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vendredi 7 octobre 2016

Tous les médicaments ne sont pas du Solvadi-Sarepta

J’ai déjà eu l’occasion dans plusieurs  blogs de dire combien je trouvais injustifiées les attaques contre Gilead et son médicament contre l’hépatite C, le solvadi (sofosbuvir), et contre son prix, justifié quant au service médical rendu, et même d’un point de vue économique ; d’autant que de nombreuses firmes pharmaceutiques ont eu en main des molécules assez analogues et n’en ont rien fait car Gilead a inventé un double système de prodrogue très sophistiqué qui permet  d’assurer une concentration maximale du produit à son site d’action et constitue une véritable innovation qui permettra sans doute d’autres avancées.
Les contempteurs de l’industrie du médicament devraient réserver leur attention et leur hostilité à d’autres cas où effectivement certaines sociétés pharmaceutiques se comportent en véritables ruffians, manipulant des patients désespérés pour obtenir des avantages et des profits indus. C’est le cas notamment pour la firme Sarepta et son anticorps eterplisen

Sarepta : la stratégie du margoulin

La myopathie de Duchenne, est une terrible maladie génétique, résultant de l’altération de la dystrophine, une protéine responsable de la force musculaire. L'incidence est estimée  à 1 sur 4000 - les garçons sont quasi exclusivement  atteints.  Les malades sont généralement en fauteuil roulant à partir de l'âge de 12 ans et  l'espérance de vie  est d’environ 25 ans, la principale cause de mortalité étant l’affaiblissement du muscle cardiaque.
Il n’existe aucun traitement et exploitant  la détresse des patients, la  firme Sarepta vient d’obtenir de la FDA l’autorisation de mise sur le marché de l’eterplisen, malgré l’opposition d’une grande partie des experts  de la FDA. Cet accord a été obtenu dans le cadre d’une procédure accélérée réservée aux maladies orphelines, ici détournée de son objectif. 
A l’appui de sa demande, Sarepta a présenté à la FDA un dossier d’étude clinique de huit ( !) jeunes garçons ; les niveaux de dystrophine des patients traités par l’eteplirsen étaient en moyenne  de 0,93 % celui de normal après 3 ans et demi, à peu près le même que dans les patients DMD non traités avec le médicament. Autrement dit, le pseudo médicament est inactif. Et non seulement, il est inactif, mais sa toxicité n’a pas été suffisamment évaluée.
En plus Sarepta a menti et l’un des directeurs de la FDA a eu ce commentaire inhabituellement sévère:  « Je manquerais à mon devoir si je ne faisais pas remarquer que le promoteur de l’étude a fait preuve d’une grave irresponsabilité en jouant un rôle dans la publication et la promotion des données sélectionnées lors de l’élaboration de ce produit. Non un article trompeur a été publié en ce qui concerne les résultats de l’étude 201/202147 – qui n’a jamais été rétracté — mais Sarepta a également publié un communiqué de presse en se fondant sur l’article trompeur et ses conclusions. »
« Accorder l’approbation accélérée ici sur la base des données présentées pourrait empirer la situation des patients souffrant de maladies pour lesquelles il n’existe pas de traitement — tant en décourageant les autres firmes pharmaceutiques de mettre au point des traitements efficaces pour la myopathie de Duchenne qu’en encourageant les autres compétiteurs à ’obtenir une autorisation pour qes affections graves avant qu’ils aient investi le temps et la recherche nécessaire pour établir si un produit a une action clinique bénéfique. Si nous devions approuver l’eteplirsen sans preuves substantielles nous pouurions rapidement nous retrouver en position d’avoir à approuver une myriade de traitements inefficaces pour les groupes de patients désespérés. »
Manipulant des patients désespérés et un bataillon d’avocats très chers et très puissants – au point qu’un responsable de la FDA a estimé que si Sarepta avait dépensé les mêmes moyens et la même énergie à étudier son produit, ils auraient déjà en main des résultats permettant de se prononcer valablement sur son intérêt-, Sarepta est cependant parvenu à obtenir un agrément de la FDA. L’argument du responsable qui a accordé l’autorisatuon contre l’avis de la plupart de ses collègues était curieux : il ne s’agissait pas de savoir si l’eteplirsen était efficace ( c’est un « placebo scientifiquement élaboré » selon l’avis de ceux qui ont étudié le dossier), mais de prendre en compte le fait que Sarepta devait être recapitalisé pour pouvoir continuer. Ceci au moins fut un franc succès, sur fonds de possibles conflits d’intérêts : l’après-midi même de l’annonce, l’action de Sarepta augmenta de 86%.



Et Sarepta annonce son intention de proposer son pseudo médicament sur le marché européen, où il faut donc s’attendre aux mêmes manœuvres de margoulins.
Espérons que les agences européennes auront le courage et la légitimité scientifique pour s’opposer à ce type de manœuvres qui risquent autrement de devenir de plus en plus communes. Ce n’est pas gagné, et c’est un combat qui devra être mené devant l’opinion publique.


mercredi 5 octobre 2016

Juppé, Grand Cerveau Malade


Ce n’est pas le but de ce blog que de traiter de sujets directement politiques, mais j’avoue que je ne peux voir sans une réelle inquiétude Alain Juppé apparaitre comme le choix favori des français…y compris maintenant d’un certain nombre d’électeurs de gauche sans doute très désorientés. Alors, quelques rappels.

