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vendredi 15 avril 2016

Lester Thurow, économiste non conventionnel -2

L’économiste Lester Thurow, est mort, vendredi 25 mars 2016, à l’âge de 77 ans dans sa maison de Westport (Massachusetts). Cet ancien professeur et doyen du MIT consacré l’essentiel de sa carrière à étudier les conséquences de la mondialisation. Il  fut l’un des premiers à souligner l’importance grandissante  et néfaste  des inégalités de revenus et  un avocat infatigable de l’investissement dans la recherche pour stimuler la croissance et dans l’éducation afin d’anticiper l’adaptation aux ruptures économiques et technologiques et accordant un rôle important aux gouvernements
Dans un premier blogs, j’ai essayé de résumer les idées principales de ses premiers livres : Generating Inequality: Mechanisms of Distribution in the U.S. Economy (1955), ou comment l’économie libérale générait des inégalités croissantes à partir d’une “marche au hasard” et une compétition pour les emplois et The Zero-Sum Society: Distribution and the possibilities for economic change (1980), avec sa critique du caractère scientifique de l’économie et la prédiction de  l’accroissement des inégalités et de la paralysie des gouvernements. Maintenant, ses ouvrages plus récents :

Dangerous Currents: The state of economics (1983): l’état de la science économique : pas brilliant !

Plus technique, il s’agit d’une critique cinglante et systématique du caractère scientifique de l’économie qui recoure d’autant plus à une mathématisation et à des modèles sophistiqués qu’elle est mal assurée dans ses fondements.  Ainsi Thurow, dans le chapitre économétrie mentionne-t-il :  « lorsque nous examinons l'impact de l'éducation sur les revenus individuels, quoi d'autre devrait être maintenu constant:  le QI, l’effort de travail, les choix professionnel,  les antécédents familiaux ? La théorie économique ne le dit pas.  Pourtant, le processus dépend fortement de ce qu’’on fait si facilement rentrer dans « toutes choses égales par ailleurs…. » . En fait, pour Thurow, l’économie mathématique qu’on nous vend dans les prétendues bonnes facultés à Toulouse, par exemple) est « vague, ambiguë, incomplète et incapable de fournir une base pour la construction de modèles économétriques » ; et surtout, elle ne peut être utilisée comme source fiable de connaissance pour guider la décision politique..

The Zero-Sum Solution: Building a world-class American economy (1985) :

Thurow répond ici aux critiques de son Zero sum society, particulièrement ceux qui lui reprochaient d’énoncer des problèmes mais de ne pas proposer de solution. Il s’affirme comme un neo-keynesien : Pour lui, la révolution keynésienne signifie qu’il n’est pas nécessaire de tolérer des récessions prolongées », mais que « les vieux remèdes keynésiens  doivent être combinés avec autre chose pour permettre de diriger une économie sans inflation et de plein emploi ».  Quant à la politique d’économie de l’offre, elle lui a apparait tout simplement stupide.  Thurow considère qu’il existe une réelle crise économique due à un manque d’accroissement de la productivité (une thèse qui reprend aujourd’hui de la vigueur avec ceux qui soutiennent que nous allons vers une « stagnation séculaire » pour cette même raison : pas de révolution industrielle qui entraîne une explosion de la productivité, comme la vapeur ou l’électricité). L’Etat a à jouer un rôle important par une fiscalité favorable sur les salaires, une politique industrielle favorisant les secteur en pointe et ne soutenant pas les secteurs en régression, et surtout l’ accès pour tous à une éducation de qualité.

The Future of Capitalism: How today's economic forces shape tomorrow's world (1996)

Le  monde connaît trois révolutions simultanées : nouvelles technologies de production et troisième révolution industrielle, nouvelles technologies de la communication qui rendent possible une économie mondialisée, et mouvement mondial vers le capitalisme.
Une nouvelle économie s’impose, qui est une économie de la connaissance, largement immatérielle : « les vieilles fondations de la richesse sont détruites ; l’homme le plus riche du monde, Bill Gates, ne possède rien de tangible : ni terre, ni or, ni pétrole, ni usines. Pour la première fois dans l’histoire, l’homme le plus riche du monde ne possède que de la connaissance ».
Le mouvement de mondialisation est irréversible, et aucune entreprise ne survivra si elle n’y prend part. Pour réussir dans l'économie mondiale, les nations, comme les entreprises, ont besoin d'une stratégie technologique. Les Etats ont un rôle à jouer dans la définition de cette stratégie : «  les décisions d’investissement majeurs sont devenues trop importantes pour être laissées au secteur privé »« Cependant, Thurow identifie des  menaces sérieuses pouvant conduire à un effondrement du système : effondrement du dollar, absence de garanties internationales sur les droits de propriété intellectuelle, nécessaire  pour stimuler le développement technologique et manque de médicaments vitaux nécessaires au développement des pays plus pauvres.
Un autre problème majeur est que le capitalisme ( la « théologie du capitalisme ») écrit Thurow ne se préoccupe nullement du futur, ni même ne se donne la peine de tenter d’en avoir une vue claire. Qui va s’occuper  de l’éducation, des infrastructures, de la protection de l’environnement ? Dans les quarante dernières années, les investissements publics américains dans les technologies de l’information, l’Espace, le développement des études supérieures scientifiques etc ; étaient guidés ou motivés par des considérations de sécurité nationale ; sans ennemi ( le communisme s’est effondré, sans compétition nationale, que va-t-il se passer ? Pour suppléer à l’individualisme court-termiste,  les sociétés occidentales ont besoin d’un »communalisme » à long terme – là encore, Thurow était en avance sur les réflexions actuelles sur les « bien communs ».)
Et cette flèche, encore contre la prétention à la scientificité de certains économistes : « Les économistes sont toujours en train de recommander l’élimination de telle ou telle imperfection de marché ; je n’ai jamais entendu un astrophysicien recommander l’élimination d’une planète qu’il n’aime pas ! »

Building Wealth: The new rules (1999):

