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jeudi 4 juillet 2013

L’industrie nucléaire deux ans après Fukushima

Intéressant  dossier  dans  La Jaune et La Rouge (Juin2013), revue de l’Ecole Polytechnique, sur l’industrie nucléaire deux ans après Fukushima

Le nucléaire n’est pas en déclin, bien au contraire

Fukushima n’a pas sonné le début du déclin du nucléaire, bien au contraire.  Au printemps 2013, soixante-huit réacteurs étaient en construction (soixante-cinq en mars 2011), et cent soixante et un étaient planifiés (cent cinquante-neuf en 2011).  Si L’Allemagne a décidé l’arrêt immédiat de sept réacteurs nucléaires et l’arrêt complet de tous ses réacteurs nucléaires d’ici 2022, si l’Autriche, la Belgique, l’Italie et la Suisse se désengagent,  si le Japon hésite, la Finlande, le Royaume-Uni, la République Tchèque et la Suède maintiennent l’option nucléaire, voire relancent leur programme ; la Chine (plus du tiers des centrales en construction), la Russie, l’Inde, la Corée du Sud maintiennent leurs projets, voire accélèrent… Les Émirats arabes unis, la Turquie, l’ Arabie Saoudite , la Pologne (qui revient de ses rêves à propos du gaz de schiste) ont annoncé leur intention d’accéder prochainement à l’énergie nucléaire.
Plusieurs raisons à cela : notre planète aura besoin en 2050 de deux fois plus d’énergie qu’aujourd’hui. Grâce au nucléaire, la France a un taux d’indépendance énergétique voisin de 50 %. Les Français payent l’électricité moins cher que les autres Européens, en moyenne 27% de moins pour les ménages et 33% de moins pour les entreprises. Grâce au nucléaire, un Français émet en moyenne 1,8 fois moins de CO2 qu'un Allemand et 2,9 fois moins qu’un Américain ; et encore, en abandonnant le nucléaire, les Allemands, pour des raisons politiciennes internes, ont déserté le combat contre le réchauffement climatique, et la nécessaire remise en route de centrales à gaz va encore dégrader leur bilan carbone.

Les défis de l’avenir

C’est dire que le nucléaire a plutôt le vent en poupe, et qu’en fait il est un des  éléments cruciaux de l’inévitable transition énergétique, de la sortie des énergies carbonées. La recherche et le développement dans le nucléaire ont encore de beaux jours devant eux et des défis à résoudre :
- La sécurité avec le déploiement des  réacteurs de 3e génération (EPR), le seul réacteur  à avoir été certifié par quatre autorités de sûreté, en France, en Finlande, en Chine et en Angleterre. Reste à savoir le construire efficacement et économiquement – les Chinois semblent y arriver mieux que nous.
- Un plan post Fukushima de dix milliards d’euros (mesures relatives aux risques naturels, à la défaillance des systèmes de sécurité et à la gestion des accidents graves) articulé avec  un «grand carénage EDF» (cinq milliards d’euros d’investissements par an jusqu’en 2025) afin d’assurer la pérennité du parc nucléaire au-delà de quarante ans.
Ce plan étant avalisé par l’ Autorité de Sureté, il va falloir choisir clairement  ; car évidemment, il ne faudrait pas investir plus de cinquante milliards d’euros pour ensuite arrêter les centrales…
- L’amélioration de l’utilisation de l’uranium par le développement des filières à neutrons rapides. Cette filière permettra de recycler tout le plutonium sans limitation du nombre de recyclages, d’utiliser l’uranium appauvri déjà présent en France et ne nécessitera plus d’approvisionnement en uranium naturel.
Deux filières possibles sont étudiées : les réacteurs refroidis au sodium (actuellement la filière de référence : projet Astrid mené par le CEA en collaboration avec EDF, Areva, Bouygues, Alstom, Astrium, Toshiba, Comex nucléaire, Jacobs, Rolls Royce et en collaboration internationale Inde, Japon, Russie, Corée du Sud, Chine, États-Unis). Bien que différents des réacteurs Phenix et Superphenix arrêtés par Lionel Jospin (et qui nous auraient permis d’avancer en pionniers dans cette voie), ils bénéficient des retours d’expérience de ces programmes. Inde, Chine, Russie veulent s’en doter dès 2035. Ferons-nous le choix d’être  significativement présents dans cette voie qu’impose la raréfaction prévisible des ressources en uranium ?
La filière des réacteurs refroidis au gaz est une option à plus long terme (projet Allegro) pour lequel il reste des verrous technologiques importants.
- Le développement  de « Small Modular Reactors » (250 MW) à sûreté passive, avec un cycle de rechargement de 24 mois et dont l’enceinte nucléaire peut être entièrement fabriquée en usine et transportée sur site. Il y a là un potentiel de développement extraordinaire pour des pays ne possédant pas la technologie nucléaire ; ces équipements seraient soumis à une législation internationale similaire à celle des transports de matières radioactives.
Et il reste aussi à développer les activités de stockage de déchet (projet Cigéo) et le démantèlement, pour lequel les USA sont plutôt en pointe.  Un intérêt technique majeur, mais de grandes inconnues en terme délais et de coûts – le  démantèlement ne constituera une filière durable et continue qu’à l’horizon 2025.
Le nucléaire reste pour le siècle qui vient l’industrie énergétique de choix  - la seule - qui permettra de sortit de l’économie carbonée, tout en permettant de contrôler le réchauffement climatique. Fukushima n’ a nullement remis en cause cette donnée majeure tout en imposant une rigueur accrue – et pas seulement technique, mais aussi en termes humain, avec des remarques sévères des autorités de sûreté sur les politiques de sous-traitance.   Il représente pour la France un atout compétitif majeur, et plus de 400 000 emplois directs et indirects, qui sont voués à augmenter.
Stop ou encore ? Encore évidemment, tout en investissant aussi en recherche et développement massivement dans le solaire, la seule énergie vraiment renouvelable.