Le programme d’Alain Juppé (interview journal du dimanche, 2 octobre et  Cinq ans pour l'emploi)

- réforme du contrat de travail : « réhabiliter le CDI et le rendre plus attractif pour l'entreprise», notamment en y incluant «des motifs prédéterminés de rupture » - autrement dit, le CDI sans garantie ; plus même question de prudhommes !
- généralisation de la pratique du référendum d'entreprise», qui pourrait être organisé «avec l'accord du chef d'entreprise et d'au moins un syndicat représentatif». Son résultat aurait «force obligatoire» si les négociations avec les représentants du personnel n'aboutissaient pas
-  libéralisation du travail du dimanche, Alain Juppé est favorable à une «libéralisation» sur la base du volontariat des salariés et d'une majoration de leur rémunération. Selon lui, les blocages survenus par exemple aux Galeries Lafayette et au Printemps relèvent «d'une vision paléolithique de notre société »
-  passage au trente-neuf heures… éventuellement payées trente-cinq : « laisser la liberté de négociation dans l'entreprise. Mais la loi disposera : si dans deux ans la négociation n'a pas abouti, le temps de travail hebdomadaire passera à 39 heures »
- limitation des mandats syndicaux : les élus syndicaux devront  consacrer au moins 50 % de leur activité à leur métier dans l'entreprise et  ne pourront nt pas faire plus de deux mandats consécutifs. C’est tellement mieux pour négocier dans les entreprises d’avoir des délégués peu expérimentés !
- réduire la dépense publique de 100 milliards en cinq ans, le nombre de fonctionnaires de 250.000 (où ça ?) et ramener l'impôt sur les sociétés à la moyenne européenne (en comptant l’Irlande ?)

Et il y a aura pire que le 49-3
« J'élaborerai une loi d'habilitation autorisant le gouvernement à légiférer par ordonnances »,

Et ce ne sont pas des promesses en l’air :
« j'ai une certaine crédibilité : dans ma vie, j'ai fait ce que j'ai dit. »

Le passé d’Alain Juppé : Alain Juppé track record !

Pour ceux qui n’ont pas oublié les grèves de 1995, les embouteillages monstres, les marches interminables sous la neige, les poubelles non ramassées et l’armée se substituant aux très partiellement aux transports en commun et même aux éboueurs (mainteant, avec tout ce qu’ils ont à faire, ce serait même impossible !)
- une bonne connaissance du système judiciaire : En 1999, Alain Juppé est mis en examen pour « abus de confiance, recel d'abus de biens sociaux, et prise illégale d'intérêt » pour des faits commis en tant que secrétaire général du Rassemblement pour la République et maire adjoint de Paris aux finances, de 1983 à 1995. Il est considéré comme un élément clé d'un système de financement occulte d'emplois au sein du RPR financés par la mairie de Paris et des entreprises désireuses de passer des contrats publics. Le 30 janvier 2004, il est condamné par le tribunal correctionnel de Nanterre à 18 mois de prison avec sursis et à une peine de dix ans d'inéligibilité. Le 1er décembre 2004, la Cour d’appel réduit la condamnation à 14 mois de prison avec sursis et un an d'inéligibilité. «  Il est regrettable qu'au moment où le législateur prenait conscience de la nécessité de mettre fin à des pratiques délictueuses qui existaient à l'occasion du financement des partis politiques, M. Juppé n'ait pas appliqué à son propre parti les règles qu’il avait votées au parlement. Il est également regrettable que M. Juppé, dont les qualités intellectuelles sont unanimement reconnues, n’ait pas cru devoir assumer devant la justice l'ensemble de ses responsabilités pénales et ait maintenu la négation de faits avérés »
- une connaissance approfondie des problèmes immobiliers : En juin 1995, Le Canard enchaîné publie un document interne de la ville de Paris, signé en janvier 1993 par Alain Juppé, qui donne l'ordre à ses services de diminuer le loyer de son fils Laurent, logé dans un appartement relevant des propriétés de la ville, rue Jacob. Par ailleurs, Alain Juppé est locataire, à un prix défiant toute concurrence, d’un appartement de 189 m² dans la même rue, où sont réalisés des travaux pour plusieurs millions de francs aux frais des contribuables. Il attend deux semaines avant de se justifier et refuse de s'excuser, affirmant rester « droit dans ses bottes »
- Un sens sûr de l’économie : En 1996, le Premier ministre souhaite vendre au groupe Daewoo l’entreprise publique Thomson Multimédia, officiellement « très endettée », contre un franc symbolique après sa recapitalisation par l’État, à hauteur de 11 milliards de francs. Il faut noter que Thomson Multimédias détient à cette époque les brevets et licences de la totalité des supports numériques sur disque (CD, CD-Rom, LaserDisc, DVD, disques magnéto-optiques, disquettes…) qui génèrent des royalties dans le monde entier avec l’émergence de la télévision numérique.
- Le sens du dialogue social : Les grèves de 1995 en France contre le plan Juppé de 1995 furent à leur époque les plus importantes depuis celles de Mai 68. Lors des six grandes manifestations qui ont touché toutes les grandes villes du pays, 2 millions de personnes (selon les organisations syndicales) sont descendues dans la rue.  Du 24 novembre au 15 décembre, des grèves d'ampleur ont eu lieu dans la fonction publique et le secteur privé contre le « plan Juppé » sur les retraites et la Sécurité sociale. Le mouvement social de l'automne 1995, souvent réduit à la grève des transports publics, très visible et fortement médiatisée, a concerné également les grandes administrations (La Poste, France Télécom, EDF-GDF, Éducation nationale, secteur de la santé, administration des finances, etc.). Le 12 décembre marque le point culminant du mouvement, avec deux millions de manifestants. Le 15 décembre, le gouvernement retire sa réforme sur les retraites, la fonction publique et les régimes spéciaux (SNCF, RATP, EDF). France.
Selon la DARES, le service des études et des statistiques du ministère du travail, le nombre des jours de grève a été de 5 millions, dont environ 4 millions de jours de grève dans la fonction publique et 1 million dans les secteurs privé et semi-public.


