances au cours d’un processus continu d’évaluation.
Cette appréciation du principe de précaution a fait l’unanimité et personne ne le remet en cause. Ainsi entendu, dans la lettre et l’esprit de la constitution,  le principe de précaution est maintenant admis, reconnu comme nécessaire et utile,  allié et non adversaire de la science. Le problème majeur reste alors son absence de reconnaissance par les instances internationales, en particulier l’OMC et même les instances européennes.
Un principe clair dévoyé
Plusieurs décisions de justice ou gouvernementales ont cependant créé  un mouvement d’inquiétude et même parfois de révolte dans la communauté scientifique. Beaucoup concernent en général des contentieux liés à la santé humaine, qui, déjà très règlementée, n’est pas à l’origine concernée par le principe de précaution, purement environnemental. Cette extension résulte de décisions de la Cour Européenne de Justice, dont on peut se demander si elle n’a pas été  manipulée par certains intérêts très intéressés à combattre le principe de précaution en le menant sur des voies douteuses.
Le professeur Tubiana a ainsi mentionné l’exemple de  la vaccination contre l’hépatite B, maladie très grave transmise par voie sexuelle généralement pendant l’adolescence. La volonté du ministère de la santé de vacciner dans les écoles pour que toute la population soit protégée s’est heurtée  d’abord à des rumeurs sur des collusions entre le ministère de la Santé et les fabricants du vaccin, puis  à une autre rumeur, beaucoup plus grave, accusant la vaccination d’ être à l’origine de la sclérose en plaques, sans preuve. M Tubiana  rapporte le dialogue suivant avec un décideur politique important :  « Vous m’avez montré que la vaccination ne comporte pas de risque de sclérose en plaques, soit, mais mon problème à moi est de ne pas être envoyé devant les tribunaux… » La vaccination scolaire a été arrêtée au nom du principe de précaution. Le résultat est qu’en France, moins de 30 % des adolescents sont vaccinés contre 85 % en moyenne dans les autres pays de l’Union européenne et la conséquence pratique en sera un excès d’environ 500 décès par an ».
Notons qu’après tout le risque de l’hépatite peut être considéré par certains comme un risque accepté en cas de relations sexuelles non protégées,  comme fumer ou boire. Le choix de la vaccination systématique aurait dû faire l’objet d’un débat et davantage discuté et  éventuellement justifiépar la situation épidémiologique.
Le DTT  a permis l’éradication du paludisme de presque toutes les rives de la Méditerranée. Des territoires comme la côte orientale de la Corse ou certaines portions du Languedoc, auparavant terres désolées, sont devenues territoires agricoles ou paradis touristiques. La peur injustifiée des insecticides a eu des conséquences, comme on l’a constaté à l’occasion de l’épidémie de Chikungunya sur l’île de la Réunion : pendant plusieurs mois, les autorités sanitaires voulaient utiliser les insecticides mais certaines autorités locales s’y opposaient car la population était contre. L’épidémie a pris une ampleur croissante jusqu’à ce qu’enfin, on se décide à utiliser les insecticides : en deux semaines, l’épidémie était terminée. Plusieurs centaines de cas de Chikungunya auraient pu être évités si les insecticides avaient été utilisés plus tôt.
Les antennes de téléphonie mobile
L’accord a en revanche été général pour dénoncer des arrêt récents, comme celui de la Cour d’appel de Versailles considérant que le dommage subi par les riverains d’antennes de téléphonie mobile , même en l’absence de preuve scientifique,  était cependant indemnisable car ces installations généraient une crainte, une angoisse qui, elles, étaient certaines et qu’il y avait lieu de faire jouer le principe de précaution. Il n’y a là en effet pas de dommage irréversible à l’environnement  - on peut toujours démonter une antenne !  Il n’y aucun dommage à la santé : des travaux scientifiques effectués sur des personnes dites hypersensibles  ont montré que elles ne distinguaient pas mieux que les autres des expositions véritables des expositions simulées. Reste effectivement l’angoisse… mais ce serait, comme l’a souligné un des experts, placer le principe de précaution au niveau des procès en sorcellerie, le voisinage d’une sorcière  étant sans conteste de nature à créer une grande angoisse populaire. Ce sont des décision de ce type qui ont conduit, non pas à remettre en cause le principe de précaution, mais à affirmer la nécessité de l’accompagner d’un mode d’emploi[1]