dimanche 30 juin 2013

Art et sciences à la Fondation EDF


La Fondation EDF (rue Récamier) a déjà proposé quelques expositions croisant art et sciences, mais la dernière, En vie, aux frontières du design  est une des plus novatrices et des plus réussies, et sans équivalent en France.
« Imaginez un monde dans lequel la manufacture traditionnelle est remplacée par la fabrication biologique : les plantes font pousser des produits de consommation, et les bactéries sont génétiquement reprogrammées pour devenir des raffineries de biocarburant ou des fabriques de soie ; de véritables ‘usines’ du vivant. Ce nouveau monde existe déjà en laboratoire, et un nombre grandissant de designers et d’artistes commencent à s’en inspirer, soit en se rebellant contre ces techniques transgénique, soit en explorant le potentiel de l ‘ingénierie de la vie. Ainsi, un nouveau genre de design est en train de naître » Carole Collet, commissaire de l’Exposition
 Elle s’organise autour de quatre thématiques :
 1 – Les plagiaires: La nature en tant que modèle, ou le biomimétisme. L’une des œuvres les plus réussies, Radiant soil (Philip Beesley) propose une sorte de forêt composée de dizaines de milliers de composants légers, conçus numériquement et équipés de microprocesseurs, de matériaux polymériques élaborés, d’alliages à mémoire de forme ; des plumes bougent en réponse aux mouvements des visiteurs, entretenant la croissances de cellules biologiques ou chimiques
2 – Les nouveaux artisans : La nature en tant que collègue de travail
Ces designers et architectes collaborent avec la nature à l’état « naturel ». Ils travaillent avec des abeilles, des champignons, des bactéries, des algues ou des plantes afin de développer de nouvelles techniques pour fabriquer des produits de consommation, par exemple, entre autres surprises, des textiles interactifs fusionnant  une technologie artificielle intelligente (des matériaux à mémoire de forme) avec du bois et des fibres naturelles afin d’imiter le comportement d’une pomme de pin et réagissant en fonction des changements de température ou de l’humidité (Elaine Ng Yan Ling)
3-Les bio-hackers : La nature génétiquement reprogrammée, dite « synthétique »
E. chromi est peut-être le projet le plus fascinant de l’exposition . Durant l’été 2009, sept étudiants de l’Université de Cambridge (artistes et scientifiques) ont développé une bactérie qui sécrète des pigments colorés, visibles à l’œil nu. Ils ont conçu des séances d’ADN standardisées (BioBricks), et les ont introduites dans la bactérie E. coli. Chaque part de BioBricks contient des gènes issus d’organismes existants, permettant aux bactéries de produire une gamme de couleurs : rouge, jaune, vert, bleu, brun ou violet. En dehors de produire des composés et des compositions colorés inédits, les nouvelles  E. chromi  pourrait être programmées pour faire des choses utiles : indiquer si une eau est potable ou non (au contact de l’eau la bactérie deviendrait rouge, ce qui signifierait une présence toxique). Elles pourraient être aussi ingérées pour servie de diagnostic de maladies intestinales.  (Alexandra Daisy Ginsberg and James King)
4 – Les nouveaux alchimistes : La nature hybridée (fusion de la biologie, la chimie, la robotique et les nanotechnologies pour créer de nouveaux organismes hybrides) et 5 – Les agents provocateurs, dont le travail de prospective encourage un débat sur les questions éthiques liées à ces nouvelles relations possibles avec la nature et la notion d’écologie high-tech Ils combinent le vivant avec le non-vivant. Par exemple, lorsque des nanoparticules magnétiques sont absorbées par les racines, une plante devient contrôlable par un aimant externe et sa croissance peut être dirigée dans une certaine mesure ; ou, plus inquiétant peut-être, des cactus génétiquement manipulés pour exprimer des protéines de kératines ( protéine de structure des cheveux humains)