Alors, Alain Juppé, stop ou bis ?

lundi 3 octobre 2016

Politique de Santé un défi français et européen- les dentistes


Des dentistes diplômés sans avoir jamais soigné de patients-scandales en série

Il y a des étudiants qui ont des idées intéressantes de thèse. C’est la cas par exemple de Marco Mazevet qui, pour sa thèse d’exercice de dentiste a eu l’idée de s’intéresser à la formation des dentistes. M. Mazevet (bravo !) est l’ancien président de l’association européenne des étudiants en chirurgie dentaire (65000 membres), et il avait été alerté par de nombreux amis étudiants qui lui signalaient que la libre circulation des travailleurs et la reconnaissance automatique des diplômes avaient eu pour effet l’explosion dans des pays peu regardants de formations payantes très chères et  de mauvaise qualité qui ne garantissent même pas une formation clinique minimale aux dentistes. La Commission Européenne l’a pris de haut, a nié le fait puis a demandé des preuves. Qu’à cela ne tienne, M. Mazevet a consacré au sujet sa thèse d’exercice et le moindre qu’on pusse dire est que le résultat dépasse tous les inquiétudes.

Au total, quelque 1 000 réponses ont été enregistrées, représentant dix-neuf pays. Une liste de trente-quatre actes cliniques – détartrage, prise d’empreintes, clichés radiographiques, prothèse provisoire, extraction d’une dent… – a été soumise aux étudiants. Il en ressort que 10 % des diplômés en odontologie formés en Europe n’ont reçu aucune formation de pratique clinique sur des patients. Autrement dit, avant d’exercer, ils n’ont effectué aucun soin. Un étudiant sur trois n’a jamais posé de couronne, près d’un sur deux n’a jamais réalisé de traitement endodontique (à l’intérieur de la dent) et près d’un sur trois n’a jamais prescrit de traitement médicamenteux. Enfin, deux tiers des actes ont été réalisés moins de cinq fois par 50 % des étudiants, et seulement un quart a été réalisé plus de dix fois par 60% des étudiants. L’Ordre national des chirurgiens dentistes jusqu’ici bien muet a réagi par une consternation un peu tardive : « Comment concevoir que de jeunes diplômés puissent s’installer sur notre territoire sans avoir jamais vu un patient… en l’état, la libre circulation représente une menace pour la qualité des soins et la sécurité des patients. »

En effet ! Mais l’ordre des chirurgiens dentistes peut difficilement s’exonérer de toutes responsabilités tant, à l’exemple de l’Ordre des médecins, il a mené une politique de numerus clausus malthusienne, censé protéger les intérêts des praticiens installés, mais qui se retourne contre eux lorsqu’ils veulent vendre leur cabinets, et qui constitue surtout un véritable scandale, une conspiration contre l’intérêt des patients.

Au delà de la formation des dentistes, rappelons le scandale Dentexia, une pseudo-chaine de dentisterie low-cost et vraie escroquerie aux conséquences dramatiques. Au moins 2.000 patients en ont été victimes et ont payé pour des soins qui n'ont jamais été réalisés. Dentexia a fait faillite, et l’Igas, qui aurait dû tout de même s’inquiéter avant, tant l’escroquerie était évidente ( mais ça arrangeait bien les caisses d’assurance maladie, ces soins à très bas coût !). En réalité,  cela finira par coûter très cher, mais l’aspect sanitaire est réellement scandaleux. Marianne, Lundi 02 Mai 2016, à propos de Dentexia : « A 54 ans, Gilles n'a plus une seule dent. Les 18 racines qui lui restaient et lui permettaient, péniblement, de faire tenir un bridge, ont été arrachées en janvier. Toutes d'un coup. Puis le cabinet dentaire où il avait commencé les soins, à Chalon-sur-Saône, a mis la clé sous la porte, laissant Gilles sans dents ».

Ajoutons au paquet l’affaire du « dentiste de l’horreur », le néerlandais Mark van Nierop, coupable d’avoir mutilé une centaine de patients à Château-Chinon entre 2008 et 2012. Le pire est qu’il avait été accueilli en sauveur dans une zone qui est un désert médical notoire, les habitants étant  obligés depuis plusieurs années de faire près de 20 km pour avoir accès à des soins dentaires.  Récit d’une patiente : « "Il m'a fait sept ou huit piqûres, arraché huit dents d'un coup et posé l'appareil à vif. Je pissais le sang. Pendant trois jours !". A cela s’ajoutait les escroqueries : sous prétexte de mettre à jour sa carte Vitale, l‘escroc en a profité pour réclamer 1 400 euros de soins à sa mutuelle.