Les OGM
Les OGM constituent l’autre grand sujet de polémique. M. Michel Caboche, directeur de recherche à l’Inra s’est indigné de la destruction illégale par des « faucheurs volontaires » de champs d’essai de mais transgénique visant à réduire les apports en engrais azotés, ou de plans de  vigne transgéniques permettant de bloquer une maladie que l’on ne sait actuellement pas contrer, le court-noué. Les OGM ne constituent qu’une technique plus efficace, plus contrôlée, plus rationnelle de croiser des espèces. L’évaluation de leur innocuité sanitaire, le danger pour les consommateurs,  est simple et bien balisée, sans problème particulier ; reste le danger pour l’environnement, la dissémination génétique ou, pire, une plante devenant invasive. Nous sommes là en plein dans le domaine du principe de précaution…  sauf que celui-ci conduira souvent à recommander des essais en champs auxquels s’opposent justement – et  illégalement – certains. Les adversaires du principe de précaution ne sont pas toujours ceux que l’on croit.
M. Michel Caboche préconise notamment d’inclure dans la procédure des dossiers d’agrément l’analyse comparée des bénéfices et des risques découlant d’une technologie nouvelle susceptible de remplacer une technologie déjà en usage, et également d’inclure une procédure de suivi des cultures agréées qui permette de déceler des impacts négatifs non anticipés de cette culture, procédure qui doit permettre de revoir les termes de l’agrément, y compris son annulation le cas échéant.
Il me semble en effet que les OGM ne deviendront acceptables qu’en se soumettant au principe de précaution – ce qui nécessité éventuellement  des essais en champs- avec une information loyale du public, en particulier sur leurs avantages, et un débat public.
Des précautions pour le principe de précaution – mode d’emploi
 En résumé, le Principe de précaution constitue incontestablement un principe utile, bénéfique et largement accepté par la communauté scientifique dans le domaine de l’environnement ; sans revenir sur les réflexions philosophiques qui ont conduit à son établissement,- notamment le Principe Responsabilité de Jonas, c’est exactement son but.
Son extension au domaine de la santé, extrêmement régulé par un principe de précaution plus traditionnelle et l’évaluation bénéfice risque  s’avère souvent  très problématique. En particulier, il conduit à se focaliser sur des risques non avérés (lien entre vaccin et sclérose, vaccin et autisme) au détriment de la lutte contre des fléaux de santé publique bien réels.
Le principe de précaution  doit continuer à stimuler la réflexion sur le risque. Le comportement vis-à-vis du risque est évidemment très différent selon qu’il s’agit d’un risque accepté ( fumer, boire, faire du sport), d’un risque toléré ( route, médicament) ou subi (alimentaire, présence d’usine, de centrale nucléaire). Par ailleurs, il existe une asymétrie  entre le fait d’assumer une décision comportant un risque, et la tergiversation, bien qu’elle puisse avoir des effets négatifs, voire catastrophique.
Le principe de précaution doit être pris au sérieux. Il ne remplace pas le courage politique. Les pouvoirs publics ne doivent pas en faire un instrument de gestion de l’opinion publique, les groupes de pressions, les associations, aussi légitimes qu’ils puissent parfois être ne doivent pas en faire un moyen de paralyser l’action publique. Pour cette raison, il est nécessaire, avec l’expérience acquise, d’en fixer un mode d’emploi.
Curieusement peut-être, l’un des intervenants les plus favorables au principe de précaution a été le directeur de la toxicologie d’une grande entreprise chimique. Il a souligné que celui-ci n’allait pas sans une culture démocratique forte, impliquant la transparence des choix, et le fait de considérer les citoyens comme des partenaires, des parties prenantes, qui doivent disposer des moyens de comprendre et de décider par eux-mêmes.
Sous ces conditions, le principe de précaution n’est pas hostile à la science : l’appliquer c’est adopter une démarche scientifique et, en particulier, évaluer le risque . C’est instaurer un dialogue fécond et indispensable  entre les experts scientifiques, les citoyens et les décideurs politiques. Le principe de précaution, c’est la démocratie participative en action.


