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mercredi 9 août 2017

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_32_ La Constituante

Pour Taine, la démocratie c’est d’abord la possibilité de délibérer, et c’est le totalitarisme en germe qui cherche à empêcher la délibération. Ensuite, c’est une grave erreur (typique de l’esprit métaphysique, dirait Comte) de croire que « la société humaine n’existe pas et que le législateur  est chargés de la faire »- là encore, un autre germe sérieux de totalitarisme.
Taine ici encore positiviste. 1) « Liberté, Liberté totale d’exposition, de discussion, d’appréciation », slogan positiviste qui signifie exactement le contraire que la liberté d’appeler à la lanterne. 2) si le législateur croit qu’il peut tout faire, alors il voudra tout faire (et : « l’espèce humaine se trouve ainsi livrée, sans aucune protection logique, à l’expérimentation désordonnée des diverses écoles politiques » ( Plan des travaux scientifiques)


La Constituante : En devenant un club de motionnaires, elle cesse d’être un conclave de législateurs

S’il est au monde une œuvre difficile à faire, c’est une constitution, surtout une constitution complète. Remplacer les vieux cadres dans lesquels vivait une grande nation par des cadres différents, appropriés et durables, appliquer un moule de cent mille compartiments sur la vie de vingt-six millions d’hommes, le construire si harmonieusement, l’adapter si bien, si à propos, avec une si exacte appréciation de leurs besoins et de leurs facultés qu’ils y entrent d’eux-mêmes pour s’y mouvoir sans heurts et que tout de suite leur action improvisée ait l’aisance d’une routine ancienne, une pareille entreprise est prodigieuse et probablement au-dessus de l’esprit humain. À tout le moins, pour l’exécuter, celui-ci n’a pas trop de toutes ses forces et ne peut trop soigneusement se mettre à l’abri de toutes les causes de trouble et d’erreur. Il faut à une Assemblée, surtout à une Constituante, au dehors de la sécurité et de l’indépendance, au dedans du silence et de l’ordre, en tout cas du sang-froid, du bon sens, de l’esprit pratique, de la discipline, sous des conducteurs compétents et acceptés. Y a-t-il quelque chose de tout cela dans l’Assemblée constituante ?
Rien qu’à regarder ses dehors, on en peut douter. À Versailles, puis à Paris , ils siègent dans une salle immense, capable de tenir deux mille personnes, où, pour se faire entendre, la plus forte voix doit se forcer. Point de place ici pour le ton mesuré qui convient à la discussion des affaires ; il faut crier, et la tension de l’organe se communique à l’âme ; le lieu porte à la déclamation. – D’autant plus qu’ils sont près de douze cents, c’est-à-dire une foule et presque une cohue ; encore aujourd’hui, dans nos Chambres de cinq à six cents députés, les interruptions sont incessantes et le bourdonnement continu ; rien de plus rare que l’empire de soi et la ferme résolution de subir pendant une heure un discours contraire à l’opinion qu’on a. – Comment faire ici pour imposer le silence et la patience ? Arthur Young voit à plusieurs reprises « une centaine de membres tous debout à la fois », gesticulant et interpellant. « Vous me tuez, messieurs », leur dit un jour Bailly qui défaille. Un autre président s’écrie avec désespoir : « Deux cents personnes qui parlent à la fois ne peuvent être entendues : sera-t-il donc impossible de ramener l’Assemblée à l’ordre ? » – La rumeur grondante et discordante s’enfle encore du tapage des tribunes. « Au Parlement britannique, écrit Mallet du Pan, j’ai vu faire vider sur-le-champ les galeries à la suite d’un éclat de rire involontairement échappé à la duchesse de Gordon. » Ici la foule pressée des spectateurs, nouvellistes de carrefour, délégués du Palais-Royal, soldats déguisés en bourgeois, filles de la rue racolées et commandées, applaudit, bat des mains, trépigne et hue en toute liberté. – Cela va si loin, que M. de Montlosier propose ironiquement de « donner voix délibérative aux tribunes  . » Un autre demande si les représentants sont des comédiens envoyés par la nation pour subir les sifflets du public parisien. Le fait est qu’on les interrompt comme au théâtre, et que parfois, s’ils déplaisent, on les fait taire. – D’autre part, devant ce public actif et consulté, les députés populaires sont des acteurs en scène ; involontairement, ils subissent son influence, et leur pensée, comme leur parole, s’exagère pour être à son unisson. – En de pareilles circonstances, le tumulte et la violence deviennent choses d’usage, et une Assemblée perd la moitié de ses chances de sagesse : car, en devenant un club de motionnaires, elle cesse d’être un conclave de législateurs.
Entrons plus avant, et voyons comment celle-ci procède. Ainsi encombrée, entourée, agitée, prend-elle au moins les précautions sans lesquelles nulle réunion d’hommes ne peut se gouverner elle-même ? – Visiblement, quand plusieurs centaines de personnes délibèrent ensemble, il leur faut au préalable une sorte de police intérieure, un code d’usages consacrés ou de précédents écrits, pour préparer, diviser, limiter, accorder et conduire leurs propres actes. Le meilleur de ces codes est tout fait, à portée : sur la demande de Mirabeau  , Romilly leur a envoyé le règlement de la Chambre des Communes anglaises. Mais, dans leur présomption de novices, ils n’y font point attention, ils croient pouvoir s’en passer, ils ne veulent rien emprunter aux étrangers, ils n’accordent aucune autorité à l’expérience, et, non contents de rejeter les formes qu’elle prescrit, « c’est à peine s’ils suivent une règle quelconque ». Ils laissent le champ libre à l’élan spontané des individus ; toute influence, même celle d’un député, même de leur élu, leur est suspecte ; c’est pourquoi, tous les quinze jours, ils choisissent un président nouveau. – Rien ne les contient ou ne les dirige, ni l’autorité légale d’un code parlementaire, ni l’autorité morale de chefs parlementaires. Ils n’en ont point, ils ne sont pas organisés en partis ; ni d’un côté ni d’un autre on ne trouve de leader reconnu qui choisisse le moment, prépare le débat, rédige la motion, distribue les rôles, lance ou retienne sa troupe. Mirabeau seul serait capable d’obtenir cet ascendant ; mais, au début, il est discrédité par la célébrité de ses vices, et, à la fin, il est compromis par ses liaisons avec la cour. Nul autre n’est assez éminent pour s’imposer ; il y a trop de talents moyens et trop peu de talents supérieurs.

C’est qu’ils ont une théorie, et qu’à leur avis cette théorie dispense des connaissances spéciales. En cela ils sont de très bonne foi, et c’est de parti pris qu’ils renversent le procédé ordinaire. Jusqu’ici on construisait ou l’on réparait une Constitution comme un navire. On procédait par tâtonnements ou sur le modèle des vaisseaux voisins ; on souhaitait avant tout que le bâtiment pût naviguer ; on subordonnait sa structure à son service ; on le faisait tel ou tel selon les matériaux dont on disposait ; on commençait par examiner les matériaux ; on tâchait d’estimer leur rigidité, leur pesanteur et leur résistance. – Tout cela est arriéré ; le siècle de la raison est venu, et l’Assemblée est trop éclairée pour se traîner dans la routine. Conformément aux habitudes du temps, elle opère par déduction, à la manière de Rousseau, d’après une notion abstraite du Droit, de l’État et du Contrat social  . De cette façon, et par la seule vertu de la géométrie politique, on aura le navire idéal ; puisqu’il est idéal, il est sûr qu’il naviguera, et bien mieux que tous les navires empiriques. – Sur ce principe ils légifèrent, et l’on devine ce que peuvent être leurs discussions. Point de faits probants, ni d’arguments précis ; on n’imaginerait jamais que les gens qui parlent sont là pour régler des affaires réelles. De discours en discours, les enfilades d’abstractions creuses se prolongent et se renouvellent à l’infini, comme dans une conférence d’écoliers de rhétorique qui s’exercent, ou dans une société de vieux lettrés qui s’amusent. Sur la question du veto, « chaque orateur vient tour à tour armé de son cahier, lit une dissertation qui n’a aucun rapport » avec la précédente, et cela fait « une espèce de séance académique   », un défilé de brochures qui recommence tous les jours pendant plusieurs jours. Sur la question des Droits de l’homme, cinquante-quatre orateurs sont inscrits : « Je me rappelle, dit Dumont, cette longue discussion, qui dura des semaines, comme un temps d’ennui mortel : vaines disputes de mots, fatras métaphysique, bavardage assommant ; l’Assemblée s’était convertie en école de Sorbonne », et cela pendant que les châteaux brûlaient, que les hôtels de ville étaient saccagés, que les tribunaux n’osaient plus siéger, que le blé ne circulait plus, que la société se décomposait : de même les théologiens du Bas-Empire avec leurs disputes sur la lumière incréée du Mont-Thabor, pendant que Mahomet II battait à coups de canon les murs de Constantinople.