Règle n°1 : on ne s’enrichit plus en économisant de l’argent. L’enrichissement réel n’a que deux sources : l’accroissement de la productivité du travail ou de celle du capital. Si l’on sacrifie la consommation pour épargner et investir, ce sacrifice doit être soustrait de la création nette de richesse.  Aucune richesse réelle n’est créée lorsqu’on diminue simplement la consommation pour investir ; elle ne peut provenir que de l’accroissement de la productivité du capital.
Règle n°2 : Il faut parfois que les entreprises qui réussissent se cannibalisent elles-mêmes ; ainsi IBM a quasiment disparu face à Intel ou Microsoft parce qu’il n’a pas su  se détruire pour renaître.
Règle n°3 : Les changements sociologiques permettent de gagner de l’argent, mais ce sont des transferts de richesses sans réelle création. Par exemple, Starbuck a persuadé beaucoup de gens de remplacer leur café à prix modéré pris au zinc du coin par un café plus cher chez Starbuck ; c’est beaucoup d’argent pour les propriétaires de Starbuck, pas une création de richesse pour la société. La seule vraie création de richesse, c’est l’accroissement de la productivité.
Règle n°4 : il est beaucoup plus difficile de faire fonctionner le capitalisme dans un environnement déflationniste que dans un environnement inflationniste. Or une déflation systématique n’est pas certaine, mais hautement probable :  la mondialisation pousse les prix et les salaires à la baisse, les grandes indsuries pressurent leur fournisseurs en exigeant ,année après année, des prix plus bas etc. Surtout l’endettement devient beaucoup plus cher et plus risqué ; et lorsque la réduction de la dette devient la préoccupation n°1, plus personne n ‘investit dans le futur.
Règle n° 5 : il n’y pas de substituts institutionnels possibles aux entrepreneurs. La création de richesse est nécessairement un processus de destruction créatrice schumpetérien. Les sociétés doivent s’organiser pour favoriser la naissance de nouvelles entreprises, de nouveaux entrepreneurs, s’organiser pour que ce processus schumpétérien soit possible…ce qui est l’exact contraire d’un laissez-faire qui conduirait au chaos. La sociologie domine la technique : l’Europe a un niveau scientifique, un niveau de formation global au moins aussi bon que les USA, mais n’a créé aucune des grandes industries du XXIéme siècle. Les entrepreneurs européens qui devraient exister n’existent pas parce que la société européenne n’est pas organisée pour les faire surgie, le demande sociale pour l’innovation est trop faible. La Grèce antique connaissait déjà la vapeur utilisée pour animer  des jouets ; il a fallu attendre le XXVIIIème siècle pour que la révolution énergétique de la vapeur se fasse.
Règle n°6 : Aucune société qui place l’ordre au-dessus de tout ne pourra être créative, mais sans un certain degré d’ordre, la créativité disparait.  Ainsi la Russie impériale était-elle trop désorganisée et a-telle décroché de l’Occident, tandis que la Russie communiste, trop ordonnée n’a pas mieux réussi. Ordre et progrès résumait déjà Auguste Comte, ce qui suppose que la société soit un minium organisée pour permettre suffisamment de créativité
Règle n°7 : Pour réussir, une économie de la connaissance nécessite des investissements publics importants dans l’éducation, les infrastructures, la recherche et le développement. L’action des gouvernements est nécessaire et doit se concentrer sur  la recherche fondamentale ; c’est là où le privé investit peu, mais c’est aussi là que se produisent les innovations de rupture. C’est pourquoi, expliquait Thurow, les biotechnologies doivent bénéficier de l’aide des gouvernements. Aux US, elles ont bénéficié d’aides gouvernementales importantes et se sont développées ; en Europe, elles n’ont pas bénéficié d’une telle aide, et ne se sont pas développées ( NB ; en fait, c’est encore pire, en Europe, leur développement a été entravé !).
Règle n° 8 : Dans une économie de la connaissance, le grand problème, pour les individus, est de construire une carrière dans un environnement où il n’y a plus de carrières.
Les diplômés d’aujourd’hui reçoivent le message suivant : «  vous n’aurez pas une progression de carrière dans une seule compagnie. Il vous faudra apprendre à être le responsable de votre carrière et à la gérer ». Ce message n’est pas sans conséquences, d’autant que la stratégie de bâtir une carrière en changeant d’industrie… devient difficile après quarante-cinq ans, et quasiment impossible après cinquante ans. Il ne fait donc pas s’étonner de l’apparition d’un chômage important croissant avec l’âge et de pertes de revenus – bref l’inverse de ce qu’était une carrière ! Les gouvernements peuvent rendre le licenciement des salariés plus difficiles ne fonction de l’âge, mais cela ne peut fonctionner que dans des industries importantes.  Et Thurow vante la politique française qui incite les employeurs à investir dans la formation de leurs salariés par une taxe sur les salaires. ( ça, c’est vu de loin !)
La théorie économique classique sous-estime le besoin de sécurité économique. Lorsque qu’on demande aux salariés ce qui est le plus important pour eux, la sécurité économique vient largement avant la maximisation du salaire. Ce n’est pas la réponse attendue de  la part de l’Homo economicus des économistes classiques. Mais dans la réalité, les êtres humains aiment sentir sous eux un plancher économique solide.  Thurow prévient qu’avec le développement de l’insécurité économique, la motivation des employés trique de fléchir quelque peu. Il insiste par ailleurs sur le fait que la diminution des salaires de la classe moyenne et le développement des inégalités créent de réels défis, économiques et plus encore politiques : il devient vraiment difficile de parler d’égalité politique quand les inégalités économiques s’accroissent à ce point. Thurow était un précurseur des débats sur la flexisécurité.
Pour Thurow, les gagnants seront les nations qui investissent lourdement dans les infrastructures, dans l’éducation, dans la recherche et le développement. Pour les individus, il n’y a qu’un seul mot d’ordre : la compétence. Et il prévient que dans le monde où nous vivons, « ceux qui ont des compétences du niveau du tiers monde recevront un salaire du tiers-monde ».

La suite de cette présentation du non-traduit Thurow dans un prochain billet. 