Une exposition audacieuse donc, et réellement innovante, et qui a eu l’immense mérite de faire travailler ensemble scientifiques et artistes. Et un regret : la quasi-absence d’artistes, de designer, de scientifiques français. Et une bonne raison ; ces interactions semblent se produire beaucoup plus facilement dans les Universités américaines, canadiennes, chinoises, que dans nos campus mal conçus et nos Ecoles trop compartimentées. Peut-on rêver que chacun de nos Grands Instituts de recherche, chaque Pôle Universitaire soit incité à accueillir dans ses laboratoires un certain nombre d’artistes ?

dimanche 16 juin 2013

Teva, furosémide, somnifère – Etrangeté médiatique et administrative

Dans l’affaire du remplacement d’un diurétique (Furosémide) par un somnifère – un accident rarissime- dans une installation du laboratoire Teva, géant des médicaments  génériques, il existe une vraie étrangeté médiatique et administrative.
L’Agence du médicament (ANSM)  n’a relevé « aucun dysfonctionnement dans l'usine de Sens ». Les media n’ont pas mis ce diagnostic en cause et ont rapporté de façon peu critique l’hypothèse d’un acte de malveillance mis en avant par la direction de l’usine.
Sur un site pharmaceutique, il y a une personne responsable légalement, administrativement, c’est le pharmacien responsable, mission lourde, difficile, stressante.
Or que dit le pharmacien responsable du site de Teva ? Ou plutôt, que disait-il, car il a démissionné. Dans un article du mardi 11 juin, Le Figaro a révélé que dans un courrier adressé en novembre 2011 au président du laboratoire, l'ancien pharmacien responsable indiquait  qu'il ne peut plus « accepter d'être associé aux pratiques de l'entreprise en matière de qualité qui sont insuffisantes au regard de la taille de celle-ci ». Le Figaro évoquait également un rapport d'expertise réalisé par le cabinet Capital Santé et remis à la direction de Teva début 2013. Ce document soulevait le problème d'un « malaise général » notamment dû à l'expansion rapide du groupe qui n'a pas été sans conséquence. Face à la surcharge de travail, des horaires à rallonge, les salariés souffrent de leurs conditions de travail. Résultats : les démissions représentaient 20% des départs de l'entreprise en 2011 et le taux d'absentéisme (16%) y est quatre fois élevé que la moyenne nationale dans le privé (3,84%).
Ce seraient donc bien le fonctionnement et le management de l’entreprise qui sont en cause. Et aussi, la pression intense à la baisse sur les prix des médicaments et la politique de génériques obligatoires, même si dans certains cas, les patients les supportent moins bien.
Si ces informations sont avérées, alors cela signifie qu’un pharmacien responsable peut dire au directeur d’usine que ses pratiques sont dangereuses, peut refuser de les approuver, peut même démissionner pour les dénoncer, et que l’agence du médicament l’(ANSM) et ses pharmaciens inspecteurs trouvent que c’est un fonctionnement normal !
Si j’avais envie d’être ironique, je dirai quel manque de confraternité ! Mais comme je suis en colère, je dirai  plutôt qu’a l’ANSM, malgré le troisième changement de nom, ces gens n’ont toujours pas compris et pas changé et que des comptes doivent être rendus.