Et les médecins ? “On ne peut rien faire, ce sont des étudiants européens”
Il n’y pas que pour les dentistes que la libre circulation et la reconnaissance mutuelle des diplômes pose problèmes.  Ainsi, cette année, huit internes en médecine générale affectés dans des hôpitaux d’Ile-de-France ont été exclus de leur service pour cause d’incompétence et ont été priés de suivre un stage de remise à niveau de six mois, comme l’a révélé Le Quotidien du médecin, mi-janvier. C’est une première.

Six d’entre eux, trois Français ayant fait leurs études en Roumanie et trois Roumains ayant commencé leur cursus dans leur pays, avaient choisi de faire leur premier stage de six mois à l’hôpital de Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne). « Ils sont arrivés en novembre, trois étaient affectés en pneumologie, trois autres en gastro-entérologie, raconte Didier Hoeltgen, directeur de l’hôpital.

Ces huit étudiants ne seraient que la partie émergée de l’iceberg. Le coordonnateur du diplômé d’étude spécialisée (DES) de médecine générale a du mal à masquer sa colère : « A la rentrée 2014, nous avions déjà décelé ce type de problème. Nous avions été reçus au ministère de la santé et au ministère de l’enseignement supérieur, mais ils nous ont dit : “On ne peut rien faire, ce sont des étudiants européens” ! »

« C’est la première fois qu’un hôpital prend une telle décision mais c’est un phénomène que l’on dénonce depuis des années et qui risque de s’aggraver », réagit de son côté Jean-Pierre Vinel, ex-président de la Conférence des doyens, fraîchement élu président de l’université Toulouse-III-Paul-Sabatier. En effet, la particularité du système français est d’être plutôt accueillant avec les étudiants étrangers et les Français qui font leurs études de médecine à l’étranger. Certains pays exigent, au contraire, une épreuve de langue comme l’Allemagne ou imposent un concours pour intégrer l’internat, à l’instar de la Roumanie par exemple.

Au ministère de la santé, on rappelle les dispositions européennes : tout étudiant d’un pays membre de l’Union européenne engagé dans des études médicales qui a validé son deuxième cycle peut s’inscrire en troisième cycle dans un autre pays membre de l’Union. En août 2011, un décret avait interdit l’accès aux ECN aux étudiants n’ayant pas réussi à intégrer les études de médecine après la première année commune aux études de santé (Paces). Une manière de fermer la porte, de fait, à tous les étudiants qui poursuivaient leur cursus à l’étranger. Mais le Conseil d’Etat avait annulé ce décret.

L’ECN (Epreuves classantes nationales)) a ceci de spécifique qu’il ne s’agit pas d’un concours mais d’un examen où chaque étudiant est classé… même s’il a rendu copie blanche. « Il sera bon dernier mais sera interne et aura une place dans un hôpital », s’indigne Philippe Jaury. En 2014, 250 candidats de l’Union européenne ayant suivi leur cursus hors de France ont passé les ECN. En 2015, ils étaient 350, dont 50 % de Roumains.
Une des solutions serait alors d’instaurer une note éliminatoire aux ECN. Elle a les faveurs des doyens de faculté de médecine, mais les syndicats d’étudiants y sont farouchement opposés. Et puis quelle note choisir ? Une autre serait de remettre un examen de fin d’études du 2e cycle avec un oral que tous les étudiants seraient tenus de valider avant de pouvoir passer l’ECN. Enfin, la réforme du 3e cycle, qui doit entrer en vigueur à la rentrée 2017, devrait aussi prévoir une année socle en début d’internat permettant de s’assurer que chaque étudiant a les compétences pour poursuivre dans sa spécialisation.
Quoi qu’il en soit, pour les professions de santé, la sévérité assez injustifiée du numerus clausus français, la reconnaissance mutuelle des diplômes et la libre circulation créent des problèmes graves d’accès aux soins, de qualité des soins et même de sécurité des patients. Cette situation devient intenable, et l’Europe ferait bien de s’en préoccuper  avant que la tentation de tout envoyer dans les poubelles de l’histoire ne finisse par saisir la majorité de nos concitoyens. Il serait assez inconvenant que ces préoccupations de santé publique soient absentes des échéances électorales à venir.
 
 

vendredi 23 septembre 2016

Le Sovaldi accessible à tous les patients


Fin d’une absurdité

C’est une très bonne nouvelle : Marisol Touraine a annoncé ce matin, la fin des restrictions de traitements de l'hépatite C. De 150 à 180 000 nouveaux malades sont concernées et pourraient bénéficier d'ici à début 2017 du traitement par le Sovaldi (Sofosbuvir) des laboratoires Gilead

Le Sofosbuvir  constitue un progrès thérapeutique majeur particulièrement bien toléré et particulièrement efficace pour le traitement de l’hépatite C. La situation actuelle, qui réservait aux malades les plus gravement atteints par le virus de l'hépatite C (VHC) le droit de recevoir un traitement à base des nouveaux antiviraux pouvant guérir la majorité d'entre eux, pour des raisons budgétaires, devenait intenable. Les associations faisaient remonter des cas tragiques ou, dans un couple contaminé, la femme, malade, mais non dans un état critique, parce qu’elle avait suivi un régime approprié, se voyait refuser un traitement accordé à son mari qui avait continué à consommer de l’alcool en abondance. Certains médecins recommandaient même à leurs patients de modifier leur conduite de façon à aggraver leur état ; d’autres les envoyaient à l’étranger, d’autres enfin ne respectaient pas les consignes du ministère et l’arbitraire total régnait.