[1] Voire en particulier l’article Christine Noiville dans La Recherche de février 2011

mercredi 21 septembre 2011

Le nouveau livre de Pierre Péan : Mais qui donc dirige EDF ?

Le nouveau livre de Pierre Péan : Mais qui donc dirige EDF ?

Le mystérieux M Djouhri

Révélations écoeurantes dans le dernier livre de Pierre Péan, La république des mallettes, reprises dans le no de Marianne du 10 septembre. Un personnage important mis en exergue est Alexandre Djouhri, proche dans sa jeunesse du gang de la banlieue nord et interpellé dans la cadre d’une enquête sur des hold-up de bijouteries. Il semble qu’il garde de sa jeunesse de bonnes relations avec certains policiers haut placés, proches de Pasqua, et quelques années plus tard, on le retrouve s’activant plus haut niveau dans les affaires de la Françafrique, familier de Tarallo (l’ancien directeur des affaires générales d’Elf) et de Villepin, puis se ralliant à Sarkozy ; Péan décrit une séance hallucinante à l’Elysée, une soirée de remise de médailles  pendant laquelle Djouhri se promène comme chez lui dans les bureaux désertés, jusque celui de Claude Guéant…
Il ne fait apparemment pas bon de tenter de s’opposer à Djouhri. Un intermédiaire concurrent et d’ailleurs pas plus rassurant,  Ziad Takkiedine, a fait publiquement état d’une tentative d’assassinat cornaquée par son rival ; Anne Méaux, directrice d’une importante agence de communication politique travaillant beaucoup pour la droite libérale a déposé une main courante après avoir subi des menaces, et l’ancien conseiller à la justice de Nicolas Sarkozy, Patrick Ouart, s’est aussi pliant de menaces après avoir mis en garde Sarkozy contre Djouhri.

Qui dirige EDF ?

Le plus hallucinant reste à venir, par exemple cette réunion au George V, le 3 juin 2004, où Djouhri interpelle ainsi Henri Proglio, alors PDG de Veolia : « tais-toi, tu es le soldat, je suis le général ! ». Il s’agît d’une discussion un peu vive sur la constitution d’une filiale de Veolia au Moyen-Orient. Il faut dire que Djouhri est réputé avoir sauvé Proglio par ses interventions politiques auprès de Villepin, alors que Messier, alors PDG de Vivendi, maison-mère de Veolia, voulait le débarquer.
 C’est déjà gratiné, cela ne va pas tarder à devenir plus grave encore lorsque Proglio accède à la direction d’EDF. Je cite ici Pierre Péan, citation reproduite par Marianne :
« Les différentes pièces du puzzle se mettent en place. Un petit groupe de personnes a décidé, seul, de placer sous sa coupe la filière nucléaire française. A la manœuvre, Henri Proglio, Alexandre Djouhri, Claude Guéant, François Roussely, assistés de l’agence de stratégie et de communication Euro RSCG appuyée par un nouyveau personnage, Ramzy Khiroun, ami de Dominique Strauss-Kahn… Le projet commun prend rapidement forme : Henri Proglio doit être nommé patron d’EDF en lieu et place de Pierre Gadonneix ; le nucléaire doit ensuite être placé sous la dépendance d’EDF ; enfin, il faut faire éclater le géant Areva, séparer l’activité minière proprement dite (et donner aux Qatari qui en rêvent la possibilité de devenir un actionnaire significatif)…
Alexandre Djouhri organise un travail de sape contre Anne Lauvergeon et fonctionne en équipe avec son ami Yazid Sabeg, commissaire à la diversité et à l’égalité des chances »…ledit Sabeg, qui ne doute de rien, se propose comme remplaçant d’Anne Lauvergeon…
Le rapport Roussely sur le nucléaire civil français expose les thèses du groupe Djouhri-Proglio : «l’autorité de sûreté française va trop loin ; il faut revenir sur les exigences de sécurité concernant les nouveaux réacteurs ; l’EPR est beaucoup trop sûr ; il faut revenir à des réacteurs plus rustiques et moins chers »
Et ceci peu de temps avant Fukushima, qui valide, s’il se devait la stratégie d’Anne Lauvergeon…
Virez Proglio, faîtes revenir Anne Lauvergeon

Il s’agît tout de même de savoir si des entreprises, des fleurons technologiques comme EDF  ou Areva doivent être dirigées, si leur stratégies doivent être déterminées par des Djouhris ou même des Proglio, qui, en tant qu’ex-président de Veolia et de la Générale des Eaux, est en quelque sorte un spécialiste de la corruption politique, ou par des ingénieurs et des techniciens ayant une connaissance de leurs métier de base et une vision stratégique…comme Anne Lauvergeon. Il est significatif que la direction de Proglio à EDF se caractérise par une mise à l’écart des cadres scientifiques et techniques des instances de direction de l’entreprise, et, à tous niveaux, par une mépris de l’expertise de ceux qui ont fait le nucléaire ou l’hydraulique C’est la recette assurée pour une catastrophe !