La société n’est pas à inventer

Ni le zèle, ni le travail, ni le talent ne sont utiles quand ils ne sont point employés pour une idée vraie : et, si on les met au service d’une idée fausse, ils font d’autant plus de mal qu’ils sont plus grands.
Vers la fin de 1789, on ne peut plus en douter, et les partis qui se sont formés ont donné la mesure de leur présomption, de leur imprévoyance, de leur incapacité et de leur raideur. « Il y en a trois dans l’Assemblée, écrit l’ambassadeur américain . Le premier, celui des aristocrates, comprend le haut clergé, les parlementaires et cette portion des nobles qui voudraient former un ordre à part. » C’est lui qui résiste aux fautes et aux folies, mais par des fautes et des folies presque égales. À l’origine, les prélats, au lieu de se concilier les curés, « les ont tenus à une distance humiliante, affectant des distinctions, exigeant des respects », et, dans leur propre chambre, « se cantonnant sur des bancs séparés ». D’autre part, les nobles, afin de se mieux aliéner les communes, ont débuté par les accuser « de révolte, de trahison, de lèse-majesté », et par réclamer contre elles l’emploi de la force militaire. À présent que le Tiers victorieux les a reconquis et les accable de son nombre, ils redoublent de maladresse et conduisent la défense encore plus mal que l’attaque…
Reste un second parti, « le parti moyen  , composé d’hommes de toute classe, ayant des intentions droites, et partisans sincères d’un bon gouvernement. Par malheur, ils ont pris dans les livres l’idée qu’ils s’en font, et sont des gens admirables sur le papier. Mais, comme, par un fâcheux accident, les hommes réels qui vivent dans le monde diffèrent beaucoup des hommes imaginaires qui habitent la cervelle des philosophes, on ne doit pas s’étonner si les systèmes politiques puisés dans un livre ne sont bons qu’à être reversés dans un autre livre ». De tels esprits sont la proie naturelle des utopistes ; faute de lest expérimental, ils sont emportés par la pure logique et vont grossir le troupeau des théoriciens.

– Ceux-ci font le troisième parti, qu’on nomme les « enragés », et qui, au bout de six mois, se trouve « le plus nombreux de tous »…. Ce dernier parti est en alliance étroite avec la populace, ce qui lui donne une grande autorité, et il a déjà disloqué tout. » De son côté sont toutes les passions fortes, non seulement l’irritation du peuple tourmenté par la misère et par le soupçon, non seulement l’amour-propre et l’ambition du bourgeois révolté contre l’ancien régime, mais encore les rancunes invétérées et les convictions méditées de tant de consciences souffrantes et de tant de raisons factieuses, protestants, jansénistes, économistes, philosophes qui, comme Fréteau, Rabaut-Saint-Etienne, Volmey, Siéyès, couvent un long amas de ressentiments ou d’espérances, et n’attendent qu’une occasion pour imposer leur système avec toute l’intolérance du dogmatisme ou de la foi. Pour de tels esprits, le passé est non avenu ; l’exemple n’a point d’autorité ; les choses réelles ne comptent pas ; ils vivent dans leur utopie. Siéyès, le plus considéré de tous, juge que « toute la Constitution de l’Angleterre est un charlatanisme fait pour en imposer au peuple   ; il regarde les Anglais comme des enfants en matière de constitution, et se croit en état d’en donner une beaucoup meilleure à la France ». Dumont, qui voit les premiers comités chez Brissot et chez Clavière, en sort avec autant d’inquiétude que de « dégoût ». – « Impossible, dit-il de peindre la confusion des idées, le dérèglement des imaginations, le burlesque des notions populaires : on aurait cru voir le monde au lendemain de la création. » En effet, ils supposent que la société humaine n’existe pas et qu’ils sont chargés de la faire.

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_31_ Les Journées d’Octobre

Une des premières « journées révolutionnaires » - l’entrainement à la violence

Les femmes à Versailles- l’Assemblée envahie

Admises dans l’Assemblée, et d’abord en petit nombre, les femmes poussent à la porte, entrent en foule, remplissent les galeries, puis la salle, les hommes avec elles, armés de bâtons, de hallebardes et de piques, tout cela pêle-mêle, côte à côte avec les députés, sur leurs bancs, votant avec eux, autour du président, investi, menacé, insulté, qui, à la fin, quitte la place et dont une femme prend le fauteuil  . Une poissarde commande dans une galerie et, autour d’elle, une centaine de femmes crient ou se taisent à son signal, tandis qu’elle interpelle les députés et les gourmande : « Qui est-ce qui parle là-bas ? Faites taire ce bavard. Il ne s’agit pas de cela, il s’agit d’avoir du pain. Qu’on fasse parler notre petite mère Mirabeau ; nous voulons l’entendre. » — Un décret sur les subsistances ayant été rendu, les meneurs demandent davantage ; il faut encore qu’on leur accorde d’entrer partout où ils soupçonneront des accaparements ; il faut aussi « qu’on taxe le pain à six sous les quatre livres, et la viande à six sous la livre ». — « N’imaginez pas que nous sommes des enfants qu’on joue : nous avons le bras levé, faites ce qu’on vous demande. » — De cette idée centrale partent toutes leurs injonctions politiques. Qu’on renvoie le régiment de Flandre ; ce sont mille hommes de plus à nourrir et qui nous ôtent le pain de la bouche. Punissez les aristocrates qui empêchent les boulangers de cuire. « À bas la calotte ! c’est tout le clergé qui fait notre mal. » — « Monsieur Mounier, pourquoi avez-vous défendu ce vilain veto ? Prenez bien garde à la lanterne. » — Sous cette pression, une députation de l’Assemblée, conduite par le président, se met en marche à pied, dans la boue, par la pluie, surveillée par une escorte hurlante de femmes et d’hommes à piques ; après cinq heures d’instances ou d’attente, elle arrache au roi, outre le décret sur les subsistances pour lequel il n’y avait pas de difficulté, l’acceptation pure et simple de la Déclaration des Droits et la sanction des articles constitutionnels. — Telle est l’indépendance de l’Assemblée et du roi  . C’est ainsi que s’établissent les principes du droit nouveau, les grandes lignes de la Constitution, les axiomes abstraits de la vérité politique, sous la dictature d’une foule qui les extorque, non seulement en aveugle, mais encore avec une demi-conscience de son aveuglement : « Monsieur le président, disaient des femmes à Mounier qui leur rapportait la sanction royale, cela sera-t-il bien avantageux ? Cela fera-t-il avoir du pain aux pauvres gens de Paris ? »

Lafayette est leur chef, il faut qu’il les suive

En vain La Fayette refuse, et vient haranguer sur la place de Grève ; en vain, pendant plusieurs heures, il résiste, tantôt parlant, tantôt imposant silence. Des bandes armées, parties des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, grossissent la foule ; on le couche en joue ; on prépare la lanterne. Alors, descendant de cheval, il veut rentrer à l’Hôtel de Ville ; mais ses grenadiers lui barrent le passage : « Morbleu ! général, vous resterez avec nous ; vous ne nous abandonnerez pas ». Étant leur chef, il faut bien qu’il les suive ; c’est aussi le sentiment des représentants de la Commune à l’Hôtel de Ville ; ils envoient l’autorisation et même l’ordre de partir, « vu qu’il est impossible de s’y refuser ». – Quinze mille hommes arrivent ainsi à Versailles, et, devant eux, avec eux, protégés par la nuit, des milliers de bandits. De son côté, la garde nationale de Versailles, qui entoure le château, et le peuple de Versailles, qui barre le passage aux voitures  , ont fermé toute issue. Le roi est prisonnier dans son palais, lui, les siens, ses ministres, sa cour, et sans défense. Car, avec son optimisme ordinaire, il a confié les postes extérieurs du château aux soldats de La Fayette, et, par une obstination d’humanité dans laquelle il persévérera jusqu’à la fin  , il a défendu à ses propres gardes de tirer, en sorte qu’ils ne sont là que pour la montre. Ayant pour lui le droit commun, la loi et le serment que La Fayette vient de faire renouveler à ses troupes, que pourrait-il craindre ? Rien de plus efficace auprès du peuple que la confiance et la prudence, et, à force d’agir en mouton, on est sûr d’apprivoiser des bêtes féroces.
Dès cinq heures du matin, avant le jour, elles rôdent autour des grilles. La Fayette, épuisé de fatigue, s’est reposé une heure  , et cette heure leur suffit  . Une population armée de piques et de bâtons, hommes et femmes, entoure un peloton de quatre-vingts gardes nationaux, les force à tirer sur les gardes du roi, enfonce une porte, saisit deux gardes, leur tranche la tête. Le coupe-tête, qui est un modèle d’atelier, homme à grande barbe, montre ses mains rouges en se glorifiant de ce qu’il vient de faire, et l’effet est si grand sur les gardes nationaux, que, par sensibilité, ils s’écartent pour ne pas être témoins de pareils spectacles : voilà la résistance…


Cette fois, on n’en peut plus douter : la Terreur est établie, et à demeure. — Le jour même, la foule arrête une voiture où elle croit trouver M. de Virieu, et déclare, en la fouillant, « qu’on cherche ce député pour le massacrer, ainsi que d’autres dont on a la liste   ». – Deux jours après, l’abbé Grégoire annonce à l’Assemblée nationale « qu’il n’y a pas de jour où des ecclésiastiques ne soient insultés à Paris », et poursuivis « de menaces effrayantes ». – On avertit Malouet que, « sitôt qu’on aura distribué des fusils à la milice, le premier usage qu’elle en fera sera pour se débarrasser des députés mauvais citoyens », entre autres de l’abbé Maury. — Quand je sortais, écrit Mounier, j’étais publiquement suivi ; c’était un crime de se montrer avec moi. Partout où j’allais avec deux ou trois personnes, on disait qu’il se formait une assemblée d’aristocrates. J’étais devenu un tel objet de terreur, qu’on avait menacé de mettre le feu dans une maison de campagne où j’avais passé vingt-quatre heures, et que, pour calmer les esprits, il avait fallu promettre qu’on ne recevrait ni mes amis ni moi. » – En une semaine  , cinq ou six cents députés font signer leurs passeports et se tiennent prêts à partir. Pendant le mois suivant, cent vingt donnent leur démission ou ne reparaissent plus à l’Assemblée. Mounier, Lally-Tollendal, l’évêque de Langres, d’autres encore, quittent Paris, puis la France. – « C’est le fer à la main, écrit Mallet du Pan, que l’opinion dicte aujourd’hui ses arrêts. Crois ou meurs, voilà l’anathème que prononcent les esprits ardents, et ils le prononcent au nom de la liberté. La modération est devenue un crime. » – Dès le 7 octobre, Mirabeau vient dire au comte de la Marck : « Si vous avez quelque moyen de vous faire entendre du roi et de la reine, persuadez-leur que la France et eux sont perdus, si la famille royale ne sort pas de Paris ; je m’occupe d’un plan pour les en faire sortir ». À la situation présente il préfère tout, « même la guerre civile » car au moins « la guerre retrempe les âmes », et ici, sous la dictature des démagogues, on se noie dans la boue. « Dans trois mois », Paris, livré à lui-même, sera « un hôpital certainement, et peut-être un théâtre d’horreurs ». Contre la populace et ses meneurs, il faut « que le roi se coalitionne à l’instant avec ses peuples », qu’il aille à Rouen, qu’il fasse appel aux provinces, qu’il fournisse un centre à l’opinion publique, et, s’il le faut, à la résistance armée. De son côté, Malouet déclare que « la Révolution, depuis le 5 octobre, fait horreur à tous les gens sensés de tous les partis, mais qu’elle est consommée, irrésistible ». – Ainsi les trois meilleurs esprits de la Révolution, ceux dont les prévisions justifiées attestent le génie ou le bon sens, les seuls qui, pendant deux ans, trois ans, et de semaine en semaine, aient toujours prédit juste et par raison démonstrative, tous les trois, Mallet du Pan, Mirabeau, Malouet, sont d’accord pour qualifier l’événement et pour en mesurer les conséquences. On roule sur une pente à pic, et personne n’a la force ou les moyens d’enrayer. Ce n’est pas le roi : « indécis et faible au delà de tout ce qu’on peut dire, son caractère ressemble à ces boules d’ivoire huilées qu’on s’efforcerait vainement de retenir ensemble   ». Et, quant à l’Assemblée, aveuglée, violentée, poussée en avant par la théorie qu’elle proclame et par la faction qui la domine, chacun de ses grands décrets précipite la chute.


Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_30_ Les journées d’Octobre

Les demi-intellectuels, procureurs de la lanterne; justification des violences au nom de la volonté générale; lucidité de Mirabeau,  l’Assemblée ne peut plus délibérer librement. Les journées d’octobre : comment les journées révolutionnaires sont (bien) organisées.

Desmoulins, Danton, Marat – les procureurs généraux de la lanterne

Rien de plus naturel et de plus doux que de justifier ses passions par sa théorie, d’être factieux en se croyant patriote, et d’envelopper les intérêts de son ambition dans les intérêts du genre humain. – Qu’on se représente ces directeurs de l’opinion, tels qu’ils étaient il y a trois mois : Desmoulins, avocat sans causes, en chambre garnie, vivant de dettes criardes, et de quelques louis arrachés à sa famille ; Loustalot, encore plus inconnu, reçu l’année précédente au parlement de Bordeaux, et débarqué à Paris pour trouver carrière ; Danton, autre avocat du second ordre, sorti d’une bicoque de Champagne, ayant emprunté pour payer sa charge, et dont le ménage gêné ne se soutient qu’au moyen d’un louis donné chaque semaine par le beau-père limonadier ; Brissot, bohème ambulant, ancien employé des forbans littéraires, qui roule depuis quinze ans, sans avoir rapporté d’Angleterre ou d’Amérique autre chose que des coudes percés et des idées fausses ; Marat enfin, écrivain sifflé, savant manqué, philosophe avorté, falsificateur de ses propres expériences, pris par le physicien Charles en flagrant délit de tricherie scientifique, retombé du haut de ses ambitions démesurées au poste subalterne de médecin dans les écuries du comte d’Artois. À présent, Danton, président des Cordeliers, peut dans son district faire arrêter qui bon lui semble, et la violence de ses motions, le tonnerre de sa voix, lui donnent, en attendant mieux, le gouvernement de son quartier. Un mot de Marat vient de faire massacrer à Caen le major de Belsunce. Desmoulins annonce, avec un sourire de triomphe, « qu’une grande partie de la capitale le nomme parmi les principaux auteurs de la Révolution, et que beaucoup même vont jusqu’à dire qu’il en est l’auteur ». Portés si haut et par un si brusque coup de bascule, croyez-vous qu’ils veuillent enrayer, redescendre, et n’est-il pas visible qu’ils vont aider de toutes leurs forces au soulèvement qui les guinde vers les premiers sommets ? – D’ailleurs, à cette hauteur la tête tourne ; lancés en l’air à l’improviste et sentant qu’autour d’eux tout se renverse, ils s’exclament d’indignation et de terreur, ils voient partout des machinations, ils imaginent des cordes invisibles qui tirent en arrière, ils crient au peuple de les couper. De tout le poids de leur inexpérience, de leur incapacité, de leur imprévoyance, de leur peur, de leur crédulité, de leur entêtement dogmatique, ils poussent aux attentats populaires, et tous leurs articles ou discours peuvent se résumer en cette phrase : « Peuple, c’est-à-dire vous, les gens de la rue qui m’écoutez, vous avez des ennemis, la cour et les aristocrates ; et vous avez des commis, l’Hôtel de Ville et l’Assemblée nationale. Mettez la main, une main rude, sur vos ennemis pour les pendre, et sur vos commis pour les faire marcher. »
Desmoulins s’intitule « procureur général de la lanterne   », et, s’il regrette le meurtre de Foullon et de Bertier, c’est parce que « cette justice trop expéditive a laissé dépérir les preuves de la conspiration », ce qui a sauvé nombre de traîtres ; lui-même, il en nomme une vingtaine au hasard, et peu lui importe s’il se trompe. « Nous sommes dans les ténèbres ; il est bon que les chiens fidèles aboient même les passants, pour que les voleurs ne soient pas à craindre. » – Dès à présent  , Marat dénonce le roi, les ministres, l’administration, la robe, le barreau, la finance, les académies ; tout cela est « suspect » ; en tout cas, le peuple ne souffre que par leur faute. « C’est le gouvernement qui accapare les grains, pour nous faire acheter au poids de l’or un pain qui nous empoisonne. » C’est encore le gouvernement qui, par une conjuration nouvelle, va bloquer Paris pour l’affamer plus aisément. – De pareils propos en pareil temps sont des brandons d’incendie lancés sur la peur et sur la faim pour y allumer la fureur et la cruauté. À cette foule effarée et à jeun, les motionnaires et les journalistes répètent qu’il faut agir, agir à côté des autorités, et, au besoin, contre elles. En d’autres termes, faisons ce qu’il nous plaira ; nous sommes les seuls maîtres légitimes ; « dans un gouvernement bien constitué, le peuple en corps est le véritable souverain : » nos délégués ne sont là que pour exécuter nos ordres ; « de quel droit l’argile oserait-elle se révolter contre le potier ? »…

L’Assemblée ne délibère plus librement

À partir de ce moment, dans toutes les grandes délibérations, abolition du régime féodal, suppression des dîmes, déclaration des Droits de l’homme, question des deux Chambres, veto du roi  , la pression du dehors fait pencher la balance : c’est ainsi que la Déclaration des Droits, repoussée en séance secrète par vingt-huit bureaux sur trente, est imposée par les tribunes en séance publique, et passe à la majorité des voix. – Comme avant le 14 juillet et encore davantage, deux sortes de contraintes infléchissent les votes, et c’est toujours la faction régnante qui, par ses deux mains réunies, serre à la gorge les opposants. D’une part, elle siège dans les galeries par des bandes presque toujours les mêmes, « cinq ou six cents acteurs permanents », qui crient d’après des signes convenus et sur un mot d’ordre  . Beaucoup sont des gardes françaises en habit bourgeois, qui se relayent : au préalable, ils ont demandé à leur député favori « à quelle heure il faut venir, si tout va bien, et si l’on est content des calotins et des aristocrates ». D’autres sont des femmes de la rue commandées par Théroigne de Méricourt, une virago courtisane, qui distribue les places et donne le signal des huées ou des battements de mains. Publiquement et en pleine séance, dans la délibération sur le veto, « les députés sont applaudis ou insultés par les galeries, selon qu’ils prononcent le mot suspensif ou le mot indéfini. Les menaces circulaient, dit l’un d’eux ; j’en ai entendu retentir autour de moi ». — Et ces menaces recommencent à la sortie : « Des valets chassés de chez leurs maîtres, des déserteurs, des femmes en haillons », promettent aux récalcitrants la lanterne, « et leur portent le poing sous le nez ». Dans « la salle même », encore plus exactement qu’avant le 14 juillet, « on écrit leurs noms, et les listes, remises à la populace », vont au Palais-Royal, d’où les lettres et les gazettes les expédient en province  .
Voilà la seconde contrainte : chaque député répond de son vote, à Paris sur sa vie, en province sur celle de sa famille. Des membres de l’ancien Tiers avouent qu’ils renoncent aux deux Chambres, parce qu’ils « ne veulent pas faire égorger leurs femmes et leurs enfants ». — Le 30 août, pour achever la conversion de l’Assemblée, Saint-Huruge, le plus bruyant aboyeur du Palais-Royal, marche avec quinze cents hommes sur Versailles. En effet, du haut de son savoir, de son intégrité, de sa réputation immaculée, le club du jardin a décidé « qu’on doit renvoyer les députés ignorants, corrompus et suspects ». Qu’ils soient tels, on n’en peut douter, puisqu’ils défendent la sanction royale ; il y en a six cents et davantage, dont cent vingt députés des Communes, qu’il faut chasser au préalable, puis mettre en jugement  . En attendant, on les avertit, ainsi que l’évêque de Langres, président de l’Assemblée nationale : « Quinze mille hommes sont prêts à éclairer leurs châteaux, et le vôtre particulièrement, Monsieur. » Pour préciser, on informe par écrit les secrétaires de l’Assemblée que « deux mille lettres » vont partir pour les provinces et dénoncer au peuple la conduite des députés pervers : « Vos maisons répondront de vos opinions ; songez-y et sauvez-vous ! »…