mardi 12 avril 2016

Lester Thurow, économiste non conventionnel


Mort d'un doyen du MIT.
L’économiste Lester Thurow, est mort, vendredi 25 mars 2016, à l’âge de 77 ans dans sa maison de Westport (Massachusetts). Cet ancien professeur et doyen du MIT consacré l’essentiel de sa carrière à étudier les conséquences de la mondialisation. Il  fut l’un des premiers à souligner l’importance grandissante  et néfaste  des inégalités de revenus et  un avocat infatigable de l’investissement dans la recherche pour stimuler la croissance et dans l’éducation afin d’anticiper l’adaptation aux ruptures économiques et technologiques et accordant un rôle important aux gouvernements
Bref il n’était pas vraiment dans la ligne ultra libérale de l’école dominante. 
Ses principaux livres sont  : Fortune Favors the Bold: What we must do to build a new and lasting global prosperity (2003) ; Building Wealth: The new rules (1999) ; The Future of Capitalism: How today's economic forces shape tomorrow's world (1996) ; The Zero-Sum Solution: Building a world-class American economy (1985). Dangerous Currents: The state of economics (1983). The Zero-Sum Society: Distribution and the possibilities for economic change (1980). Generating Inequality: Mechanisms of Distribution in the U.S. Economy (1955)
Aucun n’a été traduit en français. Et c’est ainsi que l’Ecole ultra libérale de Toulouse et Jean Tirolle passent pour prophètes en leur pays : en supprimant toute concurrence, ce qui est quand même assez paradoxal.
Generating Inequality: Mechanisms of Distribution in the U.S. Economy (1955):
Dès son premier livre, (de 1955!), Lester Thurow se montra à la fois critique du capitalisme tel qu’il fonctionne réellement, et visionnaire en cela qu’il a pointé des conséquences qui n’ont fait que se développer depuis. Quelques exemples :
Wage competition vs job competition ; contrairement à ce qu’affirme une théorie libérale basique des salaires, le marché du travail n’est pas un marché comme les autres, en tous cas, il n’est pas régulé par une loi de l’offre et de la demande sur les salaires  mais par une concurrence sur les emplois eux-mêmes. Dans le premier cas, investir sur l’éducation de base ne serait pas un choix toujours judicieux, dans le second cas, oui.  En régime de concurrence sur  le travail (job competition), les gens doivent surinvestir défensivement. C’est pourquoi Lester Thurow placera au premier rang des rôles de l’Etat d’assurer au mieux à tous un bon capital éducatif
 Rénumeration du capital et rénumeration du travail.
Des études empiriques menées par Harvard à son instigation ont montré que l’accroissement des impôts sur les salaires les plus élevés n’entrainent pas, au contraire, une baisse du travail et de la performance. Lorsqu’on teste la théorie des produits marginaux et que l’on compare la manière dot le capital est rétribué par rapportà ce qu’il rapporte, et de même pour les salaires, la conclusion de Thurow est que Le capital est surpayé tandis que le salarié est sous-payé….
Le rôle du hasard et le renforcement des inégalités
La richesse se crée principalement par un mécanisme de « marche au hasard » qui ne peut qu’engendrer de fortes inégalités. En effet, personne, si bien informé qu’il soit (sauf délit !) ne peut « battre le marché », aucun martingale n’a été inventée qui « batte le marché », les prix des actions réagissent rapidement au contexte, et il n’y a pas de séries temporelles : le prix d’une action à un moment donné ne peut prédire son évolution ;  les richesses sont créées en un temps très court, et une fois créées, elle se maintiennent par l’héritage ou une stratégie conservatrice. La richesse apparait presque par hasard, et ensuite la richesse va à la richesse. Ce mécanisme de marche au hasard (random walk) est un des facteurs qui expliquent que le capitalisme aujourd’hui  provoque l’explosion des inégalités.
Ceci est vrai aussi pour les entrepreneurs. La lecture de Fortune incite à penser que ceux qui réussissent sont plus intelligents qu’intelligent, plus rapides que rapide…mais il existe un biais profond : on ne sait rien des gens plus brillants, plus intelligents, plus rapides que les fortunes de Fortune, et qui n’ont pas réussi. La marche au hasard semble, d’après diverses études, être vraiment au centre de la création de richesse. Entre entrepreneurs prenant les mêmes risques et de génie comparable se joue une loterie. Comme dans toutes les loteries, les chances de gagner sont faibles , mais quelques-uns gagnent. Une fois qu’une fortune est créée, elle croit au mieux de ce qu’elle peut
The Zero-Sum Society: Distribution and the possibilities for economic change (1980) :
L’’ouvrage comporte une critique du statut scientifique de l’économie (les tirolliens apprécient peu en général, eux se prennent au sérieux). Citation «  En tant que citoyen vous avez à choisir la meilleure navigation parmi de nombreux caps économiques. Comment allez-vous savoir qui a raison?... Pourquoi est la discipline redevenu si discordante?... le fait que nous pouvons utiliser les mots « libéral » et « conservateur » en se référant aux économistes  est particulier.  Personne ne parle des chimistes libéraux ou conservateurs, mais seulement des chimistes qui, dans leur vie privée, se trouvent être des libéraux ou conservateurs ».
Ceci encore : « Plutôt que de dominer l’économie, le contrôle de la demande monétaire (pierre dans le jardin des monétaristes) est lui-même dominé par les évènements économiques et leurs ramifications politiques ». Il insiste sur le fait que les vrais problèmes économiques viennent de la microéconomie, et qu’il est assez vain d’ élaborer des  théories macroéconomiques sophistiquées, tant que la compréhension des mécanismes microéconomiques restr à ce point instisfaisante.
Au contraire des ultra libéraux (« there is no such thing as society »), il fait remarquer que « les sociétés ne sont pas de simples aggrégats statistiques. Une société est clairement quelque chose de plus grand que la somme des individus, contrairement à ce qu’affirme le modèle du marché…L’Economie ne peut se passer de simplifications, mais le truc est d’utiliser les bonnes simplifications au bon moment ; et ce jugement ne peut provenir que d’une analyse empirique, portant sur ce qu’est Réellement le monde, et non ce que les manuels d’économie disent qu’il devrait être »
Pourquoi le zero-sum ? Thurow prédit  deux  phénomènes marquant de ces dernières années :  la paralysie des gouvernements en matière économiques et l’accroissement des inégalités. La raison en serait  parce que les interventions gouvernementales en matière économique sont à somme zéro : des groupes en bénéficient, d’autres y perdent. Or, lorsqu’une mesure déplait à une minorité bien organisée et relativement privilégiée qu’elle impacte fortement, mais impacte faiblement et positivement la grande majorité, il y a peu de chance qu’elle soit adoptée.. ; Les 1% gagnent trop souvent contre les 99%. Cependant, pour Thurow cela s’applique aussi au processus de destruction-création de Schumpeter ; ainsi il est plus facile pour un gouvernement de venir au secours d’industries obsolètes plutôt que de favoriser des innovations, qui, au début, ne concerneront que peu de gens.
La suite de l’œuvre de Thurow au prochain blog….
 
 
 
 
 
 

jeudi 7 avril 2016

EDF et la politique énergétique : comment en sommes-nous arrivé là ? (3)


EDF, Areva et le nucléaire français : les voies du désastre.

 C’est le titre d’une étude de la passionnante et informée « Lettre Géopolitique de l’Electricité N°60 – 27 février 2016 » : EDF, Areva et le nucléaire français : les voies du désastre. (www.geopolitique-electricite.fr). Entendons-nous – il ‘sagit d’avantage d’une critique du passé (comment sommes-nous tombé si bas ?) que d’un pronostic sur l’avenir. Car la situation actu elle d’EDF et du nucléaire est le résultat de l’amoncellement de stupidités himalayennes de la part des politiques français, qui  auraient pu et dû être évitées, et qui doivent être corrigées. Les points principaux : (pour un argumentaire plus précis, se reporter au document original, il en vaut la peine !)