Publication scientifique, communication et éthique

Véracité, certitude, précision : un problème général

Rassembler l’ensemble de la bibliographie pour préparer une publication est certainement l’une des tâches les plus fastidieuses qui puisse incomber à un chercheur, mais François Gonon, Erwan Bezard, Thomas Borau (CNRS) en ont fait quelque chose d’utile, d’intéressant, sinon amusant. Etudiant le TDAH (ou HDAD, trouble de l’attention avec hyperactivité) et s’étonnant que les 2/3 des programmes  télévisés aient présenté des affirmations en contradiction avec le consensus scientifique actuel (une inflation de diagnostics et de traitements non justifiés), ils en ont trouvé la source dans les pratiques de la communauté scientifique elle-même.
Ainsi, dans les publications scientifiques, trois types de biais sont couramment trouvés: des contradictions entre les faits et les conclusions sont évacuées, des conclusions fermes sont données dans le résumé alors que les données expérimentales sont moins concluantes, des perspectives thérapeutiques fascinantes sont extrapolées de données biologiques fondamentales de façon inadéquate.
Les données génétiques en particulier sont surévaluées. Ainsi, sur 159 publications mentionnant une association entre une altération (un polymorphisme) du récepteur de la dopamine D4 et l’ADHD, simplement 25 mentionnent que le risque associé est très faible. Toujours en neurobiologie, une étude de 2003 publiée dans Science montrait un lien entre une mutation d’un récepteur de la sérotonine  et la dépression ; cette étude a été invalidée une première fois en 2006 sur un nombre de sujets cinq fois supérieurs, puis en 2009 par une méta-analyse…mais c’est la première étude qui est toujours la plus citée dans les media.
Ce problème ne touche pas que le domaine difficile de la neurobiologie. Une étude publiée dans le Lancet en 1994 associait une mutation d’un gêne (BCRA1) à une risque multiplié par 4 de cancer du colon. Une méta analyse publiée en 2005 ramène le facteur de risque à 1.2. Ce n’est pas sans incidence sur les choix thérapeutiques ou de dépistages.
Les données analysées par une  équipe californienne (John Ioannidis, 2011) montrent que, dans le domaine biomédical, trois études initiales sur quatre sont, soit complètement réfutées, soit largement atténuées par les études suivantes.
Il faut apprendre à faire avec, car c’est sans doute assez inévitable et intrinsèquement lié à la recherche : un premier résultat spectaculaire, mais incertain, est ensuite tempéré par des travaux qui aboutissent à un consensus plus fiable ou de moindre portée… et qui nécessitent souvent plusieurs années ; mais ce qui plus gênant et plus évitable,  c’est la persistance médiatique des études invalidées ou minorées.