Un pareil emportement ne se laisse pas conduire ; tout est perdu. Déjà, vers la fin de septembre, c’est le mot que Mirabeau répète au comte de la Marck : « Oui, tout est perdu ; le roi et la reine y périront, et, vous le verrez, la populace battra leurs cadavres ». Huit jours après, contre le roi et la reine, contre l’Assemblée nationale et le gouvernement, contre tout gouvernement présent et futur, éclatent les journées des 5 et 6 octobre ; le parti violent qui règne à Paris s’empare des chefs de la France pour les détenir à demeure sous sa surveillance et pour consacrer ses attentats intermittents par un attentat permanent…

Journées d’octobre :  le Roi et l‘Assemblée ramenés à Paris

Cette fois encore, deux courants distincts se réunissent en un seul torrent, et précipitent la foule vers le même but. – D’un côté, ce sont les passions de l’estomac et les femmes ameutées par la disette : puisqu’il n’y a pas de pain à Paris, allons en demander à Versailles ; une fois le roi, la reine et le dauphin parmi nous, ils seront bien obligés de nous nourrir ; « nous ramènerons le boulanger, la boulangère et le petit mitron ». – De l’autre côté, ce sont les passions de la cervelle et les hommes poussés par le besoin de domination : puisque nos chefs nous désobéissent là-bas, allons-y et faisons-nous obéir, séance tenante ; le roi chicane sur la Constitution et les Droits de l’homme, qu’il les sanctionne ; ses gardes refusent notre cocarde, qu’ils la prennent ; on veut l’emmener à Metz, qu’il vienne à Paris ; là, sous nos yeux et sous nos mains, avec l’Assemblée qui se traîne en boiteuse, il ira droit et vite, elle aussi, de gré ou de force, et toujours dans le bon chemin. – Sous ce confluent d’idées, l’expédition se prépare  . Dix jours auparavant, on en parlait publiquement à Versailles. Le 4 octobre, à Paris, une femme la propose au Palais-Royal ; Danton mugit aux Cordeliers ; Marat « fait à lui seul autant de bruit que les quatre trompettes du jugement dernier » …
Des femmes et des hommes immondes ont été embauchés. De l’argent a été distribué. — Est-ce par les intrigants subalternes qui exploitent les velléités du duc d’Orléans, et lui soutirent des millions sous prétexte de le faire lieutenant-général du royaume ? Est-ce par les fanatiques qui, depuis la fin d’avril, se cotisent pour débaucher les soldats, lancer les brigands, tout niveler et tout détruire ? Toujours est-il que des Machiavels de place publique et de mauvais lieu ont remué les hommes du ruisseau et les femmes du trottoir  . — Du premier jour où le régiment de Flandre est venu tenir garnison à Versailles, on l’a travaillé par les filles et par l’argent. Soixante drôlesses ont été expédiées à cet effet, et des gardes françaises viennent payer à boire à leurs nouveaux camarades. Ceux-ci ont été régalés au Palais-Royal, et trois d’entre eux, à Versailles, disent en montrant des écus de six livres : « C’est un plaisir d’aller à Paris ; on en revient toujours avec de l’argent ». De cette façon et d’avance, la résistance a été dissoute.
— Quant à l’attaque, les femmes seront l’avant-garde, parce qu’on se fait scrupule de tirer sur elles ; mais, pour les renforcer, nombre d’hommes déguisés en femmes sont dans leurs rangs ; en les regardant de près, on les reconnaît, sous leur rouge, à leur barbe mal rasée, à leur voix, à leur démarche  . — Hommes et femmes, on n’a pas eu de peine à les trouver parmi les filles du Palais-Royal et les soldats transfuges qui leur servent de souteneurs ; probablement celles-ci ont prêté à leurs amants leur défroque de rechange ; et elles se retrouveront avec eux, la nuit, au rendez-vous commun, sur les bancs de l’Assemblée nationale, où elles seront aussi à l’aise que chez elles  . — En tout cas, le premier peloton qui se met en marche est de cette espèce, avec le linge et la gaieté de l’emploi, « la plupart jeunes, vêtues de blanc, coiffées et poudrées, ayant l’air enjoué », plusieurs « riant, chantant et dansant », comme elles font au début d’une partie de campagne. Trois ou quatre sont connues par leur nom, l’une qui brandit une épée, l’autre qui est la fameuse Théroigne ; Madeleine Chabry, dite Louison, qu’elles choisissent pour parler au roi, est une jolie grisette qui vend des bouquets, et sans doute autre chose au Palais-Royal. Quelques-unes semblent être des premières dans leur métier, avoir du tact et l’habitude du monde : supposez, si vous voulez, que Chamfort et Laclos ont envoyé leurs maîtresses. Ajoutez-y des blanchisseuses, des mendiantes, des femmes sans souliers, des poissardes racolées depuis plusieurs jours à prix d’argent. — Tel est le premier noyau, et il va grossissant ; car, de force ou de gré, la troupe s’incorpore les femmes qu’elle rencontre, portières, couturières, femmes de ménage et même des bourgeoises chez lesquelles on monte, avec menace de leur couper les cheveux si elles ne suivent pas


Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_29_ Anarchie et famine

Comment l'anarchie mène à la Terreur, et à une concentration jacobine qui reprendra en plus féroce la concentration jacobine. La lutte communes contre communes pour garder le blé. A méditer par les partisans de l'autonomie des communes ( ou en termes positivistes, il n'y pas plus de société sans gouvernement que de gouvernement sans société)


Pour tout homme impartial, la Terreur date du 14 juillet. »

Désormais il est clair qu’il n’y a plus de sécurité pour personne : ni la nouvelle milice, ni les nouvelles autorités ne suffisent à faire respecter la loi. « On n’osait pas, dit Bailly, résister au peuple qui, huit jours auparavant, avait pris la Bastille. » — En vain, après les deux derniers meurtres, Bailly et La Fayette indignés menacent de se retirer ; on les oblige à demeurer ; leur protection, telle quelle, est la seule qui reste, et, si la garde nationale n’empêche pas tous les meurtres, du moins elle en empêche quelques-uns. On vit ainsi, comme on peut, sous l’attente continuelle de nouveaux coups de main populaires. » Pour tout homme impartial, écrit Malouet, la Terreur date du 14 juillet. »
4— Le 17, avant de partir pour Paris, le roi communie et fait ses dispositions en prévision d’un assassinat. — Le lendemain des deux meurtres, M. de Crosne, M. Doumerc, M. Sureau, les membres les plus zélés et les plus précieux du comité des subsistances, tous les préposés aux achats et aux magasins se cachent ou s’enfuient…
On glorifie l’insurrection ; pas un assassin n’est recherché ; c’est contre la conspiration des ministres que l’Assemblée institue une enquête. On décerne les récompenses aux vainqueurs de la Bastille ; on déclare qu’ils ont sauvé la France. On célèbre le peuple, son grand sens, sa magnanimité, sa justice. On adore le nouveau souverain ; on lui répète en public officiellement, dans les journaux, à l’Assemblée, qu’il a toutes les vertus, tous les droits, tous les pouvoirs. S’il a versé le sang, c’est par mégarde, sur provocation, et toujours avec un instinct infaillible. D’ailleurs, dit un député, « ce sang était-il si pur » ? — La plupart aiment mieux en croire la théorie de leurs livres que l’expérience de leurs yeux ; ils persévèrent dans l’idylle qu’ils se sont forgée. À tout le moins, leur rêve, exclu du présent, se réfugie dans l’avenir : demain, quand la Constitution sera faite, le peuple, devenu heureux, redeviendra sage ; résignons-nous à l’orage qui conduit à un si beau port…

Anarchie en Province, anarchie à Paris empêchant de prendre des mesures contre la famine. Communes contre communes

Si mauvais que soit un gouvernement, il y a quelque chose de pire, c’est la suppression du gouvernement. Car c’est grâce à lui que les volontés humaines font un concert, au lieu d’un pêle-mêle. Il sert dans une société à peu près comme le cerveau dans une créature vivante. Incapable, inconsidéré, dépensier, absorbant, souvent il abuse de sa place, et surmène ou fourvoie le corps qu’il devrait ménager et guider. Mais, à tout prendre, quoi qu’il fasse, il fait encore plus de bien que de mal ; car c’est par lui que le corps se tient debout, marche et coordonne ses pas. Sans lui, point d’action réfléchie, agencée, et qui soit utile à l’animal entier. En lui seul sont les vues d’ensemble, la connaissance des membres et de leur jeu, la notion du dehors, l’information exacte et complète, la prévoyance à longue portée, bref la raison supérieure qui conçoit l’intérêt commun et combine les moyens appropriés. S’il défaille et n’est plus obéi, s’il est froissé et faussé du dehors par une pression brutale, la raison cesse de conduire les affaires publiques, et l’organisation sociale rétrograde de plusieurs degrés. Par la dissolution de la société et par l’isolement des individus, chaque homme est retombé dans sa faiblesse originelle, et tout pouvoir appartient aux rassemblements temporaires qui, dans la poussière humaine, se soulèvent comme des tourbillons. – Ce pouvoir que les hommes les plus compétents ont peine à bien appliquer, on devine comment des bandes improvisées vont l’exercer….
— Tel est le gouvernement effectif auquel la France est livrée, et, après dix-huit mois d’expérience, le plus compétent, le plus judicieux, le plus profond observateur de la Révolution ne trouvera rien à lui comparer que l’invasion de l’Empire Romain au quatrième siècle  . « Les Huns, les Hérules, les Vandales et les Goths ne viendront ni du Nord ni de la mer Noire : ils sont au milieu de nous. » (Gouverneur Morris, lettre du 31 juillet 1789. « Ce pays est actuellement aussi près de l’anarchie qu’une société peut en approcher sans se dissoudre. »)..
Le commandant de la Bourgogne est prisonnier à Dijon, avec une garde à sa porte et défense de parler à personne sans permission et témoins  . Celui de Caen est assiégé dans le vieux Palais et capitule. Celui de Bordeaux livre Château-Trompette avec les équipements et les fusils. Celui de Metz, qui se maintient, subit les insultes et les ordres de la populace. Celui de Bretagne erre « en vagabond » dans sa province, pendant qu’à Rennes ses gens, ses meubles et sa vaisselle sont gardés en otage ; sitôt qu’il met le pied en Normandie, il est investi et l’on place une sentinelle à sa porte. – L’intendant de Besançon est en fuite ; celui de Rouen voit sa maison saccagée de fond en comble et se sauve parmi les cris d’une bande qui demande sa tête. – À Rennes, le doyen du parlement est arrêté, maltraité, gardé à vue dans sa chambre, puis renvoyé de la ville, quoique malade, et sous escorte. – À Strasbourg « trente-six maisons de magistrats sont marquées pour le pillage   »…