samedi 10 septembre 2011

Formation et carrière des docteurs en France : une exception malheureuse

Formation et carrière des docteurs en France : une exception malheureuse

Le CAS (centre d’analyse stratégique) a publié en 2010 une note intitulée  « les difficultés d’insertion des docteurs : les raisons d’une exception française » dans lequel il pointe deux malheureuses originalités françaises :
-  le taux de chômage  trois ans après la thèse des docteurs varie entre 10 et 11%, ce qui est plus élevé que le taux de chômage après un master (7%)
- Ce taux de chômage est trois fois supérieur à la moyenne des pays de l’OCDE
Rappelons que le doctorat s’obtient 8 à 9 ans après le bac, dont 3 ans de thèses.  L’enquête se situe trois ans après le doctorat, les auteurs considérant visiblement qu’il faut encore un ou deux stages post-doctoral, dans un autre laboratoire que celui où la thèse a été accomplie, pour pouvoir enfin trouver un travail, dans le public ou le privé.

Pour la future société de la connaissance et de l’innovation que les différents gouvernements ont prétendu construire, c’est donc plutôt mal parti !

Trop de docteurs ou pas assez de recherche ?

La note du CAS affirme que l‘exception française, le chômage des docteurs n’est pas lié à une « surproduction » de diplômés. C’est peut-être aller un peu vite en besogne ; de fait la France forme peut-être moins de docteurs qu’il ne lui en faudrait pour rester ou redevenir une nation majeure dans l’économie de la connaissance… mais peut-être trop quant à sa situation actuelle.
Le système français produit environ 100 000 diplômés de niveau master et doctorat par an, 64% de DEA et DESS, 26 % d’ingénieurs et 10 % de docteurs.  Avec 7.1 chercheurs pour 1000 actifs, la France se place devant l’Allemagne (6.7%) ou le Royaume-Uni (5.5%o) mais derrière les États-Unis (8.6 %), le Japon (10.2 %) ou la Suède (10.6 %). En fait nous retrouvons là le problème majeur du sous-investissement en recherche du secteur privé en France. En France, le pourcentage des dépenses de recherche et de développement dans le PIB est de 2.1 %, très en retrait sur l’objectif de Lisbonne. La part du public (0.76% du PIB) est dans la moyenne de l’OCDE, celle du privé est plus basse (1.3% contre 1.9 aux USA et 1.7 en Allemagne, 2.5 en Suède et au Japon par exemple).  La France manque en particulier de « jeunes pousses » ayant poussé, de  PME ayant une activité de R et D importante dans des secteurs d’avenir.
Le problème en France est plus celui de la répartition de ces chercheurs entre les secteurs public et privé. Avec 51 % de chercheurs en entreprise et 47% dans le secteur public, la France se place loin  derrière les États-Unis (80 % ) de chercheurs en entreprise), la Suède (60 %), l’Allemagne (58 %) ou le Royaume-Uni (57%).
 1) Pour l’emploi des docteurs, la première mesure est donc l’encouragement à la recherche et à l’innovation dans le secteur privé. Cela passe par une réforme du financement du capital risque et de l’amorçage, un small business act à la française, le renforcement des pôles de compétitivité, une réorientation du crédit impôt - recherche pour inciter davantage à la créations d’emploi, notamment dans les PME et moins favoriser les rentes de situations des grands groupes. Quant au secteur public, il faut évidemment au moins maintenir son importance et veiller au remplacement des générations qui ont accompagné la montée en puissance des grands organismes de recherche (CNRS, CEA, INSERM…) et arrêter les rivalités stériles entre organismes de recherche et universités.