Causes et remèdes

Plusieurs facteurs l’expliquent. Les premières études constituent une découverte, elles indiquent forcément un résultat positif et elles sont publiées dans les revues les plus prestigieuses. Les études qui les réfutent, parfois longtemps après,  ne bénéficient pas de la même aura, et sont souvent publiés dans des revues moins importantes.
Les éditeurs des journaux les plus prestigieux devraient donc être incités à accorder davantage de place aux réfutations. Sinon, il apparaîtra, et c’est déjà le cas, que le prestige d’une revue n’est pas un gage de la fiabilité des études qu’elle publie (et ce pourrait même devenir l’inverse !). A défaut, domaine, par domaine, une revue consacrée aux études de consensus devrait avoir un grand avenir.
On pourrait même imaginer que cela devienne un service public de la connaissance. Dans le domaine du médicament, avec les efforts récents faits en termes de communication et de vulgarisation scientifique par l’ANSM (l’agence du médicament) sur son site internet, nous n’en sommes pas très loin .
Il existe une véritable course et compétition à la publication. Dans le domaine des sciences de la vie, cela se traduit par des extrapolations optimistes sinon abusives de la recherche fondamentale aux applications thérapeutiques. C’est assez humain et compréhensible de la part des chercheurs, mais les éditeurs de revue et les « referees » devraient se montrer plus stricts (« les auteurs doivent présenter leurs données de façon à minimiser la possibilité que le lecteur ne soit induit en erreur quant à ce qui est réellement observé », une consigne peut-être pas assez respectée…)
Un  financement de la recherche trop axé sur projet est aussi à mettre en cause. Il n’encourage clairement pas les chercheurs à investiguer et à faire connaître  tout ce qui va à l’encontre des résultats préliminaires qui leur ont valu un financement.
Au sein même de la communauté des chercheurs, le  travail plus humble de ceux qui s’efforcent de valider ou d’invalider par des expériences bien menées des hypothèses initiales doit certainement être plus valorisé, au moins autant que celui de ceux qui lancent des idées audacieuses encore peu étayées.
Il en va tout de même de la crédibilité des chercheurs en général (The Economist, taclant ses confrères , faisait remarquer que si toutes les découvertes relatées par la presse concernant le cancer avaient été confirmées, celui-ci serait vaincu depuis longtemps !) : et, dans le domaine des sciences de la vie, d’implications graves sur la santé des patients !
Encore une fois, dans le domaine biomédical, trois études initiales sur quatre sont, soit complètement réfutées, soit largement atténuées par les études suivantes. Les media doivent le savoir et en tenir compte. De façon générale, une meilleure connaissance de la réalité de la recherche scientifique par les media est nécessaire. Un dispositif intéressant existait aux USA : quelques bourses distribuées chaque année pour qu’un journaliste ou un écrivain s’immerge pendant six mois ou un an, dans la vie d’un laboratoire. Ce dispositif pourrait exister dans chacun des grands organismes de recherche
François Gonon, Thomas Borau
 Le Monde, 5 juin 2013

dimanche 2 juin 2013

Pourquoi les économistes n'ont pas vu venir la crise

Conférence AJEF 15 mai  2013: Les économistes n'ont pas vu venir la crise. Pour une approche plus globale des problèmes de notre temps. Alain Caillé professeur d'économie à Paris X Nanterre et fondateur de la revue du MAUSS.

Pourquoi l’économie n’a-t-elle pas permis de prévoir les dernières crises :