Il y a un maire à Paris, Bailly ; mais « dès le premier jour, et le plus aisément du monde   », son conseil municipal, c’est-à-dire « l’assemblée des représenants de la commune, s’est accoutumé à administrer tout seul et à l’oublier le plus parfaitement ». Il y a un pouvoir central, le conseil municipal présidé par le maire ; mais, « en ce temps-là, l’autorité est partout, excepté où l’autorité prépondérante doit être ; les districts l’ont déléguée et en même temps retenue » ; chacun d’eux agit comme s’il était seul et souverain. — Il y a des pouvoirs secondaires, les comités de district, chacun avec son président, son greffier, son bureau, ses commissaires ; mais les attroupements de la rue marchent sans attendre leur ordre, et le peuple, qui crie sous leurs fenêtres, leur impose ses volontés…
« Qu’on imagine, écrit Loustalot lui-même, un homme dont chaque pied, chaque main, chaque membre aurait une intelligence et une volonté, dont une jambe voudrait marcher tandis que l’autre voudrait se reposer, dont le gosier se fermerait quand l’estomac demanderait des aliments, dont la bouche chanterait quand les yeux seraient appesantis par le sommeil, et l’on aura une image frappante de l’état de la capitale. » Il y a « soixante républiques   » dans Paris ; car chaque district est un pouvoir indépendant, isolé, qui ne reçoit aucun ordre sans le contrôler, et qui est toujours en désaccord, souvent en conflit, avec les autorités du centre ou avec les autres districts. Il reçoit les dénonciations, commande les visites domiciliaires, députe à l’Assemblée nationale, prend des arrêtés, placarde ses affiches, non seulement dans son quartier, mais dans toute la ville, et parfois même étend sa juridiction au delà de Paris. Tout est de son ressort, et notamment ce qui ne devrait pas en être. — Le 18 juillet, celui des Petits-Augustins   « arrête à lui tout seul qu’il sera établi des juges de paix » sous le nom de tribuns, procède sur-le-champ à l’élection des siens, et nomme l’acteur Molé. Le 30, celui de l’Oratoire annule l’amnistie accordée dans l’Hôtel de Ville par les représentants de la commune, et charge deux de ses membres d’aller à trente lieues de là prendre M. de Besenval. Le 19 août, celui de Nazareth donne des commissions pour saisir et conduire à Paris les armes déposées dans plusieurs places fortes. Dès le commencement, tous, en leur nom privé, envoient à l’Arsenal et « se font délivrer à volonté des cartouches et de la poudre ». D’autres s’arrogent le droit de surveiller l’Hôtel de Ville ou de gourmander l’Assemblée nationale. L’Oratoire arrête que les représentants de la commune seront invités à délibérer publiquement. Saint-Nicolas-des-Champs délibère sur le veto et fait prier l’Assemblée de suspendre son vote. – C’est un spectacle étrange que celui de tous ces pouvoirs qui se contredisent et se détruisent l’un par l’autre. Aujourd’hui l’Hôtel de Ville s’approprie cinq voitures de drap expédiées par le gouvernement, et le district Saint-Gervais s’oppose à la décision de l’Hôtel de Ville. Demain Versailles intercepte des grains destinés à Paris, et Paris menace, si on ne les lui restitue, de marcher sur Versailles. J’omets les incidents ridicules…
déjà les enfants, imitateurs empressés des actions qui ont la vogue, le singent en miniature, et, dans le mois qui suit le meurtre de Bertier et de Foullon, on rapporte à Bailly que des gamins paradent dans la rue avec deux têtes de chat au bout d’une pique  .


Le pain est toujours rare, et aux portes des boulangers la queue ne diminue pas. En vain Bailly et son comité d’approvisionnement passent les nuits ; ils sont toujours dans les transes. — Pendant deux mois, chaque matin, il n’y a de farines que pour un jour ou deux ; quelquefois, le soir, on n’en a pas pour le lendemain  . La vie de la capitale dépend d’un convoi qui est à dix, quinze, vingt lieues, et qui peut-être n’arrivera pas : l’un, de vingt voitures, est pillé, le 18 juillet, sur la route de Rouen ; un autre, le 4 août, aux environs de Louviers. Sans le régiment suisse de Salis qui, depuis le 14 juillet jusqu’à la fin de septembre, marche nuit et jour pour faire escorte, aucun bateau de grains n’arriverait de Rouen à Paris  . – Il y a danger de mort pour les commissaires chargés de faire les achats ou de surveiller les expéditions. Ceux qu’on envoie à Provins sont saisis, et il faut, pour les délivrer, mettre en marche une colonne de quatre cents hommes avec du canon. Celui qu’on dépêche à Rouen apprend qu’il sera pendu, s’il ose entrer ; à Mantes, un attroupement entoure son cabriolet ; aux yeux du peuple, quiconque vient enlever des grains est une peste publique ; il se sauve à grand’peine par une porte de derrière, et revient à pied à Paris. – Dès le commencement, selon une règle universelle, la crainte de manquer accroît la disette ; chacun se pourvoit pour plusieurs jours ; une fois, dans le galetas d’une vieille femme, on trouva seize pains de quatre livres..

mardi 8 août 2017

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_28_ Prise de la Bastille

Mes premières lectures sur la Révolution étaient les Contes et récit de la Révolution Française ; la lecture de Taine permet de réaliser à quel point nous avons été intoxiqués par un récit historique pro-jacobin
Les premières cruautés inouïes soit, point de vue positiviste, comment la métaphysique absolue des droits de l’homme conduit à considérer l’adversaire politique comme un ennemi de l’Humanité

Le despotisme de la rue, tentative de réaction par la formation de la Garde Nationale

Le moment fatal est arrivé : ce n’est pas un gouvernement qui tombe pour faire place à un autre, c’est tout gouvernement qui cesse pour faire place au despotisme intermittent des pelotons que l’enthousiasme, la crédulité, la misère et la crainte lanceront à l’aveugle et en avant. Le lendemain 13, la capitale semble livrée à la dernière plèbe et aux bandits. Une bande enfonce à coups de hache la porte des Lazaristes, brise la bibliothèque, les armoires, les tableaux, les fenêtres, le cabinet de physique, se précipite dans les caves, défonce les tonneaux et se soûle : vingt-quatre heures après, on y trouva une trentaine de morts et de mourants, noyés dans le vin, hommes et femmes, dont une enceinte de neuf mois. Devant la maison , la rue est pleine de débris et de brigands qui tiennent à la main, les uns « des comestibles, les autres un broc, forcent les passants à boire et versent à tout venant. Le vin coule en talus dans le ruisseau, l’odorat en est frappé » ; c’est une kermesse. Cependant on enlève le grain et les farines que les religieux étaient tenus par édit d’avoir toujours en magasin, et on en conduit cinquante-deux voitures à la Halle. Une autre troupe vient à la Force délivrer les prisonniers pour dettes ; une troisième pénètre dans le Garde-Meuble, y enlève des armes et des armures de prix. Des attroupements s’amassent devant l’hôtel de M. de Breteuil et le Palais-Bourbon qu’on veut dévaster pour punir les propriétaires. M. de Crosne, un des hommes les plus libéraux et les plus respectés de Paris, mais pour son malheur lieutenant de police, est poursuivi, s’échappe à grand’peine, et son hôtel est saccagé. – Pendant la nuit du 13 au 14, on pille des boutiques de boulangers et de marchands de vin ; « des hommes de la plus vile populace, armés de fusils, de broches et de piques, se font ouvrir les portes des maisons, donner à boire, à manger, de l’argent et des armes ». Vagabonds, déguenillés, plusieurs « presque nus », « la plupart armés comme des sauvages, d’une physionomie effrayante », ils sont de ceux qu’on ne se souvient pas d’avoir rencontrés au grand jour » ; beaucoup sont des étrangers, venus on ne sait d’où  . On dit qu’il y en a 50 000, et ils se sont emparés des principaux postes….
Pendant ces deux jours et ces deux nuits, dit Bailly, « Paris courut risque d’être pillé, et ne fut sauvé des bandits que par la garde nationale ». Déjà, en pleine rue, « des créatures arrachaient aux citoyennes leurs boucles d’oreilles et de souliers », et les voleurs commençaient à se donner carrière. – Heureusement la milice s’organise ; les premiers habitants, des gentilshommes, s’y font inscrire ; 48 000 hommes se forment en bataillons et en compagnies ; les bourgeois achètent aux vagabonds leur fusil pour 3 livres, leur épée, sabre ou pistolet pour 12 sous. Enfin l’on pend sur place quelques malfaiteurs, on en désarme beaucoup d’autres, et l’insurrection redevient politique. – Mais, quel que soit son objet, elle reste toujours folle, parce qu’elle est populaire. Son panégyriste Dusaulx avoue   qu’il « a cru assister à la décomposition totale de la société ». Point de chef, nulle direction. Les électeurs qui se sont improvisés représentants de Paris semblent commander à la foule, et c’est la foule qui leur commande. Pour sauver l’Hôtel de Ville, l’un d’eux, Legrand, n’a d’autre ressource que de faire apporter six barils de poudre et de déclarer aux envahisseurs qu’il va faire tout sauter. Le commandant qu’ils ont choisi, M. de la Salle, a, pendant un quart d’heure, vingt baïonnettes sur la poitrine, et, plus d’une fois, tout le comité est près d’être massacré.  l’enthousiasme, la crédulité, la misère et la crainte lanceront à l’aveugle et en avant…