 La perte de compétence due au stupide affrontement EDF/Areva

 « Areva en quasi-faillite, EDF exclu du CAC40, le nucléaire français en grande difficulté, évènements invraisemblables il y a seulement dix ans. Il existe des causes communes bien plus profondes que les déboires d’UraMin. Les deux principales sont les suivantes :

 -  Une perte de compétence de l’industrie nucléaire française dans le métier d’architecte industriel-ensemblier pour la construction de centrales nucléaires. Ceci ajouté à un choix stratégique, un saut technologique avec l’EPR et non l’amélioration progressive des réacteurs existants, ont amené à des retards très importants des constructions en cours ».

 Une caractéristique importante d’EDF, présente dès son origine et mise en œuvre par Marcel Boiteux est qu’elle choisit d’être maître d’oeuvre et d’ouvrage de la construction de ses centrales, via sa Direction de l’équipement ; ce fut vrai pour les centrales hydrauliques, pour les centrales thermiques, pour les centrales nucléaires. Cette caractéristique d’EDF est fort rare chez les compagnies d’électricité, qui habituellement achètent leurs centrales clés en mains et donnait à EDF, à la fois concepteur et exploitant, un immense avantafe en terme technique et de compétitivité.

Ceci a été vrai en particulier pour le nucléaire : Le parc nucléaire d’EDF est (encore) le plus important appartenant à une seule compagnie, avec 58 réacteurs. Il a été construit en un temps relativement court, les mises en service se sont étalées de 1978 à 2002. Ce parc a une particularité : il marque l’arrivée systématique de la construction en série des réacteurs.

Ce parc nucléaire produit encore aujourd’hui 76% de l’électricité. Et contrairement à ce que l’on croit généralement , la plus vieille centrale nucléaire industrielle française est …belge : Tihange, ouverte en 1975, après six ans de travaux, et que le gouvernement belge vient de prolonger jusqu’en 2025. (Ce n’est donc pas Fessenheim 1).

Les années 1995-2000 ont été marquées par l’effacement de la Direction de l’Equipement EDF. En 2000, elle fut supprimée, les ingénieurs survivants, dont ceux travaillant au programme chinois, furent rattachés à la Direction de la Production. (Cette direction de l’équipement avait réussi en 1981 à connecter au réseau huit réacteurs, un toutes les six semaines ! Exploit jusque là inégalé de tentent de reproduire les Chinois !)

Intervint alors Framatome, devenu ensuite Areva qui, sous la direction d’Anne Lauvergeon prétendit exercer toutes les activités relevant du nucléaire civil dont la maîtrise de l’ensemble d’un chantier nucléaire, tâche que Framatome n’avait jamais assurée. Areva proposa deux types de réacteurs : L’EPR (puissance élevée, puissance élevée (1750 MWe). est un prototype et constitue un saut technologique ; des ATMEA, plus petits,  convenant mieux aux pays émergents.

EDF s’opposa aux ATME et refusa de participer à leur développement ; EDF s’opposa aux EPR et refusa de participer à leur développement. Pour cette raison le premier EPR fut vendu à la Finlande, dans des conditions déraisonnables pour un prototype ; quand EDF, sous pression du gouvernement, acquit un EPR (Flamanville), les spécifications furent telles qu’il dut être considéré comme un second prototype ! le comble fut atteint fin décembre 2009, lorsque Abou Dhabi préféra aux EPR français une offre sud-coréenne, EDF et Areva ayant été incapable de s’entendre. Conclusion : «  Au début du XXIéme Siècle, on constate que l’industrie nucléaire française ne dispose plus d’une compétence suffisante de gestion de l’ensemble d’un chantier nucléaire. ».

Pendant ce temps, en Chine, le vice–premier ministre Li Peng, lui-même ingénieur électricien, admiratif du programme nucléaire français décidera, non seulement, l’achat d’un premier réacteur identique en tous points à un réacteur français de série, mais il importera pour cette première construction notre modèle industriel. Li Peng est aujourd’hui en retraite mais le Président chinois Xi Jinping actuel est un partisan de l’énergie nucléaire. « Les dirigeants chinois ont parfaitement saisi la stratégie française nucléaire du XX éme Siècle :- ils construisent en série industrielle.- ils améliorent progressivement les réacteurs existants. » Bref, ils jouent pleinement de l'"effet parc".Et les Chinois se demandent avec effarement et quelque pitié comment le nucléaire français a pu en arriver là. La réponse : une stratégie aberrante et un manque de soutien politique, notamment face à certains écologistes.

 La faillite du marché européen de l’électricité

 La faillite du marché européen de l’électricité rend quasiment impossible la rentabilité du nucléaire. Conçu comme un ensemble libéralisé, ce marché a été vidé de sa substance par l’instauration d’une économie administrée promouvant les énergies renouvelables. Celles-ci bénéficient de subventions et de privilèges décisifs comme la priorité d’achat. Ces avantages ont suscité 800 Milliards d’euros d’investissements en dix ans et la construction de capacités de production représentant le quart de la puissance installée. Les prix de gros de l’électricité se sont effondrés, exprimant la quasi-impossibilité d’investissements dans d’autres sources d’électricité.

Ce qui se passe, c’est que les énergies subventionnées et prioritaires chassent les autres, puisque les exploitant sont contraints de les acheter et découragent l’investissement, notamment dans le nucléaire. La lettre cite les chiffre et faits suivants : « les Français qui payèrent plus de deux milliards d’aides au solaire en 2015, lui verseront plus de dix milliards de subventions de 2015 à 2018, soit plus que le coût de l’EPR de Flamanville, considéré à juste titre comme d’un prix exorbitant (on a vu pourquoi !)

En Allemagne, le Secrétaire d’Etat Vert Rainer Baake, tout en proclamant que l’éolien et le solaire deviennent compétitifs, indique que leurs aides sont de 23 milliards d’euros par an, sans évoquer une date de fin de subvention ». Et ça ne vas pas s’arranger avec la loi de transition énergétique.  « En France les énergies renouvelables coûteront, en 2016, 4,75 milliards d’euros d’aides publiques contre 3,75 en 2014 ».

En dehors de ces aides directes, la priorité au réseau est aussi une distorsion majeure, puisque les centrales classiques (nucléaires ou autres) ne peuvent écouler leur production que lorsque tout le renouvelable, quel que soit son coût réel est absorbé !