Parce que l’économie n’est pas une science. Elle n’est que le commentaire perpétuel, avec un usage sophistiqué des mathématiques,   d’une tautologie « les hommes préfèrent ce qu’ils préfèrent «  qui évolue en « un marché à l’équilibre est équilibré »
Parce que les économistes, même lorsqu’ils le critiquent, sont incapables de renoncer à ce mensonge anthropologique qu’est l’ « homo oeconomicus » uniquement mû par le calcul rationnel de son intérêt personnel. Or, l’homme réel vit en société, c’est un animal donneur  « altruiste » ; ceci dit, cela ne crée pas pour autant automatiquement un paradis sociétal : tout don appelle un contre-don et l’on entre dans un réseau complexe où se reflètent à l’infini  égo et besoins de reconnaissance ; mais ignorer les aspects non économiques et pourtant prédominants du comportement humain ne peut conduire qu’à l’incapacité de « savoir pour prévoir »
Ceci est bien mis en évidence par l’étude de Robert Solow (Contribution to the Theory of Economic Growth) ; le facteur travail et le facteur capital expliquent 20% de la croissance…et le reste (80% !) est une  « une manne tombée du ciel », non économique : facteurs moraux, organisation de la société, externalités dus à l’investissement public
Parce que l’économie est mal enseignée ; dans les programmes de licence, l’histoire des théories économiques compte pour 2%, l’histoire économique pour 2% :un bon économiste calcule et construit des modèles et ne réfléchit pas.
Et encore, il calcule mal. Toutes les politiques d’austérité sont fondées sur une publication (Reinhart, C. and Rogoff K. (2009) : “Growth in a Time of Debt”, American Economic Review Papers and Proceedings, December 31.) affirmant qu’avec une dette supérieure à 90% du PIB, la croissance devient impossible et la récession s’installe. Or, ce résultat longtemps admis sans vérification est faux et résultait d’une erreur de tableur excel… De façon analogue, l’économiste en chef du FMI vient d’avouer que son organisation avait longtemps sous-estimé, d’un facteur 5 le multiplicateur traduisant l’effet de la diminution de la dépense publique sur la croissance.
Parce que considérant comme discrédités le libéralisme, l’anarchisme, le communisme, le socialisme (tous basés sur l’utilitarisme), les économistes et les intellectuels en général n’osent plus penser aucune idéologie (laquelle peut pourtant être considérée dans le domaine des sciences sociales comme l’équivalent de la théorie dans celui des sciences exactes). Alors, l’économie traditionnelle se présente comme un empirisme sans idéologie et triomphe faute d’adversaire ;

Pour une approche plus globale- le convivialisme

Cette absence d’idéologie crée un sentiment absolument délétère, surtout dans un pays comme la France qui est essentiellement politique. Lorsqu’une société n’a aucune idée sur l’endroit où elle va, elle ne sait littéralement pas où elle en est et connaît un présent désespérant
Nous avons aussi besoin d’une idéologie qui nous permette de résoudre un problème radicalement nouveau : la croissance des services marchands, du PIB n’est plus soutenable au rythme passé. Alain Caillé prend le pari que nous ne connaîtrons jamais plus dans les pays évolués des croissances supérieures à 3%.
Pour autant, il ne partage ni l’objectif, ni le vocabulaire des partisans de la décroissance. Il nous faudra adapter notre économie et notre société à un « monde stationnaire dynamique »,  notamment résoudre le problème de l’emploi dans un monde  sans croissance marchande. Il faudra définir un nouveau type de croissance.
Le vieux problème fondamental de toute société- comment s’opposer sans se combattre- réglé historiquement par la stratégie du bouc émissaire, ou la construction de sociétés hiérarchisées, ou par la démocratie en période de croissance, exigera une théorie nouvelle. L’absence de croissance met en effet en péril une démocratie fondée sur la partage des fruits de la croissance marchande.
Alain Caillé propose de bâtir cette théorie (le « convivialisme ») à partir des éléments fondamentaux communs aux théories alternatives au libéralisme économique. Elle est basée sur un sentiment d’appartenance à l’Humanité, le respect de la dignité de chacun, le refus de l’hybris, le droit au développement individuel et nécessite une régulation morale (« presque religieuse ») par l’opinion publique (honte, indignation). En tous ces points, elle ressemble fortement à la Religion de l’Humanité d’Auguste Comte et des positivistes, en version modernisée.
Pour un manifeste du convivialisme , Alain Caillé, Le Bord de l’Eau

Miel, abeilles et néonicotinoides : moratoire ou piège ?