 Un progrès majeur

 Le Sofosbuvir est un nouvel antiviral, dont les premières études ont montré qu’il était particulièrement bien toléré et particulièrement efficace pour le traitement de l’hépatite C- guérison totale pour pratiquement tous les patients !   (cf par exemple New England Journal of Medecine par Sulkowski MS. et al., avec une association Daclatasvir + Sofosbuvir, chez les patients infectés par le VHC de génotype 1 en échec d'inhibiteur de protéase de première génération, aux stades de fibrose Fo-F2. Avant l’époque Sofosbuvir, le traitement de l’hépatite C était  reposait sur l’interféron et la ribavirine et nécessitait des injections hebdomadaires pendant 48 semaines, guérissait environ la moitié des patients, mais provoquait des réactions indésirables fréquentes entrainant l’arrêt du traitement, et parfois engageant le pronostic vital. Ensuite, il ne restait que la greffe de foie et les traitements immunosuppresseurs à vie. Même en laissant de côté la guérison, le confort de vie, l’immense service médical rendu, même en se bornant aux simples considérations économiques, le traitement par le Sofosbuvir est fortement  rentable pour la société.

Au terme de négociations avec Gilead, le comité économique des produits de santé (CEPS) avait  fixé le prix du médicament Sovaldi à 13 667€ HT par boîte de 28 comprimés, soit  41001€ pour un traitement. Ce prix devrait baisser sur la base d’accords prix volumes

 Une politique sérieuse du médicament

 Le Sovaldi, c’est la recherche thérapeutique à son meilleur, un progrès incontestable. Alors, les clameurs anti-industrie pharmaceutique qui ont accompagné son lancement devraient faire honte à leurs auteurs : « Hépatite C : le nouveau hold-up des labos », Hépatite C : le coût « exorbitant » de nouveaux traitements dénoncé  (Le Monde) ; appel de Philippe Even, Marie-Odile Bertella-Geffroy, Nicolas Dupont-Aignan à « légalement autoriser des laboratoires pharmaceutiques concurrents de Gilead « à produire des génériques du sofosbuvir  en leur accordant des licences » ( c’est quitter tout système de protection industrielle et la fin du progrès !- même l’Albanie ne fait plus ça !) etc., etc.

Les patients méritent mieux que cela, une vraie politique du médicament qui favorise l’innovation ; et de préférence l’innovation en Europe, alors qu’une politique de dénigrement systématique et de baisse des prix aveugle conduit, surtout en France, à la fin de la recherche thérapeutique – dans le pays de Pasteur et de Claude Bernard !  L’Europe, si elle veut redorer un blason bien terni, serait bien inspirée de s’occuper de politique de santé pour ce qui peut le plus efficacement être réalisé à son échelle ; et, en France, il est aussi consternant de voir à quel point la politique de santé est absente de la campagne électorale qui s’annonce, alors que c’est un sujet de préoccupation important.

D’autant, qu’à l’inverse de Gilead et du Sofosbuvir, il y a des firmes pharmaceutiques qui ont un comportement de voyous, c.f.  Sarepta pour la myopathie de Duchenne, le sujet d’un blog à venir.
 
 

mercredi 21 septembre 2016

Confucius et le positivisme


Dans deux de mes billets précédents, j’ai évoqué le cinquantième anniversaire du déclanchement de la Révolution culturelle, les délires français de l’époque, la réhabilitation de Confucius, les liens entre le positivisme et Confucius.  Pour en terminer avec le sujet, quelques extraits d’un ouvrage du positiviste Pierre Laffitte, successeur d’Auguste Comte.

 Pierre Laffitte, Considérations générales sur l’ensemble de la civilisation chinoise, Paris, Société Positiviste (1900)

 Le fétichisme est la base mentale de la civilisation chinoise

 « Un concours spécial d'influences, surtout sociales, disposa la civilisation chinoise à développer le Fétichisme au-delà de tout ce qui fut possible ailleurs. Mieux systématisé qu'en aucun autre cas, il y prévalut sur le Théologisme, et préserva le tiers de notre espèce du régime des castes, malgré l'hérédité des professions. » (Auguste Comte, Synthèse subjective, Introduction.)

C'est sous une telle inspiration que j'ai, dans mon cours public sur l’Histoire générale de l'Humamité, apprécié la civilisation chinoise et son plus éminent représentant, Confucius. J'ose espérer qu'un tel travail contribuera à propager la conviction que la religion démontrée peut seule embrasser l'ensemble des affaires terrestres par une politique à la fois rationnelle et morale. 

Le Fétichisme, systématisé par l'adoration du Ciel, est la base chinoise mentale de la civilisation chinoise : telle est la proposition capitale qu'il faut mettre dans tout son jour pour faire comprendre le véritable esprit de celle grande civilisation. Nous avons établi que toute société quelconque débute nécessairement par le Fétichisme. Cet état a reçu en Chine une véritable systématisation, qui lui a donné une consistance et un développement immenses, de manière à devenir la base de l’évolution sociale de cette grande population. Dans les autres pays, le Fétichisme a laissé des traces nombreuses et incontestables ; en Chine, il s'est conservé, il a persisté, et s'est développé […]

Si nous considérons, en effet, les divers temples, les autels nombreux élevés dans ce vaste empire, nous les voyons dédiés aux fleuves, aux montagnes, aux constellations, aux principales planètes, au Ciel, à la Terre. Le culte des mânes y est très développé ; familier à tout le monde, il est organisé par des gens qui ne croient pas à la vie future. Or, que sont les mânes, sinon des fétiches résultés de nos dépouilles mortelles, et qui, d'après un tel point de vue, conservent un mode d'activité et de vitalité qui leur est propre? La mort, au sens où la conçoivent la théologie et la métaphysique, n'existe pas pour le fétichiste ; elle n'est rien à ses yeux qu'un mode de vitalité substitué à un autre. De là ce mépris de la mort constaté par les théologiens occidentaux, chez des gens qui, d'un autre côté, méconnaissaient complètement ce que nous appelons la vie future ; contradiction apparente que la théologie a constatée sans pouvoir la résoudre.