Politique de formation : les propositions du CAS

L’étude du CAS pointe des différences importantes entre les disciplines ; économie, droit et management / mécaniques, électroniques, informatiques et  science de l’ingénieur ont des taux de chômage plutôt inférieurs à la moyenne ; mathématiques et physiques : sciences de la vie et de la terre sont dans la moyenne ; chimie (16%), lettres et sciences humaines (12%) connaissent des difficultés d’insertion supérieures. Pour le CAS, il peut donc exister des inadaptations sectorielles.
Ajoutons une réalité passée pudiquement sous silence ; il arrivait que des laboratoires d’accueil et les formations doctorales soient assez indifférents au futur professionnel de leurs doctorants, l’essentiel pour eux étant de bénéficier de « bras » pour faire tourner leurs laboratoires. Les propositions du CAS sont donc pertinentes et bienvenues :
 2) Améliorer l’information des établissements et des étudiants, notamment en associant davantage les acteurs privés à la production de données régulières, par disciplines, sur les besoins de recrutements et sur l’insertion professionnelle des docteurs
3) Réaffirmer le rôle central des Pôles de recherche et d’enseignement supérieur (PRES) dans la coordination et la régulation de l’offre de formation doctorale
4) Associer davantage les grandes écoles aux formations doctorales, pour permettre à davantage d’ingénieurs de préparer un doctorat
5) Améliorer la proportion de thèses financées, notamment par les entreprises : d’une part, en fixant un objectif aux universités dans le cadre de leur contractualisation avec l’État ; d’autre part, en imaginant un dispositif permettant à une entreprise de financer une thèse en contrepartie d’un engagement du doctorant à demeurer quelques années dans l’entreprise après son embauche
Je suis plus réservé sur cette dernière mesure ; à tout le moins, l’engagement devrait être réciproque, l’entreprise s’engageant alors à proposer un poste au thésard  en formation ; mais tout ce qui peut contribuer à rapprocher entreprises, université et organisme de recherche est le bienvenu.

L’effort en vaut-il la peine ?

Faire une thèse suppose plus de trois ans d’un vrai travail, rémunéré par des bourses se situant en général entre 1100 et 1600 euros par mois ; un effort assez important a été fait dans les dernières années  pour les  réévaluer. Pour pouvoir trouver un poste dans le privé ou dans le public, le doctorat doit maintenant être assez souvent complètè par une expérience post-doctorale, qui peut aller jusqu’à trois ans. C’est excessif et justement dû à la situation désastreuse de l’emploi scientifique en France. Ajoutons que les concours d’entrée à l’Université ou dans les grands organismes de recherche sont encore trop biaisés par des formes de favoritisme et de toute façon délirants en terme de candidats par postes – au CNRS, 50 doctorants pour un poste, c’est arrivé ! Un maître de recherche débutant  à l’Université pourra gagner environ 1800 euros –salaire net , un chargé de recherche débutant dans un grand organisme sera peut-être un peu mieux payé; mais le salaire peut donc être moindre que  la rémunération d’un post-doc à l’étranger (de l’ordre de 30.000 euros par ans en Angleterre) ! Quant aux ingénieurs qui ont fait une thèse, il arrive assez souvent qu’au début, leur salaire soit moindre que celui de leurs camarades entrés dans l’industrie sans thèse ; mais les perspectives de carrière sont souvent ensuite supérieures.
Donc, pour faire une thèse, il vaut mieux être vraiment motivé pour faire de la recherche, surtout compte-tenu des difficultés d’insertion que pointe la note du CAF. Il y a là une spirale inquiétante pour l’avenir scientifique de la France, car, du coup, sauf motivation extraordinaire, les meilleurs éléments se détournent de la recherche, comme les ingénieurs  se détournent de l’industrie… la finance et les banques, c’est nettement mieux !
_ 6) d’où l’importance de la dernière proposition du CAS : reconnaître le doctorat dans les conventions collectives, notamment les grilles salariales. Notons simplement qu’elle est en rupture avec la politique dominante qui consiste au contraire à démanteler les conventions collectives et le statut de cadre…

Diffuser la culture de la recherche et de l’innovation

Le doctorat est une formation à la recherche, mais aussi une formation par la recherche. C’est une formation indispensable à quiconque prétend comprendre notre société et y exercer des responsabilités. Les docteurs sont les mieux placés pour diffuser dans les entreprises et dans l’Etat la culture de la recherche et de l’innovation, essentielle à l’économie de la connaissance. Le doctorat ne devrait pas être vu comme une voie ne menant qu’à la recherche, mais comme une formation indispensable pour diriger des entreprises capables d’affronter l’a venir. De même, les décideurs publics doivent apprendre à travailler davantage avec le monde scientifique et universitaire, comme cela se pratique dans d’autres pays.
Le manque de formation scientifique à un bon niveau d’une grande partie des élites dirigeantes constitue un inconvénient majeur pour  l’avenir de la France. Depuis des années, les organisations de doctorants, notamment l’Andes (Association nationale des docteurs) demandent en vain que le dispositif de formation des cadres de haut niveau de la fonction publique, soit ouvert aux docteurs aux divers stades de leur carrière professionnelle. Un bon exemple de réforme symbolique et utile serait d’imposer à l’ENA de recruter au moins un tiers de titulaires d’une thèse dans chaque promotion