Le dossier scientifique des effets des insecticides néonicotinoides sur les abeilles paraissant maintenant bien solide, et après une lutte acharnée des apiculteurs las  de voir leurs abeilles mourir en masse, la Commission européenne s'est officiellement décidé à imposer un moratoire de deux ans  .
Ces décisions sont néanmoins en retrait sur les préconisations du Parlement français et les apiculteurs appellent à ne pas baisser la garde, voire dénoncent un piège. En effet, ces insecticides les plus dangereux (Gaucho, Régent…)  seront interdits pour une durée-test de deux ans à l'issue de laquelle les autorités sanitaires contrôleront si l'interdiction a mis un terme au massacre des abeilles, et s'il faut ou non interdire définitivement les néonicotinoides.
Or, cette interdiction risque de n’avoir aucun effet sur la santé des abeilles ! Ces pesticides seront interdits seulement quelques mois par an... et largement utilisés tout le reste de l'année – sur près de 85% des céréales, et sur une grande partie des cultures de fruits, légumes et herbes aromatiques. De plus, de nombreuses études ont montré que ces substances peuvent rester présentes dans le sol jusqu'à trois ans après le traitement, et que les cultures non-traitées replantées sur le même terrain révèlent des traces de néonicotinoïdes jusque dans leur pollen…
 A la fin de la période-test de deux ans, il est donc probable que rien ne pourra être prouvé et que certains pourront même alors annoncer triomphalement que l’interdiction est sans effet !

 La France importe du miel- d’où ?

La production de miel  (chiffres 2011_source FranceAgrimer septembre 2012) se répartit ainsi :
-91% des producteurs sont familiaux (moins de 30 ruches), 5% pluriactifs (31 à150 ruches), 4% professionnels (plus de 150 ruches)
Les professionnels détiennent 55% des ruches et fournissent les 2/3 de la production.
- Sur la période 2004-2010, 40% des producteurs ont arrêté leur activité!-, le nombre de ruches a baissé de 20% et la production de 28 % 
Quel secteur a subi sans que l’on s ‘en émeuve d’un tel recul ?
Au fait, si des abeilles ont la mauvaise idée de s’installer dans votre maison, les pompiers ne viennent plus. Donc, vous avez intérêt à ce qu’il y ait un apiculteur à proximité !
Un secteur économique qui certes ne pèse pas lourd face à la grande industrie agroalimentaire Donc un secteur économique qui ne peut se battre contre les céréaliers, mais qui concrene tout de même beaucoup de monde.
A commencer par les consommateurs !
De 2004 à 2010, la consommation est restée stable autour de 40,000 tonnes. La France n’est pas auto-suffisante en miel : en 2004, elle importait 36% de sa consommation, en 2010 : 56%.
La France pourrait quand même être autosuffisante, voire exportatrice en miel- l’Allemagne l’est bien !
D’où vient le miel importé ? Six pays fournisseurs représentent plus de 80 % des importations françaises de miel en volumes : l’Espagne, l’Allemagne, la Belgique, la Hongrie, l’Argentine et l’Italie.
Avec quelques étrangetés : une grande partie du miel de Belgique vient en réalité de Chine ; pour l’Espagne, on ne sait pas, mais ce que l’on sait, c’est que la Chine est le premier fournisseur de miel de l’Espagne, qui est le premier fournisseur de la France
Il faudrait certainement que ces chiffres soient plus connus, que l’on enquête sur les circuits du miel et sa qualité, que l’on impose une meilleure traçabilité de façon à mieux valoriser la production française – et à la développer.
Le délai d’interdiction des néonicotinoides pris par la Commission Européenne ? Une victoire, très partielle ? Un piège ?
Dans l’idéal, il devrait être mis à profit pour rechercher des solutions alternatives ; le dossier scientifique des effets nocifs des néonicinoïdes  pour les abeilles semble maintenant bien solide et l’INRA a proposé des méthodes d’évaluations. Aux industriels de  rechercher maintenant des  produits ne présentant les inconvénients du Gaucho et du Régent. Et aussi, pourquoi pas, des composés permettant de lutter contre Nosema cerema, le principal parasite décimant les ruches. Plutôt que de continuer un combat douteux pour le Gaucho et le Régent, gageons que la firme qui reconnaîtra les problèmes posés par ces insecticides et investira pour découvrir un produit meilleur remportera un succès bien mérité.