En Chine, le Fétichisme a été systématisé par le culte du Ciel, et cette systématisation remonte à l'origine même de la civilisation de cet empire […]

 Confucius comme chef spirituel

 Le rôle de Confucius a été de construire pour la classe éclairée, administrative, dont le développement s'était produit conformément à l'esprit de la civilisation chinoise, une doctrine philosophique qui fût l'expression systématique de la nature même de cette civilisation.

Ce rôle est immense, et jamais peut-être un homme n'a exercé une action plus grande, plus profonde et plus régulière dans le développement d'une société. La doctrine de Confucius, comme nous le verrons plus tard, établissait le type idéal de la civilisation correspondante. Cette doctrine systématique construisant le type à réaliser, fournissait la conception autour de laquelle ont pu et dû se grouper les théoriciens, les administrateurs, tous ceux en un mot qui faisaient partie de la classe éclairée. Cette doctrine a donné à cette classe une véritable constitution, une réelle unité ; elle a fondé finalement la classe des lettrés. C'est à partir de Confucius que cette classe se constitue. Dès ce moment aussi la civilisation chinoise se développe avec une intensité et une régularité extrêmes, parce qu'elle a acquis enfin une première coordination de son second élément directeur. La première force fondamentale, élément d'ordre, d'unité, de consolidation, c'est-à-dire la puissance impériale, avait dû être établie dès le début, mais l'élément modificateur[1], quoique surgi dès l'origine, de la nature même de cette société, n'arrive à se coordonner qu'à partir de Confucius. Cela se conçoit. La concentration était dans la nature même du premier élément qui a dû, dès le début, être plus ou moins systématique; mais le second élément, l'élément modificateur, dispersif par sa nature, n'a pu arriver que plus tard à conquérir la doctrine qui lui a donné une coordination, et qui lui a permis ainsi d'exercer une action plus complète et plus caractéristique […]

En résumé donc, Messieurs, nous voyons à l'extrême Orient une immense population, essentiellement industrielle et pacifique, gouvernée, sous la prépondérance d'un chef unique, par une classe régulièrement émanée de la masse de la population au moyen d'un système bien organisé d'examens, par conséquent sans aristocratie héréditaire. Cette classe des lettrés a graduellement établi un vaste système d'administration sous la direction de laquelle vit une population de 400 millions d'hommes. Enfin cette société, après de longs efforts, s'est finalement agrégé les populations environnantes, moins avancées, qui avaient été jusque-là pour elle une cause continuelle de troubles, de manière à réduire finalement l'armée à sa fonction normale de gendarmerie.

C'est cette immense société que les contacts anarchiques de l'Occident tendent à troubler et à opprimer. Mais avant d'établir la politique vraiment rationnelle qui doit finalement prévaloir en Occident à cet égard, j'apprécierai Confucius, le type le plus systématique de cette grande civilisation […]

 Nous voyons Confucius, perfectionnant la civilisation fétichique et astrolâtrique d'où il émane, emprunter pour sa systématisation politique et morale, aux lois du ciel et de la terre, un type d'ordre et de régularité, qu'il cherche à réaliser dans la vie humaine par la prépondérance habituelle de la sociabilité sur la personnalité, qui seule peut réaliser dans l'ordre humain le type de régularité fourni par l'observation du monde extérieur.

Appréciation positiviste de Confucius

 En définitive, nous pouvons résumer sommairement l'œuvre de Confucius, et l'appréciation de son caractère et de son rôle.

Nous voyons d'abord un grand philosophe s'appuyant, pour produire une immense évolution morale et sociale, sur l'ensemble des antécédents et des traditions, et s'y appuyant réellement ; il ne s'agit pas ici de ces hypothèses arbitraires par lesquelles le Christianisme s'est construit une tradition artificielle, faute de pouvoir représenter réellement, par une théorie vraiment scientifique, les antécédents d'où il est vraiment émané. Ici c'est un philosophe qui s'appuie réellement et sincèrement sur la série des antécédents de la civilisation chinoise, et qui poursuit 'le développement systématique de cette civilisation. C'est là un type vraiment normal, et tout à fait conforme au véritable esprit scientifique, qui appuie toujours ses constructions actuelles sur les constructions antérieures. Sous l'impulsion chrétienne et révolutionnaire, les Occidentaux, dans les spéculations morales et sociales, ont développé au contraire une disposition à la fois irrationnelle et immorale à méconnaître complètement la continuité sociale.