dimanche 4 septembre 2011

Recherche pharmaceutique : les fusions désastreuses

Recherche pharmaceutique : les fusions désastreuses

Le cri d’alarme d’un ancien directeur de la recherche de Pfizer

John La Mattina, ex-président de Pfaizer Global research traite dans Nature Reviews/ Drug Discovery  d’un sujet peu abordé : l’impact des fusions sur la recherche des entreprises et sur l’innovation dans tout un domaine, celui de la recherche pharmaceutique. Et sa vision est plutôt pessimiste et invite, dans l’intérêt de la recherche et du bien commun international qu’est la santé, à veiller aux conséquences stratégiques des fusions : « Bien que les fusions et acquisitions dans le domaine pharmaceutiques ont paru être rationnellement justifiées dans une optique financière à court-terme, leurs conséquences sur l’activité de recherche et développement des firmes concernées ont été dévastatrices ».

De moins en moins de firmes pharmaceutiques  font de moins en moins de recherche…

La communauté scientifique et médicales, les Etats, les autorités de régulation, les patients, tous s’inquiètent à juste titre d’une baisse des mises sur le marché de médicaments nouveaux. Dans la décennie 90, il y avait 31 nouveaux médicaments (nouvelles entités chimiques) par an ; dans les premières années 2000, nous sommes tombés à 24 et ce chiffre diminue encore d’années en années. Les firmes pharmaceutiques mettent en avant le fait qu’elles s’attaquent à des pathologies plus difficiles et se heurtent à des exigences réglementaires et de sécurité plus contraignantes ; mais elles s’exonèrent ainsi de leurs choix stratégiques et financiers, et de leurs conséquences.
L’un des facteurs principaux des succès de la recherche thérapeutiques des années 90 ( antiviraux, statines contre l’athérosclérose, antagonistes de l’angiotensine contre l’hypertension…) était en effet le grand nombre de compagnies pharmaceutiques actives dans cette période. La plupart des médicaments sortis dans ces années provenaient de firmes qui ont aujourd’hui disparu : des 42 firmes pharmaceutiques US existant en 1988, il n’en reste aujourd’hui que 11 : 75 % ont disparu ! Et les firmes biotechnologiques n’ont pas pris le relais ; lorsqu’elle réussissent, c’est un avec un portefeuille de médicament très réduit et concentré sur une aire thérapeutique.
Or, et l’étude a été faite sur une période plus longue de 60 ans : le nombre de nouveaux médicaments est très fortement corrélé au nombre de firmes pharmaceutiques en activité.

La rentabilité immédiate et l’augmentation de l’action avant tout !

Les fusions et acquisition ont été encouragées parce qu’elles sont supposées produire des synergies, des réduction de coût  et  permettre l’élimination de doublons. Au début des années 90, les fusions (dont l’exemple était la fusion Bristol Myers/Squibb) obéissaient à une stratégie d’innovation : il s’agissait de diminuer les coût d’opération des firmes de façon à augmenter la recherche et ainsi assurer l’avenir par un constant enrichissement  du « pipe-line » de nouvelles molécules. Les activités de recherche et développement n’étaient pas réduites.
Ceci a changé de manière dramatique dans la dernière décennie. Dans les grandes firmes,  les fusions et acquisitions sont impulsées par la recherche d’une rentabilité immédiate (jusqu’à récemment, il fallait présenter 15 % de croissance par an_ comment y parvenir sans fusion !) et d’une augmentation du cours de l’action, et non par l’avenir de la société, et encore moins, la mission de soigner les patients. En conséquence, les fusions s’accompagnent d’un désengagement dans la recherche, activité par excellence non rentable immédiatement, et souvent maintenant la première touchée). L’archétype ici a été Pfizer, avec sa stratégie d’acquisitions démentielles (Warner-Lambert, Pharmacia, Wyeth, Searle…)  et la fermeture complètes de centres de recherches qui avaient pourtant fait la preuve de leur capacité par la découverte, par exemple, de l’atorvastatine, de l’amlodipine…ou du Viagra ( Kalamazoo, Ann Harbor, Sandwich… sans compter l’ancien site de recherche de Jouveinal à Fresne !). Ce sont des dizaines de milliers d’emplois scientifiques qui ont disparu !