Or,  les investissements dans les autres centrales électriques restent nécessaires - parce que personne aujourd’hui ne peut dire quand le solaire et l’hydraulique deviendront compétitifs – parce que tant qu’il n’existe pas solutions techniques de stockage, le renouvelable, qui est intermittent, ne peut jouer qu’un rôle d’appoint, sous peine d’entrainer un effondrement du réseau ( et un black out)

Le pompom de l’absurdité va à l’Allemagne, qui, promouvant massivement le renouvelable et arrêtant le nucléaire a dû relancer très massivement ses centrales à charbon, au mépris complet de l’effet de serre, mais aussi de la pollution de ses voisins, ( nous Français en particulier !) Et loin de payer pour cela, elle a obtenu de la Commission européenne  a obtenu que l’extraction du charbon puisse être dégrevée des taxes finançant les renouvelables.

 « En conclusion, Le nucléaire français affronte deux difficultés majeures :

-une perte de compétence comme architecte industriel concernant la construction de centrales nucléaires. Ceci ajouté à un choix de saut technologique, l’EPR, a généré de graves retards sur les chantiers.

-les difficultés financières d’EDF causées principalement par un marché européen de l’électricité qui ne gère plus sa coexistence avec un secteur relevant de l’économie administrée et promouvant les énergies renouvelables. »
 
 
 

dimanche 3 avril 2016

La politique énergétique et EDF : Macron, ça suffit ? ou Dr Macron et Mr Emmanuel.


Qui est M. Macron ?

L’audition du ministre Emmanuel Macron devant l’Assemblée nationale/Commission des affaires économiques à propos de la situation d‘EDF apporte des informations intéressantes. Macron, ça suffit !, je l’avais d’abord écrit à la Martine Aubry, avec un point d’exclamation !  La raison : cet extrait de l’audition de Macron : « les salariés ont bénéficié d’une progression salariale déconnectée de la productivité de l’entreprise : sur 2010/2015, la hausse moyenne a été de 3,5 % par an, ce que très peu d’entreprises ont vécu sur cette période. Je ne dis pas ça pour stigmatiser les salariés d’EDF qui sont la force de cette entreprise et ont permis son succès ».
Alors qu’EDF est en crise, que beaucoup de salariés ont le sentiment d’un danger mortel pour EDF, que le directeur financier a démissionné, que les organisations syndicales ont lancé une alerte en Comité Central d’Entreprise, que la Cour des Comptes a fait état « de fortes interrogations » sur le contrat EPR anglais (centrale de Hinkley Point), cette déclaration était pour le moins maladroite, d’autant que les réorganisations en cours au sein de l’entreprise se font dans un climat désastreux, sans information, sans concertation, sans explication de la stratégie aux salariés ; et que si l’on compare les rémunérations, en particulier des cadres d’EDF, avec le secteur privé, leur situation n’a rien de mirobolante. J’ai dit « maladroite » ? c’est scandaleuse qui aurait mieux convenu tant quarante ans de politique d’indépendance énergétique intelligente et efficace sont scandaleusement gaspillés, pulvérisés par dix ans d’une politique d’orthodoxie libérale absurde (cf article précédent EDF, ou l'aveuglement de l'Etat : (Eric Le Boucher) !
Donc, plutôt Macron, ça suffit ! Oui, mais le reste de l’audition, et de façon plus générale la pratique du ministre Macron (cf. aussi les interventions chez Peugeot, Renault et encore le refus de laisser les clés d’Orange à Bouygues) montrent un ministre connaissant les problématiques industrielles, s’intéressant à la stratégie des entreprises, bref soucieux de mener une politique industrielle avec un rôle fort de l’Etat.
Qui est M. Macron ? Ultra libéral jusqu’à la provocation en parole, l’un des ministres les plus interventionnistes en acte ? Dr Macron et Mr Emmanuel ?
D’où le point d’interrogation final. M. Macron devrait arriver à comprendre que le summun de l’art politique est parfois de dire ce que l’on fait et de faire ce que l’on dit, et de s’en expliquer clairement. Que les électeurs sont las des petites manœuvres médiocres, des demi vérités, des demi mensonges ; et qu’ils rejetteront ceux qui ne leur donnent pas une direction, un sens, un avenir clair.

EDF ; citations de Macron  et commentaires  1)  « L’idée qu’on revienne à une situation de monopole n’est pas sérieuse »

« Définir l’avenir d’EDF aujourd’hui, c’est d’abord définir les missions que doit remplir EDF : c’est une entreprise qui assure des missions de service public, qui fournit chaque jour de l’électricité à des millions de nos concitoyens. Elle garantit notre indépendance et notre souveraineté énergétique. Nos voisins allemands ont fait d’autres choix et voient aujourd’hui la dépendance qu’ils subissent. C’est un acteur majeur de la transition énergétique en cours. C’est une entreprise industrielle qui emploie 105 000 personnes dans toute la France et génère de l’emploi sur tout le territoire »
Fort bien, mais après vient ceci :
 « L’idée qu’on revienne à une situation de monopole n’est pas sérieuse, elle n’est plus possible aujourd’hui compte tenu du contexte. »

Commentaire : Je dirais que c’est au contraire de rester dans la situation actuelle qui n’est plus envisageable. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il est loin d’être démontré qu’ »assurer des missions de service public » et « garantir l’indépendance et la souveraineté énergétique » puisse être assuré par autre chose qu’un monopole d’Etat. Les expériences anglaises et californiennes de libéralisation du marché de l’énergie ont été catastrophiques; pourquoi donc les libéraux sont-ils incapables de tirer les conclusions de leurs échecs ? ( par idéologie !)
Il fallait c’était le programme obsessionnel des libéraux « casser EDF GDF » ! Eh bien, cela a été fait, et le résultat a été que nous avons, comme l’a écrit Eric Le Boucher, « deux grandes entreprises énergétiques en capilotade financière, une indépendance énergétique de la France menacée, un atout formidable du point de vue indépendance et de lutte contre le réchauffement climatique qu’est le nucléaire bien menacé ». Alors, stop ou encore ?