La prise de la Bastille

À la Bastille, de dix heures du matin à cinq heures du soir, ils fusillent des murs hauts de quarante pieds, épais de trente, et c’est par hasard qu’un de leurs coups atteint sur les tours un invalide. On les ménage comme des enfants à qui l’on tâche de faire le moins de mal possible : à la première demande, le gouverneur fait retirer ses canons des embrasures ; il fait jurer à la garnison de ne point tirer, si elle n’est attaquée ; il invite à déjeuner la première députation ; il permet à l’envoyé de l’Hôtel de Ville de visiter toute la forteresse ; il subit plusieurs décharges sans riposter, et laisse emporter le premier pont sans brûler une amorce. S’il tire enfin, c’est à la dernière extrémité, pour défendre le second pont, et après avoir prévenu les assaillants qu’on va faire feu. Bref, sa longanimité, sa patience sont excessives, conformes à l’humanité du temps. – Pour eux, ils sont affolés par la sensation nouvelle de l’attaque et de la résistance, par l’odeur de la poudre, par l’entraînement du combat ; ils ne savent que se ruer contre le massif de pierres, et leurs expédients sont au niveau de leur tactique. Un brasseur imagine d’incendier ce bloc de maçonnerie en lançant dessus avec des pompes de l’huile d’aspic et d’œillette injectée de phosphore. Un jeune charpentier, qui a des notions d’archéologie, propose de construire une catapulte. Quelques-uns croient avoir saisi la fille du gouverneur et veulent la brûler pour obliger le père à se rendre. D’autres mettent le feu à un avant-corps de bâtiment rempli de paille et se bouchent ainsi le passage. « La Bastille n’a pas été prise de vive force, disait le brave Élie, l’un des combattants ; elle s’est rendue avant même d’avoir été attaquée  », par capitulation, sur la promesse qu’il ne serait fait de mal à personne. La garnison, trop bien garantie, n’avait plus le cœur de tirer sans péril sur des corps vivants, et, d’autre part, elle était troublée par la vue de la foule immense. Huit ou neuf cents hommes seulement   attaquaient, la plupart ouvriers ou boutiquiers du faubourg, tailleurs, charrons, merciers, marchands de vin, mêlés à des gardes françaises. Mais la place de la Bastille et toutes les rues environnantes étaient combles de curieux qui venaient voir le spectacle ; parmi eux, dit un témoin , « nombre de femmes élégantes et de fort bon air, qui avaient laissé leurs voitures à quelque distance…

Les premiers massacres- Launay, Flesselle

Élie, qui est entré le premier, Cholat, Hullin, les braves qui sont en avant, les gardes françaises qui savent les lois de la guerre, tâchent de tenir leur parole ; mais la foule qui pousse par derrière ne sait qui frapper, et frappe à l’aventure. Elle épargne les Suisses qui ont tiré sur elle et qui, dans leur sarrau bleu, lui semblent des prisonniers. En revanche, elle s’acharne sur les invalides qui lui ont ouvert la porte ; celui qui a empêché le gouverneur de faire sauter la forteresse a le poignet abattu d’un coup de sabre, est percé de deux coups d’épée, pendu, et sa main, qui a sauvé un quartier de Paris, est promenée dans les rues en triomphe. On entraîne les officiers, on en tue cinq avec trois soldats, en route ou sur place. Pendant les longues heures de la fusillade, l’instinct meurtrier s’est éveillé, et la volonté de tuer, changée en idée fixe, s’est répandue au loin dans la foule qui n’a pas agi. Sa seule clameur suffit à la persuader ; à présent, c’est assez pour elle qu’un cri de haro ; dès que l’un frappe, tous veulent frapper…
J’arrivai enfin, sous un cri général d’être pendu, jusqu’à quelques centaines de pas de l’Hôtel de Ville, lorsqu’on apporta devant moi une tête perchée sur une pique, laquelle on me présenta pour la considérer, en me disant que c’était celle de M. de Launey », le gouverneur. – Celui-ci, en sortant, avait reçu un coup d’épée dans l’épaule droite ; arrivé dans la rue Saint-Antoine, « tout le monde lui arrachait les cheveux et lui donnait des coups ». Sous l’arcade Saint-Jean, il était déjà « très-blessé ». Autour de lui, les uns disaient : « il faut lui couper le cou », les autres : « il faut le pendre », les autres : « il faut l’attacher à la queue d’un cheval ». Alors, désespéré et voulant abréger son supplice, il crie : « qu’on me donne la mort », et, en se débattant, lance un coup de pied dans le bas-ventre d’un des hommes qui le tenaient. À l’instant il est percé de baïonnettes, on le traîne dans le ruisseau, on frappe sur son cadavre en criant : « c’est un galeux et un monstre qui nous a trahis ; la nation demande sa tête pour la montrer au public », et l’on invite l’homme qui a reçu le coup de pied à la couper lui-même. – Celui-ci, cuisinier sans place, demi-badaud qui est « allé à la Bastille pour voir ce qui s’y passait », juge que, puisque tel est l’avis général, l’action est « patriotique » et croit même « mériter une médaille en détruisant un monstre ». Avec un sabre qu’on lui prête, il frappe sur le col nu ; mais le sabre, mal affilé, ne coupant point, il tire de sa poche un petit couteau à manche noir, et, comme, en sa qualité de cuisinier, il sait travailler les viandes, il achève heureusement l’opération. Puis, mettant la tête au bout d’une fourche à trois branches et accompagné de plus de deux cents personnes armées, « sans compter la populace », il se met en marche, et, rue Saint-Honoré, il fait attacher à la tête deux inscriptions pour bien indiquer à qui elle était. — La gaieté vient : après avoir défilé dans le Palais-Royal, le cortège arrive sur le pont Neuf ; devant la statue de Henri IV, on incline trois fois la tête, en lui disant : « Salue ton maître »…


Cependant, au Palais-Royal, d’autres gamins, qui, avec une légèreté de bavards, manient les vies aussi librement que les paroles, ont dressé dans la nuit du 13 au 14 une liste de proscription dont ils colportent les exemplaires ; ils prennent soin d’en adresser un à chacune des personnes désignées, le comte d’Artois, le maréchal de Broglie, le prince de Lambesc, le baron de Besenval, MM. de Breteuil, Foullon, Bertier, Maury, d’Esprémenil, Lefèvre d’Amécourt, d’autres encore  , une récompense est promise à qui apportera leurs têtes au café du Caveau. Voilà des noms pour la foule lâchée ; il suffira maintenant qu’une bande rencontre l’homme dénoncé ; il ira jusqu’à la lanterne du coin, mais non au delà. — Toute la journée du 14, le tribunal improvisé siège en permanence, et achève ses arrêtés par ses actes. — M. de Flesselles, prévôt des marchands et président des électeurs à l’Hôtel de Ville, s’étant montré tiède  , le Palais-Royal le déclare traître, et l’envoie prendre ; dans le trajet, un jeune homme l’abat d’un coup de pistolet, les autres s’acharnent sur son corps, et sa tête, portée sur une pique, va rejoindre celle de M. de Launey. — Des accusations aussi meurtrières et aussi proches de l’exécution flottent dans l’air et de toutes parts. « Sous le moindre prétexte, dit un électeur, on nous dénonçait ceux que l’on croyait contraires à la Révolution, ce qui signifiait déjà ennemis de l’État. Sans autre examen, on ne parlait de rien moins que de saisir leurs personnes, d’abîmer leurs maisons, de raser leurs hôtels. Un jeune homme s’écria : Qu’à l’instant on me suive, et marchons chez Besenval » — Les cerveaux sont si effarouchés et les esprits si défiants, qu’à chaque pas dans la rue « il faut décliner son nom, déclarer sa profession, sa demeure et son vœu.... On ne peut plus entrer dans Paris ou en sortir, sans être suspect de trahison ».

Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_27_ émeutes avt le 14 juillet, contrôle de l’Assemblée par les « tribunes »

Le cycle émeute répression s’enclenche. L’Assemblée Nationale ne peut plus délibérer librement et subit la pression des tribunes, contrôlés par une minorité violente et extrémistes. Impossibilité pour les opposants de s’exprimer, listes de proscription, menaces, lynchages..
Ou comment, au nom de la démocratie et du « contrat social », le contrôle des représentants par les représentés constitue inéluctablement la première étape vers le système totalitaire.