La recherche thérapeutique en péril

Les fusions financières dans l’industrie pharmaceutique ralentissent mécaniquement la recherche ; pendant la fusion, les programme sont réexaminés, et cette opération complexe, qui prend souvent un an, s’accompagne toujours d’un gel des investissements, des recrutements, et de l’apparition de nouveaux programmes.
L’effet des dernières vagues de fusion a été dévastateur sur l’introduction de nouveaux médicaments et se ressentira bientôt sur la santé des patients. Dans les décennies précédentes, plusieurs firmes en compétition lançaient chacune leur médicament lorsque la recherche avait permis d’ouvrir une voix nouvelle (cf le nombre de statines mises sur le marché après la découverte du rôle de la 3HMG COA réductase) ; et c’était très bien ainsi parce que la pharmacologie et la médecine n’étant pas des sciences aussi exactes que les mathématiques, le rêve de la panacée n’étant qu’un rêve, cela permettait de remédier à certains inconvénients chez certain patients, cela permettait aux médecins de mieux adapter le traitement à leur patient, aux patients d’être mieux soignés. Aujourd’hui, avec la diminution dramatique du nombre de compétiteurs, la santé des patients est en cause.
Les fusions ont été désastreuses pour l’effort de recherche thérapeutique. Longtemps les firmes pharmaceutiques se sont vantées de leur effort de recherche, et en effet, avec des investissements en recherche de l’ordre de 20% de leurs revenus, elles assuraient une mission de recherche à la limite du fondamental. Pour les grandes firmes – Pfizer notamment-, les dépenses de recherches sont aujourd’hui plus proches de 10%. Ainsi, avant la fusion avec Wyeth, Pfizer  et Wyeth avaient des dépenses de recherche de 7.95 et 3.37 millards de dollars ; après la fusion, elles ont été réduites à 6.5 milliards, soit une diminution de près de la moitié. Seules des firmes plus petites, moins soumises à la dictature des cours de bourses, gardent un niveau d’investissement en recherche élevé, comme, en France, les firmes familiales Servier et Pierre Fabre.
Les fusions financières sont encore désastreuses pour les patients en raison du désinvestissement massif dans des domaines jugés peu rentables car plus difficiles : maladie d’Alzheimer ou plus généralement neurodégénératives, le diabète – pourtant en explosion-, les anti-infectieux- alors que le nombre de souches résistantes se multiplie et commence à poser de sérieux problèmes.
Les fusions et acquisitions ont été désastreuses en France pour l’emploi scientifique : disparus  les centres de recherche de Jouveinal après l‘absorption par Pfizer, d’Upsa, après l’absorption par BMS, de Lafont, après le rachat par Céphalon, de Novexel après le rachat par  Astra Zeneca et c’est maintenant l’ancien Fournier ( inventeur du « block-buster fénobrate contre l’athéroscérose) qui est menacé après son rachat par Abbot). Quelques PDG, comme ceux de Merck ou de Lilly vont à contre-courant et ont réaffirmé la pérénité de leur investissement en recherche pour assurer le futur et la croissancede leurs firmes
En ce qui concerne la France, il faut arrêter d’être naïf et s’assurer que l’absorption de firmes françaises par des firmes étrangères n’entraîne pas la disparition de la recherche et la perte d’un capital essentiel de connaissance et d’innovation en France, et ceci n’est pas valable que pour l’industrie pharmaceutique, même si celle-ci a été particulièrement touchée ;  au besoin, il faut contraindre les firmes qui ont massivement détruit de l’emploi scientifique à le recréer.
En matière de recherche thérapeutique, il faut que la recherche industrielle soit encouragée et le désinvestissement en recherche sanctionné, notamment par l’action sur le prix des médicaments. Il faut à nouveau rendre l’investissement en recherche attractif, cela peut passer par une extension de la durée de protection des brevets pour tenir compte de la difficulté accrue de la recherche et des exigences de sécurité.

 Ref :John La Mattina, Nature reviews drug discovery, vol10 august 2011