EDF ; citations de Macron  et commentaires  2) le monopole c’est bien quand même

« EDF remplit aujourd’hui 2 missions de service public et qui ne peuvent être concédées à des acteurs privés en majorité : les réseaux, qui doivent continuer à être détenus par la puissance publique, car ils sont stratégiques. Ce qui ne veut pas dire qu’ils doivent être détenus à 100 % par EDF. Je parle là de RTE (réseau de transport électrique), qui est un actif aujourd’hui détenu à 100 % par EDF, ce qui n’est pas la meilleure allocation du capital pour l’entreprise. La base de toute modification, c’est qu’il y ait un projet industriel porté par RTE. Le dirigeant de RTE y travaille, pour justifier une ouverture de capital à d’autres acteurs publics et éventuellement de manière très minoritaire à des opérateurs privés. Le deuxième élément, c’est la production nucléaire. EDF est le plus grand exploitant nucléaire mondial et confier l’exploitation des réacteurs à d’autres acteurs n’aurait pas de sens. »
« Aujourd’hui, ces missions d’EDF sont claires. Il doit rester l’exploitant nucléaire du parc français, continuer à le développer et l’entretenir dans le respect de la PPE et de la loi TE, ce qui suppose la prolongation de certaines centrales, la fermeture de certaines centrales et la construction de nouvelles centrales. »
« Sur les concessions hydrauliques, c’est un élément de notre modèle productif très important et nous sommes attachés à cette production et à ces concessions. Des dispositions ont été mises en place dans la loi TECV. Fin octobre dernier, la Commission européenne a adressé une mise en demeure de la France. Dans ce cadre-là, nous devons réagir. Nous avons contesté l’infraction. La ministre en charge de l’énergie a apporté une réponse écrite à la commission. Nous avons rencontré à plusieurs reprises la commission. Je sais que plusieurs d’entre vous sont allés défendre le modèle français à Bruxelles. Dans ce contexte, un changement est intervenu ces dernières semaines. Les échanges récents montrent que nous devrions arriver à un compromis et à un retrait de la procédure d’infractions. »

Commentaire : bon, le nucléaire restera une source d’ électricité importante et ne peut pas être confié au privé. Monopole ! La gestion du Réseau de transport d’électricité non plus. Monopole ! Et l’hydraulique non plus : les barrages sont dangereux, (ils ont tué plus que le nucléaire), doivent être exploités en concertation entre eux dans le même bassin et  jouent un rôle public important dans la gestion locale des ressources hydriques ; par conséquent le  ministère semble décidé à se battre contre l’injonction européenne d’avoir à privatiser des barrages. Très bien !
Donc monopole pour le nucléaire, monopole pour le transport, monopole pour l’hydraulique !
Parfait ! Que voilà un libéralisme sensé et raisonnable !
Il reste quoi en dehors du monopole ? L’éolien et le solaire ? Oui, mais ce sont des énergies intermittentes qui ne peuvent être exploitées qu’en étroite coordination avec le reste de la production électrique. Les exploitants privés, s’il s’en trouve, devront bien, très bien, s’entendre avec EDF.

EDF ; citations de Macron  et commentaires : « nous avons commis des erreurs »

« Ce nouvel EDF suppose entre 11 et 15 milliards d’investissements par an sur les années à venir, pour exécuter la stratégie. »
« Face à cette situation, une chose est sûre : le compromis autour duquel nous avons historiquement géré l’entreprise, toutes majorités confondues, n’est plus possible. Il reposait sur l’idée qu’EDF était une rente perpétuelle. L’État s’octroyait des dividendes élevés, trop élevés, 2 milliards par an en moyenne sur les 10 dernières années ; les consommateurs ont bénéficié des tarifs les plus bas d’Europe ; et les salariés ont bénéficié d’une progression salariale déconnectée de la productivité de l’entreprise : sur 2010/2015, la hausse moyenne a été de 3,5 % par an, ce que très peu d’entreprises ont vécu sur cette période. Je ne dis pas ça pour stigmatiser les salariés d’EDF qui sont la force de cette entreprise et ont permis son succès. Le compromis État/consommateurs/salariés n’est plus possible, car il était court termiste. Pour assurer la soutenabilité de la trajectoire financière, des efforts partagés sont nécessaires. »
La dérégulation du marché date notamment de la loi NOME de 2010. On a fait des erreurs collectivement ces dernières années, on a pris des décisions pour mettre un plafond avec l’ARENH et on a empêché EDF de profiter des prix de marché élevés, mais il n’y a pas de prix plancher et donc EDF n’est pas protégée des effets des prix qui baissent.

Commentaire : une critique virulente de la politique de la libéralisation de l’énergie : intéressant - ou comment l’intelligence vient parfois aux libéraux – à part le couplet sur les salariés d’EDF. Résumons autrement : la libéralisation du marché de l’électricité a remplacé une EDF-GDF en bonne santé par deux firmes en capilotade financière, incapables d’investir suffisamment pour assurer dans l’avenir  l’indépendance énergétique de la France ( c’est  un peu la même problématique pour les télécoms).
Alors le point d’interrogation se pose : il pense quoi le libéral Macron, exactement, de la libéralisation de l’énergie ?

L’EPR d’Hinckley Point

« Pourquoi le gouvernement a constamment porté ce projet ? Le nucléaire garde une part prépondérante en France dans notre stratégie énergétique. Sur un objectif de 10 à 15 ans, le nucléaire demeurera autour de 50 %, donc la base de notre souveraineté énergétique, c’est le cadre de la loi. Au-delà, il y a des grands marchés à l’international sur lequel notre filière doit se porter. Le principal projet nucléaire d’un monde développé aujourd’hui, c’est HPC. Peut-on ne pas y aller ? Je ne le pense pas. Il faut y aller avec une pleine visibilité sur la faisabilité financière. HP, c’est 15 % des investissements prévus par EDF sur les prochaines années. Le gouvernement britannique s’est engagé auprès d’EDF et de l’État français à acquérir l’électricité à un prix garanti pendant 35 ans. C’est aussi une réponse aux prix bas de marché. Cet engagement a été validé par la Commission européenne, il permet de garantir une rentabilité de 9 % par an sur 60 ans. C’est un très bon investissement de long terme pour EDF. Enfin, c’est une technologie 100 % Française qui est développée dans ce projet. Tout ne sera pas produit en France, ce ne serait pas faisable différemment. La cuve sera produite par les Japonais, ce ne sera ni le même lieu ni la même méthode de production que la cuve de Flamanville. C’est un projet important pour toute la filière… »


Commentaire : une vision claire, argumentée, logique, audacieuse. Il faut juste prier pour qu’EDF ne se plante pas comme dans les précédents EPR. L’aide chinoise sera précieuse…Mais on peut (on doit) préférer un ministre qui agit et prend des risques ; de toute façon, à continuer comme avant, c’est perdre à tous coups.


samedi 2 avril 2016

Auguste Comte et la Synthèse Subjective ; Science des hommes, science pour les hommes

Auguste Comte et la Synthèse Subjective ; Science des hommes, science pour les hommes

Article dans la revue Alliage, n° 76 (hiver 2015)  alliage@unice.fr

Synopsis :

« On dit souvent que la science a pour objet l'interprétation de l'univers et aussi qu'elle a pour but un idéal jamais atteint. Mieux que personne, Comte démasqua cette erreur. Il vit que le but de la science n'est pas l'explication de l'univers, mais la détermination de la relation de l'homme avec l'univers — chose toute différente »

L’épistémologie de la  synthèse subjective : l’autre Comte

La Méthode subjective, ou la relativité épistémologique généralisée

Comte et Poincaré, logique et géométrie

Science de l’homme, science pour l’homme ?