Les émeutes : guerre aux propriétaires et à la propriété

Les nouveautés politiques sont l’étincelle qui met le feu à l’amas de poudre ; partout, c’est le jour même de l’assemblée électorale que le peuple se soulève ; en moins de quinze jours, il y a dans la province quarante à cinquante insurrections. L’imagination populaire est allée droit au but comme un enfant ; les réformes étant annoncées, elles les croit venues, et, pour plus de sûreté, elle les exécute à l’instant : puisqu’on doit nous soulager, soulageons-nous. « Ce n’est pas une émeute isolée comme d’ordinaire, écrit le commandant des troupes   ; ici la partie est liée et dirigée par des principes uniformes ; les mêmes erreurs sont répandues dans tous les esprits.... Les principes donnés au peuple sont que le roi veut que tout soit égal, qu’il ne veut plus de seigneurs et d’évêques, plus de rangs, point de dîmes et droits seigneuriaux. Ainsi ces gens égarés croient user de leur droit et suivre la volonté du roi. » – Les grands mots ont fait leur effet ; on leur a dit que les États Généraux allaient opérer « la régénération du royaume » ; ils en ont conclu « que l’époque de la convocation devait être celle d’un changement entier et absolu dans les conditions et dans les fortunes ». Partant, « l’insurrection contre la noblesse et le clergé est aussi vive que générale ». Dans plusieurs lieux on a fait assez connaître que « c’était ici une espèce de guerre déclarée aux propriétaires et à la propriété » ; et, « dans les villes comme dans les campagnes, le peuple continue de déclarer qu’il ne veut rien payer, ni impôts, ni droits, ni dettes »…
La douceur du roi, des chefs militaires est admirable : on admet que le peuple est un enfant, qu’il ne pèche jamais que par erreur, qu’il faut croire à son repentir, et, sitôt qu’il rentre dans l’ordre, le recevoir avec des effusions paternelles. – La vérité est que l’enfant est un colosse aveugle, exaspéré par la souffrance : c’est pourquoi il brise tout ce qu’il touche, non seulement en province les rouages locaux qui, après un dérangement temporaire, peuvent être réparés, mais encore au centre le ressort principal qui imprime le mouvement au reste et dont la destruction va détraquer toute la machine…

La montée des violences- la situation parisienne- émeutes et répressions

En effet, c’est au centre que les secousses convulsives sont les plus fortes. Rien n’y manque pour aggraver l’émeute, ni les excitations plus vives pour la provoquer, ni les bandes plus nombreuses pour la faire. Tous les alentours de Paris lui fournissent des recrues ; nulle part il n’y a tant de misérables, tant d’affamés et tant de révoltés. Partout des pillages de grains, à Orléans, à Cosne, à Rambouillet, à Jouy, à Pont-Sainte-Maxence, à Bray-sur-Seine, à Sens, à Nangis…
À Viroflay, trente femmes, avec une arrière-garde d’hommes, arrêtent sur la grande route les voitures qu’elles supposent chargées de grains. À Montlhéry, sept brigades de la maréchaussée sont dispersées à coups de pierres et de bâtons : une cohue énorme, huit mille personnes, femmes, hommes, munis de sacs, fondent sur les grains exposés en vente, se font délivrer à 24 francs le blé qui en vaut 40, en pillent la moitié et l’emportent sans rien payer. « La maréchaussée est découragée, écrit le subdélégué ; la résolution du peuple est étonnante ; je suis effrayé de ce que j’ai vu et entendu…
Le samedi 25 avril  , le bruit se répand que Réveillon, électeur, fabricant de papiers peints rue Saint-Antoine, et le commissaire Lerat ont « mal parlé » dans l’assemblée électorale de Sainte-Marguerite. Parler mal, c’est mal parler du peuple. Qu’a dit Réveillon ? On l’ignore, mais l’imagination populaire, avec sa terrible puissance d’invention et de précision, fabrique ou accueille sur-le-champ une phrase meurtrière : il a dit « qu’un ouvrier, ayant femme et enfants, pouvait vivre avec quinze sous par jour ». C’est un traître, il faut lui courir sus, « mettre tout à feu et à sang chez lui ». – Notez que le bruit est faux  , que Réveillon donne vingt-cinq sous par jour à ses moindres ouvriers, qu’il en fait vivre trois cent cinquante, que l’hiver précédent, malgré le chômage, il les a gardés tous et au même prix, qu’il est lui-même un ancien ouvrier, médaillé pour ses inventions, bienfaisant, respecté de tous les gens respectables. – Il n’importe ; les bandes de vagabonds et « d’étrangers » qui viennent d’entrer par les barrières n’y regardent pas de si près…
Cependant la foule grossit devant la maison Réveillon ; les trente hommes de garde ne peuvent résister ; la maison est envahie et saccagée de fond en comble ; meubles, provisions, linge, registres, voitures, et jusqu’aux volailles de la basse-cour, tout est jeté dans des brasiers allumés en trois endroits différents ; cinq cents louis en or, l’argent comptant, l’argenterie sont volés. Plusieurs se répandent dans les caves, boivent au hasard des liqueurs et des vernis, jusqu’à tomber ivres-morts ou à expirer dans les convulsions. Contre cette cohue hurlante   on voit déboucher le guet à pied et à cheval, cent cavaliers de Royal-Cravate, les gardes françaises et plus tard les gardes suisses. « Tuiles et cheminées pleuvent sur les soldats », qui font feu par quatre files. Pendant plusieurs heures, les mutins, ivres de vin et de fureur, se défendent en désespérés ; plus de deux cents sont tués, près de trois cents blessés, on n’en vient à bout qu’avec le canon, et les attroupements se prolongent jusque bien avant dans la nuit….
Mais déjà les agitateurs sont en permanence. Le Palais-Royal est un club en plein air, où, toute la journée et jusque bien avant dans la nuit, ils s’exaltent les uns les autres et poussent la foule aux coups de main. Dans cette enceinte protégée par les privilèges de la maison d’Orléans, la police n’ose entrer, la parole est libre, et le public qui en use semble choisi exprès pour en abuser….
Nulle contradiction n’est tolérée ; un assistant ayant témoigné de l’horreur pour les motions meurtrières, « il est saisi au collet, on l’oblige à se mettre à genoux, à faire amende honorable, à baiser la terre ; on lui inflige le châtiment des enfants, on l’enfonce plusieurs fois dans un des bassins, après quoi on le livre à la populace qui le roule dans la boue ». Le lendemain un ecclésiastique est foulé aux pieds, lancé de main en main. Quelques jours après, le 22 juin, il y a encore deux exécutions semblables…
Avant-hier « on a saisi un espion de police, on l’a baigné dans le bassin, on l’a forcé comme on force un cerf, on l’a harassé, on lui jetait des pierres, on lui donnait des coups de canne, on lui a mis un œil hors de l’orbite, enfin, malgré ses prières et qu’il criait merci, on l’a jeté une seconde fois dans le bassin. Son supplice a duré depuis midi jusqu’à cinq heures et demie, et il y avait bien dix mille bourreaux »..

L’ Assemblée sous contrôle des tribunes et d’une minorité violente


Voilà de quelle façon la rude main populaire opère la réunion des ordres. — Elle pèse aussi impérieusement sur ses représentants que sur ses adversaires. « Quoique notre salle fût interdite, dit Bailly, il y avait toujours plus de six cents spectateurs   » ; non pas respectueux, muets, mais actifs, bruyants, mêlés aux députés, levant la main aux motions, en tout cas prenant part aux délibérations par leurs applaudissements et par leurs huées, assemblée collatérale et qui souvent impose à l’autre sa volonté. Ils notent et prennent par écrit les noms des opposants ; ces noms, transmis aux porte-chaises qui se tiennent à l’entrée de la salle, et de là jusqu’à la populace qui attend les députés à la sortie   sont désormais des noms d’ennemis publics. Des listes en sont dressées, imprimées, et le soir, au Palais-Royal, deviennent des listes de proscription. – C’est sous cette pression grossière que passent plusieurs décrets, entre autres celui par lequel les Communes se déclarent Assemblée Nationale et prennent le pouvoir suprême. La veille, Malouet avait proposé de vérifier au préalable de quel côté était la majorité ; en un instant tous les Non, au nombre de plus de trois cents, se rangent autour de lui ; là-dessus, « un homme s’élance des galeries, fond sur lui et le prend au collet en criant : « Tais-toi, mauvais citoyen ». On dégagea Malouet, la garde accourut ; mais la terreur s’était répandue dans la salle, les menaces suivirent les opposants, et le lendemain nous ne fûmes que quatre-vingt-dix ». Aussi bien, la liste de leurs noms avait couru ; quelques-uns, députés de Paris, vinrent trouver Bailly le soir même : l’un d’eux, « très honnête homme et bon patriote », avait été averti qu’on devait mettre le feu chez lui ; or sa femme venait d’accoucher, et le moindre tumulte devant la maison eût été mortel pour la malade. De pareils arguments sont décisifs. – En effet, trois jours après, au serment du Jeu de Paume, un seul député, Martin d’Auch, ose écrire à la suite de son nom : « opposant ». Insulté par plusieurs de ses collègues, « dénoncé sur-le-champ au peuple qui s’est attroupé à l’entrée de la salle, il est obligé de se sauver par une porte détournée pour éviter d’être mis en pièces », et, pendant quelques jours, de ne plus revenir aux séances  . – Grâce à cette intervention des galeries, la minorité radicale, trente membres environ  , conduit la majorité, et ne souffre pas qu’elle se délivre. – Le 28 mai, Malouet ayant demandé le huis clos pour discuter les moyens conciliatoires proposés par le roi, les galeries le huent, et un député, M. Bouche, lui dit ces paroles trop claires : « Apprenez, monsieur, que nous délibérons ici devant nos maîtres et que nous leur devons compte de nos opinions ». C’est la doctrine du Contrat social,.