Confucius prend son point de départ dans le Fétichisme astrolâtrique, base de la civilisation chinoise. Tout en acceptant le Fétichisme astrolâtrique, et respectant profondément le culte construit sur cette base, il commence à opérer dans ce fétichisme une transformation qui se réalisera pleinement parmi les plus distingués de ses successeurs. Il commence à opérer en effet la distinction entre l'activité et la vie. Le Fétichisme considère tous les êtres non seulement comme actifs (ce qui est parfaitement scientifique), mais aussi comme vivants, ce qui n'est vrai que pour un certain nombre d'entre eux.

Chez Confucius on voit déjà nettement apparaître qu'il s'agit bien plus des lois du ciel et de la terre que des volontés de ces deux êtres prépondérants, de telle sorte que, quoique le commandement soit conçu comme un mandat du ciel, ce mandat tend à représenter, au lieu de la volonté céleste, la fatalité qui résulte de lois régulières […]

Tel est l'ensemble très général de cette construction morale. Elle est, comme on voit, complètement dégagée de toute préoccupation surnaturelle. Et j'ai déjà expliqué, dans ma première leçon, comment cela tenait à l'absence d'esprit théologique et à la prépondérance continue du régime féticho-astrolâtrique.

A propos de cette absence complète de croyances surnaturelles, un esprit vraiment distingué, M. Abel Rémusat, affirme que la morale de Confucius manque de sanction. On s'explique difficilement comment un tel esprit a pu se laisser dominer par les préjugés théologico-métaphysiques, au point de ne pas comprendre que cette prétendue absence de sanction constitue à la fois la réalité et la noblesse de la morale de Confucius. Car le manque de sanction surnaturelle, qui est toujours essentiellement personnelle, fait ressortir chez Confucius l'admission formelle de l'existence spontanée des sentiments bienveillants. Confucius reconnaît la moralité spontanée de la nature humaine. La sanction est précisément dans le bonheur de faire le bien pour le bien, dans cet état enfin de pleine unité que poursuit comme idéal le véritable sage, sous l'impulsion d'une ardente sociabilité, éclairée par une haute raison. — Les conceptions théologico-métaphysiques ont tendu à dégrader' sous ce rapport la vraie notion de la nature humaine, depuis surtout que les inconvénients de la doctrine ne sont plus contre-balancés par la sagesse du sacerdoce.

Enfin, politiquement, le développement graduel de la réformation de Confucius a eu pour résultat de donner à la classe modificatrice de la civilisation chinoise une solide constitution, qui a assuré et perfectionné son action, dont l'influence dure encore et a été constamment croissante, sur la société correspondante.

Tel est l'ensemble de cette grande existence, systématiquement et activement vouée à la réalisation d'une noble réformation sociale.

Cf. aussi, Eric Sartori, les Positivistes et le Chine, Monde chinois/2014/4 (N° 40)



[1] Soit le pouvoir spirituel.

vendredi 16 septembre 2016

Positivism and secularism

Secularism as liberation: God is no more public concern

Gazettes are filled with the shouts of self-proclamed donors of lessons on secularism, which are really theological minds with a false nose.  One of the latest examples is  Chantal Delsol (Le Figaro, 26/08/2016 : "famous French secularism is nothing other than the obligation to silence his religion... the famous French tolerance of human rights applies ultimately only to those who look like us in every way... strange tolerance! Personally I find insane allowed these women to swim in their traditional garb (sic!) ".
So I found useful to recall  the positivist conception of secularism – for  Positivism is a current of thought which have played a significant role in the separation of Church and State in France.
Secularism is based on the principle of the separation of temporal and spiritual powers,  sound base of real anti-totalitarian thought since the confusion of the two can only lead to a dictatorship "where there is no alternative between the most abject submission and direct revolt" (Auguste Comte). In practice, it was summarized by Pierre Laffitte, Auguste Comte main disciple : "God is no longer of public order". 
On the other hand, no society, thought Comte, cannot live without a "common social doctrine": "in a population where the concourse of individuals to public order can no longer be determined by the voluntary and moral assent granted by all to a common social doctrine, there is no other expedient, to maintain harmony, that the sad alternative of  force or corruption." 
Finally, secularism fits in the great movement of theological emancipation of humanity, in a program first empirically followed in the intellectual development of mankind, then clearly claimed by the French Enlightenment : after being driven out of astronomy (ancient Greek), physics (Galilee to Laplace), chemistry (Lavoisier to Pasteur), biology (Darwin), God is now denied any role in the organisation of societies (sociology of Auguste Comte).

Secularism is not neutrality

Secularism is not neutrality. The secular State cannot be neutral when religions, apart from their temples, churches, mosques, want, openly or not, take control of public space and place themselves in contradiction with the common social doctrine of our societies. Thus, a religion has every right to teach in its temples that apostasy lead to death (of the soul?) ; but in the public space, it must be clear and clearly proclaimed that abandoning his religion is an absolute right. Thus, we considered that the fact that a Priest, a Rabbi, an Imam, a llama walking in the street  in their clerical suit is not in itself an offence against secularism (a reasonable accommodation that took some time- remember the “croa” accompanying priests in black in french streets -  finally a good idea that allows you to know at the outset who you are dealing with).
Therefore, there is no reason to prevent a nun in uniform to plunge feet into the water on a beach ; however, the secular State should intervene appropriately against the wearing of a veil masking the figure or a burkini on a beach, because they show a willingness to impose religious precepts in public space, precepts demeaning women, in complete contradiction with our common social doctrine which proclaims the equality of men and women and strives to make it more real (and there is still to do, which is another reason not to tolerate the retrograde attempts!) 
Similarly, if our common social doctrine considered the suffering of animals at  “halal” slaughter as unbearable (and there is a European directive in this sense) and impose stunning before killing , well the religions should adjust. Thus, Danish Muslim representatives simply decreed that animals stunned before being slaughtered were “halal”…
It's not that complicated, secularism, when we really want to defend it !