mardi 21 mai 2013

Cours en anglais à l’Université-Loi Fioraso

Le projet de loi Fioraso prévoyant  de nouvelles exceptions à la loi Toubon de 1994, et élargissant la possibilité donnée aux universités françaises d'assurer des enseignements dans une langue étrangère, en anglais notamment, a provoqué des réactions pour le moins surprenantes,et, à vrai dire, assez atterrantes
L'Académie française a dénoncé « les dangers d'une mesure qui favorise la marginalisation de notre langue ». Claude Hagège (Collège de France), qui se spécialise depuis quelques années dans des  réactions agressives et plutôt stupides sur le sujet, a  annoncé « partir  en guerre contre un projet suicidaire ».
« Querelle déconcertante et réaction d'un autre siècle », ont répliqué les Prix Nobel Françoise Barré-Sinoussi et Serge Haroche.  Pour Cédric Villani, médaille Fields, ou pour le président du CNRS, Alain Fuchs, « les voix qui s'élèvent au nom de la défense de la langue française paraissent totalement décalées par rapport à la réalité universitaire contemporaine et gravement contre-productives pour ce qui concerne les intérêts de la France et de la francophonie ».
Ils ont évidemment raison. A quel point de rupture entre humanités et sciences est-on parvenu pour en arriver à de telles stupidités ? Peut-on rêver qu’une Académie Française fossilisée accueille en son sein quelques  scientifiques ? - quelques-uns tout de même savent écrire, et même en Français.

Pour les étrangers et pour les Français

Le but revendiqué de Mme Fioraso est de convaincre davantage d'étudiants étrangers de poursuivre études ou recherches en France et, au passage, d'apprendre et de pratiquer notre langue. La réaction de M Amishari qui affirme que de toute façon, les étudiants asiatiques préfèreront partir dans des pays anglophones est assez méprisante : oui, il existe en France d’excellentes formations, d’excellentes équipes de recherche en mathématiques, physique quantique, virologie et beaucoup d’autres…qui pourraient attirer davantage d’excellents étudiants étrangers si des enseignements  étaient donnés en anglais. Bien évidemment, il faudrait en revanche renforcer l’encadrement de ces étudiants et assurer leur intégration en leur apprenant le français. Les établissements de classes préparatoires comme Louis-Le-Grand le font très bien. Alors, oui, ces étudiants pourraient renforcer la position internationale de la France et in fine la francophonie.
Mais la mesure proposée par Mme Fioraso est encore plus utile aux étudiants français.  Quiconque entend un chercheur français présenter ses travaux à un congrès international et le compare à un allemand, un hollandais, un suédois, quiconque constate les difficultés des jeunes cadres, ingénieurs, techniciens français à s’imposer dans les firmes et organisations internationales en raison de leurs lacunes linguistiques mesure le scandale qu’est l’enseignement des langues en France et ce qu’il nous coûte. Un étudiant, un chercheur, un cadre, un technicien  doit pouvoir, avec une fluidité parfaite, s’exprimer dans l’anglais- ou plus exactement le « globish » - de son domaine.

Pouvoir tout dire dans sa propre langue

La réaction de Michel Serres affirmant qu’ « un pays qui ne peut pas tout dire dans  sa propre langue est un pays colonisé », venant de quelqu’un qui connaît bien l’activité scientifique est plus intéressante, mais, me semble-t-il, rhétorique. C’est d’ailleurs encore plus important qu’il ne le dit. Si l’on renonçait à exprimer les produits, techniques, concepts nouveaux en français, allemand, espagnol, russe chinois,  ce serait effectivement inquiétant pour les Français, les Russes, les Allemands, les Espagnols, les Chinois, ce serait aussi une perte pour l’humanité, car chaque langue a ses champs sémantiques particuliers invitant à des rapprochements, des connexions, des idées originales.
Mais ce n’est vraiment pas ce dont il s’agit. Et c’est plutôt l’inverse qui se produit et qui nous menace : c’est quand un pays est faible dans un domaine scientifique et que sa communauté scientifique est isolée, que les mots pour dire les choses disparaissent et que la colonisation menace.
Donc, oui, il faut aussi faire l’effort de systématiquement traduire la science nouvelle en Français
Mais tout ce qui renforce l’internationalisation de la science, de la recherche, des Grandes Ecoles, des Universités françaises est bon pour la France, bon pour la francophonie. C’est le cas du projet Fioraso