Taine _ La Révolution- l’anarchie spontanée_26_ Les émeutes du blé

Espoirs déçus d’un soulagement immédiat. La situation devient incontrôlable, les émeutes la disparition de l’intérêt général, le manque de toute confiance dans l’administration ( chacun pour soi) empêchent toute mesure rationnelle. Les nombreux déclassés et brigands créés par la politique fiscale de l’ancien régime sèment le désordre

Les Etats-Généraux : l’espoir déçu d’un soulagement soudain
                                                                                       
Au mois de novembre 1787, le roi a déclaré qu’il convoquerait les États Généraux. Le 5 juillet 1788, il demande à tous les corps et personnes compétentes des mémoires à ce sujet. Le 8 août, il fixe la date de la tenue. Le 5 octobre, il convoque les notables pour en délibérer avec eux. Le 27 décembre, il accorde une double représentation au Tiers, parce que « sa cause est liée aux sentiments généreux et qu’elle aura toujours pour elle l’opinion publique ». Le même jour, il introduit dans les assemblées électorales du clergé une majorité de curés, « parce que ces bons et utiles pasteurs s’occupent de près et journellement de l’indigence et de l’assistance du peuple, d’où il suit qu’ils connaissent plus intimement ses maux et ses besoins ». Le 24 janvier 1789, il règle l’ordre et la forme des convocations. À dater du 7 février, les lettres de convocation partent une à une. Huit jours après, chaque assemblée de paroisse commence à rédiger le cahier de ses doléances et s’échauffe par le détail et l’énumération de toutes les misères qu’elle couche par écrit. — Tous ces appels et tous ces actes sont autant de coups qui retentissent dans l’imagination populaire. « Sa Majesté, dit le règlement, a désiré que, des extrémités de son royaume et des habitations les moins connues, chacun fût assuré de faire parvenir jusqu’à elle ses vœux et ses réclamations. » Ainsi la chose est bien vraie, tout à fait certaine. On les invite à parler, on les fait venir, on les consulte, on veut les soulager ; désormais leur misère sera moindre, des temps meilleurs vont commencer. Ils n’en savent pas davantage…
Une seule pensée s’y dégage, l’espérance d’un soulagement soudain, la persuasion qu’on y a droit, la résolution d’y aider par tous les moyens, par suite l’attente anxieuse, l’élan tout prêt, le raidissement de la volonté tendue qui n’attend qu’une occasion pour se débander et pour lancer l’action, comme une flèche irrésistible, vers le but inconnu qui se dévoilera tout d’un coup. Ce but, tout d’un coup, la faim le leur désigne : il faut qu’il y ait du blé sur le marché ; il faut que les fermiers et les propriétaires en apportent ; il ne faut pas que les gros acheteurs, gouvernement ou particuliers, le transportent ailleurs ; il faut qu’il soit à bas prix, qu’on le taxe, que le boulanger le donne à deux sous la livre ; il faut que les grains, la farine, le vin, le sel, les denrées, ne payent plus de droits ; il faut qu’il n’y ait plus de droits, ni redevances seigneuriales, ni dîmes ecclésiastiques, ni impôts royaux ou municipaux. Et, sur cette idée, de toutes parts, en mars, en avril et mai, l’émeute éclate. Les contemporains ne « savent que penser d’un tel fléau   ; ils ne comprennent rien à cette innombrable quantité de malfaiteurs qui, sans chefs apparents, semblent être d’intelligence pour se livrer partout aux mêmes excès, et précisément à l’instant où les États Généraux vont entrer en séance ». C’est que, sous le régime ancien, l’incendie couvait portes closes ; subitement la grande porte s’ouvre, l’air pénètre, et aussitôt la flamme jaillit…

L’anarchie s’installe : du blé, chacun pour soi

Dans les quatre mois qui précèdent la prise de la Bastille, on peut compter plus de trois cents émeutes en France. Il y en a de mois en mois, et de semaine en semaine, en Poitou, Bretagne, Touraine, Orléanais, Normandie, Ile-de-France, Picardie, Champagne, Alsace, Bourgogne, Nivernais, Auvergne, Languedoc, Provence. – Le 28 mai, le parlement de Rouen annonce des pillages de grains, « de violentes et sanglantes mêlées où beaucoup d’hommes, des deux côtés, ont péri », dans toute la province, à Caen, Saint-Lô, Mortain, Granville, Evreux, Bernay, Pont-Audemer, Elbeuf, Louviers, et encore en d’autres endroits…
Consuls, échevins, maires, procureurs-syndics, les officiers municipaux se troublent et faiblissent devant la clameur immense ; ils sentent qu’ils vont être foulés aux pieds ou jetés par la fenêtre. – D’autres, plus fermes, comprennent qu’une foule ameutée est folle, et se font scrupule de verser le sang ; du moins ils cèdent pour cette fois, espérant qu’au prochain marché les soldats seront plus nombreux et les précautions mieux prises. À Amiens, « après une émeute fort vive   », ils se décident à prendre le blé des Jacobins et à le vendre au peuple, dans une enceinte de troupes, à un tiers au-dessous de sa valeur. À Nantes, où l’hôtel de ville est envahi, ils sont contraints de baisser le prix du pain de 1 sou par livre. À Angoulême, pour éviter le recours aux armes, ils demandent au comte d’Artois de renoncer, pendant deux mois, à son droit sur les farines, et taxent le pain en dédommageant les boulangers. À Cette, ils sont tellement maltraités, qu’ils lâchent tout : le peuple a saccagé leurs maisons et leur commande ; ils font publier à son de trompe que toutes ses demandes lui sont accordées. – D’autres fois, la foule se dispense de leur ministère, agit d’elle-même. Si les grains manquent sur le marché, elle va les chercher où ils se trouvent, chez les propriétaires et les fermiers qui ne veulent pas les apporter par crainte du pillage, dans les couvents de religieux qui, par un édit du roi, sont tenus d’avoir toujours en magasin une année de leur récolte, dans les greniers où le gouvernement conserve ses approvisionnements, dans les convois que l’intendant expédie aux villes affamées. Chacun pour soi ; tant pis pour le voisin. Les gens de Fougères battent et expulsent ceux d’Ernée qui viennent acheter à leur marché ; mêmes violences à Vitré contre les habitants du Maine  . À Saint-Léonard, le peuple retient les grains qui partaient pour Limoges, à Bost ceux qui partaient pour Aurillac, à Saint-Didier ceux qui partaient pour Moulins, à Tournus ceux qui partaient pour Mâcon. – En vain on adjoint des escortes aux convois ; des troupes d’hommes et de femmes, armées de haches et de fusils, se mettent en embuscade dans les bois de la route et sautent à la bride des chevaux : il faut les sabrer pour avancer. En vain on leur prodigue les raisons, les bonnes paroles, et même « on leur offre du blé pour de l’argent ; ils refusent en criant que le convoi ne partira pas ». Ils se sont buttés ; leur résolution est celle d’un taureau qui se met en travers du chemin en présentant les cornes. Le blé est à eux, puisqu’il est dans le pays ; quiconque l’emmène ou le détient est un voleur : on ne peut leur arracher cette idée fixe. À Chantenay, près du Mans  , ils empêchent un meunier d’emporter à son moulin celui qu’il vient d’acheter ; à Montdragon, en Languedoc, ils lapident un négociant qui expédiait ailleurs sa dernière voiture ; à Thiers, les ouvriers vont en force ramasser du blé dans les campagnes…
En ce temps-là, malheur à tous ceux qui ont part à la garde, à l’acquisition, au commerce, à la manutention des grains ! L’imagination populaire a besoin de personnes vivantes auxquelles elle puisse imputer ses maux et sur lesquelles elle puisse décharger ses ressentiments ; pour elle, tous ces gens-là sont des accapareurs, et, en tout cas, des ennemis publics..

L’ordre impossible, brigandage et spéculation

Partout les intendants et les subdélégués appellent à l’aide, déclarent la maréchaussée impuissante, réclament des troupes régulières. Et voilà que la force publique, insuffisante, dispersée, chancelante, trouve ameutés contre elle, non seulement les fureurs aveugles de la faim, mais encore les instincts malfaisants qui profitent de tout désordre, et les convoitises permanentes que tout ébranlement politique délivre de leur frein.

Contrebandiers, faux-sauniers, braconniers, vagabonds, mendiants, repris de justice, on a vu   combien ils sont nombreux et ce qu’une seule année de disette ajoute à leur nombre. Ce sont là autant de recrues pour les attroupements, et, dans l’émeute, à côté de l’émeute, chacun d’eux emplit son sac. « Dans le pays de Caux   et jusqu’aux environs de Rouen, à Roncherolles, Quévreville, Préaux, Saint-Jacques et en tous les lieux d’alentour, des bandes de brigands armés forcent les maisons, les presbytères de préférence, et y font main basse sur tout ce qui leur agrée. » – Au sud de Chartres, « trois ou quatre cents bûcherons, sortis des forêts de Bellème, hachent tout ce qui leur résiste, et se font donner le grain au prix qu’ils veulent ». – Aux environs d’Étampes, quinze bandits entrent la nuit dans les fermes et rançonnent le fermier en le menaçant d’incendie. – Dans le Cambrésis, ils pillent les abbayes de Vaucelles, du Verger et de Guillemans, le château du marquis de Besselard, la terre de M. d’Oisy, deux fermes, les voitures de blé qui passent sur le chemin de Saint-Quentin, et, outre cela, sept fermes dans la Picardie. « Le foyer de cette révolte est dans quelques villages limitrophes de la Picardie et du Cambrésis, accoutumés à la contrebande et à la licence de cette profession. » Les paysans se sont laissé racoler par les bandits ; l’homme glisse vite sur la pente du vol ; tel demi-honnête, engagé par mégarde ou malgré lui dans une émeute, recommence, alléché par l’impunité ou par le gain. En effet, « ce n’est pas l’extrême besoin qui les excite ». Ils font « une spéculation de cupidité, un nouveau genre de contrebande ». Un ancien carabinier, le sabre à la main, un garde-bois et « une huitaine de personnes assez aisées se mettent à la tête de 400 à 500 hommes, se rendent chaque jour dans trois ou quatre villages, forcent tous ceux qui ont du blé à le donner à 24 livres », et même à 18 livres le sac. Les gens de la bande qui disent n’avoir pas d’argent emportent leur part sans payer. Les autres, après avoir payé ce qu’il leur plaît, revendent à bénéfice et jusqu’à 45 livres le sac : affaire excellente et dans laquelle l’avidité prend la pauvreté pour complice. À la récolte prochaine, la tentation sera pareille : « Ils nous ont menacés de venir faire notre moisson, et aussi de piller nos bestiaux et d’en vendre la viande dans les villages à raison de 2 sous la livre ». — Dans toutes les grosses insurrections il y a des malfaiteurs semblables, gens sans aveu, ennemis de la loi, rôdeurs sauvages et désespérés, qui, comme des loups, accourent partout où ils flairent une proie. Ce sont eux qui servent de guides et d’exécuteurs aux rancunes privées ou publiques.