N.B the new mayor of London, Sadiq Khan allowed himself to criticize the French laws on islamic veil and burqinis ; but he did censor in London bare and retouched photos of top models.
Not a great incentive to elect a muslim as mayor in a major french city !

Eric Sartori

Le Socialisme d'Auguste Comte, aimer, penser, agir au XXIème siècle, l'Harmattan 2012


La laïcité positiviste, ou la laïcité pour les nuls

La laïcité comme libération : Dieu n’est plus d’ordre public

Les gazettes étant remplies des clameurs indignées de donneurs de leçons sur la laïcité au faux nez théologique assez apparent, l’un des derniers exemples en date étant Chantal Delsol (Le Figaro, 26/08/2016 : « la fameuse laïcité française n'est rien d'autre que l'obligation de taire sa religion…la fameuse tolérance française des Droits de l'homme, ne s'applique finalement qu'à ceux qui nous ressemblent en tous points… étrange tolérance! Personnellement je trouve insensé qu'on interdise à ces femmes de se baigner dans leur tenue traditionnelle (sic !) », il me semble utile de rappeler la conception positiviste de la laïcité – c’est un courant de pensée qui a tout de même joué un rôle non négligeable dans l’instauration de la séparation des Eglises et de l’Etat en France.
La laïcité repose sur le principe de la séparation des pouvoirs temporels et spirituels, critère positiviste antitotalitaire puisque la confusion des deux ne peut que mener à une dictature « où il n’y pas d’alternative entre la soumission la plus abjecte et la révolte directe » (Auguste Comte). En pratique, elle a été résumée par le slogan suivant de Pierre Laffitte : « Dieu n’est plus d’ordre public ». D’autre part, aucune société, pensait Comte, ne peut vivre sans une « doctrine sociale commune » : « Dans une population où le concours indispensable des individus à l’ordre public ne peut plus être déterminé par l’assentiment volontaire et moral accordé par chacun à une doctrine sociale commune, il ne reste d’autre expédient, pour maintenir une harmonie quelconque, que la triste alternative de la force ou de la corruption ». Enfin, la laïcité s’inscrit dans le grand mouvement d’émancipation théologique de l’Humanité, dans un programme d’abord empiriquement suivi au cours de l’évolution intellectuelle de l’humanité,  puis clairement revendiqué par les Lumières françaises : après avoir été chassé de l’astronomie (l’Antiquité Grecque), de la Physique (de Galilée à Laplace), de la Chimie (de Lavoisier à Pasteur), de la Biologie (Darwin), Dieu est maintenant privé de tout rôle dans l’organisation des sociétés (la sociologie d’Auguste Comte).

La laïcité n’est pas la neutralité

 La laïcité n’est pas la neutralité.  L’Etat laïc ne peut pas être neutre lorsque les religions, en dehors de leurs temples, églises, mosquées, veulent, ouvertement ou non, reprendre  le contrôle de l’espace public et se placent en contradiction avec la doctrine sociale commune de nos sociétés. Ainsi, une religion a parfaitement le droit d’enseigner dans ses temples que l’apostasie conduit à la mort (de l’âme ?) ; mais, dans l’espace public, il doit être clair et clairement proclamé qu’abandonner sa religion est un droit absolu. Ainsi, nous avons considéré que le fait qu’un prêtre, un rabbin, un iman, un lama se promène en costume de son office ne constitue pas en soi une offense à la laïcité (un accommodement raisonnable qui n’est pas allé de soi, témoin les prêtres en soutane longtemps accompagnés de « croa » - mais enfin un laïc assez conséquent pourrait même remarquer que c’est une bonne idée qui permet de savoir d’emblée à qui on a affaire). Par conséquent, il n’existe aucune raison d’empêcher une bonne sœur en tenue de se plonger les pieds dans l’eau sur une plage ; mais par contre, l’état laïc doit intervenir de manière appropriée contre le port d’un voile masquant la figure ou d’un burqini sur une plage, car ils témoignent d’une volonté d’imposer dans l’espace public des préceptes religieux dévalorisant les femmes, en complète contradiction avec notre doctrine sociale commune qui proclame l’égalité des hommes et des femmes  et s’efforce de la rendre de plus en plus réelle (et il y a encore à faire, raison de plus pour ne pas tolérer les tentatives rétrogrades !) De même, si notre doctrine sociale commune considérait la souffrance animale lors de l’abattage dit halal comme insupportable (et il existe une directive européenne en ce sens) et imposait l’étourdissement avant égorgement, eh bien les religions devraient s’y adapter ; ainsi, les représentants musulmans danois ont-ils simplement décrété que les animaux étourdis avant d’être abattus étaient halal.
C’est pourtant pas compliqué, la laïcité, quand on veut vraiment la défendre.

N.B Le nouveau  maire de Londres, Sadiq Khan s’est permis de critiquer les lois françaises sur le port du voile ; mais il fait censurer à Londres les photos de modèle trop dénudées et trop retouchées. Etrangetés réciproques

Eric Sartori

Le Socialisme d'Auguste Comte, aimer, penser, agir au XXIème siècle, l'Harmattan 2012