Lois et causes, Comte et Spencer
             

Une bonne pratique de la formation des hypothèses


vendredi 1 avril 2016

La politique énergétique et EDF : le grand échec


La politique énergétique et EDF : le grand échec
Une fois n’est pas coutume, je vais me contenter de reproduire sur ce blog un excellent article écrit par le non moins excellent chroniqueur économique Eric Le Boucher, publié sur le site des Echos le 15 janvier 2016. (http://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/021619934278-edf-ou-laveuglement-de-letat1192733.php?kckmcdFkjXQolTVw.99
En avant propos : un simple commentaire. Eric Le Boucher parle de l’aveuglement de l’Etat qui conduit EDF à sa perte, ou, du moins à de graves problèmes financiers, de la perte d’un de nos grands atouts compétitifs, d’une « effarante déchéance », « des britanniques qui ont compris que le marché ne marche pas », de la France, « élève honteuse du libéralisme, n'ose pas imaginer affronter Bruxelles pour défendre son EDF. » (notamment à propos de la mise en concurrence pour les concessions hydrauliques ?).
Fort bien, quelle extraordinaire lucidité ! On s’en féliciterait sans partage s’il y avait  quand même un (petit) mea culpa des économistes libéraux, qui malgré les catastrophes énergétiques qu’ont été les privatisations anglaises et californiennes, n’ont cessé de plaider pour casser le « monopole d’EDF-GDF". On en voit le résultat aujourd’hui avec deux grandes entreprises énergétiques en capilotade financière, une indépendance énergétique de la France menacée, un atout formidable du point de vue indépendance et de lutte contre le réchauffement climatique qu’est le nucléaire bien menacé, presque volontairement saboté ! Oui, vraiment quel gâchis, pour ne pas avoir compris que les monopoles naturels existant, et que ce sont des situations où effectivement « le marché ne marche pas ».
La solution : la taxation écologique du carbone, relancer le nucléaire, le relèvement des prix et …la restauration du monopole, qui permettra de mener une vraie politique énergétique.
EDF, ou l'aveuglement de l'Etat : (Eric Le Boucher)
Rien n'illustre mieux l'incapacité de l'Etat français à voir l'avenir que le cas EDF : bientôt, le groupe ne pourra plus garantir aux Français une électricité indépendante et peu onéreuse. Au risque de perdre l'un de nos atouts compétitifs.
EDF ne pourra plus garantir aux Français une électricité indépendante et peu onéreuse à partir de 2030. Par confusion des objectifs, par insouciance du temps long, par cécité politicienne, l'Etat français, c'est-à-dire son gouvernement et son administration, est en train d'ôter au pays ce qui fut l'un de ses atouts majeurs depuis les années 1980. La France, qui aime débattre à n'en plus finir des principes qui la fondent, laisse faire une transformation radicale des conditions d'exercice de ces principes. Rien n'illustre mieux cette nouvelle incapacité de l'Etat français à voir l'avenir et à le construire, cette effarante déchéance, que la perte d'indépendance énergétique qui se profile.
L'équation d'Electricité de France est pourtant simple. Les centrales nucléaires ont été construites après des tensions fortes au Moyen-Orient, qui ont fait comprendre à tous les Français que la dépendance aux hydrocarbures était dangereuse. Les gouvernements de droite puis de gauche ont construit 58 réacteurs d'une puissance totale de 63 gigawatts. Leur durée de vie a été, depuis, prolongée, elle le sera peut-être encore, mais il faudra les remplacer à partir de 2030.
Leur puissance un peu agrandie (à 1,6 GW) fait qu'il faudra en construire seulement 38. Les ingénieurs d'Areva et d'EDF devront d'ici là trouver un moyen pour diviser par deux le coût de ces réacteurs EPR, afin de les amener à 6 ou 7 milliards d'euros pièce. Bilan : sur une période de reconstruction du parc de vingt ans, EDF devra investir entre 10 et 12 milliards d'euros par an. Or, sa capacité actuelle n'est que de 2,5 milliards, très loin du compte.
L'emprunt est exclu, l'entreprise a construit son ancien parc de cette manière, elle porte une dette de 47 milliards. Elle est pour cette raison sanctionnée par les marchés financiers qui ont fait plonger son titre en Bourse et l'ont fait exclure du CAC 40. Sanction sans portée mais qui en dit long. Faire des économies ? L'entreprise va en faire pour 1 milliard d'euros. On reste loin du compte. Que l'Etat renonce à ses dividendes, 1,8 milliard ? Cela ne suffit pas plus et ajoute à la défiance des marchés.
La seule solution est une remontée des prix. On entre ici dans une considération stratégique acceptée par tous, l'énergie devrait être plus chère pour des raisons à la fois écologiques et économiques. Mais le court terme a pris le pas sur le long terme. D'une part, la baisse des prix des services publics par la concurrence (énergie, télécoms, transports) est devenue le seul moyen pour les gouvernements et l'Europe de faire remonter le pouvoir d'achat lorsque les salaires stagnent. D'autre part, la révolution des schistes nord-américains a écroulé l'ensemble des prix énergétiques mondiaux. Un tiers seulement des tarifs d'EDF dépendent de l'Etat, deux tiers sont décidés sur « le marché », où ils tombent : 40 euros le mégawatt/heure il y a un an, 33 euros aujourd'hui pour les prix « de gros ».
A 33 euros, plus aucun investissement ne peut se financer, sauf dans les énergies renouvelables grâce aux subventions.

Il faudrait que les prix se redressent au-dessus de 50 euros pour qu'EDF retrouve une marge de manoeuvre. C'est ici que revient l'idée de taxer le CO2 comme l'ont fait la Suède (100 euros) ou la Grande-Bretagne (30 euros). Sans prix du CO2, la France est incapable de se doter d'une politique énergétique propre et de long terme. Prix du CO2 ? Le grand absent de la COP21 à Paris…
Les Britanniques, ces pragmatiques, ont compris que le marché ne marche pas. L'indépendance énergétique, que leur avait assurée le pétrole de la mer du Nord, se perd, ils ont décidé de construire des nouvelles centrales nucléaires. Pour les financer, ils ont fixé un prix d'achat garanti du courant (93 livres le mégawatt) pendant trente-cinq ans. La Commission de Bruxelles a accepté cette « distorsion » de concurrence. La France, élève honteuse du libéralisme, n'ose pas imaginer affronter Bruxelles pour défendre son EDF.
Tout cela, objectera-t-on, est au fond voulu. Priver Electricité de France de la capacité de reconstruire un parc nucléaire et le forcer à aller dans les renouvelables est la politique de l'Etat et de sa tutelle, le ministère de l'Ecologie, du Developpement durable et d e l'Energie ? Est-ce vrai ?

Si oui, c'est réussi. Sauf que c'est priver EDF de capacité d'investir tout court. Ce ne sont pas les 700 millions qu'il met dans les renouvelables tous les ans qui suffiront à remplacer les 63 gigawatts nucléaires. Et surtout, miser sur le soleil et le vent impose de doubler le réseau par d'autres centrales en cas de calme, de nuages ou de nuit. L'Allemagne l'a montré qui a dû relancer ses centrales… au charbon : un échec climatique cinglant que les écologistes refusent de voir. En France, ce seraient des centrales au gaz, énergie, fiable, peu chère et disponible. Mais, en cohérence, il faudrait alors, au minimum, autoriser l'exploration de notre sol pour savoir s'il contient ou non du gaz de schiste. Ensuite, il faut accepter que la France dépende des Russes et du Moyen-Orient. Est-ce bien cela qui est voulu ? Que les deux piliers, France et Allemagne, abandonnent toute volonté d'indépendance énergétique et s'en remettent à Moscou et au Qatar ? Et que se passera-t-il lorsque le prix des hydrocarbures remontera, voire flambera ?
L'année 2030, c'est loin. Trois quinquennats… L'Etat juge-t-il vraiment que l'indépendance énergétique est une vieille lune et que le mieux soit qu'EDF, après un demi-siècle de nucléaire, fasse du gaz au prétexte de renouvelables, comme les autres énergéticiens ? La violence du monde risque de nous faire chèrement payer ce choix.  Eric Le Boucher



dimanche 13 mars 2016

Réforme du code du travail : non au projet El Khomri


La hiérarchie des normes
Il existe une multitude de raison (presque autant que d’articles, mieux vaudrait supprimer tout le projet) pour s’opposer au projet Valls El Khomri de réforme du code du travail. L’un des plus flagrants, mais aussi me semble-t-il l‘un des moins discutés est l’inversion de la hiérarchie des normes : auparavant, les accords  collectifs prévalaient sur les accords d’entreprise et un accord d’entreprise ne pouvait offrir que des conditions plus favorables que celles de l’accord collectif ; demain si ce projet passe, par un référendum d’entreprise, un accord d’entreprise pourra imposer, en termes de salaires d’horaires ou conditions de travail, des conditions moins favorables si elles sont acceptées par in référendum d’entreprise.

C’est assez désespérant, mais cette primauté des accords collectifs sur les accords individuels fut un combat syndical centenaire, pour une raison bien simple : s’il est possible de déroger aux accords collectifs, alors c’est une compétition insane au détriment des salariés qui se met en place ; l’entreprise la plus en difficulté d’un secteur, sans doute parce que la plus mal gérée, imposera à ses salariés des baisses de salaires ou augmentation de temps de travail assez facilement par un chantage à l’emploi,  et progressivement les entreprises du secteur seront contraintes à s’aligner sur elles.

On mesure facilement  quel point cette inversion des normes est dangereuses, et tout particulièrement en temps de crise économique et de chômage fort. Extrêmement dangereuse pour les salariés, elle l’est aussi néfaste pour l’ensemble de l’économie, en créant une spirale attirant l’ensemble d(‘une branche vers des productions de faible valeur à faible coût, et de plus en plus dé déqualification ; c’est une spirale infernale qui se met, en place, la compétitivité par les coûts et non par la qualité et l‘innovation, l’inverse de ce qu’il faut faire.

Le Cercle des Prolétaires Positivistes : vive les conventions collectives
J’en reviens à ma doctrine favorite, la Positivisme. On l’ignore généralement mais le Positivisme a généré en France un mouvement ouvrier non négligeable, au début du XXème siècle, avec des figures comme Auguste Keufer, (1851-1924), fondateur de la CGT du livre t et premier trésorier de la CGT. Voici donc la position du Cercle des Prolétaires Positivistes, dont il fut le principal animateur lorsque, entre 1906 et 1908, fut discuté la création du code du travail et la possibilité de signer des accords collectifs d’entreprises (aujourd’hui accords de branche ) : « Le projet de loi sur le contrat de travail déposé le 2 juillet 1906 sur le bureau de la Chambre des députés est l’un des plus ,importants de la présente législature. Il invite le législateur à fixer légalement la définition, la validité, les effets et les preuves juridiques, la formation et la rupture du contrat individuel qui lie l’employeur et l’employé, ces deux derniers termes embrassant le premier, tous les patrons, et le second, tous les salariés. Le projet porte inévitablement sur les règlements d’atelier, les amendes, le délai-congé et enfin sur la grève et  lock out. Il se propose en outre de donner une valeur légale et juridique au contrat collectif de travail vers lequel s’achemine l’industrie moderne, bon gré, mal gré sous la pression des travailleurs syndiqués

Examinant le contrat collectif, ou plus exactement la convention collective relative aux conditions de travail, le Cercle des Prolétaires Positivistes met en lumière ses trois principaux avantages pour le bon ordre de la société économique.

Le contrat collectif est seul propre à établir un certain équilibre entre l‘employeur qui fournit le travail, et l’employé qui  doit travailler pour assurer son existence et celle des siens. Il peut largement moraliser la concurrence entre employeurs, en c sens que, grâce à lui, cette concurrence ne peut plus s’exercer avec autant d’intensité sur la salaire et sur l’ensemble des conditions de travail, et qu’ainsi, le meilleur patron n’a plus à pâtir du plus mauvais. Le contrat collectif enfin, les faits le prouvent, est surtout propre à maintenir ou à rétablir l’accord entre employés et patrons.

Projet de Loi El Khomri : désordre et régression

Le Positivisme a la conviction qu’il est possible de déterminer des lois de l’organisme social, comme il y a des lois physiques et biologiques. Son slogan le plus connu est « Ordre et Progrès ». Un Positiviste sait  reconnaître une mesure qui favorise le progrès et l’ordre social de son inverse, il dispose de lois pour cela. Or, toute la connaissance positive et historique de l’ordre social ne peut aboutir qu’à ceci : ce projet de loi, ce n’est pas ordre et progrès, mais désordre et régression. Dans l’intérêt de tous, et aussi pour le respect de la mémoire de tous ceux les travailleurs qui, positivistes on non, ont lutté pour l’établissement du droit du travail, ce projet doit être combattu aux côtés de tous les syndicats qui exigent son retrait.